Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 10)
« Babylone était l'exécration des peuples ; elle fut maudite et perdue. »
Le 31 décembre 1833, François Guizot, alors ministre de l'Instruction publique, soumet au roi Louis-Philippe un rapport « proposant la création d’un service de recherches et de publication de documents inédits » : « Au Gouvernement seul il appartient, selon moi, de pouvoir accomplir le grand travail d’une publication générale de tous les matériaux importants et encore inédits sur l’histoire de notre patrie (...) C’est là une œuvre toute libérale, et digne de la bienveillance de Votre Majesté pour la propagation de l’instruction publique et la diffusion des lumières (...) L’histoire des villes, des provinces, des faits et des usages locaux, sera éclaircie par les bibliothèques et les archives départementales ; l’histoire générale des idées, des usages, des mœurs et des rites, par les manuscrits des grandes bibliothèques de Paris, par les Archives du royaume... »
George Peter Alexander Healy (1813–1894), Portrait de François Guizot, 1841, Smithsonian American Art Museum, Washington, USA.
Le 15 mai 1834, dans le cadre de la politique culturelle initiée à Paris par le ministère de l'Instruction publique et relayée par l'Institut de France, Toulouse accueille la première Assemblée du Congrès méridional, ou Congrès scientifique méridional. Au terme de cette Assemblée, la Section d'Histoire et d'Archéologie formule solennellement les vœux suivants :
- Que chaque département envoie, à ses frais, un élève à l'École des Chartes de Paris, à la charge par l'élève de revenir, ses études terminées, se fixer dans son département au moins pendant dix années.
- Que les bibliothèques publiques se refusent à l'échange des manuscrits et des ouvrages spéciaux, concernant l'histoire locale.
- Qu'il soit imprimé et publié, aux frais du gouvernement, un catalogue méthodique et fidèle de ces livres et manuscrits, afin que leur existence soit facilement connue des savants.
- Qu'il soit formé dans chaque département une Société spéciale, chargée de correspondre avec la Société instituée à Paris pour la publication des monuments de l'Histoire de France.
- Que l'on s'occupe activement de recherches sur la langue et la littérature romane.
- Enfin le Congrès propose la solution de la question suivante : « Quel est le système de composition historique qui répond le mieux aux besoins de notre époque ? ... »
Hommage au congrès méridional assemblé à Toulouse le 15 mai 1834, « Des divers modes d'écriture, égyptienne, grecque et latine », Paris, J.-M. Corne, 1834.
Le 18 juillet 1834, François Guizot institue un Comité « chargé de diriger les recherches et la publication de documents inédits. »
Le 23 juillet 1834, François Guizot adresse ux Membres des Sociétés savantes une circulaire dite « d'encouragement et de publicité », dans laquelle il les presse de remédier à « l’inertie des sociétés elles-mêmes » et à « l’indifférence du public ». Afin de les y aider, il propose « d’instituer, entre ces sociétés et le Ministère de l’instruction publique, des relations fréquentes et régulières ». Il ajoute cette précision bienveillante : « Il ne s’agit ici, Messieurs, d’aucune centralisation d’affaires et de pouvoir. Je n’ai nul dessein de porter atteinte à la liberté, à l’individualité des Sociétés savantes, ni de leur imposer quelque organisation générale ou quelque idée dominante. Il s’agit uniquement de leur transmettre, d’un centre commun, les moyens de travail et de succès qui ne sauraient leur venir d’ailleurs, et de recueillir, à ce même centre, les fruits de leur activité, pour les répandre dans une sphère étendue. » 1
Rien n'indique dans la presse du temps qu'Auguste de Labouisse ait été présent à la première séance du Congrès méridional assemblé à Toulouse le 15 mai 1834, ni aux autres séances. Les années qui suivent le décès d'Éléonore, son épouse bien-aimée, sont pour lui celles d'une crise profonde. Il n'écrit plus, ou si peu, et ne publie en tout cas plus rien d'important. À une exception près toutefois, et une exception de taille, puisqu'il fait paraître en 1837, chez Groc, à Castelnaudary, un texte pamphlétaire intitulé Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris 2. Il s'agit là du tiré à part d'un article publié d'abord dans un journal dont le titre n'est pas mentionné, mais qui pourrait être Feuille d'annonces, affiches et avis divers de la ville de Castelnaudary 3, journal intermittent dont le même Auguste de Labouisse est le seul rédacteur. Mon Manifeste, dans l'édition Groc, se trouve suivi d'une lettre adressée à l'auteur par Magloire Nayral, puis d'une réponse de l'auteur à cette lettre-même.
L'exergue de ce Manifeste est emprunté à Théodore César Muret (1808-1866), auteur dramatique, poète, essayiste et historien, qui sera poursuivi en 1842 et 1845 pour son engagement légitimiste. L'exergue en question témoigne de la rancœur qu'Auguste de Labouisse a conservée à l'endroit de Paris, la Babylone moderne, depuis qu'il a échoué à s'y faire une place dans le monde des Lettres et dans celui de la haute administration. Il s'y est pourtant essayé une première fois en 1804-1805, puis une seconde fois en 1809-1810, mais en vain chaque fois, vérifiant ainsi, dans ce qu'il a de tranchant, le constat de Jean Jacques Rousseau en 1762 :
« Si vous avez une étincelle de génie allez passer une année à Paris. Bientôt vous serez tout ce que vous pouvez être ou vous ne serez jamais rien. » 4
Dès novembre 1804, Auguste de Labouisse disait sa désillusion de Paris à l'un de ses correspondants de province :
« Mon cher ami, tu ne connais point Paris, si tu crois qu'on peut y faire ce qu'on veut. Il est bien vrai que les absents ont tort ; ce proverbe est ici sans exception. Mais les présents ne trouvent que de la fange, de la boue et des pierres. Ce n'est pas une allégorie, c'est une vérité. » 5
En 1836, c'est sans doute en raison du climat délétère dans lequel s'exerce depuis 1830 le règne de Louis-Philippe que Théodore Muret et Auguste de Labouisse à sa suite parlent à propos de Paris d'une Babylone qui fait l'exécration des peuples, puis d'une Babylone perdue.
Gustave Doré (1832-1883), Vision de la ruine de Babylone dans la Bible illustrée, Tours, Mame et fils, 1868.
Prise et incendie du corps de garde de la Gendarmerie à Paris, place de la Bourse, le mardi 27 juillet 1830, au soir. Musée Carnavalet.
Louis Alexandre Péron (1776–1855), Transport de nuit, au Gros-Caillou, des cadavres non reconnus à la morgue, après les journées de juillet 1830, quai du Marché-Neuf, Musée Carnavalet.
Le 9 mai 1831, lors d'un banquet républicain, le jeune mathématicien Évariste Galois brandit un verre et un grand couteau et porte le toast suivant : « À Louis-Philippe, s’il trahit ! » Déféré devant la Cour d'assises le 15 juin, il revendique d'avoir voulu provoquer l'action annoncée par son geste, mais il se trouve acquitté par le jury populaire, au motif qu'il a tenu ce propos régicide dans le cadre d'un rassemblement privé.
Le 4 janvier 1832, la police évente à Paris un complot mené, dit-on alors, par les républicains de la Société des Amis du peuple 6 et visant à incendier les tours de Notre Dame. On arrête Claude Considère, qui, libéré après cinq ans de prison, restera un agitateur professionnel. Ce complot a été mené par les légitimistes, et non par les républicains, disent les historiens actuels, et il aurait été instrumentalisé par le régime.
Le 1er février 1832, la police évente bis repetita la conspiration de la rue des Prouvaires. Les conjurés, légitimistes, prévoyaient de s'emparer de la personne du roi, de la famille royale et des ministres au sortir d'un bal donné aux Tuileries, peut-être même de les tuer, et de proclamer l'avénement d'Henri V 7. Réfugiés en Suisse, Le comte Raoul de La Sayette et le chevalier de Romans, principaux fauteurs du complot, sont condamnés au bannissement.
En juin 1832, après le décès du président du Conseil, Casimir Périer, mort du choléra le 16 mai 1832 8, 39 députés de l'opposition publient un Compte rendu à l'intention de leurs électeurs, manifeste dans lequel ils accusent la monarchie de Louis-Philippe de n'avoir pas tenu ses promesses, d'avoir favorisé l'extension du choléra, violé les libertés, excité l'agitation, entretenu le désordre et ruiné la réputation de la France en refusant de soutenir les peuples opprimés, dont la Pologne. Galvanisés le 2 juin pat les obséques d'Évariste Galois, tué lors d'un duel, puis le 5 juin par les obsèques du général Lamarque, mort du choléra, les Parisiens se soulèvent à l'appel des émissaires républicains, une partie de la garde nationale fraternise avec les insurgés, partout des combats s'engagent. Au matin du 6 juin, l'armée repousse les insurgés à l'intérieur du quartier Saint-Merri, puis donne l'assaut. L'on compte alors 18 tués et 104 blessés pour la garde nationale, 32 morts et 170 blessés pour les troupes de ligne et 20 morts et 52 blessés pour la garde municipale ; et du côté des insurgés, 80 morts, 200 blessés, et 1500 prisonniers. Pendant ce temps, le roi passe les troupes en revue sur les Champs-Élysées et la place de la Concorde, aux cris de « Vive le roi ! À bas les républicains ! À bas les carlistes 9 ! » Il ordonne ensuite l'état de siège, afin de rendre possible la traduction des prisonniers devant le Conseil de guerre. Le 18 juin, au motif de la violation de la Charte de 1830, la Cour de cassation renvoie le premier condamné à mort devant le tribunal de droit commun. Là, les jurys populaires prononcent 82 condamnations, dont 7 condamnations à mort, commuées par le roi en déportations.
Auguste Hyacinthe Debay (1804-1865), Louis-Philippe recontrant un garde mourant, le 6 juin 1832, 1835, Musée du Louvre.
Le 19 novembre 1832, Louis-Philippe, qui se rend au Palais-Bourbon, est visé par un coup de feu sur le Pont-Royal. On arrête Louis Bergeron, alors étudiant en droit, chef de section de la Société des droits de l'Homme 10. Celui-ci transforme son procès en tribune républicaine : « Je le dis hautement, je suis républicain ; j’ai la conviction que la monarchie est impuissante à faire le bonheur du peuple… » Il est acquitté en 1833 faute de preuves.
Le 14 avril 1834, alors qu'à l'appel de la Société des droits de l'homme, des barricades ont été dressées à Paris dans les quartiers Saint-Merry et Sainte-Avoye, les hommes du général Bugeaud procèdent à un massacre dans l'immeuble n° 12 de la rue Transnonain. « Douze cadavres gisent affreusement mutilés ; quatre personnes sont dangereusement blessées : femmes, enfants, vieillards, n'ont pas trouvé grâce. » 11
Honoré Daumier, Rue Transnonain, le 15 avril 1834. Caricature interdite par le gouvernement de Louis-Philippe.
Le 28 juillet 1835, Giuseppe Fieschi, ancien soldat de Napoléon Ier et ancien indicateur de la police de Louis-Philippe, tente de tuer le roi en faisant exploser sur son passage une machine infernale, alors qu'à l'occasion de l'anniversaire de la Révolution de Juillet, celui-ci passe en revue la garde nationale sur le boulevard du Temple. Louis-Philippe est indemne, mais l'attentat fait dix-huit morts et quarante blessés. Fieschi est guillotiné en 1836. L'Assemblée vote des lois répressives contre les républicains.
Attentat de Fieschi, boulevard du Temple, 28 juillet 1835 ; tableau peint en 1836, attribué à François Gabriel Guillaume Lépaulle (1804-1886), Musée Carnavalet.
En 1836, la ville de Paris fait élever au cimetière du Père-Lachaise une stèle à la mémoire des victimes militaires ayant participé aux répressions des insurrections parisiennes du 5 et 6 juin 1832 et du 13 et 14 avril 1834, ainsi qu'à la mémoire des victimes civiles de l'attentat de Fieschi.
Le 25 juin 1836, alors qu'au sortir du palais des Tuileries il se rend au château de Neuilly avec sa femme et sa sœur, Louis-Philippe est visé par un coup de feu près du pont du Carrousel. On arrête Louis Alibaud, militant républicain de vingt-six ans, ancien sous-officier révolté contre la répression qui a suivi les journées de juin 1832. Il est guillotiné le 11 juillet 1836.
Arrestation de Louis Alibaud après sa tentative d'assassinat sur Louis-Philippe 1er, roi des Français, le 25 juin 1836, gravure non datée.
