Vous irez par le coche...
J. J. Granville (1803-1847), Le coche et la mouche, in Fables de La Fontaine, tome 1, Paris, H. Fournier, 1838-1840.
Le coche,
c'est le bus d'hier,
et la mouche, la vraie,
c'est le clocher
qui pointe au loin
depuis 1502, disent les pargamins.
On le voit aujourd'hui encore
à trois lieues à la ronde.
Quand tu vois paraître le clocher,
tu sais qu'enfin ! tu arrives
en la petite ville.
Je la connais, cette vieille cité,
depuis ma prime enfance,
et j'ai usé souvent pour gagner ses parages,
des coches d'aujourd'hui, lassés d'un long voyage,
et aussi de l'antique pedibus cum jambis,
sur la route qui va droit,
et qui n'en finit pas.
J'ai connu ainsi la vieille cité
nue, grise, insignifiante,
installée sans y regarder dans son évidente vétusté,
et cette vétusté faisait aussi son évidente venusté,
son harmonie,
rien qui pèse ou qui pose,
mais le vent, seul,
qui souffle sous les couverts,
et le visage unanime des maisons de la place
qui penchaient sans le voir
sur le passant de hasard.
Et puis je suis venue un jour
habiter la vieille cité.
On me disait ailleurs, comme Dorine à Mariane,
— Tu iras par le coche en la petite ville,
Qu'en oncles, et cousins, tu trouveras fertile ;
Et tu te plairas fort à les entretenir.
D'abord chez le beau monde on te fera venir.
Tu iras visiter, pour la tienne bienvenue,
Madame la baillive, et Madame l'élue,
Qui d'un siège pliant te feront honorer.
Là, dans le carnaval, tu pourras espérer
Le bal, et la grand'bande, à savoir, deux musettes,
Et, parfois, Fagotin, et les marionnettes...
Je suis allée par le coche en la petite ville.
J'ai eu affaire au beau monde et aux cousins, cousines.
J'ai eu avec plaisir droit au bal,
à la grand'bande, et aux marionnettes,
J'ai eu le bonheur d'entendre chanter
le Voyage d'hiver, sous les étoiles vives,
— Oh ! la résonance de la voix humaine dans la nuit d'été ! —
et j'ai eu le bonheur aussi d'assister en matinée,
dans une salle sans grâce,
à une représentation endiablée de L'Enfant et les sortilèges.
— Diaple ! comme on dit ici...
Mais la forme de la petite ville
a changé.
Jadis nue,
restée longtemps dans le simple appareil
d'une beauté qu'on arrache au sommeil,
elle s'est vêtue d'atours
plus ou moins aguichants.
Jadis grise, elle s'est bariolée de couleurs
plus ou moins harmonieuses.
Jadis insignifiante, elle s'est chargée d'indices,
signaux, signes, symboles, balises, panneaux,
et autres totems d'annonce nouvelle,
plus ou moins prescriptifs,
— performatifs, dit-on dans la novlangue.
Jadis vide, à l'exception de la chaise ou du banc
qui servait de caquetoire,
le soir, devant la porte,
elle s'est encombrée peu à peu d'un mobilier
qu'on dit urbain,
quoique d'urbanité, gasp ! plus ou moins exquise.
Nous ne marcherons plus sous l'ombre tigrée des platanes,
car, outre qu'ils meurent à petit feu,
les platanes, on les tond,
— trop de feuilles !
ou bien on les abat
pour faire place aux voitures...
Tandis que je vais et viens,
jour après jour,
dans la petite ville,
je marche dans le souvenir
de l'ancienne cité,
dont le visage présent
semble n'être plus parfois que la caricature
grimaçante.
En 1289, la petite ville
a été une première fois engloutie.
En 2024, qu'adviendra-t-il
de la petite ville ?
On nommait jadis seuil
une pièce de bois au fond de l'eau
sous la porte d'une écluse.
Et le seuil et la porte
ont disparu dans la rivière.
Et le seuil et la porte
ont-il aussi disparu
dans la petite ville ?
Yveline Loiseur et Loïc Boyer, La Forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel, détail, 2020.
... la forme d'une ville
Change plus vite, hélas ! que le coeur d'un mortel.
Charles Baudelaire, Le Cygne, 1857-1859.

