Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 6)

Rédigé par Belcikowski Aucun commentaire
Classé dans : Histoire, Poésie, Littérature Mots clés : aucun

Éléonore est morte à Castelnaudary le 3 juin 1833 ...

eleonore_deces.jpg

3 juin 1833. Décès d'Éléonore Muzard de Saint-Michel. AD11. Castelnaudary. Décès. 1833. Document 100NUM/AC76/1E196. Vue 60.
« L'an mille huit cent trente-trois et le trois juin, à onze heures du Matin, devant nous... sont comparus les Sieurs Antoine Péluchinau, âgé de soixante-trois ans, sergent de police, et Louis Grillière, âgé de soixante ans, employé à la mairie de Castelnaudary, tous domiciliés dans cette ville, lesquels nous ont déclaré que ce jourd'hui, à neuf heures du matin, Dame Éléonore Muzard de Saint-Michel, âgée de quarante-six ans, épouse de Monsieur Auguste de Labouisse Rochefort, propriétaire, née au Cap, dans l'Isle Saint-Domingue, domiciliée à Castelnaudary, fille de feux Monsieur Michel Muzard de Saint-Michel († 18) et de Dame Marie Eluard du Plessis († 1806), mariés, est décédée à Castelnaudary, dans la maison de son mari, sise rue du port du Canal ; et ont les Déclarants, voisins de la défunte, signé avec nous... »

L'acte de décès d'Éléonore comprend plusieurs données inexactes. Michelle Marie Jeanne Bonne Muzard (dite de Saint-Martin) n'est pas née à Saint-Domingue, où un peu plus tard elle a grandi. Elle est née le huit octobre 1780 à Port-Louis, Isle de France (Île Maurice), et elle a été baptisée le seize septembre 1781 au même Port-Louis. Michel Marguerite Thérèse Muzard, capitaine et armateur de vaisseaux marchands, et Jeanne Éluard, ses père et mère, l'ont reconnue lors de leur propre mariage, le 15 octobre 1788, à Port-Louis, Isle de France, encore.

Née le 8 octobre 1780, elle n'a donc pas « 46 ans », mais 52 ans au jour de son décès. Elle ne tient pas de son baptême le prénom d'Éléonore, mais seulement de l'usage qui a dû prévaloir en France à partir de son entrée au très distingué pensionnat de jeunes filles tenu à Lévignac par les Danes de Saint-Maur. Elle ne tient non plus de sa naissance le nom de Muzard de Saint-Michel, mais seulement de l'usage initié par Michel Muzard, son père, qui se fait appeler du nom plus ronflant de Muzard de Saint-Michel, Saint-Michel étant le quartier de Toulouse où il a vécu avant de partir naviguer dans l'archipel des Mascareignes, de même que Jeanne Eluard, sa mère, se fait appeler Eluard du Plessis, du nom d'une localité qui a plu à sa fantaisie. On devine que ces ajouts de particule ont été inspirés surtout par le mariage de leur fille avec M. Auguste de Labouisse.

Auguste de Labouisse consacre à la mort de son épouse des pages déchirantes dans la Postface de ses Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, ouvrage publié en novembre 1834.

labouisse_memoires_suite_rennes.jpg

On remarque dans ces pages qu'Auguste de Labouisse n'a rien vu des signes avant-coureurs de la maladie qui emportera Éléonore en juin 1833.

C'était en septembre 1832. « J'étais retourné aux Bains de Rennes accompagné de deux de mes filles [Hortense, 26 ans, et Louise, 21 ans]. Éléonore était restée à la campagne [à Villefloure] avec ma mère et les deux autres [Félicité, 24 ans, et Léocadie, 20 ans] ». Bientôt, Auguste de Labouisse reçoit une lettre d'Éléonore, datée de « Villefloure, 16 septembre 1832 », i.d. de la « campagne » qui appartient à Mme de Labouisse mère, née de Bonaffos de Villefloure.

« Mon cher Auguste, j'ai besoin que tu reviennes. Je ne me trouve jamais bien d'être loin de toi, mais encore moins cette année-ci : j'ai une espèce de langueur, que je ne sais pas maîtriser, ce qui me rend plus maussade que de coutume. »

La suite de cette lettre ouvre un jour moins serein qu'on eût pu croire, sur la situation présente du couple. « Je suis comme tu as été quand j'étais au moment de partir avec tes enfants pour la campagne, ce qui fit que je ne voulus pas te laisser seul, avec ces ouvriers qui n'en finissaient pas et qui auraient pu t'impatienter. Tu avais de la tristesse, un grand malaise, et si tu t'étais écouté tu aurais pleuré à chaudes larmes. Pour moi, qui m'écoute un peu plus, je pleure, je l'avoue, sans savoir ni pourquoi, ni comment ; mais enfin je pleure, et cela soulage mon pauvre cœur bien affligé. »

Après avoir rappelé la cruauté des épreuves que leur couple a traversées, mort de trois de leurs enfants, Isaure (9 mois), Sophie (11 ans), Alphonse (17 ans), et après avoir observé que sans la foi, de telles épreuves ne peuvent que vouer ceux qui restent, à « l'enfer sur la terre », Éléonore dit avoir au moins la consolation d'avoir ramené son mari à la messe et à la Sainte Table, qu'il avait trop longtemps délaissées. Et elle en tire l'humble certitude qui suit : « C'est maintenant, Seigneur, que vous laisserez mourir en paix votre servante. »

Pour le moment, comme Éléonore craint d'avoir offensé Dieu dans ses moments de désespérance, elle prie son mari de l'aider à se montrer digne des mystérieuses volontés du Seigneur. « Auguste, nous nous aiderons mutuellement à devenir meilleurs, n'est-ce pas cher ami ? Tu me prêcheras : tu prêches si bien ! tu prêches comme tu poétisais autrefois. Tu es un excellent sermonnaire et j'aime infiniment tes douces prédications. Sois bien certain que je tâcherai de profiter de tes sages leçons et de ton exemple... mais viens donc ! viens au plus vite ; j'en ai bien besoin... »

Puis, frappée du caractère sombre de sa lettre, Éléonore s'efforce d'en minimiser la portée : « Pardonne, cher ami, sans m'en apercevoir, je t'ai écrit une lettre fort triste ou une fort triste lettre. J'en suis fâchée ; si tu n'avais pas dû revenir après demain, je n'eusse pas ainsi laissé courir ma plume, ou du moins j'aurais hésité à t'envoyer ces lignes mélancoliques, qu'elle vient de tracer. Mais ton arrivée va rendre serein le souvenir de ces quinze jours si longs, qui ont été si nébuleux, et je ne penserai plus aux ennuis de cette pénible absence, ni à la sotte tristesse qui m'a donné de si désagréables moments... Mais ne t'alarme point, je ne suis pas malade ; je ne suis qu'ennuyée de notre séparation et je vois venir avec transport le moment où elle va finir. »

rennes_hotel.jpg

À Rennes-les-Bains, circa 1900.

Dans la suite de cette même lettre, Eléonore laisse toutefois entendre une sorte de fatigue du sort qui est devenu le sien, dans le cadre de leur mariage et de leur famille. Pendant que son époux et ses filles séjournaient à Rennes-les-Bains, elle s'est tenue au chevet de Mme de Labouisse, sa belle-mère, qui a été très malade à Villefloure et que l'on a cru perdre au décours de cette maladie. Par délicatesse, Éléonore évite d'évoquer ces jours difficiles. Mais elle parle quant à elle de « sacrifice » consenti au profit de la santé de son époux.

villefloure.jpg

À Villefloure, Aude, circa 1900.

« Je suis enchantée que tu te soignes si exactement ; que tu te couches après avoir pris tes bains, comme je te l'avais tant recommandé. Ces sueurs te feront grand bien, j'en ai la douce confiance. Qu'au moins le sacrifice que j'ai fait te soit profitable. Louise me marque qu'elle s'en trouve bien aussi. Tant mieux ! qu'il me tarde d'en juger par moi-même. Mais ce sera bientôt, Dieu merci ! » Et elle ajoute, de façon qui peut sembler au lecteur tout aussi empreinte d'ironie tragique que les « Adieu, adieu, adieu... » par où se termine le Voyage à Rennes-les-Bains : « Quand je songe que cette lettre est la dernière, j'en sauterais presque de plaisir et de joie. Merci, mille fois merci du soin que tu prends de ta santé. Que je serai heureuse, si tu passes l'hiver sans souffrir. Espérons-le. Ces douleurs qui te persécutent sans relâche me font mal. »

Alarmée d'apprendre que son Auguste s'essaie aux formules de bain les plus extrêmes — douche à grand orchestre, bain des paralytiques, etc. —, Éléonore le prie de renoncer à des expériences inutiles : « Pourquoi en faire trop et te mener si rudement ?... Tu me marques que cela ne t'a pas nui ; mais tu en conviendras, tu as été plus heureux que sage. »

Et elle lui adresse ensuite cette petite pique qui vise sa gaîté à lui, alors qu'elle, est triste : « Tes petits billets à moi, sont d'une gaîté qui me prouve que tu te portes bien. Quel bonheur ! non certes je ne veux pas que tu te repentes de m'aimer beaucoup ; mais ... puis ... ah ! pauvre ermite ! que tu as besoin de mettre de l'eau dans ton eau... Tous tes sermons ne se ressemblent pas et il paraît que tu en as de plusieurs styles » 1. Auguste de Labouisse signale ici par une ligne de points qu'il n'a pas reproduit la suite de la lettre d'Éléonore.