Le 27 décembre 1836, Louis-Philippe, qui se rend au Palais-Bourbon, est visé par un coup de feu. On arrête Pierre François Meunier, ouvrier sellier de vingt-deux ans. Condamné à mort le 25 avril 1837, celui-ci sera gracié par Louis-Philippe à fin de propagande, et relégué aux États-Unis. 12
Le 19 janvier 1837, alors qu'à l'Assemblée on donne lecture d'un rapport portant sur une pétition qui réclame une amnistie générale pour les condamnés politiques, la police découvre chez un ouvrier serrurier mécanicien nommé Champion une machine infernale semblable à celle de Fieschi. Arrêté, Champion avoue qu'il projetait d'assassiner Louis-Philippe. On le retrouve étranglé dans sa cellule.
En décembre 1837, Laure Grouvelle, ancienne amie de Louis Alibaud, et Louis Huber dit, Aloysius Huber, ouvrier corroyeur déjà condamné pour un attentat raté contre le roi et amnistié en mai 1837 avec les autres condamnés politiques, projettent d'attenter à nouveau à la vie du roi en faisant exploser une machine infernale lors de l'arrivée de celui-ci à l'ouverture de la session parlementaire du 18 décembre. Louis Huber est condamné en 1838 à la déportation, et Laure Grouvelle, à cinq ans de prison.
Entre 1838 et 1848, Louis-Philippe fera l'objet de trois autres tentatives d'attentat encore... Distribué sous le manteau, le Moniteur républicain appelle de ses vœux « un régicide, un tyrannicide », qui réussisse...
Ce Paris empoisonné par des violences de tous bords, gros d'un ferment révolutionnaire qui menace la France, croit-il, d'un nouveau désastre, Auguste de Labouisse déclare en 1836 le « craindre jusque dans ses présents ». Il se pose là en défenseur du « bonheur des provinces » contre les fureurs de la capitale, et plus spécialement en homme de lettres, président de la Société philotechnique de Castelnaudary, soucieux à ce titre du « progrès des arts » bien plutôt que de la marche parisienne des révolutions. Citant une fois encore Théodore Muret, il s'érige en porte-parole des écrivains languedociens, pour qui « il est utile d'apprendre, particulièrement aux lecteurs de Province, comment Paris, du haut de sa puissance centralisatrice, leur expédie des gloires toutes faites, comme il leur expédie des révolutions » 13. Non plus que des révolutions, la Province n'a, d'après Auguste de Labouisse, nul besoin qu'on lui expédie des gloires littéraires faites à Paris, puisqu'elle a déjà ses propres écrivains dont elle entend faire la gloire elle-même.
En 1771 déjà, dans ses Lettres aux Gascons sur leurs bonnes qualités, leurs défauts, leurs ridicules, leurs plaisirs, comparés avec ceux de la capitale, Gabriel Mailhol (1725-1791), écrivain né à Carcassonne, marié à Saint-Papoul (Aude), se plaignait du défaut de considération et de soutien dont il avait souffert durant la période où il avait tenté de se faire un nom à Paris : « Comment voudrait-on qu’un Gascon pût percer à Paris dans ce qu’on appelle la bonne compagnie ? » 14 Et, après une décennie couronnée d'une suite d'insuccès, dans Le Philosophe nègre et les secrets des Grecs, il brochait par le truchement de ce « philosophe nègre » qu'il se sentait lui-même devenu, cette espèce d'autoportrait amer :
« Vous voyez en moi cet homme qui fut poète de société, prosateur éphémère, prête-nom dramatique, auteur sifflé, citoyen désespéré, héritier riche, amant prodigue, chef de maison ruiné, portier reçu à condition, et pour tout dire en un mot, le pauvre Diable. » 15
Auguste de Labouisse avait connaissance du cas de Gabriel Mailhol. D'un pas superstitieusement pressé dirait-on, il évoque en avril 1805, dans le volume V de ses Mémoires, « un pauvre diable d'auteur que sa stérile abondance exposa souvent à la malignité des critiques » ; et il ajoute alors que « comme M. Gabriel Mailhol appartient à une province qui m'est chère », il se propose de « placer ici des renseignemens positifs sur lui, sur sa famille et sur deux de ses cousins qui ont écrit aussi. Leur réputation ne fut pas, il est vrai, très éclatante ; mais peut-être sont-ils tombés dans une trop grande obscurité, puisqu'ils sont oubliés dans la plupart des biographies où l'on recueille tout » 16. Mais ces « renseignements positifs » sur Gabriel Mailhol et les siens, Auguste de Labouisse a manqué ensuite de place, dit-il, pour les ajouter à ses Mémoires. Hasard objectif de l'édition, ou crainte qu'on ne puisse trop facilement rapprocher son propre cas de celui d'autres perdants... ?
Dans son Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Auguste de Labouisse éclaire d'un jour cru les raisons qui ont nourri l'amertume de Gabriel Mailhol à l'endroit de Paris, capitale des Lettres, et qui continuent de nourrir en 1836 la sienne propre.
« PARIS nous expédie des réputations toutes faites, et quand on a le courage de les peser, de les juger, ces réputations usurpées, sur quoi sont-elles fondées et quelle en est la valeur ? Sait-on comment elles s'acquièrent ? Sait-on qu'elles sont le fruit de l'intrigue, du valetage ou de la camaraderie ? Sait-on ce que sont messieurs les journalistes ? Sait-on que ces grands seigneurs, ces Satrapes, ces Proconsuls littéraires (quand ils consentent à les accueillir) reçoivent les malheureux postulants avec une hauteur, une fierté révoltante ? Qu'ils promettent quelquefois des annonces qu'ils ne publient jamais ? Que pour en avoir réellement il faut les payer ? que ces fiscales annonces coûtent une soixantaine de francs par journal en vogue ; car tout est vénal jusqu'aux journaux ? Qu'il faut aussi payer les articles bienveillants qu'ils vous accordent ? De sorte que pour avoir un peu de la gloire, il faut commencer par se ruiner complètement.
Voilà la bienveillance, voilà la générosité, voilà l'hospitalité de ce Paris tant prôné, de ce Paris qui a écrit effrontément sur sa bannière : Hors de Paris, point de salut ; de ce Paris qui absorbe toutes nos célébrités, et qui ne serait rien qu'un amas de masures littéraires, comme l'ancienne Lutèce, si les Provinces ne l'alimentaient pas continuellement par l'émigration de tous nos grands hommes, qui se déportent d'eux-mêmes dans la capitale aux prestiges, dans la capitale aux fascinations, dans la capitale aux déceptions et aux mensonges. »
Benjamin Roubaud, dit Benjamin (1811-1847), Portrait charge du critique littéraire parisien (Paul Émile Daurand-Forgues), publié en 1843 dans le Charivari, Musée Carnavalet.
Au bas du portrait : « De sa plume de feu, Old Nick en souriant / Égorge sans pitié les auteurs qu'il critique, / et si l'un de ses morts a parfois l'air vivant / C'est qu'il est embaumé dans de l'esprit attique. »
« Voilà pourquoi un cri, un grand cri est parti des Provinces : Décentralisation ! Ce cri est-il juste ? Sans vouloir faire de la politique, qu'on nous permette, par occasion, d'en dire notre sentiment sous le rapport historique. Je le dis sans hésiter : la centralisation est une chose arbitraire, perfide et coupable ; tandis que la décentralisation est une chose utile, nécessaire, indispensable au progrès des arts et au bonheur des Provinces. Pour le prouver, jetons les yeux sur sa criminelle origine. » 17
« Les prétentions de Paris remontent assez haut ». Après avoir dénoncé les avanies réservées par la « ville félonne » à Clovis, Henri III, Henri IV, puis, après la Fronde, « la coupable extension reçue par le système de la centralisation au profit de Paris et de la tyrannie Ministérielle », puis « le bonnet rouge placé sur le front vénéré de Louis XVI », Auguste de Labouisse accuse la Révolution d'avoir « frappé, renversé tout ce qui formait la nationalité des Provinces » 18. On notera au passage qu'il omet de signaler qu'entre 1789 et 1792, la Révolution a connu sous l'influence de l'idéologie girondine une tentative de décentralisation administrative, même si la centralisation l'a ensuite emporté, sous l'influence de l'idéologie jacobine.
« Autrefois nous avions des États fortement coordonnés à l'administration, qui veillaient à tout, qui donnaient l'impulsion à tout, et qui s'empressaient de tout encourager et de tout protéger. Mais dès que la Révolution commença, leur indépendance disparut ; la centralisation fut consommée. L'Assemblée constituante s'empara de tous les pouvoirs, de tous les privilèges, de toutes les prérogatives. Il en résulta, que l'esprit du progrès, que l'émulation furent anéantis dans les Provinces, et pour les héritiers de tous ces coupables envahissements, qu'il y eut constamment centralisation sous la Convention, sous la Terreur, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empire et même sous la Restauration !
La Restauration ne sut pas sentir que cette centralisation ne pouvait pas seule faire sa force, et que, dans un besoin urgent, elle ne vaudrait pas les ressources que l'affection et la reconnaissance auraient pu lui donner. Ce fut une faute, une très grande faute ! ... Mais elle l'a trop expiée pour que je m'appesantisse complaisamment sur ce trop juste reproche. » 19
Assemblée Générale des États de Languedoc en 1761, Hôtel de ville de Montpellier.
D'évidence Auguste de Labouisse idéalise là quelque peu le rôle d'encouragement et de protection qu'ont pu jouer les États provinciaux avant la Révolution. Ceux-ci n'étaient pour partie qu'une chambre d'enregistrement des directives établies par l'administration royale en matière de fiscalité. Mais il est vrai aussi que les États du Languedoc ont contribué à la dynamisation économique de la province en finançant la construction du canal du Midi, du port de Sète, de routes et de ponts, ainsi que l'aménagement de la ville de Montpellier, siège de la Cour des Aides.
D'évidence, Auguste de Labouisse idéalise aussi « l'affection et la reconnaissance » qu'un bon peuple aurait pu, d'après lui, donner à la Restauration en cas de besoin, et que ce même bon peuple ne lui a pas données, puisque la haine des rois a continué à couver, puis à rougeoyer et flamber épisodiquement au cours des années 1830, années durant lesquelles Auguste de Labouisse parle encore desdites « affection et reconnaissance » comme si elles eussent pu survivre au naufrage du bon vieux temps.
Auguste de Labouisse précise ensuite ce qu'il entend lorsqu'il prône derechef la décentralisation.
« En prêchant la décentralisation, telle que je la conçois, qu'on n'aille pas mal interpréter mon intention, et croire que je veuille ni licence, ní désordre, ni anarchie. Ce que nous voulons tous, c'est la décentralisation administrative, qu'il ne faut pas confondre avec l'administration gouvernementale. Le gouvernement doit avoir un centre, non pas d'habitation, mais de personne ; sans quoi il ne serait plus le gouvernement, sans quoi il n'y aurait plus de gouvernement...
Mais il faut que sous le patronage tout paternel (et il doit l'être) de la Monarchie, les Provinces jouissent de la plus grande indépendance, pour leurs développements intellectuels, comme pour leurs intérêts locaux. Attendre d'un commis placé à Paris, la permission d'étayer un édifice public, qui menace de s'écrouler à 200 lieues de la capitale, n'est-ce pas une des plus grandes absurdités que la Révolution ait pu établir ? » 20 De la question que pose ici Auguste de Labouisse, nul ne contestera l'actualité aujourd'hui encore.
Après avoir évoqué les dérives possibles de la centralisation, avec « ses pots de vin, ses prières et ses déceptions », Auguste de Labouisse annonce qu'une « foule de souscripteurs » aspirant à la décentralisation lui ont écrit « qu'ils voudraient que les journaux de Province, faits en Province, ne s'occupassent pas du tout de Paris ; que Paris (pour me servir des expressions d'un de nos plus spirituels correspondants) que Paris, cet Anthropophage littéraire, disparût POUR NOUS de la carte ; et qu'on ne s'occupât pas davantage de Paris, que si Paris n'existait plus ; sans cette détermination il n'y aura jamais de décentralisation intellectuelle. » 21
Auguste de Labouisse juge absolument nécessaire et parfaitement légitime la radicalité d'un tel requisit, et il promet de faire en sorte que celui-ci puisse être satisfait.
« — Nous adhérons avec plaisir à ces vœux exprimés avec tant d'esprit et de franchise, et désormais nous nous y conformerons complètement. Mais nous devons prévenir nos lecteurs, que cette livraison et la prochaine (qui sont encore en retard) étaient prêtes, lorsque nous avons reçu cette généreuse manifestation. Ainsi on y retrouvera encore la faute qu'on nous reproche. Nous l'avons commise, parce que nous avons cru que la Province, à son tour, était appelée à juger Paris qui, si souvent, l'avait jugée et mal jugée. Nous avions cru, et nous le croyons encore, qu'on pouvait, dans l'occasion, lui rendre sarcasme pour sarcasme, ironie pour ironie, nous ne disons pas injustice pour injustice ; car toujours nous voulons être justes, francs et impartiaux. »
Honoré Daumier, Caricature de François Guizot, buste en terre crue, circa 1835 dans la série « Célébrités du Juste Milieu », Musée d'Orsay, Paris. Photographie Sailko.
