Reine, n'attendez pas que le nuage crève

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
Classé dans : Poésie, Littérature Mots clés : aucun

athalie.jpg

Athalie, une reine cruelle...

— Quelque monstre naissant dans ce temple s'élève,
Reine, n'attendez pas que le nuage crève.
 1

Mathan, prêtre apostat, sacrificateur de Baal, s’adresse ici à la reine Athalie. Veuve du roi de Judée, Athalie, a abandonné la religion de son époux pour embrasser celle des idolâtres. Mathan la presse d'agir contre celui dont l'existence même menace la poursuite de son règne, partant, celle la poursuite de l'influence exercée sur ce règne par les sectateurs de Baal. Il la presse ainsi de faire tuer quelqu'un dont on sait, puisque l'histoire nous est connue par la Bible 2, qu'il s'agit d'un enfant, et que cet enfant est son petit-fils à Elle. Fatalitas ! Elle ne le sait pas encore. L'enfant crèvera-t-il, comme on dirait d'un chien, afin qu'Elle, ne crève pas ?

— Reine, n'attendez pas que le nuage crève.

Il faut relire Athalie. La violence du mot crève, qui crève à la rime, assorti d'un point final, donne ici le frisson. On ne s'attend pas à la trivialité d'un tel mot sous la plume si policée du grand Racine. On frémit de penser que la diérèse du nu-a-ge signe par effet d'augure une autre diérèse, à venir ce même soir — Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli... —, celle de la chair d'un enfant, sinon celle de la chair d'Athalie.

turner_orage.jpg

Joseph Mallord William Turner, Nuage d'orage qui a enflé sur la mer et sur le sable, 1835, Courtauld Institute Galleries, London.

En vertu toutefois de la Providence, car « il s'agit là de mettre sur le trône un des ancêtres du Messie » 3, l'enfant ne mourra pas, il sera roi, il succèdera ainsi au roi, son grand-père, et la méchante reine, qui a trahi la foi de son époux défunt pour embrasser la cause des idolâtres, connaîtra une fin atroce. La piété de la droite foi et le souci de la continuité dynastique triompheront là de la dérive mécréante ainsi que des intrigues menées par lesdits mécréants. Écrite en 1690, la pièce de Racine n'est pas sans rapport, comme on voit, avec les nuages politiques et religieux qui assombrissent le ciel des dernières décennies du règne de Louis XIV.

On s'étonnera aujourd'hui encore de ce que Racine ait composé une pièce pareille à l'intention des demoiselles Saint-Cyr — appelée alors Maison Royale de Saint Louis. Ces demoiselles l'ont jouée deux fois, sans costumes ni décor, devant Louis XIV et le dauphin à Versailles, les 5 janvier et 8 février 1691. Il n'existe aucune image contemporaine de ces deux séances. Madame de Maintenon, qui réprouvait la pratique du théâtre, y a veillé. L'épisode ne fera l'objet d'illustrations qu'au XIXe siècle. Au regard de telles illustrations, on réalise mieux que certaines des demoiselles de >aint-Cyr, celles qui interprétaient des rôles masculins, le faisaient donc dans le mode transgenre ! La prude Madame de Maintenon réprouvait la pratique du théâtre...

athalie_saint_cyr.jpg

Gustave Staal (1817-1882), dessinateur, et Joseph Caraud (1821-1905), peintre, Athalie représentée par les demoiselles de Saint-Cyr, 1859, BnF.

Racine meurt en 1799 Athalie, qui est sa dernière pièce, n'a été publiquement représentée que le 3 mars 1716, devant le Régent. La pièce connaît alors un succès tel qu'elle sera reprise vingt-neuf fois de 1716 à 1718. Voltaire y verra en 1744, dans son Dictionnaire philosophique, « le chef-d’œuvre de l'esprit humain » 4, puis en 1761, dans une lettre à M. de Cideville, « le chef-d’œuvre de la belle poésie, qui n'en n’en est pas moins le chef-d’œuvre du fanatisme » 5.

comedie_francaise_athalie.jpg

Extrait de la recette consignée dans le Registre de la Comédie française le 16 août 1787.

La reine Marie Antoinette, qui aimait à sortir tous les soirs, répondait volontiers à l'invitation des gens de théâtre, en particulier quand une pièce lui était dédiée, comme ce fut le cas de L'Amant bourru de Jacques Marie Boutet de Monvel (1745-1812), joué en 1777 à la Comédie française, ou encore quand elle protégeait une actrice. D'après la chronique, Marie-Antoinette s'est rendue à la Comédie française le 16 août 1777 6afin d'assister à la représentation dans laquelle Mademoiselle Raucourt, sa protégée, jouait le rôle d'Athalie. Et elle a dû ce soir-là quitter précipitamment sa loge tant ces vers de l'acte I, scène 2, ont suscité d'applaudissements :

Confonds dans ses conseils une reine cruelle
Daigne, daigne, mon Dieu, sur Mathan et sur elle
Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur
De la chute des rois funeste avant-coureur...
 7

athalie_marie_antoinette.jpg

De gauche à droite : Louis René Boquet (1717-1814), Maquette du costume d'Athalie, 1770 ; Élisabeth Vigée Le Brun (1755–1842), Portrait de Marie-Antoinette en 1788, Château de Versailles.

