Jean Meslier et les Cartésiens. V. 7. En quoi « les Cartésiens se rendent ridicules »
William Blake, L'âme planant au-dessus du corps, illustration pour The Grave [La Tombe] de Robert Blair, 1813, Royal Academy of Arts, London.
Jean Meslier dixit : « Qu’ont-ils [les Cartésiens] besoin de recourir à un être imaginaire [l'âme], ou à un être qui n'est rien, et dont, quand il serait même quelque chose de réel, comme ils se l'imaginent, il serait toujours impossible de concevoir la nature et d'en avoir aucune véritable idée, impossible de concevoir sa manière d'agir et de penser ; impossible de concevoir sa liaison avec le corps et impossible de concevoir comment telles ou telles modifications de matière pourraient exciter en lui telles ou telles pensées et telles ou telles sensations, sans qu'il ait aucune connaissance de ces sortes de modifications de la matière ? »
VII.4. « Il faut néanmoins et nécessairement reconnaître... » Où Jean Meslier s'explique
Après avoir pilonné les « vaines et ridicules prétendues démonstrations » dédiées par les Cartésiens à la spiritualité et à l'immortalité de l'âme ; après avoir dégagé ainsi l'horizon sous le rapport duquel il entreprend de faire valoir la différence de sa propre pensée, Jean Meslier entre dans le vif des questions ou des certitudes qu'il nourrit, et par suite les expose avec une sorte d'acuité nouvelle. Son Mémoire revêt dès lors le caractère d'une célébration qui est celle de la « force mouvante », autrement dit celle de la vérité, ou, ce qui revient au même, celle de la vie.
« Car quoiqu'il soit dificile de concevoir que telles ou telles modifications de la matière nous fassent avoir telles ou telles pensées, telles ou telles sensations, il faut néanmoins et nécessairement reconnaître que c'est par telles ou telles modifications de la matière que nous avons telles ou telles pensées ou telles ou telles sensations. Nos Cartésiens eux-mêmes n'en sauraient disconvenir. Qu’ont-ils besoin donc de recourir pour cela à un être imaginaire [l'âme], ou à un être qui n'est rien, et dont, quand il serait même quelque chose de réel, comme ils se l'imaginent, il serait toujours impossible de concevoir la nature et d'en avoir aucune véritable idée, impossible de concevoir sa manière d'agir et de penser ; impossible de concevoir sa liaison avec le corps et impossible de concevoir comment telles ou telles modifications de matière pourraient exciter en lui telles ou telles pensées et telles ou telles sensations, sans qu'il ait aucune connaissance de ces sortes de modifications de la matière ? Il n'y a qu'une seule difficulté à expliquer, en supposant, comme je fais, que les seules modifications de la matière font toutes nos pensées et toutes nos sensations et toutes nos connaissances ; mais en supposant le contraire on trouvera quantité de difficultés insurmontables. » 1
Dédaignant d'invoquer une fois encore l'ébouriffante leçon malebranchiste, qui est, comme on sait, celle de l'œil de l'âme et de la vision en Dieu — « Ce monde est invisible par lui-même, il faut par nécessité que Dieu nous le révèle », dixit Malebranche » — 2, Jean Meslier se plaît ici à formuler directement sa propre leçon, leçon au demeurant superbe, qui est, sans surprise, celle de l'œil du corps et de la vision sans Dieu.
VII.4.1. « Nous voyons effectivement par nos yeux toutes les choses visibles qui sont hors de nous »
« Il ne faut pas s'étonner, comme j'ai déjà remarqué, si nous ne connaissons pas clairement comment telle ou telle modification de matière nous fait avoir telle ou telle pensée, ou telle ou telle sensation, parce que ces sortes de modifications-là étant en nous le premier principe de vie et le premier principe de connaissance et de sentiment, elles sont en nous par la constitution naturelle de notre corps, pour nous faire sentir et connaître toutes choses connaissables et sensibles qui sont hors de nous, et non pas pour se faire sentir ni connaître directement et immédiatement elles-mêmes ; semblables en cela à la constitution naturelle de nos yeux, qui sont en nous, non pour se regarder ni pour se voir eux-mêmes, mais pour nous faire voir tout ce qui est hors de nous.
