Antoine de Lévis Mirepoix. Venise diaprée

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
Classé dans : Poésie Mots clés : aucun

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Venise, Notre Dame de la Salute, école de Canaletto, collection particulère.

De sa relecture de notes prises lors de quatre brefs séjours à Venise, Antoine de Lévis ne fait pas matière à récit de promenades savantes, dignes des anciens adeptes du Grand Tour, mais occasion de se réapproprier une partition dont il a été ab origine l’interprète sans se réclamer du statut d’auteur, et dont on remarque que l’écriture va sans main ou presque, puisque c’est celle des synesthésies, partant, celle des correspondances sous l’auspice desquelles s’entretissent et par là se diaprent, dans le cadre d’une situation naturellement harmonique, les émotions des instants vénitiens. Venise diaprée … Poésie pure1

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Joseph Mallord William Turner, Santa Maria della Saluta et la Dogana, 1840.

Issu de l’hébreu יַשְׁפֵּה (yashpé), via le grec ἴασπις (iaspis), le latin classique jaspis, le latin médiévial diasprum, le mot diaspre désigne en ancien français, d’abord la pierre de jaspe ou d’agate, puis le drap de soie à ramages ou à arabesques. La diaprure de Venise donne à voir de façon non métaphorique, mais immédiatement accessible à quelque sixième sens, le continuum harmonique en vertu duquel, là plus qu’ailleurs, faisant signe d’une « ténébreuse et profonde unité », « les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »

L’œil fugitif ébloui explose / le corps vibre d’une émotion / inconnue2

« On parle de correspondance », dixit en 1771 le Journal de Trévoux, « lorsque les choses ont un même rapport avec une troisième à laquelle on les rapporte. » 3

On parle ici de correspondances lorsque, dixit en 2024 Antoine de Lévis Mirepoix, le clapotis atténué du Grand Canal, dont on apercevait plus loin la lumière, se mêlait au roucoulement des pigeons. Un piano répétait sur la droite, un hautbois sur la gauche, une voix de soprano alto par moments brefs, tout simultanément vibrait, ondoyait au gré de la lumière, de la brise dans le linge qui séchait, et de nous, au centre de ces émotions multipliées, à la croisée de nos âmes, entremêlées, unes. 4

Lumière et sons, mouvement de l’eau, mouvement de l’air, sont ici en effet choses qui ont un même rapport avec l’âme, ou plutôt avec nos âmes, entremêlées, unes. Mais ces choses-là ne sont pas de celles qui attendent de se trouver rapportées à nos âmes par quelque article du Journal de Trévoux ; c’est en vertu du rapport que ces choses entretiennent naturellement entre elles, que nos âmes peuvent nourrir à leur tour le sentiment d’avoir avec ces choses le même rapport que celles-ci ont entre elles, puisque nos petites âmes, animæ blandulæ, en sont la croisée, autre figure possible d’une plus vaste âme du monde, ψυχή τοῦ κόσμου (psukè tou kosmou), telle que l’entendent les Anciens, ou encore de l’ἀποκαραδοκία (apokaradokia), l’ardent désir de la Révélation qui entraîne toutes les créatures dans le sens de l’Un.

On ne saurait toutefois parler de la diaprure de Venise sans se souvenir de celle que le mythe grec, tel que rappelé par Socrate dans le Phédon, prête à l’autre terre, celle de « là-bas », où après la mort vont les âmes de ceux qui, sans s’inquiéter de savoir s’ils en seront récompensés dans l’au-delà, ont risqué ici-bas, le choix de mener une vie bonne. Certes qualifié de κίνδυνος (kindunos, aventureux, aveugle), ce risque est καλός (kalos), il en vaut la peine, observe Socrate. Le mot ἴασπις (iaspis) figure dans cette évocation de l’autre terre que Socrate dédie à ses amis avant de mourir.

