Verlaine, Arras, et Robespierre caché dans l'image
Georg Braun et Frans Hogenberg, Arras, in Civitates Orbis Terrarum, band 1, 1572, Köln, Universitätsbibliothek Heidelberg.
J’ai lu Vieille Ville de Paul Verlaine sur la foi d’un article de Benoît Abert, auteur, entre autres, d’un article intitulé Verlaine et Arras : vertus d’une vieille ville du « Nord » et spécialiste de la prose du dernier Verlaine. Vieille Ville a été publié pour la première fois dans la revue Art et Critique, le 9 novembre 1889.
Habituée depuis quelque temps à traquer dans la littérature la figure ondoyante et diverse de l’homme Robespierre, il m’a été difficile de lire Vieille Ville autrement qu’au regard d’un Robespierre, natif d’Arras, qui ne se trouve pourtant nulle part dans l’Artichas [Arras] de Verlaine, mais que je n’ai pu m’empêcher de supposer caché dans l’image.
L’Arras de Verlaine se présente dans l’incipit de Vieille Ville, « la pauvrette », comme une ville d’annonce désuète et de gloire passée : « C’est une ville de province bien reculée, presque inconnue, même des artistes, même des curieux, par ce temps qui se donne pour amoureux de pittoresque et d’inédit, — Arras, pour nommer la pauvrette par son nom qui fut illustre et dont rien, je vous assure, n’a fait démériter la gloire archéologique — et sociale à tout prendre, et si j’ose m’exprimer ainsi ». Mais c’est là justement ce qui en fait tout le charme aux yeux de Verlaine : « Donc, Arras m’est chère pour des motifs : liens de famille, le calme — et la suprême beauté de son ensemble. J’y séjourne souvent, bien que je n’y réside pas, et je crois connaître à fond la ville, les habitudes et les habitants. »
D’emblée, Verlaine confesse tranquillement qu’il goûte au séjour d’Arras sa « gaîté douce et bon enfant » son « caractère flegmatique » et son « parler gras », saveurs « que ne saurait tout à fait apprécier un Parisien pur-sang », mais qui le reconduisent, lui, au souvenir de son enfance messine. De la vie qui est celle de la place arrageoise, il tire occasion de brocher une scène de genre, qui ressortit manifestement de la nostalgie de l’Ancien Régime : « La garnison anime aussi quelque peu les cabarets trop nombreux et mêle ses sons clairs de cuivre au bronze des nombreuses églises et chapelles de cette religieuse capitale de l’Artois, aujourd’hui convertie en chef-lieu d’un département qui correspond exactement pour sa part, — heureux oubli ! — à l’ancienne et judicieuse division en provinces d’un régime que je voudrais voir reparaître jusque dans tous ses précieux détails ». À noter qu’il s’agit là d’une nostalgie curieusement sans pourquoi, ou alors d’une nostalgie transhistorique, puisque Paul Verlaine est né en 1844.
Aujourd'hui, entrée de la citadelle d'Arras.
La nostalgie verlainienne se nourrit ici du spectacle de deux gloires survivantes : gloire « sociale » d’un peuple qui a su se conserver en son état de bonne-enfance, et « gloire archéologique » d’une « ville forte à la Vauban », qui comprend encore des « fossés immenses » ; un « rempart » ; de « belles rues tortueuses » : « de très belles, très belles casernes, datant du XVIIIe siècle » ; une « une citadelle hors ligne, chef-d’œuvre de Vauban » ; « une admirable promenade ombragée d’ormes géants plus que centenaires et flanquée d’un énorme square » ; un « spacieux hôpital Saint-Jean » ; un « palais de Justice, ancien siège des États d’Artois, beau morceau néo-grec » ; et, sur une place de basse ville, « un obélisque… du siècle dernier », celui du théâtre, « témoin des affres de 93 ».
