Robespierre et ses petits serins
Le texte reproduit ci-dessous figure dans le tome deuxième du Cabinet historique : : moniteur des bibliothèques et des archives, revue trimestrielle publiée par Louis Paris (1802-1887) et Ulysse (Robert1845-1903) à Paris, au bureau du Cabinet historique, datée ici de 1854, contenant, avec un texte et des pièces inédites, intéressantes ou peu connues, le catalogue général des manuscrits que renferment les bibliothèques publiques de Paris et des départements touchant l'histoire de l'ancienne France et de ses diverses localités avec les indications de sources, et des notices sur les bibliothèques et les archives départmentales.
« Passe avant li meillor ! »
« On sait qu’élevé sous le patronage de l’évêque d’Arras et façonné par les soins de l’abbé Proyart, le jeune Maximilien ne se révéla point à sa patrie sous l’aspect qui lui a valu un si fatal renom. Il débuta dans la politique par l’éloge de Louis XVI et dans la littérature par des bouquets à Chloris. La pièce que nous donnons ici date de ces heureux commencements et de sa première manière qui, nous le répétons, laissait peu deviner l’implacable Jacobin. Ce curieux document n’est peut-être pas entièrement inédit : un catalogue d’autographes (vente du 15 février 1852) et quelques journaux du temps l’ont donné en extrait. La copie que l’on nous offre est textuelle ; elle nous a semblé mériter d’être publiée et nous la donnons in extenso. — Né en 1769, Robespierre, à la date de cette lettre, avait 23 ans, et 34 ans en 1793. »
ROBESPIERRE À MADEMOISELLE …
« Mademoiselle,
J’ai l’honneur de vous envoyer un mémoire dont l’objet est intéressant. On peut rendre aux Grâces mêmes de semblables hommages, lorsqu’à tous les agréments qui les accompagnent elles savent joindre le don de penser et de sentir, et qu’elles sont également dignes de pleurer l’infortune et de donner le bonheur.
À propos d’un objet si sérieux, Mademoiselle, me sera-t-il permis de parler de serins ? Sans doute, si ces serins sont intéressants, et comment ne le seraient-ils pas, puisqu’ils viennent de vous ? Ils sont très jolis ; nous nous attendions, qu’étant élevés par vous, ils seraient encore les plus doux et les plus sociables de tous les serins. Quelle fut notre surprise lorsqu’en approchant de leur cage, nous les vîmes se précipiter contre les barreaux avec une impétuosité qui nous faisait craindre pour leurs jours ; et voilà le manège qu’ils recommencent toutes les fois qu’ils aperçoivent la main qui les nourrit. Quel plan d’éducation avez-vous adopté pour eux ? et d’où leur vient ce caractère sauvage ? Est-ce que les colombes que les Grâces élèvent pour le char de Vénus montrent ce naturel si farouche ? Un visage comme le vôtre n’a-t-il pas dû familiariser aisément vos serins avec les figures humaines ? Ou bien, serait-ce qu’après l’avoir vu, ils ne pourraient plus en supporter d’autres ? Expliquez-moi, je vous prie, ce phénomène. En attendant, nous les trouverons toujours aimables avec tous leurs défauts. Ma sœur me charge, en particulier, de vous témoigner sa reconnaissance pour la bonté que vous avez eue de lui faire ce présent, et tous les autres sentiments que vous lui avez inspirés.
Je suis, avec respect, Mademoiselle, votre très humble et très obéissant serviteur. »
De Robespierre.
Arras, le 22 juin 1782.
P. S. — J’ai l’honneur de vous envoyer trois exemplaires et vous laisse le soin de faire le meilleur emploi possible de ceux que vous ne jugerez pas à propos de conserver. »