« Les creux même de cette terre, remplis d'eau et d'air, ont aussi leurs couleurs particulières, qui brillent parmi toutes les autres ; de sorte que dans toute son étendue cette terre a l'aspect d'une diversité continuelle. Dans cette terre si parfaite, tout est en rapport avec elle, plantes, arbres, fleurs et fruits ; les montagnes même et les pierres ont un poli, une transparence, des couleurs incomparables ; celles que nous estimons tant ici, les cornalines, les jaspes, les émeraudes (σάρδιά τε καὶ ἰάσπιδας καὶ σμαράγδους), n'en sont que de petites parcelles. Il n'y en a pas une seule, dans cette heureuse terre, qui ne les vaille, ou ne les surpasse encore : et la cause en est que là les pierres précieuses sont pures ; qu'elles ne sont ni rongées, ni gâtées comme les nôtres par l'âcreté des sels et par la corruption des sédiments qui descendent et s'amassent dans cette terre basse, où ils infectent les pierres et la terre, les plantes et les animaux. » 5

Eschyle fait dire à Télèphe dans une pièce aujourd’hui perdue que « le chemin qui conduit à l'autre terre est simple. Il me paraît », dit encore Socrate dans le Phédon, « qu'il n'est ni unique ni simple ; s'il l'était, on n'aurait pas besoin de guides ; au contraire, il paraît qu'il a plusieurs détours et plusieurs traverses … » 6

Il se pourrait que Venise fasse partie de ces traverses qui permettent de toucher aux bords déjà diaprés de cette autre terre dont quelque vue s’esquisse parfois au-delà des brumes, dans la profondeur de l’espace perspectif. Silhouette diaphane et immuable d’éternité 7. Et il se pourrait aussi qu’il soit impossible au pérégrin de Venise de se tromper de chemin, car il a un guide.

De ce guide, Antoine de Lévis Mirepoix ne dit au demeurant que le rien de ses honneurs terrestres ; car pour ce qui est du reste — l’essentiel —, il en respecte le silence de figure peinte sur une toile au fond d’une église, le gris de silhouette qui s’effume dans la profondeur de l’au-delà, le statut d’icône dédorée, cependant toujours là-présente, morte-vive, revenante … « L'âme tempérante et sage suit volontiers son guide, et avec la conscience du sort qui l'attend… » 8

Ce soir l’air et léger, tiède, doux. Vivaldi nous accueille à nouveau en l’église San Vidal où repose mon ancêtre Louis François Gaston de Lévis, Marquis de Léran et de Mirepoix, Maréchal Héréditaire de la Foi, mort à l’âge de 76 ans le 23 février 1800 à Venise au Couvent des Cordeliers (Osservanti)9

Antoine de Lévis Mirepoix n’en dit pas davantage. « L'âme tempérante et sage du pèlerin suit ici son guide, avec la conscience du sort qui l'attend … »

On sait par ailleurs qu’à Venise, Louis François Gaston de Lévis s’est trouvé peu à peu réduit à la misère. Or il se trouve qu’en allant finir sa vie chez les Osservanti 10 du quartier Santa Croce, il a pu honorer de la façon la plus belle, et aussi la plus mystérieuse, l’engagement de Gui I et de Gui III de Lévis, ses ancêtres, dont le premier a autorisé en 1216 ou 1217 l’installation des premiers compagnons de saint François d’Assise, dits Frères mineurs de l’Observance, ou Cordeliers, au pied du château de Mirepoix ; dont le second a validé solennellement cette installation en 1272 ; et dont les successeurs, y compris lui-même, Louis François Gaston de Lévis, jusqu’en 1789, date de son émigration en Italie, ont toujours respecté et protégé l’œuvre discrète. Le mystère est ici dans une fin de vie qui semble chez Louis François Gaston de Lévis avoir été déchéante, et qui fournit pourtant sur le mode de l’exemplum une sorte d’illustration de la réversibilité des mérites, qui tiendrait au gouvernement temporel de la Providence.

Avant de se rendre à Venise, le pèlerin a fait halte à Padoue et à Badia Polesine.

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Giotto, La résurrection de Lazare, chapelle Scrovegni, Padoue, 1304-1308.

À Padoue, le pèlerin a visité la chapelle Scrovegni où sont des fresque de Giotto — « visages extrêmes, regards intenses ». Et quels bleus !. Puis il s'est recueilli à la basilique Saint Antoine devant le tombeau du Saint franciscain, dont le corps a été déposé en ce lieu en 1230.

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Image pieuse. Source inconnue.