« Pour conclure ce Manifeste, nous répondons aux demandes de nos souscripteurs, que désormais notre œuvre sera essentiellement décentralisatrice et provinciale ; nous nous occuperons de nos monuments, de nos productions, de nos grands hommes.
Une association s'est formée, qui doit consacrer tous ses travaux à la réalisation de ce grand projet. Déjà plusieurs de ses ouvrages sont terminés et prêts à paraître. Le vœu général est que Paris ne soit plus qu'une ville comme une autre ; qu'elle ne vienne plus nous imposer ses lois et ses caprices ; et que nos droits ne soient plus sacrifiés à ses priviléges et à ses fantaisies ; eh bien, nous sommes charmés de trouver l'occasion de le proclamer : ce vœu de régénération provinciale a été le désir le plus ardent de notre vie.
Quant à ce qui concerne notre Bibliothèque Méridionale, pour donner tout de suite une preuve à nos lecteurs de nos intentions, nous avons délibéré d'accorder, chaque mois, une médaille d'argent à la meilleure histoire abrégée de l'une des petites villes, châteaux ou monastères de toutes nos Provinces du midi ». — C'est là au demeurant le style d'histoire abrégée qu'Auguste de Labouisse s'est plu à cultiver par avance dans son Voyage à Rennes-les-Bains. « Un comité jugera les ouvrages qui seront envoyés, et celui qui aura remporté le prix sera inséré dans nos livraisons, ainsi que ceux qui auront mérité des mentions honorables ; ce qu'une note indiquera. L'on a donc jusqu'au 30 juillet pour faire parvenir dans nos bureaux, franco, les premiers manuscrits, du genre de ceux que nous réclamons.
Et à dater de la première livraison de la grande association, qui paraîtra en juillet, il ne sera plus question, dans l'Album ou revue littéraire, que des ouvrages publiés en province. » 22
Surprise ! déception ! En note, au bas des lignes précédentes, Auguste de Labouisse signale, sans en dire davantage, que le projet annoncé ci-dessus, « est comme non avenu ; en nous retirant nous emportons cette patriotique idée ; elle ne convient plus à ceux qui rédigent à présent la Bibliothèque. »
L'idée de créer une Bibliothèque méridionale libre de toute attache avec l'instituion culturelle parisienne était audacieuse. Auguste de Labouisse, qui parle ici à la première personne du pluriel mais qui rédige seul la Feuille d'annonces, affiches et avis divers de la ville de Castelnaudary dans laquelle il publie d'abord son Manifeste, sur la décentralisation culturelle..., n'indique pas les noms de ceux qui auraient pu le suivre dans son projet. S'agissait-il des membres de la Société philotechnique de Castelnaudary ? ou des nombreux souscripteurs de son Voyage à Rennes-les-Bains 23 ? Auguste de Labouisse s'est-il fâché avec ceux qui jusqu'alors le suivaient et qui ont pu s'effaroucher de la radicalité de son propos décentralisationniste ? Certains de ceux qui ne l'ont pas suivi, ont-ils fait sécession afin de se trouver libres de « rédiger à présent une Bibliothèque selon des vues qui leur étaient propres » ? Auguste de Labouisse constate en tout cas que ses vues à lui ne « convenaient plus » à ses éventuels partenaires. Et quid d'un éditeur qui eût accepté de publier une Bibliothèque méridionale conforme aux vœux particuliers du seul Auguste de Labouisse ?
La lettre que lui adresse Magloire Nayral et qui se trouve reproduite après son propre Manifeste, éclaire au moins en partie les raisons pour lesquelles Auguste de Labouisse renonce à son projet de création d'une Bibliothèque méridionale.
Magloire Nayral (1789-1857), ami du couple Labouisse, juriste et homme de lettres né et mort à Castres, auteur, entre autres, d'un vaste opus castrais — 4 volumes – intitulé Biographie et chroniques castraises ou Biographie castraise ou Tableau historique, analytique et critique des personnages qui se sont rendus célèbres à Castres ou dans ses environs, par leurs écrits, leurs talents, leurs exploits, des fondations utiles, leurs vertus ou leurs crimes ; suivie de chroniques et antiquités castraises (1833-1837), est également l'auteur d'une Notice biographique et littéraire sur Mme Éléonore de Labouïsse-Rochefort, publiée en 1834 après le décès ce cette dernière.
Vue de Castres circa 1900.
Castres, Palais de Justice, circa 1900.
Magloire Nayral, Biographies tarnaises, volume 1, Castres, Vidal Aîné, 1833.
Le 20 juin 1836, le même Magloire Nayral adresse à M. de Labouisse-Rochefort, une lettre, qui pour être d'un ami, n'en demeure pas moins critique, et en l'occurrence sévère. Il prend le temps d'exposer dans cette lettre les raisons pour lesquelles il se refuse à suivre Auguste de Labouisse dans sa croisade contre l'hégémonisme littéraire et artistique de Paris, et plus encore peut-être dans son engagement en faveur de l'Émancipation de la Province. Citée infra in extenso, on verra combien la question que pose Magloire Nayral à Auguste de Labouisse, reste aujourd'hui encore d'une actualité frappante.
« MONSIEUR,
Depuis longtemps j'entends résonner à mes oreilles ces mots insurrectionnels : guerre à la capitale, émancipation de la Province. Je sais bien que les personnes qui les font entendre, n'ont point de projets hostiles contre le gouvernement ; qu'elles ne prétendent pas morceler notre belle France, pour former, des débris de ce tout formidable, une foule de petits états indépendants, ayant chacun des lois et des chefs particuliers ; je sais que la politique n'entre pour rien dans cette velléité tant soit peu républicaine, et que l'émancipation qu'on réclame est toute littéraire et intellectuelle. Mais je vous avoue que ma perspicacité ne peut pas aller plus loin. Quand je cherche à me rendre raison de ce que veulent les chefs de cette ligue scientifique, je m'égare dans un dédale sans issue, je me perds dans un vague que ma faible intelligence s'efforce en vain d'éclaircir, et dont les ténèbres deviennent chaque jour plus épaisses à mes yeux.
Paris, j'en conviens, ne devrait pas se montrer si injuste envers nous ; car enfin toutes ses plus belles illustrations littéraires, d'où lui viennent-elles ? Ont-elles pris naissance dans la vaste enceinte de ses murs, qui récèlent tant de vices et de corruption mêlés à tant de grandeur et de gloire ? » Et Magloire Nayral d'invoquer Chateaubriand, breton, Lamartine, bourguignon, Soumet, languedocien, Casimir Delavigne, normand ; et de décrire Paris, non point comme « une terre vierge, pure de tout alliage », mais comme, dixit Adolphe de Puybusque 24, « une alluvion formée du dépôt de toutes les terres de la province, et successivement enrichie par l'accroissement de tous les talents mêlés dans leur sein. »
Tout cela est positif ; mais il n'en est pas moins vrai, à mon avis, qu'il est nécessaire à la prospérité littéraire de la France, que Paris exerce sur les Provinces une sorte de suprématie dont elles ne pourraient se passer. Ceux qui s'obstinent à se laisser entraîner par les charmes d'une illusion, en présence de la réalité qui la tue, se verront bientôt réduits à poser les armes, et, s'ils veulent échapper à l'obscurité qui les menace, ils iront invoquer le haut patronage de ce Paris qu'ils combattent aujourd'hui, de ce Paris qui s'est emparé du monopole des réputations comme de celui des existences.
Que deviendrions-nous, dans quel chaos retomberait notre Parnasse, si les réformateurs qui s'agitent jusque dans les recoins les plus obscurs de notre patrie, parvenaient à rompre les liens couverts de lauriers qui attachent les provinces à la capitale, et si, au lieu d'exprimer par ce peu de mots : littérature française, tout ce que ces provinces réunies peuvent posséder de génies, de talents et d'ouvrages en tout genre, nous en étions réduits au point où il faudrait dire : la littérature Languedocienne, Provençale, Bretonne, Normande, etc., etc. ?
N'est-ce pas l'union, ou, pour mieux dire, l'unité qui fait la force des états et des peuples ? Tous ceux qui se sont montrés désunis, sans unité, n'ont-ils pas été vaincus ? Si notre littérature n'était pas une ; s'il n'existait pas à Paris un foyer de lumière pour nous éclairer, si une académie vigilante et protectrice n'y avait point élevé un tribunal du haut duquel elle dicte au reste de la France les règles du goût et du langage, ne marcherions-nous point dans les ténèbres ? Chaque Province, chaque département, chaque cité, n'auraient-ils pas bientôt leurs idiomes particuliers ; et, à force d'avoir de littératures diverses, ne finirions-nous point par n'en avoir aucune ? Ce qui serait beau à Toulouse, paraîtrait détestable à Bordeaux ; Lyon applaudirait ce qu'on sifflerait à Marseille ; le grand homme qu'on promènerait en triomphe à Rouen, serait bafoué à Lille ; tandis que le Cid, Atalie, Zaïre, l'Esprit des lois, le Génie du christianisme, dont Paris a su apprécier les beautés, excitent en tous lieux des applaudissements ; et que Corneille, Racine, Voltaire, Montesquieu, Chateaubriand sont considérés partout comme des grands hommes, parce qu'ils ont reçu à Paris le baptême de l'immortalité.
Les partisans de l'émancipation vont me répondre que je leur prête des projets qui ne sont pas les leurs. Que veulent-ils donc ? Qu'ils formulent enfin le programme qui doit leur servir de guide. Mais je crois qu'ils seraient fort embarrassés s'il fallait mettre pour cela la main à l'œuvre, et qu'il leur serait difficile de s'accorder et de s'entendre. J'ai lu leurs principaux écrits, leurs Revues en tout genre, Le Congrès, la Bibliothèque Méridionale, la France Méridionale, que sais-je enfin ? Et je ne sais pas encore ce que prétendent nous donner les jeunes littérateurs qui les rédigent, en remplacement de cette centralisation cimentée par les âges ; de cette centralisation à laquelle nous devons nos plus grands hommes anciens, et qui reçoit protection et appui de la part de nos plus grands hommes modernes.
On se sert aujourd'hui du mot émancipation, pour mettre les Provinces en insurrection contre la capitale, comme on s'est servi, dans des temps qui ne sont pas encore bien éloignés de nous, des mots de liberté et de république pour faire une révolution. Mais où nous a-t-on conduits en criant vive la Liberté ! vive la République ? Et Dieu sait où nous mèneraient ceux qui crient vive l'Émancipation ! Tous ces grands mots sont pour moi vides de sens, parce qu'ils peuvent être interprêtés de trop de manières. »
Honoré Daumier, Le poète dans sa mansarde, in Paul de Kock, La Grande ville. Nouveau tableau de Paris comique, critique et philosophique, « Les Greniers », Paris, Maulde et Renou, imprimeurs, 1843, p. 138.
Vous dirai-je toute ma pensée ? La voici : l'émancipation de la Province ne me semble prêchée, À PEU D'EXCEPTIONS PRÈS, que par la médiocrité vaniteuse. Pourquoi ? Parce que la médiocrité trouve rarement à se mettre en évidence dans la capitale. Une foule de jeunes gens à talents équivoques, auxquels Paris a peut-être refusé des imprimeurs ou de la place dans les journaux, n'ont pas voulu pour cela nous faire grâce des productions de leurs muses. Sans doute qu'ils n'auraient pas plus trouvé des presses à leur disposition en Province qu'à Paris, car la médiocrité sans argent ne parvient guère à se faire imprimer. Mais, en prêchant la croisade de l'émancipation, ils ont mis les esprits provinciaux en mouvement, ils ont obtenu, pour cette entreprise qu'ils qualifient de désintéressée, de nombreux souscripteurs ou dupes, au nombre desquels je me trouve malheureusement enrôlé ; et, par ce moyen, ils sont parvenus à créer, dans plusieurs villes départementales, des Revues périodiques, qui leur sont dévouées, dans lesquelles ils cherchent à donner à leurs opuscules la publicité qu'on leur aurait refusée ailleurs. Je pense que, pour ces messieurs, l'émancipation consiste dans la facilité de nous faire connaître, sans délier les cordons de leur bourse, et peut-être même avec de gros bénéfices, toutes les pièces en prose et en vers qui sont sorties de leur cerveau. Sous ce rapport je ne vois pas ce que la capitale pourra y perdre et ce que la Province pourra y gagner.
Sébastien Dulac (1802-1857), Bohème, 1831, Rafael Valls Galery, London.