Un peu plus loin dans la Postface de ses Mélanges de 1834, Auguste de Labouisse évoque les derniers jours d'Éléonore.

« C'était le dimanche 26 mai [1833] ! ... ma mère et ma femme étaient sorties, après vêpres, pour aller rendre ensemble quelques visites. Une légère indisposition m'avait empéché de les accompagner ; mais ma mère convalescente, était sous la garde, sous l'égide officieuse de mon amie, de sa fille, de sa véritable fille ! ... Cette idée me rassurait, elle me faisait plaisir, elle me consolait d'être resté seul, et je pensais à leur courte absence, avec une sorte de mélancolie, ( peut-être par pressentiment), lorque rentrèrent ces deux objets de la plus vive et de la plus juste des affections. Je les attendais avec une impatience dont je ne pouvais me défendre, de sorte qu'à leur approche, je me précipitai vers elles avec empressement. Éléonore me parut émue : je m'informe : – Je suis trés fatiguée, répond-elle, je vais me coucher.

Le lendemain la transpiration commence à s'établir ; elle ne se leva pas. Nous crûmes que la grippe était venue ; elle toussait. Le surlendemain ne nous éclaira pas davantage sur son véritable état, qu'ELLE SENTAIT TRÈS BIEN, et que par une attention, que depuis j'ai appellée cruelle, elle nous déguisait soigneusement. Pas une plainte ne sortit de sa bouche angélique ; elle s'éteignait ; et elle ne m'avertit pas ! Elle ne me prépara point à l'affreux sacrifice que le ciel allait m'imposer !... Pour ne pas affliger ma sensibilité, elle m'épargna ces tristes Adieux, que j'ai pourtant regretté de n'avoir pas reçus, quelque pénible qu'il m'eut été de les entendre ! » 2

« Ce fut, dans ce funeste aveuglement dont je viens, de parler, que nous atteignîmes le huitième jour, sans nous être davantage alarmés. C'était le lundi 3 juin 1833. Il était huit heures du matin ; elle témoigna le désir de recevoir de suite les sacrements. Le médecin partagea cet avis, plutôt par condescendance, que par conviction d'une urgente nécessité. Il le déclara à la malade et nous assura qu'il n'y avait encore rien à craindre. Le danger existait, mais il ne s'était point manifesté. Au contraire, la toux paraissait avoir cédé aux remèdes, elle avait cessé, de sorte que notre officieux docteur, était sorti tranquille et presque rassuré pour l'instant. Mais mon cœur palpitait avec violence. La solennité du moment, la gravité de la demande, les appréhensions que je lui supposais ... Je n'osais m'arrêter à tout cet avenir d'angoisse et de douleur... Je la tenais appuyée sur mon bras, lui faisant prendre un bouillon, qu'elle n'acheva point, qu'elle ne put pas achever... Elle était silencieuse et recueillie ; elle priait l'Arbitre suprême de nos destinées ; elle me fait un signe, je la pose doucement sur l'oreiller, et entendant un léger bruit, je vais voir si le confesseur arrive ... Ce n'était pas lui ; il ne paraissait pas encore ! ... Je rentre ; Elle venait d'expirer ! ... Quand le prêtre fut là, il ne put bénir qu'un cadavre ! ... » 3

femme_morte.jpg

Au lit : mari et mère. Dire adieu à la femme morte. XIXe siècle. Source inconnue.

« Ô qui pourrait décrire cette scène de malheur et de désespoir ?... Hortense, Félicité, Louise, Léocadie, la tenaient pressée dans un vrai délire, appelant à grands cris leur mère, qui ne pouvait plus leur répondre ! ... » 4

Saisi par l'angoisse du vide qui s'ouvre devant lui, Auguste de Labouisse mesure dans les jours qui suivent l'extraordinaire dévouement dont a fait montre la compagne qu'il vient de perdre.

« Qu'il y avait de bonheur répandu autour de moi ! ... Que de charmes tu jetais abondamment sur une vie à présent languissante et misérable ! En te perdant, que de biens m'ont été enlevés, à la fois ! ... J'en sens de plus en plus toute l'étendue. À mesure que les jours marchent, que les mois s'écoulent, mes regrets deviennent plus vifs et plus tendres !... Je lui devais le retour de ma mère à la santé. Je jouissais avec ivresse de ce double bonheur. Grâce à ses soins constants, ma mère venait d'échapper à 82 ans 5, à une maladie longue et mortelle, à six mois de souffrances et quatre mois de dangers. Cette adorable épouse, surmontant une extrême délicatesse, n'avait répugné à rien, absolument à rien. Avec quelle vigilance elle avait présidé à tout, elle avait voulu tout faire pour la soulager et pour la guérir.

La ville de Castelnaudary, que j'habite (et où j'habiterais encore par choix, si le sort n'y avait pas fixé mon domicile, tant elle s'est montrée hospitalière et sensible à mon malheur) cette ville entière, à laquelle je resterai toujours attaché, était dans l'admiration de ce dévouement sans borne et sans réserve. On me le témoignait de toutes parts, et dans ma joie, je disais à ÉLÉONORE : — Si déjà je ne l'avais pas aimée aussi passionnément, je t'aimerais aujourd'hui par reconnaissance, pour les soins que tu as donnés, que tu as prodigués à ma mère. A ces mots, elle m'embrassa, pour arrêter mes paroles et me faire taire par modestie, en me répondant : — Je n'ai fait que remplir mon devoir. Non, non, lui répliquai-je, ô la plus aimée des épouses, tu as fait plus que ton devoir ; tout le monde te rend cette justice, et je te l'avoue, je suis fier des éloges qu'on accorde généralement à ton extrême piété filiale. Ces éloges, saus augmenter mon amour, le justifient à tous les yeux ; on ne s'étonne plus enfin, que tu aies toujours été l'héroïne de mes chants et l'unique pensée de mon cœur. C'est ainsi que je m'enivrais encore d'un bonheur qui allait bientôt disparaître. » 6

castelnaudary_port.jpg

En 1833, Auguste de Labouisse et sa famille vivaient à Castelnaudary rue du Port.

Si la ville de Castelnaudary toute entière s'est montrée « hospitalière et sensible » au malheur d'Auguste de Labouisse, tel n'est pas le cas des critiques littéraires, qui avaient commencé de calomnier de « poète de l'hymen » dans le manuscrit des Satires contre l'Athénée de Toulouse en 1803 7, et contre lesquels ledit poète s'était déjà défendu en novembre de la même année dans sa Contre-Satire.

labouisse_contre_satire.jpg

Réponse d'Auguste de Labouisse à l'auteur ou les auteurs anonymes des Satires contre l'Athénée de Toulouse : « Tu leur offres dans ta fureur / Une épine au lieu d'une rose. / Infortuné ! pour ton bonheur / Tàche donc d'aimer quelque chose. » La Contre-Satire, p. 9.

On est effaré d'apprendre que, sans vergogne aucune, ces mêmes critiques ont pu fondre à nouveau sur l'époux dévasté de 1833 pour le calomnier encore.

Le texte principal de la Postface des Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains se double d'un texte infraliminaire dans lequel Auguste de Labouisse s'évertue à récuser publiquement les propos calomnieux que ses ennemis répandent tout aussi publiquement contre lui.