J'ai demandé à saint Antoine de Padoue — au centre de son cloître, magnolia de 10 m de haut — des grâces et des protections pour mes êtres chers11

Enfin, avant de rejoindre la Sénébissime, le pèlerin a rendu visite aux ruines de l’abbaye bénédictine Santa Maria della Vangadizza de Badia Polesine …

Triste, humide, délabré, pas entretenu, traces vertes et noires de moussures encore suitantes et pourtant douceur extrême, paix mélancolique du calme, reproche des briques, des tuiles, du buis et des rosiers de cet abandon. Derrière, l’emplacement de l’église : rien ne subsiste. Herbe et arbres, vert dense et vert noir. Ombres, silence et mystère d’un jardin secret, d’un lieu abandonné. Odeur du buis, des cyprès, des feuilles mortes déjà humus12

Il s'agit à Badia d'une visite tristement augurale pour le pèlerin. À Venise en effet, le couvent des Osservanti n’existe plus. Dès 1797, les troupes de Napoléon Bonaparte sont venues semer la Terreur dans la province de Venise, piller églises et couvents. Chassées en 1798 par les Autrichiens, ces troupes reviennent en 1805, et Napoléon Bonaparte, devenu entre temps Empereur des Français et Roi d’Italie, installe à Venise une République laïque, sur le territoire de laquelle, églises et couvents ne servant plus à rien, nombre de ceux-ci sont détruits ou abandonnés.

Le couvent des Osservanti a été converti en caserne. Ultérieurement détruite, cette caserne a cédé la place aux Giardini Papadopoli en 1834. Il ne reste plus aujourd’hui aucune trace visible du lieu de passage vers l’autre terre que fut en 1800 pour Louis François Gaston de Lévis le couvent des Osservanti. Seul subsiste du vieil homme un portrait conservé dans l’église San Vidal, qui a été désacralisée et qui accueille aujourd’hui des expositions et des concerts.

Un soir, le pèlerin de la traverse vénitienne se propose de retrouver ce portrait avant le concert.

Un peu plus tard, alors que l’on cherchait ce portrait parmi des cadres, des miroirs concaves, dits miroirs de sorcières, comme en sont peints par les Flamands, Vermeer …

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Roger Campin (ca 1378-1444), identifié par certains au Maître de Flemalle, tempporairement exposé à Venise dans l'église San Vidal, détail du panneau latéral gauche du Triptyque de Werl, ca 14538, musée du Prado, Madrid. Henrich de Werl, théologien, professeur à l’université de Cologne, membre de l'Ordre des frères mineurs à Osnabrück, est le commanditaire du triptyque.

… nous avons trouvé ce que l’on cherchaitRetrouvé dans l’église San Vidal le portrait de Louis François Gaston, qui a été déplacé13

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Portrait de Louis François Gaston de Lévis, Marquis de Léran et de Mirepoix, Maréchal Héréditaire de la Foi (1724-1800), auteur inconnu.

Ce soir, raconte le pèlerin de San Vidal, il s’est donné là, proche du portrait déplacé, les Quatre Saisons de Vivaldi, quatre altos, un violon, un violoncelle, une contrebasse, un clavecin, une sinusoïde, une vaque progressant sur la mer ; l’Estro armonico du même Vivaldi ensuite, angoissé et profond, puis aérien ; et pour finir, un concerto de Giambattista Cimador, bouleversant, allant droit au cœur, grave inhabituel atteignant l’être tout entier14

Le lendemain soir, revenu pour un deuxième concert dans la même église San Vidal, le même pèlerin note sous l’auspice insigne du portrait retrouvé, dans une guise plus épicurienne cette fois : Mozart, un vin parfait ; Vivaldi, un champagne éclatant15

Un autre soir, à l’occasion d’un autre concert, donné au Ca’Rezzonico, le même pèlerin partage sous le ciel peint de Giambattista Tiepolo la joie qui a pu être en 1757 celle des noces de Ludovico Rezzonico et de Faustina Savorgnan, et il se trouve là emporté une nouvelle fois dans la fête mystérieuse qu’ouvrent aux sens et à l’âme — clavecin, flûte traversière, hautbois — d’autres pièces de Vivaldi encore.

C’était comme si la mélodie de chaque instrument était tressée avec celle des deux autres, un entrelacs irrégulier ou tantôt la flûte précédait le hautbois, tantôt l’inverse, tantôt le clavecin faisait briller les reflets d’argent de ses notes comme des éclats de lumière, brefs ou maintenus dans l’air comme des fils de verre.

