Tisons de la discorde
Fantaisie néo-pythagoricienne
Philip Galle (1537–1612), Discordia, 1585-1590, Royal Library of Belgium.
Discordia concors...
ou « le discord concordant... »
Frigida nec calidis desint, aut humida siccis,
Spiritus aut solidis ; sitque hæc discordia concors,
Quæ nexus habiles et opus generabile fingit,
Atque omnis partus elementa capacia reddit…1
« Froid et chaud se sont trouvés un jour délivrés de leur discors, ou de leur statut de contraires, et humide et sec, fluide et solide, également ; de cette délivrance qui a permis le concors, le concours, ou l'alliance — le nœud — des contraires, a résulté la parturition de toutes les particules élémentaires, capables désormais de se combiner entre elles et d'assurer ainsi la contention des choses ».
On parle ici de choses cachées
depuis le commencement du monde.
Les mots d'aujourd'hui
peinent à dire le secret des choses.
Ceux des Anciens
parlent plus vite,
à l'oreille du moins des poètes, des rêveurs
ou des peigneurs de girafes...
Au commencement était donc la discorde,
Discordia,
qu’Empédocle nomme Δῆρίς
la Haine,
d'où a suivi la concorde,
Concordia,
qu’Empédocle nomme Ἁρμονίη,
l’Harmonie, ou l’Amour. 2
Discordia est ici
prémice de Concordia,
à peu près comme labourage et pâturage
sont les deux mamelles de la France.
À peu près…
D'un peu loin, certes,
mais point de comparaison qui vaille
qu'on l'ose,
si elle ne dérange personne...
La coincidentia oppositorum,
la coincidence des opposés,
fait, en vertu du possible de l’harmonie,
la concinnitas,
la belle proportion,
ou le beau volume des choses
issues de la combinaison des éléments
et de leur contention,
comme effet, semble-t-il, de la limite intérieure d'un vase...
Mystérieux commencement du monde où,
de façon sous-jacente au fond de pure matérialité
dont les choses ont besoin pour advenir...
le froid, le chaud,
l'humide, le sec,
le fluide, le solide...
et le possible de l'harmonieuse combinaison...
du froid, du chaud,
de l'humide, du sec,
du fluide, du solide...
précèdent l'avénement des choses
le bel avénement des choses,
dit-on,
ou disent au moins bis repetita
les poètes, les rêveurs,
ou les peseurs d'ailes de mouches
dans des balances en toile d'araignée.
D’après les Anciens,
la discorde est femme,
fille de Nyx, la Nuit.
Elle va couronnée de serpents
bouter le feu au chaos en dormance,
et semer à l'envi dans la nuit aveuglante
les tisons rougeoyants du possible des contraires...
le froid et le chaud,
l'humide et le sec,
le fluide et le solide,
...
le mâle et le femelle...
Ô Pandore ! Ô Hélène... !
Tout commence...
Bernard Salomon, Harmonie, illustration pour les Métamorphoses d'Ovide, exemplaire de la Reyne, Lyon, 1557.
Harmonie est femme, elle aussi,
fille de Mars et de Vénus,
et reptilienne,
qui l’eût cru ?
car son corps finit en queue de serpent,
et ce serpent qui l'enlace
sss...
d'un trois fois triple tour,
c’est Cadmos, son époux,
roi fondateur de Thèbes,
vainqueur du Grand Dragon,
vainqueur ainsi d'un fils de Mars,
le dieu des armes et des guerres.
John Adams Building, Cadmos, figuré en verre sur une porte du Capitole, Washington, USA.
D'aucuns parmi les Anciens ont vu Harmonie,
le jour de ses noces,
parée d'un collier serpent.
C’était là le présent de Vénus,
sa mère,
forgé par Héphaïstos,
le boiteux
dieu du feu, des volcans,
de la forge et d'obscures magies.
Pourquoi donc
ce serpent qui sifflait sur le cou d'Harmonie ?
