Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 11. Une figure oubliée. De 1837 à 1843
Aujourd'hui, à Castelnaudary, vue du quai du Port depuis le quai Auguste de Labouisse-Rochefort.
En 1837, des sept enfants qu'Éléonore, son épouse, lui a donnés, et dont trois sont morts, Isaure en 1808 à Saverdun, Adolphe en 1821 à Castelnaudary, Sophie en 1828 à Castelnaudary, il ne reste plus à Auguste de Labouisse que Hortense, née en 1806 à Saverdun, Félicité, née en 1809 à Saverdun, Louise, née en 1811 à Orthez, et Marie Joséphine Léocadie, née en 1812 à Orthez.
Après la mort de son épouse, Auguste de Labouisse continue à vivre dans sa maison sise au nº 16 de la rue du Port de Dens à Castelnaudary, avec Hortense, Félicité, Louise, et Marie Josephine Léocadie, ainsi qu'avec Anne de Bonaffos de Villeflour, sa mère, qui mourra le 11 décembre 1840, dans cette même maison. Les quatre jeunes femmes ont en 1837, date de la publication de son Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, respectivement 31 ans, 29 ans, 26 ans, et 25 ans. Lui, frise les 60 ans, et sa mère a 97 ans. Aucune des quatre jeunes femmes ne se mariera, probablement parce que leur père a épuisé sa fortune, ainsi que celle de sa mère. Marie Joséphine Léocadie prendra le voile chez les Dames du Sacré-Cœur de Jésus à Toulouse, en 1843.
11 décembre 1840. Décès de Anne Bonaffos de Latour. AD11. Castelnaudary. Décès. 1840. Document 100NUM/AC76/1E219. Vue 142.
« L'an 1840 et le onze décembre... Madame Anne Bonaffos de Latour, âgée de 88 ans (au vrai, 100 ans), née à Montréal, veuve de M. de Labouisse-Rochefort, chevalier de Saint Louis, fille de défunts M. Jean Pierre de Bonaffos de Latour et Dame Angélique Saint-Martin de Laplana, est décédée aujourd'hui à huit heures du matin dans la maison de son fils seize rue du Port de Dens... »
On notera dans cet acte de décès que l'un des deux témoins, dit « voisin de la défunte », Georges Pierre Labadie, âgé de 55 ans, est imprimeur. Né à Narbonne en 1787 à Narbonne, marié depuis 1806, père de deux enfants, Georges Pierre Labadie travaille dans l'imprimerie depuis l'âge de 12 ans. D'abord apprenti en Avignon chez son oncle, il dirige ensuite pendant 4 ans l’imprimerie de la Préfecture à Carcassonne. Ā la mort de son oncle, il rachète son imprimerie, et obtient un brevet d’imprimeur en lettres en 1814, puis un brevet de libraire en 1818. De 1821 à 1852, il est titulaire du droit d'impression d'une feuille d’Affiches, annonces et avis divers de la ville de Castelnaudary, feuille dont Auguste de Labouisse est l'unique rédacteur. En 1852, date de la mort d'Auguste de Labouisse, Georges Pierre Labadie cède son activité à son fils 2. Celui-ci s'associe alors avec Louis Groc (Castelnaudary, 1806-1885, Castelnaudary), autre imprimeur de Castelnaudary, chez qui Auguste de Labouisse a publié quelques textes aussi.
Georges Pierre Labadie et Auguste de Labouisse, qui ont eu l'opportunité de travailler ensemble de 1821 à 1852, ont donc été associés dans divers travaux, et probablement amis, pendant trente ans. Comme ils étaient voisins rue du Port de Dens, Auguste a pu fréquenter l'imprimerie de Georges Pierre Labadie et s'initier ainsi aux méthodes et aux pratiques du métier. Cette initiation lui servira par la suite.
Nombre de ses publications (textes courts, lettres, etc.) sortent de l'imprimerie de Georges Pierre Labadie : non seulement les Feuille d'annonces, affiches et avis divers de la ville de Castelnaudary (1821-1822), puis le Journal anecdotique ; et Feuille d'affiches de la ville de Castelnaudary (1822-1824), devenue Feuille d'annonces, affiches et avis divers de la ville de Castelnaudary [1830 ?-1835 ?), mais aussi le Discours sur la naissance de S. A. R. Mgr le duc de Bordeaux (1820) ; À M. de Laistre, sur son projet d'établissement, à Versailles, d'une école royale des arts et métiers (1820) ; Première lettre à M. Carrère (1823) ; Petit voyage sentimental (1828) ; Loisirs d'un anachorète, par M. Adolphe de Chesnel, Préface de Labouïsse-Rochefort (1830) ; Postface 1833, suivie d'une notice sur Mme Éléonore de Labouïsse-Rochefort, signée : A.-J. Carbonell, et d'une romance signée : J. Sirven (1833) ; Notice sur Antoine-Jacques Carbonell (1834) ; À MM. les propriétaires (1834) ; etc., jusqu'en 1852. 3
Mais de 1837 à 1843, Auguste de Labouisse ne publie plus rien d'autre chez Georges Pierre Labadie, ni ailleurs. Georges Pierre Labadie continue sans lui la publication de la Feuille d'annonces, affiches et avis divers de la ville de Castelnaudary. Bien qu'il n'en laisse rien entendre en 1837 dans son Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle..., Auguste de Labouisse est ruiné. Six ans plus tard, il tentera d'expliquer le naufrage de sa fortune dans Ma Justification. Petit Livre de poche, texte de publié à Toulouse, en 1843, chez Bon et Privat.
« C'était en 1837, 38, 39... », in Ma Justification. Petit Livre de poche, p. 21.
« C'est « sans honte », dit Auguste de Labouisse, ou bien toute honte bue, qu'il évoque en 1843 la tourmente dans laquelle lui et sa famille se sont trouvés entraînés à partir de 1837, tourmente qui revêt pour eux tous l'allure d'une sorte de descente aux enfers...
« Quelqu'un, dont j'apprécie l'attachement me disait : Est-ce que vous oserez publier ces détails ?
— Pourquoi pas ? y a-t-il de la honte à s'être exposé à mourir de faim pour faire honneur à ses affaires, et remplir tous ses entgagemens ? j'étais poursuivi avec un acharnement si extrême, que je pouvais être complètement ruiné sans qu'il me restât la moindre ressource, par l'énormité des frais de justice, et la vente forcée et précipitée de tous mes biens. Dans une pareille situation, ne devais-je pas m'imposer toute sorte de sacrifices, toutes sortes de privations, dussé-je périr à la peine ?... Eh ! bien, c'est ce que j'ai fait, tant que j'ai pu craindre que cette triste manière de vivre fût un mal nécessaire. Je n'en rougis point et n'en rougirai jamais. » 4
Voici, concernant les années 1837-1838-1839, le constat de faillite qu'Auguste de Labouisse dit dresser « sans honte » dans Ma Justification. Petit Livre de poche. Une sorte de bréviaire du désastre...
« Je faisais un grand acte de probité, je consommais un grand sacrifice. Mes dettes avaient marché ; elles s'étaient prodigieusement accrues par des intérêts usuraires et d'autres complaisances. Ce n'était pas assez d voir perdu une place d'entreposeur des tabacs et des poudres, une pension sur l'état de 800 fr., cent mille francs de capital que j'avais ailleurs, ainsi qu'une vingtaine de mille francs dans trois autres faillites ; je reçus une signification de l'administration du cadastre, qui m'apprend que je n'ai que 186 seterées et demie de forêt, au lieu de 296 seterées et demie que j'avais achetées. 110 seterées de différence ! À l'instant je me vis ruiné. Un autre eût peut-être songé à pourvoir au bien-être de ses enfants et à tout soustraire à son malheur. Ma mère vivait, tout lui appartenait, ou pouvait, dans un clin d'oeil, lui appartenir, à cause de ses reprises, de son douaire et de tous ses autres droits. Ce conseil me fut donné ; mais il ne fut pas accepté. Je connaissais mes devoirs, l'honneur, et ma famille. Je ne consullai personne pour me décider. À l'instant et sans retard, je fais dresser un acte par mon notaire, dans lequel ma mère, mes tilles et moi, nous livrions tout en garantie à mes créanciers, sans aucune réserve ; forêt, biens, maison, mobilier, etc. ; me ménageant seulement le temps de pouvoir vendre nos domaines avec moins de perte. Ma mère, mes filles et moi nous sanctionnâmes à l'instant ce complet abandon. Mes excellentes filles le signèrent, sinon sans regret, du moins sans murmure, résignées à tous les sacrifices, et sans même conserver l'espoir que je pusse sauver un écu de mon naufrage....
Hélas ! cet espoir, à peine je l'avais moi-même, tant la barbarie de mes créanciers était grande, tant leurs poursuites étaient âpres et vives. Un acte qu'on aurait demandé et accepté à genoux, s'il n'avait pas été consenti spontanément, était rejeté dédaigneusement, parce que, dans ma délicatesse, je m'étais empressé de le produire, dès qu'il m'avait paru nécessaire. Je m'en souviendrai longtemps !... Un fripon aurait fait tout accueillir, et parce que je m'étais livré sans réserve ; parce que ma mère et mes filles avaient tout sacrifié, les poursuites ne s'arrêtaient pas, les persécutions se multipliaient et les frais chaque jour accroissaient notre détresse et notre désespoir !!!...
