Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 5)
À Rennes-les-Bains, circa 1900.
« Enfin nous marchâmes encore un peu et nous nous trouvâmes au terme de notre pélerinage, où ma tante et moi avions le plus grand besoin d'arriver. Nous allâmes loger à l'auberge tenue par Tiffon, homme très honnête, très prévenant et peu cher : éloge vraiment extraordinaire pour un aubergiste. » 1
La consultation du registre paroissial de Rennes-les-Bains montre qu'il s'agit là probablement de Guillaume Tiffon, marié à Rose Audonnet. En 1815, le même Guillaume Tiffon se trouve qualifié de « Sieur Guillaume Tiffon aubergiste » 2, et en 1826, d'« entrepreneur de travaux publics » 3. La consultation de ce registre montre aussi qu'une bonne partie des habitants du village se nomment Tiffon, et qu'il s'agit là de cultivateurs, ou d'anciens cultivateurs, qui s'emploient durant la belle saison à l'accueil des curistes.
Les bains sont « situés dans un vallon très resserré, arrosé par la rivière de la Sals, à environ 6 lieues au midi de Carcassonne, dans les montagnes dites des Corbières, dans ces montagnes si riches en minéraux, en pétrifications, qui forment le premier chaînon des Pyrénées, et font partie de ce département, où l'on peut suivre la liaison des Pyrénées aux Alpes, suivant l'ingénieuse expression de M. de Barante 2, qui vient de publier une Statistique intitulée modestement : Essai sur le département de l'Aude. Toujours curieux de la « Statistique » 5, revoilà le Voyageur Pédant, qui cite à l'intention de son Éléonore et de son lecteur avide de connaissances géologiques, une belle envolée de M. de Barante : « On voit ces deux montagnes, à deux endroits différents, se chercher, s'embrasser, se réunir pour ne former qu'une même chaîne, qui selon M. de Buffon, commence au fond de l'Espagne, et se joignant ici aux Cévènnes et de là aux Alpes, traverse l'Allemagne, la Grèce, l'Asie jusqu'à son extrêmité continentale, et parcourt ainsi d'orient en occident un continent tout entier » 6. Voyageur Pédant mais aussi Poète de l'Amour, Auguste de Labouisse emprunte ici à M. de Barante les mots dont il a besoin pour signifier par effet de déplacement métaphorique l'étendue de sa propre passion amoureuse, ainsi donnée à voir à l'échelle géologique d'un « continent tout entier ». « On voit ces deux montagnes, à deux endroits différents, se chercher, s'embrasser, se réunir pour ne former qu'une même chaîne... »
Reine-les-Bains, vallée de la Sals, de Rennes à Bugarach.
Ensuite, le Voyageur Pédant dispense la leçon attendue... , moins marquée toutefois que d'habitude au coin de l'homme qui sait, car, ce qu'on dit de l'origine de Rennes n'a qu'une « apparence de probabilité », observe-t-il.
« Astruc prétend que Reda, peu éloigné de Carcassonne était la capitale du Comitatus Redensis, plus tard Comté du Razés (ou Rasez) et que le Redenæ était le village de Rennes, qui en effet se trouvait situé dans le Razés. Rennesem>, vient, dit-il, de Redenæ, diminutif de Rede. Cette origine a une apparence de probabilité. » 7
Ce dont en revanche le Voyageur Pédant se déclare sûr, c'est de l'antériorité des bains du village de Montferrand sur ceux de Rennes, et de la dispariton des bains de Montferrand au profit de ceux de Rennes-les-Bains.
« Enfin c'est une chose positive qu'il existe un autre village de Rennes, à deux lieues de celui-ci, appelé aujourd'hui le village des bains. Ses eaux minérales portaient jadis le nom de Bains de Montferrand qui les domine. Mais il fallait traverser le torrent et faire une trop longue course ; ce qui fut cause qu'on bâtit plus loin quelques maisons au bas de la colline, et que le Château, l'Église et la Promenade de Montferrand, disparurent petit à petit, faute d'entretien, et l'on fut obligé de changer la route. Du temps des Romains, qui suivant leur usage y avaient formé des établissemens considérables, dont on trouve encore des vestiges nombreux, elle était tracée sur la rive droite de la rivière et sur le penchant du Mont-Cardon ; les fréquents éboulements qui eurent lieu sur les flancs de cette montagne, rendirent si souvent ce chemin impraticable, qu'on en ouvrit un autre sur la rive gauche, dont on se sert à présent. Mais il a bien besoin d'être agrandi » 8. Ce chemin-là ne sera effectivement agrandi et enfin rendu carrossable qu'en 1831, au prix de lourds travaux.
Situation de Montferrand (à environ 2 km de Rennes-les-Bains), des Bains de Montferrand (alias Rennes-les-Bains), et de Rennes-le-Château (à environ 7 km de Rennes-les-Bains), sur la carte de Cassini.
Ce dont le Voyageur Pédant se déclare en revanche encore plus sûr, c'est de la supériorité des Romains sur les Gaulois en matière de civilisation et d'art de vivre, d'autant que, comme on le verra plus loin, les Romains n'étaient pas insensibles à ce qui fait le charme féminin de l'air qu'on respire aux bains.
D'après Guillaume Catel in Mémoires de l’histoire du Languedoc curieusement et fidèlement recueillis de divers auteurs 9, Toulouse, A. Colomiez, 1633, ouvrage rare qui ne pouvait que susciter la curiosité toujours en alerte d'Auguste de Labouisse, «les Bains de Reynes, au diocèse d'Alet, non loin de la ville de Limoux, si on avait égard à l'antiquité, mériteraient le premier rang : les mesures, anciennes inscriptions et urnes qui s'y trouvent, nous témoignent assez que ces Bains ont été fréquentés par les anciens » 10. En effet, confirme Auguste de Labouisse, « on découvre tous les jours des médailles antiques, d'anciens conduits, des briques, des baignoires, qui attestent leur vieille existence. »
À Rennes-les-Bains, Fontaine du Cercle. Vasque et chapiteaux gallo-romains, gravure extraite de l'ouvrage du Docteur Gourdon, Stations thermales de l'Aude, et reproduite dans le Bulletin de la Société d'études scientifiques de l'Aude, Docteur P. Courrent, « Notice historique sur les Bains de Rennes, connus anciennement sous le nom de Bains de Montferrand, leur origine romaine et leur évolution jusqu'à la fin du XVIIIe siècle », 1er janvier 1934. On trouve dans cette Notice la reproduction de la très intéressante monographie (p. 224 sqq.) consacrée aux Bains de Rennes en 1709 par le curé Delmas, desservant du lieu. Les vestiges reproduits ci-dessus sont aujourd'hui disparus.
Objets gallo-romains trouvés à Rennes-les-Bains, même source que ci-dessus.
Modifiés au fil du temps, vestiges romains des Bains doux, situés à côté d'un établissement ultérieur de Bains doux, aujourd'hui désaffecté, mais encore conservé.
« Dans toutes les contrées où les Romains portèrent leurs armes triomphales », dit encore Auguste de Labouisse, « ils recherchèrent avidemment les sources d'eaux chaudes où ils aimaient à aller se reposer de leurs fatigues, guérir leurs blessures, rétablir leur santé, et jouir des plaisirs qui s'y rassemblaient autour d'eux, comme aux Bains de Baïes 11, tant redoutés de Tibulle et de Properce, quand ce dernier s'écriait à peu près :
Cynthie , ô digne objet de mon constant hommage,
Déserte promptement ce dangereux séjour,
Et périssent ces Bains, cet odieux rivage
Écueil de la pudeur et du fidèle Amour.
Mais comme tous les Romains n'étaient ni poètes, ni jaloux, loin d'écrire des diatribes contre Baïes, eux et leurs femmes s'y rendaient en foule ; et leurs légions qui étaient dans les Gaules, vouèrent particulièrement un culte, aux eaux minérales des Pyrénées, qu'elles se plurent à placer sous la protection directe de Divinités tutélaires. Ces Divinités étaient des Nymphes, des Naïades, des Déesses... 12
Et, sans surprise sans doute pour sa lectrice première non plus que pour ses autres lecteurs, Auguste de Labouisse ne résiste pas à la tentation de placer ici un couplet de son cru, féministe, ou plutôt gynophile, partant, un hommage à son Éléonore adorée :
« Ces Divinités étaient des Nymphes, des Naïades, des Déesses... Toujours, oui toujours des personnes du sexe par excellence, sexe qui fait tous nos vrais plaisirs et notre bonheur ; de ce sexe, de qui nous viennent tant de bienfaits, tant de secours, tant de consolations.
Ô femmes, que jamais en vain
Nul être malheureux n'implore ;
Combien, dans mon Éléonore,
Objet tout parfait et divin,
Mon cœur vous aime et vous adore. » 13
C'est alors qu'intervient le jugement hautement péjoratif formulé par Auguste de Labouisse à l'encontre des Gaulois, vus ici comme les fauteurs de l'abandon ultérieur des indépassables valeurs de la Rome antique, et fauteurs aussi de la disqualification morale desdites valeurs par les tenants de la droite catholicité première :
« Ces Dédicaces personnifiées qui manifestaient la reconnaissance du paganisme, furent cause, que lorsque les Gaulois se convertirent, leur austère et scrupuleuse piété, méprisa ces lieux utiles, comme des endroits de délices et de mondanité. Les sources chaudes furent négligées, les monuments qui s'y trouvaient détruits et oubliés, jusqu'au temps où Charlemagne, imitant les Arabes, les restaura, en rétablit l'usage et fit prospérer des établissements devenus si propices aux infirmités trop multipliées de la chétive espèce humaine. 14
« Hélas ! c'est ici qu'on voit se représenter sous toutes les faces, le pitoyable tableau de toutes nos misères [...]. Mais ces eaux produisent vraiment des miracles », observe Auguste de Labouisse. « J'y ai vu un jeune homme perclus, qui ne pouvait pas du tout se mouvoir, et que les premiers jours on était obligé de porter à la piscine dans une chaise, commencer à agir après le douzième bain, c'est-à-dire le septième jour, et moi-même je me sens déjà très soulagé, par ceux que j'ai pris ». Et le Rhumatisant Pédant mentionne ici Hippocrate, Théopompe, Galien, Avicenne, tous des grands Anciens, « qui, à propos des eaux thermales, en recommandent vivement l'usage. ». 15
De gauche à droite : Hippocrate, philosophe et médecin grec (île de Kos, 460 av. J.-C.-ca 377 av. J.-C., Larissa) ; Galien, philosophe et médecin grec (Asie mineure, Pergame, 129-entre 201 et 216, Rome) ; Avicenne, philosophe et médecin persan (Ouzbékistan, Boukhara, 980-1037, Hamadan, Iran). Théopompe (Chios, 403 ou 378 av. J.-C.-ca 320 av. J.-C,), dont on ne trouve aucun portrait, est un historien et un orateur grec.
