Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 7)
Nicolas Poussin, Et in Arcadia ego, 1637-1638, Musée du Louvre.
Après le 3 juin 1833, date de la mort de sa bien-aimée Éléonore, Auguste de Labouisse continue à vivre dans sa maison de Castelnaudary, proche du Grand Bassin, avec Hortense (27 ans), Félicité (25 ans), Louise (22 ans), et Marie Joséphine Léocadie (21 ans), les quatre filles qui lui restent des sept enfants que son épouse avait mis au monde, et avec sa mère adorée probablement aussi, qui est âgée alors de l'âge vénérable de 93 ans, qui n'a vécu que pour lui, et qu'il a cru perdre en septembre 1832.
Outre les considérations politiques tranchantes qu'il nourrit alors sous la pression de l'angoisse existentielle qui lui vient de la somme des deuils dont il s'est trouvé frappé ainsi que du souvenir inguérissable de l'enfermement dans les prisons de la Terreur, Auguste de Labouisse s'applique désormais à cultiver, de façon à nouveau plus intense que durant la précédente décennie, les relations qu'il entretient depuis les années 1800 avec un nombre croissant d'académies, de celles qu'il s'est plu à énumérer sur la couverture de ses Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains.
Couverture des Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains d'Auguste de Labouisse, novembre 1834.
On sait que le 8 août 1793, la Convention a supprimé par décret, à Paris comme en province, « toutes les académies et sociétés littéraires patentées ou dotées par la Nation ». Le 22 août 1795, soucieuse d'aider à la réconciliation nationale, la Convention crée par l'article 298 de la Constitution de l'an III, à l'instigation de Pierre Daunou (1761-1840), président de la Convention nationale, et autres repésentants du parti des Idéologues, un « Institut national chargé de recueillir les découvertes, de perfectionner les arts et les sciences ». Cette création va permettre la renaissance progressive des académies. 1
Gustav Spangenberg (1828–1891), Le Lycée, sorte d'académie avant la lettre, fondée par Aristote à Athènes en 335 av. J.-C. Le Lycée était à l'origine un gymnase. Aristote reçoit d'abord ses amis dans les couloirs de ce gymnase. Puis son Lycée se dote d'un grand jardin où se trouvent un « Musée » ou sanctuaire des Muses avec plusieurs statues, un autel, une bibliothèque et des salles de conférences. Il rassemble les amis d'Aristote dans le cadre d'une « fraternité », avec des réunions régulières et des banquets mensuels.
En 1795, âgé alors de 17 ans, Auguste de Labouisse fait montre dans son Journal d'une évidente vocation littéraire. Conscient de l'intérêt que présentaient pour un auteur débutant le soutien, l'entregent et la diversité intellectuelle des anciennes Académies, il note dans ce même Journal ces propos de Pierre Daunou : « Les académies, les sociétés, les lycées, les théâtres avaient honoré la nation française aux yeux de tous les peuples cultivés. Là, des héritiers, toujours dignes de leurs prédécesseurs, recevaient, depuis plus d'un siècle, et portaient dignement, de génération en génération, de vastes dépôts de sciences et de gloire. Là, les pensées des grands hommes étaient continuées par des grands hommes. L'anarchie vint ensuite ; l'anarchie, dont les farouches regards étaient offusqués des restes de toutes les gloires, s'empressa de démolir, de disperser les débris des corps littéraires [...]. C'est aux lettres qu'il est réservé de finir la révolution qu'elles ont commencée ; d'éteindre tous les ressentiments ; de rétablir la concorde entre tous ceux qui les cultivent ; et l'on ne peut se dissimuler qu'en France, au dix-huitième siècle et sous l'empire des lumières, la paix entre les hommes éclairés ne soit le signal de la paix du monde. »
Auguste de Labouisse ne prétend certes pas se placer alors sous « l'empire des lumières », trop voltairien pour son royalisme natif, mais il salue ici l'initiative de la Convention, tout en se réservant le droit d'en évaluer plus tard la portée : « Quoi qu'en ait dit la jalouse envie de la médiocrité, ces académies, qui firent tant de bien aux sciences et aux lettres, vont se trouver rétablies. — Il était bien temps qu'on songeât à reconstruire quelque chose après avoir tout détruit. Mais ceux qui furent les destructeurs, auront-ils assez de puissance pour réparer tant de mal et faire renaître de nouveaux édifices, du milieu de cet immense chaos de ruines et de décombres ?... » 2
En 1796, bien que quelques survivants des anciennes académies aient entrepris de se réunir dans le cadre d'un regroupement informel auquel ils ont donné l'antique nom de Lycée, Auguste de Labouisse doute encore que le vent ait commencé de tourner en faveur de la création de nouvelles académies : « Il y a deux ans que M. de Laharpe eut le courage de se servir d'une belle et énergique expression. En 1794, après la mort de Robespierre, il parlait de ce temps où la Terreur régnait : malheureux jours, où l'infamie du silence a été égale aux paroles. Et il osa dire au Lycée, à ses auditeurs surpris et enchantés : Cette tyrannie qu'on appelait gouvernement. C'est beau, très beau : c'est du Tacite. — Quand on écrit, quand on s'exprime publiquement de cette manière, il y a vraiment du courage à résister au torrent qui entraîne certains esprits, et leur fait croire qu'on doit céder aux révolutions, parce qu'elles sont un mal irrésistible et même nécessaire pour le progrès de la société. — Nécessaire !... non, jamais, jamais ; les révolutions ressemblent trop aux filles d'Eson, qui massacrèrent leur vieux père dans l'intention de le rajeunir, et le tuèrent sans miséricorde ; il leur manquait la puissance de le ressusciter. » 3
En janvier 1796 toutefois, Auguste de Labouisse relève dans la presse le compte-rendu de l'une des premières séances parisiennes du Lycée des Arts, et à la faveur de ce relevé, il formule diverses observations qui montrent que des séances de ce genre l'intéressent.
Edme Jean Baptiste Bouillon-Lagrange (1764-1744), chimiste et pharmacien, professeur de chimie à l'École de Pharmacie de Paris en 1788, essayeur à l'agence des poudres et salpêtres en 1793, chef des travaux chimiques et répétiteur de chimie à l'École polytechnique, professeur de physique et de chimie à l’École centrale du Panthéon, et administrateur de l’établissement, professeur au lycée Napoléon en 1799), pharmacien de Napoléon et médecin de l'Impératrice Joséphine, etc. Banque d'images de la Bibliothèque interuniversitaire de santé Pharmacie.
« Un journal rendant compte d'une séance du Lycée des Arts, nous apprend que M. Bouillon de Lagrange a lu une analyse de la chimie moderne et un éloge de ses fondateurs. Il a démontré que cette science, avant Lavoisier, Bertholet, Fourcroy, Guitton-Morveau, ne méritait pas d'autre nom que celui d'Alchimie. Aussi les alchimistes étaient fort en vogue autrefois et l'on croyait à leur prescience. Il a fait l'énumération des arts qui dépendent, de près et de loin, de la chimie, et sur lesquels ses progrès doivent avoir une influence avantageuse ; il aurait pu les nommer tous. »
Jean Jacques Le Barbier (1738–1826), Portrait de Charles Albert Demoustier (1760-1801), 1794, Musée de la Révolution française, Vizille, Isère.
« D'autres savants se sont fait entendre. Mentelle a lu un mémoire sur les pierres à fusil. La littérature a eu son tour, et voici ce que le journaliste ajoute : “ Le citoyen Dumoustier 4, auteur du Conciliateur et de quelques autres ouvrages couleur de rose, a lu deux morceaux d'une nouvelle partie de ses Lettres à Émilie (1786-1798), que son organe doux et affectueux, quoique un peu monotone, a singulièrement fait valoir. On y remarque les mêmes beautés et les mêmes défauts que dans les premières parties : beaucoup d'esprit, beaucoup de grâce et un peu d'affectation. ” Il faut en convenir, il y a du vrai dans cette critique... » 6
Antoine Claude François Villerey, Portrait de Claude François Xavier Mercier, dit Mercier de Compiègne (1763-1800), poète et pornographe pour le plaisir, imprimeur-libraire et secrétaire de l’encyclopédiste Jaucourt pour vivre, chroniqueur de la Révolution française pour survivre. Cf. liste des ouvrages libertins de Mercier de Compiègne sur Data BnF.
Le 24 avril 1798, Auguste de Labouisse reçoit une lettre de son ami Mercier de Compiègne, qui vient lui donner des nouvelles de la Société anacréontique des Rosati [anagramme d'A.R.T.O.I.S.], créée en 1778 à Arras, dédiée à la poésie et à la célébration de la rose. Robespierre, Lazare Carnot et Joseph Fouché ont appartenu à cette Société avant la Révolution, et Robespierre a signé à cette occasion quelques poèmes galants. Après Thermidor, la Société des Rosati s'est transportée à Paris. À l'intention d'Auguste de Labouisse, curieux d'en savoir plus sur la situation actuelle des Rosati, M. Mercier évoque la difficulté de la passation des pouvoirs au sein de l'association à peine renaissante et l'incertitude quant à la participation financière promise par les pouvoirs publics quant au besoin de logement de ladite l'association. Dissensions politiques et difficulté économiques sont alors le lot de toutes les associations désireuses de renaître.
Sceau de la Société des Rosati.
« La société des Rosati a enfin secoué le joug du spéculateur tyrannique [Ferdinand Marie Antoine Du Bois de Hoves, seigneur de Fosseux, protégé de Carnot, doté d'un poste important au ministère de la Guerre 6] qui la dominait ; j'avais cessé de me rendre à ses intéressantes séances, lorsqu'elle était esclave ; les Rosati, libres, m'ont invité à me réunir à eux, je l'ai fait ; mais je doute que l'état de ma fortune, plus mince que jamais aujourd'hui, me permette d'y rester. C'est dommage. La séance dernière était embellie par les plus jolies femmes et les auteurs les plus distingués. Demoustier a lu les Derniers jours de Socrate, qui valent mieux que ses éternels madrigaux à Émilie. Notre salon est de la plus grande magnificence, mais il coûte trop de loyer ; nous ne le garderons que jusqu'à ce que le Gouvernement nous ait donné, gratis, un local, ce qui ne tardera sûrement pas, etc. » 7
Aquarelle attribuée à Jean Baptiste Philibert Moitte (1754-1808), À Paris, Fête des Époux, 1796, Musée Carnavalet.
Considérant « que le cortège intéressant des gages précieux du mutuel amour des vertueux époux est un témoin terrible qui accuse publiquement le célibataire de sa honteuse nullité parmi les hommes, et l'être corrompu, de ses vices et de sa dépravation », le Directoire exécutif du 27 germinal l'an 4ème arrête : - Article 1er. Dans toutes les municipalités de la République une FÊTE DES EPOUX sera célébrée le 10 floréal. » Etc.
Le 29 avril 1798, à Toulouse, lors de la Fête solennelle des Époux, décretée par le Directoire, Auguste de Labouisse découvre « qu'un Lycée nouveau, qui vient de se former sur les antiques débris de l'Académie des jeux floraux, a convoqué poètes, orateurs, musiciens, belles dames, plaisirs, jeux, gaîté et toilettes gentilles ».