Cependant,je fis tête à l'orage. Je maîtrisai, en quelque sorte, la tempête et les événements ; j'ai payé tout le monde, sans faire rien retrancher des intérêts, même de ceux qui étaient usuraires. Le compte se porte à 221,000 fr., sans y comprendre tout ce que j'ai eu à perdre, sur les domaines vendus à de bas prix, à Saverdun, à Montréal et aux environs de Toulouse. Voilà, Monsieur, la position où je me suis trouvé. Ne pensez-vous pas qu'elle ait été assez fâcheuse ? C'était en 1837, 38, 39. » 5
Et toujours en février 1843, dans Ma Justification..., Auguste de Labouisse publie, adressée à un ami qui se plaignait de n'avoir plus eu de ses nouvelles depuis longtemps, cette lettre datée du 10 janvier 1839, dont il ne sait « par quelle circonstance elle ne partit point » :
Léopold Flameng, Le Duc Job dans Les Brugraves (1843) de Victor Hugo, Paris, Veuve Alfred Cadart, 1877, MAH Musée d'art et d'histoire, Ville de Genève.
« Oui, vous avez raison de vous plaindre de mon long silence, chaque jour je voulais vous écrire, mais chaque jour amène ses embarras, ses peines, ses souffrances. Le mauvais temps a réveillé mes douleurs, mes mains sont chargées d'énormes engelures gercées, et mon esprit de soucis et d'affaires. Le temps des causeries littéraires a passé pour moi ; j'ai à songer à des choses plus sérieuses, plus utiles, plus nécessaires, puisque j'ai une famille à entretenir et des malheurs à repousser de toute l'énergie de mon caractère. Ah ! si ces malheurs, qui me poursuivent, n'atteignaient que moi, je ne m'en plaindrais seulement pas. Mais un père ne peut point avoir cette indifférence philosophique pour les biens de la terre, cette indifférence tant vantée par Sénèque le millionnaire, et par tant d'autres, qui l'ont prônée avec excès, parce qu'ils n'avaient nul besoin d'en faire usage Mais moi! entouré d'êtres qui me sont chers, de mon excellente mère qui m'a sacrifié toute sa fortune, de mes quatre filles qui ont signé sans hésiter l'abandon de tous leurs droits, et, qui jusqu'à présent, habituées aux jouissances de l'abondance et du luxe, sont tout à coup tombées dans la route des privations, des chagrins et des sacrifices ! Peut-il rien être de plus cruel et de plus dur pour un coeur paternel ? J'ai vendu tous mes biens, mes chevaux, mes voitures, une partie de mes meubles j'ai donné congé à mes domestiques, et j'ai tout livré à mes créanciers.
» Je vous retraçais ainsi mes peines et mes angoisses, lorsqu'on est venu interrompre ma lettre. Je ne vous le cacherai pas, j'étais abreuvé de douleur et d'amertume, par tous ces souvenirs, et l'interruption qu'on m'a fait subir a été loin de contribuer à les calmer.Il s'agissait encore de ces maudites affaires, qui me persécutent sans cesse, triste récompense de mon obligeance, de ma confiance et de ma bonté ! Dès que j'ai été délivré de cette nouvelle tracasserie, pour me consoler de mon trouble, j'ai eu l'idée d'avoir recours, comme Laharpe, à la lecture de quelques pages de l'Imitation de Jésus-Christ. C'était sans doute une inspiration. J'ai rencontré le 58e chapitre du 3e livre qui commence ainsi :
L'imitation de Jésus-Christ, traduction de Saint Augustin (Souk Ahras, 354-Annaba, 430), Henri Mayer imprimeur, manuscrit, papier, cuir, gravure sur bois, 1488, Petit Palais, Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris.
“ Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts et sur les jugements cachés de Dieu : Pourquoi l'un est abandonné, tandis qu'un autre reçoit des grâces si abondantes ? Pourquoi celui-ci n'a que des afflictions, et celui-là est comblé d'honneurs ? Tout cela est au-dessus de l'esprit de l'homme, et nulle raison ne peut, quels que soient ses efforts, pénétrer les jugements divins.
Quand donc l'ennemi vous suggère de semblables pensées, ou que les hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces paroles du prophète : Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits. » Cela m'a semblé comme un oracle. ”
Fra Bartolomeo, Le prophète Job, 1514-1516, Galerie de l'Accadémia, Firenze, Italie.
Sur la banderole que tient Job : IPSE ERIT SALVADOR MEUS, « LUI-MÊME sera mon sauveur. »
« J'ai lu encore : “ J'ai répandu en eux d'ineffables consolations ; je leur ai donné de persévérer, et j'ai couronné leur patience. ”
« Vous sentez qu'une pareille lecture a dû me pénétrer de reconnaissance. Ces paroles m'ont donné de la force et du courage, et j'ai senti redoubler ma résignation. Vous m'en serez pas surpris, vous dont les sentimens sont si nobles et si généreux, etc., etc. » 6
Incendie du Cap en 1793 à Saint-Domingue. Révolte générale des Nègres. Massacre des Blancs, Library Company of Philadelphia Digital Collections, USA.
La ruine de la maison Labouisse semble avoir eu, parmi d'autres causes, d'abord la dette dont Michel Muzard, planteur de Saint-Domingue, beau-père d'Auguste de Labouisse, restait redevable et incapable de solder après avoir fui Saint-Domingue, où « les malheurs de la révolution l'avaient ruiné et considérablement endetté » 7. Après avoir épousé Éléonore Muzard le 28 septembre 1802, Auguste de Labouisse « s'était rendu en 1804 responsable des cent mille francs de dettes » de Michel Muzard 8. Il avait tenté ensuite à Toulouse, puis à Paris auprès de la commission d'indemnisation des réfugiés de Saint-Domingue, « d'arranger les affaires de son beau-père », qui devait « des sommes à de gros intérêts (à 24 p. 100 par exemple) à d'infâmes usuriers » 9. Mais en vain, puisque qu'en 1837, observe-t-il alors, « je n'avais pas fini de solder lesdits cent mille francs de dettes de mon beau-père » 10.
La première publication d'Auguste de Labouisse date de 1797, à Paris. Il s'agit de "L'Ami des arts, journal de littérature et de politique N° 2 (5-26 frimaire an VI), repris d'Hector Chaussier 11 qui a fondé ce journal en 1795 sous le titre de L'Ami des arts, Journal de la société philotechnique et qui en a cessé la publication le 20 novembre 1796, après le troisième numéro dans lequel on pouvait lire un vaudeville intitulé Les Jacobins aux enfers. Éditeur et unique rédacteur de ce nouvel Ami des Arts, djournal de littérature et de politique, Auguste de Labouisse, est âgé alors de 19 ans. Son N° 2 de L'Ami des Arts semble n'avoir connu aucune suite. Mais l'auteur publiera ensuite bien d'autres choses.
Fils unique, Auguste de Labouisse dispose alors, à Saverdun (Ariège) et à Villefloure (Aude) des biens fonciers — terres agricoles, forêts — et immobiliers — campagne de Saverdun et campagne de Villefloure — de Jean de Labouisse, son père (Saverdun, 1714-1783, Saverdun), et d'Anne de Bonaffos de Latour, sa mère (Montréal, Aude, 1740-1840, Castelnaudary) ; tous biens auxquels viennent s'en ajouter quelques autres, situés alentour de Toulouse. Lui et sa mère, et plus tard son épouse, ses enfants, et son beau-père, vivent des revenus de leurs biens fonciers, qui, même écornés par la Révolution, demeurent conséquents. Le jeune homme s'engage donc dans le monde de l'édition sans trop de circonspection, et ce, d'autant que sa mère bien-aimée n'opposera jamais, semble-t-il, aucun barrage à l'aventurisme éditorial dont il fera montre par la suite dans la jungle littéraire parisienne.
Devenu chef de famille en 1802, puis père de famille à partir de 1804, Auguste de Labouisse dispose des revenus de ses biens fonciers pour nourrir les siens et pour financer la publication de ses nombreux ouvrages. Il se flatte alors de savoir gérer lesdits revenus, en bon père de famille comme de juste, et de mener en conséquence la vie toute simple d'un honnête gentilhomme campagnard ; si l'on excepte toutefois les deux séjours, d'un an chaque fois, qu'il s'offre en 1804-1805 et en 1809-1810 à Paris, séjours durant lesquels toutefois, partout invité, dit-il, il a soupé tous les soirs chez les autres.