Les miroitements sonores se mariaient à Venise, se fondaient dans l’or des grands lustres de cette immense salle vide, et dans l’ocre des groupes de personnages peints dans les angles du plafond.

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Giambattista Tiepolo, Allégorie nuptiale de Ludovico Rezzonico et de Faustina Savorgnan, 1757, Ca’Rezzonico, Venise.

Après le dernier son du hautbois, juste après que se soit évanouie cette plainte grave et diurne, tout juste après cette mort, dans l’instant une note a surgi, immobile, suspendue, lisse et pure, larme du temps16

La fête musicale porte dans l’entrelacs irrégulier de ses mélodies, la promesse de sa fin initiale. Cette fin révèle toutefois ici le possible d’un passage au-delà duquel, par l’effet d’une sorte de réversion palintropique, à la plainte grave et diurne de l’instant dernier, succède une note immobile, suspendue, lisse et pure, larme du temps. Au « temps, image mobile de l’éternité immobile » 17, succède l’instant, dont l’immobilité est celle de l’éternité elle-même et de sa miséricorde infinie, ou encore, autrement, celle des livres et des partitions conservés hors temps dans le hors-lieu de la bibliothèque de la Fondation Cini, avec sa porte qui grince parfois 18.

Un autre jour encore, sur le Grand Canal, le même pèlerin partage avec le Carnaval une joie qui a pu être ici celle de ses propres noces.

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François Flameng (1856-1923), Carnaval à Venise, s.d., source inconnue.

Des violons, des flûtes, des mandolines faisaient courir sur l’eau les ricochets de sonorités tendres et plaintives, tandis que les musiciens presque immobiles, tournaient leurs masques vers les rives.

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Giuseppe Bernardino Bison (1762-1844), Scène de carnaval à Venise, s.d., musée de Grenoble.

Masques blancs, ou fondus dans le chatoiement des tissus, des voiles, des coiffes, des capes et des cols, mauves et rouges, jaunes et roses, bleus d’automne. Carnaval.

Le temps est magiquement immobile. Un arrêt où toutes les vibrations sont comme en sourdine, moderato, mais intenses, dans l’attente d’un signal, de ce signe imperceptible de la mesure qui déclenche un jeu, une voix, le violoncelle.

Et voilà comme nous étions, l’un contre l’autre, en émotion calme et puissante, mer unique où la vague n’a qu’une seule course renouvelée, identique et changeante19

« Réjouissons-nous parce que directeur du feu et des poètes / L’amour emplit ainsi que la lumière / Tout le solide espace entre les étoiles et les planètes », disait Apollinaire en guise d’épithalame, au mariage de son ami André Salmon, à Paris, en 1909.

Le babil insignifiant des touristes qui se pressent au bord du Grand Canal et le babélisme des congrès auxquels d’aucuns se font un devoir de participer, pèsent peu sur l’âme tempérante et sage de l’homme qui emprunte la traverse vénitienne dans une intention pérégrine.

Langues murées par tous les soi, par les sociétés, par la masse de concepts et d’informations … il faut tout laisser, paraître nu, de regard à regard … 20, dit ce drôle de pèlerin, « chérubinique » dirait-on, à la façon d’Angelus Silesius, auteur du Pèlerin chérubinique en 1657, entré vers 1660 chez les Frères franciscains.

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Des Angelus Silesius Cherubinischer Wandersmann (Pèlerinage chérubinique d'Angelus Silesius), édition établie par Wilhelm Bölsche d'après l'édition complète de 1675, avec une étude, « L'œuvre d'un mystique pour notre temps ». Ouvrage édité par Eugen Diederichs à Iena et Leipzig, 1905.

Paraître nu, de regard à regard, c’est là au demeurant ce que veut le mythe platonicien, s’agissant des âmes qui ont à se présenter, sur l’autre terre, devant le tribunal d’Éaque, Minos et Rhadamante … 21 Ou ce que veut le Dieu du Jugement dernier.

Babil insignifiant des touristes ou Babel technocratique des congressistes, la prose du monde ne dit rien. Dans la fuite en avant vers ce rien qu’elle entraîne déjà, l’être est asphyxié, enfoui. L’âme erre, ou se perd.