Les initiateurs du Lycée de Toulouse sont les principaux membres de l'ancien Museum, fondé rue Duranti à l'initiative de Monseigneur Loménie de Brienne. Le 30 frimaire an VI (20 décembre 1797), après avoir convoqué leurs adhérents à l'Hôtel de ville, et s'être réunis au nombre de cinquante, dans le salon octogone, ils décident de procéder immédiatement à la constitution du Lycée et forment un bureau provisoire dont le vieux bibliothécaire et ancien muséen, Jean Castilhon, est nommé par acclamation président d'âge. On procéde aussitôt, par voie de scrutin, à la composition définitive du bureau. Gilles Pin († 1803 à l'âge de 84 ans), ingénieur en chef du canal du Midi, est élu président, et Jean Castilhon, vice-président. Pin décline la présidence au motif que les soins de ses fonctions l'obligent à s'absenter prochainement, et Castilhon prend le fauteuil à sa place. 8
Né à Toulouse, juriste de formation, Jean Castilhon (1720-1799), déjà titulaire de plusieurs fleurs auprès de l'Académie des Jeux floraux, a été élu mainteneur en 1751. Poursuivant ensuite sa carrière littéraire à Paris, il a fréquenté Lalande, D'Alembert et Diderot, collaboré à la rédaction de l'Encyclopédie, fondé avec son frère le Journal du Bouillon, travaillé de 1761 à 1882 à la rédaction du Nécrologue des hommes célèbres de France, fondé en 1776Le Spectateur français ou le Journal des Mœurs, et assuré de 1774 à 1778 la rédaction du Journal de Trévoux. Rappelé à Toulouse en 1784 par l'archevêque Étienne Charles de Loménie de Brienne, il assure alors la direction du Collège Royal, ainsi que des conférences académiques au Musée. Nommé en 1784 secrétaire de l'Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres, il l'est également à partir de 1787 à l'Académie des Jeux floraux. À ce titre, il initie en 1790 la publication des rapports annuels des concours proposés par ladite Académie. Mais en 1793, la Convention décrète la suppression de toutes les Académies.
« Après Thermidor, Jean Castilhon devient, en l’an IV, membre correspondant du nouvel Institut de France, ce qui, sous l'égide de la nouvelle Académie des Sciences de Toulouse, lui permet d'inscrire un certain nombre de ses confrères sur la liste des associés correspondants de la Société littéraire dite « Le Lycée de Toulouse » qu’il préside de 1798 au 6 janvier 1799, date de sa mort.
Portail de l'Hôtel Caulet-Resseguier (ou hôtel Duranti), siège des séances du Lycée en 1798.
Les séances dudit Lycée se tiennent dans une ancienne salle du Musée, dite salle des Concerts, sise dans l'ancien Hôtel Duranti, « vis-à-vis la maison Saint Antoine de Vienne (Saint Antoine du Tet), dans la rue des Pénitents Bleus » (aujourd'hui rue Duranti). « Parmi les membres de cette association, même si certains d'entre eux ne sont jamais venus aux séances de l'association, on trouve Bertholet, Monge, Napoléon Bonaparte, etc., à côté de Dalayrac (Nicolas Dalayrac (1753-1809), né à Muret, compositeur d'opéras), et de MMes d’'Esparbès, d’Hautpoul et Fanny de Beauharnais [Muses parisiennes]. » 9
Aussitôt, continue Auguste de Labouisse à propos du nouveau Lycée, « la fête de l'esprit et des Grâces s'est ouverte par un beau discours de l'ingénieux vieillard. — Peut-être a-t-il eu le tort de céder un peu aux idées du jour et aux formes régnantes. Mais il l'a fait avec réserve, sans encenser l'idole philosophique des dominateurs.
— Comme tous les talents et toutes les sciences (à l'exemple des classes de l'Institut) doivent être réunis dans le Lycée, M. Castilhon dit : “ Les Muses sont sœurs ; elles ont entre elles des rapports nécessaires, desquels résulte ce lien dont parle l'orateur romain, lien précieux qui, en augmentant leur énergie, rend plus rapides les progrès des connaissances humaines. ”
Il annonce ensuite que le Lycée s'est empressé d'adopter l'usage de l'Académie des jeux floraux, qui admettait dans son sein les femmes célèbres, et que déjà il se félicite d'avoir pu donner aux Dreuillet, aux Catelan, aux Montegut, aux D'Esparbès [Muses parisiennes], une rivale de leurs talents et de leurs grâces, par l'association de Mme Julie Crabère (de Rieux) [Rieux-Volvestre]. Cette aimable Muse lit un Éloge en vers de Clémence Isaure.
Il était doux de voir une jolie femme, amie des lettres, qu'elle cultive avec succès, chanter les vertus et la générosité de l'illustre et célèbre (non pas fondatrice, comme un journaliste l'a dit par ignorance) ; mais restauratrice des jeux floraux ; et qui, rivale des Troubadours, composa des vers et consacra ses biens aux progrès de la littérature.
Sous ce siècle barbare, où, fier de sa puissance,
L'homme nous ravissait l'usage de nos droits,
Et forçait notre sexe à respecter ses lois,
Clémence, méprisant l'erreur et la satire,
Des beaux arts avilis a rétabli l'empire.
Que ce courage est grand ! que cet exemple est beau !... » 10
Jean Pierre Sudré (1783–1866) et Pierre Langlumé (1790–1830), d’après Nicolas Henri Jacob, Portrait de Clémence Isaure.
On sait par le tome IV de Trente ans de ma vie (1795-1826) qu'Auguste de Labouisse se rendra en 1798 à Rieux chez Mme Crabère afin de lui présenter un jeune littérateur de ses amis, susceptible de servir de précepteur à ses deux fils, qu'il se penchera à cette occasion sur la production plus récente de la très jolie Mme Crabère, et qu'il l'encouragera à se prêter au concours d'une Académie qui proposait alors le thème suivant : — Quel est pour les femmes le genre d'éducation le plus propre à faire le bonheur des hommes en société ? Mme Crabère, fine mouche, et déjà féministe éclairée, s'y refusera, sur ce motif ironique : “ J'ai consulté une personne sur cet article ; que m'a-t-elle répondu ? — Tout le mérite des femmes consiste à savoir travailler, obéir et se taire... Voilà, si je ne me trompe, la femme assimilée à tous les animaux domestiques... Je vous avoue que si je croyais qu'il y eût beaucoup d'hommes de cet avis, je ne prendrais pas la peine de chercher ce qui peut les rendre heureux. ” » 11
Auguste de Labouisse se garde ici de rien dire sur les Dreuillet, Catelan, Montegut, et D'Esparbès », les Muses parisiennes, car il veut faire valoir auprès du Lycée de Toulouse la féminité exemplaire d'une Muse véritablement languedocienne, telle Julie Crabère, qui 1° vit à Rieux-Volvestre ; 2° est jeune et jolie ; 3° n'est pas une grande dame ; 4° se montre bonne épouse et bonne mère ; 5° sait rester modeste ; toutes qualités dont manquent à des degrés divers les Dreuillet, Catelan, Montegut, et plus spécialement Mme d'Esparbès-Lussan, qui est devenue dès avant la Révolution une sorte d'épouvantail des sociétés littéraires, parmi lesquelles l'Académie des Jeux floraux, comme en attestent les Histoires secrètes du Directoire de Jean Pierre Fabre De L'Aude :
En 1795, à Paris, « la marquise d'Esparbès, au triple titre de femme de qualité, de femme jolie et de femme spirituelle, exerçait une sorte d'influence sur ses alentours ; le bon ton chassé de partout se réfugiait dans son salon à la Place-Royale. La maîtresse de la maison, autrefois belle et fort bien en cour, se rappelait avec une sorte d'orgueil qu'elle eut l'honneur de plaire à Louis XV. La chronique scandaleuse prétendait qu'elle avait un moment continué madame de Pompadour et précédé madame du Barry ; mais, si la chronique avait raison, la faveur de madame la marquise d'Esparbès ne fut qu'une sorte d'intérim qui ne lui avait pas donné le rang parmi les cotillons souverains du temps de Louis XV ; aussi ne prit-elle pas son chiffre, qui, dans l'ordre de l'hérédité galante, aurait dû être le troisième.
Cette dame, peu contente de ses charmes et de son esprit naturel, quoiqu'elle en eût beaucoup, voulut aspirer au trône des muses et se faire auteur, Dieu sait en quelle intention ! La voilà occupée à écrire sous la dictée d'un réviseur, M. Jammes, avocat au parlement de Toulouse. Elle présenta plusieurs pièces de poésies à mainte académie, à celle des Jeux floraux entre autres ; on les reçut avec urbanité, on complimenta la marquise, qui, prenant ces gracieusetés au pied de la lettre, ne douta plus d'être la Sapho du moment ; aussi un beau matin expédia-t-elle son buste en marbre blanc, dont elle faisait don à cette société littéraire. La surprise fut grande au déballé de ce chefd'œuvre de l'art. On faillit l'inaugurer par respect pour le sculpteur, mais on le remit dans la caisse sousprétexte de réparations à faire à la salle des séances académiques, puis on pria M. Jammes de lui donner en attendant un asile dans sa maison ; il y séjourna longtemps, et enfin aujourd'hui il orne le jardin de plaisance d'un des fils de M. Jammes. » 12
Après avoir vanté les mérites de Mme Crabère, et conservé un silence ostensiblement charitable sur ceux des Dreuillet, Catelan, Montegut, et D'Esparbès — Auguste de Labouisse, qui se dit féministe, ne l'est que jusqu'à un certain point —, revenant à l'inauguration du nouveau Lycée de Toulouse, le même Auguste de Labouisse critique le caractère politiquement accusateur de l'Épître en vers adressée par l'Abbé Carré Aux gens de lettres sur leur conduite dans la Révolution. »
« Esprits nés pour penser, vous qui de la raison
Semiez en traits brillants la féconde lumière,
Vous vantiez, sous les rois, une liberté fière ;
La liberté triomphe, et vous la trahissez !
Sa gloire est votre ouvrage, et vous l'avilissez !
Vous rampez, quand notre âme a repris sa noblesse !
Outré d'un tel propos, Auguste de Labouisse répond à cette attaque par une attaque inverse : la liste des anciens jacobins qui ont osé reparaître au nouveau Lycée est si courte qu'elle se borne au triumvirat fidèle : Lebrun, Chénier (Marie Joseph Blaise de Chénier (1764-1811), frère cadet du poète guillotiné André Chénier), Garat.
« Est-ce adroit de venir nous dire que la phalange presque entière des hommes de lettres, des esprits les plus éminents de notre époque, condamnent et ont en horreur notre funeste et criminelle Révolution ? » La liste de M. Carré est courte, « la nôtre est longue. Qu'il y songe bien, et qu'il rougisse de ne pas penser comme les... », suivent 68 noms, « et cent autres encore. — En vérité, l'attaque n'est pas heureuse, et le triomphe n'est pas du côté de l'attaquant », tranche Auguste de Labouisse.
