Paysage visible

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La nuit
à quatre heures du matin
change de couleur.
Le noir
dans le miroir de l'armoire
s'infuse d'une clarté,
comme d'un nuage de lait
dans le bol des ténèbres
Vers six heures
une veine bleuâtre
s'ouvre dans la paesine
d'un ciel qui hésite
à se déclarer paysage.
Un peu plus tard, le peintre,
muni de vieilles mitaines,
s'applique à guetter
dans la rue
quelque rougeur qui viendrait
du levant.
Mais la rue s'inonde,
comme d'une eau de vaisselle,
d'un jour blafard
et d'une pluie mal lunée
qui aime à se répéter.
C'est l'hiver
et sa malignité
     sans pourquoi,
sombre figure des paysages
     invisibles
de la destinée.

C'est l'ombre

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blru_sulfate.jpg

Chalcantite, cristal de sulfate de cuivre. Crédit photographique : Stephanb.

Li paisson qui tienent le tref
Sont de color vermeil et blef...

Les piquets qui tiennent la tente
Sont de couleur vermeille et bleue...

Alexandre de Paris, Le roman d'Alexandre, XIIe siècle.

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J'ai vu...

Rédigé par Christine Belcikowski 1 commentaire
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J’ai vu à Colmar,
monté sur son âne,
le bon Saint Nicolas,
qui distribuait pains d’épice et oranges
aux enfants des écoles.
J’ai eu très peur
de sa barbe blanche
quand il m’a invitée
à monter sur son âne.

J'ai vu à Colmar encore
un petit garçon qui disait la messe
dans un terrain vague,
derrière l’immeuble où nous habitions.
Je lui ai servi d'enfant de chœur.
J’avais cinq ans, lui sept,
sa mère l’avait voué à Dieu
pour racheter une faute
dont je ne savais rien.
Il avait fabriqué un petit autel
et une croix
avec des planches de chantier,
Il connaissait le rituel par cœur,
il me l'apprenait.
Plus tard, il est devenu prêtre
pour de vrai.

J'ai vu à Grenoble
le Père Noël ou plutôt sa lanterne,
derrière les vitres dépolies
de la porte du salon.
Les parents étaient sortis.
Nous restions seules,
ma sœur et moi,
dans la pénombre,
car le 24 décembre en Pologne
on attend que le rideau de la nuit
soit tombé
pour allumer les lumières.
Comme nous n’étions pas très sûres
d’avoir été sages,
comme des images,
nous avons tremblé de voir
une lumière circuler
derrière la porte du salon.
Silence.
Au retour des parents,
nous n’avons rien dit.
Quelques années plus tard,
quand nous en avons parlé,
les parents n’ont rien dit
non plus.

Le temps passe…

J’ai vu à Paris
Jacques Martin, l'homme de la TV,
traverser le boulevard Saint-Germain
en courant,
à la hauteur de la statue de Danton…
Où courait-il si vite ?
Un peu plus tard
j'ai renoncé pour toujours
à regarder la TV.

J’ai vu à Paris encore
Louis Althusser dans sa cuisine,
en banlieue.
Mon professeur de philosophie,
m'avait invitée à l'accompagner
chez son illustre ami.
Ils ont parlé de Spinoza.
Trop intimidée pour dire un mot,
je garde le souvenir du formica
de la table et des chaises.
Au fond de la cuisine soudain
une porte s'est ouverte :
une femme est apparue,
qui nous a longuement regardés.
Puis, sans un mot,
elle a refermé la porte.
C'était Hélène Rytmann,
l'épouse de Louis Althusser.
Dix ans plus tard, son mari
l'a étranglée.

J'ai vu à Créteil,
puis écouté
de toutes mes oreilles,
dans une salle de l'Université Paris XII,
le professeur Ali Benmakhlouf qui donnait un cours
sur les Stoïciens.
Je lui dois le souvenir de ma vie,
celui d'un mot de Philon d'Alexandrie,
rapporté par Philopon le grammairien :
Sensible comme le bruit d'un coquillage
au fond de la mer
.
La magie de ce mot est telle
que j'ai cru la retrouver
quand j'ai visité le château de Terride
après avoir lu Le sire de Terrides
dans le Port de Créteil,
recueil de nouvelles signé en 1834
par nostre Frédéric Soulié.

J'ai vu à Mirepoix
Philippe Noiret, venu de Montréal
en voisin,
qui, après avoir joué le garagiste des Trois Amis,
passait sous le Grand Couvert.
C'était en novembre,
le vent soufflait.
Il tournait la tête de droite et de gauche.
Il n'y avait personne
pour le regarder.

Le temps passe…

J'ai vu à Toulouse, l'an dernier,
entrer dans la Salle des Illustres,
marchant d'un grave pas, et d'un grave sourcil,
sous le plafond peint de femmes
nues,
très nues,
le cortège colleté d'hermine
de ces Messieurs, et rares Dames,
de l'Académie des Jeux floraux.
— Les Jeux sont ouverts.
J'ai reçu le prix Patrimoine
pour mon livre sur Frédéric Soulié,
Ariégeois mal-aimé, Ariégeois quand même
.
Je n'ai pas trouvé d'éditeur
à ce jour.

J'ai vu au bord de l'Hers
cette année, mon plus jeune fils
prendre le bain rituel
du Premier Janvier.
Puis j'ai photographié nos ombres
dans l'eau.

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