Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 9)
Panorama du Grand Bassin à Castelnaudary.
Auguste de Labouisse, dans ses Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, ouvrage publié à Paris, chez Dentu, en novembre 1834, brosse volens nolens une sorte d'autoportrait du style de sociétaire résident et d'animateur qu'il a été dans le cadre de la Société philotechnique de Castelnaudary.
Premier Annuaire de la Société philotechnique, II. Associés correspondants nationaux, Paris, Delaunay, Année 1840, p. 210. Auguste de Labouisse figure encore dans Annuaire de la Société philotechnique jusqu'à l'année 1851 comprise.
Pour rappel, « fondée en 1795, la Société Philotechnique exerça une si puissante influence sur le mouvement littéraire et scientifique de notre belle patrie », dixit J. C. F. Ladoucette, historien de cette Société, « que nombre de ses membres les plus distingués passèrent successivement à l'Institut, soit lorsque cette grande association nationale prit naissance, soit lorsque des vacances ont eu lieu dans son sein. Nous pouvons énumérer avec orgueil les noms de Lacépède, Fourcroy, Visconti, Langlès, Millin, Sicard , Méhul, Pajou, Moitte, Chaudet, Bervic, Breguet, Regnault, Legouvé, Ducis, Collin-d'Harleville, Boufflers, Picard, Lethière, Cuvier ; de MM. Arnault, Lesueur, Andrieux, les frères Duval, Pougens, Baour-Lormian, Letroune, Silvestre, Emeric David, Casimir Delavigne, Debret, de Pongerville, Ingres, Viennet.
Si l'on peut avancer que l'un des moyens les plus sûrs pour arriver à l'appréciation exacte de l'état moral d'un peuple, est d'examiner chez lui l'état des lettres, des sciences et des arts, et si l'on observe que la Société Philotechnique offre une réunion d'auteurs dramatiques, d'historiens, de philosophes, de poètes, de jurisconsultes, de savants et d'artistes, on la croira peut-être appelée à dévoiler quelques parties du tableau que la civilisation présente dans notre patrie.
Remarquons que cette société ne doit pas être seulement considérée pour les oeuvres qu'elle produit, mais encore pour celles qu'elle fait produire. L'usage adopté par elle, de lire dans ses réunions particulières, les écrits qui lui sont présentés, engage une foule de jeunes littérateurs à mériter les applaudissements de cette compagnie, qui se plaît à favoriser les progrès du talent, sous quelque bannière qu'il se rencontre. »
Concernant la défense et illustration de la littérature, que la Société philotechnique se donne entre autres pour mission, J. C. F. Ladoucette formule donc ces vœux enthousiastes :
« Des esprits chagrins ont tort de soutenir que la littérature dégénère : la tendance de cette expression de la pensée n'est-elle pas de s'élever à tout ce que le vœu des nations réclame de plus sublime, de descendre dans toute la profondeur des recherches qui peuvent les conduire à la félicité ? [...]. Voyez, jusqu'au fond de nos provinces, les artisans, les habitants des campagnes, les soldats peupler les écoles ; voyez un sexe taxé jusqu'alors de frivolité, se plaire aux études sérieuses, et ajouter à ses grâces naturelles l'attrait plus vif et plus durable d'un esprit cultivé. Voyez la jeunesse solliciter l'entrée dans les sociétés littéraires, et s'y exercer à l'art de la parole. Il faut guider par des conseils, encourager par des applaudissements les littérateurs qui s'élancent dans une carrière dont ils veulent atteindre les limites les plus reculées. »
« En 1832, la Société philotechnique de Paris est composée de soixante membres « résidans », de dix membres honoraires, et de trente associés libres répartis dans trois classes : sciences, lettres et beaux-arts. Elle a un nombre illimité de correspondants. Les membres ont l'obligation de communiquer, dans le semestre qui suit leur admission, puis au moins une fois par an, un ouvrage ou un fragment inédit. La société se réunit trois fois par mois et tient deux séances publiques par an, lors desquelles est lu le rapport des activités qui est ultérieurement mis à disposition sous forme imprimée. Ces séances sont suivies de lectures en vers et en prose et d'un concert » 1. Les sociétés correspondantes créées en province ont ce même programme pour modèle, et elles s'en inspirent dans la mesure de leurs moyens.
Dans la Lettre XXIX — fictive — de ses Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, lettre commencée en 1831, continuée en 1832, et adressée à M. le Directeur de L'Anecdotique — qui n'est autre que lui-même ! —, Auguste de Labouisse rend longuement compte de sa lecture critique des Fables d'Antoine Benoît Vigarosy (1788-1857), dans leur version manuscrite, ainsi que de la séance de la Société philotechnique de Castelnaudary dédiée le 1er juillet 1832 à ces même Fables, qui viennent alors d'être publiées. Lors de cette séance, M. Jean Pascal Léon Laffon-Maydieu (Castelnaudary, 1809-1865, Castelnaudary), propriétaire, a donné lecture desdites Fables.
« Le Recueil que» je publie allait être mis sous presse quand la révolution de juillet éclata. Appelé à des fonctions publiques, je dus, en des circonstances graves si difficiles, renvoyer à des jours plus sereins, une publication qui exigeait des soins que je ne pouvais lui donner ; c'est même encore aujourd'hui, au milieu de mille préoccupations peu littéraires, que je trace ces lignes. En consacrant, enfin, quelques courts instants à une publication plusieurs fois annoncée, je n'ai rien changé à la lettre ni à l'esprit d'aucune des parties de mon Recueil ; je n'ai rien ajouté, rien supprimé : je n'ai pas eu à rougir, le lendemain, de ce que j'avais écrit la veille. » Antoine Benoît Vivarosy, in Fables, Avant-Propos.
Auguste de Labouisse porte à Antoine Benoît Vigarosy une attention d'autant plus grande que, né à Mirepoix, puis scolarisé à Castelnaudary, Antoine Benoît Vigarosy est Ariégeois comme lui, et a été un temps chaurien d'adoption, tandis que lui, Auguste de Labouisse est devenu chaurien par la suite. Le même Auguste de Labouisse a en outre pour habitude et principe de commenter avec un soin tout particulier, surtout quand il s'agit de poésie, l'œuvre des écrivains qui sont ses proches pays, et membres en outre, comme lui, « de plusieurs Sociétés Académiques ».
En septembre 1808, par exemple, Auguste de Labouisse s'intéressait à Alexandre Soumet, originaire de Castelnaudary, futur académicien, qui venait de lui envoyer son poème de L'Incrédulité, poème qui lui vaudra deux ans plus tard un succès tel qu'il sera nommé au poste d'auditeur au Conseil d’État. À noter qu'en 1808, Auguste de Labouisse rêvait d'un tel poste... Quoi qu'il en soit, il se montrait à cette date plutôt sévère dans la critique du poème en question, et il s'attirait par suite de la part d'Alexandre Soumet une réponse un peu verte quant à la qualité de ses poèmes à lui. 2
En 1831, Auguste de Labouisse dédie aux Fables d'Antoine Benoît Vigarosy une longue analyse dans laquelle, citant chaque fois ce dernier, après avoir montré « comment M. Vigarosy justifie le genre qu'il a choisi », et laissé entendre qu'en la matière il l'approuve, il examine « comment celui-ci a traité » le genre en question, et passe à cette occasion successivement du blâme à l'éloge.
Avant de justifier le genre qu'il a choisi, Antoine Benoît Vigarosy dénonce dans l'Avant-Propos de ses Fables l'influence de « ces jeunes Aristarque qui veulent dominer, non seulement l'empire littéraire, mais aussi le monde politique », et il s'offusque plus particulièrement de ce qu'un « jeune Aristarque » 3, tienne anonymement « dans une des dernières livraisons du Mercure de France au XIXe siècle, à propos d'un recueil de Fables publié en 1929 par A. Naudet — dont lui-même ne prononce pas le nom, ni Auguste de Labouisse d'ailleurs, sans doute parce qu'il s'agit là d'un rival —, « ces étranges paroles » :
Fables de Jean Aimé Nicolas Naudet (1785–1847), né au château de Seine-Port (alias de Sainte-Assise), Seine-et-Marne, fils de M. François Naudet, échanson de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans. Parrain : Messire Jean Baptiste Cyrus de Timbrune de Thiembronne, vicomte de Valence, premier écuyer de S. A. S. le duc d'Orléans ; marraine : très haute et très puissante dame Edmée Nicole Pulchérie Brulart de Genlis (fille de la célèbre Madame de Genlis), épouse du précédent.
D'abord commis aux équipages militaires, puis capitaine au corps royal d'état-major en 1822, puis général en 1834, chef du cabinet du ministre de la Guerre, chevalier de la Légion d'honneur ; putre l'auteur des Fables ci-dessus,[Jean] Aimé [Nicolas] Naudet l'est aussi de l'article « Fables » publié dans le volume 24 du Mercure de France au XIXe siècle, Paris, au Bureau du Mercure, 1829, p. 166 sqq., et encore de cantates maçonniques. Cf. Le frère Naudet. Hommage funèbre à Lacépède.Pour l'affiliation maçonnique d'Aimé Naudet, cf. Fichier Bossu de la BnF, fiche « Naudet fils/Nicolas Aimé ».
« L’arbre de notre poésie porte encore quelques fables, mais un temps viendra, et bientôt peut-être, où il finira par n’en plus produire », augure le jeune Aristarque. « Ce n’est pas la difficulté, l’impuissance d'atteindre à la sublime bonhomie de l'immortel fablier [La Fontaine] qui effraiera ses successeurs ; mais le règne de la fable doit cesser par deux causes : l’une est la tendance politique de notre siècle, l’autre sa direction littéraire. Le Gouvernement absolu, qui nous semble ennemi des progrès de la littérature, est peut-être le seul qui puisse faire prospérer et fleurir le domaine de la Fable. L'expérience nous l'atteste : voyez l'Inde et Bidpaï 4, la Rome d'Auguste et Phèdre 5, la France de Louis XIV et La Fontaine. Le despotique Orient devait donc être le berceau de la Fable. Le régime actuel ne peut lui être favorable. »6.
Illustration extraite de Kalîla et Dimna, recueil de fables traduit du Bidpaï en arabe par Ibn al-Muqaffaʿ, ʿAbd Allâh (0720?-0756?) au XVe siècle. BnF. Département des Manuscrits. Arabe 3467. Folio 40v.
Page de titre d'un livre de fables de Phèdre en latin, publié à Leyde, aux Pays-Bas, en 1745.
Le « régime actuel » dont parle le jeune Aristarque, c'est, en 1831, le règne du roi Louis-Philippe, qui a succédé à Charles X après la révolution de juillet 1830. Non plus qu'Auguste de Labouisse, Antoine Benoît Vigarosy n'en dit pas du bien : « Plusieurs de mes Fables, et c'est le plus grand nombre, m'ont été inspirées par quelques souvenirs de l'Empire et des deux Restaurations, où sont nées sous l'influence des émotions éveillées en moi par les déplorables systèmes si aveuglément suivis par les hommes qui se sont succédé depuis et si rapidement au pouvoir. » 7
Franz Xaver Winterhalter (1805–1873), Portrait de Louis-Philippe, roi des Français, détail, 1839, Musée de l'Histoire de France.
Aux régimes despotiques du passé, favorables d'après lui à l'art de la fable, le jeune Aristarque oppose le régime actuel, qui rendrait cet art dispensable parce qu'il accorde à la France « une plus grande liberté » !
« Plus les principes de l'ordre politique et social s’établiront parmi nous », dixit le jeune Aristarque, « moins il y aura de dissimulation dans les gouvernements et d ambition dans les gouvernés, moins il sera nécessaire de faire la leçon aux grands et aux petits à l’aide de l’apologue : les mœurs, si elles ne peuvent atteindre à la perfection, deviendrent du moins plus pures, plus sévères ; on trouvera en elles plus de franchise, et par conséquent plus de naturel dans les arts et dans les lettres qui en sont l'expression vivante.
