Quand la forme demeure
Là Neptune quelquefois de blé sera couvert
La matière demeure et la forme se perd.
Ronsard, Contre les bûcherons de la forêt de Gastine
De la forme qui reste de la matière vivante...
Après la lessive,
quand je plie un jean,
je vois un corps,
un corps dont il a gardé la forme ;
et je vois aussi un bronze
qui se crée dans le vide
de son moule anatomique.
Un bronze sans torse,
ni tête, ni pieds,
comme de ces statues mutilées
qu’on remonte du fond de la mer,
à l’endroit des naufrages.
Quand je vais de pièce en pièce,
dans l'assise des fauteuils,
dans le repos des matelas,
je vois d’autres corps encore,
dont la forme,
au fil des jours et des nuits
s'est laissée mouler
par la cendre du temps.
Et le bougé de ces corps,
je le vois aussi
aux chemins qu'ils ont tracés
sur la vieille céruse des planchers,
et au pas depuis longtemps désherbé
qui mène au fond du jardin,
d'où l'on peut contempler
d'un bord à l'autre du grand ciel
la nuit étoilée
et le visage navré de la lune.
Et même si je n'étais pas là
pour le voir,
tout cela se verrait encore.
Mais il y faut le regard de la forme,
celle des corps
sans les corps,
le regard des empreintes positives,
de celles qui restent des corps vivants
quand ces corps sont ailleurs,
ou perdus.
dimanche 2 mars 2035