C'est pour cela aussi que nous voyons effectivement par nos yeux toutes les choses visibles qui sont hors de nous, quoique nous ne puissions voir nous-mêmes nos propres yeux, ni aucunes des parties dont ils sont composés, et la raison évidente de cela est, parce que le principe de la vue ne doit pas tomber sous la vue. Et par la même raison il faut dire aussi que le principe du sentiment ne doit pas tomber sous le sentiment, et que le principe de la connaissance ne doit pas tomber sous la connaissance. Et il ne faut point douter que ce ne soit là la raison pourquoi nous ne connaissons pas clairement la nature de notre esprit, ni la nature de nos pensées, ni de nos sensations, quoiqu'elles ne soient dans le fond que des modifications de la matière, dont nous sommes composés. » 3
Johannes Gumpp, Autoportrait au miroir et chevalet, 1646, Peter Mühlbauer Schloss Schönburg, Pocking, Allemagne.
« Il est vrai cependant que nous ne pouvons voir nos yeux, même lorsque nous nous regardons dans un miroir, parce que le miroir nous représente pour lors notre visage et nos yeux, comme s'ils étaient hors de nous-mêmes ou éloignés de nous-mêmes ; mais comme il n'y a point de miroir qui puisse de même nous représenter notre âme, ni aucune de ses modifications et que nous n'en pouvons rien voir non plus dans les autres hommes, c'est ce qui fait que nous ne pouvons pas bien les connaître immédiatement par elles-mêmes, quoique nous les sentions immédiatement par elles-mêmes. »
Dédaignant bis repetita d'invoquer une fois encore le dogme cartésien du Cogito, ergo sum, lequel dogme ne peut s'affirmer, comme on sait, qu'en vertu de la présence réelle qui est celle du Créateur en moi 4, Jean Meslier se plaît ici à formuler directement sa propre leçon ; et derechef sans surprise, ladite leçon se passe de la garantie divine :
Et ce qui confirme la vérité de ce dernier raisonnement, c'est le sentiment naturel, certain et assuré que nous avons toujours de nous-mêmes ; car nous connaissons certainement par notre sentiment que c'est nous-mêmes qui pensons, nous-mêmes qui voulons, nous-mêmes qui désirons, nous-mêmes qui sentons tantôt du plaisir et tantôt de la douleur, et qui avons tantòt de la joie et tantôt de la tristesse. De plus nous connaissons et nous sentons certainement par nous-mêmes que c'est par notre tête et spécialement par notre cerveau que nous pensons, que nous voulons, que nous connaissons et que nous raisonnons... etc. comme c'est par nos yeux que nous voyons, que c'est par nos oreilles que nous entendons et que c'est par notre bouche que nous parlons et que nous discernons les saveurs et les goûts, que c'est par nos mains que nous touchons, que c'est par nos pieds que nous marchons et que c'est par toutes les parties de notre corps que nous sentons du plaisir ou de la douleur, nous ne saurions douter d'aucune de ces choses : or nous ne voyons, nous ne sentons et nous ne connaissons certainement rien qui ne soit matière. » 5
Pierre Bonnard, Autoportrait, 1938.
« Ôtez nos yeux, que verrons-nous ? Rien. Ôtez nos oreilles, qu'en tendrons-nous ? Rien. Ôtez nos mains, que toucherons-nous ? Rien ; si ce n'est fort imparfaitement par les autres parties du corps. Ôtez notre tête et notre cerveau, que penserons-nous ? Que connaîtrons-nous ? Rien. Enfin ôtez notre corps et tous nos membres, que sentirons-nous ? Où sera notre vie ? Où serons nos pensées et nos connaissances ? Où seront nos contentements, nos plaisirs, nos joies ? Où serons nos chagrins, nos douleurs et nos déplaisirs ? et où serons nous nous-mêmes ? Certainement nulle part. Et il est impossible dans cette supposition de concevoir, que nous puissions dans cet état encore avoir aucune pensée, aucune connaissance et aucun sentiment. »6
Miniature d'Yvon du Fou, in Barthélémy l'Anglais, De proprietatibus rerum [Livre des propriétés des Choses], 1485, Paris, BnF, Département des manuscrits, cote : Français 218, folio 56r.