« De pareilles calomnies, attaquant à la fois le caractère, la franchise, la probité, les sentiments, l'honneur, ne peuvent pas être abandonnées au silence, ni au dédain. L'Envie ne les oublierait pas ; elle les répéterait ; elle en profiterait pour nuire ; c'est son métier. Il faut donc y répondre de suite ; il faut regarder en face les calomniateurs et leur crier hautement : vous mentez ; vous m'accusez d'une chose atroce et coupable ; mais mon pays qui me connaît, qui me voit, qui sait si jamais je me déguisai, est là pour me défendre. Le public nous jugera : vous mentez (octobre 1833). » 8

Auguste Labouisse signale d'abord qu'en septembre 1832, lors de son dernier séjour à Rennes-les-Bains, M. le marquis de Chesnel 9, auteur à cette date de Promenades aux environs de Montpellier (1823), d'un Voyage dans les Cévennes et la Lozère (1828), du Luth des bruyères, ou Fleurettes poétiques (1829), et des Loisirs d'un anachorète (1830), ouvrage préfacé par Auguste de Labouisse lui-même, lui avait tenu, « avec sa franchise bretonne », ces propos dérangeants :

« Avant de me connaître il avait ajouté peu de foi à mon amour conjugal ; il avait même considéré l'étalage de ma tendresse pour Éléonore, (je transcris ses expressions), “ comme une spéculation d'écrivain, une sorte de moyen employé pour obtenir de la célébrité avec plus de chance de succès ; attendu qu'il est si peu de l'essence de l'espèce humaine, d'éprouver de la ténacité dans une pareille passion, qu'il suffisait de s'en vanter, pour fixer sur soi l'atten tion de tout le monde. ” Il ajoutait : “ Je conçois parfaitement que l'on conserve pour sa compagne, pour la mère des enfants qu'on chérit, cet attachement doux, même durable, que le ciel introduit dans le cœur des époux, pour la plus grande somme de leur félicité. Je ratifie très bien également, qu'un mari, sévère dans ses mœurs fidèle au serment religieux qu'il a prêté à l'autel, consacre à sa femme jusqu'aux dernières étincelles du feu qu'elle a allumé dans son âme ; mais je ne sais point comprendre, au bout de quelques années de mariage, cette vivacité de sentiment, ce délire d'expression, qui semble ne devoir être que l'œuvre d'une passion nouvelle et presque aveugle, laquelle pourtant existerait chez vous avec la même force, s'il faut prendre vos confidences au pied de la lettre. ” 10

Toujours à Rennes-les-Bains, dans la lumière en pente de l'été finissant, Auguste de Labouisse avait répliqué « sans hésiter » à « ce qui n'était pas », dit-il, « un piège, mais seulement un prétexte plausible, pour m'exciter à établir mes moyens de défense » :

« D'abord je vous ferai observer que mon amour conjugal, n'a pu être une spéculation d'écrivain, puisqu'il n'est jamais rien sorti de ma plume, que je ne l'aie complètement pensé, et que je n'ai jamais écrit que les sentiments que j'éprouvais. Mais ces sentiments peuvent-ils avoir conservé la même vivacité après trente ans de mariage ? — Oui ; parce qu'ils se sont renforcés de la douceur de l'habitude, d'une longue confiance et des plus tendres souvenirs. C'est une sorte de laisser-aller que mon amour éprouve ; je me plais dans cette manière d'exister et de sentir. Mon attachement est devenu une partie de mon être.

Cependant puisqu'il s'agit de mes ouvrages et non pas de mes actions, je dois vous rappeler, que tous mes écrits, qui peignent si ardemment l'amour conjugal, sont les fruits de mon jeune âge. Certainement il serait aujourd'hui malséant qu'après une union, qui compte déjà trente années, je m'avisasse d'aller soupirer d'érotiques déclarations auprès de la mère de mes enfants. Mais comme mon attachement est toujours le même, je ne vois pas pourquoi j'effacerais aujourd'hui, ce que j'ai exprimé autrefois avec tant de plaisir et de franchise, quelqu'un de mes critiques dût-il répéter cette ineptie, qu'on a déjà imprimée, que je chantais toujours mon Éléonore éternellement jeune. Non, Eléonore ne peut être éternellement jeune, elle vieillit avec moi, ce qui ne doit pourtant pas me forcer à détruire les innocents opuscules où j'ai consigné tout ce que sa beauté, ses talents, son caractère et son amour, me firent éprouver de bonheur.

Pourquoi donc voudriez-vous que j'eusse fait d'un pareil système un moyen employé pour obtenir de la célébrité, c'est-à-dire l'hypocrisie de toute ma vie, vous qui connaissez mon naturel, ma simplicité, ma bonhomie, ma candeur ; vous qui avez vu plusieurs fois se dérouler le tableau ingénu de ces sentiments, qui comme les arbres nombreux que j'ai plantés sur mes domaines, se sont profondément enracinés dans mon cœur ; vous, qui à différentes époques en avez si bien consigné la douce peinture dans vos charmants écrits, entr'autres dans le Voyage des Cévennes et de la Lozère que vous me dédiâtes en 1826, où vous dites page 223, ces expressions que j'ose à peine répéter : « On n'a pas passé une heure dans la famille de M. de L. qu'on est convaincu qu'il n'y a que des cœurs également vertueux qui puissent vivre dans une union si parfaite. Chaque membre est heureux du honheur qu'il procure à l'autre et de la tendresse qu'il en obtient. »

Vous, qui savez enfin, qu'à ma timidité près, qui me donne dans le monde, l'apparence d'une froideur, que je n'éprouve pas, je me montre toujours tel que je suis, sans fard et sans apprêts. C'est ainsi que me vit en juillet 1814, M. A.-J. Carbonell, dont vous aimez la Muse lyrique. Il était venu me visiter pour se distraire de plusieurs chagrins. Après avoir décrit d'une manière forte et avec sa verve habituelle, ce monde rempli de fourberie, de malice, de haine, d'opprobre et de malheur ; il écrivait ce qui suit : »

labouisse_muzard.jpg

Portraits d'Auguste et d'Éléonore de Labouisse.

“ Dans quelle douce ivresse,
Couple heureux, près de vous ont coulé mes instants !
Oh ! que j'aimais à voir et vos jeux innocents,
Et de vos cœurs la naïve tendresse,
Et vos longues amours encore à leur printemps :
Sous votre toit, comme en leur sanctuaire
J'ai retrouvé la tendre piété,
L'antique bonne foi, la touchante bonté,
Et l'amitié franche et sincère.
Oh ! qu'avec volupté je voyais, tour à tour,
Ces gages de l'hymen, charmes de l'existence,
Le bon Adolphe et la sensible Hortense,
Louise, Félicité, fraîches comme un beau jour ;
Et cette fleur chaque jour si jolie,
Votre trésor, votre Léocadie,
Savourer dans vos bras le baiser de l'amour !
Heureux époux, bon fils, excellent père,
Citoyen vertueux, ami tendre et sévère,
Ami fidèle et sûr, qui d'un fard apprêté
Ne déguisez jamais l'austère vérité ;
Auguste, cher Auguste, et vous Éléonore,
Ange de paix, innocente beauté,
Vous, que sans vos appas, devait choisir encore
Pour la douceur, pour la bonté,
L'époux-amant qui vous adore ;
Couple chéri, vous consolez mon cœur ;
Avec mon siècle il se réconcilie ;
À vos vertus je me rallie,
Et désormais j'ose croire au bonheur. ”

« Cet attachement pur et vrai, cet amour vif et inaltérable, n'est donc pas chez moi la suite d'un calcul, ni même une préoccupation. J'ai été ainsi purement et simplement ; cependant il peut se faire que ce soit à cette sorte de persistance, que je doive le peu de célébrité que j'ai acquis, et si cela est, je n'en suis pas fâché ; mais certes, j'étais loin de le prévoir, quand pour ajouter à mes plaisirs, je me donnai celui de peindre ce que mon cœur ressentait vivement de tendresse et de reconnaissance, pour la compagne de ma vie et l'épouse de mon choix. (octobre 1832). » 11

Plus loin dans la Postface de ses Mélanges de 1834, Auguste de Labouisse revient encore sur les calomnies qui l'ont tant blessé, et, d'une certaine façon, sans donner de noms, il règle ses comptes. Mais par là-même, probablement aussi, il se saborde...

« En général on accorde aux auteurs qu'ils ont exprimé leurs pensées dans les morceaux qu'on cite d'eux. Par quelle exception spéciale, moi seul, aurais-je eu l'horrible privilège d'avoir des pensées qui n'étaient pas mes pensées, des pensées qui ne rendaient pas mes sentiments, des sentiments qui n'étaient que des chimères, des fictions, des imaginations, des combinaisons, une hypocrisie continuelle ? toutes les actions de ma vie n'auraient été qu'un rêve de mon esprit, une déception, peut-être même un cauchemar ! ...