Il peut se faire que je sois dans l'erreur ou que je ne rende pas justice à des intentions louables ; car, je vous ai dit en commençant ma lettre, que je ne comprenais pas grand chose à tout cela, et quand on veut parler sur une matière qu'on ne comprend pas, on s'expose à la mal juger. J'ai appris avec surprise que vous étiez un zélé partisan de cette lutte intellectuelle ; vous, dont les plus beaux ouvrages ont été imprimés et applaudis à Paris. Je dis avec surprise, parce que, jusqu'à présent, je vous ai vu toujours vous prononcer avec autant de fermeté que d'éloquence dans vos discours et dans vos écrits, contre tous les novateurs tant religieux que politiques et littéraires. Vous avez trop de connaissance, d'esprit et de talent pour vous être engagé dans un parti, sans savoir d'une manière précise quels sont ses projets et son but.
Aussi je m'adresse à vous avec confiance, pour vous prier de m'initier à des mystères auxquels je suis entièrement étranger. Faites-moi connaître, je vous prie, ce que vous entendez par ces mots Émancipation de la Province ? En quoi vous la faites consister ? Quels sont les moyens que vous voulez employer pour l'obtenir ? Et quel serait le gouvernement littéraire que vous nous imposeriez si votre cause triomphait ? » En 1836 comme aujourd'hui, une telle question n'est pas tout à fait rassurante...
« Je pense que vous ne prendrez pas en mauvaise part ce que j'ai dit des médiocrités qu'elle compte dans ses rangs, et que, malgré votre modestie, vous voudrez bien croire que je vous avais particulièrement en vue, quand je me suis servi des expressions à peu d'exceptions près. J'attendrai votre réponse avec impatience, et j'espère qu'elle ne tardera pas à me parvenir.
J'ai l'honneur, etc.
MAGLOIRE NAYRAL. 25
Quand Magloire Nayral parle des « jeunes gens à talents équivoques qui sont parvenus à « créer, dans plusieurs villes départementales, des Revues périodiques, qui leur sont dévouées », il mentionne les noms du Congrès, de la Bibliothèque Méridionale, et de la France Méridionale, et il dit ces revues « périodiques » parce qu'elles n'ont eu qu'une existence éphémère, un tirage très limité, sans dépôt légal, et n'ont par conséquent laissé aucune trace dans les collections nationales. La Bibliothèque méridionale en particulier, à laquelle Auguste de Labouisse s'est intéressé un moment et qu'il a quittée bientôt impromptu, n'apparaît aujourd'hui dans aucun catalogue bibliographique, car il s'agit là d'une revue fantôme, dont les articles ont circulé sous forme de feuilles volantes ou qui ont été relayés dans des revues autrement dénommées.
Concernant cette Bibliothèque Méridionale, on ne trouve, en cherchant bien, que deux traces de son existence fugitive : 1° dans un numéro de l'ancienne Revue de Nîmes devenue Revue de Toulouse, revue dont la couverture portait en tête : Le Congrès, Association intellectuelle des provinces, et sous l'auspice de laquelle ladite Bibliothèque Méridionale a été publiée en 1836 26 ; 2° dans un numéro de la Revue du Languedoc 27 daté de 1836, numéro à l'intérieur duquel figure un « extrait de la Bibliothèque méridionale (2ᵉ année) ». La Revue de Nîmes se transforme après 5 livraisons en Revue de Toulouse.
Édouard de Puycousin, principal rédacteur de la Revue de Nîmes devenue Revue de Toulouse, était un activiste saint-simonien. Hostile quant à lui au saint-simonisme, Auguste de Labouisse, a probablement jugé fâcheux que l'édition de ladite Bibliothèque méridionale aille se faire dans une maison qui, formellement affiliée au Congrès, était aussi un nid de saint-simoniens. D'où son retrait du projet.
Une seconde Bibliothèque méridionale, dûment cataloguée cette fois, sera publiée à partir de 1888 par la maison Privat sous l'égide de la Faculté des Lettres de Toulouse, et cette nouvelle Bibliothèque Méridionale a joui depuis lors de la notoriété littéraire que l'on sait.
Bibliothèque méridionale : 1ere série, tome 1.
À la lettre de Malgoire Nayral, adressée à M. DE LABOUISSE-ROCHEFORT, succède la réponse d'Auguste de Labouisse, adressée à M. Magloire NAYRAL, MON CHER CORRESPONDANT. Elle se trouve assortie de deux exergues. Le premier est emprunté au Comte de Mirabeau : « Gardons-nous des piéges de l'intérêt particulier ; craignons cette longue habitude de la capitale, de chercher dans les besoins de l'État des occasions de fortune. » Le second est de Louis Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris : « Paris pompe, aspire l'argent et les honneurs ; il absorbe et dévore les autres villes. » 28
Comme il persiste à nourrir l'horreur des révolutions, Auguste de Labouisse, imperméable aux admonestations de Malgoire Nayral, persiste à nourrir, comme on peut le voir d'emblée, l'horreur de Paris, qui « dévore ». Il dit que « souffrant, chagrin, peut-être morose (tant les événements sinistres qui se succèdent en Europe m'accablent et m'effrayent), « je ne pourrai guère vous écrire que quelques lignes sur l'objet capital dont votre esprit s'est occupé ». Au vrai, il écrit ensuite 24 pages ! dans lesquelles, à la demande de « son cher Correspondant », il s'applique à expliquer ce qu'il entend par la décentralisation.
« Vous me demandez ce qu'est la décentralisation ; et d'abord (je vous en remercie bien) vous avez eu l'attention de poser en fait qu'il n'entre rien de politique dans les vues de ceux qui travaillent à cette œuvre vraiment patriote. Cela place tout de suite la discussion sur un terrain neutre, hors des sévères précautions de la législation de septembre, ce qui n'est pas à dédaigner dans un temps où nous avons la liberté de parler de tout, de tout, excepté de ce qui intéresse le plus l'État, les nations et les particuliers. » 29
Auguste de Labouisse fait allusion ici aux trois lois promulguées le 9 septembre 1835 après l'attentat de Fieschi (28 juillet 1835), lois qui visent : 1° à renforcer les pouvoirs du président de la cour d'assises et du procureur général afin de contrecarrer les manœuvres d'obstruction et les procédés dilatoires des prévenus poursuivis pour rébellion, détention d'armes prohibées ou mouvements insurrectionnels ; 2° à réformer la procédure devant les jurys d'assises en revenant à la majorité simple (7 contre 5) pour prononcer la déclaration de culpabilité ; 3° à empêcher les discussions sur le roi, la dynastie, la monarchie constitutionnelle, qui auraient créé un terrain propice aux attentats.
- Sont désormais passibles de très lourdes peines : la provocation, suivie ou non d'effet, aux crimes contre la personne du roi ou les membres de la famille royale ; l'offense au roi commise par voie de presse lorsqu'elle a pour but d'exciter à la haine ou au mépris de sa personne ou de son autorité constitutionnelle ; l'attaque contre le principe ou la forme du gouvernement établi par la Charte de 1830, lorsqu'elle a pour but d'exciter à la destruction ou au changement du gouvernement ; l'adhésion publique à toute autre forme de gouvernement, soit en attribuant des droits au trône de France aux Bourbons de la branche aînée, aux Bonaparte ou à tout autre que Louis-Philippe Ier et sa descendance, soit en prenant la qualification de républicain ou toute autre incompatible avec la Charte de 1830, soit en exprimant le vœu, l'espoir ou la menace de la destruction de l'ordre monarchique constitutionnel ou de la restauration de la dynastie déchue.
- Il est interdit aux journaux et écrits périodiques de rendre compte des procès pour outrages ou injures et des procès en diffamation où la preuve des faits diffamatoires n'est pas admise par la loi.
- Il est interdit aux journaux et écrits périodiques d'ouvrir et d'annoncer publiquement des souscriptions ayant pour objet d'indemniser des amendes prononcées par des condamnations judiciaires.
- Le cautionnement exigé des gérants de journaux et écrits périodiques est fixé à un niveau très élevé.
- Aucun dessin, aucune gravure, lithographie, médaille et estampe, aucun emblème ne peuvent être publiés, exposés ou mis en vente sans l'autorisation préalable du ministre de l'Intérieur à Paris et des préfets dans les départements. 30
« Laissons donc de côté le champ clos de la politique », concède Auguste de Labouisse à son Correspondant, non sans laisser entendre qu'il continue de trouver là matière à penser. « Ce n'est pas qu'à propos de décentralisation, on ne pût demander sur quel droit est fondée la centralisation ; et même, si légalement on peut donner à une des cités de la France le nom de CAPITALE ? .... Mais ces hautes investigations historiques nous mèneraient trop loin ; je me hâte d'arriver à la partie artistique, littéraire et morale de cette discussion. » 31
À diverses occurrences sous sa plume des mots « patrie » et « nation », on remarque en tout cas qu'à la différence de Magloire Nayral, Auguste de Labouisse use des mots en question au sens originel de pays paternel et de contrée natale. L'usage de ces mots ne vaut selon lui qu'à l'échelle de la province, sachant que ladite échelle provinciale n'est point celle d'une division territoriale quelconque, mais celle de la sphère ou du milieu dans lequel on s'est trouvé enraciné par sa naissance et où l'on a vécu, senti, aimé. Le même Auguste de Labouisse demeure en conséquence fermé à l'acception moderne des mots « patrie » et « nation » qui désignent de façon abstraite une entité politique définie comme telle a posteriori, d'où, en quelque façon, une communauté imaginée, voire une communauté imaginaire 32. C'est là tout justement, d'après lui, l'usage qu'ont fait les Jacobins de ces mots « patrie » et « nation ». Or, sachant après l'avoir lu que Magloire Nayral conçoit la « patrie » et la « nation » autrement que lui, il évite d'entrer dans les considérations ci-dessus, qui, dit-il, « nous mèneraient trop loin ». Le connaissant un peu, on devine toutefois, qu'il ne tardera pas à y revenir. Il y a un loup chez lui, qui ne demande qu'à sortir du bois.
Auguste de Labouisse aborde ensuite « la partie artistique, littéraire et morale de cette discussion » en rappelant que « lorsque Paris n'était encore qu'une ville du 4e ordre, deux littératures, auxquelles elle ne prit d'abord aucune part, divisèrent la France en deux vastes portions, suivant le génie de deux langues ». Il s'agit au Midi, de la littérature des Troubadours, « propagateurs du gai-savoir », et au Nord, de la littérature des poètes anglo-normands. « Et les Trouvères furent ainsi les créateurs de genres entièrement opposés. »
« Jusque là rien ne donnait à Paris une supériorité intellectuelle, on pourrait même affirmer qu'à cette époque reculée, cette ville n'était presque rien sous le rapport littéraire. Mais après la réussite des ambitieux projets de Blanche de Castille, après l'anéantissement des illustres et puissantes maisons de Toulouse et de Provence, la centralisation politique amena successivement la centralisation intellectuelle. »
Château héraldique de Blanche de Castille à la Sainte Chapelle, Paris.
« Il fallut plus de quatre siècles pour y parvenir ; et les éléments de l'éclat emprunté dont brille cette ville, que vous appelez la capitale, furent tous puisés en Province. La cour, les ministres, dans des vues tyranniques, détruisirent une à une les franchises et les libertés, et sapèrent tout amour des localités, toute nationalité particulière, au profit d'une seule localité, en formant une nationalité générale malgré les différences d'origines, de mœurs, de coutumes et de langage. »
Prise de la Bastille, image d'Épinal.
« La France, vous le savez, n'a été et n'est encore qu'une agrégation de quelques centaines de petits peuples, que la force et la ruse ont réunis en un seul faisceau. Bien avant la révolution de 1789, on se récriait contre le mépris affecté des Parisiens pour les habitants des Provinces. Ce n'était pas une simple froideur qu'on y manifestait, c'était de la haine ». Les Gascons, par exemple, étaient traités dans les sociétés et sur le théâtre, « d'escrocs et de làches ». Le Parlement de Paris ne souffrait pas « qu'un Parlement de Province se veuille Cour des Pairs ». Sous la Régence, les Présidents à mortier prétendaient disputer la préséance aux ducs et pairs, « qui n'appartenaient, eux, qu'à d'anciences familles de Province » 33.
« Il faut convenir », dira narquoisement plus tard Stendhal, — qu'on ne soupçonnera pas de regretter la fin de l'Ancien Régime —, « que c'était un plaisant animal qu'un bourgeois de France vers 1794, quand j'ai pu commencer à le comprendre, se plaignant amèrement de la hauteur des nobles et entre eux n'estimant un homme absolument qu'à cause de sa naissance. La vertu, la bonté, la générosité n'y faisaient rien ; même, plus un homme était distingué, plus fortement ils lui reprochaient le manque de naissance, et quelle naissance ! » 34
« Nul n'aura de l'esprit que nous et nos amis, est encore une maxime de la même trempe, mise en pratique par l'Académie française, qui exige impérieusement qu'on soit de Paris, ou habitant de Paris, pour pouvoir être reçu au nombre des quarante immortels ! » 35 Ce n'est pas le cas d'Auguste de Labouisse qui, après avoir tenté par deux fois d'être de Paris, a choisi de retourner en Languedoc et a choisi en 1830 de vivre à Castelnaudary pour toujours.