VII.4.2. « Nos pensées, nos connaissances et que nos sensations ne sont que des modifications de la matière
« Donc il est constant, certain et assuré que quoique nos pensées, que nos connaissances et que nos sensations ne soient ni rondes, ni carrées, ni divisibles en longueur et en largeur, elles ne sont néanmoins que des modifications de la matière ; et par conséquent que notre âme n'est que ce qu'il y a eu en nous de matière plus subtile et plus agitée que l'autre plus grossière matière, qui compose les membres et les parties visibles de notre corps. » 7
À l'appui d'une telle affirmation, Jean Meslier se réclame de l'autorité d'une longue tradition, puisqu'il cite Montaigne : « Car nous sommes bastis de deux pièces principales essentielles, desquelles la séparation, c'est la mort et ruine de notre être » 8 ; et que Montaigne, lui-même, se réclame de l'autorité de Lucrèce : Inter enim iectast uitai pausa uageque / Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes, « En effet, dès que le cours de la vie est interrompu, le mouvement abandonne tous les sens, et se dissipe. » 9
Gerhart Richert, die Kerze, 1982, Musée Frieder Burda, Baden-Baden, Allemagne.
« Et ainsi », conclut Jean Meslier, « il est clair et évident, pour peu d'attention qu'on y fasse, que notre âme n'est ni spirituelle, ni immortelle, comme nos Cartésiens l’entendent. Et si on demandait ce que devient cette matière agitée et subtile dans le moment de la mort, on peut dire sans hésiter qu'elle se dissipe et se dissout incontinent dans l'air comme une légère vapeur et une légère exhalaison, ou à peu près comme la flamme d'une chandelle qui s'éteint insensiblement d'elle-même et faute de matière combustible pour l'entretenir. » 10
Christian Boltanski, Ombres, 1986.
« Voici encore une marque et une preuve très sensible et très convaincante que notre âme est matérielle et mortelle comme notre corps, c'est qu'elle se fortifie et s'affaiblit à mesure que notre corps se fortifie et s'affaiblit, ce qui ne serait certainement pas si elle était une substance spirituelle et immortelle ; car si elle était telle, sa force et sa puissance ne dépendraient nullement de la disposition ou constitution du corps, et comme elle en dépend entièrement, c'est une preuve très sensible, très convaincante et très évidente, qu'elle n'est ni spirituelle, ni immortelle ; c'est ce qui a donné lieu à un Poète de nos jours de parler ainsi sur ce sujet : Enfin lorsque le corps baisse, / Qui des ans alors sous le poids s'abaisse, / Sent avec lui dans le même temps / L'esprit s'affaiblir sous le poids des ans [...] 11 » Jean Meslier mentionne la source et la date de publication des vers de ce « Poète de nos jours » : Journal historique du mois de Mars 1708. Mais exceptionnellement, il ne dit pas le nom du poète en question, afin peut-être de mieux partager avec lui les mots de son propre vieillissement, et afin sans doute de ne point rompre le chemin de pensée qu'il poursuit sous l'auspice vénérable de Montaigne, Cicéron et Saint Augustin tout ensemble.
Montaigne (1533-1592), portrait anonyme, ca 1590.
« Il est certain, dit le judicieux Montaigne, que notre appréhension, notre jugement et les facultés de notre âme en général souffrent selon les mouvements et les altérations du corps ; lesquelles altérations sont continuelles. N'avons-nous pas, dit-il, l'esprit plus éveillé, la mémoire plus prompte, le discours plus vif en santé qu'en maladie ? La joie et la gaieté ne nous font-elles pas recevoir les sujets, qui se présentent à notre âme d'un tout autre visage que le chagrin et la mélancolie ?... L'air même et la sérénité du ciel, dit-il, nous apportent quelque mutation,comme dit ce vers en Cicéron : Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse / Juppiter auctifera lustravit lampade terras, « Tels les esprits des hommes, telles les terres que Jupiter inonde paternellement de sa flamme fécondante. » 12.
Ce ne sont pas seulement, continue-t-il, les fièvres, les breuvages et les grands accidents, qui renversent notre jugement : les moindres choses du monde le tournevirent ; et il ne faut pas douter, encore que nous ne le sentions pas, que si la fièvre continue, peut atterrer notre âme, que la tierce n'y apporte quelque altération, selon sa mesure et proportion. Si l'apoplexie assoupit et éteint tout à fait la vue de notre intelligence, il ne faut pas douter que le morfondement ne l'éblouisse.” 13
« Cela étant véritablement ainsi, comme personne n'en peut douter, c'est comme j'ai dit, une preuve très sensible, très convaincante et très évidente, que l'âme n'est pas spirituelle et immortelle, comme les Cartésiens le prétendent et que les superstitieux Déicoles voudraient nous le persuader.