Ce besoin de vérité qui se manifeste de toutes parts dans notre littérature aura pour inévitable résultat d' exclure de son domaine le genre de la fable ; en effet, l'apologue n’est autre chose qu’un moyen adroit de faire parler la raison sans ennui, et d'adresser aux hommes un reproche qui ne les fait pas rougir, parce qu’il est indirect ; c’est une parabole mise en action, une métaphore dramatisée : or la tendance actuelle de la littérature est toute vers le positif et le réel ; le temps des circonlocutions dans la pensée et dans le style est passé sans retour, et nous avons répudié cet héritage d’emblêmes et d’allégories que l’antiquité s'était transmis de main en main. L'histoire aujourd’hui domine partout ; la fable ne saurait lutter contre elle. Une autre cause de ruine pour l’apologue, c’est sa frivolité, jadis une des causes de son triomphe. On demande aux muses des inspirations plus hautes, des méditations plus graves : contes, fables, chansons, poèmes badins et burlesques, tout cela ne saurait sympathiser avec les goûts du siècle ; bientôt la France en aura fini avec la poésie légère. » 8
Le propos du « jeune Aristarque » arrache une vigoureuse protestation à Antoine Benoît Vigarozy, et, par le truchement de ce dernier, à Auguste de Labouisse lui aussi, qui 1° ne tient pas pour franchement libéral le « régime actuel » ; 2° est partisan de la monarchie absolue et regrette le règne de Louis XIV ; 3° ne voit pas en quoi l'art des fabulistes dépendrait du régime sous lequel il s'exerce ; 4° très amateur des fables, ne souffre pas d'entendre dire « qu'un temps viendra, et bientôt peut-être, où on finira par n'en plus produire ». « Il y a dans le propos du jeune Aristarque « presque autant d'ignorance que de mots », s'écrient Antoine Benoît Vigarosy, et Auguste de Labouisse en écho.
Au propos paradoxal de l'Aristarque en question, Auguste de Labouisse oppose la tranquille justification d'Antoine Benoît Vigarosy qui « intéressé en cause, parce qu'il a un volume de Fables à publier, réfute ainsi, dans l'Avant-propos de ses Fables, les « bizarres assertions » du jeune homme :
1° « Si la Fable nous vient d'Orient, ce n'est pas parce que l'Orient fut le berceau du despotisme, mais plutôt parce que là naquit la poésie, qui ne pouvait éclore, comme tant d'autres inventions que nous devons à l'Orient, et entr'autres l'astronomie, (qui certes n'a rien à démêler avec le despotisme) que dans des imaginations vives, brillantes, actives et fécondes ; et parce que d'ailleurs, le langage Oriental étant tout métaphorique, tout symbolique, il dut naturellement donner le premier l'idée de l'Apologue, comme aussi de la Parabole, qui n'est qu'une espèce d'Apologue ; et l'on sait qu'elle fut employée par des hommes libres et courageux, non pour déguiser des vérités et les faire avec moins de danger, arriver aux puissants, mais au contraire, pour rendre ces vérités plus sensibles à tous et les faire goûter sous les formes qui leur parurent les plus propres à éveiller la curiosité, à fixer l'attention, à frapper l'imagination, et à ouvrir le cœur à la morale des préceptes.
2° Que si en Orient, les animaux ont été mis en scène, c'est parce que la Métempsychose y étant un dogme reçu, on dut là, plutôt qu'ailleurs, songer à leur prêter le langage des hommes.
3° On prétend que le domaine de l'Apologue ne peut prospérer et fleurir que sous le despotisme et la tyrannie. Mais n'y a-t-il pas un peu de despotisme et de tyrannie dans l'esprit de presque tous les hommes ? En voit-on beaucoup qui se montrent attentifs et dociles aux leçons de la morale ; qui pardonnent la supériorité, que le moraliste semble vouloir prendre sur eux et qui n'affectent même, dans toutes les occasions qu'ils croient favorables, de faire peser sur lui toute l'autorité de l'indépendance dont ils sont si jaloux, et dont ils usent si souvent en maîtres ...
4° Et pour en finir, je demanderai qu'on me dise que font aux charmes répandus partout dans La Fontaine, Louis XIV et son despotisme ? Qu'ont à démêler ensemble LOUIS LE GRAND et Carpillon-Fretin, Perrette et son pot au lait, la Mouche du Coche, les deux Amis, les deux Pigeons ? etc. etc. » 9
Gaston Gélibert (1850-1931), Les Deux Pigeons.
Et Antoine Benoît Vigarosy de déclarer que l'art de la fable conserve tous ses mérites face aux « exigences du siècle pour le positif et le réel ».
« Que si l'on voulait arguer encore contre la fable des exigences du siècle pour le positif et le réel, je dirai que, poésie pour poésie, la fable est peut-être le genre qui convient le mieux à un siècle penseur, actif et qui veut trouver du profit à tout, puisque ce genre permet, plus qu'un autre, de mêler à l'amusement, à la diversion, aux nobles ou douces émotions qu'on cherche toujours dans la poésie comme dans tous les beaux-arts, des vérités, des leçons prises dans les moeurs, les préoccupations, les intérêts des temps ; et, qu'après y avoir égayé son esprit dans des jeux d'imagination, plus ou moins attrayants, on peut l'exercer sur toutes les pensées généreuses, philosophiques, profondes et utiles, qui s'y rattachent, ou que tout esprit méditatif peut facilement y rattacher.
Aussi, je conclus que si mon livre ne recevait point du public l'accueil que le plus grand nombre de fables dont il se compose a déjà reçu dans les meilleurs journaux et recueils littéraires, je ne m'en prendra! point au genre, mais à mon impuissance à vaincre les difficultés qu'il offre, aujourd'hui surtout. On ne trouvera pas mauvais, je l'espère du moins, que mon amour-propre s'en prenne aussi un peu à l'indifférence du public pour tous les genres de poésies, dans un moment où il est presque tout entier absorbé par les intérêts les plus importants, les spéculations les plus fatiguantes, et par la lecture des journaux, qui n'offrent cependant pas toujours du positif, du réel et que l'histoire domine si souvent.
Je ne dois pas finir sans avertir mes lecteurs que tous les sujets que j'ai traités sont de mon invention, et que si quelques-unes de mes fables rappellent tels ou tels autres fabulistes anciens oU modernes, c'est que la sphère de nos idées n'est pas tellement étendue que ceux qui parcourent ses voies, ne soient exposés à s'y rencontrer. » 10
Où l'on voit que si, dans la société des années 1830, dominée par « l'histoire » et hantée par le souci du positif et du réel, le jeune Aristarque n'est pas loin de tenir la fable, et plus généralement la poésie pour un genre condamné, Antoine Benoît Vigarosy et Auguste de Labouisse tiennent au contraire que la fable et la poésie demeurent aujourdhui un genre tout aussi nécessaire que par le passé.
Louis Léopold Boilly (1761-1845), Les journaux, 1823, Musée Carnavalet.
Moins délibérément optimiste qu'Auguste de Labouisse quant à l'avenir de la fable en tant que genre littéraire, Antoine Benoît Vigarozy s'inquiète de ce que le genre en question rencontre des « difficultés », autrement dit qu'il se heurte, « un peu », à l'indifférence du public pour tous les genres de poésies, dans un moment où celui-ci est presque tout entier absorbé par les intérêts les plus importants, les spéculations les plus fatiguantes, et par la lecture des journaux ». Mais, à la différence du jeune Aristarque, il veut croire à l'avenir de la fable et de la poésie : et tout comme Auguste de Labouisse, il entend y contribuer, du mieux qu'il peut, ajoute-t-il, non sans un brin de coquetterie.
Où l'on voit que, dans le cadre de la Société philotechnique de Castelnaudary, conformément à la mission de ladite société tels que rappelée ci-dessus par J. C. F. Ladoucette : « Lire dans ses réunions particulières, les écrits qui lui sont présentés », et engager par là « une foule de jeunes littérateurs à mériter les applaudissements de cette compagnie, qui se plaît à favoriser les progrès du talent, sous quelque bannière qu'il se rencontre » —, la discussion mêle ici de façon complexe réflexion savante sur un genre littéraire dont l'avenir semble peu ou prou menacé et considérations diverses sur le lien qu'un tel genre entretient avec les régimes politiques et les sociétés sous l'égide desquels il se déploie. On sait d'Auguste de Labouisse et d'Antoine Benoît Vigarosy que ni l'un ni l'autre ne se prive de médire du gouvernement actuel. De façon manifeste, le très royaliste Auguste de Labouisse peut donc embrasser ici, contre le jeune Aristarque, le parti du très libéral Antoine Benoît Vigarozy 11. Si la Société philotechnique, par principe, doit se garder de la tentation partisane, la solidarité ariègeoise l'emporte en tout cas ici sur la considération des appartenances politiques.
Auguste de Labouisse rapporte ensuite comment Antoine Benoît Vigarosy a traité le genre canonique de la fable. Il mentionne d'abord le succès des Fables de M. Vigarosy auprès des critiques et cite le commentaire très élogieux de l'un d'entre eux, anonyme lui aussi 12 : « On ne pouvait mieux faire après l'Inimitable [La Fontaine]. Cette poésie facile, délicate, harmonieuse, qu'enveloppe si souvent des vérités fortes et profondément senties, des aperçus ingénieux, nouveaux, des sujets remaniés avec bonheur, même après la perfection désespérante du plus grand des Fabulistes ; cette poësie si variée, ces divers genres de mérite, doivent faire espérer à l'auteur de triompher enfin de cette fatale indifférence de notre siècle, pour le premier des beaux arts. »
Anonyme, La Fontaine au cours La Reine, ou quand Madame de la Sablière croise Messire Jean de La Fontaine, L'Inimitable, le soir, au cours La Reine, s.d., Library of Congress.
En 1832, lors de la sortie de l'édition papier des Fables d'Antoine Benoît Vigarosy, un autre jeune Aristarque — ou le même ? — reconnaîtra en quelque façon, mais de la façon qui tue ! le « mérite » de ces fables : « Quoiqu'il [ce recueil] appartienne plutôt à la littérature qui vit des débris du passé qu'à la littérature qui s'élance vers l'avenir pour y jeter les bases de quelque monument nouveau, son incontestable mérite commande l'attention et sollicite l'éloge. La plupart des pièces qui le composent avaient déjà subi l'épreuve de la lecture publique dans diverses sociétés littéraires ; elles se présentent ici privées du prestige du débit, mais non dépouillées du charme qui leur est inhérent ; la méditation du cabinet ne servira qu'à mieux faire apprécier leur touche fine et délicate. » 13
Auguste de Labouisse, lui, comme il l'avait fait en 1808 à l'endroit d'Alexandre Soumet, n'hésite à blâmer certaines faiblesses de la versification et du style chez Antoine Benoît Vigarozy :
« Comme l'amitié ne doit pas faire taire la conscience, je déclarerai hautement que le poète a laissé échapper beaucoup de négligences et même de fautes. Il y a quelques vers tronqués, beaucoup de vers nains, qui sont toujours une licence prosaïque, quand ils ne produisent pas une beauté réelle, un effet pittoresque et descriptif ; quelques hiatus, des rimes peu riches, même insuffisantes, comme ici et autrui. »
« Le puissant, je le vois ici,
Sur le cas qu'il fait de soi-même
Mesure la douleur d'autrui. » 14
Et Auguste de Labouisse de citer Boileau : « La rime est un esclave, elle doit obéir. » Et de citer [Ponce-Denis Écouchard-Lebrun, dit Lebrun-Pindare] Lebrun : « La Difficulté est une dixième Muse. » 15
« Mais après avoir fait la part du blâme », poursuit Auguste de Labouisse, « il nous reste à faire la plus abondante et la plus douce, celle de l'éloge. Tout le premier Livre de ce recueil est dirigé contre les tyrans et la guerre. Le sujet prêtait. »
Auguste de Labouisse salue ici l'honnêteté politique du très libéral Antoine Benoît Vibarosy qui fustige dans ses Fables l'hypocrisie de nombre des représentants de son propre parti.