Mais foin des recommandations des grands Anciens pour le moment. Auguste de Labouisse, à ce jour, se fait l'augure d'un progrès dont il vient d'expérimenter la nécessité : « Osons prédire, que si, comme on l'annonce, on perce bientôt à travers ces rochers, une route plus spacieuse, praticable pour les voitures, Rennes (puisque généralement on l'appelle ainsi) rivalisera un jour avec Ax, Ussat et Bagnères, par la brillante société qui s'y rassemblera ».
Dans une note datée de 1832, il signale que « ce projet a été exécuté ; la route est aussi belle qu'elle peut l'être à travers ces monts et ces roches, et les voitures arrivent à présent jusqu'à Rennes, sans aucun danger ; pour parvenir à ce commode résultat, on a eu de grandes difficultés à surmonter, soit en construisant de fortes murailles sur la rivière, soit en attaquant les montagnes adjacentes ; où l'on voit d'énormes bancs de grés superposés les uns sur les autres. » 16
Au dessus de la route de Rennes-les-Bains, les roches tremblantes.
Quant à la « brillante société » qui se rassemble à Rennes en septembre 1803, comme Auguste de Labouisse n'a pas toujours l'œil charitable, il brûle d'en peindre les ridicules maintenant.
De la société qu'il a trouvée à Rennes, il dit qu'elle l'« amusé infiniment. Quelles variétés de caractères et de caricatures j'ai eu le plaisir d'y rencontrer ! quelle moisson de prétentions, d'anecdotes et de ridicules !!!
D'abord c'est une jeune et très jeune vierge, à peine échappée de la nourrice, (s'il faut l'en croire) dont on peut dire avec Martial :
Lise pour mieux tromper les gens
Fait la mignarde et la dolente,
Quand on sait que depuis dix ans
Elle peut compter par quarante. »
Bouchot, dessinateur, Victor Hippolyte Delaporte, imprimeur, Rêve d'une vieille coquette, 1832, Musée Carnavalet.
« Je crois qu'elle est venue aux Bains pour se rajeunir. Malheureusement c'est une propriété qu'ils n'ont pas.
Et vous Mme Armande au parlage éternel, qui nous assourdissez du matin au soir, qui parlez à table, qui parlez au salon, qui parlez à la promenade, qui parlez au bain, qui parlez partout :
Vous caquetez sans cesse, belle brune,
Mais vos propos sont par trop ennuyeux :
Pensez deux fois avant de parler une,
C'est le moyen de parler deux fois mieux. »
« Laisse-moi interrompre ton expertise avec mon assurance ». In Les reines du silence. Illustration signée Jason Adam Katzenstein dans le New Yorker. — Anachronique ! N.d.R. — Que non, c'est de toujours...
« Elle voudrait rivaliser de langue avec elle cette vieille Chloris, si parée, si enjouée, si émérillonnée 17, j'ai presque dit si coquête [sic] 18 :
Regardez la vieille Chloris :
La mode est son étude et son bonheur suprême.
Des étoffes de goût , des dentelles de prix
S'efforcent de voiler ses appas décrépits :
Rien n'est vieux chez Chloris que... Chloris elle-même.
Goya, Caprichos, n° 55, Hasta la muerte, 1799, Palais des Beaux-Arts de Lille.
Après cette galerie de portraits que j'abrège, te raconterai-je l'aventure d'une jeune dame venue imprudamment aux eaux sans son mari ? Elle nous a quittés depuis deux jours et avec elle a disparu un jeune Capitaine ; ce qui a fait penser à tout le monde à peu près ce qui suit :
Fière de ses vingt ans, Chloé vint se baigner
Dans les piscines salutaires,
Qu'aux rives de la Sals Rennes voit bouillonner.
Ces lieux sont pleins souvent d'aimables militaires
Toujours prêts à papillonner.
En vain dans sa rigueur hautaine
Aux propos des amants, ainsi qu'aux billets doux
Chloé, fidèle à son époux,
Se montra dès l'abord franchement inhumaine.
Hélas ! sur sa vertu qui peut compter toujours ?
De toujours résister quelle femme est certaine
Chloé qui fut longtemps si farouche aux Amours,
Arrive Pénélope et s'en retourne Hélène. » 19
Signés Draner, né Jules Renard (Liège, 1833-1926, Paris), peintre, dessinateur et caricaturiste, costumes de Pâris et d'Hélène, dessinés pour la première représentation de la Belle Hélène d'Offenbach au Théâtre des Variétés en 1864.
Le propos d'Auguste de Labouisse peut sembler ici fortement misogyne. Mais il relève d'abord d'un exercice littéraire qui permet à l'auteur de s'inscrire dans un genre dont la tradition remonte à l'Antiquité et dont le Moyen Âge, puis les auteurs classiques, tels Boileau, La Fontaine, La Bruyère et autres ont brillamment assuré la relève. Auguste de Labouisse veut briller à son tour dans ce genre. On lui concèdera que, s'il s'applique à rimer à propos de certaines mœurs des Dames, c'est moins sans doute pour les vilipender que pour faire rire. Car immédiatement après ces premiers croquis satiriques, il s'en prend aussi aux Messieurs.
Le même Auguste de Labouisse dit d'ailleurs du destin des autres qu'il s'en « lave les mains », car « la nature arrange tout cela au gré de son caprice, soit pour amener des contrastes ou peut-être pour ménager des compensations ». À ce titre, il se réclame du droit de rire de tout, qui est celui du spectateur de la comédie humaine, et il observe qu'un tel droit procède du fait que dans la nature, heurs et malheurs, vertus et vices, grandeurs et ridicules, « tout se compense », et qu'ainsi considéré, l'écrivain satirique ne lèse personne.
« Car dans ce monde comique,
Mélange divertissant,
Où l'écrivain satirique
Trouve tout intéressant,
Peine, plaisir et dépense,
Perte et gain, charme et douleurs,
Joie et soupirs, rire et pleurs,
Ici-bas tout se compense. » 20
Au passage, dans une note postérieure à 1803, Auguste de Labouisse égratigne Pierre Hyacinthe Azaïs (Sorèze, 1766-1845, Paris), auteur en 1809 d'un Des compensations dans les destinées humaines, arguant que celui-ci lui aurait emprunté, ou volé, le concept de « compensations », alors que lui, Auguste de Labouisse en aurait été l'inventeur et en aurait donc eu la priorité 21. Les vanités littéraires sont ici de saison.
De gauche à droite : Auguste de Labouisse ; Pierre Hyacinthe Azaïs (Sorèze, 1766-1845, Paris) ; Comte Joseph de Maistre (Chambéry, 1753-1821, Turin), Grand'croix de l'ordre des Saints Maurice et Lazare.
Indépendamment de leur dispute, Auguste de Labouisse et Pierre Hyacinthe Azaïs précédent dans leur théorie des compensations qui s'opèrent en vertu de la nature dans les destinées humaines, la célèbre théorie des substitutions qui, selon Joseph de Maistre, s'opèrent en vertu de la Providence entre les Bons et les Méchants, les innocents et les coupables, de telle sorte que, par effet de réversibilité entre le Mal et le Bien, l'ordre divin se trouve maintenu ou rétabli dans les destinées humaines. 22
Quoi qu'il en soit, Auguste de Labouisse fournit dans la suite de son texte un bon exemple du système desdites « compensations », puisqu'après la satire des Dames vient celle des Messieurs.
« Je me suis fait comme tu vois, le grand Corregidor des Bains de Rennes, dit-il à Éléonore. Si j'ai commencé par les femmes, cela était juste, à tout Seigneur tout honneur. Mais ne pense pas que je veuille oublier de fronder les hommes qui le méritent. Par lequel de ces Messieurs commencerai-je ? il y en a de si ridicules que j'ai un peu l'embarras du choix. »
Faune rieur, école française du XIXe siècle, Magnin Wedry
.« Valmont toujours et se loue et s'admire,
À ses gaités il croit qu'on applaudit ;
Mais il rit tant du bon mot qu'il va dire
Qu'on ne rit plus aussitôt qu'il l'a dit.
C'est pour le même personnage que j'ai disposé encore ces quatre rimes :
Le gros Valmont sans cesse rit
Et même en bons mots il s'échappe ;
On dit qu'il court après l'esprit,
Mais on ne dit pas qu'il l'attrape. »
De gauche à droite : Valmont dans les Liaisons dangereuses de Stephen Frears, 1988, USA ; Valmont et madame de Merteuil dans l'édition des Liaisons dangereuses illustrée en 1796 par C. Monnet, dessinateur, et Jérôme Martin Langloid, graveur.
Auguste de Labouisse s'est-il souvenu ici, pour le contrefaire, du beau Valmont des Liaisons Dangereuses, qui, lui, ne rit jamais, et qui en meurt ?
L'esprit, « il ne l'attrape pas toujours non plus ce frondeur morose et méchant que j'ai peint ainsi en peu de mots :
Aimant à semer le désordre
Ses mêmes plaisirs sont de mordre ;
L'Envie un matin l'engendra :
Il a la face d'un Satyre
Et constamment on le voit rire
Du mal qu'il fait ou qu'il fera.