Il rêvait à Paris d'atteindre à la gloire littéraire et d'obtenir un poste d'auditeur au Conseil d'État, puis de Préfet. Mais en 1810, inquiet déjà de l'équilibre des finances de la maison Labouisse, il accepte un poste de contrôleur receveur principal des droits réunis à Orthez. Il est muté en 1816 à Narbonne dans un poste identique, puis muté en 1819 à Narbonne, où il se trouve rétrogradé pour des raisons politiques dans le poste de d'entreposeur des Tabacs et des Poudres, ou de « garde-magasin », comme on dira jusqu'en 1861 à Castelnaudary. Il touchait en 1814 « 12.000 francs de traitement » à Orthez ; « ce traitement diminua petit à petit au-dessous de mille écus, sans que je me sois jamais plaint d'une si forte réforme, et sans avoir voulu me Venger sur la France, des pertes que les circonstances, disons mieux, que de sages réformes financières, me faisaient éprouver. Je n'ai jamais eu une telle cupidité, ni un tel égoïsme. Il ne m'échappa, ni plaintes, ni regrets, ni menaces. » 12
Dans les années 1820, Auguste de Labouisse semble pouvoir sans trop de difficultés exercer sa charge d'entreposeur des Tabacs et des Poudres - nonobstant la guerilla politique qu'il entretient avec son ministère de tutelle —, continuer à écrire et à publier, et gérer ses affaires de propriétaire terrien et d'exploitant agricole.
Albert G. Rigolot (1862–1932) Batteuse à traction animale dans le Loiret, 1893, Musée des Beaux-Arts de Rouen. Cf. aussi, François Jarrige, « Batteuses à manège ou batteuses à vapeur ? », in Artefact, 11 | 2019, 39-65.
L'exploitant se veut chez lui à la mode ancienne, à la fois peu enclin à céder aux sirènes au progrès technique et coutumier d'une relation de type encore paternaliste — façon Voltaire à Ferney — avec ses ouvriers. Il se refuse donc à l'usage des nouvelles batteuses pour les blés, « ces merveilleuses machines anglaises ou françaises, qui coûtent si cher, s'usent si vite et qu'on répare si difficilement ». « Sur vingt ouvriers qui travaillent au sol, elles en laissent dix-huit sans emploi », observe-t-il. « Elles peuvent être économiques pour la bourse des riches, mais j'avoue que j'aime mieux me servir de ces hommes qui font gaiment leurs journées, qui gagnent de quoi nourrir leurs familles, et à qui je puis rendre dans l'occasion quelques bons offices. [...]. Plutôt que de vouloir contribuer à faire tant de malheureux, je préfère rester avec mon ignorance, ma bonhomie et mon humanité. » 13
En 1822, à l'instar d'autres amis, Auguste de Labouisse accepte de placer 6.000 fr. dans les affaires d'un certain M. de M. L., propriétaire d'une grande minoterie à Castelnaudary, afin de lui éviter le risque de tomber en faillite. C'est alors, d'après l'auteur de Ma Justification, que les ennuis ont commencé pour lui.
Un peu plus loin dans Ma Justification, on apprend que sous les initiales de M. de M. L., Auguste de Labouisse désigne M. Jean François Mas, ou Demas (Castelnaudary, 1782-1858, Paris), autorisé par ordonnance royale du 30 octobre 1829 14 à ajouter à son nom Mas, ou Demas, celui de Latrie, et, par suite, à se faire appeler De Mas-Latrie, ou De Maslatrie. À côté de ses affaires de minoterie, ledit M. de MasLatrie fait en 1822 office de notaire, avant que Yves marie Rose Mas, dit ensuite Anselme de Maslatrie (1811-1869), l'un de ses fils, n'exerce royalement cette charge, toujours à Castelnaudary, de 1837 à 1856. 15
8 Avril 1811 Acte de naissance d'Yves Rose Marie Mas, dit plus tard Anselme de Mas Latrie ou de Maslatrie. AD11. Castelnaudary. Naissances. 1811. Document 100NUM/5E76/120. Vue 64.
« En 1822 », dixit Auguste de Labouisse à l'adresse de M. de Maslatrie père, « je ne vous connaissais pas (et plût à Dieu que je pusse en dire autant aujourd'hui !). Vous étiez alors à la tête d'un grand établissement, que vous dirigiez seul, et qui, par votre imprudence, se trouvait menacé de faire faillite. M. de R. L. St. A. [de Rocous Saint-Amans ?] se présente et m'apprend la situation où vous et vos co-associés vous vous trouvez. On cherche, me dit-il, à garnir la caisse ; pour prévenir un désastre, il faut verser à l'instant 100.000 fr. Moi et quelques autres propriétaires nous donnons nos signatures pour 6.000 fr., et l'on a espéré que vous consentiriez à en faire autant. Je répondis : — Vous me rendez justice ; j'aime à obliger ; voilà mon contingent, et s'il faut qu'il augmente encore, j'y suis tout disposé.
Ayant contribué à vous rendre ce service, je me vis forcé d'assister au débrouillement de vos affaires, qui entraînèrent beaucoup de discussions. M. Jean-François, estimable négociant de Narbonne, avait été appelé pour vérifier les comptes et l'état de la caisse. Je n'ai jamais pu oublier, qu'interpellé plusieurs fois par M. de [R. L.] St.[A.], homme prudent et sage, sur l'aventureuse hardiesse de vos opérations, vous répondiez toujours avec une vivacité et une aigreur qui m'étonnèrent. Je n'inculpe point votre loyauté ; j'ai toujours été persuadé, et je le suis encore, que votre établissement n'est tombé que parce que vous aviez voulu aller trop vite ; que vous aviez mêlé et compliqué trop d'opérations différentes. Quand on vous sut dans l'embarras, des correspondants infidèles en abusèrent : on vous trompa ; des créanciers avides se présentèrent avec l'intention de vous poursuivre sans miséricorde ; car les créanciers ne plaignent jamais le malheur, ils l'accablent !... Force vous fut de succomber et de chercher quelqu'autre industrie. » 16
En 1822 toujours, pour aider encore au rétablissement des affaires de M. de Maslatrie, Auguste de Labouisse, qui, depuis 1810, faisait moudre et vendre son blé à Carcassonne, le fait moudre désormais à la minoterie Maslatrie, à Castelnaudary, et en confie le courtage au même M. de Maslatrie.
La situation n'évolue pas ensuite comme espéré. Les relations entre Auguste de Labouisse et M. de Maslatrie deviennent rapidement si tendues, et les comptes si inextricables, qu'on n'y comprend plus grand chose, du moins dans la version véhémente qu'en donne Auguste de Labouisse.
« Vous [M. de Maslatrie] essayâtes de vous procurer d'autres ressources. Vous répandîtes des Prospectus [imprimés émis par les sociétés lorsqu'elles font appel à l'épargne publique`]. Vos propositins ne furent pas acceptées [...] ; le passé rendait défiant. Je m'en souviens ; on redoutait le volcan de votre tête. On disait : “ Il ira, il ira toujours ; il ne sait jamais s'arrêter à temps, et nos intérêts se trouveront compromis ; il vaut mieux ne pas les lui confier. ” [...] La confiance ne se commande pas. »
Portrait de M. de Labouïsse par Charles Chasselat (1782-1843), in Les Amours, À Éléonore, Recueil d'élégies divisé en trois livres par M. de Labouïsse, Paris, Didot l'Aîné, 1817.
« Il se trouva dans Castelnaudary, un homme (que vous traitez mal aujourd'hui) qui, sans être lié avec vous, et quoique étranger à la ville qu'il n'avait pas encore adoptée pour sa résidence définitive, alla généreusement vous trouver dans votre cabinet d'affaires et vous dire : « Je crois à votre loyauté, je plains votre malheur : vous faites un appel à notre confiance, eh bien, si vous le voulez, je vous confie 400 hectolitres de blé qui me restent à vendre. Le prix est un louis sur votre place ; à Carcassonne je le vendrais davantage, et c'est là toujours où je le fais porter. N'importe, vous pouvez en disposer au prix d'ici. Cela fait 9.600 fr. que vous me remettrez dans six mois. » 17
Mais une chose très remarquable et que je remarquai beaucoup en effet, c'est qu'au moment de faire enlever les 400 hectolitres de blé, vous envoyâtes, de Castelnaudary à mon domaine de Villefloure, des mesureurs à vous ! comme si vous vous étiez défié de mon mesureur ordinaire. Ma délicatesse s'en étonna ; j'en fus ému !.. Poursuivons. Malheureuse obligeance, c'est elle qui m'a exposé à vos coups. Loin de me rendre à l'époque promise, les 9.600 fr. que je vous avais si gracieusement confiés, je ne pus point les retirer en temps utile pour m'en servir. Je n'avais pas fini de solder les cent mille francs de dettes de mon beau-père... J'avais donc des paiements à faire et votre inexactitude me causa quelques embarras...
Vous me proposâtes de vous accorder des délais. Vous divisâtes et subdivisâtes les échéances ; car vous êtes merveilleux pour ce genre de combinaisons. J'adhérai à tout ce que vous désirâtes ; aussi, alors, quels éloges ne faisiez-vous pas de ma complaisance, de mon obligeance, de tout. Douze années d'attente, de retards, de modifications s'écoulèrent, et nous voilà en 1834, époque de votre départ pour Paris. Vous alliez y faire fortune ; c'était une chose assurée ; toutes vos précautions étaient prises, vous étiez maître passé en affaires, personne ne pouvait plus vous tromper, vous étiez assuré de vaincre tous les obstacles et d'enrichir vous et les vôtres.