Le Verbe, lui, est et ne peut être que Poésie pure. Il se passe donc le plus souvent des mots de la tribu, pour parler, de façon ainsi rendue immédiate, dans la diaprure mouvante des parfums, des couleurs et des sons, des ciels, des eaux, des palais, des églises, dans le sillage d’une gondole noire, eau verte 22, dans l’échappée d’une très étroite ruelle s’achevant par trois marches en pierre blanche, au ras de l’eau, dans l’ombre 23, dans le plomb soudain des odeurs fortes : eau, vase, mêlées à celle des fruits, des légumes 24, dans la surprise des masques qui se tournent vers les rives 25 ; toutes choses vraies, toutes choses vues, senties, vécues, qu’il faut entendre ici au sens large de figures diverses ou de diasprede la Création continuée.

La musique peut, au titre de ce continuum, atteindre à la Poésie pure. Dieu était là, dit le pèlerin de la traverse vénitienne, d’un soir où se jouait un concerto de Vivaldi per violine, archi e cembalo.

Dieu a pris possession du violon et a emporté le violoniste. L’auditeur suspendu au rythme, à la mesure changeante, suspendu au fil du son si intensément que toute respiration s’est arrêtée. Plus rien que ce son unique, ténu, aigu, hors temps, réalité, espace, corps, matérialité. Tout avait disparu, s’était évanoui, hormis le son de ce violon seul dont on ne savait plus s’il jouait ou s’il était joué. C’était un fil de soie, un fil de lumière, le fil de la vie ?

Au commencement était le son, au commencement était le Verbe. Nous étions passés au-delà de l’émotion et des sentiments, au-delà de toute pensée, de toute sensation : la lumière indéfinissable de l’amour pur ? par Vivaldi il y a 300 ans … 26

Le son pur… Les Anciens eussent invoqué ici le son de l’autre terre, depuis laquelle seulement les âmes des hommes tempérants et sages peuvent entendre la musique des sphères, ἁρμονία του ϰόσμου (harmonia tou kosmou), la musique de l’univers, celle dont Platon et Aristote disent qu’elle tient « aux mouvements selon lesquels la pure vitesse et la pure lenteur, le vrai nombre et toutes les vraies figures, se meuvent en relation les unes avec les autres, et meuvent ce qui est en elles. » 27

Ce son pur, qui est Verbe, Nombre et Figure tout à la fois, se laisse entendre parfois sur notre terre sous l’espèce des échos qu’il éveille au cœur de la musique, la grande, celle qui se trouve inspirée, de façon qui leur est mystérieusement propre, à certains maîtres seulement. De tels échos, en passant par le truchement de l’image et des mots, on peut dire à la suite des Anciens, qu’ils sont relativement au son pur, « comme sont relativement aux ornements de notre ciel terrestre les dessins tracés et exécutés avec une habileté incomparable par Dédale ou par quelque autre artiste ou peintre. » 28

C’est probablement d’une telle poétique des échos, augures d’un instant volatil d’éternité, que le pèlerin de la traverse vénitienne se réclame, quand il parle de Poésie pure.

Quant au poète, qui dispose des mots seuls en lieu et place du son, dans l’espoir que sa poésie sonne, ut musica poiesis, il a soin de se borner au peu de mots, au choix de mots clairs, simples et lisses comme des galets polis par les flots — de ceux dont Démosthène usait pour se faire entendre de la mer —, il a soin de se borner aussi à la phrase nominale, sur laquelle, espère-t-il, sans prévision possible, le Verbe descendra, et il biffe les mots qui ne sonnent pas, pour leur substituer parfois le silence des points de suspension … Il use enfin de la césure afin de couper court à la suffisance du flatus vocis, qui guette partout le parleur en vertu de l'empire du On dit. Ce qui ne sonne pas dans les mots, le poète doit le taire. Venise diaprée sonne ainsi au plus près possible de la Poésie pure.

L’heure toutefois n'est pas venue pour le pèlerin de Venise de rejoindre la figure de son guide dans la profondeur immobile de l’éternité. Au terme de son pèlerinage, il y a l’avion du retour, la lente dissolution du proche, puis sa diffusion progressive dans l’éclat poudré du lointain, puis la réapparition du tout, campaniles, clochers-tours, lagune, mouettes, paline, bricole 29, en silhouettes bleues, ombres chinoises contre le clair du ciel,
      tel un découpage d’enfant
Pour lanterne magique
29

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Plaque de lanterne magique, fin du XIXe siècle.