Je dois te faire distinguer un de nos buveurs qui s'étonne de voir son verre rempli d'autre chose que de vin, et qui jouit amplement de son droit de chasseur, pour nous raconter ses nombreuses prouesses, ses périlleuses rencontres et ses merveilleuses actions. Il est ici avec son chien Médor, qu'il est tenté d'appeler sa meute, et il part tous les jours pour ses courses guerrières.
Mais ce n'est pas pour vaincre ou des loups ou des ours !
Il aime à batailler sans exposer ses jours ;
Et c'est l'hôte craintif qui peuple les garennes,
Où l'oiseau qui voltige aux environs de Rennes,
Qui doivent succomber sous son plomb meurtrier. »
De gauche à droite : caricature du chasseur en épervier, époque Napoléon III, Proantic ; Un chasseur malchanceux, XIXe siècle.
« Il ne faut pas non plus que j'oublie ce fat personnage, qui croit avoir un esprit universel ; je lui ai glissé en douceur ce petit avertissement :
Beau danseur et grand astrologue ;
Oui, tu sais être également,
Joueur de paume, philologue
Historien et mythologue ;
Tu débites élégamment
Un madrigal, un apologue ,
Et commentes fort doctement
Les préceptes du décalogue.
Ai-je tout dit ? Oh ! non vraiment :
Et cependant on épilogue,
Et dans quelques francs entretiens
On se traite de pédagogue
Et d'homme excellent .... dans les riens. 23
Le vol de l'intellect. Caricature de M. Charles Golightly, monté sur une fusée à vapeur à haute pression brevetée de Messieurs Quick and Speed.Picture Magazine, 1894.
« Un original de la Capitale, connu par des singularités et des ridicules, des folies et même quelque chose de plus, vient de faire paraître tout récemment un ouvrage piquant, dédié au cuisinier d'un des plus grands gastronomes de nos jours, que le sort a revêtu de beaucoup de puissance et de fortune ; c'est l'Almanach des Gourmands. »
Premier numéro de l'Almanach des Gourmands : servant de guide dans les moyens de faire excellente chère, par un vieil amateur, Paris, Maradan, 1er janvier 1803.
Le texte de l'ouvrage se trouve précédé d'une Épître dédicatoire à « Monsieur d'Aigrefeuille, ci-devant Procureur-Général de la Cour des Aides de Montpellier, Chambre des Comptes unie, etc., etc. ; à l’homme aimable qui possède l’art si difficile et si peu connu de tirer le meilleur parti possible d’un excellent repas ; au dégustateur éclairé de ce que la Nature produit de meilleur pour l’appétit de l’homme ; à l’appréciateur savant des combinaisons alimentaires les plus recherchées ; enfin, au convive le plus fait pour honorer une table opulente, par la dextérité de ses manières, son profond usage du monde et le charme toujours varié de sa conversation. »
Frontispice de l'Almanach des Gourmands. « Au fond d’un cabinet, décoré dans le goût le plus moderne, c’est-à-dire, avec des meubles du style le plus antique, se trouve un corps de bibliothèque, sur les tablettes duquel on aperçoit, au lieu de livres, toute espèce de provisions alimentaires, parmi lesquelles on distingue un cochon de lait, des pâtés de diverses sortes, d’énormes cervelas, et autres menues friandises, accompagnées d’un bon nombre de bouteilles de vin, de liqueurs, bocaux de fruits confits et à l’eau-de-vie , etc. Du plafond pend, en guise delanterne, un monstrueux jambon de Bayonne. » Etc.
« Utile Almanach, qui a ici un chaud adepte, exaltant sans cesse l'esprit du « vieil amateur », auteur dudit Almanach, la politesse de ses préceptes, l'excellence de ses maximes, la délicatesse de son goût ; et surtout ce bel axiome : il faut penser et manger avec son siècle. » 24
Auguste de Labouisse ménage l'effet de surprise. Qui est donc cet « original de la Capitale » dont parle à l'auberge de Rennes-les-Bains un curiste qui est son « adepte ? et qui est donc ce curiste ?
« Grand parodiste, espèce d'improvisateur, ce curiste « nous cite à tout instant des vers qu'il arrange à sa manière. Par exemple il disait hier à table, fort sérieusement, avoir lu dans l'Art poétique de Boileau :
C'est vainement qu'à table un vulgaire dîneur
Pense des fins gourmets avoir atteint l'honneur,
Si son astre en naissant ne l'a fait gastronome.
Il ne connaîtra point les morceaux qu'on renomme,
Dans sa faim trop bornée il est toujours captif,
Pour lui Comus 25 est sourd, et Bacchus est rétif.
Ce même curiste « se rappelait encore que Boileau a dit :
La nature fertile en ventres excellents,
Sait entre les gourmets partager les talents ;
L'un par un gros pâté sent réveiller sa flamme,
L'autre pour le rozbif [sic] sent tressaillir son âme,
Philippon d'un buveur peut vanter les exploits,
Ségur chanter Philis, la vendange et les bois.
Mais un triste estomac qui se flatte et qui s'aime
Mésuse de sa force et s'affaiblit lui-même. » 26
Jean-Baptiste Santerre (1651–1717), Portrait de Nicolas Boileau Despréaux (1636-1711), 1678, Musée des Beaux-Arts de Lyon.
Au vrai, cet étonnant curiste brode sur des vers de Boileau qu'il détourne de leur intention première. Boileau dit, lui, dans son Art poétique : « C'est en vain qu'au Parnasse un téméraire auteur / Pense de l'art des vers atteindre la hauteur » ; ou encore « La nature, fertile en esprits excellents, / Sait entre les auteurs partager les talents » 27. Il parle de l'esprit et de l'art poétique, là où l'étonnant curiste parle, lui, de l'estomac et de l'art de bien manger. Pour se jouer ainsi de la référence littéraire, il ne peut s'agir que d'un homme de lettres, égaré dans un endoit si éloigné des lettres que Rennes-les-Bains.
On sait qu'Auguste de Labouisse est gourmand, et gourmet, sans être un gros mangeur. On sait aussi qu'il se plaît à jouer lui-même de la référence à Boileau, puisqu'il vient de faire allusion, quelques pages plus haut, à la « Description d'un repas ridicule », qui figure justement dans les Satires de Boileau 28. Il y donc tout lieu de penser que l'étonnant curiste, si féru des œuvres complètes de Boileau, n'est autre qu'Auguste de Labouisse lui-même, malicieusement dédoublé ici, de spectateur de la scène comique, en acteur de cette dernière. À preuve, le dialoque burlesque qu'il s'amuse à développer ensuite, et dont il espère, dit-il à Éléonore, qu'il « te procurera le même plaisir quand tu le liras ».
Couronnant ici l'effet de surprise qu'il a initié avec l'entrée en scène de l'étonnant curiste, Auguste de Labouisse révèle enfin le nom du « vieil amateur » dont l'étonnant curiste, alias lui-même, vient probablement de lire l'Almanach des gourmmands, fraîchement paru.
« Cette parodie [de Boileau] m'en a inspiré une autre. J'ai supposé que Crande-Gueule avait fait prendre une indigestion au chef des gourmands, à ce M. Grimond de la Reymière [sic], devenu tout à coup si célèbre par son illustre Almanach : que Bon-Appétit, son élève, brûle du désir de venger l'affront de son Maître. Il s'approche hardiment de Grande-Gueule pour lui proposer un défi, comme Rodrigue dans le Cid, ou l'abbé Cassagne dans Chapelain décoiffé. » 29
Louis Léopold Boilly (1761–1845), Portrait d'Alexandre Balthazar Laurent Grimod de La Reynière (1758-1837), Musée Marmottan Monet. Fils du mécène Laurent Grimod de la Reynière (1735-1793), troisième lui-même d'une lignée de fermiers généraux ; né sans doigts, d'où obligé au port de prothèses dissimulées sous des gants de peau blanche, doué d'un fort caractère, spirituel dans ses propos et parfois acerbe, Alexandre Balthazar Laurent Grimod de la Reynière (1758-1837) s'est distingué tout à la fois par sa passion du théâtre et de la littérature, et par celle des produits d'épicerie, puis par celle la gastronomie, et enfin par celle des festins, servis dans son château et assortis de mystifications festives.
Toujours aussi fin lettré, Auguste de Labouisse prend ici le relais de Grimod de la Reynière en matière de parodie et de mystification, purement littéraire cette fois. De parodie en parodie, par effet de cascade, il en vient en effet à détourner tout à la fois la figure du Gargantua de Rabelais qu'il renomme Grande-Gueule ; la « Description d'un repas ridicule » 30, dont il ne peut ignorer qu'elle n'est pas de l'Abbé Jacques Cassagne [ou de Cassaigne, ou Chassaigne] mais de Boileau, qui vise entre autres dans ladite Description les sermons de l'Abbé Cassagne ; le « Chapelain décoiffé, parodie de quelques scènes du Cid » 31, dont bis repetita il ne peut pas ignore non plus qu'elle n'est pas de l'Abbé Cassagne mais de Boileau, qui vise dans ladite parodie l'Abbé Cassagne, Jean Puget de la Serre, et Jean Chapelain, trois rivaux littéraires, souvent moqués déjà. Cassaigne et La Serre disputent de leurs propres mérites poétiques comparés et de ce qu'ils doivent, ou non, à Jean Chapelain, qui est leur prédécesseur dans la carrière. Cassagne se réclame de Chapelain, et La Serre en fait le procès. Paraît alors Jean Chatelain, qui entreprend de défendre sa propre supériorité. Mais La Serre, lassé, finit par lui arracher sa perruque :
Le comte de Gomès, père de Chimène, soufflette dom Diègue, père de Rodrigue, qui vient d’être nommé précepteur du prince. Hubert François Bourguignon, dit Gravelot (1699-1773), dessinateur, et Noël Le Mire (1724-1809), graveur, illustration pour la scène 1 de l'acte III du Cid de Corneille (1637). Madison Wisconsin, Memorial Library PQ 1742 A1 1764. Utpictura18.
« — LA SERRE.
Ton insolence,
Téméraire vieillard, aura sa récompense.
(Il lui arrache sa perruque)
— CHAPELAIN.