Arrivé à Paris, les délais que vous aviez demandés ne vous suffirent pas ; il me fallut vous en accorder d'autres, je ne les refusai jamais, et cependant j'étais déjà dans une crise affreuse, j'étais à la veille d'être spolié, d'être poursuivi ; triste victime d'une trop grande obligeance !... 18
En attendant, il vous fallait régler le bilan de vos dettes, et demander de nouveaux retards qui vous missent en même de pouvoir payer. Je fus du nombre de ceux qui durent en souffrir ; et malheureusement comme j'avais eu pour d'autres les mêmes attentions que j'avais eues pour vous, avec des résultats pires encore, et d'autres fâcheuses circonstances, je me trouvais déjà dans de grands embarras. Vous l'ignoriez ; aussi répondiez-vous aux objections que je faisais, sur le retard des paiements, sur le peu de solidité des créances que vous m'offriez en échange, etc. :〝 Pour vous, les sacrifices ne sont rien ; et pour moi, ils seront d'un prix énorme si vous acceptez. Quand on a vingt-mille livres de rente 〞Je vous arrêtai modestement, en vous disant, qu'il s'en fallait bien que j'eusse un pareil revenu clair et net. » 19
On se souviendra ici qu'en 1830, pour des raisons politiques, Auguste de Labouisse a démissionné de son poste d'entreposeur des tabacs. Financièrement, son activité d'écrivain semble ne lui avoir rien rapporté, mais seulement coûté. l ne dispose donc plus désormais que du revenu de ses propriétés foncières, et virtuellement, comme on le verra plus loin, du revenu des placements qu'il a risqués auprès de la notabilité de Castelnaudary. D'évidence, il a eu tort de s'associer à M. de Maslatrie, il a fait auprès de lui un mauvais placement, comme il en a fait d'autres ailleurs, sur lesquels il demeure toutefois plus discret, et son orgueil l'empêche de dire à son associé qu'il est ruiné, surtout lorsque, sachant les liens qu'il entretient avec le monde de l'écriture et du livre, M. de Maslatrie s'avise de le dédommager seulement ... en autographes, dont le même Auguste de Labouisse est un grand collectionneur, ... et en livres ! et quels livres, ou plutôt quelles « brochures » ! À charge pour l'heureux bénéficiaire ! de les revendre, afin d'en tirer quelque ressource improbable.
« Je ne pouvais pas dire toute la vérité ; je ne pouvais pas dire toute la série de mes pertes qui avaient déjà commencé. Mais j'objectais que, depuis 1830, ma position avait changé, que j'avais essuyé faillites sur faillites, et une foule de revers, que j'étais gêné, que des retards m'incommoderaient beaucoup, que j'avais plus besoin d'argent que de livres, etc. N'importe, il me fallut accepter pour du comptant, des brochures que j'ai encore ; Conquêtes, victoires et batailles, qu'on se procure aujourd'hui pour 20 ou 30 fr., et que je reçus, au prix coûtant, pour environ 250 fr. Deux cent cinquante francs m'eussent été plus utiles ; d'ailleurs, on connaît le prix des ouvrages de rencontre ; il est nul : ainsi ce fut 250 fr. que vous payâtes en quelque sorte de votre dette.
« C'était en 1837, 38, 39. Cependant, quand, dans une pareille position, j'aurais dû ne plus rendre de services à personne, j'ai su trouver le moyen de vous en rendre, à vous, encore de nouveaux ; ce qui m'a fait dire à moi-même : j'ai fait beaucoup d'ingrats, mais je n'en ai rencontré aucun dont l'ingratitude fut plus calculée et plus amère. »
Les raisons pour lesquelles Auguste de Labouisse poursuit alors sa collaboration avec M. de Maslatrie paraissent à partir de là de plus en plus difficiles à suivre. Il parle chaque fois de « rendre service », ou encore de satisfaire à quelque « d'obligeance » dont il se fait devoir, en vertu d'on ne sait quel donquichottisme, requis à la fois par son statut d'homme de qualité et par sa belle âme. Ce qui pendant ce temps va sans dire, c'est qu'il cherche à sauver peu ou prou des sommes qu'il a consenti à prêter à une entreprise et à un cabinet d'affaires en faillite.
« Voici la preuve de votre solvabilité ; c'est vous qui me la fournissez dans quelques-unes de nos lettres :
[Jean François de Maslatrie]〝 Paris, 24 mars 1839. Parlons de nos affaires. Il serait temps que je m'occupasse de ma libération envers vous. Mais vous le savez, j'ai été depuis 1822 bien malheureux et bien tourmenté. J'ai tout vendu, j'ai tout cédé et il ne me resle plus rien. Je dirai même avec vérité que, loin de posséder quelque chose, je suis encore insolvable à l'égard de mes co-associés de commerce. J'espère néanmoins, avec le concours de mon jeune fils [Jacques Marie Joseph (Louis) de Maslatrie], qui s'est identifié entièrement avec moi, faire honneur entièrement à toutes mes dettes avant ma mort, si Dieu me conserve encore quelques 5 à 6 ans... 〞20 ». Le « jeune fils » en question, c'est son fils préféré, le futur grand historien, que, rompant alors avec sa famille, Jean François de Maslatrie a emmené avec lui à Paris, en 1835.
—〝 J'espère néanmoins, avec le concours de mon jeune fils, qui s'est identifié entièrement avec moi, faire honneur entièrement à toutes mes dettes avant ma mort, si Dieu me conserve encore quelques 5 à 6 ans... 〞, dixit bis repetita M. de Maslatrie en 1840.
« — Qu'on en juge », dit Auguste de Labouisse, non sans faire montre d'une sorte de lucidité rendue tragi-comique par ce qu'elle révèle de prime vanité chez lui.
« Vous étiez ici en 1840, avec le titre d'inspecteur de la Société, parisienne intitulée : La Mutualité, pour les assurances sur la vie. Il vous fallait créer une direction dans l'arrondissement. Vous me proposâtes, avec les plus vives instances, d'être Directeur ; ma répugnance était complète. Cependant, vaincu par vos sollicitations, je vous laissai faire ; vous fîtes peindre une enseigne, vous la plaçâtes sur ma porte, vous écrivîtes à l'administration pour la féliciter de la conquête que vous veniez de faire ; mes cent titres académiques (que vous désignez aujourd'hui avec dérision) étaient alors des titres de gloire ; de plus, j'étais un homme doué de savoir, d'intelligence, de qualités, de vertus, d'influence ; calculant à merveille, dont l'acquisition était, pour la Compagnie un vrai triomphe. L'éloge ne pouvait être ni plus pompeux, ni plus exagéré ; comment se fait-il que. le grand homme de 1840 se soit tout à fait effacé en 1842 ? Cet éloge, que je viens de rapporter, vous l'avez écrit à votre administration en 1840 ; le revers de la médaille, deux ans après, se trouve dans vos Mémoires. 21
Jeton de la Mutualité Vie de Rouen en 1831.
Jean François de Maslatrie et Auguste de Labouisse, qui croient en 1840 pouvoir fonder sans capital une succursale de la Mutualité à Castelnaudary, s'engagent au vrai dans une affaire calamiteuse, d'emblée vouée à l'échec, si l'on en croit V. Senès, historien des questions d'assurances.
V. Senés signale en effet, dans Les questions d'Assurances de 1878 à 1881, le caractère hautement risqué, sinon objectivement défavorable, dans lequel se fait en 1840 toute création d'une Compagnie d'assurances mutuelles sur la vie.
V. Senès, Les questions d'Assurances de 1878 à 1881, Paris, A. Lahure, 1881.
« Nous n'avons pas oublié les efforts tentés à diverses reprises pour la formation d'une compagnie de ce genre, mais nous persistons à croire qu'ils n'aboutiront pas. Des raisons de fait et de droit s'y opposent.
On ne peut comprendre la création d'une Compagnie d'assurances sur la vie sans l'adjonction préliminaire d'un capital, dont les intérêts tout au moins doivent servir à combler les vides que présentent les premiers bilans annuels. Ceux de nos lecteurs, qui voudront bien se rappeler nos explications antérieures sur le fonctionnement des premières années d'une Compagnie d'assurances sur la vie, reconnaîtront la nécessité d'un capital pour les débuts d'une mutualité. Dès lors, il faudra rémunérer ce capital avec les profits de la Compagnie, et l'on peut se demander s'il ne vaut pas mieux le constituer pour toute l'existence de la société, c'est-à-dire accepter franchement la forme de la société anonyme par actions.
À vrai dire, l'économie que l'on peut faire sur les tarifs actuels n'est qu'un mirage, si l'on admet la nécessité de ce capital préliminaire. Peut-être répondra-t-on que son importance restera moindre dans la mutualité, et que partant les bénéfices de la société dégrèveront dans une grande proportion les primes des assurés. Ceci peut être vrai, théoriquement parlant. Mais, ce que l'on ne pourra contester, c'est que les assurés trouvent une sécurité plus grande dans les Compagnies par actions, où la surveillance des actionnaires protège mieux leurs intérêts et le capital social reste indéfiniment attaché à l'intégrité de ces intérêts.
