Jean Meslier et les Cartésiens. V. 8. En quoi « les Cartésiens se rendent ridicules »
Scène animalière, auteur inconnu, Banca Federico del Vecchio, Florence, Italie.
« Venons à ce qu'ils [les Cartésiens] disent de la nature et de la condition des bêtes. Ils ne veulent pas reconnaître que les bêtes aient aucune connaissance, ni aucun sentiment de douleur et de plaisir, ni qu'elles aiment ou qu'elles haïssent aucune chose. »
VII.4.3.2. Ce que les Cartésiens disent de la nature et de la condition des bêtes, et ce qu'ils disent de la nature et de la condition des hommes
Après avoir dénoncé plus d'une fois dans son Mémoire le caractère « ridicule » et odieux de la théorie des « animaux machines » défendue par les Cartésiens et plus particulièrement par Nicolas Malebranche dans La Recherche de la Vérité ; après avoir plaidé plus d'une fois la cause de ses semblables animaux, Jean Meslier entreprend ici de prononcer à l'encontre desdits Cartésiens un réquisitoire qu'il veut définitif. Il ne se prive donc pas de marteler une fois de plus le leitmotiv des « choses rondes ou carrées », leitmotiv dont il use, comme on sait, pour stigmatiser le statut « ridicule » auquel, d'après les Cartésiens, les pensées, les désirs et les sensations se trouveraient condamnés si les hommes et les bêtes n'étaient composés que de matière, et si les hommes n'étaient pas doués par Dieu, ou en Dieu, d'une âme immatérielle.
Jean Meslier dixit : « Quoique les hommes et les bêtes ne soient composés que de matière, il ne s’ensuit pas de là que les pensées, que les désirs, ni que les sensations de bien ou de mal dussent être des choses rondes ou carrées, comme les Cartésiens se l’imaginent, et c’est en quoi ils se rendent ridicules... », déclarait Jean Meslier, plus haut dans son Mémoire déjà, avant de revenir in fine sur le sujet et d'en liquider la substance, comme il s'y emploie ci-dessous.
« Dans les animaux il n'y a, disent-ils [les Cartésiens], ni intelligence, ni âme comme on l'entend ordinairement ; ils mangent sans plaisir, ils crient sans douleur, ils croissent sans le savoir,ils ne désirent rien, ils ne craignent rien etc. et la seule raison qu'ils en donnent, c'est parce qu'ils ne peuvent pas concevoir que de la matière figurée d'une telle ou telle manière, comme en carré, en rond, en ovale ou autrement, soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, du froid, de la couleur, de l'odeur,du son etc., et qu'ils ne peuvent concevoir que de la matière extrêmement subtilisée et agitée de bas en haut et de baut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique ou elliptique soit un amour, une haine, une joie, une tristesse, etc. » 1
Jean Meslier dixit : « Si on conçoit, disent-ils [les Cartésiens], que de la matière figurée d'une telle manière, comme en carré, en rond, en ovale, soit de la douleur ou du plaisir, de la chaleur, du froid, de la couleur, de l'odeur, du son, etc., on peut assurer que l'âme des bêtes, toute matérielle qu'elle est, est capable de sentir ; si on ne le conçoit pas, il ne faut pas le dire, car il ne faut assurer que ce que l'on conçoit. De même, ajoutent-ils, si l'on conçoit que de la matière extrêmement agitée de haut en bas et de bas en haut, en ligne circulaire, oblique ou spirale, il sort un amour, une haine, une joïe, une tristesse, etc., on peut dire que les bêtes ont les mêmes passions que nous. Si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas dire, à moins que l'on ne veuille parler sans savoir ce qu'on dit » 2. Longtemps avant l'heure, Jean Meslier formule ici un précepte analogue à celui dont Ludwig Wittgenstein fera en 1921 l'une de ses règles logico-philosophiques : Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen>, « Ce dont on ne peut pas parler [autrement que sans savoir ce qu'on dit], il faut le taire. » 3
Et ainsi, poursuit Jean Meslier, « la seule raison pour quoi ils [les Cartésiens »] ne veulent point reconnaître que les bêtes aient de la connaissance et du sentiment, c'est parce qu'ils ne conçoivent pas qu'aucune modification de matière puisse faire aucune connaissance, ni aucun sentiment. » 4
De gauche à droite : François Armand de Salignac de La Mothe Fénelon (1561-1715), portrait d'auteur inconnu, Alte Pinakothek, Munich, Allemagne ; Bernad Le Bouvier de Fontelle (1657-1757), portrait d'après Hyacinthe Rigaud, 1702, Musée Fabre, Montpellier.
D'autres que Jean Meslier, au début du XVIIIe siècle, tels Fénelon et Fontenelle, ont célébré dans de belles pages la beauté des animaux, et contesté qu'on puisse ravaler les animaux au rang de « machines » : « Vous dites que les Bêtes sont des Machines, aussi bien que des Montres ? Mais mettez une Machine de Chien et une Machine de Chienne l'une auprès de l'autre, il en pourra résulter une troisième petite Machine ; au lieu que deux Montres seront l'une à côté de l'autre toute leur vie, sans jamais faire une troisième Montre. Or nous trouvons par notre Philosophie, que toutes les choses qui étant deux, ont la vertu de se faire trois, sont d'une noblesse bien élevée au-dessus de la Machine » 5. D'autres que Jean Meslier ont plaidé aussi pour qu'on n'inflige point de mauvais traitements aux animaux. Mais là où Jean Meslier se distingue de Fénelon, Fontenelle et autres, c'est dans la promotion des animaux au rang d'exemplum, ou de modèle de ce que sont les hommes. Déniant aux hommes toute supériorité dans l'échelle des espèces, Jean Meslier les reconduit ainsi à leur propre animalité, partant à la mêmeté d'indifférence qu'ils entretiennent avec les autres animaux. C'est à la lumière d'une telle mêmeté qu'il faut lire ci-dessous le long passage consacré par Jean Meslier à l'alliance de l'esprit et corps chez les humains. Tels sont les animaux, tels sont les humains. Nombre de singeries, dans la peinture du temps de Jean Meslier, témoignent du trouble et de la fascination qu'inspire alors la représentation des hommes sous leur figure d'animaux.
Nicolaes van Verendael (1640–1691), Fête chez les singes, ou le Roi boit, 1686, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde, Allemagne.
Charles Le Brun (1619-1690), Quatre têtes d'hommes, s. d., Musée du Louvre.
Jean Meslier dixit : « Mais conçoivent-ils mieux, ces Messieurs [les Cartésiens], et conçoivent-ils eux-mêmes qu'aucune modification de matière puisse causer et former dans un esprit ou dans une substance spirituelle aucune pensée, aucune connaissance ou aucun sentiment de douleur et de plaisir ? »
Afin de mieux ridiculiser la théorie cartésienne de l'âme immatérielle, et plus spécialement celle de la relation qu'une telle âme entretiendrait avec le corps — le corps humain s'entend —, Jean Meslier se plaît à citer Malebranche dans la tentative d'éclaicissement des conditions de possibilité physiologiques ou neuro-physiologiques qui sont, d'après Malebranche, celles de ladite relation. On notera que la physiologie ne va pas là sans se réclamer du préalable de l'action divine, puisque Dieu seul aurait voulu et fait en sorte que la douleur « témoigne à l'âme » qu'elle ait à « se garder » de certaines affections du corps.
Jean Meslier dixit : « Car ils [Malebranche] disent que les diverses modifications et changements du corps excitent dans l'âme diverses pensées et diverses sensations : les moindres choses, disent-ils, peuvent produire de grands mouvements dans les fibres délicats [sic] du cerveau, et elles excitent, par une suite nécessaire, des sentiments violents dans l'âme ; c'est, disent-ils [Malebranche], dans un certain tempérament de la grosseur et de l'agitation des esprits animaux avec les fibres du cerveau que consiste la force de l'esprit.
Le mouvement, par exemple, qui cause la douleur, ne diffère assez souvent que très peu de celui qui cause le chatouillement. Il n'est pas nécessaire qu'il y ait de différence essentielle entre ces deux mouvements ; mais il est nécessaire qu'il y ait une différence essentielle entre le chatouillement et la douleur que ces deux mouvements causent dans l'âme, parce que l'ébranlement des fibres, qui accompagne le chatouillement, témoigne à l'âme la bonne constitution de son corps ; mais le mouvement qui accompagne la douleur, étant plus violent et étant capable de nuire au corps, l'âme, disent-ils [Malebranche], doit être avertie par quelques sensations désagréables, afin qu'elle y prenne garde. » 6
David Téniers le Jeune (1610-1690), Un singe barbier, s.d., Wellcome Collection Gallery, London.
Jean Meslier dixit : « Les traces 7 du cerveau, disent-ils [Malebranche], sont liées les unes avec les autres, elles sont suivies du mouvement des esprits animaux, et les traces réveillées dans le cerveau réveillent des idées dans l'esprit, et des mouvements excités dans les esprits animaux excitent des passions dans la volonté... » 8
Sébastien Vrancx (1573–1647), Arrestation d'un chat par des singes, ca 1630, Palais Dorotheum, Vienne, Autriche.
Descartes, dans un chapitre de son Traité des passions de l'âme (1649), donne des traces mnémoniques et de la « mémoire naturelle » que celles-ci nourrissent, une explication plus précise, au regard tout au moins de la neuro-physiologie du temps, mais plus chantournée encore que celle de Malebranche :
Descartes dixit : « Ainsi, lorsque l’âme veut se souvenir de quelque chose, cette volonté fait que la glande, se penchant successivement vers divers côtés, pousse les esprits vers divers endroits du cerveau, jusques à ce qu’ils rencontrent celui où sont les traces que l’objet dont on veut se souvenir y a laissées ; car ces traces ne sont autre chose sinon que les pores du cerveau, par où les esprits ont auparavant pris leur cours à cause de la présence de cet objet, ont acquis par cela une plus grande facilité que les autres à être ouverts derechef en même façon par les esprits qui viennent vers eux ; en sorte que ces esprits rencontrant ces pores entrent dedans plus facilement que dans les autres, au moyen de quoi ils excitent un mouvement particulier en la glande, lequel représente à l’âme le même objet et lui fait connaître qu’il est celui duquel elle voulait se souvenir. » 9
Temenuzhka Dimova, dans Quand les mains se souviennent. Usages mnémoniques de la main du XVe au XVIIe siècle, éclaire ainsi leçon cartésienne :
« Le souvenir d’un objet se grave dans notre cerveau à l’aide des esprits qui passent par les pores, en les ouvrant et en laissant ainsi des traces. Lorsque plus tard nous désirons avoir accès à ce souvenir, la glande commence à se pencher successivement vers divers côtés afin de pousser les esprits à chercher les endroits où sont les traces de l’objet. Ainsi l’image recherchée finit par apparaître à l’âme ». La main, par exemple, constitue l'un des principaux endroits à partir desquels les esprits animaux peuvent rechercher dans le cerveau les traces des données de la sensation. » 10
Main mnémonique, in Stephan Fridolin (1430-1498), Der Schatzbehalter oder Schrein der wahren Reichtümer des Heils und der ewigen Seeligkeit genannt [Le trésor ou écrin des véritables richesses du salut et de l’éternelle félicité], incunable, Nuremberg, 1491. Reproduction empruntée à Temenuzhka Dimova, in Quand les mains se souviennent. Usages mnémoniques de la main du XVe au XVIIe siècle.