Exista-t-il jamais d'accusation plus folle, plus sotte, plus inepte ? C'était pour me déguiser sans doute, que celle que j'avais choisie pour ma compagne, que la mère de mes nombreux enfants, était la pensée habituelle de tous mes ouvrages : c'était pour me déguiser que dans de fâcheuses absences, occasionnées par d'impérieuses affaires, absences dont plusieurs durèrent plus de dix mois de suite, je lui écrivais chaque courrier, tous les deux jours, sans que même des maladies que je taisais, m'aient fait manquer une seule fois, à une attention que je m'étais imposée comme un doux devoir. La moindre de ces lettres avait 4 pages (c'étaient les plus rares), beaucoup en avaient 30, même 40, sans compter les missives qu'il me fallait écrire et les courses qu'il me fallait faire dans Paris, et les articles que je fournissais à divers journaux. Souvent je rentrais harrassé de fatigue, accablé de sommeil, le repos était un besoin. Eh bien, au lieu de me coucher, je prenais la plume et j'écrivais ; c'était une habitude. L'amour qui était dans mon cœur, soutenait les forces de mon corps. En me levant j'écrivais ; chaque fois que je rentrais dans la journée, j'écrivais encore. Même une fois, j'étais presque à l'agonie, j'écrivis de mon lit, comme si je me portais bien ; tant on a de courage pour surmonter tous les obstacles quand on aime réellement. » 12

Alphonse Daudet publiera en 1866 une nouvelle intitulée La Légende de l'homme à la cervelle d'or, dont il dit « qu'elle est vraie », en tout cas nourrie du souvenir de ses premières années d'écrivain. « Il est de par le monde de pauvres gens qui sont condamnés à vivre de leur cerveau, et paient en bel or fin, avec leur moelle et leur substance, les moindres choses de la vie. C’est pour eux une douleur de chaque jour ; et puis, quand ils sont las de souffrir…... » 13

promethee_vautour.jpg

Bernard Picart (Paris, 1673-1733, Amsterdam), Prométhée torturé par le vautour, in Le Temple des Muses, Amsterdam et Leipzig, Chatelain, 1754.

« Mais supposez à présent que tant d'attentions non interrompues, n'étaient qu'une feinte ; dès lors, ainsi que le fameux Prométhée de la fable, j'aurais été enchaîné malgré moi, obligé de livrer mes entrailles renaissantes à l'avide vautour chargé de les dévorer sans relâche. Et en me condamnant à cet étrange supplice, qui donc aurais-je prétendu fasciner ? Celle pour qui je n'avais de l'attachement que dans mes écrits  ?... En vérité je ne sache pas que les maris se gênent trop pour se montrer ingrats, inconstants, infidèles, brutaux, acariâtres envers leurs femmes. Cela se voit malheureusement tous les jours. » 14

valeurs_familiales.jpg

P. C. Vey, « J'adore la façon dont tu me fais repenser mon engagement envers les valeurs familiales », New Yorker, 20 octobre 2003. N.d.R. : — Anachonique ! — Non, c'est de toujours.

« Outre la malignité des critiques littéraires, Auguste de Labouisse dénonce vertement aussi celle du public, ou plutôt le suivisme auquel celui-ci s'abandonne lorsqu'il s'agit de la mode, du prêt-à-penser, ou, pis encore, de ragots. Il revendique donc, non sans orgueil, le droit de persévérer dans sa voie propre, sans se soucier de savoir si le public suit ou ne suit pas, apprécie, se gausse ou crie au mensonge. »

« Serait-ce le public que j'aurais voulu tromper ? le public, qui probablement ne devait point être appelé à connaître les minutieux détails d'une telle conduite, puisque sans l'accusation qu'on a fait peser sur mes vrais sentiments, je n'aurais écrit, ni ces notes, ni ce post-scriptum, où je les rapporte malgré moi. Le public dites-vous ?... Comme si je n'avais pas su toujours apprécier ce public (considéré comme public) à sa juste valeur ; c'est-à-dire en le méprisant complètement, ce vain public, animal sans frein, sans justice, sans raison, sans miséricorde, toujours prêt à juger, ou pour mieux dire ne jugeant pas, mais prononçant des arrêts sans discuter la cause, sans rien comprendre, sans rien entendre, et seulement pour frapper quelques coups de sa langue perfide et cruelle ? Non jamais ce public, ne m'a asservi sous son joug tyrannique, jamais je n'ai plié la tête sous son sceptre de fer. Et c'est lorsque j'étais dans l'âge de la force, de la franchise et de la vérité, qu'il aurait pu me contraindre à manifester des sentiments que je n'eusse pas éprouvés ? ... Concluons, que dans ses méchantes intentions, la méchanceté ne pouvait trouver à dire rien de plus absurde. » 15

À titre de preuve du dur travail de l'écrivain qui a tenté de faire vivre sa famille de sa plume, travail dont il fournit ci-dessous un exemple édifiant, Auguste de Labouisse publie la liste des textes qu'il a écrits et, pour certains publiés, entre 1802 et 1808, soit pendant les six années qui ont été, dit-il, « les plus heureuses et les plus laborieuses de ma vie. »

● 1802
— Voyage à Béziers et à Montpellier (inédit).
Voyage à Rondeille (fondu depuis dans le Voyage à Béziers et dans le Voyage à Rennes-les-Bains).
● 1803
— Élégies, Mélanges, etc.
Voyage à Rennes-les-Bains (publié en 1832).
● 1804
— Voyage à Paris (inédit).
— Voyage à Montrouge.
— Voyage à Saint-Maur.
Élégies, pièces fugitives, extraits, etc.
● 1805
— Promenade à Longchamp.
Voyage à Trianon.
— Voyage à Fontainebleau (inédit).
Voyage à Saint-Léger.
— Voyage à Charenton, et quelques autres petites excursiona aux environs de Paris.
● 1806
— Élégies, dissertations littéraires ; etc.
Petit voyage Sentimental.
— Le Duel, conte (inséré dans le Voyage à Rennes-les-Bains).
● 1807
— Élégies, analyses, etc.
● 1808
— dernières Élégies. Le recueil se trouva terminé par une catastrophe [mort de la petite Isaure le 24 octobre 1807]. Ces Élégies parurent, rassemblées, en 1817, 1818 et 1819, trois éditions qui auraient pu être suivies d'une quatrième, préparée depuis longtemps, où tout est refondu, augmenté, refait à neuf.

Après la mort d'Isaure, Auguste de Labouisse compose en 1809 et 1810 quelques textes brefs, ou il en refond d'autres ; il réédite ses Pensées, et passe pratiquement une année à Paris :

● 1809
— Voyage à Sorèze et à Castres (inédit, ou pour mieux dire deux fragments en ont été détachés et insérés dans mon Voyage à Rennes-les-Bains).
— second Voyage à Rennes-les-Bains, refondu depuis dans le premier.
— deuxième éditon des Pensées.
— Voyage à Paris.
● 1810
— Voyages dans Paris (au Panthéon, au Jardin de plantes, aux Gobelins, aux Invalides, etc.)
— Voyage au Muséum.
— second Voyage à Saint-Maur (inédit). Il est resté séparé.
— troisième édition des Pensées en 2 volumes.
— Biographie des Éléonores (publiée en 1814 et 1815).
— Voyage à Vaucluse, etc. » 16

Après 1810, Auguste de Labouisse, devenu contrôleur receveur principal des droits réunis, appelé en conséquence à déménager à Orthez, puis à Narbonne, puis à Castelnaudary, où il perd Sophie (11 ans), sa fille dernière-née, se trouve de plus en plus coupé du champ de forces dont il avait tiré jusqu'alors l'essentiel de son énergie créatrice. Très pris par son activité de fonctionnaire, il se borne, dit-il, à « retoucher, changer, améliorer autant que possible » l'œuvre déjà faite. Et il porte sur cette œuvre un regard désormais dessillé : « ce n'était presque rien », observe-t-il avec une sorte d'humilité qui surprend. Seule la révolution de 1830, dix ans plus tard, « l'arrache » à cette période d'éclipse du besoin, ou de l'envie d'écrire du neuf.

« À présent si l'on me demande, ce que j'ai fait de 1810 à 1832 ? je répondrai : peut-être pas grand chose ; seulement, j'ai tout retouché, tout changé, tout amélioré, autant qu'il m'a été possible. J.-B. Rousseau disait, qu'il fallait passer la moitié de sa vie à faire un ouvrage et l'autre moitié à le corriger. J'en ai fait plus d'un, j'en ai fait plus de trente. Mais à cela près, je me suis conformé autant que je l'ai pu, à son excellent précepte.