Il ne faudrait pas croire que la tentative que nous signalons est nouvelle en France. Au lendemain de la création de la Générale-Vie, en 1819, elle a été faite dans des conditions bonnes à rappeler. Une ordonnance royale des 12 juillet-21 août 1820 a, en effet, autorisé une société d'assurances mutuelles sur la vie, dont l'objet était en tous points semblable à celui de la Générale. Cette ordonnance visait des actes de société dont le premier remontait au 27 avril 1819. Il était dit dans les statuts (art. 69) que chaque assuré était à la fois sociétaire et assureur, qu'il ne pouvait être tenu de payer au delà de la prime annuelle due par lui pour son assurance, et qu'en cas d'événements imprévus rendant les rentrées annuelles ordinaires de la société insuffisantes, elle prendrait, pour faire les remboursements, d'abord sur le tiers des bénéfices laissés en réserve, et ensuite, si cela était nécessaire, sur le capital du compte de chacune des assurances, tel qu'il aurait été réglé lors du précédent exercice.
L'ordonnance de 1820 déclarait, par son article 7, que l'autorisation donnée n'aurait son effet que lorsque les souscripteurs s'élèveraient au nombre de mille et que le capital de leurs assurances produirait deux cent mille francs de primes annuelles.
Cette disposition fut modifiée par une ordonnance du 17 juillet 1822, qui supprima l'obligation de justifier du montant des primes annuelles ; néanmoins, la société mutuelle ne put atteindre son but. Au bout de quelques années d'efforts soutenus, ses fondateurs furent obligés de renoncer à la faire vivre. L'ordonnance du 7 mars 1827, qui révoqua l'autorisation donnée, nous apprend en effet que des rapports du commissaire de la société et des délibérations du conseil général, il résulte que, par l'effet de la retraite d'une quantité d'assurés ou du non-payement du prix annuel de leurs assurances, un grand nombre de polices ont été reconnues caduques et que, notamment, huit cents ont été déclarées en déchéance le 14 octobre dernier, ce qui a réduit les assurances fort au-dessous de mille ; d'où il résulte que, la condition fondamentale à laquelle était attachée l'existence de la société manquant, il y a non-exécution des statuts. »
« C'est là un précédent d'un fâcheux augure pour la Mutuelle qui est en instance auprès de l'administration. II est à croire que, si elle échappe au veto gouvernemental, elle ne pourra résister aux difficultés de son fonctionnement. Rapprochons ce précédent de la longue existence de la Générale et des Compagnies par actions qui l'ont suivie, et concluons qu'en France, en l'état du régime d'autorisation préalable et des habitudes prises, la mutualité ne doit et ne peut remplir aucun rôle utile dans le domaine des assurances sur la vie. » 22
« Je me défiais de cette administration », assure a posteriori Auguste de Labouisse ; « aussi plusieurs personnes étant venues pour se faire assurer ; j'ai repoussé les bénéfices que ces actes pouvaient m'offrir, en disant à tous : « que je les remerciais de leur confiance, mais comme je craignais que la Société fît bientôt faillite (ce qu'elle a fait), je ne voulais recevoir aucun engagement, etc. » J'envoyai ma démission ; un autre inspecteur passa pour me prier de la retirer ; je n'en voulus rien faire ; je fis arracher le placard, que vous aviez fait mettre, et je songeai à rentrer dans les 500 fr. que la Mutualité me tenait et que, par vos prétendus bons offices vous avez contribué à me faire perdre....
Vous étiez donc dans la joie de votre âme de votre titre d'inspecteur d'une Société merveilleuse, qui avait mérité toute votre sympathie. Vous veniez de recevoir une circulaire admirable. Des industriels qui avaient de nobles sentiments ! Des industriels délicats et sensibles !.... Vous en pleuriez de joie. Trois jours après, je vais vous voir, et je vous trouve furieux ; vous veniez d'écrire une lettre outrageante, accompagnée de votre démission. Je vous arrêtai :〝 Prenez garde (vous dis-je), vos intérêts sont compromis, vous êtes absent ; il faut agir avec prudence et modération. Vous êtes dessillé sur le compte de la Société ; vous l'avez été vite ! Il n'a fallu que trois jours, et à présent nous pensons de même sur son compte; mais vous avez consenti trois effets, attendez d'être de retour à Paris, pour vous les faire rendre, puisqu'ils n'étaient que conditionnels. Quand vous serez là-bas, vous aurez plus de force et de droit. Tandis que, si vous faites actuellement votre démission, on prendra des précautions contre vos attaques. 〞»
Et Auguste de Labouisse de s'ériger ici en conseiller d'affaires : « Vous avez affaire à un homme habile. Il s'agit du sieur Ch... Ap..., fils d'un ancien procureur au Châtelet, triple personnificalion vivante de l'astuce, de l'ambiguïté et de l'équivoque », dixit Auguste de Labouisse. « Ne faites plus ici aucune opération, revenez à Paris, alors vous aurez beau jeu, etc. » Ce fut peut-être la première fois de votre vie que vous suivîtes un bon conseil, et vous vous en êtes bien trouvé, puisque, comme le roi de Macédoine, si célèbre, vous avez vaincu le nouveau Porus. » 23
Charles Le Brun ((1619–1690)), Alexandre, vainqueur du souverain indien Porus, 1673, Musée du Louvre.
Ammien Marcellin (330-395), historien romain, dixit : « Alexandre s’avança pour recevoir Porus avec quelques-uns de sa suite, et comme il fut proche il s’arrêta pour contempler sa taille et sa bonne mine, car il avait plus de cinq coudées de haut [2,40 m !] et ne paraissait point abattu de sa disgrâce. »
« Mais cédâtes-vous, par égard pour moi personnellement ?...je n'ose m'en flatter ; outre la prudence de mon conseil, il fallait vous sauver de votre position. Un billet de 500 fr. était là, avec protêt et autres gentillesses. Comment faire ? Emprunter ? Personne ne voulait de vos effets. À qui recourir ?... Heureusement je me trouvais là ; moi, si malheureux ; moi, si souvent dupe et victime de ma bonté.... C'était en 1840, remarquez-le bien ?... Je donnai ma garantie et je vous portai les 500 fr. qui vous étaient si indispensables. Ils ont été payés ! d'accord, mais ils pouvaient ne pas l'être ; mais vous pouviez ne pas être victorieux, mais vous ne nierez pas que c'était toujours vous rendre un service ? » 24
Sandro Del Conte et Nino Russo, Fantomiald contre le veinard masqué, première publication en Ialie en novembre 1995, traduction française dans Les chroniques de Fantomiald, n°19, 18 août 2021.
Auguste de Labouisse, sauveur prétendu de M. de Maslatrie en cette affaire, de gloire douteuse, finit perdant de 500 fr. supplémentaires, comme on pouvait s'y attendre en vertu de la marche déchéante de son récit. Croit-il vraiment au personnage qu'il incarne ici ? On admirera, quoi qu'il en soit, la radicalité du jeu littéraire auquel il se livre à propos du malheur de sa propre faillite.
Les raisons pour lesquelles Auguste de Labouisse poursuit sa collaboration avec M. de Maslatrie après l'affaire de la Mutualité, semblent de prime abord plus obscures encore. Mais Auguste de Labouisse, qui a perdu Adolphe, son fils unique, le 28 avril 1821, s'est probablement senti touché par la mort absurde d'Eugène de Maslatrie, autre fils de Jean François de Maslatrie, le 24 novembre 1840.
Jean Jacques François Eugène de Maslatrie, né en 1808, capitaine adjudant major au 1er chasseur d'Afrique, nommé chevalier de la légion d'honneur le 23 novembre 1839 25, meurt à l'hôpital d'Alger le 24 novembre 1840 des suites du duel qui l'a opposé la veille à M. de Vernon, capitaine du 6e Régiment des hussards.
24 novembre 1840. Décès de Jean Jacques François Eugène de Maslatrie. AD11. Castelnaudary. Décès. 1841. Document 100NUM/AC76/1E222. Vue 17/148.
À propos de Jean François de Maslatrie, le père, et d'Eugène de Maslatrie, le fils, in L'intermédiaire des chercheurs et curieux, 30 septembre 1905, pp. 477-478.
Au vu de l'accusation dont Jean François Pierre Achille Maslatrie [autre fils de M. de Maslatrie], sous-lieutenant, âge de 28 ans Jean François Eugène Maslatrie, adjudant sous-officier, âge de 23 ans ; Jérôme Ernest de Soulanges [fils d'un ami proche d'Auguste de Labouisse], sous-lieutenant, âgé de 23 ans, et autres militaires, ont fait l'objet en 1831 devant la Cour d'assises d'Angers pour cause de participation à la conspiration de Saumur ; on devine qu'Auguste de Labouisse a poursuivi en 1841 sa collaboration avec M. de Maslatrie, en raison, entre autres, des sympathies politiques qu'il nourrissait à l'endroit des trois jeunes officiers, et en raison aussi du souvenir ému qu'il gardait de son ami Jules de Paulo, mort en 1804, avec qui il avait préparé l'insurrection contre-révolutionnaire de 1799.
Estampe représentant le signe de ralliement des chevaliers du poignard, dans lu journée du 28 février 1791 aux Tuileries, in Augustin Challamel, Histoire-musée de la République Française, depuis l'assemblée des notables, Paris, Delloye, 1842.
L'Écho français : journal universel, politique, littéraire, du commerce, des arts, sciences, théâtres, modes, etc., 10 décembre 1831 : « ©our d'Assises de Maine et Loire (Angers). Suite de l'audience du 5 décembre. Interrogatoire des accusés ».