« Paris était si infatué de lui-même », observe encore Auguste de Labouisse, « qu'on n'y pouvait concevoir qu'on eût du goût, de l'esprit, du génie hors de son enceinte ; et tout ouvrage imprimé en Province était indignement bafoué par les critiques de cette époque, quel que fût le mérite de l'auteur. Cela fut cause que les gens de lettres sentirent le besoin d'aller à Paris, d'y déguiser presque leur origine et d'abjurer (en public du moins) leur patrie et leurs pères » 36. Ce fut par exemple le cas de Gabriel Mailhol (Carcassonne) en 1750 ; ce sera le cas, entre autres, avec plus ou moins de succès, de Pierre Baour-Lormian (Toulouse) en 1795, d'Alexandre Soumet (Castelnaudary) en 1809, d'Alexandre Guiraud (Limoux) en 1813, de Frédéric Soulié (Foix-Mirepoix) en 1824, etc.
« Injure et mépris, telle était la dot des Provinces avant la révolution. Celle-ci fit plus encore : un énergumène, dans cette fatale assemblée usurpatrice de tous les pouvoirs et cause de tous nos maux, s'écrie qu'il ne devait plus y avoir ni Alsaciens, ni Picards, ni Bretons, ni Languedociens, ni Provençaux ; qu'il ne fallait plus que des Français... Il aurait été plus franc et plus vrai s'il avait dit, que des Parisiens ; et dans un enthousiasme hypocrite on décréta la suppression des Provinces », le 22 décembre 1789 37 ; « de ces Provinces populeuses et fidèles qui, sous la foi des traités existants, des capitulations les plus sacrées, ne faisaient partie du beau royaume de France, que sous la condition expresse de leur individualité politique. »
« L'énergumène » en question était le comte Stanislas de Clermont-Tonnerre, né en 1714 dans le Duché de Bar, assassiné à Paris lors de la prise des Tuileries, le 10 août 1792.
Adolf Ulrik Wertmüller (Suède, 1751-1811), Portrait de Stanislas de Clermont-Tonnerre, peint à Lyon en 1781, Bukowskis-Arts & Business.
« Le territoire fut divisé de la manière la plus bizarre, au gré de mille caprices, mais admirablement pour assurer la soif de l'or et servir la tyrannie des gouvernants. On rompit la chaîne précieuse des traditions historiques ; à des noms chers et révérés, on substitua les noms quelquefois très obscurs de rivières et de montagnes. On fit du matérialisme ; on déplaça tous les intérêts et toutes les habitudes. »
Mais pourquoi détruire ? Il est si difficile de fonder ! [...]. Il fallait laisser les choses telles qu'elles étaient ; telles que les Provinces le désiraient, et non pas tout renverser, sans utilité, sans nécessité, et pour le seul avantage de bouleverser et de faire autrement. » 38
Comme on le voit clairement ici, Auguste de Labouisse nourrit une sorte de fondamentalisme historique, concept en vertu duquel il ne distingue que deux âges dans l'Histoire de la France : l'âge qui se déploie et se perpétue à partir de l'origine, autrement dit à partir de son fondement monarchique — un Dieu, une Loi, un Roi —, pour Auguste de Labouisse une sorte d'Àge d'Or ; l'âge de la destruction, autrement dit une sorte d'Âge de Fer, à partir duquel le pays court à sa perte de façon annoncée. Dans une telle conception de l'Histoire, le même Auguste de Labouisse ne ménage aucune place à l'éventualité d'aucun progrès après la Révolution de 1789, sinon de façon rétro-sagittale, i.e. par effet de retour à un passé qui apparaîtrait relativement à la Révolution comme sa fleur inverse.
Après avoir dénoncé la tyrannie de la politique centralisatrice menée tour à tour par la Convention, le Directoire, l'Empire, et la Restauration elle aussi, Auguste de Labouisse déplore plus particulièrement le tort qu'a causé l'influence de Paris, et plus particulièrement celle du Paris des révolutions, au beau parler, aux bonnes mœurs, et au respect des grands hommes, qui l'on aurait su, d'après lui, entretenir jusque alors au sein des Provinces.
Jacques Bertaux (1741-1813), Destruction de la statue équestre de Louis XIV place des Victoires, à Paris, Musée du Louvre.
Hippolyte Bellangé (1800-1866), lithographe, Attaque du Louvre pendant la révolution de 1830, Bnf Gallica.
« L'influence de Paris, révolutionné en 1830, a été plus fatale qu'elle ne l'avait jamais été à nos Provinces. Agriculture, commerce, industrie, tout languit ; et la langue française, ennoblie, enrichie par tant de chefs-d'œuvre immortels, a été faussée, dégradée, changée même, dans ce Paris si entreprenant et si hasardeux. Le jargon des halles et des estaminets, celui des tavernes du 14 siècle et des ébats les plus infâmes, a été substitué à cette belle langue devenue universelle par la clarté, par le charme, par l'élégance et la profondeur de ses écrivains, des Malherbe, des Corneille, des Racine, des Boileau, des La Fontaine, des Labruyère, des Bossuet, des Fénélon, des Massillon, des Bourdaloue, des Fléchier, des Buffon, des Montesquieu, dont pas un n'appartient à Paris. Le poison des mauvaises mceurs et de l'irreligion, déjà soufflé sur la France depuis le règne du Régent par un auteur de Paris (Voltaire), a fait plus de progrès en six années qu'en un siècle tout entier. Paris a hautement usurpé le pouvoir souverain et proclamé effrontément son absolutisme. Il s'y est établi une dictature intellectuelle, insolente et bizarre, qui dicte, au reste de la France, les arrêts les plus ridicules, les plus inouis, les plus velches 39, les plus ineptes. Les statues des grands hommes ont été outragées, renversées, foulées aux pieds par une troupe de barbares, et de nouveaux outrages ont été prodigués aux Provinces qui s'ébahissaient de tant de folie et de tant d'audace. » 40
Débordé par sa passion politique, il semble qu'Auguste de Labouisse se laisse aller ici, concernant la langue française et les mœurs, à des affirmations trop énormes pour qu'on y souscrive. Les provinces du XIVe siècle n'avaient-elles pas, elles aussi, leur jargon ? Parlaient-elles communément, aux XVIIe et XVIIIe siècle, « la belle langue devenue universelle par la clarté, par le charme, par l'élégance et la profondeur » de Provinciaux d'exception tels que Malherbe, Corneille, Racine, Boileau, La Fontaine, Labruyère, Bossuet, Fénélon, etc. ? Les « mauvaises mœurs », avant la Révolution, se rencontraient-elles seulement à Paris ? À fin de démonstration, Auguste de Labouisse idéalise les Provinces, leurs mœurs et leur langue — celle de la bourgeoisie et de la noblesse des Provinces, s'entend —, cependant que, brûlant ainsi ce qu'il avait adoré à l'âge de 17 ans, il diabolise Paris, ses mœurs et sa langue — celle des estaminets ou celle des crocheteurs de Port-aux-Foins, s'entend là aussi..
Nicolas de Largillière (1656-1746), Portrait du Régent en dieu Pan, Musée du Louvre.
Auguste de Labouisse plaide ensuite auprès de son ami Magloire Nayral la cause d'une jeunesse qui s'efforce en province, après la Révolution, de réagir contre « la dictature intellectuelle » de Paris, « son Comité-directeur faisant despotiquement de la propagande », « ses ventes 41 conspirationnistes », etc. ; jeunesse qui entend, dixit l'écrivain, mettre sa nouvelle vitalité au service « du beau dans les arts » et manifester ainsi son « amour de la patrie », — le mot « patrie » étant à comprendre ici au sens de province natale, entité tenue pour figure représentative d'une France qui tirerait son unité de sa diversité même.
« Cependant au sein de ces Provinces si dédaignées, et dont on tient si peu de compte à Paris, sous diverses bannières politiques et même littéraires, mais toutes animées par des sentiments généreux, par un amour vrai du beau dans les arts et de la patrie, croissait une jeunesse ardente, nombreuse, intelligente, qui s'est émue de douleur à l'aspect de cette dégradante supprématie, dont s'est exclusivement emparé une seule ville, laquelle s'enrichit seule des dépouilles et des tributs qu'elle enlève à toutes les autres. Dans son émoi elle s'est demandé quels étaient les droits de Paris, à un despotisme aussi insultant qu'odieux. Aussitôt elle s'est comptée ; elle a vu d'heureux talents se développer et grandir parmi elle ; et par instinct ou par la seule force de la raison, elle a conçu le juste projet d'élever autel contre autel, trophée contre trophée. Audaces fortuna juvat ! Sa hardiesse, je l'espère, sera couronnée d'un heureux succès. Peut-être d'abord, au commencement de sa vaillante campagne, ses succès ne seront-ils pas aussi éclatants qu'ils pourraient l'être ; l'influence perfide de Paris et les vieux préjugés sont là ; mais cette jeunesse a foi en elle-même, elle veut vaincre, et elle vaincra. 42
Ne jugez pas d'elle par quelques articles de Revues que vous signalez avec défaveur. J'en conviens, ils laissent beaucoup à désirer. Quelques-uns annoncent du talent, mais on y trouve trop encore l'empreinte de la décadence parisienne. Heureusement elle commence à la repousser ; le dégoût la ramène au beau, au vrai et aux règles ; car les règles sont comme les principes ; sans elles, il ne peut rien exister de bon et de stable. Et cette jeunesse aura atteint le but qu'elle se propose, lorsqu'elle aura donné à sa littérature un caractère propre, unique et digne ; c'est-à-dire, lorsqu'elle sera entièrement revenue aux bons modèles, et qu'agrandissant ses idées par les héroïques tableaux de l'histoire, non pas de Paris, qui n'a mérité qu'une si modique place dans l'histoire, mais des Provinces, * elle en développera les richesses dans la langue harmonieuse de Racine, que réforment nos tyrans littéraires. Alors, mais seulement alors, elle sera parvenue à ce but que lui indiquait si judicieusement André Chénier, lorsqu'il s'écriait :
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. » 43
Émile Jean Horace Vernet, Portrait d'André Chénier (Constantinople, 1762-1794, guillotiné à Paris, élevé à Carcassonne), 1825. Portrait vendu en janvier 2025 chez Sotheby's, collection privée.
Auguste de Labouisse use ici de la référence à André Chénier pour réaffirmer, dans une nouvelle guise de la querelle des Anciens et des Modernes, l'excellence littéraire de la tradition classique, héritière du modèle antique, indépassable selon lui, et pour dénoncer par suite la criminelle inbécillité de la réforme qu nom de laquelle des « tyrans littéraires », se font les propagandistes du mauvais goût moderne, celui de l'école romantique, s'entend.
« C'est là que doit se trouver le vrai progrès, et non dans les absurdes combinaisons politiques, artistiques et littéraires de ces insensés, qu'un vain appas a agglomérés dans ce que vous nommez complaisamment LA CAPITALE. Oui, sans doute, les Provinces veulent leur émancipation, mais cette émancipation n'est pas une insurrection à main armée. Je n'aime point les émeutes, les révoltes, qui se réitèrent si souvent à Paris. C'est Paris qui se signale dans ce terrible genre, qui élève on renverse les trônes, et qui ensuite signifie cet orgueilleux décret aux Provinces consternées : obéissez et apportez vos tributs à nos pieds ; que votre or vienne couvrir notre poussière.
Vous ne savez où nous mèneront ceux qui crient : vive l'Émancipation ! ... Vous redoutez qu'ils n'aboutissent au même point que ceux qui criaient : vive la Liberté ! vive la République ! — Rassurez-vous ; s'il en était ainsi, vous ne me verriez point parmi eux.
Les émancipateurs de la pensée veulent laisser à chacun ses opinions, fussent-elles ce qu'à Paris on appelle rétrogrades, ou fussent-elles stationnaires. — Ce qu'ils veulent (et ils l'obtiendront), en échange des charges qu'ils paient pour orner Paris ou substanter mille sangsues parisiennes, c'est le partage des travaux artistiques et la diffusion des lumières dans toutes les Provinces ; non ces fausses lumières venues de Paris, et qui ne sont autre chose que les torches du fanatisme politique, du crime et de la démence , mais celles qui éclairent l'homme sur ses devoirs, et qui le rendent meilleur, parce qu'elles le rendent plus religieux. Ils veulent que la poésie, les arts du dessin, charment la vie des peuples, et embellissent nos Cités en Province comme à Paris ; ils désirent que cet insatiable Paris n'ait pas toujours le monopole des bibliothèques, des statues et des tableaux. Ils repoussent les funestes enseignemens qui détruisent toutes les espérances de l'honnête homme, et que l'on professe à Paris sous les yeux et aux dépens du gouvernement ; ils veulent tout ce qui fait palpiter les cœurs généreux, tout ce qui agrandit et anoblit l'homme et la pensée.