Jean de La Fontaine, Le Loup et l'Agneau, Livre I, fable 10, Association Calliope.
« Sa Fable du Loup affamé peint très bien l'avidité de ces ambitieux, aspirants au pouvoir, de ces insatiables coureurs de places, qui naguère viennent de tout envahir. Ils se faisaient d'abord désintéressés, Chatemites, Philosophes ; ils blâmaient la sanguinaire audace des Lions et des Loups ; ils se montraient fervents pour la faible race des moutons ; mais lorsqu'ils furent entrés en amis, dans le manoir hospitalier, ils dévorèrent ou livrèrent tout ce qui s'offrit à leur rapine. Vous l'entendez MM. les Ministres vous et vos protégés, et vos adeptes et vos flatteurs, vous l'entendez ! écoutez encore :
Que de Républicains logés dans des Châteaux,
Qui repoussent le misérable :
CE N'EST QUE LES PUISSANTS QUE L'ON VEUT POUR ÉGAUX. »
Auguste de Labouisse tire de cette fable d'Antoine Benoît Vigarosy l'occasion de définir, telle qu'il l'entend, la mission critique, d'où politique au sens noble, du poète : « Faire sentir de pareils torts, en faire rougir et repentir (s'il se peut), ceux qui s'en rendent coupables, voilà une belle et honorable mission que le poète remplit ! » 16
Et le même Auguste de Labouisse profite de l'occasion pour suggérer à M. Vigarosy de cpmposer une autre fable, plus politique encore, qui, parlant en quelque sorte à sa place à lui, dise toute la vérité sur le gouvernement actuel et sur les Doctrinaires qui le mènent.
« Puisque M. Vigarosy sait faire si bien des Apologues politiques, puisqu'il aime la franchise et la vérité ; il devrait bien composer encore une Fable, qui apprît à ceux qui nous gouvernent si peu paternellement aujourd'hui, que ce n'est point par l'arbitraire, par les vexations, par les persécutions, par les incarcérations, par les injustices, qu'on peut longtemps conserver le pouvoir. Qu'il fasse une Fable, pour dire aux Doctrinaires [Royer-Collard, François Guizot, Victor de Broglie, Charles de Rémusat, Victor Cousin, Prosper de Barante, etc.], que ce n'est pas une saine et bonne Doctrine, que de bouleverser tout ce qui peut assurer l'ordre, la justice, l'humanité, afin de plonger l'homme dans une indigne servitude, dans un déshonorant vasselage, dont le joug accablant, finirait par retomber sur eux-mêmes ; et une autre, qui enseignât cette grande vérité, que les Révolutions peuvent effectuer des changements, mais qu'elles ne peuvent pas empêcher que les principes restent impérissables. On a beau les poursuivre, les harceler, les méconnaître ou chercher à les flétrir ; ils finissent toujours par reprendre leur empire, et par triompher de toutes les mauvaises passions qu'on leur oppose. » 17
« Če volume est plein d'hommages particuliers que le Poète distribue avec discernement à plusieurs célébrités contemporaines », note encore Auguste de Labouisse. « Une de ses Fables est dédiée à M. Alexandre Dumège, l'un de nos plus savants archéologues, qui, par je ne sais quelle fatalité, trouve plus d'ingratitude que de reconnaissance, parmi les Administrateurs de la ville de Toulouse, cette antique ville Palladienne qu'il a enrichie par ses découvertes et qu'il honore par ses talents. » 18
Au titre des « hommages particuliers », M. Vigarosy mentionne encore dans ses Fables les noms de « MM. Ch. Malo 19 ; Th. Abadie 20, couronné plusieurs fois par l'Académie des Jeux floraux ; de Malaret 21 ; l'Abbé de Vidalat-Tournier 22 ; Mme Amable Tastu 23, dont la Muse a tant de sensibilité, de grâces et de charmes. »
Angelica Catherina Kauffmann (1741-1807), Erato, muse de la poésie lyrique, lieu de conservation inconnu.
« Dois-je avouer », questionne Auguste de Labouisse coquettement, « que dans son indulgente amitié, l'Auteur m'a consacré plus d'un tribut flatteur ? Il n'a pas non plus oublié de célébrer sa douce compagne, qui lui aide à supporter les peines de la vie. Il dit à sa femme :
Contre les orages de l'âme,
Contre les passions qui consument nos jours,
Contre l'ennui du monde et les fausses amours,
L'hymen est un port sûr. Comme un phare, sa flamme,
Au sein d'un Océan trompeur
Éclaire le chemin qui conduit au bonheur. » 23
Là, les mots d'Antoine Benoît Vigarosy touchent ce qui fait le cœur vivant de la poétique d'Auguste de Labouisse, cette poétique du bonheur conjugal, tant décriée par les critiques du temps, souvent accusée d'insincérité, pourtant si naturellement inspirée au poète par son expérience même.
« J'aime à retrouver ces sentiments conjugaux sous la plume d'un Poète que j'estime », observe Auguste de Labouisse ; « il ne craint pas d'avouer hautement aux yeux des plus frivoles lecteurs, qu'une union, épurée par la religion et la loi, peut seule assurer le peu de bonheur qu'il est donné à l'homme de goûter ici-bas. » 25
Mais tant Antoine Benoît Vigarosy, discrètement, qu'Auguste de Labouisse, moins discrètement, se trouvent forcés de constater que dans un siècle nouveau, sujet à une révolution des mœurs, la défense et l'illustration d'une poétique de l'amour conjugal, et, pis encore, la défense et l'illustration des bienfaits d'une « union épurée par la religion et la loi » peuvent sembler ridicules aux yeux des « jeunes Aristarque qui veulent dominer, non seulement l'empire littéraire, mais aussi le monde politique », et en tout cas complètement passées de mode.
Auguste de Labouisse n'entend toutefois rien céder à l'empire des jeunes Aristarque sur le terrain de la littérature. « Quoique plusieurs passages puissent nous offrir un peu de ces teintes bizarres et puériles » caractéristiques de la nouvelle mode, remarque-t-il au passage, « M. Vigarosy appartient davantage, en poésie, à l'école Classique qu'à l'école Romantique. Il respecte nos maîtres, il les prend pour modèle, et profite très bien de leur exemple. C'est sans doute ce qui fait, que quoique de l'école libérale en politique, il est toujours vrai, juste, modéré. » 26
Nicolas André Monsiau (1754-1837), Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos, 1802, Paris, Bibliothéque de la Comédie-Française.
Ce qui se joue en 1831-1832 dans le cadre de la Société philotechnique de Castelnaudary, c'est, au nom des Classiques contre les Romantiques, un nouvel épisode de la querelle des Anciens et des Modernes. Auguste de Labouisse, qui ne démordra jamais de la défense des Classiques, aura par la suite des mots très durs à l'endroit des jeunes Romantiques. Il faut dire qu'en l'occurrence, il parle au nom des « écrivains royalistes » — raccourci étonnant, ou fâcheux ! n'est-on pas écrivain, avant d'être royaliste ? —.
Benjamin Roubaud (1811-1847), Grand chemin de la postérité, les romantiques, dits les Jeunes France, en cortège ; en tête : Victor Hugo ; devise : « Le laid, c'est le beau » ; 1842 ; BnF, les Essentiels, département des Estampes et de la Photographie.
« Ce qui aurait dû particulièrement préserver les écrivains royalistes de cette mode capricieuse, c'est que le romantisme n'est autre chose que le Jacobinisme littéraire ; la souveraineté despotique des insensés, des impuissants et des fous ; c'est la révolution poétisée ; c'est l'affranchissement de toutes les règles, comme les révolutionnaires s'affranchissent des lois, de l'ordre et de la justice ; c'est la tradition de l'antiquité proscrite et forcée à aller traîner son émigration chez des peuplades peut-être inhospitalières ; c'est le goût, mis sans autre forme de procès à la lanterne ; c'est l'anarchie usurpant la place de la légitimité. (1833). » 27
En se réclamant ainsi de la Réaction la plus radicale, Auguste de Labouisse aura joué, comme on sait, la mauvaise carte. La postérité ne le lui pardonnera pas.
Vers la fin de ses ses Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, dans une lettre intitulée « Discussion », datée du 1er février 1833, et adressée à « MM. les membres de la Société philotechnique de Castelnaudary, Auguste de Labouisse rend compte d'un problème qui a pu être constaté dans le déroulement des séances organisées à Castelnaudary aussi bien que dans plusieurs autres académies ; il annonce la réforme qui s'applique déjà dans ces autres académies, promet que ladite réforme sera mise à l'épreuve, et souhaite qu'une telle réforme puisse donner « d'heureux résultats ». Il laisse par ailleurs entendre dans l'exergue de cette lettre, qu'il traverse dans sa vie personnelle un moment difficile. On sait seulement qu'Éléonore, son épouse, est souffrante depuis l'automne précédent et qu'elle mourra le 3 juin 1833. 28
Vers empruntés à Adolphe Mugnerot, d'Arbot, Haute-Marne, illustre inconnu des livres d'histoire littéraire, auteur des Esclaves d'Alger, drame en 3 actes et en vers, Paris, Garnier, 1830 ; Adolphe Mugnerot,vRecueil de poésies sacrées, suivies de l'Histoire abrégée du Juif-errant et d'autres pièces diverses..., Paris, Ledoyen et Giret,1846 ; Adolphe Mugnerot et Jean-Baptiste Martin, aubergiste à Auberive, Nouveau traité intéressant et très curieux, sur les jeux de cartes à la partie simple..., Langres, impr. de Dejussieu, 1850.
Auguste de Labouisse décrit ainsi le problème que tous les membres de la Société philotechnique de Castelnaudary ont pu observer dans nombre de séances :
François Joseph Heim (1787-1865), François Guillaume Andrieux faisant la lecture de sa tragédie Junius Brutus, 1828, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon.
« Vous avez judicieusement senti le vice de ces formes adulatrices, adoptées dans plusieurs académies par tradition mais condamnées sans appel par l'expérience. En effet cet encensoir nauséabond, qui circule de main en main par appel nominal, est aussi embarrassant pour celui qui encense, que pour celui qui se trouve solennellement encensé. Dans une si gênante position, on hésite, on balbutie, on perd du temps, sans profit, pour celui de nos collégues qui vient de lire, pour la Société qui écoute, ni pour la satisfaction de celui qui parle. »
« En conséquence on vous a proposé une réforme, qui consiste à ouvrir après chaque lecture, une causerie instructive, une sorte de conversation méthodique, où ceux qui voudront y prendre part, demandant tour à tour la parole, pourront éclaircir, agrandir les questions qu'on viendra de traiter.
Comme votre président, je ne me permettrai d'approuver ni de condamner le nouveau mode. Il me suffit de le faire mettre en pratique, puisqu'il vous agrée. Seulement, je dirai qu'il me semble promettre d'heureux résultats, et que la route où nous allons entrer, sera vraisemblablement meilleure que celle que nous avons longtemps suivie. » 29
Via la réforme annoncée, Auguste de Labouisse, président de la Société philotechnique de Castelnaudary, propose donc de dédier désormais les séances de ladite Société, non plus à des lectures, suivies seulement d'applaudissements obligés, mais à des lectures suivies chaque fois de « causeries instructives », menées de façon méthodique, visant à « éclairer et agrandir les questions » auxquelles ces lectures renvoient. En matière de méthode, la seule règle voudra qu'on ne prenne la parole qu'après l'avoir demandée, de telle sorte qu'on ne parlera pas tous à la fois, mais à tour de rôle. Bref, Auguste de Labouisse attend d'une telle réforme qu'elle soit propice à la tenue d'un débat sur les œuvres présentées aux membres de la Société philotechnique
, et que ce débat fasse montre d'une réelle qualité intellectuelle.