Je dois l'avouer : tous les écrits que je viens d'indiquer existaient à peine ; c'étaient des ébauches, des lettres écrites à Éléonore pendant plusieurs absences forcées pour affaires ; des pièces de vers faites pour diverses occasions ; ce n'était presque rien ; petit-à-petit j'ai tâché d'en faire quelque chose. De là, sont sortis, une foule de petits Voyages, des Souvenirs, des Caractères, des Portraits, etc. ...

Mon Voyage à Rennes, n'avait que cent et quelques pages, après même avoir réuni les détails de quelques autres retours aux mêmes bains. Ce ne fut qu'en 1828, lorsque la souscription fut ouverte et remplie, que je le grossis énormément, peut-être trop, en y ajoutant beaucoup de recherches historiques. Ce trop, fut augmenté pendant l'impression, de notes politiques, que l'inouïe révolution de 1830, m'arracha presque malgré moi.

Partout où il se montre, le mal m'épouvante, et je ne sais pas m'en taire. Cela est tout simple et tout naturel ; quel homme d'honneur pourrait m'en blâmer ? J'aime ma patrie, et dans les temps de crise, je me crois obligé de lui consacrer ma pensée et ma plume. » 17

« Finissons par une remarque à laquelle on m'oblige encore. Je ne sais comment il se fait que j'aie à subir toujours les jugements les plus sévères, les plus injustes, et à rencontrer les suceptibilités les plus étranges. En voici une preuve.

L'usage veut que pendant la première année de deuil on ne fasse aucune visite, à qui que ce soit. Je n'ai pu me dispenser de remplir ce devoir ; et je l'avoue, il n'eût pas été exigé par les convenances, que je n'aurais pu agir autrement. Tant d'amers souvenirs m'affaissent et m'affligent quand je reviens dans des lieux où je n'allais jamais sans Elle, que je ne pourrais qu'y porter une tristesse une douleur et des regrets, aussi cruels pour moi qu'importuns pour autrui.... D'ailleurs, l'usage existe ; comment a-t on pu m'en vouloir de ce que je m'y conformais ? N'était-ce pas me faire un crime de mon malheur ? » 18

Après la mort d'Éléonore, comme celle-ci l'eût sûrement souhaité, Auguste de Labouisse tente pour un temps de trouver du secours dans la religion. Il doute toutefois de pouvoir atteindre à la paix de l'âme.

monique_augustin.jpg

Olle Hjortzberg (Stockholm, 1872-1959, Stockholm), Sainte Monique et Saint Augustin, 1913, Uppenbarelsekyrkan (église de la Révélation), Saltsjöbaden (station balnéaire située au sud-est de Stockholm).

« Un jour que mon excellente mère était en prières ; Éléonore me dit avec un divin sourire : ta mère prie pour toi, Dieu exaucera les vœux de cette nouvelle Sainte Monique et j'aurai le bonheur de te voir converti comme ton patron Saint Augustin. — Ces paroles étaient en partie prophétiques. Déjà, j'ai dû le confesser à ma honte quoique aussi avec la même sincérité que Saint Augustin publia ses admirables Confessions, que je relis avec tant de plaisir et d'intérêt : j'avais failli plus que lui, aurai-je su revenir comme lui, et ma conversion a-t-elle été bien entière ? En pénétrant dans les replis cachés du vieil homme, je n'oserais l'affirmer.

Grand Dieu ! Comment se fait-il que nous nous portions avec tant d'ardeur aux choses d'un monde périssable, tandis que nous marchons d'un pas si incertain, si chancelant dans la voie qui peut nous conduire aux célestes récompenses ?... Nous sommes ici-bas dans un lieu de passage, d'épreuve et d'expiation, et qu'aurai-je au jour du jugement dernier, à fournir pour mon contingent ? Une vie frivole, des conversations les plus puériles et de médiocres ouvrages, remplis de futiles pensées... Il y aurait là de quoi faire trembler, le chrétien le plus hardi, si la miséricorde éternelle ne s'offrait pas comme une compensation de grâce et d'expiation.

Cependant ne nous le dissimulons point ; en expirant sur la croix, le Christ n'a point prétendu racheter toutes ces fautes nombreuses que nous commettons avec tant de légéreté et d'imprévoyance. Son sang ne peut expier que celles qui sont accompagnées d'un repentir sincère. Pensée consolante et cependant bien faite pour augmenter un juste effroi, lorsque rentrant en soi-même on y trouve encore tant de tiédeur, tant de faiblesse, tant de misère ! » 19

augustin_conversion.jpg

José García Hidalgo (ca 1645-1717), San Agustín en el momento de su conversión, Musée du Prado, Madrid.

En novembre 1834, Auguster de Labouisse conclut ainsi la Postface de ses Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains :

« On ne meurt donc pas de douleur, puisque j'ai eu le regret de survivre au plus déchirant des spectacles et à la plus horrible des pertes... Effrayé, je m'arrête : quel triste volume viens-je offrir à mes lecteurs ? je le termine entouré des plus noirs souvenirs, et de tombeaux... Isaure, Adolphe, Sophie, Éléonore... moissonnés tour à tour ! ... La plume échappe de ma main tremblante... Je ne puis que pleurer. » 20

Après cette Postface funèbre, Auguste de Labouisse a choisi de publier une Notice sur Mme Éléonore de Labouisse-Rochefort, signée de son ami A.-J. Carbonell quelques années auparavant. L'ami observe dans cette biographie de la « charmante créole » qu'Éléonore, qui écrivait elle aussi et qui aura laissé des manuscrits intéressants, a « pris congé des Muses » en 1805 afin de se consacrer à son époux et aux enfants qu'elle avait déjà. Il cite ces quelques vers d'Éléonore, témoins du renoncement de la jeune femma à la poésie :

“ Muses vous le savez, mes rapides journées
À d'autres devoirs destinées
Ne me permettent plus ces joyeux passe-temps.
[...]
Adieu, Muses, je crois qu'un si doux avantage
Vaut bien l'honneur de vivre en la postérité. ”

« Un peu plus tard pourtant, l'aimable auteur retrouva dans les lettres, des instants de loisir, qu'elle sut mettre à profit, et elle fit paraître dans le Journal des Dames et dans le Mentor de la Jeunesse des articles très piquants, très variés, très spirituels, très jolis. » 21

Auguste de Labouisse joint à cette Notice de A.-J. Carbonell, une Romance composée dans le style de la Jeune Tarentine d'André Chénier, dédiée à Éléonore par J. Sirven, « élève et ami d'Antoine Jacques Carbonell, qui s'est fait connaître par d'ingénieuses chansons. »

“ ELLE n'est plus ! ... son luth fidèle
En a frémi.
C'est l'adieu d'une âme immortelle
À son ami.
Prenez le deuil vous que j'adore,
Filles du Ciel, Muses, Grâces, vertus !
Amours, pleurez Éléonore !
Elle n'est plus ! ” 22

Auguste de Labouisse a le culte de l'amitié. il rend ainsi publiquement grâce aux amis qu'il a perdus, puis aux parents et amis qui l'ont entouré et soutenu après la mort d'Éléonore — dont M. le chevalier d'Ounous-Dandurand [d'Hounous d'Andurand] 23, de Saverdun, ex-député de l'Ariège, « qui a quitté de suite ses affaires domestiques pour venir passer plusieurs jours avec moi, au sein de ma famille désolée » ; et le baron de Villeneuve 24, « mon camarade de collége, qui ne m'avait pas quitté un seul instant, consacrant ses journées entières, et même ses veilles, à mes longues insomnies » —, et il place son hommage sous l'auspice de cette citation de la treizième Nuit de Young :

« Le ciel nous donne des amis pour faire notre bonheur dans cette vie passagère ; il les reprend pour nous avertir de nous préparer à la vie future. Il nous châtie, pour assurer notre bonheur ; les peines qu'il nous envoie sont destinées à nous préserver de peines plus terribles ; la mort nous sauve de la mort. Celle de nos amis nous réveille de notre assoupissement, humilie notre orgueil, nous remplit d'une crainte salutaire et force nos pensées à prendre le cours de la vertu. » 25

young_nuits.jpg

Jean Charles Delafosse (1734-1789), Young composant ses Nuits, s.d., Musée du Louvre, Département des Arts graphiques.