On peine à trouver l'original du rapport de police qui atteste de l'incident rapporté ci-dessus. Mais Frédéric Gaétan de La Rochefoucauld-Liancourt, auteur apocryphe des Mémoires de Condorcet, reproduit en 1824 dans le tome 1 de son ouvrage un passage du rapport en question 8. Ce passage signale des « battements de mains dans le parquet » à différents endroits de la pièce, dont celui qui parle d'une « reine cruelle » et de « cet esprit d'imprudence et d'erreur / De la chute des rois funeste avant-coureur... » Frédéric Gaétan de La Rochefoucauld-Liancourt ne mentionne pas expressément la présence de Marie-Antoinette, mais on sait qu'après avoir épongé en 1779 les dettes astronomiques de Mademoiselle Raucourt, Marie-Antoinette a continué à honorer la comédienne de son amitié fidèle, malgré le scandale que faisait alors la vie dissolue de ladite Raucourt. 9

raucourt.jpg

Jean Baptiste Jacques Augustin (1759–1832), Portrait de Mademoiselle Raucourt, 1790, Musée Cognaq-Jay.

Marie-Antoinette avait déjà connu ce genre de situation le soir du 27 avril 1784, lors de la première représentation publique de La Folle Journée ou Le Mariage de Figaro, la pièce de de Beaumarchais, dont Napoléon dira que « C'est déjà la Révolution en action ! »

Comme le vent dans l'air dissipe la fumée 10, — Qu'en un lieu, en un jour, un seul fait accompli... —, à la fin de la pièce de Racine, la voix du Tout-puissant a chassé les méchants. Le nuage a crevé avant que l'enfant crève. Mathan est égorgé. Athalie a crevé.

Le fer a de sa vie expié les horreurs.
Jérusalem longtemps en proie à ses fureurs,
De son joug odieux à la fin soulagée,
Avec joie en son sang la regarde plongée.
 11

dore_athalie.jpg

Gustave Doré (1832–1883), Mort d'Athalie, illustration extraite de la Grande Bible de Tours, 1866.

Jérusalem... avec joie en son sang la regarde plongée.

De la crevée à la plongée, les mots évoquent ici de façon cruelle le trajet du geste de mort, qui, à partir de l'impact du fer sur la chair, puis de la pénétration du ferdans la profondeur de cette chair, plonge jusqu'aux entrailles de la reine, de telle sorte que le corps, ici, ne baigne pas seulement dans le sang, mais s'y trouve plongé ou y plonge et y sombre, comme dans une Mer Rouge, qui l'a ainsi déjà engloutie comme elle l'a fait des Égyptiens.

Le grand Racine donne à voir ici par la seule portée imageante d'un mot, une fin horrible qui ne se joue pas sur la scène du théâtre, mais seulement, si l'on peut dire, sur le mode de la cosa mentale. Il force ainsi les spectateurs ou les lecteurs de la pièce à partager en pensée la pulsion scopique des Hiérosolymitains de jadis, et il les soumet par là au phénomène trouble de la catharsis, dont on ne sait si, en suscitant terreur et pitié, il brouille les cartes ou purge l'âme de ses passions contraires. Madame de Maintenon réprouvait la pratique du théâtre...

L'ancienne maison Liebig semble pencher, en son temps, pour une interprétation bénigne, en tout cas joliment colorée, de l'effet cathartique.

athalie_liebig.jpg

Vignette de la collection Liebig.


  1. Racine, Athalie, acte II, scène VI.↩︎

  2. Cf. Deuxième Livre des Rois et Deuxième Livre des Chroniques.↩︎

  3. Racine, Préface d'Athalie.↩︎

  4. Voltaire, Dictionnaire philosophique, volume 1, Art dramatique, Athalie, in Œuvres complètes, 17, 1, Paris, Garnier Frères, 1878, p. 415.↩︎

  5. Correspondance de Voltaire/1761/Lettre 4547.↩︎

  6. Comédie-Française, Registers Project - R153 - 1787-1788, 16 août 1787.↩︎

  7. Racine, Athalie, acte I, scène 2.↩︎

  8. Frédéric Gaétan, marquis de La Rochefoucauld-Liancourt, Mémoires de Condorcet sur la Révolution française. Extraits de sa correspondance et de celles de ses amis, tome premier, Paris, Ponthieu Libraire-éditrice, 1824, pp. 231-235.↩︎

  9. Cf. Hector Fleischmann, Le Cénacle Libertin de Mlle Raucourt, Paris, Bibliothèque des curieux, 1912.↩︎

  10. Racine, Athalie, acte V, scène 6.↩︎

  11. Ibidem, acte V, scène dernière, derniers vers.↩︎

Écrire un commentaire

Quelle est le dernier caractère du mot 30ce1 ?

Fil RSS des commentaires de cet article