Jean Meslier dixit : « Toute l'alliance de l'esprit et du corps, continuent-ils [Malebranche], consiste dans une correspondance mutuelle et naturelle des pensées de l'âme et des traces du cerveau, comme aussi de l'émotion de l'âme et des mouvements des esprits animaux ; dès que l'âme, ajoutent-ils, reçoit quelques nouvelles idées, il s'imprime dans le cerveau de nouvelles traces, et dès que les objets produisent de nouvelles traces, l'âme reçoit de nouvelles idées ; non qu'elle considère ces traces, puisqu'elle n'en a aucune connaissance, non que ces traces renferment ces idées, puisqu'elles n'y ont aucun raport, non enfin qu'elle reçoive ces idées de ces traces, puisqu'il n'est pas concevable que l'esprit reçoive quelque chose du corps et qu'il devienne plutôt éclairé et se tournant vers lui. »
Rube Goldberg (1883-1970), machine présentée comme l'une des inventions du Professeur Lucifer Gorgonzola Butts ; cartoon publié entre 1929 et 1931 dans le magazine Collier's Weekly, New York, USA.
Jean Meslier dixit : « De même, continuent-ils [Malebranche], dès que l'âme veut que le bras se meuve, quoi qu'elle ne sache pas seulement ce qu'il faut faire afin qu'il soit mu, le bras est mu, et dès que les esprits animaux sont agités, l'âme se trouve émue, quoiqu'elle ne sache pas seulement, s'il y a dans son corps des esprits animaux, parce qu'il y a une liaison entre les traces du cerveau et les mouvements des esprits, et une liaison entre les idées et les émotions de l'âme, et que toutes les passions en dépendent. » 11
Telle qu'établie par Descartes et Malebranche, la théorie de « la liaison entre les traces du cerveau et les mouvements des esprits » ou celle de « la liaison entre les idées et les émotions de l'âme » a de quoi susciter non seulement le sarcasme mais la révolte de Jean Meslier, car elle a selon lui le tort de faire valoir le préalable d'une empreinte de Dieu dans le cerveau humain, et par là de justifier l'effet d'appel que provoquerait, dans sa lettre même, la lecture de l'un ou l'autre des multiples noms de Dieu. Les Cartésiens assigneraient là à de tels noms le statut d'universaux, i.e. d'indicateurs ou témoins de la Présence réelle du Dieu concerné. Sans surprise, Jean Meslier ne voit là que fiction nominaliste, par effet de fétichisation des noms.
Jean Meslier dixit : « Si mon esprit, dit le même auteur de la Recherche [Malebranche], a été frappé de l'idée de Dieu, en même temps que mon cerveau a été frappé de la vue de ces trois caractères J. A. O. 12 ou du son de ce même mot, il suffira que les traces, que ces caractères ou leur son auront produit, se réveillent, afin que je pense à Dieu ; et je ne pourrai penser à Dieu qu'il ne se produise dans mon cerveau quelques traces confuses de ces caractères, des sons ou de quelques autres choses, lesquelles auront accompagné les pensées que j'aurais eues de Dieu. Car le cerveau, dit-il, n'étant jamais sans traces, il a toujours celles, qui ont rapport à ce que nous pensons. » 13
Et Jean Meslier d'emprunter derechef à Malebranche d'autres exemples de traces mnémoniques qu'il a déjà mentionnées plus haut dans son Mémoire, et qu'il reprend ici à titre d'emblèmes du « ridicule » des théories cartésiennes :
Pierre Henri de Valenciennes (1750-1819), À Nemi (Italie), trois arbres, 1782-1784, Musée du Louvre.
Jean Meslier dixit : « Ensuite il [Malebranche] dit qu'il y a une raison naturelle et qui ne dépend point de notre volonté entre les traces que produit un arbre ou une montagne que nous voyons, et les idées d'arbre et de montagne; entre les traces que produisent dans notre cerveau les cris d'un homme ou d'un animal qui souffre et que nous entendons se plaindre, l'air du visage d'un homme qui nous menace ou qui nous craint, et les idées de douleur, de force, de faiblesse, et même entre les sentiments de compassion, de crainte et de courage qui se produisent en nous. » 14
Gustave Courbet (1819–1877), Fou de peur, 1844, Musée national de l'art, de l'architecture et du design de Norvège, Oslo.
Jean Meslier dixit : « Les liaisons naturelles, ajoute-t-il [Malebranche], sont les plus fortes de toutes, elles sont semblables généralement dans tous les hommes, elles sont absolument nécessaires à la conservation de la vie ; ainsi elles ne dépendent point de la volonté des hommes. » 15
Afin de mieux stigmatiser la « mauvaise foi » des Cartésiens qui observent comme lui qu'il y a, de façon indépendante de la volonté humaine, une liaison entre l'esprit et le corps, mais qui refusent de considérer qu'il puisse s'agir là d'une disposition, certes mystérieuse, de la matière seule, Jean Meslier omet volontairement de rappeler ici que si cette liaison entre l'esprit et le corps ne dépend point de la volonté des hommes, elle dépendrait, au dire de Malebranche, de la volonté divine qui, seule, la causerait et, par là, l'expliquerait, même si lui, Jean Meslier et autres « athéistes » jugent ladite explication « miraculeuse », autrement dit chimérique, finalement « ridicule ».
Jean Meslier dixit : « Il est donc constant et indubitable par tous ces témoignages que je viens de rapporter, que les Cartésiens reconnaissent eux-mêmes que les diverses modifications et changements du corps excitent dans l'âme diverses pensées et diverses sensations, et ils reconnaissent même, suivant leur propre dire, que ces diverses modifications et changements du corps excitent et réveillent naturellement dans l'âme diverses pensées et diverses sensations, et qu'il y a une liaison naturelle entre ces diverses modifications et changements du corps et les pensées et les sensations qu'ils excitent et qu'ils réveillent dans l'âme. »
Poussant plus avant encore la critique des théories cartésiennes de la relation qu'entretiendraient le corps humain et une âme immatérielle, Jean Meslier souligne la difficulté qu'il y a à croire en la possibilité d'un tel phénomène :
Jean Meslier dixit : « Or je leur demanderais volontiers maintenant, s'ils conçoivent bien qu’une modification de matière puisse naturellement causer et former dans un esprit, c'est-à-dire dans une substance spirituelle, ou plutôt dans un étre imaginaire, aucunes pensées ou aucunes sensations. Quel rapport ou quelle liaison naturelle y a-il entre une modification de matière et un être imaginaire, ou si vous voulez un être spirituel, qui n’a ni partie ni étendue aucune ? Je leur demanderais volontiers s'ils conçoivent bien que diverses modifications de matière doivent naturellement produire dans un être, qui n'a point d'étendue, c'est-à-dire dans un être qui n'est rien, diverses pensées et diverses sensations. Quel rapport et quelle liaison y a-t-il de l'un à l'autre ou des unes aux autres ? Car dans le fond il n'y a point de différence entre un esprit, comme ils l'entendent, et un être qui n'est qu'imaginaire et qui n'est rien, comme je l'ai suffisamment démontré ci-devant.
Mais quand on supposerait même que l'esprit serait quelque chose de réel, comme ils le prétendent ; conçoivent-ils bien que les modifications de matière puissent naturellement produire des pensées et des sensations dans un tel être, c'est-à-dire dans un être qui n'aurait aucunes parties, ni aucune étendue et qui n'aurait aucune forme, ni figure ? Quel rapport et quelle liaison peut-il y avoir entre des modifications de matière et des êtres d'une telle nature ? Il ne peut y en avoir aucune. Conçoivent-ils bien que les moindres choses, qui produiraient de grands mouvements dans les fibres délicats du cerveau, exciteraient par une suite nécessaire des sentiments violents dans l'âme ? » 16
Placentinus Julius Casserius, dit Casseri (ca 1552-1616), Tabulae Anatomicae, LXXXIIX, Structure d'une partie du cerveau, Francfort : Impensis & Caelo Matthaei Meriani, 1632.
Jean Meslier dixit : « Conçoivent-ils bien qu'un certain tempérament de la grosseur ou de la délicatesse des esprits animaux, et qu'un certain tempérament de leur agitation avec les fibres du cerveau font naturellement la force ou la faiblesse de l'esprit ? Conçoivent-ils bien que certains mouvements de la matière peuvent naturellement causer du plaisir ou de la joie, de la douleur et de la tristesse dans un être, qui n'a ni corps, ni parties, qui n'a ni forme, ni figure, ni étendue aucune ? Conçoivent-ils bien que des traces réveillées dans le cerveau réveillent des idées dans l'esprit ; et que des mouvements excités dans les esprits animaux excitent des passions dans la volonté, et même dans la volonté d'un être, qui n'a, comme je viens de dire, ni forme, ni figure, ni corps, ni parties, ni aucune étendue ? Conçoivent-ils bien qu'un juste tempérament d'humeur, qui fait la vie et la santé du corps, comme ils disent, soit quelque chose de rond, de carré, ou de figure triangulaire ou octogone ? Enfin pour finir, conçoivent-ils bien que l'alliance d'un tel être avec le corps consiste dans une correspondance naturelle et mutuelle des pensées de l'âme et des traces du cerveau, comme aussi dans une correspondance naturelle et mutuelle des émotions de l'âme et du mouvement des esprits animaux ; quoique l'âme n'ait aucune connaissance de ces traces, ni aucune connaissance des esprits animaux ? Conçoivent-ils bien tout cela, MM. les Cartésiens ? S'ils le conçoivent, qu'ils nous apprennent un peu cette merveille, et s'ils ne le conçoivent pas, ils ne doivent certainement pas le dire, à moins qu'ils ne veuillent, suivant leur dire, parler aux-mêmes sans savoir ce qu'ils disent. » 17
José de Ribera (1591-1652), Gambazzo, le sculpteur aveugle, 1632, Musée du Prado, Madrid.