Platon déjà disait d’Homère et plus généralement des poètes que « tous et chacun, ils inventent manifestement des histoires (μῦθόν, muthos), du genre de celles qu’on raconte à l’oreille des enfants » (μῦθόν τινα ἕκαστος φαίνεταί μοι διηγεῖσθαι παισὶν ὡς οὖσιν ἡμῖν) 31. Il oppose à ce titre le philosophe au poète. Le philosophe se réclame de la Vérité de la pensée ; le poète se réclame, lui, du Vrai de l’expérience sensible, laquelle, faute de mots qui sachent en dire la part d'ineffable, ne se laisse rapporter que sous le couvert du μῦθός, ou du conte.

Si le paysage de Venise, vu d’avion, fait montre finalement d’une simplicité semblable à celle d’un découpage d’enfant pour lanterne magique, c’est que la traverse vénitienne du poète reconduit à la simple évidence que la vie continue à fois en direction de sa fin initiale et à partir de cette même fin. Le poète le dit de façon un peu sorcière, et l’enfant que tout âme porte en soi, aime qu’on lui conte à l’oreille cette histoire, … un peu sorcière ...

Mirepoix, 6 septembre 2025.


  1. Antoine de Lévis Mirepoix, Venise diaprée, Lavaur, Presse d’Art & Caractère, 2024, p. 6.↩︎

  2. Ibidem, p. 4 et 5.↩︎

  3. Dictionnaire universel françois et latin, vulgairement appelé Dictionnaire de Trévoux : contenant la signification et la définition des mots de l'une et de l'autre langue..., tome 2, Paris, Compagnie des libraires associés, 1771, p. 934.↩︎

  4. Antoine de Lévis Mirepoix, Venise diaprée, p. 5.↩︎

  5. Platon, Phédon, 110c-111a, textes grec et français, traduction Victor Cousin.↩︎

  6. Ibidem, 108a.↩︎

  7. Antoine de Lévis Mirepoix, Venise diaprée, p. 27.↩︎

  8. Platon, Phédon, 108a.↩︎

  9. Antoine de Lévis Mirepoix, Venise diaprée, p. 33.↩︎

  10. Les Osservanti, en français Frères mineurs de l'Observance, dits plus communément Cordeliers, sont les successaurs de l'œuvre de saint François d'Assise (1181 ou 1182-1226).↩︎

  11. Antoine de Lévis Mirepoix, Venise diaprée, p. 9.↩︎

  12. Ibidem, p. 8.↩︎

  13. Ibid., p. 37.↩︎

  14. Ibid., pp. 33-34.↩︎

  15. Ibid., p. 35.↩︎

  16. Ibid., pp. 22-23.↩︎

  17. Platon, Timée, 37d 5.↩︎

  18. Antoine de Lévis Mirepoix, Venise diaprée, p. 16.↩︎

  19. Ibid., p. 24.↩︎

  20. Ibid., p. 19.↩︎

  21. Platon, Gorgias, 523e.↩︎

  22. Antoine de Lévis Mirepoix, Venise diaprée, p. 4.↩︎

  23. Ibidem, p. 5.↩︎

  24. Ibid., p. 17.↩︎

  25. Ibid., p. 24.↩︎

  26. Ibid., p. 36.↩︎

  27. Platon, Timée, 498.↩︎

  28. Platon, République, 529d-529e.Platon fait allusion ici aux statues animées du temple d'Éphése, conçues par Dédale. Dotées d'un mouvement de rotation et d'un éclairage internes, ces statues répliquaient dans le temple le mouvement et la lumière des sphères célestes, que les Anciens tenaient pour figures des dieux ; et elles assuraient ainsi, par l'effet de quelque transfert mystérieux, la présence réelle des dieux dans le temple des mortels. Cf. Christian Boudignon, Jamblique et Maxime le Confesseur, Cosmologie et Théurgie, Academia.↩︎

  29. On nomme à Venise paline et bricole les pieux de chêne plantés dans la lagune pour délimiter les chenaux. On parle de paline quand il s’agit de pieux simples, et de bricole quand il s’agit de pieux triples ou plus.↩︎

  30. Antoine de Lévis Mirepoix, Venise diaprée, p. 42.↩︎

  31. Platon, Sophiste, 242c.↩︎

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