On s'étonnera peut-être ici de ce que, malgré le « ridicule » qu'il trouve aux fariboles de « l'âme spirituelle et immortelle » dont se réclament les Cartésiens et autres Déicoles, Jean Meslier parle lui aussi de « l'âme ».
Jean Meslier use en effet du mot âme, dans l'acception aristotélicienne, d'où pré-chrétienne, qui demeure usuelle en son temps, et il distingue clairement l'âme, en tant que force qui anime notre corps, du « cerveau », en tant que siège de la mise en œuvre de ladite force. La « matière subtile » de l'âme se trouve associée par effet de « tempérament » 14 à « l'autre plus grossière matière, qui compose les membres et les parties visibles de notre corps ». Ne s'agirait-il donc pas là, par effet de déplacement, d'une sorte de réplique du schéma cartésien, réplique sous le couvert de laquelle la fonction de l'âme en tant que « matière subtile » selon Jean Meslier serait identique à celle des « esprits animaux » selon Descartes, et la fonction du « tempérament » selon Jean Meslier identique à celle de la glande pinéale selon Descartes ? Il se trouve en tout cas dans le schéma de Jean Meslier que l'âme spirituelle et immortelle des Cartésiens, autant dire Dieu, perd sa place et qu'elle se trouve ainsi exclue de cette sorte de jeu de chaises musicales.
Marc Bredel, dans Jean Meslier, l'enragé, formule à propos de l'usage du mot « âme » propre au curé d'Étrépigny une remarque nuancée, qui a le mérite d'en souligner la valence aristotélicienne, d'où pré-chrétienne. « En dépit de ses « effrayantes » audaces, Meslier ne met aucunement en doute l’existence de l’âme ; l’idée ne lui vient même pas qu’il puisse encore s’agir d’une fiction de l’esprit. Globalement, il partage la conception des anciens philosophes. « L’âme anime le corps et lui donne la force et le mouvement qu’il a. » Il accepte sans broncher la notion d’un principe vital, mais il rejette catégoriquement celle de substance spirituelle. « Pensez et repensez tant que vous voudrez à ce que pourrait être un prétendu être, qui n’aurait ni corps, ni matière, ni figure, ni couleur, ni étendue aucune, vous ne vous formerez jamais une idée claire et distincte de ce qu’il pourrait être. » 15
VII.4.3. Ultime récapitulation de ce en quoi les Cartésiens se rendent « ridicules »
L'âme n'est pas spirituelle et immortelle » ... Parvenu à ce stade de son Mémoire, Jean Meslier entreprend de récapituler, — au risque d'une ultime redite, mais il s'en moque — ce en quoi les Cartésiens et autres Déicoles, et plus spécialement Fénelon et Malebranche, se rendent « ridicules ». Il s'agit pour lui de revisiter une dernière fois ce qui fait, selon lui, le comble du « ridicule » propre à Fénelon et à Malebranche ; autrement dit, les concernant, d'enfoncer le clou.
VII.4.3.1. Ce que les Cartésiens disent de la nature de l'âme
« Mais remarquons encore un peu plus particulièrement ce qu'ils disent de la nature de cette âme. L'essence de l'esprit, dit l'auteur de la Recherche de la vérité [Malebranche], ne consiste que dans la pensée, de même que l'essence de la matière ne consiste que dans l'étendue. On ne peut, dit-il, concevoir un Esprit, qui ne pense pas ; la pensée toute seule est donc, dit-il, l'essence de l'esprit. Il n'est pas, ajoute-t-il, de l'essence de l'esprit de vouloir, puisque le vouloir suppose la perception ; la pensée toute seule est donc, répète-t-il, proprement ce qui constitue l'essence de l'esprit ; et si on veut, ajoute-t-il encore, attacher quelque idée claire et distincte au mot de vie, on peut dire que la vie de l'âme est la connaissance de la vérité, et l'amour du bien, ou plutôt que sa pensée est sa vie, et que la vie du corps consiste dans la circulation du sang et dans le juste tempérament des humeurs.