Jean Meslier dixit : « Mais comment concevraient-ils des choses, qui sont en même temps si impossibles, si ridicules et si absurdes ? Ils ne sauraient même dire, qu'ils les conçoivent, puisqu'ils reconnaissent et qu'ils avouent eux-mêmes d'un autre côté, que l'âme est si aveugle, qu'elle se méconnait elle-même et qu'elle ne voit que ses propres sensations lui appartiennent, et qu'ils disent qu'elle ne se distingue presque plus d'avec le corps, auquel elle attribue ses propres pensées et ses propres sensations, et qu'ils disent encore que l'esprit, qui voit tous les objets qui l'environnent, s'ignore profondément lui-même, qu'il ne marche qu'à tâtons dans un abîme de ténébres, qu'il ne sait ce qu'il est, ni comment il est attaché au corps, ni comment il a tant d'empire sur tous les ressorts de ce corps, qu'il ne connaît point et qu'il ignore ses propres pensées et ses propres volontés. » 18
Johann Heinrich Füssli (1741-1825), Le Rêve du berger, 1793, Tate Gallery, London.
À la théorie cartésienne de l'âme immatérielle et de la relation que l'âme en question et le corps humain entretiendraient, Jean Meslier oppose l'évidence de ce que ni les hommes ni les bêtes n'ont besoin d'une telle âme. Si hommes et bêtes sont doués d'une âme, il s'agit là, selon Jean Meslier, d'une âme matérielle, ou plus précisément d'une « force mouvante » dont la matière seule est porteuse, sans qu'on sache comment, et qui meut pareillement hommes et bêtes, et les rend pareillement susceptibles d'être mus, émus, etc., de leur naissance à leur mort. Au passage, Jean Meslier rappelle que dans le champ de l'expérience, qui est proprement celui de la connaissance, la matière fournit à la connaissance le matériau et les moyens de l'expérience, mais ne peut pas se prendre elle-même pour objet dans le même temps qu'elle fait de nous les sujets de sa propre manifestation. Elle reste donc nécessairement de l'ordre de « ce qu'il y a derrière le rideau », comme l'observera plus tard Hegel dans sa Phénoménologie de l'esprit.
Jean Meslier dixit : « Ils [les Cartésiens] ne peuvent donc pas dire, qu'ils conçoivent ce qu'ils disent, quand ils parlent, comme ils font, de la nature de l'âme, de sa liaison avec le corps et de la correspondance naturelle et mutuelle, qu'il y a entre les diverses opérations de l'âme et les divers mouvements et modifications de la matière. Et s'ils ne conçoivent pas ce qu'ils disent en cela, ils ne doivent pas le dire, à moins qu'ils ne veuillent, comme j'ai déjà dit, parler eux-mêmes sans savoir ce qu'ils disent.
Mais pourquoi encore veulent-ils plutôt parler ainsi, sans savoir ce qu'ils disent, que de reconnaître que la matière seule soit capable de connaissance et de sentiment dans les hommes et dans les bêtes, ou plutôt soit capable de donner, de former ou de causer et produire de la connaissance et du sentiment dans les bêtes, sous prétexte, qu'ils ne conçoivent pas comment cela puisse se faire ?
C'est sans aucun fondement et sans aucune bonne raison, qu'ils le veulent ainsi. Car dans le sentiment de ceux, qui disent que le seul mouvement de la matière avec ses diverses modifications suffit pour donner de la connaissance et du sentiment aux hommes et aux bêtes, il n'y a, comme j'ai dit, qu’une difficulté qui arrête, qui est de savoir ou de concevoir comment de seuls mouvements et de seules modifications des parties de la matière peuvent donner ou exciter de la connaissance et du sentiment dans les hommes et dans les bêtes, laquelle difficulté vient sans doute, comme j'ai dit aussi, de ce que ces sortes de mouvements et de modifications sont dans nous le premier principe de toutes nos connaissances et de toutes nos sensations, et que pour cette raison nous ne pouvons et ne devons pas même voir ou concevoir, comment ils produisent en nous nos connaissances et nos sentiments. » 19
Jean Baptiste Siméon Chardin (1699-1779), Le singe peintre, 1739-1740, Musée du Louvre. Cf. Sándor Albert, « Réflexions philosophiques à propos du tableau : Le Singe peintre de Chardin », in Le singe aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris, Hermann, 2019 : « Sur la toile – à laquelle travaille le singe peintre – ce n’est pas l’image du modèle (la statuette antique) qui prend forme, mais les contours vagues d’un animal à première vue difficile à discerner : il peut être un singe, un canard ou, ce qui est encore plus probable et aussi plus surprenant, non pas une tête d’animal mais un visage humain. Malgré ces indécisions, il est certain que l’animal ne peint pas le modèle posé devant lui, mais travaille à exécuter un portrait : peut-être un portrait humain, mais celui-ci peut être tout aussi bien son autoportrait, la peinture n’étant pas encore terminée. »
Jean Meslier dixit : « D'autant, comme j'ai dit, que de même que nous voyons tous les jours que les principes de la vue ne tombent point et ne peuvent tomber sous la vue, de même aussi que nous devons bien nous persuader que le principe de la connaissance et du sentiment ne peut et ne doit tomber sous la connaissance, ni sous le sentiment, et par conséquent que nous devons ignorer comment les mouvements et les modifications internes de la matière, dont nous sommes composés, produisent en nous nos connaissances et nos sentiments, et nous ne devons pas même nous étonner davantage de notre ignorance et de notre impuissance en cela, puisqu'elle doit naturellement être telle. » 20
Goya y Francisco José de Lucientes, Portefaix. Musée du Louvre.
Jean Meslier dixit : « Car ce serait en quelque façon comme si on s'étonnait de ce qu'un homme fort et robuste, qui porterait facilement de gros et pesants fardeaux sur ses épaules et sur son dos, ne pourrait se porter lui-même sur ses épaules, ni sur son dos, ou comme si on s'étonnait de ce qu'un homme de bon appétit, qui avalerait facilement de friands morceaux, ne pourrait lui-même avaler sa langue ; comme si on s'étonnait de ce que l'oœil, qui voit tout, ne saurait se voir lui-même ; ou enfin comme si on s'étonnait de ce qu'une main, qui sait empoigner facilement toutes choses, ne saurait s'empoigner elle-même ; il est visible que ces sortes d'étonnements seraient ridicules, et on se moquerait de ceux qui s'étonneraient d'une telle impuissance. » 21
Jacques Louis Francois Touzé (1747-1807), dessinateur, et Jean Baptiste Blaise Simonet, graveur, Le glouton, 1794, National Gallery of Art, Washington, USA.
Jean Meslier dixit : « Il en serait infailliblement de même de l'étonnement, où nous sommes au sujet des modifications internes de notre corps et de nos sensations ou perceptions. Si c'étaient des choses extérieures et visibles, comme celles dont je viens de parler, il serait ridicule de s'étonner de notre ignorance là-dessus, et il serait peut-être même ridicule de vouloir comprendre et concevoir ce que nous ignorons là-dessus, parce que l'on verrait clairement qu'il ne faudrait pas s'étonner d'une telle ignorance, et qu'il serait impossible de concevoir ce que nous en ignorons.
Mais quoique nous ignorions comment cela se fait, nous sommes néanmoins certains et assurés, que c'est immédiatement par le moyen de ces mouvements et de ces modifications-là que nous pensons, que nous sentons et que nous apercevons toutes choses ; et que sans ces mouvements et ces modifications-là nous ne serions nullement capables d'avoir aucune pensée, ni aucun sentiment. D'ailleurs nous sentons intérieurement et très certainement, que c'est par notre cerveau que nous pensons, et que c'est par notre chair que nous sentons, comme c'est par nos yeux que nous voyons, et par nos mains que nous touchons. Et ainsi nous devons nécessairement dire, que c'est précisément dans ces sortes de mouvements et de modifications internes de notre chair et de notre cerveau, que consistent toutes nos pensées, toutes nos connaissances, toutes nos sensations. Et ce qui confirme d'autant plus cette vérité, est que nos connaissances et nos sensations suivent la constitution naturelle de notre corps, et qu'elles sont d'autant plus ou moins claires et parfaites, et d'autant plus ou moins libres, qu'elles procèdent d'une plus ou d'une moins bonne et parfaite disposition et constitution interne ou externe de notre corps. » 22
Puisque, comme il vient de le montrer, « de seuls mouvements et de seules modifications des parties de la matière peuvent donner ou exciter de la connaissance et du sentiment dans les hommes et dans les bêtes » ; d'où, plus expressément, puisque « de tels mouvements et modifications des parties de la matière sont capables de donner, de former ou de causer et produire de la connaissance et du sentiment dans les bêtes », Jean Meslier accuse maintenant les Cartésiens et autres Christocoles du crime d'avoir contribué, moralement tout au moins, aux mauvais traitements dont les bêtes sont hélas trop souvent victimes, et il implore à l'endroit des animaux pour la dernière fois, leur pitié, si ce n'est leur humaine compassion, au nom même de ce disent depuis la Genèse les Saints Livres.
De l'ours et de toute sa nature, livre de chasse de Gaston Phœbus, XVe siècle, Paris, BNF, Département des manuscrits, Français 616, fol. 27v.
