De l'art d'arracher les pommes de terre
Jules Bastien-Lepage (1848–1884), Saison d'octobre, 1878, détail ; tableau exposé au Salon de Paris de 1879, conservé aujourd'hui à la National Gallery of Victoria, Melbourne, Australie.
Jean Daive, né Jean de Schrynmakers en 1941 en Belgique, poète, romancier, traducteur de Paul Celan, auteur d'émissions radiophoniques, créateur et directeur de revues de poésie, dixit en 2009 :
Une femme qui
écrit
a souvent l’art
d’arracher
les pommes de terre. 1
Il ne dit pas si
un homme qui écrit
a souvent l'art
d'arracher
les pommes de terre.
Jean Daive, un homme qui
écrit,
dédie là son écrit
à une femme qui
écrit,
Lorine Niedecker,
née en 1903
dans l'île Blackhawk,
à Fort Atkinson dans le Wisconsin,
morte en 1970
dans l'île Blackhawk,
à Fort Atkinson dans le Wisconsin.
« Lorine Niedecker as a young child with her father, Henry Niedecker », Lorine Niedecker’s life.
Lorine Niedecker jeune femme ; Lorine Niedecker dans les années 1960. Source : Lorine Niedecker.
Jean Daive, un homme qui
écrit,
dixit encore en 2009 :
« Vivre, écrire. Le point où j’en suis.
Je me mets à la recherche de la poétesse américaine Lorine Niedecker (1903-1970) dans le Wisconsin où elle est née sur une presqu’île du Lac Koshkonong. Durant dix jours, je marche dans les forêts et l’humidité des marécages. Je découvre la prolifération des mousses, des fougères, des champignons et une pénombre mi apaisante mi terrifiante. Je vis en m’identifiant à Lorine Niedecker : elle a passé sa vie dans une cabane sans eau et sans électricité. Pour vivre elle lave les sols de ses voisins et les cadavres à l’hôpital. Je prends des notes et les réunis dans Une Femme de quelques vies (2009). »
Cottage de Lorine Niedecker sur l'île Blackhawk (2018) ; photographie (modifiée) : TheCatalyst31.
Lorine, une femme qui
écrit,
dixit en 1970...
My life by
water –
Hear
Ma vie auprès
de l'eau —
Entends
spring’s
first frog
or board
du printemps
première grenouille
ou planche
out on the cold
ground
giving
sortie du froid
du sol
ça donne
Muskrats
gnawing
doors
Rats musqués
qui rongent
des portes
to wild green
arts and letters
Rabbits
sur le vert sauvage
arts et lettres
Lapins
raided
my lettuce
One boat
qui ont pillé
mes laitues
Une barque
two –
pointed toward
my shore
deux —
pointées vers
ma rive
thru birdstart
wingdrip
weed-drift
Dans un envol d'oiseau
une larme d'aile
une dérive d'herbe
of the soft
and serious —
Water
du doux
et sérieux —
L'Eau
Voilà comment,
dixit Jean Daive,
Lorine, une femme qui
écrit,
— arts et lettres —
a l’art
d’arracher
les pommes de terre.
Elle arrache
les mots
au froid
de la langue-terre,
comme le printemps
arrache
au froid de l'hiver
la première grenouille du printemps,
le son d'une planche,
l'envol d'un oiseau
la larme d'une aile,
une traînée d'herbe.
Elle arrache
les mots
à la langue-terre,
comme elle arrache
les pommes de terre nouvelles,
puis les pommes de terre de longue garde,
talismans de l'hiver
et du froid
qui toujours
recommence.
Il ne s'agit pas là
— arts et lettres —
d'un art modeste,
façon ouvrage de dame.
De celle qui écrit là,
Jean Daive dixit qu'elle
arrache.
Elle arrache le doux
à la sauvagerie du vert,
wild green,
et le sérieux
à la dérive de l'herbe
weed-drift,
à la dérive des choses.
Une écriture sous herbe ?
¿Quién sabe?
Qu'importe.
D'autres qu'elle,
dont elle a frôlé le chemin 2,
ceux de la mouvance objectiviste,
Rakosi, Oppen, Reznikoff, Zukovsky,
se sont-ils inspirés
de l'herbe du diable
et de la petite fumée ?
Une écriture ici
de l'herbe
de l'eau
de l'aile
de la planche à laver
— arts et lettres —
qu'ellearrache
au souci du ponctué
de l'élocutoire
et de la clarté du dire.
« Elle savonne les vieillards
le carrelage et
rince
elle ne parle à personne. »
Elle refusait les invitations à des lectures auxquelles Zukovsky et autres poètes l'engageaient.
D'un mot : — I fight shy.
I fight (je me bats),
« comme un cheval qui se cabre » 3,
pour sauvegarder ma farouche timidité (shy).