La suite du propos d'Auguste de Labouisse témoigne toutefois d'une possibilité de dérive par effet de monopolisation et de détournement de la parole au profit de celui qui parle, dérive dont lui, président de La Société philotechnique de Castelnaudary, se trouve être le premier à fournir un exemple édifiant...
« À la vérité ceci n'est encore qu'une épreuve ; la proposition a été discutée, sans être votée, et vous n'en avez pas fait un arrêté définitif. C'est donc simplement un essai : permettez-moi d'en profiter à l'instant même pour mon avantage. Je vais en user largement, j'espère pourtant que vous ne trouverez pas que j'en abuse. » 30
Laissant d'ailleurs entendre qu'il prend la parole dans une atmosphère conflictuelle et que son autorité de président se trouve peut-être contestée, certes il ne s'agit pas ici pour lui de remporter la Grande Course au Clocher Académique — celui de l'Institut de France [l'Académie française] — que visent à Paris Victor Hugo et autres Jeunes France, mais de conserver la présidence du Clocher de Castelnaudary — celui de la Société philotechnique — et de s'y illustrer dans la mission qu'il se donne, à savoir celui d'écrivain chef de file en province de l'école classique subsistante.
Grandville (1803-1847), Grande Course au Clocher Académique, in La Caricature Provisoire, 1839, Musée Carnavalet.
Grandville (1803-1847), Grande Course au Clocher Académique, Paris, Chez Bauger R. du Croissant,1839.
« Dans la dernière séance le gant me fut jeté avec une courtoisie admirable ; puisque le tournois est ouvert, je le ramasse ; mes armes seront aussi courtoises que celles des assaillants, et quels que soient les vainqueurs, je me flatte qu'en sortant de la lice, nous pourrons encore nous embrasser en francs chevaliers et en amis fidèles. » 31
S'il avait été question de tout autre de mes ouvrages, de ces opuscules légers et frivoles, que je n'ai que trop raison d'appeler des Bagatelles, après vous avoir remercié de vos éloges et de vos censures, je n'en parlerais plus. Mais il s'agit d'un gros volume, d'un assommoir de volume, qui malgré sa pesanteur ne manque pas d'intérêt local, et qu'à cause de cela j'ai le plus grand désir de perfectionner, ou pour employer une expression plus convenable à ma faiblesse, d'améliorer, autant que mes recherches et mes efforts pourront me le permettre. Afin d'atteindre ce but, je suis disposé à accueillir toutes les observations qu'on aura la bonté de me faire. »
En 1802, Auguste de Labouisse qualifiait de « bagatelles«, « ses chansonnettes, ses madrigaux, ses riens » 32. En 1833, il qualifiera de « riens », la « foule de ses petits Voyages, Souvenirs, Caractères, Portraits, etc. 33
On comprend donc, au mot d'« intérêt local » prononcé ci-dessus, qu'Auguste de Labouisse entreprend de défendre devant les membres de la Société philotechnique de Castelnaudary, son tout dernier livre, son opus magnum, « un gros volume, un assommoir de volume », publié en 1822, son Voyage à Rennes-les-Bains.
Auguste de Labouisse admet, dit-il, qu'on puisse formuler des critiques à l'endroit de son nouveau livre. « Déjà votre rapporteur semble être allé aux écoutes des remarques de la sévère critique ; il les a recueillies avec justice, il les a combattues avec bienveillance, et il a prononcé qu'elles n'étaient pas toutes justes. Quoique son opinion puisse être quelquefois taxée d'indulgence, vous ne serez pas étonnés, que même dans ces cas-là, je me range sans dificulté de son côté. On sent qu'il me serait difficile d'adopter toutes les critiques ; mais toutes me seront utiles, en m'aidant à me corriger, ou du moins à me tenir sur mes gardes dans une autre rencontre. » 34
Mais, de façon dont on remarque la formulation contournée, Auguste de Labouisse récuse le reproche qu'on lui fait d'avoir manqué au principe suivant, pourtant établi et accepté dans la présente Société : « la politique doit être écartée de nos débats littéraires. Non qu'il puisse y avoir désunion, division entre nous, mais il y aurait quelquefois dissidence et toute dissidence intempestive doit rester à la porte. » 35
Auguste de Labouisse a « malheureusement » assorti son ouvrage d'une Préface dont il ne peut nier le caractère délibérément politique.
« Malheureusement à la tête du Voyage à Rennes-les-Bains, il se trouve », dit-il, » une Préface, qui a paru à quelques-uns, jetée là comme un fugot d'épines au milieu d'un pérystile pour en fermer l'entrée. D'autres on dit que c'était une bombe ; mais la bombe, (si c'en est une), a éclaté dans l'air, je l'espère, sans blesser personne, telle était du moins mon intention. Je n'en dirais pas davantage, si d'autres n'avaient pris pour des semblants de haine, quelques paroles, peut-être hyperboliques, conséquences naturelles de la chaleur du style et de la franchise du caractère. » 36
Le « malheureusement » est ici ce qui étonne. Auguste de Labouisse n'avait-il pas réfléchi, avant de la publier, à l'effet que produirait sa Préface ? Ou feint-il ici le regret, alors même qu'il tentait quelque provocation ? Pourquoi aurait-il usé du mot « bombe » si vraiment il n'avait eu là l'intention de « blesser personne » ? Et quand il parle de « bombe », ne se souvient-il pas que le simple prononcé d'un tel mot suscite une exacerbation du sentiment antiroyaliste depuis l'attentat de la rue Saint-Nicaise, perpétré par le très royaliste Pierre Robinault de Saint-Régent, le 24 décembre 1800, contre Napoléon Bonaparte ?
Jacques Bonnefoy, Arles éditeur, La machine infernale, évocation de l'attentat de la rue Nicaise (3 nivôse an VIII, 24 décembre 1800) perpétré par contre Napoléon Bonaparte par Pierre Robinault de Saint-Régent, officier chouan, et le chevalier Joseph Pierre Picot de Limoëlan, chef chouan, son complice. L'attentat fait 22 morts et une centaine de blessés. Musée Carnavalet.
Auguste de Labouisse plaide, quoi qu'il en soit, la pente de son caractère, qui l'oblige à « la franchise », et celle de sa plume, qui incline à « l'hyperbole », alors même qu'il sait que celle-ci l'expose au rique de passer pour un fauteur de « haine ». Étrange plaidoyer... que celui d'un écrivain qui revendique de ne pas être le maître de ses propres moyens. Ou palinodie plutôt ?
Auguste de Labouisse ensuite, ex abrupto, tranche lui-même et assume ainsi le geste d'écriture, ou la bombe qu'on lui reproche :
« En effet, que contient cette Préface corroborée de quelques Notes assez vives ? Pas autre chose que ma profession de foi politique. Français, j'ai le droit, comme tous les Français, d'exprimer mes opinions, de manifester mes principes et d'offrir à ma patrie le tribut de mes méditations et de mon expérience. Je crois l'avoir fait sans amertume mais peut-être pas sans émotion et sans vigueur ; car j'en conviens, il est de grandes occasions où ma plume est entraînée surtout quand elles me retracent le souvenir des jours mauvais que j'eus à traverser dans ma jeunesse. » 37
L'appel des condamnés pendant la Terreur (1793-1794), auteur et source inconnus.
Auguste de Labouisse ensuite s'emporte, et son exaltation est telle qu'à l'endroit des « cruels partisans de l'odieuse Terreur » de 1793-1794, il se perd en déclarations vengeresses :
« Oui, lorsque je vois de ces disciples effrénés des féroces proconsuls de 93 ; de ces cruels partisans de l'odieuse Terreur ; de ces enragés de ces monstres, à qui rien ne coûte pour satisfaire leurs passions et leurs vengeances, toujours prêts à se vautrer dans le sang de leurs compatriotes, pour le triomphe de leurs doctrines subversives : alors mon indiguation s'allume, mon âme s'enflamme, mon esprit s'exalte, mes expressions deviennent brûlantes, et je voudrais que chacune de mes paroles fût comme un arrêt de mort pour ces misérables disposés à ne se refuser aucun crime. » 38
Or ceux qu'il qualifie de « cruels partisans de l'odieuse Terreur » et contre lesquels il tourne en 1833 sa fureur, ne peuvent être que les acteurs ou les inspirateurs, les têtes pensantes des journées de Juillet 1830, autrement appelées les Trois Glorieuses, qui ont permis le renversement du régime de Charles X. Antoine Benoît Vigarosy par exemple a fait partie de ceux-là. On imagine la gêne, ou plutôt l'effet de sidération dont ont pu se trouver frappés les membres de la Société philotechnique de Castelnaudary à l'écoute de la diatribe d'Auguste de Labouisse, leur président.
Percevant soudain, comme on dit, qu'un ange passe et reconduit par là à une humeur moins violente, Auguste de Labouisse prend alors le soin de préciser qu'il n'entend au vrai tuer personne :
« Toutefois MM., ce que je viens de dire rend ma pensée mais n'exprime pas mes sentiments. J'ai parlé de mort, et cependant je me sentirais défaillir s'il me fallait tuer ou faire tuer mes semblables. Quels que soient les orages que nous garde un terrible avenir, on ne m'y verra jamais [...] remplir l'office de bourreau, ni de pourvoyeur du bourreau. Je puis le dire hautement et vous m'en croirez sans peine, parce que je suis connu de vous, si par un décret de la providence, la nation revenue de ses erreurs faisait triompher mes principes, loin d'abuser de ce triomphe, je serais le premier à courir au secours de nos adversaires et même à défendre mes plus ardents antagonistes, si quelqu'un essayait de leur porter des coups. » 39
Et faisant effort sur lui-même pour retourner à son assiette ordinaire, Auguste de Labouisse conclut sa diatribe par cet exorde, qui se veut, ou se croit conciliant :
« J'ai eu toujours beaucoup de tolérance et une large philanthropie ; aussi, longtemps avant la révolution de juillet, j'étais lié, comme je le suis encore, avec l'élite du libéralisme ; au jour de sa victoire je ne l'eusse plus fait, il eût été trop tard de toutes les manières ; et de plus cela aurait ressemblé à une lâche faiblesse. Mais j'ai conservé franchement ces relations amicales, anciennes et littéraires ; parce que je ne crains pas de me trouver en rapport avec les honnêtes gens de tous les partis. » 40
Après les membres de la Société philotechnique de Castelnaudary, on reste confondu par la lettre et l'esprit d'un tel discours, par sa pente à la fois orgueilleuse et naïvement chimérique. L'homme toutefois ne s'illusionne pas tout à fait sur lui-même. Il admet à demi-mot de pouvoir figurer une sorte de moderne Don Quichotte. Mais il se réclame d'une telle figuration pour tenter de renverser à son avantage, croit-il, seul contre tous, le cours funeste des choses, du moins tel qu'il l'entend.
« Don Quichotte attendit le jour à cheval. »
Don Quichotte par Gustave Doré, détail, in L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantes Saavedra avec les dessins de Gustave Doré, traduction de Louis Viardot, tome II, Paris, Hachette, 1863, p. 410.