« N'oublions pas les dames du Boccage, Bourdic-Viot, Verdier, d'Hautpoul, de Beauharnais, Lachabeaussière, Motenclos, qui certainement n'ont jamais aimé notre malheureuse et immorale Révolution. »
Et in cauda venenum, Auguste de Labouisse s'en prend à Pierre Daunou lui-même :
Portrait de Pierre Claude François Daunou (1761-1840), s.d., source inonnue.
« Daunou, ancien conventionnel, nommé depuis peu (au mois de mars) membre du Conseil des Cinq-Cents, a répondu, comme président, à une députation de l'Institut qui présentait le compte annuel de ses travaux : “ — Il n'y a pas de philosophie sans patriotisme ; il n'y a de génie que dans une âme républicaine, et l'amour sacré de la liberté est un des plus nobles caractères du talent, aussi bien que de la vertu. ”
Ce petit logogryphe en prose est joli ! — Il nous apprend que, pour avoir du génie, il faut être républicain ; de sorte qu'il range parmi les sots Pascal, La Bruyère, Corneille, Racine, Boileau, Bossuet, Fénélon, Massillon, Fléchier, et tant d'autres qui illustrèrent, par leurs écrits, nos fastes monarchiques. » 13
Où l'on voit comment, dans le climat troublé du Directoire, la renaissance des anciennes Académies ne se fait pas sans rallumer des dissensions politiques, de bonne ou de mauvaise foi, qui brûlent comme des cendres encore chaudes.
Le 8 juillet 1798, Auguste de Labouisse assiste à la seconde séance publique du Lycée de Toulouse.
« M. de Castilhon porta la parole ; c'est encore lui qui a fait l'ouverture. L'assemblée était nombreuse et brillante. Il a rappelé, dans son discours, que les anciens poètes avaient placé le Temple de la vertu sur le sommet d'un mont presque inaccessible, entouré de précipices. Lycurgue en rendit le chemin encore plus difficile ; mais il enflamma le cœur des Spartiates, soumis à ses lois, et il leur inspira l'amour de la vertu.
— C'est mieux que notre République n'a fait, observe Auguste de Labouisse, puisqu'elle a compté les sacrifices pour rien, et que naguère la vertu était un crime. »
M. de Castilhon poursuit pendant ce temps un discours d'une moralité exemplaire. Voici le beau portrait du parfait Chevalier, qu'il propose à l'imitation des membres du nouveau Lycée de Toulouse :
“ Être prêt à verser son sang pour la patrie ou pour la défense de la vertu persécutée ; faire la guerre au crime ; être fidèle à ses engagements, aux dépens de ses jours ; regarder comme des bassesses infamantes l'intrigue au regard inquiet, la ruse perfide, la flatterie, le vil intérêt et tous ces moyens si connus des lâches courtisans ; être compatissant pour les faiblesses d'autrui, inexorable envers les méchants, n'envisager d'autre récompense de ses travaux que la satisfaction d'être utile ; être modeste dans la victoire ; soutenir d'un courage égal l'infortune et la prospérité ; déposer ses trophées aux pieds de la beauté ; puiser dans l'amour et dans le respect, pour une femme aimable et vertueuse, cette politesse et cette douceur qui ont donné à la nation française un si grand avantage sur toutes les autres. ”
« — Avons-nous vu rien de pareil dans nos sinistres jours ? » observe encore Auguste de Labouisse.
S'adressant ensuite aux femmes, M. de Castilhon leur dit : “ Ô vous ! le plus bel ouvrage de la création, n'oubliez jamais que vous dûtes aussi à l'honneur et à la vertu, autant qu'à la beauté, l'empire que vous exerçâtes toujours sur les Français. Quelque altéré qu'on suppose le caractère national, il ne tient qu'à vous de le ramener à la pureté des mœurs antiques. Que ne peuvent sur nos cœurs les grâces unies aux talents ? ”
Et à Mme d'Hautpoul-Beaufort, présente à la séance : “ Esprit, beauté, vertus, vous les possédez ces trésors, vous que le Lycée vient de s'associer ; vous qui avez eu le courage d'abandonner le séjour trop enchanteur de la capitale, dont vous faisiez les délices, pour reporter dans votre terre natale un bien qu'elle était en droit de réclamer. ” 14
Anne Marie de Beaufort d'Hautpoul est alors, pour un temps, la diva du Lycée de Toulouse. Elle est âgée de 35 ans. Née en 1763 à Paris, fille de René Guillaume Gaultier de Montgeroult de Coutances, trésorier général de la maison du roi, et d’Anne Élisabeth Marsollier des Vivetières ; nièce de l’auteur dramatique et librettiste d'opéras-comiques Benoît Joseph Marsollier des Vivetières ; Anne Marie Gaultier de Montgeroult a baigné dès son enfance dans un univers littéraire et commencé à écrire dès son adolescence. Elle épouse en 1781 le comte Joseph Brandouin de Beaufort (Toulouse, 1746-1795, Quiberon), colonel d'infanterie. Elle entretient bientôt une liaison avec Jean Baptiste Dubarry, dit le Roué (Lévignac, 1723-guillotiné en 1794, Paris), beau-frère de Madame du Barry, envoyé à Toulouse par une lettre de cachet de Louis XVI et devenu là propriétaire d'un hôtel somptueux place Saint-Sernin. En 1792-1793, alors que son mari a émigré, Mme de Beaufort entretient une autre liaison avec le député Jean Julien, dit Julien de Toulouse, bientôt compromis dans le scandale de la liquidation de la Compagnie des Indes, condamné à mort par contumace, et elle-même échappe de peu à la guillotine. Elle épousera en 1809 le comte Charles Marie Benjamin d’Hautpoul (Toulouse, 1772-1853), colonel du génie. Morte à Paris en 1837, la comtesse d'Hautpoul-Beaufort laisse une œuvre abondante qui mêle poésie, roman, histoire et divers manuels dédiés à l'éducation des filles. Mme Campan, surintendante de la pension impériale de la Légion d'honneur d'Écouen formule toutefois ce jugement définitif à propos de la comtesse d'Hautpoul-Beaufort éducatrice : « Une personne qui ne convient nullement à nos institutions. C’est un bel esprit ; il nous faut des femmes pieuses et instruites... » 15
Portrait d'Anna Marie de Montgeroult, Comtesse de Beaufort d'Hautpoul, par l'un de ses fils, s.d., cote : NPG D15930, National Portrait Gallery, London.
M. de Castilhon est galant homme, comme on peut en juger d'après le propos de Mme Campan. Il se montre soucieux en tout cas de ménager les susceptibilités et d'orienter son discours dans le sens du consensus attendu. Il ignore que Mme d'Hautpoul-Beaufort n'est pas née à Toulouse, mais à Paris. Auguste de Labouisse, lui, le sait d'autant mieux qu'il a été enfermé avec Mme de Beaufort[-d'Hautpoul] dans la prison de Pamiers où il a eu le bizarre plaisir de cultiver sa compagnie en 1794-1795, et qu'il cultivera encore cette compagnie en 1803 à Rennes-les-Bains, dans le petit milieu des curistes. Il se souvient qu'en 1798, « cette aimable Muse a lu une Idylle aux Violettes, suave et parfumée comme les fleurs qu'elle chantait » 16. Il se montre, comme on voit, plus flatteur à son propos qu'à celui de Mme d'Esparbès, sans doute parce qu'ils ont d'inoubliables souvenirs communs. À noter que dans la mesure où il rapporte en 1844 des souvenirs qui datent d'environ trente ans, il parle tranquillement de Mme d'Hautpoul-Beaufort, alors qu'en 1798 celle-ci était encore Mme de Beaufort tout court, car elle n'épousera le comte d'Hautpoul qu'en 1809.
L'hôtel Thélusson (ou Thellusson), de style palladien, a été construit en 1778 à Paris, 30 (18) rue de Provence, par l'architecte Claude Nicolas Ledoux pour Marie Jeanne Girardot de Vermenoux (1736-1781), veuve du banquier genevois Georges Tobie de Thellusson (1728-1776), actionnaire de la Banque Girardot. En 1785, il se trouve cédé à la famille de Pons Saint-Maurice. Confisqué par le pouvoir révolutionnaire après l'émigration de cette famille, il devient après Thermidor un lieu de bal, et plus spécialement de « bal des victimes », très couru par les survivants de la guillotine. Puis le nouveau Lycée s'y installe quelque temps. En 1802, la famille Thélusson, qui en avait gardé la nue-propriété en vertu de sa nationalité suisse, vend l'hôtel au prince Joachim Murat, qui l’échangera en 1807 avec Napoléon Bonaparte, son beau-frère, contre l'hôtel de l'Élysée. Napoléon Ier offre l'ôtel Thélusson au tsar Alexandre Ier, qui en fait l'ambassade de Russie en France. Racheté en 1823 par le promoteur immobilier Paul François Berchut, l'hôtel est détruit en 1826 suite au prolongement de la rue Laffitte jusqu'à la rue de la Victoire.
À partir de 1798, la plupart des membres du Lycée de Toulouse, qui se rendent fréquemment à Paris, sont membres aussi du Lycée Thélusson, et ils seront semblablement, un peu plus tard, membres de l'Athénée de Paris.
Jean Baptiste François Desoria (1758–1832), Portrait de Constance Pipelet (1767-1845), 1797, Art Institute of Chicago.
Constance Marie de Théis épouse en 1789 Jean Baptiste Pipelet de Leury, puis en 1803 Joseph de Salm-Reifferscheidt-Dyck, prince de Salm. Elle partage alors sa vie entre Aix-la-Chapelle et Paris. Auguste de Labouisse, qui a été reçu chez elle en 1797 à Paris, continuera de la visiter chaque fois qu'il se rend à Paris, et il entretiendra avec elle une correspondante empreinte d'amitié, lorsque celle-ci réside à Aix-la-Chapelle. C'est à elle qu'il parlera « avec franchise et sans cérémonie », dans une lettre datée du 27 janvier 1817, des « moyens que m'ôte quelque invincible timidité de paraître ce que je suis. » C11/S90/063-065. Abschrift: C06/S44/067-068. C11/S90/063-065. In: Die Korrespondenz der Constance de Salm (1767-1845). Inventar des Fonds Salm der Société des Amis du Vieux Toulon et de sa Région und des Bestands Constance de Salm im Archiv Schloss Dyck (Mitgliedsarchiv der Vereinigten Adelsarchive im Rheinland e.V.). Elektronische Edition, DHI Paris 2020. https://constance-de-salm.de/archiv/#/document/577
En novembre 1798, Auguste de Labouisse signale « qu'on a fait à Paris, au Lycée Thélusson, 30 rue de Provence, l'apothéose de Mme du Boccage vivante. Mme C. Pipelet lui a adressé d'ingénieuses stances, et M. Demoustier d'ingénieux madrigaux. Cette fête littéraire m'a rappelé que l'héroïne fut jadis chantée par Voltaire, et que Fontenelle, presque centenaire, fit cette inscription pour le portrait de cette Muse :
Au tour de ce portrait, couronné par la gloire,
Je vois voltiger les Amours ;
Et le temple de Cnide et celui de Mémoire. » 17
Portrait de dame en Flore (Madame du Boccage) par Marianne Loir (1705–1783), Musée d'Art et d'Histoire d'Auxerre.
