Pierre Sidoine. Golden Fleece 1297
Golden Fleece 1297, Toison d'or 1297... Pierre Sidoine présente sous ce titre à chiffres, comme il les aime, une nouvelle sculpture inspirée, une fois encore, par une très vieille histoire. Des vieilles histoires que sont les mythes, faisons des choses neuves, dit à peu près le poète.
La vieille histoire est ici celle de Jason qui part à la conquête de Χρυσόμαλλον Δέρας 1, la toison d'or, afin d'atteindre au statut de héros et par suite à celui de roi. Chrysomallos, bélier merveilleux, symbole de la puissance solaire, a été un jour sacrifié à Zeus, et sa peau offerte à Éétès, roi de Colchide. Suspendue à un chêne, la toison se trouve gardée par un dragon et des hommes d'armes.
Douris (500 av. J.–C.–460 av. J.–C.), coupe représentant, en haut pendue au chêne, la toison d'or, et plus bas Jason régurgité par le dragon qui protège la toison, Musée du Vatican.
De cette « vieille histoire de pelage », dit le poète Yannis Ritsos (1909-1990), faisons une réécriture grecque moderne dans laquelle, après le coup d'état du 21 avril 1967, la conquête de la toison d'or figure à la fois, sur le mode de la « quête vaine », l'épreuve de la résistance au pouvoir des colonels, et, sur le mode de la « parole d'or », l'expérience du pouvoir de la poésie. 2
De cette vieille histoire de pelage, Pierre Sidoine, sculpteur, tire l'occasion d'inventer ou de réinventer un animal mirifique qu'il choisit de reconduire, de façon radicale, au statut ontologique de figure chosale — matière et forme.
L'idée d'une telle réinvention lui est venue, dit Pierre Sidoine, de la considération d'une « touffe de laine », d'abord ; de la considération de la forme du bélier, ensuite. La mise en œuvre de l'idée procède plus tard d'une démarche qui se veut et se réclame chez Pierre Sidoine sans flaflas interprétatifs, et de type résolument constructiviste.
La construction part d'une épure, préalablement établie sur une feuille de papier mise au carreau.
Vue de l'épure initiale.
À partir de l'épure, Pierre Sidoine construit une sorte d'armature en acier, dont les différentes pièces sont soudées. Ansi prend forme le squelette du bélier.
Début de la construction du squelette.
Vue d'ensemble du squelette.
Cornes du bélier.
Les cornes du bélier sont formées indépendamment du squelette, meulées en certains endroits, puis soudées sur la tête du bélier.
Après la construction du squelette, Pierre Sidoine procède à la mise en place de la peau. Celle-ci est faite d'une toile en fibre de verre qui doit épouser la forme du squelette sans former de plis ni de creux. Pierre Sidoine dit avoir eu des difficultés à obtenir une tension régulière de cette toile. Le problème a trouvé aujourd'hui une solution triviale via l'injection d'une mousse de polystyrène expansé dans la cavité abdominale du bélier !
Mais quid de la « touffe d'or » ? On se souvient que l'idée de figurer Χρυσόμαλλον Δέρας, la toison d'or, est venue, dixit Pierre Sidoine, de la matérialité d'une « touffe de laine ».
Pierre Sidoine s'est souvenu alors d'une petite pièce sans nom, d'aspect or, qu'il tenait du démontage d'un vieil appareil électronique trouvé dans une brocante. L'aventure, ou plutôt la quête de la toison d'or, commençait dès lors pour lui aussi... Il lui a fallu traiter avec des entreprises chinoises la commande et l'envoi d'un nombre initialement indéterminé de pièces, dont il ignorait le nom qu'elles pouvaient bien porter sur les catalogues de l'Empire du Milieu. 它看似一个过于复杂和纷乱的网络,有时可能难以协调一致地运作 3.
Cahin-caha, l'affaire s'est malgré tout heureusement conclue. Après avoir enduit de colle la toile de fibre de verre qui fait la peau du bélier, Pierre Sidoine a semé cette toile d'une palanquée d'inducteurs — car tel est le nom français de ces 电感器 —, afin d'obtenir un effet optique qui vaille la comparaison avec celui d'une toison... que personne n'a originairement jamais vue, sinon dans les secrètes profondeurs de l'imagination mythologique !
Pierre Sidoine, Le bélier à la toison d'or, vu de face. Hauteur : 30 cm à la tête ; longueur : 39 cm.
Après avoir ajouté au bélier deux perles rouges en guise d'yeux, Pierre Sidoine l'a muni last but not least d'une fermeture éclair, ou, comme dit l'artiste, d'une « tirette » sur le dos !