Je tolère, par principe, toutes les opinions, dit-il, indiquant qu'il cite là Charles Nodier. Je les estime quand elles sont loyales ; je les honore quand elles sont glorieuses ; quand elles sont proscrites, je suis bien près de les aimer ». On dira peut-être, observe-t-il, que « c'est se faire le don Quichotte du genre humain ; mais qui dira cela ? Ces gens égoïstes et froids, qui ne connaissent que leur intérêt et que le malheur n'a jamais émus. On peut se passer aisément de leur suffrage. » 41
À la fin de ce discours enflammé, semblant avoir épuisé sa fureur, Auguste de Labouisse déclare vouloir abandonner, « sans haine », le terrain de la politique pour se consacrer désormais aux « douces et consolantes occupations des Muses ».
« Comme de pareilles discussions s'écartent souvent du but et entraînent trop loin, même les hommes les plus modérés, j'ai su y mettre des bornes. Après avoir publié les principales vérités, qu'il me semblait utile de rappeler à mes compatriotes [dans sa Préface au Voyage à Rennes-les-Bains], j'ai cru qu'il serait bon d'arrêter ma course, d'autant que je préfère les douces et consolantes occupations des Muses aux sombres élucubrations de la politique. Que d'autres parcourent sans relâche cette triste et fâcheuse carrière ; je m'en retire avec plaisir, l'esprit libre de fers et le cœur dégagé de toute haine. Je le répète, je n'ai de haine que contre les principes subversifs de la société, contre les maximes contraires à la morale et à la religion, contre les exemples de rouerie et d'apostasie, si multipliés dans nos temps modernes... Cette haine, qu'on cru découvrir dans quelques phrases mal interprétées, est un reproche injuste, qu'il me tardait de pouvoir repousser hautement. Mais cela fait, je me livre à d'autres travaux plus agréables ; j'abandonne avec empressement, l'arène meurtrière, où les partis se débattent parfois avec trop d'acharnement et de violence. » 42
Et, dans un poème intitulé Ma Déclaration, il habille ainsi de rimes « la sorte d'engagement qu'il vient de prendre avec franchise » :
« Je prétendais, (quelle folle entreprise !)
Détromper la crédulité ;
Montrer la voie étroite à la duplicité ;
[...]
Ce superbe projet n'était qu'une sottise :
Ma voix, je le sens trop manque d'autorité.
Quand le succès les électrise
Ma sévère sincérité
Se nommerait humeur, et ma simplicité
Tout bonnement duperie ou bétise.
J'abjure done l'erreur qui m'avait enchanté ;
Ma barque est sur le bord, qu'un autre la conduise.
[...]
Et je vais déposer ma plume
Aux genoux de la Liberté. » 43
Après avoir ainsi fait amende honorable à propos de ses fureurs politiques, le même Auguste en vient enfin aux critiques proprement littéraires que lui a values son Voyage à Rennes-les-Bains. Il s'applique à les déjouer une par une.
« On a dit, (et ce n'est aucun de vous messieurs), que j'avais fait un assez mauvais duvrage, qu'il était très facile d'en faire autant, qu'il n'y avait qu'à ouvrir D. Vaissette et à transcrire. »
Claude de Vic et Joseph Vaissète, Histoire générale de Languedoc : avec les notes et pièces justificatives, première édition, tome 1, Paris, Jacques Vincent, 1730.
« — Que cet Aristarque, (habitué šans doute à ne faire que de bons ouvrages), ait trouvé le mien très médiocre, je n'ai rien à répliquer à cela, et même il y a des moments où j'éprouve la tentation d'être tout à fait de son avis. Mais avancer que je n'ai fait que copier les savants historiens du Languedoc, quand leur livre est un de ceux que j'ai le moins consulté, quoiqu'il offre beaucoup à apprendre ; n'y a-t-il pas dans cette critiques, ignorance, jalousie ou mauvaise foi ? D'ailleurs les faits ne s'inventent pas, il faut les prendre avec exactitude où ils se trouvent.
Quand au style je ne crois pas avoir été plagiaire. L'anonyme penserait-il que j'ai copié dans D. Vaissette mes épisodes, mes particularités locales et mes tirades poétiques ?
— Non, répond un autre ; mais on vous reproche d'avoir vidé dans cet ouvrage, tous les madrigaux qui étaient dans votre portefeuille.
Alors si je les ai tous employés, pourquoi s'en est-il trouvé dans mes Voyages à Trianon, à Longchamp, à Saint Léger, à Charenton, à Montrouge ? Comment en est-il resté pour d'autres Voyages du même genre, qui doivent bientôt paraître ? Qu'on dise que je les ai trop prodigués, à la bonne heure. Votre rapporteur, que je regarde comme votre digne interprête, a judicieusement observé qu'il y avait Pléthore. J'adopte la saignée qu'il propose, et si jamais je suis appelé à donner une 2ème édition de ce volume, vous verrez combien j'aurai été attentif à profiter de vos remarques.
On me reproche encore, que mon livre manque d'unité ; qu'est-ce à dire ? Un voyage n'est pas un poème. Je ne puis classer les objets qu'à mesure qu'ils se présentent. Mes maîtres, mes modèles n'ont pas fait différemment ; j'ai dû les imiter. D'ailleurs comment aurais-je pu parler à la fois de Toulouse, de Saverdun, de Mirepoix, d'Alet, de Montréal, de Castelnaudary ?
— Ne puis-je pas encore regarder comme une chicane, l'étonnement où l'on est d'y voir figurer tour à tour Jupiter et Montmorency, François Ier et un de mes compagnons de course à Rennes ? On dirait d'une lanterne magique. Cette censure en fait l'éloge. Et en effet que pouvais-je vouloir autre chose ? Je faisais comme Robertson, une scène de Fantasmagorie, où j'évoquais suivant l'urgence, les personnages les plus opposés et les plus disparates. »
Daumier, Lanterne magique !!! caricature publiée dans Le Charivari, 19 novembre 1869, Patrimoine des bibliothèques de Reims. N.B. Étienne Gaspard Robert (Liège, 1763-1837, Paris), alias Étienne Gaspard Robertson, s'est rendu célèbre à partir du Directoire par création de Fantasmagories à l'aide de la lanterne magique.
« Un autre a relevé mes rimes en trice [troubadourice] 44 et il a avancé que cette tirade de vers pouvait être dangereuse pour le goût. »
Le Guerchin (Giovanni Francesco Barbieri, dit Guercino ou le Guerchin[) (1591-1666), Diane chasseresse, 1658. Fondazione Sorgente Group.
« — Je réponds à cela, que le lecteur s'aperçoit aisément que je n'écris qu'un badinage. Toutefois ce badinage renferme une opinion motivée et un acte de justice. Et pourquoi, sans blesser la langue, ni les règles du goût, n'admettrait- on pas plusieurs de ces terminaisons féminines, qui sont à la fois nécessaires et harmonieuses ? On ne dit pas seulement lecteur, on dit aussi lectrice : l'usage a consacré les mots d'impératrice, d'inspiratrice, d'improvisatrice, etc. Autrefois notre fierté et aussi notre égoïsme, faisaient une loi grammaticale de ne dire que chasseur pour les deux sexes ; mais Diane chasseur sonnait mal à l'oreille et un poète hasarda, Diane chasseresse. On ne disait que poète ; mais depuis que tant de Muses sont venues nous disputer avec succès les palmes de la gloire, on a ajouté galamment l'expression de poètesse. Le premier mérite de ces sortes d'innovations est leur nécessité ; le second que le terme créé soit intelligible et d'une prononciation agréable. Le français est doux et sonore ; il ne faut pas le faire dégénérer. Cette conclusion fera, je l'espère, que nous nous trouverons d'accord, avec mon spirituel critique.
On a dit encore, que mon absence n'ayant duré qu'un mois, dont il fallait retrancher le temps perdu en route, il ne me restait qu'une vingtaine de jours et que dans 20 jours je n'avais pas pu écrire 740 pages, puisque cela faisait 37 pages par jour.
— Le calcul est très juste, mais il est sévère et peu bienveillant. Pourquoi ne m'accorderait-on pas un droit qu'on n'a jamais refusé à aucun écrivain ? Quand on voit représenter une tragédie, chicane-t- on le poëte sur la licence qu'il prend de renfermer une grande action dans un petit espace ? L'art a ses règles, ses conventions et ses privilèges. Je n'ai pourtant nul besoin de les invoquer, n'aurait-on pas du faire attention que si le volume a 740 pages, le Voyage n'a point cette longueur ? Il faut en ôter les préfaces et les notes. Ensuite, n'avais-je pas averti de bonne foi, que dans l'origine, cette bluette n'avait guère plus de cent pages ? Dès lors la voilà réduite dans les bornes du possible et de la vérité. Ce n'est que lorsque j'ai voulu publier ce voyage, qu'on m'a conseillé de l'agrandir, en y ajoutant des détails historiques, que j'avais négligé d'employer. Tant d'auteurs, sans sortir de leur cabinet, écrivent des voyages qu'ils n'ont jamais fait ! On ne peut pas m'adresser le même reproche. Je suis allé assez fréquemment à Rennes-les-Bains pour pouvoir en parler sciemment, ayant le soin chaque fois de recueillir de nouveaux faits, de nouvelles observations, de nouvelles remarques.
Après cet aveu, que j'avais consigné dans ma préface, il me semble avoir fait disparaître entièrement, la prétendue impossibilité qu'on m'opposait.
Quand aux rimes redoublées, dont on m'a fait aussi un reproche, dois-je les regarder comme une faute ? Cela me serait impossible. J'ai trop goûté dans ma jeunesse la lecture de nos plus ingénieux poètes pour venir aujourd'hui déserter indignement leur gracieuse école, après m'être fait gloire d'avoir été (hélas ! de trop loin), leur faible disciple.
N'a-t-on pas vu, sur plus d'un ton,
Voltaire, Gresset, Hamilton
Et maint autre aimable modèle,
Dont la Muse toujours excelle
Aussi fraîche qu'un frais bouton,
Suivre l'exemple de Chapelle
Et plaire dans plus d'un canton.
Au reste, Messieurs », conclut — croit-on — Auguste de Labouisse, « il ne faut pas que cette apologie de mes fautes, vous fasse croire que je suis persuadé qu'on a eu tort de les reprendre. Bien s'en faut. Je reconnais hautement que mon livre pèche de plus d'une manière, qu'il a besoin d'être revu sévèrement. Et sur ce point je vous promets de n'épargner ni mes loisirs, ni mes ratures, ni mes variantes, ni mes forces. » 45
Mais Auguste de Labouisse n'en a pas tout à fait fini avec l'examen des reproches qu'on lui a faits, ni avec le pas, ou le semblant de pas de ses mea culpa.
« Après cette sincère promesse, je devrais régarder ma tâche comme finie. Elle ne l'est pourtant pas ; j'ai une confidence à vous faire ». Il réserve en effet à ses amis de la Société philotechnique de Castelnaudary une dernière question, relative aux joies de son mariage avec Éléonore, qu'il aurait d'après eux évoquées trop souvent dans son Voyage à Rennes-les-Bains, et qui n'auraient pas eu leur place dans cet ouvrage « sérieux ».
Nous sommes le 1er février 1833. La question est pour lui d'autant plus sensible, — bien que, hormis dans l'exergue de son discours, il n'en dise rien ici —, qu'Éléonore, son épouse adorée, est alors bien malade et qu'il la perdra le 3 juin de la même année. L'époux désemparé ne peut donc ici que se réclamer du droit de dire qu'il aime.