Née en 1710, morte en 1802, mariée en 1727 à Pierre Joseph Fiquet du Boccage, receveur des tailles, Anne Marie Le Page, dite Fiquet du Boccage, est poète, épistolière et dramaturge. Soutenue par son époux, elle a connu tout au long du XVIIIe siècle un succès jamais démenti, y compris dans les grands genres tels que l'épopée et la tragédie, habituellement préférés par les hommes. Elle a été membre des plus prestigieuses Académies et elle a été reçue en Italie par le pape, tant sa renommée était grande.
Dans les Lycées des années 1798 et suivantes, les Dames, comme on voit, sont traitées à l'égal des Muses de la tradition antique. Mais le règlement du Lycée de Toulouse indique que ces Muses, si elles sont effectivement reçues dans le Lycée en question, ne peuvent participer qu'aux séances publiques, auquel cas elles se trouvent invitées alors à déclamer un texte de leur cru, et c'est tout. Il en va de même dans tous les autres Lycées du temps.
Porte de l'ancien hôtel de Marbeuf, 31 rue du Faubourg Saint-Honoré, Paris. Photographie Eugène Atget (1857-1927).
Bâti en 1718 au 31 rue du Faubourg Saint-Honoré par Pierre Cailleteau dit Lassurance pour Louis Blouin, premier valet de chambre de Louis XIV, l'hôtel dont on voit la porte ci-dessus revient en 1729 au comte de Feuquières. Il est vendu ensuite à Jean Hyacinthe Davasse de Saint-Amarand, receveur général des finances d'Orléans, puis en 1753 à Gabriel Michel, codirecteur de la Compagnie des Indes, puis transmis par alliance à Jacques de Marbeuf, neveu du gouverneur de la Corse. Il prend à cette occasion le nom d'hôtel de Marbeuf. Après la mort de Gabrielle de Marbeuf, guillotinée en 1795, la propriété est rendue au neveu des Marbeuf en 1801 et louée au début du XIXe siècle à Joseph Bonaparte qui l'achète en 1803 et y loge Cambacérès. Après diverses péripéties encore, l'hôtel est vendu en 1884 au banquier Frédéric Pillet-Will, régent de la Banque de France, qui le fait entièrement reconstruire à son goût. Il ne reste plus aujourd'hui de l'ancien hôtel Marbeuf que la porte monumentale et ses vantaux.
En novembre 1798 toujours, le Lycée Thélusson se transporte sous le nom de Lycée des Étrangers à l'hôtel Marbeuf, 31 faubourg Saint-Honoré. Les « Étrangers » ne sont pas ici qui l'on croit : ce sont les membres du Lycée Thélusson, tous gens de bon ton, « qui ne veulent point d'égaux : dominer est leur but », et qui se déclarent donc étrangers aux membres du Portique Républicain, lesquels, tous « sans-culottes littéraires, sans éducation, sans instruction », ne se sont associés que « pour former, dans la littérature, un parti d'opposition » 18. Témoin de cette rivalité, en 1799, la publication La Guerre des petits Dieux ou Le Siège du lycée Thélusson par le portique républicain de Charles Joseph Colnet du Ravel, qui se fait là le chantre rigolard des exploits du chevalier de Piis...
Charles Joseph Colnet du Ravel (1768-1832), La Guerre des petits dieux, ou le Siège du lycée Thélusson par le portique républicain. Poème héroïco-burlesque, suivi de : Mon apologie, satire, Paris, chez les Marchands de Nouveautés, An VIII.
« D'où partent donc ces cris épouvantables ?
Le portique s’avance, et ses grossiers enfants
Font retentir les airs d’horribles jurements ;
Les b., les f. , passent de bouche en bouche ;
De fureur et de vin, leurs yeux étincelants,
Appellent la terreur sur leurs pas menaçants ;
Des ours du Nord l'aspect est moins farouche ;
Ils fondent péle-méle, et sans ordre et sans lois :
Rien ne peut contenir cette horde cynique ;
Tous veulent commander ; tous parlent à la fois ;
Aucun n’est entendu : c’est une * * *,
Enfin, perçant les cris de ces soldats bruyants,
Piis, par ce discours. entretient leur courage :
J’apercois, mes amis, sur vos fronts rayonnants
D’un triomphe nouveau l'infaillible présage ;
Corbleu ! nous rosserons ces petits rimailleurs,
De fades madrigaux, insipides auteurs ;
C’est à nous qu’il convient de régner au Parnasse... » 19
Jean Jacques Lagrenée et L. C. Ruotte, Portrait de Pierre Antoine Augustin, chevalier de Piis (1755-1832), dit quarteron sur son passeport, fils naturel de Pierre Joseph de Piis, chevalier de Saint-Louis, major au Cap-Français, Saint-Domingue, et d'une femme de couleur restée anonyme, auteur de vaudevilles et de chansons, secrétaire général de la préfecture de police de Paris de 1800 à 1815, raillé pour son opportunisme politique dans le Dictionnaire des girouettes publié en 1815 par une maligne « société de girouettes ».
Auguste de Labouisse, dans ce contexte intellectuellement et politiquement belliqueux, se fait un devoir de proclamer la supériorité littéraire et morale des auteurs classiques, dont Bossuet constitue selon lui le parangon, sur les auteurs modernes, dont Diderot illustre à ses yeux la pente sulfureuse, et Mme Riccoboni la pente molle, ou plutôt moelleuse. Il se scandalise en effet de ce que, au Lycée Marbeuf, si le sujet du prix de poésie a été laissé au choix des auteurs, « le sujet du prix de prose soit l'éloge de Bossuet, considéré comme orateur et comme historien ; ou l'éloge de Buffon, ou celui de Diderot, ou celui de Mme Riccoboni ». Il se récrie :
Hyacinthe Rigaud (1659–1743), Portrait de Jacques Bénigne Bossuet (1627-1704), 1698, Galerie des Offices, Florence, Italie.
« Quel indigne mélange ! il peint l'époque et le dévergondage de nos idées et de nos principes. On a le choix de louer Bossuet ou Diderot ; Bossuet, cet éloquent défenseur de la religion, ou Diderot, le chef des impies systématiques ! — Je conçois qu'un petit lycée, livré à la galanterie et aux vers érotiques, puisse proposer l'éloge de Mme Riccoboni. Elle n'a rien écrit de condamnable ; ses romans sont très spirituels et remplis de sentiment. — Mais qu'on mette sur la même ligne : Bossuet et Mme Riccoboni, il y a dans cette proposition autant d'indécence que d'inconvenance. Si Mme Riccoboni vivait encore, elle se fût empressée de réclamer contre un hommage devenu ridicule par un semblable rapprochement. — Et comment diable a-t-on pu songer à Bossuet, au Lycée Marbœuf ? Bossuet est un trop grand homme pour quelques-uns de nos pygmées qui s'y trouvent. — Rappeler Bossuet ! Est-ce parce que M. Petitot 20 y prononce des discours en vers sur l'erreur, et M. Eusèbe Salverte 21 de la mauvaise prose en faveur du suicide ? Bossuet se trouvera bien étonné d'être admis, malgré lui, dans une si discordante compagnie. » 22
François Louis Couché (1782–1849), Portrait de Marie Jeanne Riccoboni (1713-1792), in Œuvres de Mme Riccoboni, tome 1, 1826.
Née Marie Jeanne de Heurles du Laboras d'un père bigame, mariée au dramaturge et comédien franco-italien Antonio Francesco Riccoboni, Mme Riccoboni débute comme comédienne sur les planches de l'Hôtel de Bourgogne dans la troupe du Théâtre Italien. Elle fréquente un temps les salons des philosophes, s'y ennuie, et se retire de la scène en 1761 pour se consacrer à la littérature. Elle produit une œuvre abondante, dont nombre de romans dans le genre épistolaire, alors très en vogue, et rencontre tout de suite un succès qui ne se démentira pas. « Cette femme écrit comme un ange, c'est un naturel, une pureté, une sensibilité, une élégance, qu'on ne saurait trop admirer » 23, dixit Diderot.
Le 19 avril 1799, Auguste de Labouisse qui est présent à la séance publique du Lycée de Toulouse, rapporte que, « de façon qui mérite d'avoir une place distinguée dans ses Souvenirs, M. Gaspard Lafont, président, surnommé Lafont-Nérine à cause de son joli roman 24, a ouvert la séance en prononçant l'éloge de M. de Castilhon, mort le 6 janvier 1799.
« L'ami de tous les gens de bien, le patriarche de la littérature en France, le modèle des littérateurs et des savants, votre fondateur, notre tendre père à tous, est dans la tombe [...]. On a lu de lui une charmante idylle sur les Roses, composée en 1766, adressée à une jeune personne à qui il disait, à propos des amants :
Cueille les fleurs de la jeunesse,
Aime si c'est ton sort ; mais souviens-toi toujours
Qu'il n'est qu'un temps pour les amours,
Et que l'esprit, les talents, la sagesse,
Sont des roses de tous les jours.
Mme d'Hautpoul-Beaufort a lu un fragment de son joli poème d'Achille et Deidamie. C'est une gracieuse imitation de Stace. Métastase a composé une Cantate sur le même sujet, que j'aurais pu lire. Elle a un but plus moral ; aussi elle est intitulée Le triomphe de la gloire. [...].
Je ne ferais pas mention de mon tribut, s'il n'avait pas été l'occasion d'un bon mot. J'avais lu L'Obstacle, traduit de Métastase. Il en fut question le lendemain, dans le cercle qui se rassemble chez Mme d'Hautpoul. On daigna en faire l'éloge, et celle-ci, faisant une fine allusion au premier vers de la pièce : Ruisselet orgueilleux, pourquoi grossir tes ondes ? On se mit à dire : C'est un beau début, on voit que le ruisselet veut devenir fleuve. » 25
Ce souvenir, qui pourrait passer pour plaisant, recèle bien des motifs d'aigreur, laissés non-dits. Auguste de Labouisse, qui aime les Cantates de Métastase et s'essaie à les traduire, est probablement un peu jaloux de Mme d'Hautpoul qui a réussi, elle, à placer, avec Achille et Deidamie une « gracieuse imitation » de Stace, — « J'aurais pu la lire » —, observe-t-il. Lui, a lu L'Obstacle de Métastase, au titre certes moins évocateur que celui du poème de Stace. Et il lui a fallu attendre le lendemain, chez Mme d'Hautpoul, son aimable rivale, pour « l'éloge qu'on a daigné » lui faire à lui. Encore cet éloge se trouve-t-il assorti d'un bon mot dont on ne sait comment il faut le prendre : Auguste de Labouisse s'est-il montré trop long ? ou lui a-t-on signifié là qu'il peut mieux faire ?