Achève, et prends ma tête après un tel affront,
Le premier dont ma muse a vu rougir son front.
[...]
Rends la calotte au moins.
— LA SERRE.
Va, va, tes cheveux d’ours
Ne pourraient sur ta tête encor durer trois jours.
— CHAPELAIN, seul.
Ô rage, ô désespoir ! ô perruque ma mie !
N’as-tu donc tant vécu que pour cette infamie ? »
Etc. 32
Voici comment à la scène V et dernière, entre Cassaigne et La Serre, finit ce Chapelain décoiffé :
« — CASSAIGNE.
Je veux venger mon maître [Chapelain] ; et ta plume indomptable,
Pour ne point se lasser, n’est point infatigable.
— LA SERRE.
Et te voyant encor tout frais sorti de classe,
Je disais : Chapelain lui laissera sa place,
Je sais ta pension, et suis ravi de voir
Que ces bons mouvements excitent son devoir ;
Qu’ils te font sans raison mettre rime sur rime,
Étayer d’un pédant l’agonisante estime ;
Et que, voulant pour singe un écolier parfait.
Il ne se trompait point au choix qu’il avait fait.
[...]
— CASSAIGNE.
D’une indigne pitié ton orgueil s’accompagne ;
Qui pèle Chapelain craint de tondre Cassaigne.
— LA SERRE.
Retire-toi d'ici.
— CASSAIGNE.
Hâtons-nous de rimer.
— LA SERRE.
Es-tu si prêt d’écrire ?
— CASSAIGNE.
Es-tu las d’imprimer ?
— LA SERRE.
Viens, tu fais ton devoir. L’écolier est un traître,
Qui souffre sans cheveux la tête de son maître. » 33
De gauche à droite :Jean Puget de la Serre (1594-1665), chorégraphe, librettiste, historien, dramaturge, poète ; Jean Chapelain (1595-1674), poète et critique littéraire, élu à l'Académie française en 1634.
Faute de portrait de Jacques Cassagne (1636-1679), « Devise » du même Jacques Cassagne, in les Devises pour les tapisseries du Roy, où sont représentez les quatre Élémens et les quatre Saisons de l'année, par Charles Perrault, François Charpentier et Jacques Cassagne, peintures de Jacques Bailly, 1667-1671. Poète et moraliste, l'Abbé Cassagne a été élu à l'Académie française en 1662.
L'intérêt qu'il prête à ces disputes et rivalités de poètes du XVIIe siècle montre une fois de plus comment se ravive chez Auguste de Labouisse par moments sans qu'il en dise rien, suite aux critiques qu'il subit à Paris de la part de ses pairs et rivaux, la crainte de passer pour un poète ridicule, ou pis encore, de l'être tout à fait.
À la recherche d'autres genres auxquels il puisse s'essayer afin de démontrer d'autres talents, il s'amuse à son tour, tant qu'à faire, à parodier quelques scènes du Cid sur le modèle du Chapelain décoiffé, mais en convertissant ledit Chapelain décoiffé en une sorte de Grimod de la Reynière, décoiffé. Bon-Appétit, dans cette parodie, c'est lui, Auguste de Labouisse, et Grande-Gueule, son double, est le curiste étonnant.
Gargantua à son grand couvert, Musée Carnavalet. Photo (C) RMN-Grand Palais / Agence Bulloz.
« B. — À moi, l'ami, deux mots.
GR. — Parle.
B. — Ôte-moi d'un doute,
Connais-tu la Raymière [sic] ?
GR. — Oui.
B. — Parlons bas ; écoute.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu
Des buveurs, des gourmets de ce temps ! le sais-tu ?
GR. — Peut-être.
B. — Cette ardeur que dans les yeux je porte
Sais-tu qu'elle est de lui ? le sais-tu ?
GR. — Que m'importe !
B. - À table dans l'instant je te le fais savoir.
GR. — Jeune présomptueux.
B. — Phrase sans t'émouvoir.
Je suis jeune il est vrai, mais aux bouches bien nées
L'appétit n'attend pas le nombre des années.
GR. — Te mesurer à moi ! ... Qui t'a rendu si vain,
Toi, qu'on ne vit jamais la bouteille à la main ?
B. — Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître
Et leur premier repas vaut un repas de maître.
GR. - Sais-tu bien qui je suis ?
B. — Oui, tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi.
Mille et mille perdrix dont tu causas la perte,
Ces faisans, ces lapreaux dont ta table est couverte,
Disent que pour te vaincre il faut un estomac
Plus large qu'une tonne et plus profond qu'un sac.
Mais qui moi ! redouter de manger et de boire,
Surtout quand ce plaisir est suivi de la gloire ?
Va, nous verrons dans peu si ce nouveau festin
Ne fera pas mentir ton orgueilleux destin.
À qui venge Grimod il n'est rien d'impossible,
Ton ventre est invaincu, mais non pas invincible... » 34
Etc.
Exposición callejera de Cerámica Alavesa en Salvatierra (Álava), Espagne, 2023. Photographie : Zarateman.
« GR. — J'admire ton courage et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal,
Et dispense ma faim d'un combat inégal.
Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire !
À vaincre sans péril on triomphe sans gloire,
On te croirait toujours abattu sans effort
Et j'aurais seulement le regret de ta mort.
B. — D'un indigne pitié ta jactance est suivie ;
Je crains plus de jeûner que de perdre la vie.
GR. Crois moi, fuis ce repas.
B. Marchons sans discourir.
GR. — Tu veux crever à table ?
B. — As-tu peur de mourir ?
GR. — Viens, j'aime cette audace, et je veux reconnaître
Si ton jeune gosier est digne de ton maître. » 35
On se gardera de juger ici des mérites de cette petite facétie. Un mot toutefois retient l'attention, « — As-tu peur de mourir ? ». Ce mot vient retourner à l'adresse de Grande-Gueule quelque inquiétude latente, dirait-on, inquiétude plus ou moins conjurée par l'aventureux Bon-Appêtit dans son « Je crains plus de jeûner que de perdre la vie » ; et inquiétude plus ou moins conjurée peut-être aussi par l'homme Alexandre de Labouisse, transporté pour l'heure dans une station thermale du bout du monde, où « hélas ! c'est ici qu'on voit se représenter sous toutes les faces, le pitoyable tableau de toutes nos misères », dit-il.
On sait au demeurant par différents épisodes de ses Mémoires politiques et littéraires qu'Auguste de Labouisse, doté probablement d'un tempérament anxieux, a souffert déjà et souffrira encore à plusieurs reprises, de crises d'angoisse à caractère inhibant ou susceptible de lui inspirer la crainte de sa mort imminente.
C'est ainsi qu'au matin du 19 août 1799, date de la bataille contre-révolutionnaire de Montréjeau, Auguste de Labouisse n'a pu rejoindre son ami Jules de Paulo, qui comptait pourtant sur lui pour participer à l'action 36. C'est ainsi que le 23 septembre 1802, soit cinq jour avant son mariage, tant attendu, avec Éléonore, le même Auguste de Labouisse se trouve cloué au lit par un « violent catahrre » 37. C'est ainsi qu'il craindra de mourir lors de sa grande crise de « spleen » du printemps 1810 à Paris 38. Et d'autres épisodes de ce type viendront encore.
Heureusement, après que l'ombre d'un frisson précurseur a passé dans son dialogue entre Bon-Appêtit et Grande-Gueule, Auguste de Labouisse, alias Bon-Appêtit, non seulement ne meurt pas, mais relance à l'intention d'Éléonore et de son lecteur, qui, lui, peut-être n'en peut mais, son panorama des figures de curistes qui hantent l'auberge de M. Tiffon, et qui viennent en même temps hanter sa machine à fantasmes, nourrie en outre de sa culture littéraire surabondante.
En rapport avec la nouvelle intitulée Selmours, de l'aimable Florian — l'un de ses auteurs favoris, et d'Éléonore aussi, précise-t-il —, nouvelle qui nous montre M. Pikle [sic] 39, « ce jeune et brillant Anglais, consultant tout le monde, avec l'étrange prétention d'agir au gré de chacun, et de n'être blâmé de personne ; s'exposant continuellement à mettre son bonheur à la merci de tous », Auguste de Labouisse raconte maintenant comment il a remarqué parmi les curistes « le pendant et même le contraste de M. Pikle, le « jeune et brillant Anglais, soit « un autre M. Pikle, qui depuis qu'il est né a eu toujours raison. »
« L'un tenant beaucoup trop à l'opinion des autres, désire être approuvé dans tout ce qu'il fait ; aussi hésite-t-il quelquefois et se chagrine-t-il souvent. L'autre doué d'un caractère fort, d'une âme ferme, brave ses critiques et les fronde avant même qu'ils aient eu le temps de l'atteindre des traits aigus de leur malice.
Acteur recevant des pommes cuites au théâtre. Source inconnue.
Le public [dixit l'autre M. Pikle] est si bizarre dans ses préventions, et dans ses caprices ; il y a quelquefois une telle fatalité dans ses jugements avantageux ou défavorables, que je ne serai jamais assez dupe pour lui laisser le droit de diriger mes actions en aucune manière. Avec ses fausses et calomnieuses interprétations, sait-il quel motif nous conduit, et dans son envieuse curiosité rendit-il jamais justice à nos bonnes intentions ? Il prononce toujours hardiment, sans connaissance de cause, sans instruction préliminaire, toujours content, toujours satisfait pourvu qu'il juge, ne s'embarrassant jamais du soin d'éclaircir s'il se trompe, ni de se repentir des coups qu'il porte et des maux qu'il produit. Et l'on serait assez fou pour attacher quelque prix à son estime fallacieuse ? » 40
Honoré Daumier, La promenade du critique influent, in le Charivari, 24 juin 1865.
Le « nous » dont use ici l'autre M. Pikle indique que celui-ci parle non seulement en son propre nom, mais au nom de ceux qui partagent le même constat que lui, qui se plaignent comme lui d'avoir à dépendre du jugement injuste du « public », et qui se réclament comme lui du droit de n'avoir « d'autre MAÎTRE que leur propre conscience ».
