Auguste de Labouisse-Rochefort lecteur de Balzac et de Lamennais. À propos de « l'homme qui règne »

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
Classé dans : Histoire, Littérature Mots clés : aucun

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Charles Louis Balzac (1752-1820), Les pyramides de Memphis, le Sphinx, au soleil couchant, décembre 1799, Musée du Louvre.

En février 1810, in Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, Auguste de Labouisse-Rochefort, qui aime à philosopher sur l'Histoire et qui éprouve une sorte de fascination ambivalente pour Napoléon Bonaparte, juge que Bonaparte a « combiné sa fameuse expédition d'Égypte » pour précipiter son destin « d'homme qui règne », et il se réclame de Balzac et de Lamennais pour montrer en quoi Napoléon succède à Mahomet dans la destinée de « l'homme qui règne. »

« Bonaparte a prétendu, à son retour d'Égypte, qu'il y avait été envoyé en exil par le Directoire. Cela lui était bon à dire ; cela lui était utile ; mais cela n'est pas vrai. Si le Directoire avait peur de lui , Bonaparte avait aussi peur du Directoire. Il savait, ou du moins il l'a su depuis par la mort de Kléber, qu'il était facile de faire donner un coup de poignard ! ..... C'est lui qui combina sa fameuse expédition d'Égypte. Il y entrevoyait une couronne ; ne pouvant régner en France, il voulait au moins aller régner quelque part, fusse au nom de Mahomet. À la vérité, dès qu'il présenta son plan, on l'accepta. On y ajouta même un présent véritable. - Votre projet n'est pas neuf, lui dit le président du Directoire ; un homme de beaucoup de mérite en de brigade ! a tracé un, sur un plan très vaste, pendant qu'il était en prison à Toulouse ; il veut qu'on adjoigne, à cette expédition, des savants pour explorer le pays, tandis que les soldats en feront la conquête. Cet homme est Maximilien Caffarelli ; il pourra vous suivre et commander l'arme de génie, dans laquelle il est général de division. En effet, les deux plans furent réunis ; le général Caffarelli suivit le général Bonaparte, qui était jaloux un peu de son mérite et de son ascendant ; mais cet officier ayant été tué au siège de Saint-Jean-d'Acre, le 29 mars 1797, Bonaparte, à son retour en France, témoigna pour lui beaucoup de regrets et d'estime, et pour le prouver, plaça avantageusement les frères du défunt. Trait de politique admirable : ils auraient pu être ses ennemis, il en fit ses créatures. Les dotations sont bonnes à quelque chose !

« M. Mersan publia, en 1808, les Pensées de Balzac. Je n'avais pas cet ouvrage, que je viens de me procurer, et j'en suis très content. Il a choisi les passages les plus remarquables sur divers sujets, et ce choix est très bien fait. On y a distingué, non seulement un très beau discours préliminaire, mais encore un morceau qu'on regarde comme un portrait hardi et trop vrai de l'homme qui règne. — Le voici : »

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Mahomet en mars 1624 à la bataille de Badr, Siyer-i Nebi, commandé par le sultan Barquq, souverain mamelouk au Caire, manuscrit ottoman consacré vers 1388 à la vie du prophète par le derviche Mustafa, et inspiré des écrits d'Abu'l Hasan al-Bakri et Ibn Hisham (XIIIe siècle).

“ Ne nous laissons pas éblouir à l'éclat des choses qui réussissent ..... Il devait périr cet homme fatal (Mahomet), il devait périr dès les premiers jours de sa conduite..... La raison concluait qu'il tombât d'abord ..... Mais il est demeuré longtemps debout par une raison plus haute qui l'a soutenu. Il a été affermi dans son pouvoir par une force étrangère, et qui n'était pas de lui, une force qui appuie la faiblesse, qui arrête les chutes de ceux qui se précipitent, qui n'a que faire des bonnes maximes pour produire les bons succès. Cet homme a duré pour travailler au dessein de la Providence. Il pensait exercer sa passion, et il exécutait les arrêts du Ciel. Avant que de se perdre, il a eu le loisir de perdre les peuples et les États, de mettre le feu aux quatre coins de la terre, de gâter le présent et l'avenir, par les maux qu'il a faits, par les exemples qu'il a laissés.