On remarque par ailleurs qu'Auguste ne se rend alors qu'aux séances publiques du Lycée de Toulouse. Il n'est donc pas encore membre de cette société, comme on peut le vérifier dans l'Histoire de l'Académie des sciences de Toulouse : le musée, le lycée, l'athénée, 1784-1807 du Baron Desazars de Montgailhard, qui donne la liste des membres fondateurs de ladite société ainsi que celle de ses membres étrangers, pour les années 1797 et 1798 26. Le nom d'Auguste de Labouisse ne figure dans aucune de ces listes. Il s'agit là d'une absence étonnante de la part du poète, certes encore jeune alors, mais avide de notoriété, sinon de gloire, et qui, quoi qu'il en dise, ne s'en cache pas.
Il se peut bien qu'une telle absence soit liée au différend qu'Auguste de Labouisse entretient d'emblée avec Pierre Marie François Baour-Lormian, son aîné de six ans, doué d'un fort caractère, de beaucoup d'entregent, déjà très lancé dans la carrière littéraire à Paris comme à Toulouse, peu susceptible de souffrir la moindre critique, a fortiori la moindre concurrence de la part d'un jeume ambitieux qui n'a quasi rien publié encore.
Dans une note de son Journal, datée de novembre 1798, Auguste de Labouisse laisse effectivement entendre que ses relations avec Pierre Baour-Lormian ne sont pas bonnes, vu qu'il a jugé nécessaire de se désolidariser d'une épigramme tournée contre ledit Baour.
« Le Courrier des Spectacles vient de m'attribuer cette épigramme contre Baour :
On dit que c'est un pauvre sire ;
Mais je n'ose le répéter :
Pour s'en convaincre, il faut le lire,
Et j'aime encor mieux en douter.
Elle a paru dans un autre journal, sous le nom d'Andrieux, et elle n'est ni de lui ni de moi. Le vrai coupable est M. Fabien François Pillet, qui paraît avoir du goût pour ce genre. Il se précipite volontiers dans la lice des combats littéraires. » 27
À propos toujours de ses relations avec Pierre Baour-Lormian, membre étranger du Lycée de Toulouse, qui y fait la pluie et le beau temps alors qu'il réside le plus souvent à Paris, Auguste de Labouisse mentionne une lettre que vient de lui adresser le 28 janvier 1799 M. Gaspard Lafont, membre fondateur et nouveau président du même « Lycée » de Toulouse, « surnommé Lafont-Nérine à cause de son joli roman du même nom (1798).
L'ouvrage commence par une « Épître dédicatoire aux manes de Lesage, auteur du Gil Blas de Santillane qu'Auguste de Labouisse aime à relire depuis sa jeunesse.
« J'ai vu de près bien des individus, bien des caractères : des vices et des ridicules sans nombre ont donc excité mon attention », dit Nérine au début de son récit. « Les uns m'ont fait du mal ; les autres m'ont beaucoup divertie. Tous ensemble m'ont fait un grand bien : ils ont hâté pour moi la paresseuse expérience. Je vais rassembler dans une manière de galerie quelques-uns des portraits qui ont pris place dans mon souvenir. Que personne n'en conçoive d'alarme : la ressemblance est un art si difficile ! Et puis, si cet ouvrage parvenait à instruire en amusant, quel homme oserait se plaindre d'y avoir fourni quelques matériaux ? » In Nérine, histoire anglaise, volume 1, p. 8.
« Il est vrai, vous n'êtes pas le mieux du monde dans l'esprit de Baour », écrit Gaspard Lafont à Auguste de Labouisse. « Je m'en suis convaincu en l'amenant à parler de vous. Mais j'ai quelque ascendant sur l'esprit du poète, et je me charge de ménager votre paix. Nous partirons je crois ensemble, pour Paris, au mois de mai prochain, et si vous retournez dans cette ville, comme je le pense et l'espère, je me flatte de vous voir bien ensemble ; car, au fond, Lormian est d'un commerce extrêmement facile. »
En 1815, Pierre Baour-Lormian sera élu à l'Académie française, où il succèdera au marquis de Boufflers.
Réponse d'Auguste de Labouisse à M. Gaspard Lafont, datée de Saverdun, 30 janvier 1799 :
« Il paraît que M. Baour n'a pas oublié que j'étais rédacteur-propriétaire de l'Ami des Arts, dans lequel M. Théveneau [Charles Théveneau (1741-1805), dit Théveneau de Morande, libelliste, gazetier] inséra quelques piquants articles contre sa seconde satire. Peut-être sait-il aussi que j'ai recueilli quelques épigrammes qui le concernent. J'en ai une belle collection ! mais, dans tout cela, je n'ai fait que l'office de juge-rapporteur des pièces d'un procès qui étale devant ses collègues le pour et le contre, sans envie, sans malice et sans mauvais vouloir. » 28
L'affaire est compliquée. « La guerre est continuelle et à outrance sur le Parnasse », observe Auguste de Labouisse. « Ces beaux lieux, où la vraie liberté et la noble indépendance régnèrent toujours, se ressentent beaucoup de la liberté nouvelle, c'est-à-dire que la licence qui en était jadis bannie, ou qui du moins y était contenue dans de justes limites, y marche à présent la tête haute et fière. C'est, sans doute, sous ses malheureux auspices que deux poètes distingués se criblent de traits de toute sorte, et qu'ils se sont fait mutuellement leur épitaphe. » Les deux poètes en question sont Pierre Marie François Baour-Lormian et Ponce Denis Écouchard-Lebrun, dit Lebrun, ou Lebrun-Pindare.
En 1798, Auguste de Labouisse évoque cette guerre des épitaphes, qui débouchera sur la guerre des Satires, guerres d'apparence picrocholines, mais dans lesquelles volens nolens il se laissera finalement entraîner.
Ponce Denis Écouchard-Lebrun, dit Lebrun, ou Lebrun-Pindare (1729-1807), homme de lettres, poète, membre de l'Académie des belles-Lettres, Sciences et Arts de La Rochelle, du Lycée des Arts, de l'Institut national, titulaire de la Légion d'honneur, auteur d'Odes et d'Hymnes, et en 1796 d'une Réponse au Citoyen Legouvé, sur les femmes poètes : « D'une charmante Deshoulière / Soyez plus amants que lecteurs : / Et surtout croyons-en Molière / Redoutons les femmes-auteurs. »
En juin 1798, Baour prête à Lebrun ce « fantasque monologue » :
« J'ai conquis l'avenir, j'ai conquis l'Univers...
L'éclair luit... le ciel tonne... à l'égal de mes vers.
Où suis-je ?... Dieux ! quel vol ... je me perds dans les nues !
Saturne a de mes jours dévoré le flambeau :
Ma main sema la gloire et cueillit le tombeau. »
Lebrun répond à Baour comme suit :
« Feu Baour a beau se morfondre
À rimer des vers impertinents ;
Au défunt je ne puis répondre :
Je ne crois pas aux revenants.
Pour les passants et pour sa femme,
Puisque Baour est trépassé,
Je ne lui dois pour épigramme
Qu'un Requiescat in pace. »
Baour réplique :
« Les tombeaux, dis-tu, sont ouverts,
Et déjà réclament ma cendre :
Oh ! qu'il est affreux d'y descendre ! ...
Je vais y rencontrer tes vers. »
Lebrun, pour n'être pas en reste, fait cette dernière réponse à Baour :
« Du Pinde, absurde géographe,
Défunt Baour vous avez tort
De rimer après votre mort :
Oubliez-vous votre épitaphe ? »
M. Fabien François Pillet, qui glisse partout son mot, est venu dire à son tour : — Sur Baour, qui ne me pardonne pas de l'avoir cru mort.
« Ce rimeur, que je croyais mort,
Me prouve qu'il existe en m'accablant d'outrages.
Il a raison, et moi j'ai tort :
On ne doit pas juger des gens par leurs ouvrages. » 29
En 1799, des feuilles satiriques commencent à circuler, de façon manuscrite encore, feuilles dans lesquelles le futur auteur des Amours. À Éléonore se trouve déjà cruellement épinglé. Ces feuilles seront recueillies et imprimées en 1804 sous le nom de Satires contre l'Athénée de Toulouse, etc., ou Satires toulousaines.
Ces feuilles manuscrites émanent d'un ou plusieurs auteurs restés anonymes. Elles canardent divers membres du Lycée de Toulouse, ou divers habitués des séances publiques, dont Gaspard Lafont, Auguste de Labouisse, et Pierre Baour-Lormian lui aussi.
Gaspard Lafont et Auguste de Labouisse se trouvent associés dans la même attaque.
Mais quel est ce grimaud [...] ?
C'est Nérine-Lafont : loin de ces beaux climats,
Il voulut autrefois aux rives de la Seine,
De ses productions enorgueillir la scène ;
Mais Ô disgrace affreuse ! Ô destin rigoureux !
Et Paris et Toulouse eurent les mêmes yeux ;
Et Nérine-Lafont ; rapportant par le coche
Ses drames, ses romans, ses manuscrits en poche,
Blanchit son frein d’écume, et chez lui renfermé
Relit ses opéras dont lui seul est charmé ;
Lui seul, ..... non, je m'abuse : Auguste Labouïsse
Accourt de Saverdun pour charmer son supplice,
L’exhorte, l'encourage, et pour le consoler,
Le flatte qu'avant peu son nom pourra briller
Parmi des écrivains dont la France s’honore... » 30
D'autres vers visent ledit Baour-Lormian aussi :
Et toi son fier rival [rival du chevalier de Piis], toi qu'il [l'Abbé Saint-Jean, membre du Lycée de Toulouse, ancien prébendier de Saint-Étienne et prieur de Roqueserrièro, professeur à l'École centrale] prône partout,
Qu'il proclame l’apôtre et l'arbitre du goût,
Toi, Baour-Lormian, dont la muse guindée,
Sans le secours d’autrui n'eut jamais une idée,
Qui du vieil Ossian flétris les beaux lauriers,
Qui mutilas le Tasse et ses tableaux guerriers ;
Rimeur lâche et diffus, sans verve et sans audace,
Condamné par Lebrun au bourbier du Parnasse,
Et qui dans tout Paris, comme un Pradon cité,
Viens de ton sot orgueil fatiguer ta Cité ;
C'est toi, c'est toi, surtout, dont ma muse dévoue
Le nom au ridicule, et les vers à la boue. » 31
Charles Joseph Colnet du Ravel (1768-1832), journaliste et satiriste, in Justin Améro, Les Classiques de la table, volume 2, Paris, Ambroise Firmin-Didot frères, 1855.
Fils d'un garde du corps de Louis XVI, Charles Colnet poursuit d'abord deux années d'études à l'École royale et militaire de Paris, puis entre dans les ordres et devient grand vicaire de Soissons. À la faveur de la Révolution, il quitte la soutane, survit on ne sait comment aux troubles du temps, puis s'installe comme libraire à Paris. Il compose alors diverses satires contre le nouvel Institut de France, devient journaliste et crée en 1799 un Journal d'opposition littéraire, ou Mémoires secrets de la République des lettres, dont il est l'unique rédacteur. Etc.