Aussi vous direz, avec moi, qu'il serait bien à plaindre celui qui repousserait cette heureuse réaction contre tout ce qui est envahissant, immoral et anti-patriotique. Il ne faut pas adorer seulement en se tournant, superstitieux maçon, vers le Grand Orient, d'où nous sont venues tant de tempêtes ; mais il faut chercher partout ce qui peut accroître le domaine des lettres et des vertus. Oui des vertus ; de ces vertus simples et patriarcales, auxquelles on ne pense guère à Paris. » 44
Après avoir stigmatisé les francs-maçons, dont il tient, à l'instar de l'abbé Barruel 45, qu'ils auraient été, entre autres hommes de l'ombre, les fauteurs cachés de la Révolution de 1789, haussant le ton encore, Auguste de Labouisse adopte le style des pamphlétaires catholiques antisémites qui, dès les années 1830 déjà, dénoncent en la personne des « loups-serviers qui nous ruinent, des apostats qui nous trahissent, des juifs-usuriers, grands seigneurs, qui soudoient le crime », autrement dit, sans les nommer, en la personne des Rothschild, tenus pour des figures emblématiques de la finance juive, les fauteurs de ce qu'est devenu Paris, une « Babylone moderne », une ville où tout s'achète et tout se vend, bref perdue d'âme.
Départ de Manon Lescaut pour le bagne de Brest, in Histoire de Manon Lescaut et du Chevalier Des Grieux par l'abbé Prévost (1697-1763) ; édition illustrée par Tony Johannot (1803-1852), Paris, E. Bourdin, 1839.
« Par exemple, aurait-on vu en Province la cynique curiosité qu'il y a peu de jours se manifesta scandaleusement à Paris, au départ de la chaîne des malfaiteurs pour le bagne de Brest ? Cette multiplicité d'équipages magnifiques, de bruyantes cavalcades et de voitures de toute sorte, faisaient ressembler ce hideux et triste spectacle, aux élégantes et joyeuses promenades de Longchamp. Honte et flétrissure à cette Babylone moderne, à cet immense réceptacle de loups-serviers qui nous ruinent, d'apostats qui nous trahissent, de juifs-usuriers, grands seigneurs, qui soudoient le crime, de coupeurs de bourse qui assassinent toute la nuit en dépit des mille mouchards de la police ; et où, faute de mieux, on y paie la vertu en argent comptant. » 46
Installé en 1817 à Paris, James de Rothschild fonde officiellement la banque Rothschild Frères en 1817. Dans les années 1820–1830, il devient l’un des plus grands financiers de France, notamment grâce à son rôle dans les grands emprunts d’État et le financement des chemins de fer, des mines et de l’industrie. Sous Louis-Philippe, il se fait très proche du régime, finance l’État, négocie des prêts internationaux, conseille le roi. Connu de l'opinion pour sa fortune spectaculaire, ses palais et ses fastes, il constitue dès lors une cible pour les pamphlétaires, et son nom devient un symbole de la puissance de la finance juive, aux yeux des milieux catholiques ultras, légitimistes ou socialistes naissants. Quand Auguste de Labouisse parle de « juifs-usuriers, grands seigneurs », il pense donc, mais sans le nommer, prudence judiciaire oblige, à James de Rothschild et à son entourage financier, symbole de la « Babylone moderne » pour ceux qui déplorent la corruption morale de Paris et l’alliance du trône et de la bourse.
Illustration de Louis Binet (1744-1800) in Les Nuits de Paris, ou le Spectateur nocturne, de Nicolas Edmé Rétif de La Bretonne, édition originale ayant fait partie de la bibliothèque de Pierre Bergé, vendue à la Salle Drouot en 2018.
La violence accusatrice du propos d'Auguste de Labouisse se déploie sur le fond d'un Paris dangereux qui pourrait être celui de Nicolas Edmé Rétif de La Bretonne, le « Spectateur nocturne ». Mais, tel qu'invoqué par Auguste de Labouisse, ce Paris criminel revêt le caractère d'une vision hallucinatoire. Telle vision est là celle de l'Auguste de Labouisse qui, après avoir fréquenté Paris dans sa jeunesse et goûté à ses heures trépidantes, n'y est plus retourné depuis lors, et qui, en même temps qu'il se laissait gagner par la mentalité du bon père de famille, est redevenu, de façon typique et presque caricaturale, un bon provincial.
Revenu ensuite de son raptus antisémite, qui procède en quelque façon de la Sainte Colère du Christ contre les marchands du Temple et de la vision prophétique de la fin des temps, Auguste de Labouisse s'en prend cette fois, mais de façon plus badine, au concours annuel de l'Académie française.
Portrait de Jean Baptiste de Montyon (1733-1820), Lebreton del., in Génie et bienfaisance. Les hommes utiles : bienfaiteurs et bienfaitrices de l'humanité, album de cinquante portraits... avec notices biographiques, par Louis d'Ormoy, Paris, H. Lebrun, s.d.
« C'est l'Académie française qui est chargée de distribuer ces récompenses pécuniaires, fondées par le généreux Monthion 47 ». En 1836, l'Académie française couronnait La Démocratie en Amérique d'Alexis de Tocqueville. Mais en 1837, Abel François Villemain, son secrétaire perpétuel, signale qu'elle a choisi de primer « des travaux moins éminents, moins rares, mais dont l’utilité morale frapperait davantage tous les esprits, et paraîtrait plus exactement remplir la pensée du fondateur de ce concours. Ce seront surtout les ouvrages qui s’adressent à un mal présent de la société, pour le consoler ou pour le guérir, les ouvrages qui proposent quelque réforme praticable, quelque bien à faire aux hommes, quelque manière de se rendre soi-même meilleur, en les rendant plus heureux » ; les ouvrages enfin qui font montre de « sensibilité vraie ». Noms des lauréats du concours : M. Dufau pour Des Aveugles-nés ; M. de La Ville de Mirmont pour Le Libéré ; M. Ernest Fouinet pour Allan, le jeune Déporté ; M. de Saintine pour Picciola, « l'histoire d'une fleur et d'un prisonnier » ; M. Azaïs pour La Physiologie du bien et du mal ; et en poésie, sur le thème de l'Arc de Triomphe, symbole « de patriotisme et de civilisation », M. Bignan, M. Boulay-Paty, et Mlle Elisa Moreau, 16 ans. 48
Auguste de Labouisse ne critique en rien ici le choix des œuvres primées. « Mais remarquez bien », ajoute-t-il sur un ton revanchard, « que toutes ces vertus si touchantes et si pures, qu'on vient de couronner au moment où j'écris, appartiennent toutes, absolument toutes à la Province, et pas une seule à Paris. » 49
Il critique en revanche la mode qui veut à Paris qu'au nom d'une sorte de frénésie destructrice, on mette à bas des églises, fleurons pourtant du patrimoine relogieux, et qu'on viole les vertus de la tradition littéraire classique en produisant des œuvres « aussi pernicieuses qu'infâmes ». Il craint qu'une telle mode ne puisse gagner les provinces et les détourner ainsi de leur sage traditionnalisme. D'où sa croisade en faveur de l'émancipation des provinces, émancipation seule à même, croit-il, de les affranchir des funestes modes de Paris
« Un des plus grands résultats de l'émancipation des Provinces, sera l'affranchissement des modes de Paris. Mais je m'explique, il ne s'agit pas du goût plus ou moins ridicule qui préside à la coupe d'un habit, à l'étoffe et à la tournure d'une robe, à la couleur et à la façon d'un chapeau, dont je ne me suis jamais occupé. »
Pierre Antoine Demachy (1723-1807), Poursuite de la démolition des restes de l'abbaye de Saint Germain l'Auxerrois, à Paris, en 1798, Musée Carnavalet. Cf. Saint-Germain, quartier en révolution au cœure de la Révolution : « En août 1794, 15 tonnes de poudre entassées dans le réfectoire explosèrent, détruisant une bonne partie du site. La prestigieuse bibliothèque brûla. Les manuscrits, livres et documents furent sauvés en grande partie, mais la splendide chapelle de la Vierge du XIIIème siècle, fut sérieusement endommagée, ébranlée et dévastée. Menaçant ruine, ce qu'il en restait fut démoli en 1802, et l'on perça la rue de l'Abbaye. »
« Je veux parler de cette imitation servile de la capitale, à laquelle les Provinces semblaient condamnées. Nous l'avons vu à plusieurs époques : Paris se révoltait ; aussitôt les Provinces devaient arborer les insignes de l'insurrection. Des brigands insultaient les prêtres, abattaient les croix, profanaient l'église de Saint-Germain (15 février 1831), pillaient et dévastaient l'Archevêché (29 juillet 1830) ; aussitôt en Province il fallait que des gens sans aveu, abattissent les croix, pillassent les presbytères et accablassent de dégoûts et d'injures les ministres de la religion du plus grand nombre.... » 50
Le 14 février 1831, à l'occasion de la onzième commémoration de l'assassinat du duc de Berry, l'église Saint-Germain l'Auxerrois, qui a été reconstruite après sa complète destruction en 1802, est dévastée par des émeutiers favorables à la monarchie de Juillet, qui interprètent la cérémonie comme une provocation des henriquinquistes. À la suite des importantes dégradations, l'édifice est fermé et sa destruction à nouveau envisagée. Pour le protéger, le maire de l'arrondissement fait inscrire sur la façade de l'église « Mairie du IVe arrondissement ». Le monument ne sera rendu au culte catholique que six années plus tard, le 13 mai 1837, après avoir été restauré par les architectes Jean Baptiste Lassus et Victor Baltard. Il abrite alors, entre autres, une nouvelle chapelle de la Vierge.
Theodor Josef Hubert Hoffbauer (1839–1922), Église Saint-Germain-l'Auxerrois, en 1834 ; vue publiée in Theodor Josef Hubert Hoffbauer, Paris à travers les âges, Paris, Firmin-Didot et cie, 1885 ; conservée à la Brown University Library, Providence, Rhode Island, USA.
« Le mauvais goût proscrivait dans Paris les œuvres de Corneille et de Racine ; vite il fallait crier : À bas Racine, à bas Corneille. À des ouvrages écrits avec grâce, avec pureté ; à des compositions dramatiques qui inspiraient le goût des vertus, Paris substitua des romans immoraux, des histoires mensongères, des recueils pleins de calomnies, des drames où l'on ne voit d'autres tableaux que ceux du vice impuni, du suicide et de l'adultère ; et la Province à la folle condescendance d'admirer Lucrèce Borgia et mille autres compositions aussi pernicieuses et aussi infâmes. Les lois divines et humaines, ne tiennent plus à rien, ne servent plus à rien, a dit, quoique païen, ce délicieux Horace, qu'on relit si souvent avec tant de plaisir, quand les mœurs sont perdues. » 51
Des drames où l'on ne voit d'autres tableaux que ceux du vice impuni, du suicide et de l'adultère :
« — Gennaro ! tu m'as tuée... je suis ta mère ! »
In Lucrèce Borgia de Victor Hugo, acte III, dernière réplique de la pièce, galerie de l'entr'acte, Paris, Lit. Bonnal Frères, 1833.
Auguste de Labouisse a probablement vu la pièce le 17 juin 1834, au Grand Théâtre de Toulouse [aujourd'hui le Capitole]. Province oblige ! la pièce a été sifflée par le public toulousain.
Quand on recherche dans le domaine littéraire entre 1833 et 1837 à Paris ce qui relève, à divers titres, du genre jugé par Auguste de Labouisse « pernicieux » ou « infâme », on trouve par exemple... En 1833 : Petrus Borel, dit le Lycanthrope, Champavert, contes immoraux ; Théophile Gautier, Jeunes-France, romans goguenards ; Victor Hugo, Lucrèce Borgia et Marie Tudor ; George Sand, Lélia. En 1834 : Frédéric Lemaître, Benjamin Antier et Saint-Amand, Robert Macaire ; Alfred de Musset, Lorenzaccio. En 1835 : Théophile Gautier, Mademoiselle de Maupin. En 1836 : Alfred de Musset, La confession d'un enfant du siècle. En 1837 : Frédéric Soulié, Les Mémoires du Diable ; Stendhal, Chroniques italiennes... Les Mémoires du Diable surtout connaissent en 1837 un gros succès de scandale.
Des romans immoraux, des histoires mensongères, des recueils pleins de calomnies...
Frontispice de Gerlier, in Les Mémoires du Diable de Frédéric Soulié, Paris, Jules Le Clère, 1876.
En 1845, Alfred Nettement, député du Morbihan, catholique bon teint, publiera dans Études critiques sur le feuilleton-roman 52, une suite de sept lettres fictives dans lesquelles, après avoir fustigé l’immoralité de nombreuses scènes des Mémoires du Diable, il condamne celle de la « littérature moderne romantique » tout entière, dont plus particulièrement celle du théâtre ou des romans d’Eugène Scribe, Eugène Sue, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, George Sand, etc. Il dénonce-là le triste effet de « l'immoralisme des philosophes », du « cynisme des politiques », de l’opportunisme de la presse, et de la veulerie de l’opinion publique. Auguste de Labouisse profère des critiques analogues dès 1837 déjà.