Débarrassé des attributs de la tradition mythologique, en particulier des ailes qui symbolisaient jadis son origine solaire, autant dire son rôle de messager des dieux, le bélier de Pierre Sidoine revêt de loin l'allure d'un animal solidement terrestre, voire, à cause de l'aspect tapissier de sa toison et de la « tirette » qui rend cette toison comme déhoussable, l'apparence d'un pouf débonnaire, fait pour contribuer à la paix de la maison qu'il habite, et non pour rappeler à l'horrible souvenir des violences et autres démembrements qui suivent de l'aventure de Jason et des Argonautes.
On se souvient que François Xavier Lalanne s'est illustré à partir de 1965 dans la production d'une série très prisée de poufs laineux, qu'on peut qualifier de moutons de la french way of life. Mais le bélier de Pierre Sidoine se distingue de tels moutons bonnasses par sa bigarrure métallique et par la suggestion finalement cruelle qu'induit, s'il était possible, l'usage de sa « tirette ». L'usage en question satisferait-il ici, au moins de façon symbolique, à la tentation d'éventrer la bête ?
Versant sur la pente plus limpide qui est celle de la rêverie des correspondances et de l'universelle analogie, on pourrait voir aussi dans les inducteurs qui tapissent la peau du bélier de Pierre Sidoine, quelque autre figure des ocelles qui animent les ailes des archanges sur le grand théâtre de la parousie.
Église Notre Dame de Vals, Ariège, ocelles sur l'aile d'un archange, détail d'une fresque du XIIe siècle.
Ocellées d’yeux obliques, comme celles de l’aigle johannique, les ailes des archanges regardent, elles aussi, mais d’une sorte de regard plus trouble, empreint, dirait-on, du souvenir de l’apokaradokia, cette attente tendue de la créature, qui habite jusqu’aux animaux, et dont les anges demeurent épargnés, cependant qu’ils en conservent la mémoire attachée à leurs ailes, comme la couleur aux ailes des papillons. Car « tout près de la mort », disent ces yeux farouches, « on ne voit plus la mort, mais au-delà, où l’on regarde fixement, avec le grand regard, peut-être, de l’animal » 4.
Le bélier de Pierre Sidoine conserverait-il sur sa peau, sous l'espèce des inducteurs qui la couvrent d'une sorte de manteau d'yeux ou d'étoiles, le souvenir des ailes de messager des dieux ou d'archange qu'il a perdues un jour ? Mais qui veut faire l'ange fait la bête, comme on sait. Comment donc dire du bélier de Pierre Sidoine s'il est ange ou bête, sauf à l'éventrer ? On ne lui voit en tout de trois quarts arrière droit qu'une sorte de cul, vaguement obscène. Et sa vieille peau grouille d'inducteurs en façon de puces, 1297 puces !
Pierre Sidoine a volontiers l'humour grinçant, le goût des choses sans pourquoi, d'annonce triviale. Il s'en suit dans son art que la sculpture s'y élabore souvent sous le signe périlleux de la dérision et, pourquoi pas ? de l'auto-dérision. À partir du mythe de la toison d'or, tranquillement déconstruit à l'endroit de sa prétention héroïque, Pierre Sidoine construit une figure de l'animal criblé de puces, dont l'or ne ferait plus aujourd'hui illusion sans le secours industrieux des petites mains de l'électronique chinoise. Sarcastique jusque dans l'intérêt qu'il continue de vouer aux grands récits de la tradition antique, l'artiste prétend, ici comme ailleurs, à une sculpture de l'irrespect.
Χρυσόμαλλον Δέρας [Khrysómallon Déras] : littéralement, en grec ancien, la « peau [δέρας (déras)] à la touffe [μαλλός (mallόs)] d'or [χρυσο (khrysó)] ».↩︎
Yannis Ritsos, Pierres Répétitions Grilles, 1968-1969, traduction et notes de P. Neveu, Paris, Ypsilon éditeur, 2009. Cf. aussi Myriam Olah, (R)écrire les mythes sous l’oppression. Poétiques croisées de Yannis Ritsos et de Sándor Weöres, thèse de littérature comparée, Université de Lausanne, 2016.↩︎
Traduction : « Le processus semble excessivement compliqué et enchevêtré, et la cohérence de son fonctionnement apparaît difficile. »↩︎
Rainer Maria Rilke, Huitième Elégie à Duino, 1923.↩︎












