L'as-tu lu, turluru ?

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
Classé dans : Poésie Mots clés : aucun

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Gustave Doré, Les balcons à Grenade, in Le Tour du monde. Nouveau Journal des Voyages, v. 9-10, Paris, L. Hachette, 1864, p. 815. Version aquarellée par Gustave Doré : collection privée.

L’as-tu lu ?
Tel est turluru l’arrière-monde
auquel m’a vouée
— depuis qu’un jour j’appris à lire↔écrire
if soc roc… —
le décret de la flèche.

Vois comme au balcon hauturier de cet arrière-monde,
une foule d’amis
pour la vie,
se penchent vers toi.

Le premier ami dont le souvenir m’accompagne
— depuis qu'un jour j'appris... —
c’est Robinson.

J’ai partagé son île sous un vieux pommier
dont on donnait les pommes aux cochons,
puis devant les hauts châteaux des braises
qui s’écroulent dans la cheminée.

Saint-John-Perse a retrouvé le perroquet
sive le naufragé,
sur le palier, dans une cage,
en 1909 à Bordeaux.

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Chromolithographie anonyme, XIXe siècle.

Le deuxième ami de ma vie,
c’est Don Quichotte.

Là, je ne dirai pas que je fus
à ses côtés, Sancho Pansa.
Sancho me faisait rire.
J’aime tendrement le Quichotte,
sa folie, sa mélancolie.

En los nidos de antaño, no hay pájaros hogaño.
Dans les nids d’antan, il n’y a plus d’oiseaux.

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Honoré Daumier, Don Quichotte et la mule morte, détail, 186, Musée d’Orsay.

Le troisième ami de ma vie,
c’est Nerval.
Le « pauvre Gérard »,
disaient naguère encore
ces beaux Messieurs
du Bois doré des Universités.

La barbe, comme on sait,
ne fait pas le philosophe,
ni la communion des âmes.

Je passais un soir de printemps au bord de la Seine.
L'instant est un éternel présent.
Nerval écrit le 16 mai 1841 à Jules Janin :
Il fait si beau que l'on ne peut se rencontrer
ni s'embrasser dans les maisons.
Je vais tâcher de revenir
.

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Jean Dufy (1888-1964), La Seine au pont du Carrousel, vers 1945-50, collection particulière.

On est sûr au moins
de se rencontrer et de s'embrasser
quand on retourne à cet arrière-monde
où s'est nouée un jour
— depuis qu’un jour j’appris… —
l'amitié des livres.

Abraxas ! le nœud est gordien.
La mort tranche seule.

Je ne compte plus mes amis.
Gens de toutes sortes,
de toutes destinées,
se pressent, riants,
tristes ou sévères,
au balcon.

Je pense aujourd'hui à Scarron.
Lui ne peut se pencher au balcon,
car il est cul-de-jatte.
Mais il se trouve là,
parmi les autres,
bien vivant.

Ragotin qui sort de la ruelle d’un lit,
met le pied
un pot de chambre,
et se fait ainsi un pied de métal.
On se rit de son enclouure !

Nous le laisserons foulant l’étain
d'un pied superbe,
pour aller recevoir un train
qui entre au même temps dans l’hôtellerie
...
de pensée.

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Louis de Surugue de Surgis, d’après Jacques Dumont Le Romain, Un serurier coupe le pot de chambre pour degager le pied de Ragotin, 1728, National Gallery of Art, Washington, USA.

D’autres jours,
— le printemps est froid —
voici que narquois
se penchent sur moi
T. S. Eliot et Madame Sosotris,
célèbre voyante,
qui a un méchant rhume,
mais qu’on tient pour la femme,
la FÂMME !
la plus lucide d’Europe !
Son jeu de cartes est d’enfer.

— Si vous la voyez, la chère madame Equitone,
Dites-lui que j’apporterai l’horoscope moi-même.
Il faut être très prudent, de nos jours
.

Turluru !
Leibniz préfère dire Blitiri !

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Pierre Gustave Adrien Ekman (1904 – 1993), La cartomancienne, 1987.

Parménide, lui non plus,
au balcon ne se penche pas.
C’est une statue,
Son regard est fixe.

Il VOIT plus loin.
C’est loin pour nous !

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Parménide d’Élée, buste provenant de la zone archéologique de Elea-Velia, Campanie, Italie.

Les cavales qui l’emportent
se sont élancées sur la route de la Déesse,
qui guide l’homme instruit.
C’est là que les cavales
entraînent le char qui le porte.
Dans les moyeux, l’essieu chauffe et jette son cri de flûte
sous le double effort des roues qui tournoient
de chaque côté
.

Voici la porte des chemins du jour et de la nuit,
avec son linteau, son seuil de pierre,
et fermés sur l’éther ses larges battants…

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Hall de nuit avec portes battantes visibles dans le mur.

Mon nouvel ami, c’est Mekas,
Jonas Mekas,
Jonas comme l’autre,
celui qui a voyagé dans le ventre
de la baleine.

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Jonas Mekas en Lituanie, 1971. Photographie Antanas Sutkus.

Mekas a voyagé dans le ventre,
de la baleine, lui aussi,
de Semeniškiai, Lituanie, à New York, USA,
en passant sans l’avoir voulu,
d'abord par le IIIe Reich,
à Elmshorn, où étaient les prisonniers,
puis par Wiesbaden et Cassel,
où étaient les déplacés,
puis par Mayence
où il a étudié la philosophie,
et d’égaré, il est devenu à New-York
un exilé parmi des exilés.

Poète, cinéaste, il dit
comment rester
Debout parmi les choses.

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Jonas Mekas (Lituania, URSS, 1922-2019, USA), Reminiscences of a Journey to Lituania, 1971-1972, Centre Pompidou.

— Des petits chevaux bleus s’échappent de la nuit…
on dirait que le cœur
continue de se déchirer
et je continue de penser
à ma maison
.

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Jonas Mekas et sa mère, vue extraite de Reminiscences of a Journey to Lituania.

Debout parmi les choses, Jonas Mekas parle
de la vie, des saisons,
de l'automne,
de la maison :

Je ne peux plus rien dire sur
l’automne.
L’automne est resté dans le passé.
Nous nous sommes manqués
quelque part, dans de vagues
lointains.

Maintenant je n’ai plus que
la vie,
la vie sans automne, sans
été,
rien que les yeux pleins
de la misère du monde
où les saisons viennent et
passent
imperceptiblement comme si
elles n’existaient pas.

Non, il n’y aura plus de semblables
automnes, et seuls les vieux
albums ou des cartes
postales ternies
garderont
quelques mots, écrits
à la hâte :
comment te portes-tu ?
chez nous les feuilles sont déjà rouges,
Et chez vous ?
 1

Rien à ajouter,
sinon qu’on parle ici des égarés
pour lesquels il n'y a pas de guide.

Ceux-là lisent beaucoup.
Il y a dans les livres des autres
des amis invisibles.


  1. Les traductions de Jonas Mekas sont collectivement assurées dans Debout parmi les choses. Poèmes 1948-2007 par Stéphane Bouquet, Jean-Baptiste Cabaud, Miglé Dulskyté, Roxana Hashemi, Anne Portugal, Ainis Selena, Marielle Vitureau, et Tadas Bugnevicius. Nous Éditions, 2024.↩︎↩︎

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