Avant elle, plus mystérieux encore,
car il n'arrachait rien, lui,
on connaît le Bartleby de Melville,
qui n'avait qu'un mot :
I would prefer not to
« Je préfèrerais ne pas ».
Avant sa mort, Lorine Niedecker a dit à son mari :
— Al, burn these!,
« Al, brûle-les ! »
Tous ses papiers.
« On faisait des feux de jardin avec ses manuscrits. »
Heureusement, tout n'a pas brûlé.
Jenny Penberti a publié en 1993 Lorine Niedecker and the Correspondence with Zukovsky 1931-1970, Cambridge University Press, New York.
Jenny Penberti a publié aussi les Collected Works of Lorine Niedecker, Berkeley, University of California Press, en 2002.
Réfractaire à la « confessional poetry »,
Lorine Niedecker a écrit toutefois un
Who was Mary Shelley ?
Portrait de Mary Shelley, 1831, Photography by Hulton Archive, Getty Images.
Who was Mary Shelley?
She read Greek, Italian.
She bore a child
Who died and yet another child who died.
« Qui était Mary Shelley ?
Elle lisait le grec, l'italien.
Elle a porté un enfant qui est mort et un autre enfant qui est mort ».
C'est une femme.
Il y a loin de cette biographie à celle d'Aristote, selon Martin Heidegger :
Er war dann und dann geboren, er arbeitete und starb 4
« Il est né à telle ou telle date, il a travaillé et il est mort ».
C'est un homme.
Au vrai, Mary Shelley a eu trois enfants, dont seul le dernier a vécu.
C'est une mère affligée.
Lorine Niedecker a porté deux jumeaux, mais elle a dû renoncer à les mettre au monde, à la demande de Louis Sukovsky.
C'est une mère empêchée.
Aristote est un philosophe,
i.e. un Homme.
Qui songerait à le louer
de son art
d'arracher
les pommes de terre ?
même si, piqué un jour
par la mouche de l'exemple rustique,
il s'est intéressé à la motte de terre...
Buste d'Aristote. Copie romaine en marbre d'un buste grec en bronze par Lysippe, ca 330 av. J.-C., avec une cape moderne en albâtre.
« Soit, par exemple, une motte de terre; où sera-t-elle mue, où demeurera-t-elle en repos? Car le lieu propre au corps, corps en quoi consiste cette dernière, est infini. Elle l’occuperait donc tout entier ? Mais comment ? Quel serait, dans ce cas, son repos, et son mouvement ? Demeurera-t-elle partout en repos ? Elle n’encourra donc pas d’être mue ! » 5 Aïe !
Jean Daive...
« Fauteuil. Assis dans un coin.
Tu es seul dans la salle. Tu fumes
peut-être, les genoux sous le menton. » 6
C'est un homme.
Il achète « des chemises blanches
dans un grand magasin. » 7
Qui songerait à le louer
de son art
d'arracher
les pommes de terre ?
même s'il s'intéresse à « la fenêtre
toujours
et ce qu'elle montre
dans un espace réduit. » 8
Une larme, poème dit par l'auteur, Jean Daive, YouTube, CIPM, 1995.
Ci-dessous, peintes par Jules Bastien-Lepage, deux femmes, de l'espèce des arracheuses de pommes de terre... « « Je me suis mis à faire ce que je voyais, tâchant d'oublier ce qu'on m'avait appris » 9, dit le peintre.
Jules Bastien-Lepage (1848–1884), Saison d'octobre, 1878, détail ; tableau exposé au Salon de Paris de 1879, conservé aujourd'hui à la National Gallery of Victoria, Melbourne, Australie.
Jean Daive, Une femme de quelques vies, Flammarion, 2009, p.150. Prix Paul Verlaine 2010 de l’Académie française.↩︎
Cf. Taffy Martin, « Le jeu des « je » dans la poésie de Lorine Niedecker », in Voi(es)x de l’Autre. Poètes femmes XIXe-XXIe siècles, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2010. pp. 161-175.↩︎
Ibidem.↩︎
Martin Heidegger, Gesamtausgabe: II. Abteilung: Vorlesungen 1919-1944: Grundbegriffe Der Aristotelischen Philosophie (cours de 1924), Frankfurt, Klostermann, 2002 ; en français Concepts fondamentaux de la philosophie aristotélicienne.↩︎
Aristote, Métaphysique, K, 10, 1067 a 11-14.↩︎
Jean Daive, Narration d'équilibre VI, VII, VIII, IX, P.O.L, collection Poésie, 1990.↩︎
Jean Daive, Narration d'équilibre IV, P.O.L, collection Poésie, 1985.↩︎
Jean Daive, Une femme de quelques vies, Flammarion, 2009.↩︎
Antonin Proust (1832-1905), Édouard Manet. Souvenirs, Paris, H. Laurens, 1913, p. 125.↩︎