Jean Meslier dixit : « Et si c'est précisément dans ces sortes de mouvements et de modifications internes de la matière, qui est en nous et qui agit en nous, que consistent nos connaissances et nos sensations, il s'en suit évidemment, que tous les animaux sont capables de connaissance et de sentiments aussi bien que nous, puisque nous voyons manifestement, qu'ils sont comme nous composés de chair, d'os, de sang et de veines, de nerfs et de fibres semblables aux nôtres, puis qu'ils ont comme nous tous les organes de la vie et du sentiment, et même un cerveau, qui est l'organe de la connaissance, qu'ils montrent évidemment par toutes leurs actions et par toutes leurs manières d'agir, qu'ils ont de la connaissance et du sentiment. » 23
Ivan Chichkine et Constantine Savitski, Un matin dans une forêt de pins, 1886, Galerie Tretiakov, Moscou.
Jean Meslier dixit : « Ainsi c'est en vain que nos Cartésiens disent, qu'ils [les animaux] ne sont point capables de connaissance et de sentiment, sous prétexte, qu'ils [eux-mêmes, Cartésiens] ne conçoivent pas que de la matière figurée ou modifiée d'une telle ou telle manière,comme en carré, en rond, en ovale, etc., soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, de l'odeur, du son etc., sous prétexte, qu'ils [eux-mêmes, Cartésiens] ne conçoivent pas que de la matière, agitée de bas en haut ou de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, oblique, parabolique ou elliptique, soit un amour, une haine, une joie, une tristesse etc., puisqu'il est constant et indubitable, suivant même leurs principes, que par les divers mouvements et par les diverses modifications de la matière, qui se forment en nous, se forment aussi toutes nos connaissances et toutes nos sensations, et qu'il y a même dans nous une liaison et une correspondance naturelle et mutuelle, comme disent nos Cartésiens, entre les susdits mouvements et les susdites modifications de la matière et les connaissances et les sensations que nous avons.
Il est clair, constant et indubitable, que semblables mouvements et semblables modifications de matière se peuvent faire, et peuvent par conséquent aussi former de semblables connaissances et de semblables sensations, et il se peut faire, qu'il y ait dans les mêmes bêtes une semblable liaison et une semblable correspondance naturelle et mutuelle entre les divers mouvements et modifications de leur corps, et les connaissances et les sensations, qu'elles peuvent avoir, puisqu’une telle liaison et correspondance de mouvements et de sensations, de modifications et de connaissances n'est pas plus difficile d'un côté que de l'autre, et qu'elle peut se trouver aussi facilement dans les bêtes que dans les hommes.
Et cela étant, comme on n'en peut douter, après y avoir bien pensé, c'est une erreur et une illusion à nos Cartésiens de croire, que les bêtes ne sont pas capables de connaissance ni de sentiment, et il est ridicule à eux [les Cartésiens] de demander à cette occasion, si on concoit que de la matière figurée d'une telle ou telle manière, comme en carré, en rond ou en ovale, etc., soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, de l'odeur, du son et de la couleur, et si on conçoit que de la matière agitée de bas en haut ou de haut en bas, en ligne directe, circulaire et oblique, soit un amour, une haine, une joïe, une tristesse, et ils [les Cartésiens] sont, dis-je, ridicules de demander cela et de s'imaginer que la résolution de cette difficulté dépende de-là, puisque ce n'est pas dans une étendue mesurable, ni dans aucune figure particulière de la matière, que consiste la pensée, le désir, la crainte, la volonté, le raisonnement etc., mais qu'il consiste seulement dans le mouvement, dans la modification interne de la matière, dont les corps vivants sont composés, sans avoir aucun égard à leur étendue mesurable, ni à la figure extérieure, qu'ils pourraient avoir. De la même manière que le juste tempérament des hommes, qui de l'aveu même de nos Cartésiens, fait la vie, la force et la santé du corps vivant, consiste non dans aucune certaine figure, ni dans aucune certaine étendue particulière de la matière, mais dans certains mouvements et dans certaines modifications de la matière, sans avoir aucun égard à l'étendue, ni à la figure, qu'elle pourrait avoir. » 24
« Nos Cartésiens affectent encore ici de confondre mal à propos les choses, c'est ce que j'ai déjà remarqué qu'ils faisaient, à l'occasion de la prétendue existence de leur Dieu ; car pour démontrer comme ils le prétendent qu'il existe, ils affectent de confondre un infini en étendue, en nombre et en durée, qui existe véritablement, avec un prétendu être infiniment parfait qui n'est point, et de l'existence évidente de l'un, ils s'imaginent conclure invinciblement l'existence de l'autre, en quoi j'ai dit qu'ils tombaient manifestement dans l'erreur et dans l'illusion. 25
Les voici qu'ils font encore de même à l'occasion des bêtes, qu'ils veulent priver entièrement de toutes connaissances et de tous sentiments ; car pour démontrer, comme ils le prétendent, qu'elles n'en ont point du tout, ils affectent de confondre l'étendue de l'étendue mesurable de la matière, et sa figure extérieure, avec les mouvements et les modifications internes, qu'elle a dans les corps vivants ; et par ce qu'ils démontrent suffisamment qu'aucune étendue mesurable de matière, et qu'aucune de ses figures extérieures ne peuvent faire aucune pensée, ni aucune sensation dans les hommes, ni dans les bêtes, ils s'imaginent démontrer aussi que n'y ayant que de la matière dans les bêtes, elles ne peuvent avoir aucune connaissance, ni aucun sentiment.
Mais c'est encore en cela même que consiste leur erreur et leur illusion, puisque ce n'est point dans aucune étendue mesurable, ni dans aucune figure extérieure de la matière, que consistent les connaissances et les sentiments des hommes et des bêtes, mais dans les divers mouvements et dans les diverses modifications internes, qu'elle a dans les hommes et dans les bêtes. Ce qui fait une très grande différence de l'un à l'autre, car on peut bien dire que la pensée et les sentiments étant dans des corps vivants, ils sont par conséquent dans une matière qui est étendue et figurée ; mais il ne s'en suit pas de là que la pensée ou les sentiments dussent être pour cela des choses étendues en longueur, ni en largeur ou en profondeur, ni qu'ils dussent être pour cela des choses rondes ou carrées, comme disent nos Cartésiens, car la pensée et le sentiment sont également dans un petit homme, par exemple, comme dans un plus grand. La grandeur mesurable du corps vivant, ni sa figure extérieure ne font rien en cela. » 26
Giorgio De Chirico, Hector et Andromaque, 1917, Central Square Museum, New York, USA.
Jean Meslier dixit : « Pareillement on peut bien dire, que les pensées et que les sensations des corps vivants se font par les mouvements et par les modifications internes de la matière dont ils sont composés ; mais il ne s'en suit pas de là que ces sortes de mouvements se fassent nécessairement de haut en bas ou de bas en haut, ni qu'ils se fassent nécessairement en ligne directe ou oblique, en ligne circulaire ou spirale, parabolique ou elliptique, ni que des mouvements de bas en haut, ou de haut en bas, en ligne circulaire ou oblique fassent toujours quelques pensées ou quelques sensations ; cela, dis-je, ne s'ensuit pas de la supposition de notre thèse, et il serait même ridicule de s'imaginer que telle chose dût s'en suivre ; et ainsi c'est en vain que MM. les Cartésiens demandent si on conçoit que de la matière figurée en rond, en carré, en ovale, etc. peut jamais faire une pensée, un désir, une volonté etc. ; et si l'on concoit qu'une matière agitée de bas en haut ou de haut en bas, ou qui se meut en ligne circulaire, ou oblique, ou parabolique, etc., peut faire un amour, une haine, un plaisir, une joie, une douleur ou une tristesse etc. ; c'est, dis-je, en vain qu'ils demandent cela, puisque nos pensées et que nos sensations ne dépendent point de ces particularités-là de la matière, et qu'elles ne se font point parce que la matière est figurée en rond, ou en carré, etc., ni précisément par ce qu'elle se meut de bas en haut ou de haut en bas, ni par ce qu'elle se meut de gauche à droite ou de droite à gauche ; mais bien, comme j'ai dit, par ce qu'elle a dans les corps vivants certains mouvements et certaines modifications et agitations internes qui font la vie et les sentiments des corps vivants, sans qu'il soit besoin pour cela que ces sortes de modifications internes aient en elles-mêmes aucune figure propre et particulière et sans qu'il soit besoin pour cela que ces sortes de mouvements aillent toujours de bas en haut ou de haut en bas et sans qu'il soit besoin de déterminer s'ils vont de droite à gauche ou de gauche à droite, ou si c'est justement par des lignes droites ou circulaires qu'ils se font, ou si c'est par des lignes spirales, obliques ou paraboliques ; il ne s'agit pas de cela, il suffit de dire que nos pensées, que nos sensations se font véritablement dans les corps vivants de quelque manière que ce soit qu'elles s'y fassent>, et elles s'y font aussi bien que les modifications internes dont je viens de parler. » 27
Couple amoureux au verre de vin, école Leyde, XVIIe siècle.
Jean Meslier dixit : « Or il est certain que toutes les modifications de la matière ne sont pas toujours rondes ou carrées, ou autrement figurées ; il serait même ridicule de prétendre qu'elles se soient toujours ainsi faites ou qu'elles dussent toujours l'étre. La modification, par exemple, de l'air qui fait en nous le sentiment du son, et celle du même air qui fait en nous le sentiment de la lumière et de la couleur sont certainement des modifications de la matière ; cependant ces sortes de modifications de la matière n'ont en elles-mêmes aucune figure propre et particulière, et il serait ridicule de demander si l'action de l'air, qui causerait en nous le sentiment du son, serait une chose ronde ou carrée, il serait ridicule de demander si l'action de l'air, qui causerait en nous le sentiment de la lumière et de la couleur, serait une chose ronde ou carrée.
Pareillement il est certain que la santé et que la maladie du corps sont des modifications de la matière ; ces sortes de modifications ne sont pourtant d'aucune figure en elles-mêmes, et il serait ridicule de demander si la santé et la maladie, la fièvre, par exemple, ou la peste seraient des choses rondes ou carrées, et si on pourrait les diviser et les couper en pièces et en quartiers. »
Marcel Duchamp, partie du Grand Verre, ou La mariée mise à nu par ses célibataires, même, 1915-1923, Musée d'art de Philadelphie, USA.
Jean Meslier dixit : « Pareillement les actions que fait un homme quand il parle, quand il rit, quand il pleure, quand il chante et quand il danse et qu'il fait quelqu'autre chose ; toutes ces actions sont certainement des modifications de la matière, car ce sont certains mouvements de son corps ou de quelques parties de son corps ; ces actions-là, quoiqu'elles ne soïent que des modifications de matière, ne sont en elles-mêmes d'aucune figure, et il serait ridicule de demander, si on conçoit bien que ces sortes d'actions-là seraient des choses rondes ou carrées, et si on conçoit bien qu'on pourrait les diviser et les couper par pièces et par morceaux.