Fomentée au sein de l'École de cavalerie de Saumur, la conspiration de juin 1831, qui se réclame du souvenir historique des Chevaliers du poignard de février 1791 et qui relève en 1831, dans la mouvance royaliste, d'une stratégie comparable à celle qu'ont cultivée avant 1789 les loges maçonniques, puis, dans la mouvance républicaine d'après le retour de la monarchie, les ventes carbonaristes. « Chacun des deux frères Maslatrie s'était fait faire un poignard ». Agents précurseurs de la cinquième Guerre de Vendée et de la cinquième Chouannerie, ils projetaient de s'en prendre d'abord aux officiers « qui s'étaient distingués pendant les journées de Juillet (1830) » en assurant l'avénement du roi Louis-Philippe ; puis de contribuer par un coup de force au rétablissement de la monarchie déchue 26, celle de Louis XIX (Louis Antoine d'Artois), successeur légitime de Charles X le 3 août 1830 pendant quelques minutes. Le 7 décembre 1831, contre toute attente, le jury de la cour d’assises du Maine-et-Loire déclare non coupables, les prévenus de la conspiration de 1831. Cf. L'Écho français : journal universel, politique, littéraire, du commerce, des arts, sciences, théâtres, modes, etc., 10 décembre 1831 : « ©our d'Assises de Maine et Loire (Angers). Suite de l'audience du 5 décembre. Interrogatoire des accusés ».
À propos du jugement rendu le 10 décembre 1831, dans Castelnaudary et le Lauragais audois (1814-1852), Paul Tirand fournit encore cette autre information, qui donne à penser que dans le Midi languedocien, les prévenus n'étaient pas seuls à nourrir des sympathies légitimistes : « Dans un arrêt rendu le 1er octobre 1832, la Chambre d'accusation de Montpellier relaxe à son tour les prévenus Raymond de Marion Gaja, Herman de Tréville, Achille de MasLatrie, Adolphe de Saint-Semin, Raymond Lasbordes Saint-André, considérant que dans les circonstances particulières où les faits ayant donné lieu à la prévention se sont passés, ils ne constituent ni le délit d'outrages envers un fonctionnaire, ni celui de cris provocateurs à la révolte. Cette décision ne fut pas du goût du Procureur général qui, dans une lettre au Garde des Sceaux, posait la question de savoir comment qualifier une telle décision, car l'instruction établissait jusqu'à la demière évidence la culpabilité des prévenus. » 27
En 1831 toutefois, avant même son acquittement, Eugène de Maslatrie est cassé de son grade d'adjudant de l'École de cavalerie de Saumur, et versé comme cavalier le 25 novembre 1831 au 1er Régiment des chasseurs d'Afrique. Il connaît là une suite de promotions rapides. Le 20 décembre 1839, il est nommé Chevalier de la Légion d'honneur : « Après avoir fait prendre les armes à l'escadron du régiment présent à Mustapha et l'avoir fait ranger en bataille, nous avons fait placer au centre M. Maslatrie Jean François Eugène, Lieutenant du régiment, nommé Chevalier de l'Ordre royal de la Légion d'honneur. » 28
Tenue de guerre des chasseurs d'Afrique, i.e. des régiments envoyés en Afrique de 1830 à 1843. In Léon Galibert, Histoire de l'Algérie ancienne et moderne depuis les premiers établissements des Carthaginois jusques et y compris les dernières campagnes du général Bugeaud avec une introduction sur les divers systèmes de colonisation qui ont précède la conquête Française, 1843.
« Votre fils Eugène (dont je ne raconterai pas la fin malheureuse....) », observe Auguste de Labouisse, « meurt sur la terre d'Afrique... Il fit son testament, et comme il avait été vivement offensé d'une correspondance que je m'abstiens de rapporter..., ce malheureux officier légua le peu qu'il avait à sa mère. » 29
M. de Maslatrie réclame alors à Auguste de Labouisse l'aide financière dont il a besoin pour faire édifier « sur la terre de France » un tombeau à la mémoire de son fils. Dans le même temps, il intente une action auprès du tribunal de Castelnaudart afin d'obtenir une partie, i.e. le quart, de l'héritage de son fils. Testament et bisbilles prétendent ici se régler par le truchement d'un mandataire désigné par M. de Maslatrie. Ce mandataire n'est autre que ... M. Auguste de Labouisse-Rochefort, alors conseiller municipal de Castelnaudary et signataire des actes d'état civil, faisant fonction ici de maire de la ville, lequel nommé en 1834 par ordonnance royale de Louis-Philippe, est alors Jean Baptiste Martin Foyssac. On peut voir sur l'arbre généalogique ci-dessous le lien de parentèle que M. Martin Foyssac entretient avec M. de Maslatrie. Ce lien compliquera l'action que Jean Baptiste Martin Foyssac mènera en justice par la suite contre Jean François de Maslatrie.
Portrait de Jean Baptiste Martin Foyssac. Source inconnue.
Détail de l'arbre généalogique des famille Martin Foyssac et Maslatrie. Jean Baptiste Martin Foyssac (1782-1863) a épousé en 1809 Marie Jacquette "Joséphine" de Capella (7 janvier 1790-5 mai 1869), nièce de Claire Justine de Claussade, épouse de Jean François de Maslatrie.
« Dès que vous en fûtes instruit [de l'héritage laissé par le malheureux Eugène] », rappelle Auguste de Labouisse à propos du rôle de mandataire qu'il a tenté de jouer dans l'héritage en question, « vous m'envoyâtes votre procuration pour réclamer le quart que la loi vous accorde, et exiger qu'il fût payé DE SUITE..., même avant que la valeur de l'héritage fût connue, et que les réponses d'Alger fussent arrivées. Je vous écrivis : Que vos prétentions étaient outrées, qu'on ne pouvait pas payer d'avance. Cependant que je n'avais pas eu besoin de beaucoup insister pour que votre fils Anselme [frère du défunt, notaire débutant] s'empressât de consentir à ce que vous désiriez. Mais que je m'étonnais que vous m'eussiez écrit que vous vouliez consacrer ces 500 fr. [cf. supra] à faire élever un monument à la mémoire de votre fils, parce que : 1° les officiers, ses camarades, avaient déjà exécuté cette oeuvre ; 2° que ce n'était pas lorsqu'on était dans l'infortune, lorsqu'on n'avait à laisser aucun héritage à ses enfants, quand aucun n'avait encore aucune position faite, puisque le seul [Anselme, futur notaire, qui doit acheter sa charge] qui paraît en avoir une LA DOIT ENCORE, que l'on pouvait se permettre des prodigalités ; qu'on penserait que vous aimez trop l'ostentation et que vous vous montrez trop prodigue ; enfin, 5° qu'il était bien étrange que, me devant et retardant sans cesse de me payer, vous m'entretinssiez de votre intention de dépenser l'argent que je vous envoyais à des bâtisses inutiles. J'aurais pu le retenir ; je ne le faisais pas, parce que ce serait vous gêner, ajoutai-je, mais ma remarque subsiste. En effet, elle subsista, et vous eûtes la sagesse de dépenser utilement cette petite somme. »
Nous voilà en 1841. Vous aviez besoin de 100 fr., tout de suite. En vertu de mon mandat, je dus aller les exiger de Votre part sur ledit héritage, non encore parvenu. On pouvait s'y refuser ; on ne le fit pas. Enfin vous eûtes besoin d'emprunter 1.000 fr. Quoique cet effet fût revêtu de la signature de M. Louis 30 [autre fils encore de M. de Maslatrie] et de la vôtre, on me répondit (car j'ai poussé ma complaisance pour vous jusqu'à être votre COURTIER) : — Une de ces deux signatures n'est pas connue, et l'autre est trop usée. Nous prêterons si vous y joignez la Vôtre. Il me fallut contresigner 1.060 fr. pour vous. L'échéance est arrivée en 1842, et vous avez fait tout votre possible pour que cette somme restât à ma charge, en arguant une compensation illégitime de toutes les manières. » 31
« M. Louis », sive Louis de Maslatrie (Castelnaudary, 1815-1897, Paris), s.d.
D"après Pierre Facon, dans Le coin des entrepreneurs. La compensation entre les créances et les dettes, le droit des entreprises définit la compensation entre les créances et les dettes comme suit :
« La compensation d'une créance avec une dette consiste, pour une entreprise à se payer une créance que lui doit un débiteur sur une dette qu'elle doit elle-même à ce dernier (qui est ici dans la position du créancier). La créance détenue par l’entreprise est ainsi soldée totalement ou partiellement par l’annulation totale ou partielle de la dette de l’entreprise. Lorsque la créance et la dette ne sont pas de même montant, la compensation intervient à hauteur du plus petit des deux montants.
La compensation des créances et dettes peut intervenir : en application du mécanisme de la compensation légale, qui s’applique de plein droit ; par accord entre les parties, il s’agit de la compensation dite conventionnelle ; ou en cas de demande de compensation auprès du juge dans le cadre d’un litige entre un créancier et son débiteur.
La compensation d’une créance avec une dette, ou de deux créances lorsque l’on se place chez les deux parties, s’opère de plein droit lorsque les conditions suivantes sont réunies :
1° Les créances sont réciproques, c’est-à-dire que chaque partie est à la fois créancière et débitrice de l’autre partie. 2° Les créances sont fongibles, c’est-à-dire qu’elles doivent consister en des choses de la même espèce. 3° Les créances sont certaines, liquides et exigibles. 4° L’opération ne doit pas être visée par une mesure d’interdiction de compensation.