« — Rejeter son estime est beaucoup, lui répliqua l'autre [le premier M. Pikle] » à propos du public.
« — Eh bien soit », répondit l'autre M. Pikle, « cela m'est échappé, remplacez le mot d'estime par celui de suffrage, et dites-moi s'il n'est pas sage et très raisonnable de repousser une telle faiblesse ? je n'ai d'autre règle, je n'ai d'autre MAÎTRE que ma conscience ; quand elle est satisfaite je m'embarrasse peu d'apprendre si l'on m'approuve ou si l'on me condamne. N'oublions pas d'ailleurs la jolie fable de La Fontaine... »
« ...................Est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
[...]
J'en veux faire à ma tête. Il le fit et fit bien. » 41
Charles Joseph Travies de Villiers (1804-1859), Caricature des critiques littéraires, circa 1830.
En la personne de l'autre M. Pikle, c'est manifestement Auguste de Labouisse qui revient ici sur les déceptions qu'il a essuyées à Paris après la publication en revues de ses premiers poèmes, et, vu l'élasticité chronologique du récit de son Voyage à Rennes-les-Bains, après les critiques dont il s'est trouvé accablé suite à la publication de ses Pensées en 1809, et suite encore à la publication des poèmes recueillis en 1817 dans Les Amours. À Éléonore 42.
Premières publications significatives d'Auguste de Labouisse.
Comme à son habitude, Auguste de Labouisse oppose publiquement à la critique ou à l'insuccès, la souveraineté de sa « conscience », et, noblesse oblige, la liberté de celui qui ne se reconnaît point d'autre « MAÎTRE » que lui-même. Mais il se peut bien que là encore, dans le secret de l'intime, la petite voix du premier M. Pikle lui souffle comme à l'oreille des enfants : — Rejeter l'estime du public est beaucoup... À preuve, de peur de se sentir à la fin pickle, cornichon, les diverses tentatives auxquelles Auguste de Labouisse s'essaie dans son Voyages à Rennes-les-Bains pour écrire non seulement à la manière des premiers guides de voyage de son temps ou à la manière de ses auteurs préférés, mais aussi à la manière un peu folle, selon lui, de Laurence Sterne dans Tristram Shandy. Enfin, à la source de son taedium vitae épisodique, il y a peut-être encore sa culture littéraire surabondante, laquelle ne peut que lui inspirer la crainte, voire la désespérance de certaine vérité dont La Bruyère frappe ainsi la formule fâcheuse : Depuis qu'il y a des hommes et qui pensent, tout a été dit.
Auguste de Labouisse s'applique à continuer d'écrire pourtant. Après avoir dit ce qu'il a sur le cœur, il sollicite l'indulgence de son Éléonore pour les propos qu'il vient de frapper à la bravade sous le masque de l'autre M. Pikle, et, au passage, il révèle à ses lecteurs un aspect amusant des échanges qu'il entretient avec son épouse en privé :
« Le trait est vif, j'en conviens ; mais c'est une revanche que je devais à ce morose Public ; me pardonneras-tu de m'en être acquitté sous tes auspices ? Je te connais, tu trouveras que j'ai frappé trop fort et trop souvent, que je me suis permis trop de malices ! Tu es si bonne....Dans tes bons jours ! .... » 43 Son Éléonore adorée, cet ange de douceur, aurait donc elle aussi, comme toutes les créatures terrestres, ses bons et ses mauvais jours !
« Tu es si bonne....Dans tes bons jours ! .... »
Poursuivant derechef sa revue des figures ridicules, et sans doute influencé par l'environnement hydrothérapique dans lequel il se trouve transplanté, Auguste de Labouisse s'en prend cette fois à un curiste adepte de Frantz Anton Mesmer (1734-1815), médecin magnétiseur qui demeure en 1803 auréolé encore de la célébrité mondaine que lui ont valu sous l'Ancien Régime, puis sous le Directoire, ses illustres patientes parisiennes.
Anonyme, Portrait de Franz Anton Mesmer, conservé au musée de la Révolution française à Vizille, Isère. À Paris, dans les années 1780, Anton Mesmer a développé, entre autres, la méthode du baquet, et le traitement collectif de ses patients dans ledit baquet, autant dire dans une baignoire comparable à celles de Rennes-les-Bains, lequel baquet tirait, paraît-il, ses vertus curatives de l'eau magnétisée qu'il contenait.
Auguste de Labouisse tient cet curiste « caustique et grave » — un aristocrate, ou pseudo-aristocarte sans doute, comme on verra plus loin — pour un « original », terme qui n'est pas un compliment chez lui —, et Anton Masmer pour un « charlatan ».
« Je fais paraître à notre tribunal
Certain caustique et grave original
Très convaincu de l'extrême importance
De son magnétisme animal.
Parlant à tout propos, de sa douce influence
Et du baquet magique et de l'homme puissance
[...]
Avec ses beaux discours, ses merveilleux prestiges,
Ce fameux charlatan fit de très grands prodiges ;
Puisque par ses secrets, et son divin pouvoir,
Dans ses heureuses mains l'argent vint à pleuvoir. [ 44
D'après Claude Louis Desrais (1746-1816), À Paris, patients venus bénéficier de la thérapie par le magnétisme animal proposée par Mesmer, Wellcome Collection, Reference : 17918i.
« L'homme puissance » ici, c'est « l'original caustique et grave » qui, tel Mesmer, se dit maître et possesseur de son magnétisme animal, d'où capable de le partager avec ceux dont le magnétisme animal est plus faible ou carrément déficient.
Observant que « l'or pleuvait chez Mesmer à foison, tant il était parvenu à faire beaucoup de dupes, en enrôlant de nombreux disciples, tu vois qu'il lui en est resté encore un ! », ajoute Auguste de Labouisse à l'intention d'Éléonore.
« Mais ne dirais-je rien à cet important, qui se montre si fier envers tous ceux qui l'entourent ? Il a daigné me faire quelques avances polies, ce qui ne m'empêchera pas de lui signifier cette franche déclaration :
Quelle hauteur ton âme affecte
Depuis qu'on te voit à la cour !
Tu ne veux que respects ! je préfè[re]rais amour.
Ah ! si mon amitié prudemment circonspecte
À menager ton rang devait s'accoûtumer,
Ma faiblesse à bon droit te paraîtrait suspecte.
Tu l'exiges pourtant ! ... Mais si je te respecte
Comment veux-tu que je puisse t'aimer ? » 45
Étrange projet de « déclaration » d'un Auguste de Labouisse qui, se sentant probablement snobé par plus notable ou plus noble que lui, — au moins le croit-il, car il pourrait n'avoir affaire qu'à un vilain, savonné de la dernière heure —, affiche avec une sorte de morgue décalée, en réponse aux « avances polies » de « l'original », son incapacité « d'aimer » qui il devrait « respecter ». Mais Auguste de Labouisse entend faire savoir là hautement que, supérieure à celle de « l'homme puissance », sa noblesse à lui est celle d'être, tendre jusqu'à la bergerie, un poète des Amours, des Amours, à Éléonore bien sûr.
Frappé soudain de ce que la « galerie de ridicules » qu'il a mise en scène jusqu'ici ici peut sembler « sans nombre », Auguste de Labouisse délègue à Éléonore, dans le cadre d'une prosopopée tendrement soucieuse à son endroit, le soin de lui faire observer elle-même cette tendance à l'illimitation :
« Mais, diras-tu, je crois que tu emploies chaque jour tes loisirs à ajouter de nouveaux traits à tes peintures, sur ceux qui partent et sur ceux qui arrivent. »
En répouse au souci de la Bien-Aimée, l'écrivain, alias l'époux tant chéri, formule cette justification prometteuse :
« — C'est justement cela, ma chère amie ; en attendant que je trouve une occasion sûre pour te transmettre une dépêche, qui est presque devenue un volume, je l'augmente chaque matin, de toutes mes rêveries et de toutes mes remarques de la veille. Voilà pourquoi j'ai eu l'occasion de passer en revue tant d'originaux dans cette petite fantasmagorie. » 46
Et, impénitent encore, il profite de l'occasion pour ajouter illico à sa « fantasmagorie » un autre personnage encore. Il s'agit cette fois banalement du barbier. On remarquera au passage qu'Auguste de Labouisse est de caractère impatient, facilement colérique, et vengeur !
« Dans cette petite fantasmagorie, je ne dois pas oublier de faire figurer mon lentissime écorcheur, qui sort à l'instant. Je crois que l'éternel Figaro a mis plus d'une heure à me raser ; juge comme ses visites m'arrangent, à moi, qui n'aime pas à perdre le temps !
Aussi je lance après lui ce quatrain :
Maudit barbier tu fais le bon apôtre !
Mais ton rasoir serait-il émoussé ?
De ce côté ma barbe a repoussé
Tandis que tu me rases l'autre. » 47
Le barbier, XIXe siècle, source inconnue.
Enfin, le même Auguste Labouisse de Labouisse, toujours impénitent, promet d'en finir avec sa « petite fantasmagorie » en évoquant à titre « d'exception » parmi les ridicules, « M. de ***, émigré rentré » et venu prendre les eaux à Rennes-les-Bains, « celui-là même qui m'a raconté l'histoire de M. le Commandeur de Monclar-Bellissens. » 48
Dans le tome 7 de Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiquesAuguste de Labouisse présente ainsi M. de *** :
Le récit de l'histoire de M. le Commandeur de Monclar-Bellissens, « je le dois à un émigré Français, chevalier de Malte, rentré par la capitulation [de 1803]. M. de *** est très lié avec le commandeur de Monclar, son camarade d'armes, son correspondant d'amitié, son compagnon d'infortunes, lequel à Saint-Pétersbourg et depuis en Italie, où ils se sont rencontrés ensemble, lui a raconté ses aventures, ses traverses, ses prospérités, et lui a même communiqué les notes qu'il conserve, sur les pays qu'il parcourt. Si jamais il publie ses Voyages, ils ne pourront qu'être très intéressants, parce qu'ayant beaucoup beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup appris, il aura beaucoup à dire. » 49
« J'ai fait la connaissance de M. de *** avec un extrême plaisir », observe Auguste de Labouisse dans son Voyage à Rennes-les-Bains. « Il a beaucoup d'instruction, une heureuse mémoire, est rempli d'excellentes qualités, et a beaucoup d'ingénuité dans le caractère ; de cette ingénuité qui était un des traits les plus marquants de notre excellent fabuliste.