D'abord, Auguste de Labouisse rappelle le souvenir de « ce bon chevalier de JUGE » 26, de « cet héroïque comte de PAULO » 27, de « cet excellent baron de PAYRA » 28, de « ce spirituel baron de Bonaffos de Latour 29, mon cousin germain, avec lequel j'étais uni par des goûts pareils encore plus que par les liens du sang », « qui n'existent plus ». « J'ai eu à pleurer, rappelle-t-il encore, « sur la tombe de Le DEIST de KÉRIVALANT 30, cet aimable poète Breton, dont la Muse facile et légère, prodiguait si aisément la maligne épigramme et le gracieux madrigal ; et sur la tombe de de CARBONELL, ce poète lyrique, honneur du Roussillon, dont les nobles accents, se trouvèrent, pour sa juste célébrité, circonscrits dans des localités trop étroites. » 31

Ensuite, Auguste de Labouisse consacre une émouvante notice biographique au même Antoine Jacques Carbonell, qui est mort à Perpignan à l'âge de 58 ans, le 20 janvier 1834, soit quatre mois avant le décès d'Éléonore. On apprend dans cette notice, ce dont on ne s'était jamais douté jusqu'alors, qu'Antoine Jacques Carbonelle était bossu, et, à la faveur d'une anecdote, que son épouse ne l'en aimait pas moins pour cela. Antoine Jacques Carbonell aura hélas, au cours de sa vie, perdu de bonne heure deux de ses quatre enfants. Il laisse, parmi un grand nombre d'autres beaux poèmes, ces vers sur lesquels s'attarde Auguste de Labouisse :

“ Enfants infortunés, fugitive richesse,
Sur vos futurs beaux ans ma lointaine vieillesse
En espoir s'appuyait ; que j'étais abusé !
Vous tombez, et je vis ... Noir des feux de la foudre,
Seul reste des forêts qu'elle réduit en poudre,
Tel le chêne fumant lève son front brisé. ” 32

À ces actions de grâce dédiées aux amis, Auguste de Labouisse ajoute encore à la fin de ses Mélanges politiques et littéraires... de 1834 une Lettre à MM. les Électeurs.

On sait que, outré par l'obligation faite aux fonctionnaires de l'État de prêter un serment de fidélité au gouvernement en place, et de voter à chaque élection en faveur des « honorables candidats » du gouvernement, tous ultras, de plus en plus ultras, il a régulièrement dénoncé cette obligation, contraire à sa liberté de conscience. Par deux fois, dans la période qui va de 1828 à 1830, il a projeté de se présenter aux élections, au titre de l'opposition audoise. Mais il y a finalement renoncé, par manque de préparation sans doute, mais surtout par suite du deuil qui l'a frappé en 1828 avec la mort de sa petite Sophie. Le 25 juillet 1830, révolté par la publications des ordonnances de Charles X, qui bafouent la Charte constitutionnelle « octroyée » par le roi Louis XVIII le 4 juin 1814, il démissionne de son poste d'entreposeur des Tabacs et des Poudres à Castelnaudary et se retrouve ainsi délivré de toute obligation du serment, rendu en conséquence à sa liberté de dire et d'écrire, mais dépourvu de tout emploi rémunérateur. 33

Le 26 avril 1834, trois ans après la révolution des Trois Glorieuses, deux ans après la reprise de l'insurrection royaliste menée en Vendée par la duchesse de Berry, et un peu moins d'un an après la mort d'Éléonore, toujours en proie à l'horreur des révolutions et encore terrassé par le deuil, Auguste de Labouisse, tel un homme en passe de se noyer qui cherche l'air, éprouve le besoin d'écrire et de parler à nouveau à ses lecteurs, qui sont aussi ses concitoyens.

« En songeant au grand nombre de victimes inséparables de toutes les révolutions, comment se trouve-t-il des hommes pour qui les révolutions sont un besoin ? Comment leurs pensées et leurs désirs ne reculent-ils pas, à l'aspect de tous les malheurs qu'ils vont occasionner ?....

Quand on songe au triste sort réservé à nos familles paisibles ; quand je vois le malheureux état dans lequel est plongée notre patrie, naguère si florissante et si heureuse ; et ces chasses cruelles dans la Vendée, où ce sont des hommes sans défense que l'on tue ; et ces émeutes dans nos villes, qu'on ne peut arrêter qu'avec de la mitraille et des ordres impitoyables ... je sens que je ne puis plus écouter une sorte de sauvagerie et cette poignante tristesse qui me tiennent éloigné de toute assemblée publique. » 34

broglie_thiers.jpg

Portrait de Victor de Broglie, duc de Broglie (1785-1870), s.d., British Museum, London ; Portrait d'Adolphe Thiers (1797-1877) par François Séraphin Delpech (1778–1825) d'après Zéphirin Belliard (1798–1871), circa 1830.

Adolphe Thiers vient de succéder au duc de Broglie au ministère de l'Intérieur. Le 9 avril éclate à Lyon la seconde révolte des Canuts ; puis le 11 avril, une insurrection à Saint-Étienne, qui menace la manufacture d'armes ; puis le 13 avril, une émeute à Paris ; puis le 14 avril, le massacre de la rue Transnonain, révélateur du caractère meurtrier de la répression voulue par Adolphe Thiers. Le 25 mai 1834, afin de réduire la représentation de l'opposition républicaine, qu'il accuse de soutenir ou d'avoir fomenté les troubles des mois précédents, le roi Louis-Philippe décrète la dissolution de l'Assemblée nationale et la mise en œuvre d'élections législatives le 25 juin 1834. Celles-ci verront s'affronter trois partis : à gauche, le parti libéral, regroupant les anciens républicains ainsi que les partisans du Mouvement menés par Adolphe Thiers (centre gauche), par Jacques Laffitte, représentant de la bourgeoisie d'affaires, et par Odilon Barrot, partisan de l'opposition dynastique) ; au centre, le Tiers-Parti, regroupant les partisans de la « conciliation », de l'« oubli du passé » et de l'« apaisement, menés par René Dupin, ainsi que les partisans de la Résistance, menés par François Guizot et par Casimir Périer ; à droite, le parti légitimiste, regroupant les monarchistes purs ou ultras, représentants de la droite contre-révolutionnaire restés fidèles à la branche aînée des Bourbons, ainsi que les anciens bonapartistes.

transnonain.jpg

Massacre de la rue Transnonain le 14 avril 1834 à Paris, illustration de Jules Gaildrau (1816–1898) pour le livre de Louis Blanc (1811-1882), Histoire de dix ans : 1830-1840, paru en 1882.

C'est dans le contexte des révoltes et autres émeutes du mois d'avril 1834 qu'Auguste de Labouisse, craignant que la Révolution ne reprenne et que la patrie ne se déchire à nouveau, juge nécessaire de mettre ses concitoyens publiquement en garde contre d'autres désordres qui pourraient survenir, plus graves encore, et il les engage par suite à voter comme lui, avec lui, pour le parti capable de restaurer et de maintenir la paix civile.

Reste toutefois une difficulté à résoudre dans sa promesse. Lui qui a refusé jusque là de prêter tout serment d'allégeance à la puissance politique, se prépare à prêter le serment, requis de l'électeur en vertu de la loi du 31 août 1830, pour aller voter : « Je jure fidélité au Roi des Français, obéissance à la Charte constitutionnelle et aux lois du royaume. »

Auguste de Labouisse se tire de cette difficulté par une habile casuistique.

serment_raisons.jpg

R.A.O.P.N. (contributaire inconnu), Vraies raisons de la légitimité du serment prescrit par la loi du 31 août 1830, Orléans, Pellisson-Niel, 1830.

« — Mais, dira-t-on, pour aller voter, vous avez un serment à faire, ce serment vous l'avez refusé pour conserver la place que vous occupiez.

— Il est vrai ; et ce serment d'intérêt particulier, ce serment pécuniaire, je le refuserais encore par honneur, par devoir et par fidélité, si l'occasion s'en présentait de nouveau, y eût-il cent places à gagner en le prononçant. Heureusement qu'il s'en faut de beaucoup, que le Serment qu'on nous impose, comme électeurs, soit le même. En voici pour moi la différence.

Si j'avais prêté le serment pour sauver mon traitement du naufrage, je ne me serais plus cru libre de manifester mes opinions et de publier les écrits que j'ai fait paraître. Un homme doit être conséquent et vrai. [...]. Voilà pour le premier serment, que je n'ai pas cru devoir prêter.

Quand au second, voici consciencieusement ma profession de foi. De gré ou de force, chaque citoyen doit toujours obéissance au gouvernement de fait, quel qu'il soit ; sans cela nous serions continuellement en guerre civile. Que vais-je jurer ? — D'obéir, c'est-à-dire de me soumettre. À qui ? Au souverain. Quel est-il ? On le nomme dans la formule ; précaution utile, car sans elle on aurait pu s'y méprendre, puisque c'est le peuple, que les Constituants d'aujourd'hui ont de nouveau déclaré être le véritable souverain. L'autre souverain, d'après cette déclaration, n'est que le mandataire, de celui-ci.