Enfin la fermentation est une modification de la matière, nos Cartésiens ne le sauraient nier, 332, cependant la fermentation n'est pas une chose que l'on puisse dire être ronde ou carrée, et quoi qu'elle puisse être et qu'elle soit même nécessairement dans une matière étendue et mesurable et qu'elle soit nécessairement dans une matière qui peut avoir quelque figure, elle ne peut néanmoins avoir en elle-même aucune étendue mesurable, ni aucune figure qui lui soit proprement particulière, et il serait ridicule de demander si on conçoit que de la matière figurée en rond, en carré, en ovale, en triangle, etc., serait une fermentation. Pareillement il serait ridicule de demander si on conçoit que cette fermentation serait une chose que l'on puisse mesurer à l'aulne ou à la toise, ou mesurer au pot et à la pinte, parce que la fermentation ne consiste point dans aucune étendue déterminée. Pareillement il serait ridicule de demander si elle se pourrait peser au poids ou à la balance, parce qu'elle ne consiste point dans aucun degré de pesanteur. Pareillement il serait ridicule de demander si une fermentation pourrait se diviser ou se couper par pièces et par morceaux, parce qu'elle n'est point de nature à être divisée ainsi. 28
Il serait ridicule, dis-je, de faire toutes ces sortes de demandes, parce qu'il serait ridicule de vouloir attribuer à des choses des qualités ou des propriétés qui ne seraient point convenables à leur nature, ni à leur manière d'être ; de sorte que lors même que l'on n'attribue qu'une même et semblable dénomination à plusieurs choses de diverse nature, il faut nécessairement l'entendre et l'expliquer en divers sens et en diverses significations, parce qu'il serait ridicule de prendre cette même dénomination dans une même signification pour toutes les choses qu'elle signifierait.
On dit, par exemple, d'une perche qu'elle est longue ou qu'elle est courte, on dit de même d'une maladie qu'elle est longue ou qu'elle est courte, il faut nécessairement prendre le terme de long ou de longue, de court ou de courte en diverses significations ; parce qu'il serait ridicule de dire et de penser que la longueur ou la briéveté, d'une maladie fut un être ou quelque chose de sem blable à la longueur ou à la brièveté d'une perche, ou que la longueur d'une perche fut quelque chose de semblable à la longueur d'une maladie. Et pourquoi serait-il ridicule de prendre ce terme dans une même signification pour une perche et pour une maladie ? C'est parce qu'il serait ridicule de vouloir attribuer à des choses des qualités ou des propriétés qui ne seraient pas convenables à leur nature et å leur manière d'être ; et il est visible que la longueur d'une perche ne convient point à la nature d'une maladie, et que la longueur d'une maladie ne convient point à la rature d'une perche. C'est que l'on ne confond point dans cette occasion-ci les diverses significations de ce terme et que l'on ne s'y trompe point. » 29
Francisco de Goya (1746–1828), La nevada, ou L'Hiver, 1786-1787, Musée du Prado, Madrid.
Jean Meslier dixit : « Pareillement on dit d'un vent de bise quand il gèle fort, qu'il est froid, on dit de même d'un discours mal conçu, qu'il est froid, et qu'un orateur,qui parle sans mouvement et sans passion, qu'il est froid. Ce terme de froid doit nécessairement se prendre ici en diverses significations, parce qu'il serait ridicule de dire ou de penser que la froideur d'un discours ou d'un orateur fût en quelque chose semblable à la froideur d'un vent de bise, ou que la froideur d'un vent de bise, fût semblable à celle d'un froid discours ou d'un froid orateur. Et pourquoi serait-il ridicule de dire ou de penser cela, si ce n'est parce qu'il serait ridicule de vouloir attribuer à des choses de ces qualités ou de ces propriétés qui ne seraient pas convenables à leur nature, ni à leur manière d'être. » 30
Abraham Bloemaert, Allégorie de l'hiver, et de l'amour, 1625-1630, Musée du Louvre.
Jean Meslier dixit : « Il est visible encore que la froideur d'un autre vent de bise ne convient point à la nature d'un discours, ni à la nature d'un orateur et que le froid d'un discours ou d'un orateur ne convient point à la nature d'un vent de bise. C'est pour cela aussi que l'on ne confond point les idées de ce terme et que l'on ne s'y trompe point, quoiqu'on les applique à des choses de différente nature ; mais si par fantaisie, ou par erreur et par ignorance, on croyait devoir les confondre, sous prétexte, que l'on ne se servirait que d'un même nom et d'un même terme pour les signifier, et si pour cette seule raison on s'imaginait de voir attribuer ainsi à certaines choses des qualités ou des propriétés qui ne seraient nullement convenables à leur nature et à leur manière d'être, on tomberait certainement dans le ridicule. 31
Or c'est justement dans ce ridicule que nos Cartésiens tombent, lorsqu'ils s'imaginent et qu'ils disent, que les bêtes ne sont point capables de connaissance ni de sentiment, sous prétexte, que la connaissance et le sentiment ne peuvent être des modifications de la matière, imaginant en même temps que toutes les modifications de la matière sont nécessairement des choses étendues en elles-mêmes, qu'elles sont nécessairement rondes ou carrées, et qu'on peut les diviser et les couper en pièces et en morceaux ....
Comment pourrait-on s'imaginer, disent-ils, que l'esprit fût étendu et divisible. On peut, ajoutent-ils, couper par une ligne droite un carré en deux triangles, en deux parallélogrammes, en deux trapèzes ; mais par quelle ligne, demandent-ils, peut-on concevoir qu’un plaisir, qu'une douleur, qu'un désir, etc., se puisse couper, et quelle figure résulterait de cette division ? Si on conçoit, continuent-ils, que de la matière figurée en rond,en carré, en ovale, etc., soit de la douleur, du plaisir, de la chaleur, de l'odeur, du son, etc., et si l'on conçoit que de la matière agitée de bas en haut et de haut en bas, en ligne circulaire, spirale, parabolique ou elliptique soit un amour, une haine, une joie, une tristesse, etc., on peut dire que les bêtes sont capables de connaissance et de sentiment, et si on ne le conçoit pas, il ne le faut pas dire, à moins que l'on ne veuille parler sans savoir ce que l'on dit.
Ils s'imaginent donc, suivant leur propre raisonnement, que si les bêtes étaient capables de connaissance et de sentiment, l'esprit serait étendu et divisible, et qu'il pourrait se diviser ou se couper par pièces et par morceaux ; ils s'imaginent donc qu'une pensée, qu'un plaisir, qu’un désir, qu’une haine et qu’un amour, qu'une joie et qu'une tristesse seraient des choses rondes ou carrées, triangulaires ou pointues ou de quelqu'autre figure et qu'on pourrait les fendre, les diviser ou les couper par pièces et par quartiers, et qu'il devrait résulter quelques nouvelles figures de cette division ; et ils ne sauraient se persuader que les bêtes puissent avoir de la connaissance et du sentiment, à moins qu'ils ne s'imaginent cela. C'est en quoi ils se rendent ridicules. Quoi ! Parce qu'une pensée et qu’un désir ou qu’un sentiment de douleur ou de plaisir ne saurait se diviser ou se couper comme un carré en deux triangles, en deux parallélogrammes, en deux trapèzes, nos Cartésiens ne veulent pas que la connaissance, ni que le sentiment de douleur ou de plaisir soient des modifications de la matière ; et pour cette raison ils ne veulent pas que les bêtes soient capables de connaissance, ni de sentiment ? Qui ne rirait d'une telle sottise ? Spectatum hic admissi risum teneatis amici [« Devant un tel spectacle, amis, pourriez-vous ne pas rire ? »] 32.
Judith Leyster (1609-1660), Enfants au chat, 1629, collection privée.
Jean Meslier dixit : « Quand ils [les Cartésiens] disent que le juste tempérament des humeurs fait la vie et la santé du corps vivant, prétendent-ils que ce juste tempérament soit quelque chose de rond ou de carré ? Et que ce soit quelque chose qui se puisse diviser ou couper, comme un carré, en deux triangles, en deux parallélogrammes, en deux trapèzes ? Et qu'il résulterait quelque nouvelle figure de cette division ? Les fols ! Ils raisonnent des pensées et des désirs, de toutes les sensations, passions et affections de l'âme ou de l'esprit, comme si c'étaient des substances, des êtres propres et absolus ; et ils ne prennent pas garde que ce ne sont point des substances, des êtres propres et absolus, mais seulement des modifications et une action vitale de l'être. 33
La pensée, par exemple, n'est pas un être propre et absolu, c'est seulement une action, une modification et une action vitale de l'être qui pense. Un désir, un amour, une haine, une joïe, une tristesse, un plaisir, une douleur, une crainte, une espérance, etc., ne sont point des substances et des êtres propres et absolus ; ce sont seulement des modifications et des actions vitales de l'être qui désire, qui aime, qui craint, qui espère etc., ou qui sent du bien ou du mal. On dit de certaines personnes,qu'ils ont de l'esprit, de l'adresse, de la science, du talent et du mérite, et que d'autres n'en ont point ; on ne prétend pas dire par là que ces certaines personnes aient des êtres et des substances propres et particulières, que les autres n'ont point ; et il serait ridicule de demander si l'adresse, la science, les talents et le mérite de ces personnes-là seraient des choses rondes ou carrées, et par quelle ligne on pourrait les diviser ou les couper en pièces, et quelle figure il résulterait de cette division ; il serait, dis-je, ridicule de demander cela, parce que l'adresse, la science, les talents et le mérite des personnes ne sont point des êtres propres et particuliers, ni des êtres absolus, mais seulement des modes ou des modifications de l'être et des manières d'agir, de raisonner et de parler avec plus de liberté et de facilité que les autres, lesquelles manières de penser et de parler ne sont certainement point des êtres réels et absolus, mais seulement, comme j'ai dit, des modifications de l'être qui agit et qui pense.