La compensation d'une créance avec une dette peut s'opérer aussi de façon conventionnelle. Si deux parties n’entrent pas pas dans le champ d’application de la compensation légale, elles ont la possibilité de convenir ensemble une compensation entre leurs créances (ou dettes) réciproques. Le recours à la compensation conventionnelle permet d’élargir le champ d’application du mécanisme. Il sera par exemple possible d’effectuer une compensation sans que les créances ne soient liquides ou exigibles.
La compensation d'une créance avec une dette peut s'opérer enfin sur le mode judiciaire. La compensation judiciaire est utilisable pour des dettes qui sont connexes et certaines mais qui ne peuvent pas faire l’objet d’une compensation légale. La compensation judiciaire produit ses effets dès lors qu’une des deux dettes devient exigible. »32
« D'abord (écoutez bien ceci) », clame Auguste de Labouisse à propos de la compensation illégitimement alléguée selon lui par M. de Maslatrie : « Quand il serait vrai que vous auriez eu le droit, en d'autres rencontres, d'opérer une compensation, vous ne l'auriez pas dans celle-ci. Ce n'est point une somme à moi ; c'est vous qui l'empruntez; je vous ai prêté ma garantie pour vous tirer d'embarras. Alors je ne vous devais rien, c'était vous qui me deviez (et cette position n'a pas changé), parce qu'un rêve qui vous est venu depuis n'est pas un titre. Je ne vous devais rien ; il n'y avait pas là moyen de compensation. Supposons à présent que je vous devais ; il n'y aurait pas encore eu droit à compensation, comme si, par exemple, les 1.060 fr. m'eussent été dus par vous ; c'est à un tiers que vous les devez ; et si, quand j'ai endossé cet effet, vous aviez songé à une compensation - (et vous n'y pensiez pas encore) —, eh bien ! à mon avis, vous auriez commis un guet-à-pens [sic].
Vous m'écriviez, étant à Toulouse, le 17 août 1841...〝 Je ne veux pas vous faire attendre ma réponse et mes remerciements pour le nouveau service que vous venez de me rendre encore.... Mais, mon cher Monsieur, cent fois merci de la confiance que je vous ai inspirée.... (il s'agit de 1.060 fr.).... Merci encore une fois de celte nouvelle marque de confiance et d'amitié. Croyez et croyez bien, que vous ne serez nullement compromis dans cet emprunt ”. « — Qu'en dit-on ? » questionne Auguste de Labouisse sombrement. 33
Or, le 28 décembre 1841, le même Jean François de Maslatrie rompt brutalement toutes affaires avec Auguste de Labouisse. Il le remplace par un autre mandataire dans le procès pour héritage qu'il poursuit encore, et il lui réclame à lui, son premier mandataire, la somme de 2.400 fr., en omettant de se souvenir des « quelques recherches », qu'il l'avait chargé de faire à la mairie, au greffe et ailleurs « pour lui découvrir des titres », « comme si j'étais un nouveau d'Hozier », ajoute Auguste de Labouisse.〝 Vous aurez la bonté de vouloir bien prendre note do tous vos débours, à cet égard, disait alors M. de Maslatrie, afin que je puisse vous en faire compte à la première occasion. 〞» 34
D'abord, Auguste de Labouisse se félicite d'être enfin remplacé dans son ingrate fonction de mandataire. Mais alors qu'il croyait pouvoir réclamer à M. de Malastrie quelque dédommagement pour services rendus, c'est M. de Maslatrie qui lui réclame la somme de 2.400 fr. en guise de dédommagement pour service non rendu. Les « débours » relatifs aux recherches portant sur la validité des titres nobiliaires de M. de Maslatrie ont été entre temps oubliés. Auguste de Labouisse refuse en conséquence haut et fort de payer les 2.400 fr. réclamés par M. de Maslatrie : « — Si en 1841, vous deviez me rembourser mes débours, DONC je ne vous devais pas les 2.400 fr, dont vous avez rêvé que j'étais devenu votre débiteur » 35. Il croit, dit-il, en avoir fini ainsi avec M. de Maslatrie.
Mais la dispute se poursuit entre M. de Maslatrie et Auguste de Labouisse, de façon publique cette fois-ci, puisque M. de Maslatrie, prenant ainsi l'initiative de violer la règle de confidentialité qui doit s'appliquer dans le traitement d'une affaire privée, publie successivement deux mémoires dans lesquels il cite, assortis de commentaires malveillants, nombre de passages de la correspondance qu'il a entretenue depuis 1832 avec Auguste de Labouisse, et accuse le même Auguste de Labouisse, institué précédemment son mandataire dans l'action qu'il a intentée auprès du Tribunal civil de Castelnaudart afin d'obtenir une partie de l'héritage de son fils Eugène, de s'être voué dans cette affaire à la seule défense des intérêts des enfants Maslatrie, et de s'être allié contre lui à son fils Anselme, faisant ainsi du fils notaire l'adversaire de son propre père, agent d'affaires, et d'Auguste de Labouisse, mandataire du père, « une marionnette dont un tiers [le fils] tenait les fils qui la font agir. » 36
Tout Castelnaudary bruit alors du grand débat qui a déclenché une grosse guerre entre deux de ses habitants les plus notables. L'affaire tourne à la « pasquinade », à la « turlupinade », ou à la « pantalonnade » 37 pour M. de Maslatrie, et au cauchemar pour Auguste de Labouisse.
Suiveur de Jérôme Bosch (vers 1450–1516), La vision de Tondale, s.d., Museo Lázaro Galdiano, Madrid.
Ce tableau est inspiré d'un texte écrit en 1149 par un certain frère Marcus, qui aurait recueilli de la bouche d'un chevalier irlandais nommé Tondalus le récit du sommeil de trois jours durant lequels ledit Tondalus aurait eu la vision de l'au-delà. En haut, au centre du tableau, on voit Tondalus qui dort, et en dessous du nez de son masque, dont coule de l'argent qui tombe dans une baignoire, se déploient les figures cauchemardesques de son enfer.
Submergé de soucis de toutes sortes, dénué de tout moyen de financer la moindre publication, et affronté à une nouvelle affaire dans laquelle Georges Pierre Labadie, son ami, imprimeur de L'Anecdotique, et lui-même, auteur d'un article publié dans ce même journal, se trouvent cités à comparaître devant le Tribunal civil par L'Abeille, l'autre journal de Castelnaudary, Auguste de Labouisse laisse dire M. de Maslatrie. Il se contente d'ébruiter en ville les détails de leur querelle et de faire savoir qu'il publiera bientôt sa Justification, qu'il annonce explosive.
À Castelnaudary, le Tribunal civil, aménagé entre 1808 et 1810.
Mais il découvre au début de l'année 1842 que M. de Maslatrie a publié à Toulouse, chez la Veuve Corne, Encore quelques mots pour une bien légitime défense... 38, soit son troisième mémoire contre lui, puis, un beau matin, qu'il a fait insérer « de force » dans le 13e numéro de L''Anecdotique, l'ultimatum qui suit. Celui-ci se trouve assorti entre parenthèses de diverses remarques d'Auguste de Labouisse :
« Si vous cédez à mes désirs (de vous payer ce que je ne vous dois pas et de supprimer votre Justification), la lettre et l'avis imprimé que j'ai l'honneur de vous envoyer en communication, ne seront pas répandus en ville : AU CONTRAIRE avant midi (avant midi est souligné par vous dans votre menace), les 150 exemplaires qui sont déjà sous bande SERONT DISTRIBUÉS et les 50 portant ausi leur adresse pour le dehors, seront remis à la poste. » 39
Auguste de Labouisse s'emploie alors à finir d"écrire la Justification qu'il mûrissait depuis 1841, et, suite à divers contre-temps qui retarde le tirage de ladite Justification, elle sort en février 1843 à Toulouse, chez Bon et Privat.
À suivre...
N. B. J'ai commandé à la Bnf la reproduction du Encore quelques mots pour une bien légitime défense... de Jean François de Maslatrie, et j'attends d'avoir reçu ce document pour continuer mon récit. Le délai annoncé est de trois semaines...