J'ai retenu un mot de lui, qui te suffira pour t'expliquer mon idée sur son compte. Il me racontait une aventure moitié galante, moitié satirique, dont il avait été témoin. Vous sentez, ajouta-t-il avec une naïveté charmante, que je ne pris de part à tout ce scandale, que comme fait un homme de bien qui rit avec les uns, et s'indigne avec les autres ! quelle bonhomie dans cet aveu ! c'est absolument La Fontaine allant voir tuer des Augustins ; il se rendait à ce siége soutenu contre des soldats, par des moines, comme on va à un spectacle ordinaire. » 50 À noter que dans la ballade dédiée par La Fontaine à cette affaire des Augustins en 1658, le fabuliste exagère, puisque lesdits Augustins n'ont pas été tués, mais quelques-uns d'entre eux seulement, arrêtés et emprisonnés pour avoir refusé d'obéir à un ordre du Roi. 51
« Pour revenir à M. de *** », continue Auguste de Labouisse, il m'a lu une ode manuscrite sur la Révolution où j'ai trouvé quatre vers si forts, si vrais et si justes, que je les ai facilement retenus. Tu ne seras pas fâchée que je les consigne dans cette relation.
France ! de ta doctrine affreuse
Recueille les fruits corrompus.
Tu te crois libre.... malheureuse !
Tu n'es libre que de vertus. » 52
James Gillray (1756–1815), dessinateur et graveur, et Hannah Humphrey (1745–1818), éditrice, Occupations ! ou Thérésa Cabarus, Madame Tallien, et Joséphine de Beauharnais, Madame Bonaparte, dansant nues devant Paul Barras durant l'hiver 1797. À gauche sur l'image, Paul Barras, élu au Directoire ; à droite, Napoléon Bonaparte, rentré glorieux des guerres d'Italie. Caricature anglaise, 1805, Metropolitan Museum of Art, New York.
Sachant qu'à l'instar de la république romaine, la Révolution se réclamait du flambeau de la vertu et prétendait en inaugurer le règne définitif sur la terre, les deux amis s'accordent à partager là le même constat d'un désastre annoncé.
J'ai prié M. de *** de me raconter son histoire : elle a été courte. J'ai peu de détails personnels à vous donner, m'a-t -il dit, et je parle plus volontiers de mes amis que de moi-même. La révolution n'avait pas commencé que j'étais officier d'artillerie et chevalier de l'Ordre de Malte. J'ai fait sous ce double titre diverses caravanes en Grèce, à Odessa, à Constantinople.
Attribué à Jan Karel Donatus Van Beecq (1638-1722), Vaisseaux de l'ordre de Malte au mouillage devant le port de La Valette, s.d., Proantic.
« Dans ces courses et ces croisières notre vaisseau s'approcha un jour de la rade d'Aldjezaïr, Al-jezir ou Alguzie, plus connue sous le nom d'Alger la guerrière », continue M. de ***. « À la vue de cette ville en amphithéâtre, si pittoresque et si célèbre, je me souvins de l'ancienne gloire, de cette partie de l'Afrique, lorsqu'elle était soumise aux Massinissa, aux Syphax, aux Jugurtha dont les noms se sont placés à côté de ceux des Scipion, des Hannibal et des Marius... » 53
Albert Lebourg (1849-1928), Le port d'Alger, 1876, Musée d'Orsay, Paris.
Sautant ici sur l'occasion que lui en fournit le récit des aventures de M. de M ***, Auguste de Labouisse reprend par le truchement de son ami son rôle de Voyageur Pédant et développe un longue histoire du royaume d'Alger ;
Sid Ahmed Baghli, portraitiste, Mohamed Racim, miniaturiste algérien, Portrait de Kheïr-Eddine Baba Arroudj, ou Khizir Khayr ad-Dîn (Barberousse) (ca 1476-1546), fondateur de l'État d'Algérie ; sultan, puis beylerbey (gouverneur général) de la régence d'Alger), capitaine pacha (grand amiral), et sultan de Tunis à partir de 1534 ; œuvre datée de 1972.
De l'Antiquité romaine au « fameux Barberousse, chef de pirates, qui régna par la terreur », en passant par les Sarrazins, puis les successeurs des Califes, Auguste de Labouisse, ventriloque ici de M. de ***, en arrive au moment où, dit-il, « les Algériens, fléaux de toute la chrétienneté [sic], sont devenus la plus ignorante, la plus avide et la plus barbare des nations ; son existence tient au brigandage, au malheur, à la désolation des peuples qui ne soldent pas sa cruelle avarice. Elle est la honte et la terreur de l'humanité. En vain la France et l'Angleterre sont allées tour à tour les bombarder dans leurs affreux repaires ; toujours audacieux et rapaces, multipliant leurs cruelles violences contre les faibles, ils les enlèvent et les condamnent à l'esclavage. » 54
M. de ***, seul, reprend ici son récit : « Nous étions chargés de combattre et de réprimer ces écumeurs de mer, lâches forbans, qui fuyaient toujours à l'aspect des galères de l'Ordre. Que de fois j'ai été fâché que le Grand Maître ne songeât point à en faire la conquête. Dans le temps de notre prospérité, il l'aurait pu sans doute ; et quel lustre ajouté à la gloire de l'Ordre ! hélas ! on s'est contenté de quelques traités inutiles ; enfreints presque toujours au moment où ils venaient d'être signés, et de quelques bombardements plus coûteux que profitables ; puisse du moins dans l'avenir, quelqu'autre empire mener à bien cette grande entreprise, et affranchir les peuples du tribut inouï et honteux, que ces barbares imposent aux Souverains, qui eurent la faiblesse d'y consentir ainsi qu'aux paisibles navigateurs, qu'ils pillent et qu'ils enchaînent ; et puissent enfin ces misérables être punis de tous les crimes qu'ils commettent. » 55
Poursuivant ici les mots de M. de ***, Auguste de Labouisse signale dans une note datée de 1830 qu'au moment où son livre s'imprime, « le royaume des pirates n'existe plus : Alger a été pris par une armée Française (14 juin 1830-5 juillet 1830) ! nos troupes se sont couvertes d'une nouvelle gloire, par les soins d'un Roi bon, sensible et ami de l'humanité » 56. Auguste de Labouisse est loin pourtant d'avoir été jusque alors un laudateur inconditionnel du roi Charles X. C'est là en tout cas le premier épisode de la conquête de l'Algérie par la France. Le « Roi bon, sensible et ami de l'humanité », quant à lui, abdique le 2 août 1830, soit un mois après la prise d'Alger, et il céde son trône à son cousin Louis-Philippe.
Combats aux portes d'Alger, estampe anonyme, source inconnue.
« Mais hélas ! » continue Auguste de Labouisse, « pendant que cette importante conquête s'achevait, quand la France pouvait respirer libre, tranquille et heureuse, le plus beau trône de l'Europe s'écroulait en poussière ; un Prince trop méconnu [Charles X], était de nouveau rejeté sur la terre de l'exil et du malheur. Comment cela s'est-il opéré ? Par une sorte d'enchantement et de surprise ?... Il n'est point donné à l'esprit humain de sonder la profondeur des décrets de la Providence. Quelle est la destinée qui nous attend ? je l'ignore : je sais seulement que jamais révolution ne fut plus étonnante et plus soudaine ; qu'une révolution est toujours une révolution ; (l'on ne verra que trop sous peu, de quelle couleur sont les révolutions à l'eau rose !) et que jamais d'aussi grandes infortunes ne furent moins méritées.
Oui, je dois le déclarer hautement et avec l'indépendance d'opinion que j'ai toujours manifestée, les Princes que la révolte a bannis, s'ils n'étaient pas d'excellents Princes étaient des hommes excellents ! leur seul tort est d'avoir été trop bons, et de s'être trouvés entourés de conseillers incapables, qui manquèrent tour à tour de prévoyance, de discernement, de justice, de force et de fermeté. Avec une conduite plus sage et un meilleur système, sans prévention, sans hésitation et sans bascule, (moyen lâche, indigne et perfide), les partis auraient été moins divisés, les passions plus amorties, et cette VASTE ET CRUELLE CONSPIRATION DE LA PRESSE, n'eût pas trouvé tant d'esprits disposés à recevoir ses sinistres conseils et sa sanguinaire influence. Nous serions en paix, forts, puissants et honorés...
Alger est pris ! mais la France est sur un cratère, et le nouveau trône sur un vésuve. Les matières combustibles fermentent autour de lui, le feu s'agite et mille mains l'attisent, ou plutôt, pour parler sans figure, d'horribles journaux, tels que la Tribune, la Gazette des Tribunaux, la France Nouvelle, les Débats, la Révolution, le National, le Constitutionnel, le Courrier Français, le Globe, propagent et font durer l'incendie, que ces coupables feuilles avaient depuis longtemps allumé dans notre belle et chère patrie ! ...