« De scrupuleux lecteurs ont trouvé, que je n'aurais pas dû introduire l'amour conjugal dans ce livre sérieux, (que je ne sais pourquoi on appelle sérieux) et en retrancher quelques peintures trop vives », — ce qu'il a fait, nous apprend-il plus loin, de façon visuellement éloquente :
« — Quant au tort d'avoir outré quelques peintures érotiques, j'avais cru me mettre à l'abri de ce reproche, en retranchant beaucoup. Un voyage dans le genre de celui de Chappelle ne pouvait être ni un sermon, ni un traité de morale. J'avais parlé de mes plaisirs, de mon bonheur ; mais il me semblait l'avoir fait avec réserve et modestie. J'étais d'autant plus tranquille sur ce point, que je croyais même avoir été quelquefois trop sévère. En voici un exemple : »
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Dentu, novembre 1834, p. 358.
« Qu'en pensez-vous, Messieurs ? Il me semble que la plaisanterie n'était ni trop forte, ni trop leste et que j'aurais pu ne pas la supprimer ? Je l'ai fait pourtant. Quant aux autres retranchements, qui ont été nombreux, il n'est sans doute pas nécessaire que j'ajoute, que je ne les ai nullement regrettés. Ils étaient, j'en conviens, d'un style trop léger et beaucoup trop frivole. »
Au passage, Auguste de Labouisse, président de la Société philotechnique de Castelnaudary, laisse entendre dans sa note de bas de page, dédiée aux jeux du cirque de l'antiquité romaine, qu'il vit mal sa situation d'écrivain exposé au jugement d'une arène littéraire peu sensible, d'évidence, à la singularité de sa vocation lyrique.
« Horrible plaisir que les romains prodiguaient à leur sanguinaire curiosité. [...]. Ce peuple sans entrailles applaudissait aux coups mortels [...], s'amusant de voir couler le sang à grands flots, d'entendre le cri des victimes et de contempler le râle affreux de la mort. »
Jean Léon Gérôme (1824–1904), Pollice verso [pouce baissé], 1872, Phoenix Art Museum, USA.
Tel que nouvellement établi,le principe de la séance voulait que le débat soit mené jusqu'au bout par M. Viala 46, secrétaire perpétuel de la Société philanthropique de Castelnaudary, puisque le président de ladite Société était en lice. Ce principe voulait aussi qu'à partir d'un texte particulier, le débat puisse favoriser l'échange de réflexions plus générales, instructives pour tous. Or le débat, comme on voit, tourne ici au tribunal. Rompant ainsi avec le principe rappelé au début de la séance, Auguste de Labouisse décide d'en finir avec l'accusation et de marcher lui-même au devant de sa propre sentence.
« Quelques censeurs ont avancé, ni plus ni moins », rapporte Auguste de Labouisse, « que je n'avais écrit qu'une rhapsodie », autrement dit qu'une compilation de morceaux décousus. « Je leur réponds : je sais à quoi m'en tenir sur ce point. Mon ouvrage a beaucoup de défauts, mais si je ne me trompe, il n'est pas tout à fait sans mérite. »
Quant à la poursuite de sa carrière littéraire, il annonce qu'il ne l'envisage plus. « Si je n'avais que vingt ans ; si je venais d'entrer dans l'arène des Muses, où comme les anciens gladiateurs on est trop souvent obligé de combattre jusqu'à extinction de la vie, je craindrais de découvrir toute ma pensée, sur un avenir qui serait encore incertain. Mais quand mes cheveux blanchissants m'annoncent que la vieillesse approche et que ma carrière est tout à fait finie, j'oserai m'expliquer avec une entière franchise, et me juger moi-même comme s'il s'agissait d'une tierce personne.
Ma carrière est d'autant plus finie », observe-t-il encore, « qu'on se méprend souvent sur les ouvrages que je publie. Fruits de ma jeunesse, je n'ai fait que les revoir et les corriger dans un âge plus avancé. Leur date et les sujets quelquefois trop frivoles que j'y traite, auraient dû suffisamment en avertir et le prouver.
Aussi, loin de me fasciner et de me prévenir en ma faveur, voici comment je me résume sur mon compte. Jamais je n'ai eu l'audace de me ranger, même dans mes rêves de gloire, auprès des grands écrivains de notre époque ; je me défie trop de la faiblesse de mon esprit pour cela. Mais aussi, je ne crois pas devoir être relégué parmi les auteurs médiocres à ce dernier rang, où quelques malévoles rivaux prétendent me voir placé. Voilà toute ma prétention ; est-elle vaine ? C'est à vous à me l'apprendre. — Cette mince prétention me fairait-on un nouveau crime de l'avouer si ingénuement ? » 47
La fin de cette séance de la Société philotechnique de Castelnaudary est à la fois émotionnellement violente, légèrement comique parfois, finalement plutôt triste. Où l'on assiste à la défaite annoncée d'un écrivain et d'un président académique, sans doute maladroit, impolitique, quoique de bonne volonté.
Meurtri par cette séance du 1er février, un mois plus tard, lors de la séance du 1er mars 1823, Auguste de Labouisse entreprend, d'autorité, de mener une Seconde Discussion à propos de ce qu'il a sur le cœur, et qui « lui reste à dire ». La santé de son épouse, dans le même temps, s'est encore dégradée.
« Je n'ai plus rien à répondre aux malévoles dépréciateurs de mon Voyage », annonce Auguste de Labouisse ; « mais il me reste quelque chose à dire aux dépréciateurs de mes sentiments. Vous verrez jusqu'où l'on a poussé la malveillance du sarcasme et l'inconvenance de l'ironie. Des êtres qui ne savent rien sentir, m'ont dès longtemps fait un grief irrémissible, de n'être ni aussi froid, ni aussi inconstant, ni aussi égoïste qu'ils le sont. Si c'est vraiment un tort, il faut que je me résigne à en subir toutes les conséquences, car je n'ai nulle intention de m'en corriger. » 48
Après avoir rappelé que dans son œuvre poétique, autant qu'il le pouvait, il s'est inspiré du modèle fourni par les Grands Anciens, Tibulle, Catulle, Gallus, Properce, Ovide, Auguste de Labouisse tente d'abord, une fois encore, de justifier la singularité de son œuvre poétique par le droit à l'expression des sentiments personnels, droit dont il jouit censément comme tout un chacun, même s'il s'agit là du droit à la célébration de son bonheur conjugal.
« Et par quelle raison ne me serait-il point permis de jeter quelques fleurs sur le premier, sur le plus doux des liens d'ici-bas ? Par quel caprice bizarre, voudrait-on me faire un crime d'avoir décrit de pures Amours ? [...]. Et parce que je suis époux et père, je ne pourrai contenter mes penchants, en exprimant dans mes vers les chastes plaisirs de l'hymen et les délices paternelles !... De pareilles occupations troubleraient-elles par hasard la sécurité de la Société ? Seraient- elles une subversion des principes d'ordre et de justice ? Y a-t-il une loi qui impose l'obligation de ne pas faire connaître, qu'on se fait un bonheur de ses devoirs et que les jouissances qu'ils procurent n'altèrent la paix d'aucune famille et ne firent jamais verser aucune larme... Mais en conscience, était-ce une pareille discussion qu'il y avait à débattre ? Pourquoi y aurait-il lieu de décider si je devais ou non consacrer mes loisirs à répéter sur ma lyre, le nom harmonieux de l'aimable compagne, qui ne cesse de remplir mes jours d'une si complète félicité ? A-t- on songé encore à demander aux poètes érotiques de l'antiquité, s'ils avaient le droit de chanter les beautés qu'ils rendirent célèbres ? Ce droit, personne ne le leur conteste. On se contente de juger de la manière dont ils l'ont fait.
C'est en littérature le véritable point de la question. Aussi je le dirai avec franchise, tout ce qu'on y ajoute est oiseux et inutile, c'est de la haine, de la méchanceté, de la jalousie ou de la malveillance. »
C'est « sous rapport de la morale » aussi, ajoute Auguste de Labouisse, « qu'il aurait désiré d'être jugé ». « N'était-il donc pas assez moral d'avoir démontré par l'expérience, qu'une chaste union, protégée par les lois, honorée par la société, consacrée par la religion, aussi durable que la vie, pouvait procurer autant de jouissance et plus de bonheur qu'un attachement passager ? »
Quelqu'un toutefois s'est montré sensible à l'audace dont Auguste de Labouisse a fait preuve dans le choix de célébrer la seule beauté des amours conjugales : « Dans la disposition des critiques à son égard, M. de L. aura dû sentir que pour étre absous, par nos frivoles, du ridicule de ne pas chanter la femme d'un autre, il devait produire un bon ouvrage. Cette nécessité rendit son entreprise plus difficile ; mais elle n'en sera que plus glorieuse, car il me semble que les beautés répandues dans ses élégies, peuvent l'absoudre du tort de les avoir écrites ». Mais ce quelqu'un, c'est le Baron de Bonaffos de Latour, Jean Pierre de Bonaffos de La Tour (1739-1808), ancien capitaine au régiment d'infanterie du Vexin, ancien, gouverneur de Montréal, maire de Montréal, grand-oncle d'Auguste de Labouisse... 49
Le même Auguste de Labouisse revient ensuite sur les critiques désobligeantes dont il s'est trouvé criblé depuis la publication de ses Idylles imitées des Cantates de Métastase, traduites de l'italien en commun avec Éléonore en 1809, puis de ses Pensées en 1810, puis de ses Amours. À Éléonore en 1817.
Son auditoire, sans doute, tente de l'en dissuader, au motif qu'il s'agit là de choses passées : « Vous faites comme don Quichote, vous combattez des moulins à vent ». Lui ne s'en trouve pas dissuadé pour autant.
Jacob Savery ((ca 1565-1603), graveur hollandais, Don Quichotte contre les moulins à vent, gravure 1657, Hambourg, Staatsbibliothek.
« — Non, messieurs, ces moulins à vent je vais vous les faire connaître par des citations que j'aurais pu rendre beaucoup plus nombreuses. Elles sont recueillies depuis longtemps, je les écrivis à Narbonne en 1817. Les voici telles que je voulais les publier alors. Depuis cette époque, le ton et le style de mes critiques n'a guère changé. »
Auguste de Labouisse détaille donc à l'intention des membres de la Société philotechnique de Castelnaudary, qui n'y peuvent mais, la longue liste des critiques désobligeantes dont il s'est trouvé criblé avant 1817, liste assortie des réponses qu'il a opposées auxdites « pantalonnades », — c'est son mot.
Critique : « Pourquoi nous parler constamment des objets de vos prédilections ; de votre femme, de vos enfants, de vos amis ? Quel intérêt voulez-vous que vos lecteurs y prennent ? »
Réponse : « — Et quel intérêt avons-nous donc à prendre aux plaisirs de Tibulle, de Catulle, de Gallus ? Ce qui nous attache, ce sont le charme des vers, la grâce des images, la vivacité des pensées, la finesse ou l'élégance des expressions, et surtout, de retrouver souvent dans leurs ouvrages, l'empreinte de nos plus tendres sentiments et la peinture de nos plus douces jouissances. Ce qu'ils expriment si bien nous l'avons souvent rêvé. »
Critique : « La peinture de vos chastes amours, la douceur de l'union conjugale, ne peut avoir d'attraits que pour ceux qui les goûtent. Elles seraient insipides pour des lecteurs indifférents et si vous faites imprimer les tableaux de votre délicieux Eden, ils ne réjouiront que vous et votre compagne. »
Réponse : « — Cela est-il bien vrai ? A-t-on besoin de goûter les délices de la vie pastorale, pour être transporté d'admiration à la vue du beau tableau des bergères de l'Arcadie du Poussin ? »
Nicolas Poussin, Et in Arcadia ego, 1638, Musée du Louvre.