Charles Colnet du Ravel quant à lui, dans La Guerre des petits dieux, ou le Siège du lycée Thélusson par le portique républicain, assassine, sans masque, Auguste de Labouisse, rédacteur-propriétaire de l'Ami des Arts « qui insulte périodiquement au bon goût et au bon sens », précise Colnet, « dans une misérable rhapsodie qui a pour titre [à peu près] : le Journal des Arts » ; et le même Charles Colnet ne manque pas de se gausser hautement de tous ces Messieurs du Lycée, « meneurs du Parnasse », sauf à déclarer de façon sibylline, ou plutôt « non sans blasphème », qu'en la personne de M. Baour, « notre siècle a produit un homme étonnant » ! 32
« L'étonnant » chez M. Baour, c'est peut-être que, probable auteur des Satires toulousaines, il se soit lui-même ridiculisé dans lesdites Satires, sans doute pour détourner les soupçons. Après avoir pensé, comme d'autres, à l'Abbé Carré, Auguste de Labouisse nourrit finalement la conviction que Baour est l'auteur des Satires en question, « car on n'y reconnaît », dit-il, « ni la concision, ni l'élégance, ni la force du style de Carré » 33. Carré, d'ailleurs, s'en défendit par une lettre en réponse à Labouïsse-Rochefort. » 34
Portrait de Pierre Laurent Carré (Paris, 1758-1825, Toulouse), dit l'Abbé Carré, formé par Jacques Delille à la poésie latine, auteur de vers de circonstance et d'odes, membre de l'Académie des Jeux floraux, animateur infatigable de cette société.
En juin 1799, Auguste de Labouisse mentionne une lettre de Gaspard Lafont dans laquelle celui-ci lui apprend avoir dîné à Toulouse chez Baour-Lormian :
« Le dîner de Lormian fut d'une magnificence qui se refuse à la description. Il était ce jour-là en véritable révolte. Pour le punir de nous si bien traiter, je le contredis d'un bout à l'autre, ce qui ne l'empêcha pas de me promettre quelques gouttes de son huile antique .... N'allez pas prendre ceci en mauvaise part. Cette huile antique (création nouvelle) est une essence qu'il a reçue de Paris , et dont une goutte suffit pour embaumer tout une personne. Le jour du festin, il avait parfumé ses cheveux d'emprunt ; il était à croquer. On ne sentait que deux choses dans toute cette maison, les sauces et la perruque du poète ! »
Au reproche que lui a fait ensuite Auguste de Labouisse de s'être compromis en allant dîner chez Baour-Lormian, Gaspard Lafont formule la réponse lénifiante qui suit :
« — Quant au B... L... Eh ! fi ! je ne suis ni politique, ni coupable à son égard, ainsi que vous me le dites. Comment aurais-je pu jamais m'attacher à un marbre pareil ? J'ai voulu, dans le principe, ramener cet homme à une manière d'exister plus douce et plus sociable. Il me répondait toujours non, toujours le tuf, toujours la satire et l'indifférence ; j'ai pris le parti de le livrer à lui-même et de m'en amuser. » 35
« La liberté des arts fait le bonheur du monde : / Quand chacun à l'envi glose, commente, fronde / Au rôle de lecteur je me verrais borné ! » In Les Trois Mots, p. 6.
Peu sensible à l'aimable placidité de Gaspard Lafont, après avoir noté que « M. Baour vient de publier ses trois satires réunies ensemble », satires intitulées Les trois Mots, lesquels « trois mots » seraient censés démentir la rumeur qui accuse ledit M. Baour d'être l'auteur des Satires toulousaines, Auguste de Labouisse rapporte en décembre 1799, non sans se gausser des deux belligérants, que la guerre des distiques et autres fleurs de poésie reprend entre MM. Baour et Lebrun-Pindare.
Lebrun dixit :
« Jadis Marmontel crut, dit-on,
Avoir pour l'art des vers le secret de Racine.
Lormian, plus modeste aujourd'hui, s'imagine
Avoir le secret de Pradon. » 36.
Baour dixit :
« Lebrun de gloire se nourrit,
Aussi voyez comme il maigrit. »
Lebrun dixit :
« Sottise est bonne à la santé ;
Aussi Baour s'est toujours bien porté. »
Lebrun dixit encore :
« De cet eunuque bel esprit,
Ah ! que l'enveloppe est épaisse !
Baour de gloire se nourrit,
Aussi voyez comme il engraisse. »
Variante :
« Sottise entretient l'embonpoint,
Aussi Baour ne maigrit point. »37
À partir de 1800, en raison de l'affaire des Satires et du flot croissant de suspicions et d'inimitiés qu'elle soulève, tandis que les épigrammes continuent de fleurir, le climat du Lycée de Toulouse devient délètère, de telle sorte que nombre de membres se dispensent de venir aux séances. En 1801, « Les Mémoires scientifiques qui eurent les honneurs de l'impression au Recueil furent, entre autres, un mémoire sur L'Aimant, par le citoyen Vidal [de Mirepoix], astronome, associé résident ; et un mémoire du même citoyen Vidal sur un Catalogue de 888 étoiles australes. Mais « la poésie et l'éloquence ont rétrogradé... », regrette alors le président Auguste Jamme. « Il n'y a jamais eu autant de vers, et jamais peut-être on n'a trouvé aussi peu de poésie... »
Raphaël (1483–1520), L'Athénée antique, 1515, Salle des signatures du Musée du Vatican.
Platon et Aristote, au centre, sont entourés de Socrate, Héraclite, Diogène, et de philosophes mathématiciens comme Euclide ou Pythagore, de l’astrologue Zoroastre ou encore de Ptolémée. Le philosophe arabe Averroès, avec son ruban blanc, représente la philosophie et la science orientales.
Le 30 mai 1802, devançant ainsi « l'interdiction qui sera faite par l'arrêté du 10 floréal an XI (0 mai 1803) à toute Société particulière de prendre ou de garder le nom de Lycée, ce nom devant être désormais réservé aux établissements nationaux d'enseignement secondaire, jusqu'alors appelés « Écoles centrales », le Lycée de Toulouse se cherche un nouveau nom et prend ce jour-là le titre de Société des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Toulouse, du nom des trois Classes qu'il réunit. Puis, suivant en cela l'exemple de Paris, il choisit définitvement le nom d'Athénée, en souvenir de l'Athénée de l'Antiquité, lieu public consacré à Athéna chez les Grecs, à Minerve chez les Romains, où les poètes, rhéteurs, et philosophes lisaient leurs œuvres et où étaient enseignés les lettres, les sciences et les arts.
Telesilla d'Argos, poète, femme d'action, qui a mené avec les autres femmes d'Argos, en 494 av. J.-C., la résistance de sa cité contre les Lacédémoniens.
L'Athénée tient sa première séance publique réglementaire le 30 thermidor an X (18 août 1802). « Mme Julie Crabère lit un poème intitulé : Télésille ; le citoyen Carré un poème sur la paix ; le citoyen Gaspard Lafont une épître à son neveu qui veut se faire médecin, et le citoyen Joseph Despaze une satire sur les moeurs.
Joseph Despaze (Bordeaux, 1771-1814, Cussac), journaliste et poète satirique, appelé par son ami Charles Nodier « le Juvénal du Directoire », publie en 1799 Quatre Satires, ou la Fin du XVIIIe siècle ouvrage dans lequel il dénonce les excès de la Terreur. En 1801, dans une Cinquième satire littéraire, morale et politique, adressée à l'abbé Sicard, il critique les écrivains et les tendances littéraires de son temps. L'adresse à l'abbé Sicard, voué à l'éducation des sourds-muets, suggère la nature du reproche fait aux écrtivains d'alors. La publication de cette cinquième Satire suscite contre Joseph Despaze la vindicte de l'Athénée de Toulouse. Seul Pierre Baour-Lormian, à qui cette Satire se trouve dédiée, le défend. Accablé d'épigrammes par Fabien Pillet, Joseph Despaze abandonne finalement la littérature pour se retirer dans ses terres bordelaises.
Parmi les nouveaux associés correspondants proposés à la séance du 9 nivôse an XI (30 décembre 1803), on remarque le citoyen Delille, ancien maître de Pierre Laurent Carré, auteur de la traduction des Géorgiques de Virgile, professeur de littérature au Collège do France, et le citoyen Chateaubriand, auteur du Génie du Christianisme. « Le citoyen Vidal, astronome, est nommé président de l'Athénée. Il s'excuse de ne pouvoir remplir ces fonctions à cause de ses occupations absorbantes. Il est décidé que le fauteuil de la présidence restera vacant pendant tout le semestre courant, l'Athénée voulant par là rendre hommage aux grandes connaissances du citoyen Vidal. »
La séance du 28 pluviôse an XI (17 février 1803) décide que la Classe de la Littérature se réunira de 17 heures à 20 heures chaque jeudi. Quatre fois par an, le premier dimanche de chaque trimestre, les trois classes devront se réunir en corps d'Athénée pour rendre compte de leurs travaux. L'Athénée devra tenir deux séances publiques chaque année : le 15 germinal et le 15 fructidor. Les associés correspondants pourront assister aux séances, générales ou particulières, et y faire des lectures ; mais ils n'auront qu'une voix consultative. Les dames qui cultivent les lettres et les arts pourront être admises au rang d'associées correspondantes.
Pierre Michel Alix (1762–1817), Portrait de Jacques Delille (1738-1813), poète, célèbre en son temps à l'égal de Voltaire, élu à l'Académie française en 1774. Cf. Les Jardins ou l'Art d'embellir les Paysages. Poème par Delille, Paris, Chapsal éditeur, 1844.
La séance publique du 3 floréal an XI (23 avril 1803) fut assez brillante, dit-on, malgré les tensions qui persistaient au sein de la Société. Pour la première fois, on reprend le nom de « Monsieur » en lieu et place du titre de « Citoyen ». M. Carré lit une épître À M. J. Delille sur son retour en France, célèbre traducteur de l'Énéide et autour du poème des Jardins. M. Baour-Lormian récite un fragment de son poème sur la Mort de Narcisse, imité de Young. Le tout, entremêlé de morceaux de chants et de poésies diverses, et se termine par une ouverture de Méhul, à grand orchestre.
Dans la séance du 18 messidor an XI (juillet 1803), on procède au remplacement de Mmes Le Page Du Bocage et Bourdic-Viot, récemment décédées. Elles sont remplacées dans la Classe des Lettres par MMmes de Genlis et de Staël, « dont les belles et savantes productions, dit le procès-verbal, leur ont acquis une réputation aussi étendue qu'assurée ». « L'Athénée nomme, en outre, dans la Classe des Arts, Mme Labouïsse, née Musar [sic], « dont les talents et le goût pour les arts lui faisaient désirer de s'associer aux personnes de son sexe qui étaient membres de la société » 38. C'est la fameuse Éléonore qu'Auguste de Labouïsse-Rochefort a épousée à Toulouse le 28 septembre 1802 et qu'il va chanter jusqu'à ses derniers jours. Formée aux Beaux-Arts par son séjour au « petit Saint-Cyr » de Lévignac, sa Bien-Aimée avait en effet des talents de peintre. Auguste de Labouisse en parle plus particulièrement dans son Voyage à Rennes-les-Bains 39.