Comment cet Auteur peut-il dire, que toute l'essence de l'âme ou de l'esprit ne consiste que dans la pensée ? Cela ne peut être même, puisque la pensée n'est qu'une action, ou une modification passagère de l'àme ou de l'esprit, elle ne peut faire l'essence de l'âme ou de l'esprit, car c'est l'âme ou l'esprit qui fait, qui forme ou qui conçoit ses propres pensées ; donc ce n'est point sa pensée, qui fait son essence. L'effet ou l'action d'une cause ne peut faire l'essence de cette cause ; or la pensée est l'effet ou l'action de l'âme ou de l'esprit, car la pensée est une action vitale de l'âme ; donc cette action vitale de l'âme ne peut faire l'essence de l'âme même. Cela est évident.
D'ailleurs si c'est la pensée seule, qui fait la vie et l'essence de l'âme et de l'esprit, il n'est donc pas vrai de dire que l'âme est une substance, ni qu'elle est immortelle ; car il est clair et évident par nous-même, que la pensée n'est qu'une action vitale de l'âme et non pas une substance, et il serait ridicule de dire qu'une pensée serait immortelle, puisque souvent elle ne dure qu'un moment ; l'auteur s'imaginerait-il de dire, que toutes les pensées des hommes fussent des substances, et qu'elles pourraient subsister toutes seules hors de leurs têtes et voltiger dans l'air, comme font les mouches ? Il serait beau de voir sortir de la tête de tous les hommes de ces sortes d'essaims de pensées ; on en verrait certainement incomparablement plus que l'on ne voit d’essaims de mouches en l'air, et pour peu qu'elles seraient sombres en elles-mêmes, elles obscurciraient entièrement l'air et nous ôteraient entièrement la clarté du soleil. Quelle folie d'avoir de telles pensées ! » 16
Illustration de Lalande pour le roman de Jacques Spitz, La guerre des mouches, publié en feuilleton dans le magazine Regards, n° 192, 16 septembre 1937.
« D'ailleurs encore si c'est la pensée seule, qui fait la vie et l'essence de l'âme et de l'esprit, il faut donc que l'âme et l'esprit soient sans vie et sans essence, lors qu'ils ne pensent pas, et qu'ils n'ont actuellement aucune connaissance de la vérité, ni aucun amour du bien, et par conséquent qu'ils ne soient rien, lors qu'ils ne pensent pas ; parce que rien de vivant ne peut être sans ce qui fait sa vie et son essence. Et ainsi l'âme et l'esprit étant sans la pensée, qui fait sa vie et son essence, ils seraient sans vie et sans essence, et par conséquent ils ne seraient rien du tout ; ce qui serait ridicule de dire et de penser. » 17
Vassili Grigorievitch Perov (1833-1882), Enfants qui dorment, 1870, Galerie Tretiakov, Moscou.
« Mais, disent nos Cartésiens, il n'est pas possible de concevoir un esprit, qui ne pense pas. Cela est manifestement faux suivant même leurs principes ; car ils ne diront pas, ce me semble, que des personnes qui dorment d'un doux, tranquille et profond sommeil, soient durant tout le temps de ce doux sommeil, sans âme, et que leur âme soit pour lors anéantie et qu'elle reprenne naissance, quand ils se réveillent. Ils ne diront pas cela, dis-je, car ils se feraient trop moquer d'eux. Or ceux qui dorment ainsi d'un doux, tranquille et profond sommeil, ne pensent pour lors à rien et n'ont aucune pensée, et non pas même de ce qu'ils ont de plus cher ; donc on peut concevoir un esprit qui ne pense pas, mais on peut même en concevoir des milliers de millions, qui ne pensent pas, parce qu'on peut concevoir des milliers de millions de personnes, qui dorment d'un doux, tranquille et profond sommeil.
Si nos Cartésiens soutiennent qu'il n'y a si doux, si tranquille et si profond sommeil, qui puisse nous ôter entièrement toutes les pensées de l'âme, chacun de nous peut les démentir par sa propre expérience ; car nous savons que quand nous avons dormi d'un doux, paisible et profond sommeil nous n'avons pensé à rien et que nous n'avons pas même pensé à nous-mêmes, ni à ce que nous pourrions avoir de plus cher. S'ils disent, que c'est que nous ne nous en souvenons pas lorsque nous sommes éveillés, c'est sans fondement qu'ils le disent, et ils ne s'en souviennent pas mieux que nous. Et s'ils ne s'en souviennent pas eux-mêmes, ils parlent en cela sans savoir ce qu'ils disent et par conséquent ils ne méritent pas qu'on les écoute en cela. » 18
Léonard de Vinci, Étude sur le foetus dans l'utérus, ca 1511, Royal Collection, Château de Windsor, Berkshire, Royaume-Uni.