On sent que cette dernière définition, établie par les publicistes, n'est pas de moi ; je la prends telle que je la trouve et je suis obligé de m'en servir, puisqu'elle appartient en entier à ceux avec qui je discute. Qu'ont-ils dit ? Le Moniteur du 9 août 1830 proclamait cette règle : Qu'est-ce qu'un serment ? C'est l'engagement pour le FONCTIONNAIRE de consacrer au bien du pays l'autorité dont il est revêtu. Le principe de tout serment est donc le bien public. Si on le préte AU SOUVERAIN, c'est que le souverain représente tous les intérêts, tous les DROITS de la nation. On le voit ; il est bien entendu qu'on ne prête le serment qu'au représentant de nos droits.

— Objectera-t-on, que le serment est toujours ce que ceux qui l'exigent veulent le faire ?

— D'abord, je ne saurais en convenir. Dans un contrat, il n'y a de réelles que les clauses exprimées ; toutes les autres sont des chimères ou des chicanes. Ici que contracte-t-on ? Un engagement politique, qui ne peut pas être une entière abnégation de soi-même et encore moins une abnégation de sa patrie. Le pouvoir ayant été délégué par la volonté de tous, (fictivement du moins, si ce n'est en réalité), on ne peut pas aliéner sa volonté, car ce serait aliéner la souveraineté du peuple qui est inaliénable, d'après vos principes, fidèlement exprimés par J.-J. Rousseau dans son Contrat Social.

Le Moniteur, que j'ai cité plus haut, ajoutait ces deux lignes très remarquables. Mais n'est-il pas brisé de fait (l'engagement exprimé dans le serment), lorsque le même souverain ne REPRÉSENTE plus aucun de ces droits, aucun de ces intérêts ? Le Moniteur le déclarait :l'engagement est alors brisé, même pour les fonctionnaires. — Il le serait donc bien plus, pour de simples électeurs, qui n'ont à promettre que de choisir consciencieusement un député, qui soit l'expression pure de leurs idées ; qui même ne devraient avoir rien à promettre, puisqu'ils usent d'un droit, d'une faculté qu'ils tiennent de leur position, de leur état et non de personne.

Aussi M. Thiers qui ne parle pas toujours si franchement et si judicieusement, a-t-il eu raison d'écrire dans son Histoire de la révolution, ces paroles, qui méritent d'être méditées : Cette formalité, (le serment) n'a jamais pu être regardée comme une garantie ; elle n'a jamais été qu'une VEXATION des vainqueurs contre les vaincus.

Le serment ou la formalité du serment n'est point une garantie ; pourquoi ? D'abord parce qu'on l'a dépouillé du principe religieux, du principe qui en faisait le lien et la force ; ensuite, parce que le fond des choses a tout à fait changé. Je jure d'obéir à celui qui gouverne, c'est-à-dire à la loi dont il est l'interprète ; à la loi, qu'il a, il est vrai, la mission de faire en partie ; mais à lequelle il doit le premier l'exemple de la soumission, dès qu'elle est faite. Eh ! bien! un pareil serment ne répugne nullement à ma conscience.

Mais des personnes dont j'estime les religieux scrupules, insistent ; il y a : je jure fidélité, etc... Eh oui, sans doute ; je jure d'obéir fidèlement, etc., c'est-à-dire, j'obéis aux évènements, j'obéis à un fait accompli, j'obéis à la force, comme j'obéirai à la république, si jamais elle est proclamée. Il le faut bien. L'obéissance est une œuvre de sagesse et de résignation ; voilà tout. L'odieuse maxime : l'insurrection est le plus saint des devoirs, n'est point à mon usage, n'est point ma maxime.

Cette maxime, je la repousserai toujours, laissant aux haines révolutionnaires le soin barbare de secouer les torches de la discorde. Notre malheureuse nation, a dit un écrivain, après avoir été un triste sujet d'expériences pour les novateurs et les sophistes de notre âge, est devenue ensuite un modèle de désordre pour tous les destructeurs et tous les séditieux du monde. Témoin Varsovie, Madrid, Lisbonne, Bruxelles...

Mais dans mes vœux, mes intentions, mes désirs, ma conduite, je reste fidèle à mes principes et à mon devoir. Ainsi je ne vais actuellement jurer autre chose, que de choisir en mon âme et conscience, un mandataire, décidé à protéger de ses réclamations et de toute son influence, les malheureux Français, que de cruels, que d'impitoyables ministres oppriment ; à repousser toutes les désastreuses lois d'arbitraire et de corruption que l'on pourrait proposer ; à discuter librement et avec franchise tout ce qui paraîtrait plus salutaire à nos intérêts et plus en rapport avec nos droits ; à réclamer une part plus large du droit électoral, que par une injustice extrême, la peur et la méfiance ont fait beaucoup trop restreindre ; etc. » 35

À l'issue de cette longue argumentation, que d'aucuns pourront trouver sophistique, si ce n'est byzantine, Auguste de Labouisse déclare vouloir faire exemple, et par là, entraîner à sa suite tous ceux qu'il tient pour des gens de bien. « Que ceux donc qui veulent le bonheur, la paix, le repos, la sécurité et la prospérité de notre pays, comptent sur moi ; j'irai voter et voter avec eux ». Mais il met une condition à cette communauté de vote : point de vote partisan, motivé par une stratégie d'alliance ni par quelque tentation du compromis. « J'irai voter avec ceux qui veulent le bien de mon pays ; mais non pas avec ceux, qui fascinés par une idée, une combinaison ou un caprice, se permettraient de désigner un choix que je croirais funeste. J'ai une conscience ; je ne puis pas voter en aveugle. »

dupin_andre.jpg

François Séraphin Delpech, Portrait d'André Marie Jean Jacques Dupin, dit Dupin Aîné (1783-1865), ca 1833, procureur général auprès de la Cour de cassation, jurisconsulte reconnu, député en 1815, président de la Chambre des députés de 1832 à 1839, membre de l'Assemblée constituante en 1848, président de l'Assemblée législative en 1849, sénateur en 1857, membre de l'Académie française depuis 1832. Proche de Louis-Philippe d'Orléans avant l'accession de celui-ci au trône en 1830, défenseur du maréchal Ney (1815), de Savary, duc de Rovigo (1819), de Caulaincourt (1820), etc. devant la Chambre des Pairs, rapporteur de la Charte de 1830, chef de file du Tiers-Parti à la Chambre et ministre sans portefeuille dans le premier ministère de la monarchie de Juillet, André Dupin fait montre à la Chambre d'une opposition prudente à la politique de Louis-Philippe. « M. Dupin, que d'erreurs et de balourdises vous échappent dans vos improvisations, même quand vous régentez la chambre, que vous présidez !!! ... », dixit Auguste de Labouisse. « Ils prirent le plus lâche, et n’ayant pas Thersite 36, / Ils choisirent Dupin », dixit Victor Hugo dans les Châtiments.

Peut- être voudra-t-on m'opposer un grand exemple. Je le sais : le Comité-Directeur [André Dupin et le Tiers-Parti] disposait de toutes les voix du libéralisme ; et le libéralisme votait comme un seul homme. En fait de conspiration la tactique était excellente. Les despotes du comité donnaient leurs ordres, et le docile troupeau de moutons sautaient, l'un après l'autre, dans l'abîme, sans demander pourquoi, ni pour qui. Les royalistes ne peuvent pas être conduits de la même manière ; ils ne sont pas une faction ; ils ont une âme, une conscience, une patrie.

Je ne prétends point imposer de choix particulier à qui que ce soit ; je ne désignerai personne exclusivement, pas même quelqu'un de mes compatriotes, quoique cette préférence pût être utile à nos contrées, puisqu'il saurait mieux nos besoins et serait plus directement le fidèle interprête de nos sentiments, que nous pourrions fréquemment lui faire connaître.

« Dans ce funeste temps il ne nous faut point des Utopies, des chimères, ni seulement du beau-parlage. Quelque éloquence qu'on ait montré en plaidant de belles causes, il ne nous faut pas de ces hommes, qu'on a appelés avec trop juste raison, des hommes du pour et du contre [le Tiers-Parti], prêts à défendre tous les systêmes, je ne dirai pas pour de l'argent, ni pour de fastueux honneurs ; je veux bien avoir une plus haute idée d'eux-mêmes ; mais je dirai, pour de la vaine gloire ou pour s'acquérir un dangereux moment de popularité ... J'estime le talent, mais j'apprécie encore plus l'usage qu'on peut en faire. »

- On répète : le Comité-Directeur commandait... Il commandait ! oui ; on commande à des esclaves, mais je ne serai jamais l'esclave de personne. Je le déclare donc ; rien ne pourra m'engager à un pareil oubli de moi-même. Je n'ai et je ne conserve mes opinions, que parce que je les crois bonnes et salutaires à mon pays ; je ne puis donc déléguer mes droits de proposition, de discussion, de législation, qu'à des personnes qui aient entièrement ces opinions. Je ne transige jamais avec mon devoir ; je ne joue jamais avec ma conscience. Qu'on me présente un légitimiste, je l'accepte à l'instant ; SI NON, NON. J'irai voter. » 37.