« Vois-tu, Bertrand, nous faisons là de la morale en actions... en actions de 250 francs, bien entendu ! – Nous soignerons les actionnaires gratis, tu les purgeras, moi je les saignerai. »
Honoré Daumier, Robert Macaire philanthrope, 1836-1837, Maison de Balzac, Paris.
A la fin de sa diatribe contre « les romans immoraux, les histoires mensongères, les recueils pleins de calomnies, les drames où l'on ne voit d'autres tableaux que ceux du vice impuni, du suicide et de l'adultère », pour mieux enfoncer le clou, Auguste de Labouisse s'en prend à Victor Hugo lui-même, avec qui il engage une discussion fantôme, discussion dont l'objet conserve toutefois son actualité, et son caractère brûlant, aujourd'hui encore :
Achille Devéria (1800-1857), Portrait de Victor Hugo en 1829, lithographié par Charles Motte, Musée Carnavalet.
« C'est l'occasion de répondre ici à un passage de M. V. H. qui a écrit : Le corollaire rigoureux d'une révolution politique est une révolution littéraire.
A. de L. Cela est-il d'une inévitable nécessité? Et quand cela serait, je vous répondrais encore : Quoi ! vous le sentez et vous vous en faites l'instrument ! N'avez-vous pas votre libre arbitre pour repousser ce désordre, ce bouleversement, cette destruction, cette anarchie, qui sont une partie inhérente de toutes les révolutions ? C'est comme si vous disiez : le corollaire de la bosse du meurtre, est le meurtre, donc il faut que j'assassine. Singulière morale ! Etrange justice ! Atroce paradoxe !
M. V. H. continue : Que voulez-vous que nous y fassions ?
A. de L. Quoi ! votre cœur et votre esprit ne vous le disent point ? Tâchez d'arrêter le mal si vous le pouvez, ou du moins ne le fortifiez pas de votre pernicieux exemple.
M. V. H. L'esprit humain ne marche pas d'un seul pied.
A. de L. Qu'est-ce que cela veut dire ?
M. V. H. Les mœurs et les lois s'ébranlent d'abord ; l'art suit.
A. de L. Tant pis : empêchez qu'il ne s'ébranle et surtout empêchez qu'il ne suive cette mauvaise route si vous en avez le pouvoir, au lieu de la lui rendre facile et agréable.
M. V. H. Pourquoi lui clore l'avenir ?
A. de L. Quel avenir ? Y a-t-il d'avenir pour l'art révolutionnaire ?
M. V. H. Les magnifiques ambitions font les grandes choses.
A. de L. Pas toujours, et prenez-y garde, les grands mots ne font pas les grandes pensées... » 53
On admirera ci-dessous la foi avec laquelle Auguste de Labouisse prophétise la future émancipation intellectuelle des provinces ; ou bien l'on s'étonnera du caractère naïvement autoréalisateur d'une telle prophétie.
« Avec l'émancipation intellectuelle, tous ces crimes, toutes ces folies, toutes ces monstruosités, ne seront point imités dans nos Provinces. On n'y admirera plus ces bizarres compositions qu'un fol amour de la nouveauté a créées, qu'un talent futile a exécutées, mais que le goût et la raison effacent entièrement. Nous aurons à peindre nos mœurs propres, notre vieille et notre moderne civilisation, tous nos souvenirs historiques ; et si, comme M. de Bonald 54 l'a dit, la littérature est l'expression de la société, on verra que la société provinciale n'est pas aussi tarée, aussi corrompue que cette société de Paris, objet des hommages serviles de cette classe abjecte d'imitateurs, servum pecus [troupeau servile] (Horace), qu'il faut contenir par d'honorables et vertueux exemples. » 55
Auguste de Labouisse interpelle maintenant son ami Magloire Nayral, dont on se souviendra ici qu'il a passé toute sa vie à Castres :
Voilà, mon cher Provincial, ce que désire, ce que veut la nombreuse phalange des émancipateurs ; d'après cela ne soyez point surpris de me voir dans ses rangs, malgré l'indépendance de mon caractère et la crudité de ma franchise, ou, pour mieux dire, à cause de l'indépendance de mon caractère, qui veut qu'hors de la ligne des devoirs et des principes, chacun soit libre et jouisse de tous ses droits, tant les Provinces que les particuliers. Cette ligue me paraît bonne, saine et juste ; et permettez-moi d'ajouter avec un homme célèbre, que je veux étre partout où il y a de l'honneur à acquérir. » 56
Jacques Louis David, Ébauches de portrait de Napoléon Bonaparte, détail, 1797, Musée d'Art et d'Histoire, Palais Massena, Nice.
De façon qui étonne, Auguste de Labouisse dit emprunter ici sa détermination à un « homme célèbre », qui s'est illustré par une suite de victoires glorieuses, mais aussi pour avoir été un tyran et s'être rendu coupable du massacre d'une génération entière ! Il y a de la part de l'écrivain une sorte d'outrecuidance dans cet emprunt. Celle-ci trahit sans doute l'illusion dans laquelle l'écrivain s'entretient quant au rôle de meneur qu'il croit pouvoir jouer en matière d'émancipation intellectuelle de sa province, et dont il se figure déjà sur le mode idéalisé, pour mieux s'en convancre, les succès futurs. D'où le ton plutôt suffisant sur lequel il interpelle son ami Magloire Nayral.
« Si, comme moi, vous connaissiez la Capitale ; si, comme moi, vous connaissiez les sentiments généreux de la jeunesse, méridionale, avec laquelle sa flatteuse déférence — Auguste de Labouisse frise en 1837 les 60 ans] m'a mis en relation, vous feriez comme beaucoup d'autres hommes mûrs, d'un talent vrai, qui se joignent à elle pour l'œuvre si méritoire de l'émancipation. Cette jeunesse est sage et chrétienne ; ne soyez donc plus surpris que j'applaudisse à ses dignes efforts. Elle aime avec passion les lettres, les arts et nos illustrations historiques ; comment donc n'approuverai-je point sa marche rapide, sa généreuse et courageuse émulation, et tout ce qu'elle entreprend pour rendre bientôt à nos Provinces disgrâciées, l'éclat dont elles brillaient autrefois ? » 57
Dans cette jeunesse émancipatrice dont Auguste de Labouisse « applaudit les efforts », on retiendra entre autres les noms de Jean Baptiste Noulet (Venerque, Haute-Garonne, 1802–1890, Venerque), médecin, naturaliste et préhistorien ; Florentin Ducos (Toulouse, 1789-1873, Cugnaux), avocat, auteur d'un poème en 24 chants intitulé L'épopée toulousaine, ou la guerre des Albigeois, mainteneur des Jeux floraux ; Louis Vestrepain (Toulouse, 1809–1865, Toulouse), cordonnier poète, qui écrivait en occitan. Ces noms sont restés inconnus à Paris, et aujourd'hui hélas, même si quelques statues s'élèvent dans les jardins publics, à peu près oubliés en Occitanie.
Statue de Louis Vestrepain par Antonin Mercié (1845–1916), Toulouse, Jardin du Grand Rond. Photographie : Didier Descouens.
À la différence de Magloire Nayral, Auguste de Labouisse tient que l'unité de la France n'est ni une chose en soi, ni le fruit d'un phénomène de surplomb, mais la résultante de la diversité de ses provinces. « La France sera vraiment digne d'admiration dans son UNITÉ POLITIQUE, alors que Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Rouen, Montpellier, Dijon, Nantes, Rennes, Strasbourg, Cambray, Poitiers, etc., établiront, entr'elles et Paris, la douce rivalité des talents. » 58
Reste toutefois à Auguste de Labouisse le désagrément d'avoir à reconnaître auprès de Magloire Nayral un détail... En 1837, même si certains de ses textes ont été publiés à Narbonne et à Castelnaudary, il en a fait publier nombre d'autres, dont le Voyage à Rennes-les-Bains en 1832 encore, à Paris... ...
L'Ami des arts, journal de littérature, n° 2, Paris, 1797 ; Observations contre le divorce, Paris, Le Roux, 1797 ; Voyage à Saint-Maur, promenade à Longchamp, suivis de quelques opuscules en vers, Paris, Delaunay, 1807 ; Voyage à Rondeilhe, Paris, Delaunay, 1808 ; Pensées et réflexions morales, littéraires et philosophiques, Paris, Delaunay, 1809 ; Fragment d'une lettre sur la cérémonie du 2 avril 1810, Paris, Delaunay, 1810 ; Œuvres de Venance, Paris, Delaunay, 1810 ; Mélanges littéraires, ou Lettres sur l'éducation, sur les romans, sur Martial, Catulle, etc., Paris, J.-M. Eberhart, 1813 ; Mélanges littéraires, ou Eleonoriana, Paris, impr. de L.-G. Michaud, 1814 ;Ma petite brochure sur les événements du jour, Paris, impr. de L.-G. Michaud, 1814 ;Voyage à Trianon, Paris, impr. de P. Didot l'aîné, 1817 ; Les Amours ; à Éléonore, recueil d'élégies, Paris, P. Didot l'aîné, 1817 ; Souvenirs et melanges littéraires, politiques et biographiques, Paris, Frères Bossange, Martin Bossange (1765-1865), Firmin Didot (1764-1836), Ulfrand Ponthieu (libraire), 1825 ; Voyage à Saint-Léger, campagne de M. le chevalier de Boufflers, suivi du Voyage à Charenton et de notes contenant des particularités sur toute la famille Boufflers, Paris, C.-J. Trouvé, 1827 ; Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, A. Désauges, 1832. 59
« Vous croyez qu'il faut tout concentrer à Paris, et vous me rappelez que plusieurs de mes ouvrages ont été édités et imprimés à Paris. J'ai eu tort peut-être de céder au torrent de l'habitude et de me conformer aux exigences parisiennes.
Je pourrais me disculper un peu, en vous disant que la première édition de mes Pensées, qui fut publiée par feu M. de Pougens, membre de l'institut, fut imprimée à Toulouse, chez M. Douladoure ; que les Œuvres de Venance et la seconde édition de mes Pensées furent aussi imprimées à Toulouse, chez M. Bellegarigue, et qu'il n'y a que la troisième édition qui fut imprimée à Paris, par M. Michaud, etc.
Mais, Vous, n'auriez-vous pas plus de tort si vous cherchiez à comprimer l'élan d'une jeunesse pleine d'ardeur et d'espérance, en ne lui montrant pour théâtre de sa gloire que la ville des erreurs, des frivolités et des révolutions ? Ville sans principes et sans prévoyance morale ; pour qui la mode est tout, et qui se bue de tout, des principes, du scandale, de la honte. Ville sans honneur et sans âme ; ville qui a mérité cent fois que la prédiction d'Isnard fût accomplie, lorsqu'il disait en 1793 : « Bientôt on cherchera sur les bords de la Seine, si París y a existé. » 60
Auguste de Labouisse fait ici allusion à la séance du 25 mai 1793 durant laquelle Maximin Isnard, alors président de la Convention, répond à la députation de la Commune venue protester contre l'arrestation de Jacques René Hébert et d'autres Enragés : « Écoutez ce que je vais dire. Si jamais, par une de ces insurrections qui, depuis le 10 mars, se renouvellent sans cesse, il arrivait qu’on portât atteinte à la représentation nationale, je vous le déclare, au nom de la France entière, Paris serait anéanti, et l’on chercherait bientôt sur les rives de la Seine la place où cette ville aurait existé » 61. Où va Paris en ses révolutions « qui se renouvellent sans cesse » ? Selon Auguste de Labouisse, qui déclare l'espérer bien, à sa fin initiale...
Yves Marchand, Romain Meffre et Nathan Devers, Ruines de l'Hôtel de ville, image générée par l'IA, in Les ruines de Paris, éditions Albin-Michel, 2024. Les auteurs de cette image se sont inspirés des phtographies prises, peu après le 24 mai 1871, du même Hôtel de ville incendié par les communards pour ralentir la progression des troupes versaillaises pendant la Semaine sanglante.
Auguste de Labouisse, qui ne s'est guère excusé d'avoir publié comme tant d'autres à Paris, conclut ainsi sa lettre à Magloire Nayral : « — Laissez donc croire à cette jeunesse avide et généreuse, cette grande, cette incontestable vérité ; que sous le beau ciel du midi le génie peut croître, se développer et atteindre son apogée ; qu'on peut rendre à nos compatriotes l'amour du sol natal et des célébrités nationales [issues de la contrée natale], et que nous en avons retrouvé le moyen unique, en créant une littérature qui embrasse toute cette partie fertile de la France. C'est ainsi qu'un précieux monument, découvert après dix siècles d'oubli, nous redit tout à coup la grandeur et la gloire de nos ancêtres.