Faux-titre « Satires toulousaines » ; satires contre divers écrivains toulousains, distribuées à l'origine de mois en mois sous forme manuscrite ; attribuées à l'avocat Bernard Antoine Tajan, ou au fils du libraire Sens, ou à Benaben, professeur, ou à M. Treneuil ; ou à Baour-Lormian.
Les débuts de l'Athénée littéraire toutefois demeurent poussifs, la désaffection persiste aux séances du jeudi. Dans le même temps, tout le petit milieu des gens de lettres de Toulouse continue de bruire et de se déchirer à propos des Satires toulousaines, de La Guerre des petits dieux, ou le Siège du lycée Thélusson par le portique républicain de Charles Colnet du Ravel, et des Trois Mots de Baour-Lormian. En novembre 1803, Auguste de Labouisse entre à son tour dans la guerre des Satires en publiant une Contre-Satire sous son propre nom.
D'autres écrivains, « attaqués par l'anonyme, auraient dû lui riposter. Mais ils auraient perdu les éloges qu'ils méritent ; moi qui n'ai rien à perdre sous ce rapport, je me suis fait un devoir de les remplacer. » In La Contre-satire et autres pièces fugitives de M. Auguste de Labouïsse, pp. 5-6.
Dans la Préface de sa Contre-Satire, Auguste de Labouisse se soucie d'abord de règler en quelques lignes le cas de l'injure personnalle qui lui est faite, ainsi qu'à son épouse, dans les Satires toulousaines.
« Vous me sifflez, je vous siffle à mon tour.
Je lis dans une note : Cet auteur aime sa femme, ses vers plus que sa femme, et la gloire plus que ses vers. Je ne comprends pas trop la dernière partie de cette phrase ;la seconde est une calomnie ; quant à la première, voici ma réponse :
Sois donc plaisant, toi qui veux rire ;
Moi je ris de tes vains discours :
Mais je défendrai mes amours
Des sarcasmes de ta satire.
Je puis t'abandonner mes vers
Non pas l'objet de ma tendresse :
[...]
Je l'aime, et ne m'en défends pas.
Tu vas me trouver ridicule ?
Mais jamais objet plein d'appas
En bonheur, en tendresse, hélas !
De toi ne fera mon émule. » 40
Auguste de Labouisse s'étonne, ou plutôt feint de s'étonner ensuite de ce que l'anonyme ait songé à le comprendre dans son jeu de passe-boules littéraire.
« Ce qui m'étonne encore, c'est qu'il ait daigné songer à moi ; non que je ne lui pardonne d'avoir trouvé mes faibles ouvrages ennuyeux : outre que je leur crois peu de mérite, je sais fort bien que de pareilles disgrâces n'arrivent qu'à charge de revanche. » 41
Auguste de Labouisse s'inquiète, ou feint de s'inquiéter enfin du « plaisir » ou du « besoin de mordre » auquel semble s'adonner le satiriste anonyme.
« Un anonyme fait des vers : il n'y a pas beaucoup de mal à cela, surtout s'ils sont bons. Mais c'est une satire qu'il publie : tant pis pour lui. Je plains le malheureux qui a besoin de mordre et de nuire. Quel triste plaisir ! celui-ci attaque ce qu'il y a de plus instruit et de plus aimable dans Toulouse. » 42
En l'espèce des Satires toulousaines, qui ont mis le feu aux poudres dans le petit monde des Lettres toulousaines, Auguste de Labouisse dénonce plus généralement « un pamphlet où l'on injurie tout le monde ». Après avoir protesté contre l'injure qui lui a été faite, à lui ainsi qu'à son épouse, il interroge la raison pour laquelle un écrivain qui a pris soin de rester anonyme, se donne la peine de l'attaquer un jour, et tous ses pairs à la suite. Il envisage tour à tour la frustration d'un écrivain raté, d'où aigri, ou bien la mégalomanie d'un écrivain à succès qui voudrait régner seul sur la scène des Lettres.
« J'IGNORAIS qu'à minuit ce fût un grand plaisir
D'employer à médire un temps fait pour dormir.
Mais pour toi c'en est un ; oui, ta veine jalouse
Noircit les écrivains dont s'honore Toulouse.
Et, tandis que Morphée assoupit ton quartier,
Tu fais contr'eux des vers pour te désennuyer :
Ton génie inspiré par l'Ange des ténèbres,
Déchire sans pudeur leurs ouvrages célébrés.
Malheureux ! que t'ont fait ces aimables auteurs ?
Ils te déplairaient moins s'ils étaient sans lecteurs. » 43
Auguste de Labouisse envisage encore, et là sans doute il touche juste, la morbidesse d'un écrivain qui a conscience de ce que, depuis le temps de Clémence Isaure et de l'Académie des Jeux floraux, « la poésie et l'éloquence ont rétrogradé... ». « Il n'y a jamais eu autant de vers, et jamais peut-être on n'a trouvé aussi peu de poésie... », constatait le président du Lycée bis repetita, lors d'une séance de l'année 1801.
Oui sans doute, ils sont loin ces jours que tu regrettes
Où Toulouse brillait par ses jeux, par ses fêtes ;
Dans la saison des fleurs chère au Dieu des amours,
Dans le temple des arts, d'aimables Troubadours,
Heureux du souvenir de l'illustre Clémence,
Consacraient leurs accords à la reconnaissance.
Ils ne sont plus : quel Dieu sensible à leurs douleurs
Va ranimer leur voix et va sécher leurs pleurs ?
Qui pourra d'Apollon, quand le faux goût conspire,
Et relever le temple et soutenir l'empire ? » 44
Et Auguste de Labouisse, qui soupçonne Baour, non seulement ne le dit pas ici, mais, comme il est honnête, parmi les mérites de quelques autres écrivains de l'actuel Athénée, il souligne qu'à leurs côtés...
« ... on peut voir encor Lormian
Silence ! vils jaloux ! la lyre d'Ossian
Soupire en sons plaintifs la complainte nocturne.
Je l'entends : il gémit appuyé sur son urne ;
Éloignez-vous, il peint le trépas de Calmor 45
La gloire de Fingal et son illustre mort. » 46
Ossian, Barde du Troisième Siècle. Poésies gaéliques, en vers français par P. M. F. Baour-Lormian, Paris, Louis Janet, Libraire, s.d.
Accréditant ici l'idée que, parmi les écrivains de l'Athénée, seul Baour-Lormian, quoi qu'il en soit de ses éventuelles crises de vers de minuit, pourrait être celui qui vient « d'Apollon relever le temple et soutenir l'empire », Auguste de Labouisse regrette cependant in fine que l'aurore tarde à venir, car, dit-il, par effet d'allusion à écrivain Nicolas Restif de la Bretonne (1734-1806), auteur des Nuits de Paris, ou le Spectateur nocturne, l'aurore, « c'est l'heure où le hibou se cache. » 47
Frontispice des Nuits de Paris, ou le Spectateur nocturne de Nicolas Edme Restif de La Bretonne, Paris, Mérigot jeune, 1791-1794.
Après 1803, les Satires se multiplient et visent indifféremment tous les membres de l'Athénée, y compris dans le domaine des Beaux-Arts et de la Musique. À noter que Pierre Baour-Lormian pendant ce temps, après avoir saisi l'occasion du scandale causé par la diffusion des premières Satires pour publier ses propres Trois Mots et assurer ainsi la publicité de son nom, tire bientôt de sa traduction des poèmes gaéliques d'Ossian un succès immédiat, qui ira par la suite croissant. « L’ouvrage, plusieurs fois augmenté et remanié, connut une fortune éditoriale spectaculaire, de 1801 à 1840 au moins : les poètes de l’époque romantique l’eurent sur leur table de chevet, Lamartine tout le premier. Désormais, l’interprète français du Barde calédonien était entré dans le cercle des auteurs avec lesquels il fallait compter, très vite aidé par la passion qu’affichait pour les fragments épiques d’Ossian Napoléon Bonaparte, devenu Premier Consul puis Empereur des Français. » 48
Il n'en va pas de même par contre pour l'Athénée toulousain. « Toutes ces satires et les nombreuses divisions qu'elles avaient accentuées ne contribuèrent pas peu à faire péricliter l'Athénée », note son historien, le baron Desazars 49. Dès juillet 1801, constatant la désaffection générale, « l'Athénée, considérant qu'il importe à la gloire des Sciences, des Arts et des Lettres qu'une Société qui les cultive reprenne un titre jadis illustré par une grande réputation et consacré par l'estime et le respect des savants, des littérateurs el des artistes, arrête qu'elle prend à l'avenir le titre d'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres, et qu'il sera procédé à une nouvelle organisation intérieure plus conforme aux anciens règlements ». Mais comme diverses tentatives de réorganisation intérieure échouent, les travaux se trouvent suspendus en mai 1804, et en 1805, l'Athénée a cessé d'exister.
La disparition de l'Athénée toulousain entraîne en revanche dès 1806 la résurrection de l'Académie de Jeux floraux. Le dimanche 9 février 1806, « l'Académie des Jeux Floraux, assemblée sous la présidence de M. l'abbé Saint-Jean (1746-1828), modérateur nommé dans la dernière séance, et dans la maison de M. Jamme, doyen des mainteneurs, actuellement présent à Toulouse, a délibéré de reprendre ses fonctions et ses exercices interrompus depuis le 16 avril 1791. »
Puis, après avoir désigné M. Jamme comme modérateur — sans recourir au tirage au sort, contrairement à ses statuts et pour cette fois seulement — elle le charge « de se transporter à l'hôtel de la mairie pour y faire la déclaration que les Académiciens qui se trouvent à Toulouse se sont déjà assemblés chez lui, comme leur doyen, et qu'ils se proposent de continuer leurs assemblées et de reprendre tous leurs exercices. »
M. Picot de Lapeyrouse, alors maire de Toulouse, qui était présent à la séance du 6 février 1806, promet d'agir de tout son pouvoir pour faire rendre à l'Académie ses registres, sa bibliothèque, ses revenus, la salle de ses séances ordinaires au Capitole, l'usage de la salle des Illustres pour ses séances publiques, afin qu'elle puisse reprendre « l'activité de ses travaux, le lustre et la solennité de ses fêtes, conformément à l'édit du mois d'août 1773 ». Et Le 21 mai 1806, le préfet Richard signe l'arrêté qui confirme officiellement le rétablissement de l'Académie des Jeux Floraux. 50
Benjamin Constant (1767–1830), Fresque commémorant l'entrée d'Urbain II dans Toulouse en 1096, Salle des Illustres du Capitole de Toulouse, 1900.
Une sorte d'ironie du sort voudra que l'abbé Saint-Jean, l'un des quarante mainteneurs de de l'Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres publie en 1823 un Hommage à l'amitié, ou Discours à monsieur Baour-Lormian, le jour de sa réception à l'Académie des Jeux floraux...