Sans doute l'accusation que je viens d'écrire est hardie, car elle est vraie, et comme répondait le Courrier, au reproche d'inconséquence et d'injustice, nous avons la victoire. Cela justifie tous les attentats. Ils ont donc la victoire, et nous, sans avoir combattu en province, nous sommes les vaincus !... Mais leurs plumes dussent-elles m'atteindre de toutes leurs calomnies ; mais ma tête dût-elle tomber sous la hache de leurs sicaire ; je me suis dévoué au culte de la vérité, quelque danger qui l'entoure je lui serai fidèle, comme j'ai toujours été fidèle à tous mes serments : (septembre 1830). » 57
On retrouve dans cette tirade ou plutôt dans cette envolée d'Auguste de Labouisse tous les invariants de sa pensée politique. Royaliste né, légitimiste par conviction morale, partisan de l'ordre par tempérament, hanté par l'horreur des révolutions, et exposé lors des trois journées glorieuses de juillet 1830 à la crainte de l'éternel retour de la même horreur — « une révolution est toujours une révolution ; (l'on ne verra que trop sous peu, de quelle couleur sont les révolutions à l'eau rose !), il attribue la chute de Louis XVI et celle de Charles X à la faiblesse régalienne de deux « hommes excellents », qui n'étaient pas hélas « d'excellents princes » ; au « manque de de prévoyance, de discernement, de justice, de force et de fermeté » des conseillers dont ces deux « hommes excellents » ont cru bon hélas bis repetita de s'entourer ; et enfin aux méfaits causés par le libre développement d'une presse incendiaire. On sait toutefois par ses Mémoires politiques et littéraires qu'à partir de 1810, sous le pseudonyme de Rochefort 58, et surtout dans les années 1830, sous son propre nom, Auguste de Labouisse sera un ardent défenseur de la liberté de la presse, mais de la sienne, i.e. celle des tenants de la monarchie de l'Ancien Régime opposés à la politique de la monarchie de Juillet.
Casanova (1725-1798), depuis le château de Dux, en Bohême, où il est alors bibliothécaire du comte Joseph Karl von Waldstein, formule à propos de la triste impéritie de Louis XVI, dans un écrit posthume intitulé Raisonnement d'un spectateur sur le bouleversement de la monarchie française par la révolution de 1789, une analyse comparable à celle d'Auguste de Labouisse :
Jean François Garneray (1755–1837), Louis XVI au Temple, 1814, Musée Carnavalet.
« Cet infortuné roi [Louis XVI] était opiniâtre dans une espèce de vertu qui peut bien appartenir à un roi mais avec des modifications souvent assez cruelles. Dans le commencement de son règne il crut bonnement d'être aimé, et d'abord qu'il eut quelque motif d'en douter, il ne douta pas qu'il ne lui fût possible de forcer cette même nation à l'aimer. Malheureux ! Il ne connaissait ni sa nation, ni ses premiers devoirs consistant dans la conservation de son autorité, de ses prérogatives, et de sa personne sur laquelle il ne pensa jamais qu'il pouvait se trouver des monstres entre ses sujets qui oseraient attenter. Infortuné monarque ! Il ne connaissait pas le peuple en général, ni l'atroce, et tout à fait brutale nature du sien, et il ne l'a connue pas même aux extrémités de sa courte vie. Son court testament écrit de sa propre main est un monument de son caractère, et de sa façon de penser. L'espoir qu'il laisse paraître que son fils puisse monter sur le trône démontre par ce qu'il lui recommande non seulement qu'il croit d'avoir été de lui-même la cause principale de son propre malheur, mais que la nation horrible qui l'assassinait était encore digne d'avoir un amoureux père dans le dauphin qu'il laissait entre ses griffes sanguinaires, et parricides. Ce testament est un court écrit sans l'ombre de charlatanerie. Il fut dicté par une grande âme pure, juste, et innocente ; mais dont la grandeur n'était pas celle que le ciel aurait dû donner en partage à un roi, et que l'étude de la philosophie aurait dû avoir éclairée. » 59
Anonyme, Charles X et ses conseillers, 1830, Troude éditeur, Musée Carnavalet.
Rattrapé par sa passion littéraire, Auguste de Labouisse, toujours ventriloque ici de M. de ***, rappelle que « c'est à Alger que Cervantes fut longtemps esclave ; c'est dans cette ville des tourments et des angoisses qu'il montra un courage, une persévérance, un génie et une audace extrêmes, à saisir tous les moyens et toutes les occasions de se rendre libre ; car de quel prix serait l'existence sans la vraie liberté ? » 60
Arrivée de Cervantès à l'intérieur de la prison appelée Baño Real, dans laquelle le Roi d'Alger renfermait ses captifs. Illustration tirée d'El ingenioso hidalgo Don Quijote de la Mancha, Madrid, Imprenta nacional, 1862-1863.
« Cervantes avait quitté sa mère, Léonore de Certinas, et sa patrie, d'où le malheur et la misère l'avaient chassé, pour se faire soldat et courir après des aventures , qui ne lui manquèrent pas à Lépante, à Messine et à Alger. Car l'Espagne avait fait à son égard, ce que font trop souvent les nations ; elle avait traité avec une extrême ingratitude le grand écrivain, qui devait honorer de tant de gloire sa littérature, et il lui arriva ce qui était arrivé à Homère, forcé de mendier son pain ; à Théocrite, qu'Hiéron, tyran de Syracuse fit mourir ; à Ésope, esclave ; à Plaute, réduit par la misère à tourner chez un boulanger une meule de moulin ; à Ovide, exilé par Auguste ; au Dante, proscrit et ruiné dans sa patrie par les partisans de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel ; au Camoëns, qui en quittant le Portugal, répétait avec amertume, ces mots, placés sur la tombe de Scipion : ingrate patrie tu n'auras point mes cendres — Il mourut à Lisbonne, dans un hôpital, fut enterré à la porte de l'église Sainte Anne, et l'on plaça sur la pierre funéraire cette inscription : Ci-gît LOUIS CAMOENS, prince des poètes de son temps ; il vécut pauvre et malheureux, et mourut de même — ; ... »
François Richard Fleury (1777–1852), Le Tasse (1544-1595) en prison visité par Montaigne circa 1579, 1822, Musée des Beaux-Arts de Lyon.
« ... au Tasse, amant infortuné d'Éléonore d'Este ; à Milton, que malheureusement le fanatisme révolutionnaire égara ; à Butler, sujet fidèle, auteur du singulier poème Anglais d'Hudibras, satire ingénieuse, très spirituelle et très gaie, des partisans enthousiastes de Cromwell, qui mourut dans le besoin ; j'ai failli dire à Jean Baptiste Rousseau 61, injustement banni, et de nos jours, à Malfilâtre 62, à Gilbert 63, à Roucher 64, à André Chénier, à Venance, et aux plus illustres enfants des Muses, dans tous les siècles, qui n'eurent à recueillir que des persécutions, et à vivre dans l'indigence. [...]. Je n'oublierai pas que notre Regnard 65, subit aussi à Alger, en 1678, le même sort que Cervantès. Il en a conservé la mémoire dans une nouvelle intitulée : la Provençale. »
Poète, écrivain lui aussi, Auguste de Labouisse se saisit là d'une question qui se pose nécessairement à lui comme elle se pose à ses pairs et à ses maîtres : de quoi le poète, l'écrivain peut-il vivre, quand il ne vit pas de son travail de poète et d'écrivain ? La nation doit-elle quelque chose à ses poètes et à ses écrivains ? Jean Baptiste Coffinhal, président du tribunal révolutionnaire, disait le 24 décembre 1793 à Antoine Laurent de Lavoisier, qui demandait un délai de grâce pour terminer ses travaux de chimiste : « la République n’a pas besoin de savants, ni de chimistes ». Le ci-devant Lavoisier est guillotiné place de la Concorde le 8 mai 1794 sans avoir pu terminer ses travaux. La même question se pose pour les poètes et les écrivains. La nation a-t-elle besoin, ou n'a-t-elle pas besoin des poètes et des écrivains ? Et si elle a besoin d'eux, leur doit-elle de leur vivant quelque chose, ou ne leur doit-elle rien ? La question se pose aujourd'hui encore. Auguste de Labouisse parle en tout cas ici pour les autres, mais aussi pro domo. On sait qu'en 1803 il a quelque raison de s'inquiéter déjà, car en même temps qu'il épousait Éléonore Muzard, il a épousé les dettes de ses beaux-parents. Entré en 1809 dans la fonction publique, plusieurs fois initiateur de conflits avec ses supérieurs hiérarchiques, il craindra en 1830 pour sa liberté, préfèrera démissionner de son poste et se retrouvera, quoique chargé d'une épouse, de quatre enfants et d'un beau-père veuf, biens fonciers à peu près tous vendus, sans emploi.
Au « vous » qu'il utilise, on remarque que M. de *** reprend ici son récit. « Mais en voilà assez sur ce chapitre, et au lieu de vous entretenir de mes faits et gestes, qui ont peu d'importance, je vous raconterai plus volontiers l'histoire d'un de mes parents, votre compatriote, qui possédait autrefois des biens immenses dans votre département. Puisqu'il appartient à ce pays-ci, vous devez en faire mention dans votre Voyage. »
Auguste de Labouisse dixit : « J'ai pensé que M. de *** avait raison ; voici donc ce qu'il m'a rapporté ». Et s'adressant ici à Éléonore « Tu nous en garderas le secret, pour ne compromettre personne. Il ne serait pas prudent que nos gouvernants en fussent instruits : et ce ne sera certainement pas moi qui chercherai jamais à leur livrer de nouvelles victimes. Nos vieilles discordes civiles n'ont déjà fait que trop de mal ! »
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Dans une note ajoutée en 1830, Auguste de Labouisse signale qu'il « supprime ici un épisode, par attention et par prudence. Une Révolution s'est opérée ! où nous conduira-t-elle ? sommes nous menacés de voir se renouveler les malheureux et cruels essais de République, de proscriptions, de terreur ?... Dans tous les cas je puis disposer de moi et non d'autrui. Je ne veux point être cause, que l'estimable personnage dont je parlais en 1803, qui vit encore, soit exposé par mes révélations à de nouveaux dangers ; car il paraît que le temps des persécutions n'est pas fini ! ... quelle liberté ! » 66
Qui est le mystérieux parent de M. de *** dont Auguste de Labouisse a voulu protéger l'identité ? Vu qu'il s'agit d'un « compatriote », i.e., au vieux sens languedocien du mot patria, d'un pays, ariégeois ou audois, ce parent pourrait être un descendant de la maison de Lévis, dont on sait qu'elle est restée jusqu'à la Révolution l'une des plus riches du Languedoc, et en effet propriétaire de biens, sinon « immenses », du moins très importants en Ariège, département de naissance d'Auguste de Labouisse, ainsi que dans l'Aude.