Dernière pensée de Madeleine Sophie Barrat, consignée sur son testament. Cf. Wikipedie :Madeleine-Sophie Barat. Mort.↩︎
Sources : École nationale des Chartes. Dictionnaire des imprimeurs-lithographes du XIXe siècle. Georges Pierre Labadie. Archives nationales : F18 1863.↩︎
BnF Data : Auguste de Labouisse Rochefort, Toutes ses œuvres.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Ma Justification. Petit Livre de poche, Toulouse, Bon et Privat, 1843, p. 86.↩︎
Ibidem, pp. 19-21.↩︎
Ibid., pp. 157-159.↩︎
Ibid., p. 15.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., p. 90.↩︎
Ibid., p. 15.↩︎
À propos d'Hector Chaussier, cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 1. En 1795, à Paris, fondation de la Société philotechnique.↩︎
M. de Labouïsse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Achille Désauges, 1832, p. XXI. Cf. aussi Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 8. Une figure oubliée. De 1810 à 1830.↩︎
M. de Labouïsse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Achille Désauges, 1832, p. 359.↩︎
Bulletin des lois n° 337) rendue exécutoire par jugement du tribunal de Castelnaudary des 6 mai 1831 et 6 septembre 1844. Cf. Guy de Maslatrie, Descendance de Jean François de MAS LATRIE.↩︎
Cf. AD11. 3E NOTAIRES. Sous-série 3E : Castelnaudary. Castelnaudary 1. Marie Anselme de Maslatrie.↩︎
M. de Labouïsse-Rochefort, Ma Justification. Petit Livre de poche, Toulouse, Bon et Privat, 1843, pp. 12-13.↩︎
Ibidem, p. 14.↩︎
Ibid., pp. 17-18.↩︎
Ibid., pp. 14-15.↩︎
Ibid., pp. 48-49, note.↩︎
Ibid., pp. 21-22.↩︎
V. Senès, Les questions d'Assurances de 1878 à 1881, Paris, A. Lahure, 1881.↩︎
M. de Labouïsse-Rochefort, Ma Justification. Petit Livre de poche, Toulouse, Bon et Privat, 1843, pp. 22-23.↩︎
Ibidem, pp. 23-24.↩︎
Archives nationales. Base Léonore. Jean Jacques François Eugène de Maslatrie. Légion d'honneur 23 novembre 1839.↩︎
Cf. Le Courrier français, 2 décembre 1831, « Cour d'assises d'Angers ».
À noter qu'on a le sens de l'honneur, et des mœurs belliqueuses, dans la famille de Maslatrie. Le 19 janvier 1883, le Journal du département de la Marne rapporte « qu'un officier comparaissait mardi devant le conseil de guerre de Châlons, présidé par M. le colonel Zurlinden. Cet officier, M. de Maslatrie [Jacques Marie Armand de MasLatrie (1851-1927), fils de Louis de Maslatrie, comte romain ?], sous-lieutenant au 8° chasseurs à cheval, à Verdun, était prévenu d’avoir donné un soufflet à un sieur M..., employé d'administration dans cette même ville.
Voici ce qui s’était passé. Le 5 octobre dernier, le théâtre de Verdun donnait les Rantzau. Le public était nombreux. Au moment où le rideau venait de se lever sur le second acte, M. de MasLatrie vint prendre place dans la loge des officiers ; son entrée fit d’ailleurs peu de bruit et ne troubla aucunement la représentation. Cependant, M. M..., placé aux fauteuils d’orchestre, se tourna avec affectation vers la loge des officiers en faisant entendre les épithètes de « insensés, crétins » et autres, à l’adresse des officiers du 8" chasseurs ; il semblait chercher une affaire et son regard était dirigé avec persistance vers M. de MasLatrie. À la fin de l’acte, celui-ci vint trouver au café M. M..., lui demanda un entretien particulier, et, quand ils furent seuls, le pria de dire s’il maintenait les expressions dont il s’était servi. M. M... ne voulant rien rétracter, M. de MasLatrie, lui promena le bout de son gant sur la figure et se mit à sa disposition. Mais, loin de comprendre la signification du geste de l’officier, M. M... répond par de nouvelles injures qui lui valent cette fois un soufflet retentissant. M. M..., dont les airs avantageux et la vigueur apparente pouvaient faire prévoir une meilleure attitude, se retire le nez meurtri et saignant. Est-ce là ce qu’il voulait ? on pourrait le croire, car le soir même il déposait sa plainte entre les mains du commissaire de police, et M. de MasLatrie fut assigné à la fois devant le conseil de guerre et devant le tribunal, de Verdun, auquel M. M réclame une condamnation à 2.000 francs de dommages-intérêts.
Les témoins entendus devant le conseil ont prouvé que la représentation n’avait été aucunement troublée par M. de Mas-Latrie. La présence même du général Chanteclaire dans une loge voisine de celle des officiers montre bien que ceux-ci ne pouvaient se livrer à des conversations bruyantes. Le commissaire de police, qui était dans la salle, ne se douta de rien jusqu’au moment où il reçut la plainte de M. M..., ce qui, par une contradiction bizarre, n’empêcha pas ce fonctionnaire de faire contre M. de MasLatrie un rappor fulminant et tout à fait en contradiction avec sa déposition à l’audience. Malgré le coup reçu par lui, M. M .. reprit sa place au théâtre ; il n’en évalue pas moins à un prix vraiment exorbitant les quelques gouttes de sang qu’il a versées : il demande, nous l’avons dit, 2,000 fr. de dommages-intérêts.
Nous serions tenté de dire que M. MasLatrie a eu deux défenseurs : L’organe du ministère public, M. Lesbre, n’a pas trouvé dans les faits de la cause de quoi motiver une demande de condamnation. L’avocat de M. de MasLatrie, M. de Nisséville, du barreau de Nancy, a fait remarquer la contradiction fâcheuse qu’il y avait entre l’attitude provocante de M. M... au théâtre et ses piteuses conclusions. Il semblerait, a-t-il dit, qu’il voulût faire marché de son honneur. M. de Maslatrie a été acquitté. Nous verrons si M. M... sera plus heureux à Verdun et s’il obtiendra les 2,000 fr., prix du soufflet qu’il paraît avoir recherché avec tant d’empressement. Ce serait pour lui un moyen de se faire de jolis revenus. M. de MasLatrie a reçu de chaudes félicitations de la part des personnes présentes et des officiers de la garnison de Châlons, qui étaient nombreux à l’audience. » In Journal du département de la Marne, 19 janvier 1883.↩︎Paul Tirand, Castelnaudary et le Lauragais audois, Toulouse, Eché, et Éditions Universitaires du Sud, 1988, p. 94.↩︎
Archives nationales. Base Léonore. Jean Jacques François Eugène de Maslatrie. Légion d'honneur 23 novembre 1839, feuillet 8.↩︎
Claire Justine de Claussade (1782-1857), fille de « noble Jean Baptiste de Claussade, habitant de Castelnaudary », fils lui-même de « noble Pierre de Claussade, habitant de Castelnaudary », et de Marguerite de Puybusque, fille elle-même de messire André de Puybusque, seigneur de Veilles, et de Marguerite de Gaston.↩︎
Louis de Maslatrie (Castelnaudary, 1815-1897, Paris), ancien élève de l'École des chartes, archiviste paléographe en 1839, auteur d'une Histoire de l'île de Chypre sous le règne des princes de la maison de Lusignan, membre fondateur de l'Œuvre des Écoles d'Orient, nommé comte romain à titre héréditaire par un bref pontifical de Pie IX du 17 août 1875, remplaçant de JacquescJoseph Champollion au poste de professeur de diplomatique à l’École des chartes de 1848 à 1885, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1885, ainsi que du Comité des travaux historiques et scientifiques et de la Société de l’histoire de France, nommé Officier de la Légion d'honneur en 1869, Officier de l'ordre des Saints-Maurice-et-Lazare, Officier de l'Ordre de Saint-Grégoire-le-Grand.↩︎
M. de Labouïsse-Rochefort, Ma Justification. Petit Livre de poche, Toulouse, Bon et Privat, 1843, pp. 24-25.↩︎
Pierre Facon, in Le coin des entrepreneurs. La compensation entre les créances et les dettes.↩︎
M. de Labouïsse-Rochefort, Ma Justification. Petit Livre de poche, Toulouse, Bon et Privat, 1843, pp. Ibidem. ↩︎
Ibid, p. 36.↩︎
Ibid., pp. 63 et 64.↩︎
Ibid., p. 34.↩︎
« Pasquinade », pp. 147-172 passim ; « turlupinade », p. 167 ; « pantalonnade », p. 147 et 168.↩︎
Jean François de Mas Latrie (1782-1858), Encore quelques mots pour une bien légitime défense... , signé au faux-titre : « de Mas Latrie, père », Toulouse, Impr. de Vve Corne, 1843.
Née Anne Jeanne Navarre, la Veuve Corne est la fille de feu Antoine Navarre, imprimeur, et de Louise Desclassan, fille elle-même de Dominique Desclassan, imprimeur. Anne Jeanne Navarre épouse le 8 mai 1822 à Toulouse Joseph Marie Corne, alors avocat, fils d'un notaire royal, né à Gondrin, Gers, le 14 avril 1788, mort le 5 novembre 1839 à l'Isle-en-Dodon. Le 10 mai 1822, Louise Desclassan, mère d'Anne Jeanne Navarre, se démet de son brevet d'imprimeur en lettres en faveur de Joseph Marie Corne. Celui-ci travaille pendant six ans dans L'entreprise Desclassan et Navarre, la plus ancienne de Toulouse ; puis il travaille sous son propre nom. Son imprimerie a été active du 2 décembre 1830 au 14 janvier 1840. C'est Joseph Marie Corne qui publie en 1834 l'Hommage au congrès méridional assemblé à Toulouse le 15 mai 1834. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 10). Après 1840, la Veuve Corne poursuit l'activité de son mari. Cf. Archives Nationales F18 1922.↩︎M. de Labouïsse-Rochefort, Ma Justification. Petit Livre de poche, Toulouse, Bon et Privat, 1843, p. 162.↩︎