« Héphaïstos fabriqua ce collier merveilleux, pareil à un serpent au corps sinueux, au dos étincelant. Telle que la couleuvre à deux tétes enroule ses anneaux intermédiaires, vibre son double dard, et rapprochant dans sa marche oblique les spirales de ses nœuds, rattache l’une à l'autre par un double effort ses deux extrémités. Ainsi se repliait sur lui-même ce collier chatoyant, aux longs anneaux brisés, qui faisait glisser les écailles émaillées de ses serpents enlacés de leur centre à leur crête ; par un prestige de l'art, leurs anneaux d'or articulés se déroulaient en rampant, et, de leur gosier palpitant et gonflé s'échappait un merveilleux sifflement imitatif. Aux deux bouches qui commencent et terminent le collier, deux aigles d'or se déploient comme s'ils planaient dans les airs, et leurs quatre ailes assujetties à quatre freins, se dressent entre les deux têtes du serpent. Sur l'une de ces ailes brille le jaspe blond, sur l’autre une sélénite entièrement blanche, qui diminue quand la Lune décroît, puis augmente quand la déesse montre de nouveau l'éclat de son humide croissant, et attire à elle le feu que le Soleil son père a créé pour lui-même. La troisième aile est ornée d'une de ces pierres luisantes qui naissent dans les flots azurés de la mer Rouge, pour l’illuminer. Enfin, au milieu de la dernière, une agate indienne rayonne d’un feu tempéré par des reflets délicats. Les ouvertures des gueules du double serpent sont ménagées et creusées pour recevoir de chaque côté, en les rapprochant l’un de l’autre, les aigles, et pour se refermer sur eux. Sur leur front brillant, des escarboucles jettent aux yeux les étincelles que leur donne la nature, toutes semblables à la vive clarté que répand un lustre allumé. On voit également simulé par des pierres de toutes les formes un Océan, où la verte émeraude, enchâssée dans un cristal qui imite l'écume, reproduit les nuances foncées de la mer bouillonnante. Là, on admire mille prodiges. Tantôt, figurés en or, les troupeaux que nourrissent les vagues semblent bondir ; tantôt, voyageur aquatique, le dauphin, danse à demi visible au milieu des flots, et les effleure en arrondissant à leur surface sa queue fictive. Enfin, des bandes d'oiseaux variés de plumage, y volent si bien, que vous croiriez entendre le sifflement de leurs ailes rapides.
Tel était le présent de pierres fines et d’or que Vénus suspendit au cou de sa fille, afin d'en parer la jeune épousée. » 3
Maria Felix et son collier serpent, 1968, Fondation Cartier.
Or ce fut là...
... sortilège de l'amour,
augure de la destinée ophidienne
à quoi dans le grand ciel
Harmonie et Cadmos furent voués.
Ils furent en effet changés là-haut
dans l'île des Bienheureux,
en serpent à deux têtes...
Tout finit pour les bienheureux époux
en queue de serpent...
Mais non pour nous autres !
Car là où tout finit pour Harmonie et Cadmos,
tout recommence ailleurs.
La Discorde revient.
C'est toujours la première.
Et ce fut là aussi...
... annonce du retour de Discordia,
présage de la malédiction
qui poursuivra la descendance de Cadmos.
Laïos hérita de Polydore le collier d'Harmonie,
Jocaste le porta,
Œdipe...
Transmission du collier d'Harmonie, scène figurée sur un vase attique attribué audit Peintre de Mannheim, vers 450-440 av. J.-C., musée du Louvre.
Tandis que Discordia boute le feu
au froid, à l'humide, au sec, au fluide, au solide...
et veut ainsi que le mâle s'érige en seigneur
de ces guerres d'où vient que le monde se fait
en façon de branloire pérenne,
Harmonie, elle, vient,
en façon de serpent qui se glisse dans l'herbe,
établir pour un temps
le possible de la concordia discors,
« l'unité du multiple et l'accord des contraires. » 4
Marcus Manilius, Astronomicum, Livre I, v. 135-138.↩︎
Nonnos de Panopolis (IVe-Ve siècle, Les dionysiaques ou Bacchus : poème en XLVIII chants, texte grec, traduction française et commentai par le Comte de Marcellus, Paris, Firmin-Didot, 1856, pp. 47-48.↩︎
Nicomaque de Gérase (Ier-2e siècle apr. J.-C.), in De Arithmetica, II.↩︎