« L'Envie ne fait siffler ses serpents que contre un éclat qui la blesse ; elle sourit à la médiocrité, parce qu'elle ne peut jamais lui ravir la plus douce de ses jouissances. Aussi, que n’a-t-elle pas fait pour vous éloigner de la carrière ? Mais, loin de vous décourager, vous vous êtes armé contre elle, et vos Trois Mots ont suffi pour la livrer à son impuissance et à sa rage Cette victoire était belle, sans doute ! mais, peut-être, auriez vous mieux fait de mépriser que de terrasser vos rivaux : l’amitié eût applaudi à ce noble effort ; elle vous aurait tenu compte, tout à la fois, et d’avoir connu vos forces, en vous montrant supérieur aux injures, et de n’avoir pas imprimé le stylet de la satire sur des noms chéris des neuf Sœurs. Heureusement que vous avez mis dans cette production des beautés qui peuvent vous la faire pardonner... » In Hommage à l'amitié, ou Discours à monsieur Baour-Lormian..., p. 12.
Auguste de Labouisse, lui, après la suspension des travaux de l'Athénée toulousain, monte en septembre 1804 à Paris, mu par le rêve de s'y faire une place plus brillante dans le monde des Lettres. Il écume pendant un an les salons, les journaux, fait office de nègre auprès de certains de ces journaux, place quelques articles de son cru, mais ne suscite point d'écho qui fasse véritablement valoir son nom 51. Rentré à Saverdun en septembre 1805, il y jouit du bonheur que lui procurent son petit monde familial ainsi que ses activités de gentilhomme campagnard ; il n'envisage plus alors de vivre de sa plume ni de toucher ainsi aux rives de la grande notoriété comme s'y emploie efficacement Pierre Baour-Lormian, mais seulement de continuer à cultiver envers et contre tous, parce que c'est ainsi, son talent singulier de « poète de l'hymen ». Le désir d'une autre reconnaissance littéraire toutefois l'habite encore, même s'il ne la recherche plus auprès de ses pairs toulousains et n'a rien fait, semble-t-il, pour se recaser auprès de la nouvelle Académie des Jeux floraux.
Le 25 octobre 1807, sa vie se trouve illuminée par la naissance de sa petite Isaure. Il veut y voir un signe de ce que, en même temps que la petite Isaure, la grande Clémence Isaure, la Poésie va lui ouvrir les portes d'un nouvel avenir. Mais le 24 juillet 1808, c'est le drame : la petite Isaure meurt à l'âge de neuf mois. « Je renonce au luth des Troubadours. J'abandonne les vers », tranche alors le poète et le père. 52
À suivre...
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 1. En 1795, à Paris, fondation de la Société philotechnique.↩︎
Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires de M. de Labouisse-Rochefort, tome premier, Toulouse, Librairie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, rue Saint-Étienne 3, 1844, pp. 101-102.↩︎
Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires de M. de Labouisse-Rochefort, tome premier, Toulouse, Librairie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, rue Saint-Étienne 3, 1844, pp. 182-183. D'après la version la plus courante du mythe, le vieil Eson est assassiné par son demi-frère Pélias, et Jason, son fils, demande et obtient de la magicienne Médée qu'elle ramène le vieil homme à la vie.↩︎
Charles Albert Demoustier (1760-1801), poète et dramaturge, auteur, entre autres, des Lettres à Émilie sur la mythologie (1786-1798), œuvre en prose et en vers qui a connu un très grand succès et qui lui a valu d'être élu en 1799 membre de l’Institut national des sciences et des arts.↩︎
Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires de M. de Labouisse-Rochefort, tome premier, Toulouse, Librairie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, rue Saint-Étienne 3, 1844, pp. 298-299.↩︎
En 1802, tandis qu'il conservait le château familial de Fosseux, Dubois de Fosseux a vendu son hôtel arrageois à Jean Marie Harlé, receveur général des finances du Pas-de-Calais, pour la somme de 30.000 francs.↩︎
Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires de M. de Labouisse-Rochefort, tome premier, Toulouse, Librairie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, rue Saint-Étienne 3, 1844, pp. 147-148.↩︎
Renseignements empruntés à l'Histoire de l'Académie des sciences de Toulouse : le musée, le lycée, l'athénée, 1784-1807 / par le Baron Marie Louis Desazars de Montgailhard (1837-1927), Toulouse, 1908, passim.↩︎
Alex Duboul (1842-1902), Les deux siècles de l'Académie des jeux floraux, tome 2, Toulouse, Privat, 1901, p. 229. L'essentiel de la biographie ci-dessus se trouve emprunté au même ouvrage (pp. 226-229).↩︎
Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires de M. de Labouisse-Rochefort, tome premier, Toulouse, Librairie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, rue Saint-Étienne 3, 1844, pp. 150-151.↩︎
M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, p. 154. Cf. aussi Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 3. Une figure oubliée. De 1796 à 1802.↩︎
Jean Pierre Fabre De L'Aude, Histoire secrète du Directoire, volume 1, Paris, chez Ménard, 1852.↩︎
M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, p. 159.↩︎
Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires de M. de Labouisse-Rochefort, tome premier, Toulouse, Librairie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, rue [du Rempart-] Saint-Étienne 3, 1844, p. 216-218.↩︎
Mme Campan, lettre du 2 novembre 1811, in Correspondance inédite avec la Reine Hortense, vol. 2, Paris, Levasseur, 1835, p. 86.↩︎
M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, p. 218.↩︎
Ibidem, p. 285.↩︎
Charles Joseph Colnet du Ravel (1768-1832), La Guerre des petits dieux, ou le Siège du lycée Thélusson par le portique républicain. Poème héroïco-burlesque, suivi de : Mon apologie, satire, Paris, chez les Marchands de Nouveautés, An VIII, Note, p. 39.↩︎
Ibidem, Chant III, p. 16.↩︎
Claude Bernard Petitot (1772-1825), auteur de quelques tragédies peu estimées, de deux traductions, d'un Répertoire du théâtre français et d'une Collection des mémoires relatifs à l’histoire de France. Après 1800, il fait carrière dans les bureaux de l'Instruction publique de la Seine.↩︎
Anne Joseph Eusèbe Baconnière de Salverte (1771-1839), avocat au Châtelet, employé en 1792 dans les bureaux du ministère des Relations extérieures, puis professeur d'algèbre à l'École des Ponts et Chaussées. Compromis dans l'insurrection royaliste du 13 vendémiaire an IV (3 octobre 1795), condamné à mort par contumace, puis acquitté, il trouve alors à s'employer au cadastre, et se signale par des écrits anti-religieux et protestataires. Un temps chansonnier au Caveau moderne, il s'engage ensuite en politique et sera député de Paris, dans l'opposition.↩︎
M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, pp. 291-292.↩︎
Denis Diderot, Œuvres Complètes, édition Jules Assézat et Maurice Toumeux, Paris, 1875-1877, VIII, p. 465.↩︎
Gaspard Lafont, Nérine, histoire anglaise, Paris, Revol, an VI.↩︎
>M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, p. 385.↩︎
Liste des membres fondateurs du Lycée de Toulouse, pp. 59-71 ; liste des membres associés étrangers, pp. 71-74, et p. 80. In Histoire de l'Académie des sciences de Toulouse : le musée, le lycée, l'athénée, 1784-1807 / par le Baron Desazars de Montgailhard, Toulouse, 1908.↩︎
M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, pp. 283-284.
Fabien François Pillet (1772-1755), employé de bureau, secrétaire de Fouquier-Tinville, puis secrétaire général de la direction de l'Instruction publique, chef du bureau des théâtres au ministère de l'Intérieur, chef du bureau des collèges royaux au même ministère, puis à l'Université, enfin chef du bureau des bourses royales et des livres classiques au ministère de l'Instruction publique ; auteur de chansons, d'épigrammes, journaliste, rédacteur au Journal de Paris de Roederer, et pour Les Affiches de l'abbé Aubert.↩︎Ibidem, p. 339-340.↩︎
M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, pp. 534-535.↩︎
Satires contre l'Athénée de Toulouse, etc., ou faux-titre Satires toulousaines, Bruxelles, Wanderman frères et compagnie Imprimeur-Libraire, 1804, p. 2.↩︎
Ibidem, p. 3.↩︎
Charles Joseph Colnet du Ravel, La Guerre des petits dieux, ou le Siège du lycée Thélusson par le portique républicain. Poème héroïco-burlesque, suivi de : Mon apologie, satire, Paris, chez les Marchands de Nouveautés, an VIII, p. 36.↩︎
Auguste de Labouisse, La Contre-Satire, et autres pièces fugitives, Toulouse, Imprimerie de Veuve Douladoure, An XII-MDCCCIII, p. 3.↩︎
Histoire de l'Académie des sciences de Toulouse : le musée, le lycée, l'athénée, 1784-1807 / par le Baron Desazars de Montgailhard, Toulouse, 1908, p. 130.↩︎
M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, p. 404.↩︎
Jacques Pradon (1644-1698), auteur de 8 tragédies, rival de Jean Racine, auteur d'une Phèdre la même année que celle de Racine, très critiqué par Boileau, partisan du maintien de la règle du respect des bienséances dans la querelle des Anciens et des Modernes.↩︎
M. Auguste de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome IV, p. 535.↩︎
Ensemble de renseignements glanés dans Histoire de l'Académie des sciences de Toulouse : le musée, le lycée, l'athénée, 1784-1807 par le Baron Marie Louis Desazars de Montgailhard (1837-1927), Toulouse, Privat, 1908, pp. 117-130.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 5).↩︎
La Contre-satire et autres pièces fugitives de M. Auguste de Labouïsse, Toulouse, Imprimerie de Veuve Douladoure, an XII-MDCCCIII, pp. 8-9.↩︎
Ibidem, p. 7.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., p. 11.↩︎
Ibid., pp. 12-13.↩︎
Le personnage dont il s'agit chez Ossian, s'appelle Colmar. Auguste de Labouisse choisit ici d'écrire « Calmor » afin d'assurer la rime avec « mort ».↩︎
Ibid., pp. 14-15.↩︎
Ibid., p. 18, note 18.↩︎
Jean-Noël Pascal, « Baour-Lormian, poète-traducteur toulousain », in Toulouse, une métropole méridionale : vingt siècles de vie urbaine, Suau, Bernadette, et al., éditeurs, Presses universitaires du Midi, 2009, pp. 755-772.↩︎
Histoire de l'Académie des sciences de Toulouse : le musée, le lycée, l'athénée, 1784-1807 par le Baron Marie Louis Desazars de Montgailhard (1837-1927), Toulouse, Privat, 1908, p. 174.↩︎
Cf. ibidem, pp. 174-175. Attention : il y a 2 pages 174 dans l'ouvrage ; il s'agit ici de la seconde page 174 !↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 5. Une figure oubliée. De 1802 à 1805 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808.↩︎



