Il en est de même de la pensée et de l'esprit, de la connaissance et de la volonté, du jugement et du sentiment, comme de l'adresse, de la science, du taient et du mérite personnel. La vie, la pensée ne sont point des êtres absolus, des êtres propres et particuliers, mais seulement des modifications de l'être qui vit et qui pense, lesquelles modifications consistent dans une facilité ou faculté, que certains étres, qui vivent, ont de penser et de raisonner, laquelle facilité et faculté est plus grande, c'est-à-dire plus dégagée et plus libre dans les uns que dans les autres. Et quoiqu'elle soit aussi plus grande dans les uns que dans les autres, et qu'il y ait des maladies, qui sont plus longues et plus courtes les unes que les autres, il ne s'en suit pas de là que l'on puisse dire, ni même que l'on doive penser que la faculté de penser et de raisonner soit pour cela une chose ronde ou carrée, ou qu'elle soit mieux figurée dans les uns que dans les autres, ni que des maladies soient pour cela des choses rondes ou carrées, et qu'elles soient capables de pouvoir se diviser ou se couper par pièces et par morceaux, parce qu'il serait ridicule, comme j'ai dit, de vouloir attribuer à des choses des qualités et des propriétés, qui ne seraient point convenables à leur nature, ni à leur manière particulière d'être. Ainsi quoique le plus ou le moins de facultés de penser et de raisonner conviennent à la nature de l'esprit, et que la longueur ou la brièveté convienne à la nature d'une maladie, cependant la figure corporelle ne convient nullement à la nature de l'esprit, ni à la nature d'une maladie, qui ne sont que des modifications de l'être, c'est pourquoi il serait ridicule de dire et de penser, que ces sortes de choses dussent être rondes ou carrées, sous prétexte, qu'elles seraient plus grandes ou plus petites, plus longues ou plus courtes les unes que les autres. 34
Il en faut nécessairement dire de même de la vie corporelle, soit de la vie des hommes, soit de la vie des bêtes, soit de la vie des plantes ; leur vie n'est qu'une espèce de modification ou de fermentation continuelle de leur être, c'est-à-dire de la matière dont ils sont composés, et toutes les connaissances, les pensées et les sensations, qu'ils peuvent avoir, ne sont que diverses autres modifications particulières et passagères de cette modification ou de cette fermentation continuelle, qui fait leur vie. »
Ancien tube de fermentation.
Jean Meslier dixit : « Les Cartésiens ne sauraient nier que cette fermentation soit une modification de la matière ; ils ne sauraient nier non plus qu'elle fasse la vie des corps. Cependant ils ne sauraient dire que cette fermentation soit ronde ou carrée, ou qu'elle soit nécessairement de quelqu'autre figure ; ils ne sauraient dire non plus par quelle ligne on pourrait la fendre ou la couper ; ils se rendraient ridicules s'ils s'imaginaient qu'elle dût être ronde ou carrée, ou qu'elle dût avoir quelqu'autre figure, et qu'elle dût pouvoir se fendre et se diviser en pièces et en morceaux, sous prétexte qu'elle serait une modification de la matière ; donc il est clair et évident, que toutes les modifications de la matière ne sont pas nécessairement des choses rondes ou carrées, ou autrement figurées, comme nos Cartésiens le prétendent, et par conséquent ils sont ridicules de vouloir priver les bêtes de connaissances et de sentiment, sous prétexte que la connaissance et le sentiment ne peuvent être des modifications de la matière, parce qu'elles ne peuvent être des choses ni rondes, ni carrées, ni autrement figurées.
D'ailleurs quand ils conviendraient avec nous, que la pensée et que le sentiment ne seraient en effet que des modifications de la matière, ce ne serait pas proprement pour cela la matière qui penserait et qui sentirait, mais ce serait proprement l'homme ou l'animal, composé de matière, qui penserait, qui connaîtrait, ou qui sentirait de la même manière ; quoique la santé et la maladie ne soient que des modifications de la matière, ce ne serait cependant point la matière qui se porterait bien ou qui serait malade, elle ne serait pas capable de cela, mais ce serait l'homme ou l'animal, composé de matière, qui se porterait bien ou qui serait malade ; de même encore ce ne serait point la matière qui verrait ou qui entendrait, ni qui aurait faim ou qui aurait soif, mais ce serait la personne ou l'animal qui verrait ou qui entendrait, ou qui aurait faim ou qui aurait soif. Et quoique le feu, par exemple, et que le vin ne soient que de la matière, ce n'est pas néanmoins proprement la matière qui brûle, ni la matière qui enivre, mais c'est proprement le feu qui brûle et le vin qui enivre ; car suivant la maxime des Philosophes les actions et les dénominations des choses ne s'attribuent proprement qu'aux suppôts et non à la matière dont ils sont composés. Actiones et denominationes sunt suppositorum 35, « Les actions et les dénominations sont celles du substrat, ou du sujet, ou de l'agent ». 36
Autant donc qu'il serait ridicule de dire que la vie et que la fermentation des corps ne seraient pas des modifications de la matière, sous prétexte, qu'elles ne seraient pas rondes ou carrées, autant il est ridicule de dire, que la pensée et que le sentiment ne seraient pas des modifications de la matière dans les corps vivants, sous prétexte, que leurs pensées et que leurs sentiments ne seraient point des choses rondes ou carrées. Et autant qu'il serait ridicule de dire que les bêtes ne vivent pas, sous prétexte, que leur vie ne serait ni ronde ni carrée, autant il est ridicule de dire, qu'elles n'ont pas de connaissance ni de sentiment, sous prétexte, que leur connaissance et leurs sentiments ne peuvent être des choses rondes ou carrées ; et ainsi les Cartésiens se rendent ridicules, lorsque, sous un si vain prétexte et sur une si vaine raison, ils disent : que les bêtes mangent sans plaisir, qu'elles crient sans douleur, qu'elles ne connaissent rien, qu'elles ne désirent rien et qu'elles ne craignent rien. Le contraire paraît manifestement en toutes choses. Nous voyons que la nature leur a donné des pieds pour marcher et elles marchent, qu'elle leur a donné des yeux pour se conduire et elles se conduisent. Leur aurait-elle donné ces yeux pour se conduire et pour ne rien voir ? des oreilles pour écouter et pour ne rien entendre ? une bouche pour manger et pour ne rien goûter ? un cerveau avec des fibres et des esprits animaux pour ne rien penser et ne rien connaître ? Quelle illusion ! Et enfin une chair vivante pour ne rien sentir ? Quelle fantaisie! Quelle illusion ! Quelle folie ! de vouloir s'imaginer et se persuader toutes choses sur de si vaines raisons. 37
Quoi ! MM. les Cartésiens, parce que les bêtes ne sauraient parler comme vous, et qu'elles ne sauraient s'exprimer en votre langage pour vous dire leurs pensées et pour vous faire connaître leur douleur, leur déplaisir et leurs maux, non plus que leurs plaisirs et leurs joïes, vous les regardez comme de pures machines inanimées, privées de connaissances et de sentiments ? Sur ce pied-là vous nous feriez aussi facilement accroire que les Iroquois et que les Japonais ne seraient que de pures machines inanimées, privées de connaissance et de sentiment, tant que nous n'entendrions rien à leur langage, et qu'ils ne parleraient pas comme nous ? » 38
Masque Daikoku du théâtre Nô, période Shōwa (1926-1989), Japon.
Jean Meslier dixit : « À quoi pensez-vous, MM. les Cartésiens : Ne voyez-vous pas assez clairement, que les bêtes ont un langage naturel, que celles, qui sont de même espèce, s'entendent les unes les autres, qu'elles s'appellent les unes les autres, et qu'elles se répondent les unes les autres ? Ne voyez-vous pas assez manifestement qu'elles font société entre elles ? Qu'elles se connaissent et qu'elles s'entretiennent les unes avec les autres ? Ne voyez-vous pas qu'elles s'aiment, qu'elles se caressent et qu'elles jouent ensemble ? Et quelque fois aussi qu'elles se haïssent, qu'elles se battent et qu'elles ne sauraient se souffrir les unes les autres ? Ne voyez-vous pas assez clairement, qu'elles sont bien aises quand on les caresse ? Qu'elles sont gaies et gaillardes quand elles se portent bien et que rien ne leur manque ? Et qu'elles mangent d'aussi bon appétit que les hommes sauraient faire, quand elles ont faim, et qu'elles ont quelque chose de bon à manger selon leur nature et leur espèce ?Et au contraire ne voyez-vous pas tout manifestement, qu'elles sont tristes et languissantes, qu'elles se plaignent qu'elles font de dolents soupirs, quand elles sont malades ou quand elles se sentent blessées ? Ne voyez-vous pas aussi qu'elles crient quand on les frappe et qu'elles s'enfuient de toutes leurs forces, quand on les menace et qu'on les frappe trop rudement ? Et tout cela est une espèce de langage naturel, par lequel elles font assez manifestement voir, qu'elles ont de la connaissance et du sentiment : ce langage n'est point suspect, ni équivoque, il est clair et net et moins suspect que le langage ordinaire des hommes. » 39
Eugène Delacroix, Jeunes tigres jouant avec leur mère, 1830, Musée du Louvre.
Jean Meslier dixit : « Voyez-vous que des machines inanimées s'engendrent naturellement les unes les autre ? Voyez-vous qu'elles s'assemblent d'elles-mêmes pour se tenir compagnie les unes aux autres, comme font les bêtes. Voyez-vous qu'elles s'appellent les unes les autres et qu'elles se répondent les unes aux autres, comme font les bêtes ? Voyez-vous qu'elles jouent ensemble et qu'elles se caressent ou qu'elles se battent les unes les autres, comme font les bêtes ? Vous paraît-il qu'elles se connaissent les unes les autres et qu'elles connaissent leurs maitres, comme font les bêtes ? Voyez-vous qu'elles viennent, quand leurs maîtres les appellent ou qu'elles s'enfuient, quand ils les menacent et qu'ils les frappent ? Et enfin voyez-vous qu'elles obéissent à leurs maîtres, et qu'elles feraient ce que leurs maîtres leur commanderaient, comme font tous les jours les bêtes, qui obéissent à leurs maîtres, qui viennent quand ils les appellent et qui font ce qu'ils leur commandent ? Vous ne voyez pas que de pures machines, que des machines inanimées fassent cela et vous ne le verrez jamais. »
Bertoldi, Mosaïque de Saint Roch, 1946, Chiesa di San Rocco, Ceola (Giovo, Trentino, Italia).