« Mais à quoi, par exemple, pourrait penser l'âme spirituelle et immortelle d'un enfant qui est encore dans le ventre de sa mère ? Elle ne pourrait penser qu'à ce qu'elle connaîtrait déjà, or elle ne connaît encore rien. Car, suivant la maxime des Philosophes, il n'y a rien dans l'entendement qui n'ait auparavant passé dans les sens 19. Or rien n'a encore passé dans les sens de cet enfant, il n'a jamais rien vu, ni ouï, il n'a jamais rien goûté, ni touché, ni rien senti : donc il n'a encore aucune pensée, ni aucune connaissance dans l'entendement, et par conséquent il ne pense encore à rien ; et s'il ne pense encore à rien, et qu'il ait véritablement une âme spirituelle et immortelle, il est clair et évident que l'essence de cette âme ne consisterait pas dans sa pensée, comme nos Cartésiens le prétendent.
Toute connaissance, dit Montaigne, s'achemine en nous par les sens ; ce sont nos maîtres. La science commence par eux et se résout eu eux ; quiconque, dit-il, me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge et ne peut me faire reculer plus en arrière. Les sens sont le commencement et la fin de l'humaine connaissance : Invenies primo ab sensibus esse creatam notitiam veri, « Remarque que c'est d'abord à partir des sens que nous avons connaissance du vrai. 20
De plus si la pensée est la vie de l'âme, et que la circulation du sang et le juste tempérament des humeurs soit la vie du corps, comme disent nos Cartésiens, nous avons donc chacun de nous deux différentes sortes de vie en nous, savoir celle de l'âme et celle du corps, ce qui est manifestement faux ; car nous sentons évidemment par nous-mêmes que nous n'avons qu'une seule et même vie et que ce que nous appelons notre âme et notre corps ne sont tous les deux ensemble qu'une même vie et qu'un seul vivant et non pas deux vies et deux vivants, et il est ridicule à nos Cartésiens de vouloir distinguer ainsi deux sortes de vies et de vivants, et il est ridicule à nos Cartésiens de vouloir distinguer ainsi deux sortes de vies et deux différents principes de vies dans une même personne. » 21
Circulation du sang, Collection Planches Anciennes, Deyrolle.
« Et comme ils reconnaissent que la circulation du sang et le juste tempérament des humeurs font la vie du corps et tous ses mouvements, il est ridicule et superflu à eux de vouloir imaginer et forger inutilement un autre principe de vie, dont nous n'avons aucun besoin, puisque le seul principe qu'ils reconnaissent de la vie du corps nous suffit, aussi bien qu'à tous les autres animaux, pour faire toutes les fonctions et tous les exercices de la vie.
Or nos Cartésiens conviennent que ce seul principe de la vie du corps suffit à tous les autres animaux, pour faire toutes les fonctions et tous les exercices de leur vie : donc ils doivent reconnaître aussi qu'il suffit aux hommes pour faire toutes les fonctions et tous les exercices de leur vie, et s'il leur suffit, c'est manifestement une erreur et une illusion à nos Cartésiens de dire que notre âme est spirituelle et immortelle, et c'est encore une plus grande illusion en eux de croire invinciblement démontrer cette prétendue spiritualité et cette prétendue immortalité par de si faibles et si ridicules raisonnements que sont ceux, dont ils se servent pour ce sujet.
C'est ce que je vais encore manifestement faire voir par ce raisonnement-ci. Si notre âme était une substance spirituelle et intelligente, c'est-à-dire connaissante et capable de sentiment par elle-même, et si elle était véritablement distinguée de sa matière, elle connaîtrait et sentirait immédiatement et certainement par elle-même qu'elle serait véritablement une substance spirituelle distinguée de la matière, comme nous connaissons et que nous sentons immédiatement et certainement par nous-mêmes que nous sommes substances corporelles : car nous n'avons certainement pas besoin que rien autre chose que nous-mêmes nous fasse sentir et connaître certainement que nous sommes tels. Il en serait certainement de même de l'âme, si elle était véritablement une substance spirituelle et saurait très facilement et très certainement se distinguer elle-même de la matière, comme nous savons nous distinguer nous-mêmes de tout ce qui n'est pas nous.