Un peu d'esprit et beaucoup d'autorité, c'est ce qui a presque toujours gouverné le monde..... Mais il faut toujours en venir là ; il y a quelque chose de divin dans toutes les maladies qui travaillent les États. Ces dispositions, cette humeur, cette fièvre chaude de rébellion, cette léthargie de servitude, viennent de plus haut qu'on ne s'imagine ..... Ces grandes pièces qui se jouent sur la terre, ont été composées dans le ciel, et c'est souvent un faquin qui en doit être l'Atrée ou l'Agamemnon. ”

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Cornelis Cort (1533–1578) et Antoine Lafréry (1512–1577), Atrée portant l'un des fils de Thyeste, son frère jumeau, enfant que par vengeance il va faire rôtir et servir à table à Thyeste, in Speculum Romanae Magnificentiae, 1574, Metropolitan Museum of Art, New York.

“ Quand la Providence a quelques desseins, il ne lui importe guère de quels instruments ou de quels moyens elle se serve. Entre ses mains tout est foudre, tout est tempête, tout est déluge, tout est Alexandre ou César. ” — Extrait du Socrate Chrétien, de Balzac. » 1

« Je me sens la nécessité de placer ici ce beau fragment de l'abbé de Lamennais, dans lequel il peint cet homme à part, ce vaste génie oppresseur, en déduisant les raisons pourquoi les Jacobins lui pardonnèrent sa puissance et l'abus qu'il en fit : »

“ Voilà, dit-il, pourquoi la Révolution se montra si docile au joug de Bonaparte. Son despotisme ne l'effrayait pas ; il confirmait au contraire ses maximes ; il en était une dure, mais éclatante application ; et ce Corse, venant au moment où la France toute sanglante et menacée de nouveaux désastres appelait de ses vœux l'ordre que les révolutionnaires avaient renversé, les servit réellement en contenant leurs violences ; il parut un bien au milieu de tant de maux, et il sauva la Révolution en arrêtant ses fureurs. Dieu, sans doute, avait ses desseins, et Bonaparte ressemblait trop peu aux autres hommes, pour qu'il n'eût pas été formé pour une destination particulière.

Cet homme allait toujours en avant les yeux fermés, et comme il détruisait en marchant, il ne laissait derrière lui que des abîmes. De là l'impossibilité de revenir sur ses pas, de réparer des fautes ou des malheurs ; à la guerre, il ne sut jamais faire une retraite ; en politique, il ne sut pas même faire un campement.

Il n'y avait point de passé pour lui; il n'y avait que le présent, qu'il serrait entre ses bras de fer, comme pour étouffer l'avenir dans son sein. Il craignait le temps, et dans ses terreurs et son impatience, il voulait se passer de lui en tout ce qu'il entreprenait.

Né au milieu des tempêtes, il fit le calme, mais ce calme brûlant qui précède et annonce de plus grands orages.

Indifférent au bien et au mal, il accomplissait l'un sans joie et l'autre sans remords, comme un esclave qui exécute un ordre.

Il cherchait la monarchie, et il s'en approcha de plus près qu'on n'a fait depuis ; mais la Révolution, qui lui commandait, en rampant au pied de son trône, l'empêcha toujours d'y arriver.

Il releva les autels qu'elle avait abattus, mais il ne vit dans l'autel qu'une pierre autour de laquelle il permettait au peuple de s'assembler. Il attaqua l'Église dans son chef ; il voulut asservir le pouvoir spirituel ou l'anéantir. La Révolution sentit qu'elle régnait encore, mais dans les décrets divins, déjà son roi avait cessé de régner.

Sa mission (car il en avait une), sa mission remplie, il disparut : l'univers connaît sa fin. L'esprit qui le poussait s'était retiré : il ne restait pas même un homme. Ce je ne sais quoi de faible et d'ignoble qu'on appelait encore l'Empereur, s'éteignit sur un rocher, et la mort de ce soldat, à qui la Révolution devait tant d'amour et l'Europe tant de vengeance, eut cela d'étrange qu'elle n'inspira ni pitié, ni joie, ni douleur.

Quand Bonaparte tomba, il y eut dans le monde un moment d'espérance. L'Europe, qu'il étouffait sous le poids de son épée, respira. On crut que l'ordre allait renaître ; mais la Révolution, appuyée sur les ruines du trône impérial, négocia d'abord, menaça bientôt, conspira toujours. Ménagée comme une puissance, elle obtint d'immenses concessions ; elle fut admise partout, dans les institutions, les lois, les places. On ratifia ses actes ; on légitima ses doctrines, et on la consacra tout entière en établissant l'athéïsme politique. ”

« Quand l'abbé de Lamennais traçait à grands traits cet énergique tableau, il avait une foi religieuse et politique. À quelles erreurs ne s'est-il pas livré depuis ! ... Mais la vérité est toujours la vérité, et ce portrait restera en témoignage. » 2


  1. M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, Toulouse, Imprimerie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, Hôtel Castellane, 1847, pp. 153-154.↩︎

  2. Ibidem, pp. 158-159.↩︎

  3.  

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