Jean Meslier dixit : « Et vous pensez que des bêtes feraient cela sans connaissance et sans sentiments ? Vous pensez qu'elles s'engendrent les unes les autres sans plaisir ? Qu'elles boivent et qu'elles mangent sans appétit, sans faim et sans soif ? Qu'elles caressent leurs maîtres sans les aimer et sans les connaître ? Qu'elles font ce qu'ils leur commandent sans entendre leurs voix et sans savoir ce qu'ils leur disent ? Qu'elles fuïent sans rien craindre et qu'elles crient sans douleur, quand on les frappe ? Et vous vous imaginez et vous vous persuadez tout cela pour cette seule raison que la pensée, que la connaissance, que le sentiment, que la joie, que le plaisir, que la douleur, que la tristesse, que le désir, que la crainte, que l'appétit, que la faim, que la soif, etc., ne sont pas des choses rondes ou carrées, et qu’ainsi elles ne peuvent être des modifications de la matière ou de l'Être matériel ? 40
Vous êtes fols en cela, MM. les Cartésiens, permettez que je vous qualifie maintenant ainsi, quoique vous soyez très judicieux d'ailleurs : et vous méritez plutôt d'être raillés sur ce fait, que d'être sérieusement réfutés. Toutes les modifications de la matière ou de l'être matériel ne doivent pas avoir, comme vous pensez, toutes les propriétés de la matière ou de l'être matériel, et ainsi quoiqu'une des propriétés de la matière ou de l'être matériel soit d'être étendue en longueur, en largeur et en profondeur, de pouvoir être ronde ou carrée, et de pouvoir être divisée en plusieurs parties, il ne s'ensuit nullement de là que toutes les modifications de la matière ou de l'être matériel doivent être étendues en longueur, en largeur et en profondeur, ni qu'elles doivent toujours être rondes ou carrées et divisibles en plusieurs parties, comme vous vous l'imaginez faussement. 41
Les démonstrations que j'en ai données jusqu'ici sont claires et évidentes. M. l'Archevêque de Cambrai voudrait cependant nous persuader qu'il est si clair et évident que la matière ne peut penser ni sentir, que les peuples, dit-il, ni les enfants ne sauraient se persuader qu'elle le puisse. Les peuples, dit-il, et les enfants mêmes sont si éloignés de croire que la matière soil capable de penser et de sentir quoique ce soit, qu'ils ne pourraient s'empêcher de rire, si on leur disait qu'une pierre, qu'un morceau de bois, qu’une table ou que leur poupée sentirait de la douleur ou du plaisir, qu'elle aurait de la joie ou de la tristesse etc. Et de là il conclut qu'il est clair et évident que la matière ne peut penser ni sentir, que les peuples, ni les enfants même n'en peuvent douter. Voilà un beau raisonnement pour un personnage d'un tel rang, d'un tel mérite et d'une telle condition ! »
Franz Hals (ca 1580-1666), Deux jeunes garçons riants, détail, tableau volé au Musée de Leerdam, Pays-Bas.
Jean Meslier dixit : « Les peuples et les enfants auraient bien véritablement pu avoir raison de rire et de se moquer de ceux qui leur diraient telles choses, parce qu'ils savent effectivement bien que ces sortes de choses ne peuvent rien sentir ni connaître, mais leurs risées ne viendraient pas comme M. de Cambrai voudrait le faire entendre, de ce que ces sortes de choses ne seraient que de la matière, ou qu'elles ne seraient faites que de matière, mais de ce qu'ils verraient bien qu'elles ne seraient point animées et qu'elles n'auraient point de vie, comme les animaux, et par conséquent qu'elles ne pourraient pas avoir de connaissance, ni de sentiment.
Et pour me servir de l'expression de M. de Cambrai [Fénelon], on peut certainement dire que les peuples et que les enfants mêmes sont si éloignés de croire que les bêtes soient sans vie, sans connaissance et sans sentiment, qu'ils ne pourraient s'empêcher de rire de ceux qui diraient qu'elles n'en ont point. Dites-un peu à des paysans que leurs bestiaux n'ont point de vie, ni de sentiment, que leurs vaches, que leurs chevaux, que leurs brebis et moutons ne sont que des machines aveugles et insensibles et qu'ils ne marchent que par ressorts, comme des marionnettes, sans voir et sans savoir où ils vont ; ils se moqueront de vous. Dites à ces mêmes paysans ou à d'autres leurs semblables que leurs chiens n'ont point de vie, ni de sentiment, qu'ils ne connaissent point leurs maîtres, qu'ils les suivent sans les voir, qu'ils les caressent sans les aimer, qu'ils poursuivent des lièvres et qu'ils les attrapent à la course sans les voir et sans les sentir, dites-leur qu'ils mangent et qu'ils boivent sans plaisir, sans faim, sans soif et sans appétit, dites leur qu'ils crient sans douleur quand on les frappe et qu'ils fuient devant les loups sans aucune crainte ; ils se moqueront encore de vous. Et pourquoi s'en moqueront-ils ? C'est qu'ils ne sauraient se persuader que des bêtes vivantes, comme celles dont je parle, soient sans âme, c'est-à-dire sans vie, sans connaissance et sans sentiment, et leur jugement est si bien fondé en cela sur la raison et sur l'expérience, que l'on voit tous les jours qu'ils seraient même en cas de besoin fondés sur l'autorité des prétendues écritures saintes de nos Déicoles et Christicoles, qui marquent expressément que Dieu a donné des âmes vivantes aux bêtes dans leur prétendue première création. Voici ce qu'elles marquent » 42 :
« Dieu dit aussi que les eaux produisent toutes sortes de reptiles ayant vie et âmes vivantes. Et Dieu, ajoutent ces écritures, créa les grandes baleines et toutes âmes vivantes que les eaux avaient produites, chacune selon leur espèce..... Dieu dit aussi que la terre produise toutes âmes vivantes, c'est-à-dire tout animal vivant sur la terre, les juments et les bêtes de la terre, chacune selon leur espèce ; et ils furent créés comme il l'avait dit. Puis Dieu, ayant créé les hommes, il leur dit : toutes sortes d'herbes portant semences et tout arbre portant fruit pour vous servir de nourriture à vous et à tous les animaux de la terre, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui se meut et à tout ce qui a en soi une âme vivante, afin qu'ils aient de quoi manger, ut sint vobis in escam et cunctis animantibus terræ, omnique volucri cœli et universis quæ moventur in terra et in quibus est anima vivens ut habeant ad vescendum. » 43
Suivant cela les bêtes ont donc des âmes vivantes, c'est-à-dire des âmes connaissantes et sensitives, puisque Dieu leur en avait donné de telles dans leur première création. Ainsi non seulement la droite raison et l'expérience journalière le démontrent tous les jours, mais aussi la religion de nos Christicoles le témoigne assez clairement à nos Cartésiens pour n'en devoir point douter. C'est pourquoi j'ai eu raison de dire, qu'ils se rendent ridicules, lorsqu'ils disent que les bêtes ne sont que des machines inanimées, qu'elles n'ont point de connaissance, ni de sentiment et que c'est sans plaisir qu'elles mangent et sans douleur qu'elles crient.
Cette opinion est entièrement condamnable, non seulement par ce qu'elle est fausse et ridicule en même temps, mais aussi par ce qu'elle doit être odieuse et détestable en elle-même, attendu qu'elle tend manifestement à étouffer dans le cœur des hommes tous les sentiments de douceur et de bonté qu'ils pourraient avoir pour les bêtes, et qu'elle est même capable de ne leur inspirer que des sentiments de rigueur et de cruauté à leur égard. 44
Car pour ce qui est des sentiments de douceur, de bonté et de compassion, que les hommes pourraient avoir pour plusieurs de ces pauvres bêtes que l'on voit souvent être si malheureuses, si maltraitées, et avoir tant de mal, ce serait folie de les plaindre, d'être sensible à leur mal, à leurs cris et à leurs gémissements, et folie d'avoir compassion d'elles, si elles étaient, comme disent les Cartésiens, sans connaissance et sans sentiment, parce que ce serait folie d'avoir compassion pour des choses qui ne seraient point animées et qui ne sentiraient ni bien, ni mal. »
Foulage d'une pièce d'étoffe, 1770, Before the Clearances : 17th and 18th Century Scottish Costume.
Jean Meslier dixit : « C'est pourquoi on ne s'avise point d'avoir pitié, ni compassion d'un corps mort que l'on verrait mettre en piéces. On ne s'avise point d'avoir pitié ou compassion d'une pièce de drap que l'on verrait fouler à la foulerie, ni d'une pièce de bois que l'on verrait fendre avec éclat et que l'on mettrait brûler au feu. On ne s'avise pas, dis-je, d'avoir pitié et compassion de ces sortes de choses, parce qu'elles sont inanimées et qu'elles n'ont en elles-mêmes aucun sentiment ni de bien, ni de mal. »
Jean Meslier dixit : « Il en serait de même des bêtes, si l'opinion des Cartésiens était véritable ; il ne faudrait avoir aucune pitié, ni aucune compassion d'elles, quand on les verrait souffrir toutes sortes de maux.Et voilà comme cette fausse opinion tend manifestement à étouffer dans le cœur des hommes tous les sentiments de douceur, de bonté et de compassion qu'ils pourraient avoir pour les bêtes ; ce qui est déjà, ce me semble, un très mauvais effet, très odieux et très préjudiciable à ces pauvres bêtes. »
Allart ou Alkmaar Van Everdingen (1621-1675), in Le Roman de Renard, 16, Le Chat pris au lacet est maltraité par les habitants de la maison, Petit Palais, Paris.