Or il est certain que l'âme ne se connaît pas, et qu'elle ne se sent pas certainement être une substance spirituelle, car si elle se connaissait et se sentait certainement être telle, personne ne pourrait douter de sa spiritualité, parce que chacun de nous connaîtrait et sentirait par lui-même qu'elle serait effectivement telle. Or personne ne connaît et ne sent certainement cela : donc l'âme n'est pas une substance spirituelle, comme nos Cartésiens l'entendent. »
Victor Borci, Une chambre de la prison des Madelonnettes, 1852, Musée Carnavalet.
« De plus si l'âme était véritablement une substance spirituelle, connaissante, sensible et entièrement distinguée de la matière, elle se connaîtrait elle-même avant de connaître la matière, elle se distinguerait facilement de la matière, et il lui serait même impossible de ne pas se distinguer de la matière ; car étant, comme elle est, renfermée de toutes parts dans la matière, elle ne pourrait manquer de s'y sentir enfermée, comme nous sentons, par exemple, nous-mêmes que nous sommes enfermés dans nos habits, lorsque nous sommes vêtus, et que nous nous sentons enveloppés de draps et de couvertures, lorsque nous sommes couchés dans un lit. Et étant la dite âme dans un corps humain, elle s'y trouverait enfermée, comme un homme se trouverait enfermé dans une chambre où il serait, ou comme un Prisonnier dans une prison. » 22
Charles Le Brun (1619-1690), La résurrection du Christ, détail, 1674-1676, Musée des Beaux-Arts de Lyon.
Eugène Delacroix, Le lit défait, Musée du Louvre. Une autre résurrection ? Une résurrection impie ?
« Cela étant, il est clair et évident que l'âme se distinguerait et ne pourrait pas même manquer de se distinguer aussi facilement de la matière, que nous nous distinguons nous-mêmes de nos habits, lorsque nous sommes vêtus, où que nous nous distinguons des draps et des couvertures, lorsque nous sommes couchés dans un lit. Elle ne pourrait manquer de se distinguer de la matière aussi facilement que nous nous distinguons nous-mêmes d'une chambre, dans laquelle nous serions enfermés ; et enfin elle saurait aussi facilement se distinguer elle-même de la matière qu'un prisonnier saurait se distinguer des murailles de sa prison. » 23
Jean Louis Talagrand (1845-?), Intérieur d'un cachot de la prison de Sainte-Pélagie, ca 1898, Musée Carnavalet, Paris.
« Or il est constant et chacun sent bien par sa propre expérience que l'âme ne saurait ainsi se distinguer de la matière où elle est enfermée. Les Cartésiens eux-mêmes ne sauraient en disconvenir, car ils disent, comme j'ai marqué ci-devant, que l'âme est si aveugle qu'elle se méconnaît elle-même et qu'elle ne voit pas que ses propres sensations lui appartiennent. Elle est, disent-ils, si intimement unie au corps et elle est devenue si charnelle depuis le péché, qu'elle ne se distingue presque plus de son corps, de sorte qu'elle ne lui attribue pas seulement toutes ses sensations, mais aussi sa force d'imaginer et quelquefois même la puissance de raisonner ! » 24
Gustave Doré, Bible illustrée, Exode (10, 21-29), Plaie des ténèbres.
« « L'esprit de l'homme, dit M. de Cambrai [Fénelon], qui voit sans cesse tous les objets qui l'environnent, s'ignore profondément lui-même ; il marche comme à tâtons dans un abîme de ténèbres ; il ne sait ce qu'il est, ni comment il est attaché à un corps, ni comment il a tant d'empire sur les ressorts de ce corps qu'il ne connaît point, il ignore ses propres pensées et ses propres volontés, etc.