Mais la même nostalgie verlainienne se plombe du souvenir fantôme des églises et autres chapelles qui ne sont plus, ou qui ont été remplacées et adornées de quelques fac-similés des œuvres d’antan. « Des treize églises paroissiales qui dressaient avant la Révolution leurs graves et délicates architectures du sein dentelé de la cité, une seule, Saint-Jean-Baptiste, est restée ». « L’église Saint-Nicolas, une Notre Dame de Lorette presque aussi lourde, a pris la place de l’ancienne basilique si désastreusement disparue ». La flèche qui surmonte la chapelle des Ursulines « est une restitution très agrandie de la fameuse flèche dite de la Sainte Chandelle qui datait de saint Louis », et qui a été « naturellement démolie par la Révolution ».
Quant à l’abbaye de Saint-Vaast… « L’ensemble des bâtiments construits en pierres de taille dans un goût sévère, tout de masses et de lignes, forme un rectangle de 220 mètres de long sur 80 de large. De magnifiques escaliers, des salles immenses aux sculptures sobres et agréablement déliées, des galeries admirables, deux cours intérieures longées de cloîtres de toute beauté, richement décorées, le tout d’une ordonnance irréprochable, font sans conteste de ce palais le plus remarquable testament de l’architecture monastique d’immédiatement avant la Révolution ».
Cloître de l'ancienne abbaye de Saint-Vast, aujourd'hui transformée en Musée des Beaux-Arts.
Qu’est devenue en 1889 l’abbaye de Saint-Vast ? « Hélas ! c’est l’ex-abbaye qu’il me faut dire, un des premiers exploits de la Révolution, en Artois, ayant été de dépouiller les Bénédictins de Saint-Vaast de leurs biens meubles et immeubles » …
Ce qui plombe, au vrai, la mélancolie de Verlaine, c’est le naturel mystérieux des « exploits » révolutionnaires, et, caché dans l’image actuelle de la « vieille ville » le fantôme de ce naturel, celui qu’ont incarné Robespierre et les hommes de « 93 ». Quoique jamais nommé, ce fantôme demeure planant, et Verlaine le rencontre en la personne d’un obscur commis-voyageur, entré comme lui dans la nouvelle cathédrale Saint-Vaast. Il reconnaît à la façon qu’a cet homme « d’entamer le chapitre de la religion, du fétichisme clérical », redivivus le « gros païen » de « 93 », celui de l’automne de la déchristianisation. Quid du naturel de ce très ordinaire représentant d’un peuple qui continue de s’adonner comme à l’ordinaire à « son café, ses journaux lus, deux ou trois parties de rams ou d’écarté jouées », à « bien parler femmes et Gambetta et Brisson » ?
Le « monument de saint Benoît Labre » dont parle Verlaine, est aujourd'hui disparu. La nouvelle église Saint-Vast abrite le vitrail reproduit ci-dessus.
La scène se passe au pied du monument de saint Benoît Labre : « saint Benoît Labre, la seule gloire française du XVIIIe siècle, mais quelle gloire ! et comment désespérer à jamais d’un pays à tels saints ? mais aussi quelle pierre d’achoppement pour les cervelles titubantes de tous libres-penseurs, grands ou petits ! » Quid du naturel d’un pays qui était auparavant « à de tels saints », et d’un peuple qui serait aujourd’hui voué aux « cervelles titubantes de tous libres-penseurs, grands ou petits » ?
L’inquiétante étrangeté d’un texte comme Vieille Ville vient de la pente sur laquelle il verse, de l’idéalisation d’un passé qui semble n’avoir pas passé, à la dénonciation d’un présent qui ne souffre pas d’achopper encore sur un tel passé. Si Verlaine, qui se veut ici résolument antimoderne, omet ostensiblement de prononcer à propos d’Arras le nom de Robespierre, c’est sans doute à titre conjuratoire.
N.B. Le texte de Vieille Ville peut être lu et téléchargé sur Wikisource :
https://fr.wikisource.org/wiki/Œuvres_posthumes_(Verlaine)/Souvenirs/Vieille_ville