Jean Meslier dixit : « Mais ce qu'il y a de pire est que cette opinion est capable de flatter encore la méchanceté naturelle des hommes, et d'inspirer dans leur cœur des sentiments de rigueurs et de cruauté envers ces pauvres bêtes, car, sous prétexte que des hommes brutaux s'imagineraient qu'elles n'auraient ni connaissance, ni sentiment, ils pourraient prendre plaisir à les faire souffrir, à les faire crier et à les faire plaindre et gémir, pour avoir le plaisir d'entendre leurs pitoyables plaintes, leurs pitoyables gémissements et leurs effroyables cris, et pour avoir en même temps le plaisir de voir les violents mouvements et les épouvantables grimaces, que ces pauvres bêtes seraient contraintes de faire, par la rigueur et la violence des tourments qu'ils prendraient plaisir à leur faire cruellement souffrir, comme font ces folâtres, ou plutôt ces insensés brutaux qui dans leurs divertissements et même dans des réjouissances publiques, lient et attachent des chats tout vifs au bout de quelque perche qu'ils dressent et au pied de laquelle ils allument des feux de joie et où ils les font brûler tout vifs pour avoir le plaisir de voir les mouvements violents et d'entendre les cris effroyables que ces pauvres et malheureuses bêtes sont contraintes de faire par la rigueur du supplice : ce qui est certainement un brutal, un cruel et un détestable plaisir et une folle et une détestable joie. »
Chats jetés au feu au Moyen Âge, in Histoire du chat. Dieu ou diable.
Jean Meslier dixit : « S'il y avait un tribunal établi pour rendre justice à ces pauvres bêtes, je dénoncerais à ce tribunal une si pernicieuse et une si détestable doctrine que celle-là, qui leur est si préjudiciable, et j'en poursuivrais volontiers la condamnation jusqu'à ce qu'elle serait entiérement bannie de l'esprit et de la croyance des hommes et que les Cartésiens, qui les soutiennent, soient condamnés à faire amende honorable » 45. Concernant la condition des animaux, Jean Meslier se fait ici le prophète ou l'augure de l'évolution, sinon de la révolution qui vient non sans mal au XXIe siècle.
Harmut Kiewert (né en 1980 à Coblence), artiste engagé dans la défense de la cause animale, créateur entre autres de Animal Utopia ; ci-dessus, Evolution of Revolution, 2012.
Jean Meslier dixit : « Mais revenons à la prétendue spiritualité et immortalité de notre âme », ajoute ici Jean Meslier. Tout ce que j'en viens de dire fait évidemment voir qu'elle [l'âme] n'est ni spirituelle ni immortelle dans le sens que nos Christicoles l'entendent, mais qu'elle est véritablement bien matérielle et mortelle, comme celle des bêtes ; c'est pourquoi aussi il est marqué dans leurs prétendues saintes écritures que l'âme de toute chair vivante consiste dans le sang ; et pour cette raison il est expressément défendu dans la prétendue divine loi de Moïse de manger du sang et cela pour cette seule raison que l'âme de toute chair vivante consistait dans le sang. Anima enim omnis carnis in sanguine est, unde dixi, dit Dieu, filis Israël sanguinem universae carnis non comedetis, quia anima carnis in sanguine est et quicumque comederit illum interibit 46 [« Car l'âme de toute chair, c'est son sang, qui est en elle. C'est pourquoi j'ai dit aux enfants d'Israël : Vous ne mangerez le sang d'aucune chair; car l'âme de toute chair, c'est son sang : quiconque en mangera périra »]. C'est ce qui était défendu sous peine de mort. »
Johann Wenzel Peter (1745–1829), Adam et Ève au paradis terrestre, 1800-1829, Pinacoteca vaticana.
Jean Meslier dixit : « Et Il dit dans les mêmes livres de la loi, également de l'homme comme des bêtes vivantes : Factus est homo in animam viventem. Producat terra animam viventem in genere suo, jumenta et reptilia et bestias terræ ; fac tumque est ita... 47, « Que l'homme soit fait dans son âme vive. Que la terre produise des animaux vivants selon leur espèce, du bétail, des reptiles et des animaux terrestres, selon leur espèce. Et cela fut ainsi ». Et il dit de tous les animaux qui entrèrent dans l'arche de Noé, qu'ils avaient un esprit de vie, Bina et bina ex omni carne in qua erat spiritus vitae 48. Et cet esprit de vie n'était, comme il est marqué dans les mêmes livres, qu’un souffle de la bouche de Dieu : Inspiravit in faciem ejus spiraculum vitae... Spiritus Dei fecit me et spiraculum omnipotentis vivificavit me 49, « Il a exhalé sur ma face le souffle de la vie... L'esprit de Dieu m'a fait, et le souffle du Tout-Puissant m'a fait vivant. »
Et il est dit de l'homme en particulier, non de son corps seulement, mais de l'homme en son entier, qu'il vivra de pain à la sueur de son corps jusqu'à ce qu'il retourne en la terre dont il aurait été fait, par ce qu'il n'est, disent ces prétendus Saints livres, que poussière et qu'il retournera en poussière : in sudore vultus tui vesceris pane donec revertaris in terram de qua sumtus es, quia pulvis es et in pulverem reverteris 50. Et le roi David, parlant de la vanité et de la fragilité des hommes et même des plus grands et des plus puissants Princes de la terre, il dit : qu'il ne faut point se fier à leur puissance, parce que, dit-il, leur esprit s'en ira et qu'il retournera en la terre, et qu'alors toutes leurs pensées s'évanouiront, nolite confidere in principibus, exibit spiritus ejus et revertetur in terram suam 51.
Gabriel Cornelius Ritter von Max (1840-1915), Singe devant un squelette, ca 1900, collection particulière.
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 316. Cf. Nicolas Malebranche, De la Recherche de la Vérité, tome I, Paris, Charpentier, 1842.↩︎
Ibid., p. 316.↩︎
Ludwig Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, 7.↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 316.↩︎
Œuvres diverses de Monsieur de Fontenelle, tome III, Lettres galantes de Monsieur le chevalier d'Her***, Amsterdam, chez Pierre Mortier, 1701, p. 20.↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 317.↩︎
Avec la notion de « traces du cerveau », Malebranche anticipe sur la neuro-biologie moderne. C. Encyclopedia universalis : « En ce qui concerne la nature de la trace mnésique ou mnémonique, encore appelée engramme, les physiologistes formulent des hypothèses faisant intervenir les connexions synaptiques ou des systèmes réverbérants ; les biochimistes invoquent plutôt des modifications spécifiques de la structure de certains constituants cellulaires. ».↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 317-318.↩︎
René Descartes, Traité des passions de l'âme, Ire Partie. « Des passions en général, et, par occasion, de toute la nature de l’homme », article 42, in Œuvres de Descartes, tome IV, texte établi par Victor Cousin, Paris, F. G. Levrault, 1824, p. 37-84.↩︎
Temenuzhka Dimova, dans Quand les mains se souviennent. Usages mnémoniques de la main du XVe au XVIIe siècle.↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 318-319.↩︎
J.A.O. : Yahweh ou Jéhova. Cf. Jules Soury, « La Bible d’après les dernières découvertes archéologiques en Orient », in Revue des Deux Mondes, tome 97, 1872, p. 583 : « Movers et d’autres ont établi que Jahveh désignait le dieu suprême chez plusieurs peuples sémitiques. Ce nom se retrouve sous sa forme contractée dans un grand nombre de noms propres chananéens ou phéniciens. Les écrivains grecs, comme Diodore de Sicile, connaissent Jaou ou Jao. Le texte le plus curieux qu’on puisse rappeler ici est peut-être celui de l’oracle d’Apollon de Claros, recueilli par Macrobe, et qui n’est point, comme l’ont démontré Lobeck et Movers, l’œuvre apocryphe d’un chrétien gnostique. Il résulte de cet oracle que Jao est le plus grand de tous les dieux, la divinité suprême, le dieu solaire envisagé sous quatre faces, qui sont les quatre saisons de l’année. C’est Hadès en hiver, Zeus au printemps, le soleil en été, et Jao en automne. [...]. En Phénicie, Jao est bien la source de vie qui anime toute la nature. Jao est le soleil. »
Cf. aussi Diodore de Sicile, Histoire universelle, tome I, deuxième section, XXXV, Noms des législateurs égyptiens : « Mnévès, l'homme recommandable par la supériorité de son esprit et digne d'être comparé à ses prédécesseurs, fut le premier qui porta les hommes à suivre des lois écrites. Il supposa qu'il les tenait de Mercure qui les lui avait données pour le bien au genre humain. C'est ainsi que parmi les Grecs, Minos en Crète et Lycurgue à Lacédémone, firent croire à leurs peuples que les lois qu'ils leur proposaient leur avaient été dictées par Jupiter ou par Apollon et cette persuasion a toujours tourné à l'avantage des peuples mêmes. On dit que chez les Arimaspes Zathraustès avait feint que ses lois lui venaient d'un bon génie qui l'assistait. Zamolxis vantait aux Gètes ses communications avec la déesse Vesta, et Moïse alléguait aux Juifs celles qu'il avait eues avec le dieu Jao. Ils en usaient ainsi, soit qu'ils regardassent comme un don surnaturel et divin le talent qu'ils sentaient en eux de faire des lois sages et convenables, soit qu'ils prévissent que les noms des dieux qu'ils empruntaient seraient d'une autorité infiniment plus grande dans l'esprit des peuples. »↩︎Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 319.↩︎
Ibidem.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., p. 32O.↩︎
Ibid., p. 321.↩︎
Ibid., p. 322.↩︎
Ibid., p. 323.↩︎
Ibid., p. 324.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., p. 325.↩︎
Ibid., p. 326.↩︎
Ibid., p. 326 sqq.↩︎
Ibid., p. 328.↩︎
Ibid., pp. 328-329.↩︎
Ibid., p. 330 sqq.↩︎
Ibi., p. 331 sqq.↩︎
Ibid., p. 332 sqq.↩︎
Ibid., p. 334.↩︎
Ibid., pp. 334-335 .↩︎
Horace, Art poétique, v. 5.↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 337.↩︎
Ibid., p. 337 sqq.↩︎
Adage scholastique. Cf. Saint Thomas, Somme théologique, I-II, I, 7, ob 3 ; II-II, LVIII, 2 c ; III, VII, 13 c : Actus sunt suppositorum seu individuorum seu particularium » [Les actes appartiennent aux supports, ou aux individus, ou aux choses particulières. ↩︎
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Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. .↩︎
Ibid., p. 339 sqq.↩︎
Ibid., p. 342.↩︎
Ibid., pp. 342-343.↩︎
Ibid., p. 344.↩︎
Ibid., p. 345.↩︎
Ibid., p. 345 sqq.↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, pp. 347-348.↩︎
Ibid., p. 349 sqq.↩︎






