Cela étant il est tout clair et évident que l'âme n'est pas une substance spirituelle, intelligente et sensible par elle-même et qu'elle n'est pas une substance distinguée de la matière, ni d'une autre nature que la matière, parce que, comme je viens de dire, si elle était véritablement telle, elle ne pourrait manquer de connaître et de sentir elle-même qu'elle serait une substance spirituelle. Elle se connaîtrait mieux elle-même qu'elle ne connaîtrait la matière ; il n'est même pas concevable comment elle pourrait connaître la matière ; et enfin, supposé qu'elle pût connaître la matière, elle saurait aussi certainement se distinguer de la matière que des prisonniers savent se distinguer des murailles de leurs prisons. Et ainsi l'âme ne pouvant se connaître elle-même et ne pouvant même se distinguer elle-même de la matière où elle est renfermée, c'est une preuve certaine, claire et évidente qu'elle n'est pas telle que les Cartésiens la disent. » 25
À suivre : Jean Meslier et les Cartésiens. V. 8. En quoi « les Cartésiens se rendent ridicules »
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 300 sqq.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Jean Meslier et les Cartésiens. II. Bref panorama de quelques-unes des idées de Nicolas Malebranche, II.2. « Ce monde est invisible par lui-même, il faut par nécessité que Dieu nous le révèle ».↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 301 sqq.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Jean Meslier et les Cartésiens. V. 5. En quoi « les Cartésiens se rendent ridicules ».↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 302.↩︎
Ibidem, p. 302.↩︎
Ibid., p. 303.↩︎
Lucrèce, De natura rerum, Livre III, v. 860.↩︎
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Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 303.↩︎
Ibidem, p. 305.↩︎
Jean Meslier dit tenir ces deux vers de Cicéron. On ne les trouve pas chez Cicéron, mais dans La cité de Dieu de Saint Augustin [Volume II, livres 4-7. Loeb Classical Library, Cambridge, Harvard University Press, 1963, p. 412, 166-167], sous la forme suivante : Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse / Juppiter auctiferas lustravit lumine terras. Saint Augustin, quant à lui, dit qu'il s'agit là de deux vers inspirés de l'Odyssée [XVIII, 136-137] d'Homère, traduits par Cicéron en latin. Homère, dans l'Odyssée, dit plus exactement ceci : τοῖος γὰρ νόος ἐστὶν ἐπιχθονίων ἀνθρώπων / οἷον ἐπ᾽ ἦμαρ ἄγησι πατὴρ ἀνδρῶν τε θεῶν τε, « Tel est le cœur des humains : il change comme les jours que nous envoie le Dieu, père des hommes et des autres dieux ». On remarque que Jean Meslier, dans la version qu'il donne de traduction latine de ces deux vers, a remplacé lumine (Lumière) par l'augmentatif lampade (flambeau, torche, flamme). D'Homère à Jean Meslier, l'intertextualité, et avec elle la dénomination ou la qualification du divin, courent.↩︎
Montaigne, Essais, Livre II, ch. 12 : « Apologie de Raymond Sebond ». In Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 307.↩︎
Tempérament : ajustement, accommodement, équilibrage.↩︎
Marc Bredel, Jean Meslier l'enragé. Prêtre athée et révolutionnaire sous Louis XIV, Paris, Balland, 1983, p. 285.↩︎
Ibidem, p. 307 sqq.↩︎
Ibid., pp. 308-309.↩︎
Ibid., p. 309 sqq.↩︎
Ibid., pp. 310-311. Nihil est in intellectu, quod non sit prius in sensu, « Rien n'est dans l'intellect qui n'ait été d'abord dans les sens », est un adage tiré des Quaestiones disputatae De veritatet de Saint Thomas d'Aquin.↩︎
Ibid., p. 310 sqq. Jean Meslier cite ici Montaigne, de mémoire, in Essais, Livre II, ch. 12 : « Apologie de Raymond Sebond ». Montaigne dit plus exactement : Invenies primis ab sensibus esse creatam. Notitiam veri, neque sensus posse refelli. Il emprunte là, lui-même, aux vers 478-481 du Livre IV du De natura rerum de Lucrèce : Inuenies primis ab sensibus esse creatam / notitiem ueri neque sensus posse refelli. / Nam maiore fide debet reperirier illud, / sponte sua ueris quod possit uincere falsa, « Tu verras que les sens sont les premiers à nous avoir donné la notion du vrai et qu'ils ne peuvent être convaincus d'erreur. Car le plus haut degré de confiance doit aller à ce qui a le pouvoir de faire triompher le vrai du faux. Or quel témoignage a plus de valeur que celui des sens ? »↩︎
Le testament de Jean Meslier, tome III, publié par Rudolph Charles, Amsterdam, chez R. C. Meijer, 1864, p. 311.↩︎
Ibidem, p. 311 sqq.↩︎
Ibid., p. 313 sqq.↩︎
Ibid., p. 314.↩︎
Ibid., p. 314-315.↩︎