Critique : « Quoi, l'on pourrait adresser une épître à sa maîtresse et même à ses maîtresses, à son jardinier, à son cheval, à son chien, à son habit, à son verrou, à son dernier écu, et l'on ne pourrait parler de sa femme ni en vers, ni en prose? Rien n'était plus mal imaginé. Grâce à la persévérance de M. de Labouïsse on reviendra à des idées plus justes, et bientôt, je l'espère, il ne sera pas plus ridicule de chanter sa femme que d'en être amoureux. »
Paul Gavarni (1804-1866), La Princesse pousse un grand cri : — Le malheureux s'est brisé la tête sur les rochers au pied de la tour ! Le Troubadour : — Vas-tu te taire ?
Réponse : « — Comme tout cela est bien trouvé, bien ingénieux, bien délicat ! Que ce passage est bien à sa place ! En effet quel grand scandale je donne ! Chanter sa femme ! En étre amoureux ! Il est bien certain qu'une femme de Paris, qu'une femme auteur, qu'une femme journaliste 50 devait trouver cette fantaisie fort étrange... Je la connais, je pourrais la nommer, son nom me vengerait ; mais qu'elle se rassure... Quel chevalier français irait combattre une Bradamante aussi rudement qu'un Rodomont ? »
Victoire de Bradamante sur son rival Rodomont, scène tirée de l'Orlando furioso de l'Arioste ; ici, ancienne vignette Liebig.
N. B. Auguste de Labouisse a pris dans son propos le parti de féniniser Bradamante, alias la femme auteur, la femme journaliste.
Critique : « Nous en goûterions mieux Métastase, s'il y avait eu un peu moins de Labouisse !!! » [...]. Nous ne pouvons nous empêcher de respecter beaucoup une assez LONGUE PRÉFACE (de 13 pages et demi, à la tête d'un volume de 216 pages !!! où M. de Labouïsse remonte comme de juste aux Grecs et à tout ce qu'il y a de plus antique à propos de ses amours. On ne peut que remercier M. de Labouïsse, de l'exactitude profonde et de l'art avec lequel il a su copier un dictionnaire. Cet art de copier les dictionnaires a fait aujourd'hui de si grands progrès, qu'il est impossible qu'un homme au bout d'un quart d'heure ou d'unè demi-heure ne soit un érudit de la première force, ce qui est fort agréable sans doute, et trouve encore un assez bon nombre d'admirateurs au fond de quelques provinces. »
Réponse : « — Avais-je copié dans un dictionnaire le passage suivant extrait de la même préface ? “ On me reprochera peut-être d'avoir transformé en idylles ces délicieuses cantates et je sens que j'aurais dû leur conserver le rythme et le titre de l'original. La cantate est un véritable drame qui tient beaucoup du poëme lyrique et même du dithyrambe. Mais c'est précisément les transitions rapides, les tours variés et la pompe des expressions que ce genre exige, qui effrayèrent ma faiblesse...” »
Critique [signalé « anonyme, dans un numéro du Mercure de France de 1810] : « Quand l'ambition de la célébrité dégénère en manie, ce n'est plus qu'un ridicule et depuis Érostrate jusqu'à Reicrem (Mercier) 51, presque tous ceux qui ont voulu faire parler d'eux n'ont réussi le plus souvent qu'à se faire moquer.
Pourquoi faut-il que cette réflexion ne se présente pas à l'esprit de tel ou tel jeune homme, qui après avoir rempli les journaux et les Almanachs des Muses du nom de son ÉLÉONORE, pour avoir au moins cela de commun avec M. de Parny, nous entretient aujourd'hui de son chien. Les petites choses n'ont de prix que de la part de ceux qui peuvent s'élever aux grandes ; et pour avoir le droit d'occuper de soi le public, il faut l'avoir occupé longtemps de ses ouvrages. Quand ce jeune écrivain aura pris un rang distingué dans la littérature, peut-être son Éléonore, son chien et ses pensées, auront-ils quelque intérêt pour ses lecteurs. Jusque là il est à craindre qu'il ne fasse partager à personne ses innocentes affections. »
Réponse : — De chien, « je n'en eus jamais. [...]. Mon Eléonore, mon chien et mes pensées ; quel amalgame ! Quelle galanterie ! Quelle finesse !!!
Comme si publier des ouvrages qui peuvent être faibles, mais où tout est sage, moral, utile, puisqu'alors la 3ème édition de mes Pensées venait de paraître, c'était montrer une ambition de célébrité ridicule ! Alors pourquoi écrit-on ? Pourquoi les lettres sont-elles estimées ? Pourquoi les récompense-t-on ? N'y aurait-il que les faiseurs de Chroniques qui puissent prétendre à la gloire, sans que leur ambition dégénère en manie ? »
Critique [par M.C., non autrement nommé] : « On est toujours étonné de voir un mari Troubadour chanter toujours sa femme. C'est cet amour extrêmement honnête qui a engagé M. de L. a consulter de poudreux in-folios, à déchiffrer d'anciens manuscrits, de vieilles chroniques ; et quel dévouement chez un poète érotique, à se couvrir de la poussière des bibliothèques pour composer L'Eléonoriana ou la biographie des Éléonores célèbres. [...]. De sourire en sourire, de volume en volume, ce chaste amour mènera loin et coûtera un peu cher. »
Réponse : « — Pourquoi cela je vous prie ? Mon livre est-il marchand ? Qui vous obligeait de le lire ? L'ai-je envoyé à quelque journaliste ? Se trouve-t-il chez quelque Libraire ? je l'ai fait imprimer seulement pour quelques amis ; c'est une mise au net de mon manuscrit, s'il est tombé sous vos yeux, c'est par hasard, et vous n'en avez parlé que par un abus de confiance dans vos feuilles, où vous auriez eu plus de choses intéressantes à mettre , si vous n'aviez été entraîné par le désir d'écrire des bouffonneries contre un honnête homme et de publier quelques méchancetés de plus. » À noter qu'en effet Auguste de Labouisse n'a pas publié ses Eléonoriana, car, initié à Paris en 1804, ce travail, qui faisait partie d'un projet plus vaste, intitulé Dictionnaire des femmes célèbres, est resté inachevé. 52
Au fur et à mesure de son intervention, comme on voit, Auguste de Labouisse s'échauffe, son ton monte. Il résiste à la tentation de donner le nom de « la femme auteur, la femme journaliste » qui publie à son endroit un papier si élégant ! il résiste à la tentation de donner le nom de M.C. ; mais il incrimine nommément « M. Fayolle 53, libraire, déjà célèbre par trois notices historiques, deux fragments de poèmes, et quelques articles d'un dictionnaire » ; puis « M. Mossé [l'anonyme du numéro du Mercure de France de 1810) 54, que je dois nommer pour sa gloire, car peut-être a-t-il aussi l'ambition de la célébrité ; un M. Mossé, qui ne rougissait pas à la même époque d'emprunter mes habits pour assister à des fêtes brillantes chez l'archichancelier de l'Empire, ou pour être vêtu décemment quand il espérait présenter quelque ode à Bonaparte ; un M. Mossé, petit poète parasite, qui savait bien venir innocemment déjeuner chez moi quand la faim le pressait.
Mossé, Chronique de Paris, ou le Spectateur moderne, Paris, chez l'Auteur, 1812.
Fayolle ; *** ; Mossé, que j'eus l'honneur de voir quelquefois à ma table, je vous remercie de votre reconnaissance un peu acerbe ; mais vous ne me verrez jamais à la vôtre. À en juger par vos douces habitudes, je ne ferais pas mal d'imiter la prudence de Martial, qui répondait à peu près à une invitation : On prétend que ton vin fut mortel à ton peu défiant convive ; je n'en crois rien, mais, mon cher FAYOLLE, mon cher MOSSÉ, je n'ai pas soif. » 55
Auguste de Labouisse se souvient d'une autre avanie encore qui lui fut infligée dans la presse pendant les Cent jours.
Le Nain jaune : journal des arts, des sciences et de la littérature (1814–1815, publication satirique, de tendance libérale, qui a pour rédacteur Louis Augustin François Cauchois Lemaire (1789-1861, Paris, Impr. de Fain, 15 décembre 1814. Cf. « Correspondance », p. 64 : « C. — ... et dans le Magasin encyclopédique, les petits ouvrages d'Auguste Labouisse contre la philosophie ! D. D. — Celui-là m'est connu : ce n'est pas assez du zèle de la satire, il faudrait avoir le zèle de la méchanceté. »
« En 1815, pendant les Cent jours, le Nain jaune créa l'ordre de l'éteignoir, et moi qui vis tranquille dans ma retraite et n'écrivis jamais avec fiel contre personne, je suis proposé dans un dialogue pour être nominé chevalier de l'ordre. Celui-là je le connais, répond l'un des interlocuteurs, mais ce n'est pas assez du zèle de la satire, il faut encore le génie de la méchanceté. Eh ! de grâce, messieurs, épargnez-moi, je n'ai aucune envie de vous ressembler.
Au reste, le souvenir du Nain jaune m'a plus flatté que fâché : tandis que les satellites de l'usurpateur lançaient contre moi un mandat d'arrestation, il me signalait comme chevalier d'un ordre qui devait comprendre tous les amis du roi et de la religion ; car c'est là ce qu'ils appelaient l'éteignoir des idées libérales et révolutionnaires ; l'éteignoir du pillage, de l'injustice, de l'oppression; l'éteignoir d'un philosophisme dépravé et régicide ... Certes on s'honore d'être d'un ordre pareil ; même quand de semblables désignations signalent votre tête aux bourreaux ! ... » 56
Le voilà reconduit par l'effet du souvenir, une fois de plus, aux hantises qui suivent chez lui, depuis bientôt 40 ans déjà, de l'expérience de la Terreur. Et le voilà reconduit par l'acharnement des critiques à l'amertume de l'écrivain dont la singularité n'a été d'après lui, sinon par quelques amis, ni reconnue ni comprise. D'où le désarroi de la question qu'il pose une fois encore, après y avoir consacré un très long discours et fait montre à cette occasion de son imperméabilité à la plupart des critiques, même celles qui auraient pu, semble-t-il, avec un peu de recul, lui paraître fondées :
Konrad von Altstetten, Enluminure extraite du Codex Manesse, 1305-1315, Universitätsbibliothek Heidelberg, Cod. Pal. germ. 848, fol. 249v.
« Mais pour quel motif m'a-t-on si particulièrement blâmé d'avoir charmé mes loisirs par une occupation agréable ? Pourquoi me serait-il défendu d'exprimer ce qu'éprouve mon coeur, quand cette jouissance n'a été interdite ni dans l'antiquité, ni dans les temps modernes, à aucun poète érotique ?.. » 57. Il rapporte là, sans y avoir changé un mot, une question qui date chez lui de 1817.
Ce petit règlement de comptes entre amis de la jungle littéraire n'a pu produire qu'un effet désastreux lors de la séance du 1er mars 1833 de la Société philotechnique de Castelnaudary... D'autant que le Président de ladite Société enfreignait là, une fois de plus, le principe qui avait été établi par ses soins au début de la séance du 1er février 1833, à savoir le respect des tours de parole, le traitement de questions instructives, et la recherche d'une certaine élévation de la pensée. Les séances de la Société philotechnique de Castelnaudary vont-elles pouvoir continuer à se dérouler de la sorte ?
Auguste de Labouisse ajoute à son compte-rendu de la séance du 1er mars 1833 le Nota Bene suivant :
« Je borne ici ces Mélanges. [...]. Aujourd'hui, mon esprit abattu et triste ne saurait s'en occuper avec fruit, et une foule de raisons me font désirer de terminer vite ce volume. (Juillet 1834). Éléonore est morte le 3 juin 1833.
À suivre...