Ainsi se terminent les Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains d'Auguste de Labouisse, datés de Castelnaudary, le 26 avril 1834.

François Gérard (1770–1837), Portrait d'Alphonse de Lamartine, 1831.

À l'issue des élections législatives, il apparaîtra qu'Alphonse de Lamartine, candidat du parti légitimiste, n'a recueilli que 3,26 % des voix...

elections_1834.jpg

Carte figurative de la France politique en 1834, détail. BnF Essentiels.

Et maintenant ? Qu'adviendra-t-il d'Auguste de Labouisse, époux dévasté par la mort de sa Bien-Aimée Éléonore, père dévasté par la mort de trois de ses sept enfants, triste survivant de tant d'amis naguère si proches, revenu de ses rêves de gloire littéraire, démissionnaire de son emploi de fonctionnaire de l'État, royaliste entêté de dire NON à toute orientation politique qui ne serait pas de type légitimiste ? ...

À suivre... 


  1. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Postface, Paris, Dentu, novembre 1834, pp. VII-XI passim.↩︎

  2. Ibidem, pp. XVII-XVIII.↩︎

  3. Ibid., pp. XVIII-XIX.↩︎

  4. Ibid.↩︎

  5. Anne de Labouisse, née de Bonaffos, est née et a été baptisée le 1er octobre 1740 à Montréal-de-l'Aude. Elle a eu pour parrain Jean François d'Orbessan, du diocèse de Mirepoix, et pour marraine Anne de Bonaffos, femme de Jean Pierre Fargues, de Montréal. AD11. Montréal. Baptêmes, mariages, sépulture. 1739-1746. Document 100NUM/AC254/1E11. Vue 65. Elle mourra à Castelnaudary le 11 décembre 1840. AD11. Castelnaudary.AD11. Castelnaudary. Décès. 1840. Document 100NUM/AC76/1E219. Vue 142.↩︎

  6. Ibid., pp. XIII-XVII.↩︎

  7. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 2).↩︎

  8. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Postface, Paris, Dentu, novembre 1834, p. I.↩︎

  9. Louis Pierre François, marquis de Chesnel de la Charbonelais (Paris, 1791-1862, Paris). D'abord lieutenant colonel du 15e régiment d'Infanterie légère, fait chevalier de la Légion d'honneur en 1820 [cf. Base Léonore], le marquis s'engage ensuite dans une carrière de polygraphe, historien et encyclopédiste, sous le nom de plume d'Adolphe de Chesnel. Installé à Montpellier à partir de 1820, il crée Le Conciliateur du Midi, recueil littéraire, commercial, agricole, puis en 1836 Les Femmes, journal du siècle, et il collabore encore à divers autres journaux. Publié en 1839, son Usages, coutumes et superstitions des habitants de la Montagne Noire a connu alors plusieurs rééditions.↩︎

  10. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Postface, Paris, Dentu, novembre 1834, p. XII.↩︎

  11. Ibidem, pp. XII-XV.↩︎

  12. Ibid., p. XX.↩︎

  13. D'abord parue dans L'Événement du 29 septembre 1866, la Légende de l'homme à la cervelle d'or, a été ensuite remaniée et étoffée, avant d'être recueillie par Alphonse Dandet dans ses Lettres de mon moulin en 1869.↩︎

  14. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Postface, Paris, Dentu, novembre 1834, pp. XII-XIV.↩︎

  15. Ibidem, pp. XIV-XV.↩︎

  16. Ibid., p. XXIII-XXIV.↩︎

  17. Ibid., p. XXIV.↩︎

  18. Ibid., pp. XXV-XXVI.↩︎

  19. Ibid., p. XVI.↩︎

  20. Ibid., p. XIX.↩︎

  21. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, A.-J. Carbonell, « Notice sur Mme Éléonore de Labouisse-Rochefort », pp. XXVII-XXX.↩︎

  22. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, p. XXXI. J. Sirven, « Romance sur la mort de Mme Éléonore de Labouisse-Rochefort, Castelnaudary, G.-P. Labadie, juin 1833.↩︎

  23. Jacques Henri Eléonore d'Ounous d'Andurand (Sabarat, Ariège, 1778-1852, Saverdun, Ariège), député de l'Ariège de 1820 à 1831, classé au centre gauche de la Chambre des députés, sous la seconde Restauration. Concernant la famille d'Hounous, cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 4. Une figure oubliée. En 1802 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 9. Une figure oubliée. De 1830 à 1840.↩︎

  24. Pierre Joseph de Ricard, baron de Villeneuve (Castelnaudary, 1777-1854, Villeneuve-la-Comptal, Aude), fils de Jacques de Ricard et de Marie de Marion, maire de Villeneuve la Comptal.↩︎

  25. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Notice, p. XXXIII.↩︎

  26. Paul Jean Louis de Juge de Montespieu (1735-1807), chevalier, marié à Jeanne Suzanne des Roux de Pauliac († 1779), fille elle-même de Jean François des Roux de Pauliac, seigneur de Saverdun ; père de Paul Louis Suzanne de Juge de Montespieu (Montauban, 1771-1844), compagnon de jeunesse d'Auguste de Labouisse. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 2. Une figure oubliée. De 1778 à 1795 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 3. Une figure oubliée. De 1796 à 1802 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 4. Une figure oubliée. En 1802.↩︎

  27. Jules de Paulo (1775-1804. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 3. Une figure oubliée. De 1796 à 1802 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 9. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite) ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 2).↩︎

  28. Gabriel François Victor Jean Baptiste Bernard Marie de Capriol, baron de Payra, seigneur de Saint-Victor (Payra-sur-l'Hers, Aude, 1778-1823, Peyra-sur-l'Hers), fils de Gabriel François Victor de Capriol Payra et de Suzanne de Bellissen. En 1788, François Victor de Capriol est le parrain de Jean François Victor de Bonaffos de la Tour, fils de Jean Pierre de Bonaffos de La Tour († 1808), seigneur de la Tour, — autre oncle maternel d'Auguste de Labouisse —, et de Madeleine Adélaïde de Gauran.↩︎

  29. Jean Pierre Paul de Bonaffos de La Tour (Montréal, Aude, 1781-1830, Tours,), chef d'escadron au 3e régiment d'artillerie à cheval, Chevalier de la Légion d'honneur, de Saint Louis, et de Saint Ferdinand d'Espagne ; fils de Paul de Bonaffos de La Tour (Montréal, 10 mai 1745-30 octobre 1790, Marseille), capitaine commandant au régiment du Venin, oncle maternel d'Auguste de Labouisse. C'est chez Jean Pierre Paul de Bonaffos de La Tour, au château de La Tour, qu'Auguste de Labouisse fait en septembre 1803, lors de son premier voyage à Remmes-les-Bains. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 2).↩︎

  30. Nicolas le Deist de Kérivalant (1750-1815), conseiller à la Chambre des comptes de Bretagne avant la Révolution, littérateur, poète et fabuliste, fondateur de la Société académique de Nantes. Auguste de Labouisse l'a connu à Paris, dans la mouvance de A. L. Millin et du Magasin encyclopédique. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808"> ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 5).↩︎

  31. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Notice, p. XXXIV.↩︎

  32. Ibidem, p. XXXIX.↩︎

  33. Sur les années politiques 1820-1830 d'Auguste de Labouisse, cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 8. Une figure oubliée. De 1810 à 1830.↩︎

  34. M. de Labouisse-Rochefort, Mélanges politiques et littéraires faisant suite au Voyage à Rennes-les-Bains, Note, p. 6.↩︎

  35. Thersite, guerrier achéen de la guerre de Troie, décrit dans l'iliade par Homère comme un démagogue hideux, persifleur, méprisé des héros, détesté de tous, et voué à l'échec.↩︎

  36. Ibidem, pp. 1-6.↩︎

  37. Ibid., pp. 6-8.↩︎

Écrire un commentaire

Quelle est le troisième caractère du mot 51wvj ?

Fil RSS des commentaires de cet article