DE LABOUISSE-ROCHEFORT. » 62
Honoré Daumier, Le Troubadour, 1868, Cleveland Museum of Art, USA.
Et le même Auguste de Labouisse se fait un plaisir d'ajouter à sa lettre cet appendice d'essence narquoise :
« — L'Émancipation de la Province (dites-vous) ne vous semble prêchée que par la médiocrité vaniteuse. Pourquoi ? Parce que la médiocrité trouve rarement à se mettre en évidence dans la capitale. Que dites-vous ? C'est tout le contraire qu'il fallait dire.
— Il n'est que trop vrai (du moins encore) qu'en Province, le talent rencontre tous les obstacles, toutes les rivalités, toutes les jalousies qu'il est possible de ramasser. Tandis qu'à Paris, où règne le charlatanisme, la plus médiocre des médiocrités parvient tôt ou tard à s'y mettre en évidence, grâce aux journaux, aux annonces, aux côteries et à cette basse complaisance qu'ils ont flétri eux-mêmes du nom très significatif, j'ai presque dit incisif, de la Camaraderie. Lisez à ce sujet mon Manifeste, il était rédigé avant que votre missive ne me parvint, et je semble y avoir prévu votre objection. » 63
***
Rendu souvent irritant par les proférations partisanes dont il prétend vainement vouloir se garder, le Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris d'Auguste de Labouisse donne toutefois à penser aujourd'hui encore. C'est beau en tout cas de lire ici que la littérature est « monument précieux ».
À suivre...
GARAEethnopôle. Les archives du Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS, 1834-).↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837.↩︎
Cf. BnF. Presse locale ancienne. Journal anecdotique ; et Feuille d'affiches de la ville de Castelnaudary.↩︎
Jean Jacques Rousseau, Émile ou De l’éducation, in Œuvres complètes, t. IV, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1969, p. 674.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome V, p. 214. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 5. Une figure oubliée. De 1802 à 1805.↩︎
Créée en juillet 1830, dissoute le 2 octobre 1830 sur la base de l'article 291 du Code pénal sur le droit d'association, non aboli, la Société des Amis du peuple n'en poursuit pas moins ses activités après cette date. Mais après l'échec à Paris de l'insurrection républicaine de 1832, elle se trouve relayée par la Société des droits de l'homme.↩︎
Henri Charles Ferdinand Marie Dieudonné d'Artois, duc de Bordeaux, plus connu sous son titre de courtoisie de comte de Chambord (Paris, 1820-1883, Autriche). Désigné comme roi de France et de Navarre en 1830, à l'âge de neuf ans, dans l'acte d'abdication de son grand-père, Charles X, et dans l'acte de renonciation de son oncle, Louis Antoine d'Artois, duc d'Angoulême, dauphin de France, aspirant au titre de Louis XIX à partir de 1836, Henri Charles Ferdinand Marie Dieudonné d'Artois se trouve évincé du trône par son grand-cousin Louis-Philippe, duc d'Orléans, qui prend alors le nom de Louis-Philippe Ier.
On nomme alors « henriquinquistes » les légitimistes partisans du comte de Chambord.↩︎Le gouvernement de Louis-Philippe était alors soupçonné dans Paris de n'avoir rien fait contre la propagation du choléra, voire même de l'avoir facilitée, afin de mieux réduire l'influence des républicains, qui grandissait dans les quartiers pauvres. Pour comprendre cette instrumentalisation politique de l'épidémie de choléra, cf. Auguste de Labouisse-Rochefort, Préface du Voyage à Rennes-les-Bainsem>, Paris, chez Achille Désauges, 1832 ; Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 9. Une figure oubliée. De 1830 à 1840.↩︎
On nomme ici « carlistes », au sens de légitimistes, les partisans de Charles X et d'Henri Charles Ferdinand Marie Dieudonné d'Artois, i.e. de la branche aînée des Bourbons.↩︎
Fondée en 1830 comme la Société des Amis du peuple, d'inspiration plus jacobine, organisée sur le modèle de la Charbonnerie, la Société des droits de l'Homme supplante la précédente Société après l'échec de l'insurrection de 1832 et elle prône à nouveau l'insurrection. La peur qu'elle inspire à la bourgeoisie entraîne la défaite des républicains aux élections de 1834. Elle connaîtra un regain d'influence à partir de 1840.↩︎
Mémoire sur les événements de la rue Transnonain, dans les journées des 13 et 14 avril 1834, par Alexandre Auguste Ledru-Rollin (1807-1874), Paris, Guillaumin, 1834, p. 7.↩︎
Cf. Sénat, Cour des Pairs, L'attentat de Meunier.↩︎
Théodore Muret, cité par Auguste de Labouisse-Rochefort, in Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1836, p. 1.↩︎
Gabriel Mailhol, Lettres aux Gascons sur leurs bonnes qualités, leurs défauts, leurs ridicules, leurs plaisirs, comparés avec ceux de la capitale, Toulouse, Chez Dupleix et Laporte, 1771, p. 99.↩︎
Gabriel Mailhol. Le Philosophe nègre et les secrets des Grecs, volume 2, chapitre XX, Londres, Francfort, 1774, p. 134.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie ((De 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires, tome V, Toulouse, Imprimerie de M. Labouisse-Rochefort, 1846, p. 379. Cf. aussi Christine Belcikowski, À Paris, au XVIIIe siècle, difficile réception de l’œuvre de Gabriel Mailhol, dramaturge et romancier audois.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 1-3.↩︎
Ibidem, p. 3.↩︎
Ibid., pp. 3-4.↩︎
Ibid., pp. 4-5.↩︎
Ibid., p. 6.↩︎
Ibid., pp. 6-8.↩︎
Cf. Auguste de Labouisse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, Liste des souscripteurs, Arriège [sic], Foix, Pamiers, Saint-Girons ; Aude, Carcassonne, Castelnaudary, Limoux, Narbonne, France, pp. 665-672.↩︎
Louis Adolphe de Puibusque, dit Adolphe de Puybusque (1801-1863), avocat, sous-préfet, homme de lettres, bibliophile passionné, membre correspondant du Comité des travaux historiques et scientifiques à Québec (1847-1849), mainteneur de l'Académie des Jeux floraux (1863-1865), hispanisant, traducteur du célèbre Comte Lucanor de Don Juan Manuel (1854), comparatiste, auteur d'une Histoire comparée des littératures espagnole et française (1843) et d'une Histoire comparée des littératures française et anglaise (1843). Cf. Comité des travaux historiques et scientifiques. Adolphe de Puibusque.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 11-14.↩︎
Cf. LRB Livre rare Book, Bibliothèque méridionale : Revue de Nîmes puis Revue de Toulouse, demi-rel., couvertures des livraisons conservées, in-8, 323 pp. et 420 pp., Nimes, Ballivet et Fabre, 1836. Référence : 1982.
La Revue de Nîmes se transforme après 5 livraisons en Revue de Toulouse. Le principal rédacteur en est Édouard de Puycousin, originaire de Toulon, écrivain, journaliste, saint-simonien, qui indique dans son avant-propos : « ... La Bibliothèque méridionale change de forme, elle se fraie une nouvelle voie, et fera paraître une série de revues publiées dans les grandes villes de la province. » Les livraisons nîmoises contiennent d'abord une Histoire de Nimes ; puis cette revue migrante se déplace à Toulouse.↩︎Cf. Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-lettres de Toulouse. Mélanges, Thématique, Régionalisme. Alexandre du Mège, cote 60678, tome 3, n° 7, « Le cloître de Saint-Étienne de Toulouse », extrait de la Bibliothèque Méridionale (2e année) : in Revue du Languedoc.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, p. 15.↩︎
Ibidem, pp. 15-16.↩︎
Cf. Wikipedia, Histoire du droit en France sous la monarchie de Juillet, 1835.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, p. 16.↩︎
Cf. Eric Hobsbawm, Nation et nationalisme depuis 1780 : programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, 1992, p. 19 ; Anderson, Benedict R. O'G. (Benedict Richard O'Gorman), 1936-2015, Imagined communities : reflections on the origin and spread of nationalism, 2006, 240 p. (ISBN 978-1-84467-086-4 et 1844670864, OCLC 71266698.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 16-18.↩︎
Stendhal, Vie d'Henri Brulard, tome I, ch. XXIX, Honoré et Édouard Champion, 1913, p. 309.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, p. 18.↩︎
Ibidem, pp. 17-19.↩︎
22 décembre 1789(et lettres patentes de janvier 1790) : décret relatif aux assemblées administratives du royaume, prévoyant notamment la cessation d'activité des États provinciaux, assemblées provinciales et assemblées inférieures.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 19-21.↩︎
Velche : grossier, graveleux. Velches ou Welches : nom qu'au XVIIIe siècle les Allemands donnaient par dérision aux Français, qu'ils tenaient pour des amateurs de plaisanteries grasses, voire pour des débauchés. Voltaire que l'usage de ce terme amusait, l'a repris en 1764 dans son Discours aux Welches : « Mes chers compatriotes... »↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 22-25.↩︎
Le mot « ventes » désigne ici les cellules clandestines formées par les membres de la Charbonnerie.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 25-28.↩︎
Ibidem, p. 28-29.↩︎
Ibid., pp. 29-31.↩︎
Augustin de Barruel, dit Augustin Barruel (1741-)1820), prêtre jésuite et polémiste catholique, auteur à succès des Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, parus en cinq volumes entre 1797 et 1803, ouvrage dans lequel il défend la thèse qui suit. Fomentée par les Philosophes, les Francs-Maçons et les Juifs rapprochés alors par l'opportunité d'une alliance objective, la Révolution française n'a pas été un mouvement de révolte spontanée du peuple, mais un processus organisé pendant plusieurs décennies dans des loges et dans des clubs afin de permettre à la bourgeoisie libérale de s'emparer du pouvoir.↩︎
Ibid., pp. 31-32.↩︎
Antoine Jean Baptiste Robert Auget, baron de Montyon (ou Monthyon) (1733-1820), magistrat philanthrope qui a voué sa grande fortune à l'assistance des pauvres et à l'encouragement des sociétés savantes, dont plus particulièrement l'Académie ftançaise, et à la création de diffrents prix, dont le Prix de Vertu, destiné à des personnes méritantes. Cf. Académie française, Notice sur M. de Montyon.↩︎
In Rapport de M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, sur les concours de l'année 1837.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, p. 32.↩︎
Ibidem, p. 33.↩︎
Ibid., pp. 33-34.↩︎
Alfred Nettement (1805-1869), Études critiques sur le feuilleton-roman, volume 1, Quatrième Lettre, « À M. Soulié, auteur des « Mémoires du Diable », Paris, Librairie de Perrodil, 1845-1846, p. 371 sqq. Cf. Christine Belcikowski, Le roman vrai de Frédéric Soulié, II, À Paris, chapitre 4. Les du Diable et le crime de Madame Lafarge, Kindle Publishing, 2019.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 33-34, note infra-paginale.↩︎
Louis Gabriel Ambroise, vicomte de Bonald (Millau, 1754-1840, Millau), monarchiste de tendance légitimiste, chef de file du traditionnalisme, philosophe et essayiste catholique, pourfendeur de la Révolution française, maire de Millau de 1785 à 1790, émigré, député de l'Aveyron de 1815 à 1823, élu à l'Académie française en 1816, président du Conseil général de l'Aveyron de 1821 à 1823, puis en 1825-1826, pair de France de 1823 à 1830, auteur, entre autres nombreux ouvrages, d'une Théorie du pouvoir politique et religieux (1796), d'une Législation primitive en 3 volumes (1802), d'une Démonstration philosophique du principe constitutif de la société (1820), et d'un De la chrétienté et du christianisme (1825).↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, p. 36.↩︎
Cette phrase est attribuée à Napoléon Bonaparte. Il l'aurait prononcée alors qu'il n'était encore qu'un jeune officier. Elle témoigne de son ambition et de son désir de gloire militaire. On ne trouve toutefois aucune source écrite qui en garantisse l'authenticité absolue. Elle éclaire en tout cas l'esprit du personnage, tel du moins que l'ont compris ses contemporains.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 36-37.↩︎
Ibidem, p. 38.↩︎
BnF Data, Auguste de Labouisse-Rochefort, Œuvres textuelles.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 38-39.↩︎
Archives parlementaires de 1787 à 1860, Première série, tome 64, séance du soir du 16 mai 1793, p. 768.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mon Manifeste sur la Décentralisation intellectuelle ; pour émanciper les provinces de la tyrannique tutelle de Paris, Castelnaudary, Louis Groc, 1837, pp. 39.↩︎
Ibidem, pp. 39-40.↩︎






