Ladoucette, in La France littéraire, volume 2, Paris, Au bureau, rue Dauphine, 1832, pp. 620-626 passim.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810.↩︎
Aristarque, célèbre grammairien d'Alexandrie (IIIe siècle av. J.-C.), éditeur et commentateur d'Homère, connu en son temps pour être un critique minutieux et sévère.↩︎
Bidpaï ou Pilpay, brahmane semi-légendaire (IIIe siécle ?) qui aurait rédigé en sanskrit un recueil d'apologues dont la source est dans le Pañchatantra et qui a inspiré les fabulistes et les illustrateurs orientaux et européens.↩︎
Phèdre, en latin Caius Iulius Phaedrus ou Phaeder, en grec ancien Φαῖδρος (circa 14 av. J.-C.-circa 50 apr. J.-C.), ancien esclave d'origine thrace affranchi par Auguste, auteur de 5 livres de fables, écrits en latin, comprenant 153 fables versifiées, souvent traduites de celles d'Ésope ou inspirées par ces dernières.↩︎
Anonyme, « Fables. A. Naudet », in Le Mercure de France au XIXe siècle, volume 24, Paris, Au Bureau du Mercure, 1829, p. 166 sqq.↩︎
Antoine Benoît Vigarosy, Fables, Avant-propos, Paris, Louis Janet, 1832, p. VI.↩︎
Anonyme, « Fables. A. Naudet », in Le Mercure de France au XIXe siècle, volume 24, Paris, Au Bureau du Mercure, 1829, pp. 167-168.↩︎
Antoine Benoît Vigarosy, Fables, Avant-Propos, Paris, Louis Janet, 1832, pp. VIII-XIII.↩︎
Ibidem,pp. XXI-Ibidem, pp. XXI-XXII.↩︎
Alors qu'en 1816, Jean Espert, ex-conventionnel régicide, avait reçu chez lui, dans sa métairie de la Grande Borde, quelques libéraux de Mirepoix, il se trouve dénoncé au ministre de la Police, qui en avise le préfet. Celui-ci reproche au sous-préfet de Pamiers de ne pas l'avoir tenu au courant ; il lui enjoint de faire surveiller discrètement le canton de Mirepoix et de lui faire part chaque semaine de ce qu'il aura appris concernant les « sieurs Espert, Pagès, Lourdes, Mallètes, Armand, Vigarosy et autres... » J. Gros : « Les conventionnels régicides de l'Ariège en 1816 », in Revue des Pyrénées,tome XIX, Toulouse, Privat, 1907, p. 95.↩︎
Malgré de longues recherches, je n'ai pu identifier l'auteur de ce commentaire.↩︎
Anonyme, « Fables. A. Naudet », in Le Mercure de France au XIXe siècle, volume 24, Paris, Au Bureau du Mercure, 1829, p. 168.↩︎
Antoine Benoît Vigarosy, Fables, 6. Le colibri et l'éléphant, Paris, Louis Janet, 1832, p. 16.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Dentu, novembre 1834, pp. 189-190.↩︎
Ibidem, p. 190.↩︎
Ibid., pp. 194-195.↩︎
Ibid., pp. 190-191.↩︎
Charles Malo (1790-1871), polygraphe, directeur de périodiques destnés aux dames et aux demoiselles, admis le 7 février 1828 en tant qu'associé national à l'Académie de Stanislas suite de la parution de son Histoire d’Haïti, auteur en 1830 de L'Anacharsis français, comptant ainsi, comme Auguste de Labouisse, dans le nombre des initiateurs de la mode des récits de voyage nouveau style. Cf. Académie de Stanislas. Cherles Malo. Associé national (1828).↩︎
Théodore Abadie (18..?-1843), couronné plusieurs fois par l'Académie des Jeux floraux, entre autres, dans la catégorie Littérature languedocienne, pour Pierre Godolin. Goudouli en 1829. Cf. Revue encyclopédique], par une réunion de membres de l'Institut, tome XLIII, Paris, Au Bureau de la Revue encyclopédique, juillet-septembre 1829, p. 483 : « Théodore Abadie, de Toulouse, couronné d'une fleur par l'Académie des Jeux floraux. »↩︎
Joseph François, baron de Malaret (Toulouse, 1770-1846, Toulouse), élu à l'Académie des Jeux floraux en 1806, maire de Toulouse de 1811 à 1815, député, élu secrétaire perpétuel de l'Académie des Jeux floraux en 1825, retiré en 1834, pair de France en 1839. Il joignait alors aux titres précédents de vice président de la commission administrative des Hospices, ceux de président de la Société d'Agriculture, de membre de l'Académie des Sciences et de commandeur de la Légion d'honneur. Cf. Alex Duboul, Les deux siècles de l'Académie des jeux floraux, tome 2, Toulouse, Privat, 1901, pp. 255-259.↩︎
L'abbé Jean Jacques Vidalat-Tornier, habitant de Mirepoix et historien de Mirepoix, est nommé en 1834 membre honoraire de la Société archéologique du Midi de la France et donne à cette même Société l'astrolabe d'Abu Bekr ibn Yusuf, daté de l'an 613 de l'hégire (i.e. 1216-1217 de l'ère chrétienne). Cf. ">Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, 1er janvier 1930, p. 8.
Jean Jacques Vidalat-Tornier se trouvait dépositaire de cet astrolable depuis la mort en 1814 de son ami Jacques Vidal, astronome, habitant lui aussi de Mirepoix, et précédent dépositaire de ce rare instrument. L'astrolabe d'Abu Bakr sera vendu par la Société archéologique du Midi de la France au musée de Toulouse en 1883. Pour plus de renseignements sur la collaboration scientifique de Jean Jacques Vidalat-Tornier et de Jacques Vidal, cf. Martine Rouche, Mirepoix en Archives. Une passion, Mirepoix, Club cartophile de Mirepoix, 2025, pp. 258-261.↩︎Sabine Casimir Amable Voïart (1795-1885), mariée en 1816 à Joseph Tastu, libraire-imprimeur à Perpignan, Madame Amable Tastu obtient à partir de 1820 diverses fleurs auprès de l'Académie des Jeux floraux. Elle publie en 1826 un recueil de ses poésies, en 1829 des Chroniques de France, en 1832 les Soirées littéraires. En 1840, Elle obtendra un grand prix de l'Académie française pour son Éloge de Madame de Sévigné ; et en 1851, ses lettres de maîtrise de l'Académie des Jeux floraux. Cf. Alex Duboul, Les deux siècles de l'Académie des jeux floraux, tome 2, Toulouse, Privat, 1901, pp. 516-517.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Dentu, novembre 1834, p. 191.↩︎
Ibidem.↩︎
Ibid., p. 192.↩︎
Ibid., p. 318.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 6).↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Dentu, novembre 1834, p. 328.↩︎
Ibidem.↩︎
Ibid.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 4. Une figure oubliée. En 1802.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 6).↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Dentu, novembre 1834, p. 328.↩︎
Ibidem, pp. 328-329.↩︎
Ibid., p. 329. Cf. M. de Labouïsse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Achille Désauges, 1832, Préface, pp. V-LXV ; Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 9. Une figure oubliée. De 1830 à 1840.↩︎
Ibid., p. 331.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., p. 332.↩︎
Ibid., Notes, p. 26.↩︎
Ibid., p. 350.↩︎
Ibid., pp. 351-352.↩︎
Cf. Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 476 ; Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 5).↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Dentu, novembre 1834, pp. 353-356.↩︎
Il s'agit probablement de Jacques Viala, pharmacien à Castelnaudary, né le 18 novembre 1766 à Carlipa, Aude ; marié le 6 floréal an VI (25 avril 1798) à Castelnaudary avec Jeanne Borrelly 1763-1842, sœur de Pierre Michel Borrelly, directeur de la poste aux lettres ; mort en 1756 à Castelnaudary, rue Sainte-Croix.↩︎
Cf. « À présent si l'on me demande, ce que j'ai fait de 1810 à 1832 ? je répondrai : peut-être pas grand chose ; seulement, j'ai tout retouché, tout changé, tout amélioré, autant qu'il m'a été possible. » In M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Postface, Paris, Dentu, novembre 1834, pp. XXIII-XXIV. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 6).↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Dentu, novembre 1834, pp. 361-362.↩︎
Ibidem, pp. 363-364.↩︎
« Et bientôt, je l'espère, il ne sera pas plus ridicule de chanter sa femme que d'en être amoureux ». La journaliste qui a forgé cette formule fortement satirique semble s'être souvenue de ces mots du Vicomte de Valmont dans la Lettre IV des Liaisons dangereuses : « J’ai bien besoin d’avoir cette femme pour me sauver du ridicule d’en être amoureux ».
On ne retrouve la formule en question ni dans la littérature ni dans la presse des années 1800-1830, au moins dans ce qui en a été numérisé à ce jour.
L'auteur d'un telle formule pourrait être Sophie Gay, née Marie Françoise Sophie Nichault de la Valette (1776-1852), salonnière, auteur de romans, couplets, romances, etc., connue pour être une femme d'esprit, douée d'une plume impertinente, qui n'avait peur de personne ni de rien.
L'auteur en question pourrait être aussi Claire Démar (1799-1833) ou Émilie d’Eymard, féministe, journaliste et écrivaine, membre du mouvement saint-simonien ; fille de Jakob Ignaz Sebastian Demar, alias Sébastien Démar, pianiste, compositeur, chef d'orchestre, professeur de musique et organiste, et de Dorothée Zugis, tous deux allemands de naissances, installés plus tard en France, à Orléans. Cf. la biographie mystérieuse de Claire Démar sur Wikipedia.↩︎Puisque comparé à Érostrate, l'incendiaire qui a voulu se rendre célèbre au IVe siècle avant J.-C. en boutant le feu au temple d'Artémis, le « Reicrem (Mercier) mentionné ici pourrait être le Claude François Xavier Mercier, alias Mercier de Compiègne (1763-1800) qui a voulu se rendre célèbre par son œuvre de pornographe et qui a été l'ami du jeune Auguste de Labouisse, avant son mariage.
Mais là où Mercier de Compiègne a voulu se rendre célèbre par la pornographie, Auguste de Labouisse a voulu se rendre célèbre, lui, par la défense et illustration des vertus du mariage. À ce titre il a encouru les sarcasmes d'un autre Mercier, Louis Sébastien Mercier (1740-1814), l'auteur des fameux Tableau de Paris (1781-1788) et L’An deux mille quatre cent quarante (1798), qui surnommait l’Almanach des Buses l'Almanach des Muses, dans lequel Auguste de Labouisse a publié quelques-unes de ses élégies.
Auguste de Labouisse, ici, croise sans doute à dessein les deux références afin de montrer comment il se trouve assailli de critiques sur tous les plans et de toutes parts.↩︎Cf. Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 5. Une figure oubliée. De 1802 à 1805.↩︎
François Joseph Marie Fayolle (1774-1752), formé au Collège de Juilly, puis à l'École Polytechnique, musicologue, dramaturge, poète, auteur, entre autres, d'un Dictionnaire des musiciens et d'un Dictionnaire du violon, ainsi par ailleurs que du Fragment d'un poème sur la Révolution, in Almanach des Muses pour l'an XII, ou Choix des poésies fugitives de 1803, Paris, Louis, an XII, p. 199-200.↩︎
Joseph Marc Mossé, alias Jean Marie Mossé (Carpentras, 1780-1825, Paris), poète et écrivain, d'origine juive, enlevé dans son jeune âge par le clergé catholique et baptisé de force. Auteur d'Eucharis ou les sensations d'amour (1825), d'ouvrages sur les mœurs, de poèmes épi-philosophi-tragi-satyri-héroï-comiques, et d'autres ouvrages interlopes. Cf. l'article de Wikipedia consacré à ce singulier personnage.↩︎
Auguste de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Dentu, novembre 1834, « Un mot sur mes Amours et sur mes critiques », pp. 365-372 passim.↩︎
Ibidem, p. 372.↩︎
Ibid., p. 376.↩︎

