Auquel cas, lorsque Auguste de Labouisse dit « ne vouloir jamais livrer à nos gouvernants de nouvelles victimes », il peut penser d'abord à feu Gaston Philibert de Lévis Mirepoix, qui a été guillotiné à Paris le 28 mai 1794, puis à ses fils, Charles Philibert Marc Léopold de Lévis Mirepoix (1787-1804), émigré en 1791, âgé de 17 ans en 1803), et Athanase Gustave Charles Marie de Lévis Mirepoix (1792-1851), né en émigration, rentré d'émigration en 1796, âgé en 1803 de 11 ans seulement ; ou encore à Guy Casimir de Lévis (1769-1817), frère puîné de Gaston Philibert, émigré en 1791, rentré en France en 1801, âgé de 34 ans en 1803.
Quant au mystérieux M. de ***, qui n'est pas un « compatriote », lui, d'Auguste de Labouisse, qui n'est donc pas originaire du Languedoc si l'on en juge par son propos, comment serait-il alors apparenté à la maison de Lévis ? Au titre peut-être d'une alliance, récente ou ancienne, de quelque membre de sa propre famille, avec une descendante de la maison de Lévis... Dans les alliances récentes, on ne voit qu'une seule possibilité : le mariage d'Amour Fortuné Marie Charles Mouchet de Battefort, marquis de Laubespin (1764-1849), originaire d'Arinthod dans le Jura, page de la reine, capitaine au régiment Royal-Cavalerie, capitaine commandant au régiment de la reine, aide de camp du marquis de Bouillé en émigration, avec Camille Françoise Félicité Marie de Lévis Mirepoix (1779-1838), fille aînée de Gaston Philibert de Lévis Mirepoix. Enregistré chez le notaire en 1797, ce mariage ne sera célébré que le 30 juillet 1803, pour cause d'émigration de Charles Mouchet de Battefort de Laubespin. Aimé Marie François Emmanuel de Mouchet de Battefort de l'Aubespin, l'un des trois frères de Charles Mouchet de Battefort de L'Aubespin a été fait chevalier de Malte en 1781 67. Si l'hypothèse formulée ci-dessus est juste, le mystérieux M. de ***, chevalier de Malte, est donc Aimé Marie François Emmanuel de Mouchet de Battefort de l'Aubespin, beau-frère de Camille Françoise Félicité Marie de Lévis Mirepoix. Quant à l'histoire que celui-ci, alias M. de ***, a racontée à Auguste de Labouisse à propos de l'un ou l'autre des membres de sa parentèle Lévis — Guy Casimir de Lévis (1769-1817) peut-être, ou Athanase Gustave Charles Marie de Lévis Mirepoix (Aix-la-Chapelle, 1792-1851) ? —, dommage, nous n'en saurons rien.
Chassant de son esprit le souvenir des « vieilles discordes civiles qui n'ont déjà fait que trop de mal », et qui pourraient en faire encore par suite de la révolution de 1830, Auguste passe ici sans transition au portrait de l'ultime figure, rieuse, elle, et plutôt malicieuse, de sa « petite fantasmagorie » :
« J'excepterai aussi de ma glose critique, un jeune homme bien alerte et bien espiègle, qui est venu faire l'analyse des ces eaux. Armé d'un thermomètre, il les visite toutes, et nous explique avec beaucoup de complaisance, les différentes vertus,
Des sels divers, du bienfaisant acide
Qu'au sein de ces rocs caverneux,
Pour accroître le prix de ce trésor liquide,
Verse, dans la source limpide,
La Nymphe au teint ferrugineux. »
Au XVIIIe siècle, après François d'Hautpoul, puis Joseph d'Hautpoul, Paul François Vincent de Fleury devient propriétaire des Bains de Rennes. En 1796, après expropriation et vente du site au titre des biens nationaux, Paul Urbain de Fleury, fils du précédent, rachète les sources et les bains. Lors des travaux menés en 1799 pour mieux aménager le site, il découvre les vestiges des installations romaines, et parmi ces vestiges, la statue ci-dessus, aujourd'hui disparue.
« Ravins, rochers, crevasses, précipices, rien ne l'arrête... »
« On le voit [ce jeune homme] toujours herborisant et grimpant sur les cimes les plus élevées de ces montagnes. Ravins, rochers, crevasses, précipices, rien ne l'arrête ; courant, bondissant à travers ces ronces et ces arbustes, si bien que de loin la première fois que je l'aperçus perché sur ces hauteurs, je le pris pour un Isard, tant il franchissait tous les obstacles avec hardiesse. Il est jeune, très jeune et cependant on le dit fort instruit, ayant fait d'excellentes études à Montpellier. 68
M. Julia est de Narbonne [...], où suivant quelques-uns de ses compatriotes, qui sont ici en grand nombre, il s'est đéjà signalé par beaucoup d'espiègleries et de mystifications, qu'on m'a racontées ; en voici une que j'ai mise en vers : La Leçon de Musique. »
« Quelqu'un lui fit accroire / Que Victor, (c'est le nom du héros de l'histoire), / Arrivant de Paris, s'était formé sur tout, / Chantait mieux que Garat et montrait plus de goût ». Anonyme, Portrait de Pierre Jean Garat, chanteur, vêtu ici en Incroyable.
Un Mystificateur (ce titre est un peu long)
Enfant de la gaité, favori d'Apollon,
S'amusait quelquefois, pour se purger la bile,
A châtier des sots la troupe indélébile.
De Bequarre et Bémol ardent admirateur,
L'un d'eux, un beau matin, au Mystificateur,
Afin d'en obtenir des leçons de musique,
S'en va très humblement présenter sa supplique.
(Ce nouveau mélomane avait nom Saint-André,
L'on va voir à l'instant s'il était bien madré).
Comme il parlait de chant, quelqu'un lui fit accroire
Que Victor, (c'est le nom du héros de l'histoire),
Arrivant de Paris, s'était formé sur tout,
Chantait mieux que Garat 69 et montrait plus de goût.
— Pardonnez-moi, monsieur, ma visite imprévue,
Vos talents, lui dit-il, causent cette entrevue ;
Je sais combien du chant vous possédez la clé.
— Moi, monsieur ? vous raillez. - Je n'ai jamais raillé ;
Je viens vous admirer, vous prier de m'apprendre...
— Quel conte ! — À mes désirs, monsieur, daignez vous rendre.
— Est-ce un jeu que ceci ? — Dieu m'en préserve, ô ciel !
— Que prétendez-vous donc ? — Un service réel ;
M'instruire auprès de vous. — Vous le voulez ? — Sans doute.
— Puisque c'est votre envie, écoutez-donc. — J'écoute,
Et de plaisir bientôt je vais devenir fou.
— J'y consens : dites-moi, faites-vous le matou ?
— Non, monsieur. Et le chien ? — À quoi bon je vons prie ?
— Et l'âne ou le dindon ?... — Est-ce une raillerie ?
— Je ne raille jamais, vous même l'avez dit ;
Mais sur ce que j'apprends, dois-je être contredit ?
Je sais ce que je sais ; et s'il faut vous conduire,
Des secrets de mon art, laissez-moi vous instruire.
D'un maître ingénieux vous saurez les chansons ;
Mais d'abord, retenez ces premières leçons : »
Horatio Walker (1858-1838), peintre canadien, Watching the Turkeys, s.d., Smithsonian American Art Museum, Washington, USA.
« Lorsque dans nos bosquets la jeune Philomèle
D'un air mélodieux poursuit la ritournelle,
Et charmant les échos de sa flexible voix,
Des sons les plus heureux fait le plus heureux choix,
Elle est de la nature interprête fidèle ;
Nous la prendrons un jour pour guide et pour modèle ;
Mais, monsieur Saint-André, qu'il faut auparavant
Et de méthode et d'art pour être aussi savant !
Dans vos gestes, vos goûts, vos ris, votre posture,
Imitez, dit Jean-Jacques, imitez la nature.
Quoi de plus naturel que tous les animaux ?
Il faut les imiter. De nos premiers travaux
Ce doit être le but. — À ces mots notre buse,
Sans voir qu'à ses dépens notre railleur s'amuse,
Contrefait le Dindon, et l'imite si bien
Que pour l'être lui-même il ne lui manque rien. » 70
Grand admirateur de Boileau et La Fontaine comme on sait, sensible par ailleurs à la silhouette, à la voix des bergères qui chantent en patois des airs d'autrefois en gardant leurs troupeaux, Auguste de Labouisse broche ici une fable enlevée, qui joue d'abord avec les codes de la comédie, puis avec ceux de la pastorale, et enfin avec ceux de la satire, à laquelle il revient avec un plaisir non dissimulé.
D'autant qu'il peut décocher ici une flèche à Jean Jacques Rousseau — « Quoi de plus naturel que tous les animaux. Il faut les imiter », et poursuit de la sorte la guerilla ant-Rousseau initiée en 1755 par Voltaire, quand celui-ci écrivait à l'auteur du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité : « J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre contre le genre humain ; je vous en remercie [...]. On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre Bêtes. Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » 71
Élevé à la campagne, resté en 1803 gentilhomme campagnard, Auguste de Labouisse aime les prés, les arbres, les rives de l'Ariège et les randonnées dans la Montagne Noire. Il aime le « naturel » dans la toilette des dames, et plus généralement dans les mœurs. En matière d'agriculture, il préfère l'usage des équipements traditionnels à celui des machines de création récente. Il ne chante certes pas les mérites du Progrès, mais il n'aspire pas non plus à retourner à l'état de nature.
Cependant, comme Voltaire et les siens, et le XVIIe siècle avant eux, il tient que l'homme est comme maître et possesseur de la nature, puisque lui seul jouit des lumières de la raison, ou des lumières divines, et qu'à ce titre, il se trouve fondé à penser que, parmi les autres vivants, les [autres] animaux ne sont que des « Bêtes ». Sa petite fable montre toutefois, de façon narquoise et fort peu charitable, qu'il y parmi les hommes, faciles à mystifier, des hommes moins doués de raison, qui sait ? lesquels, pauvres « buses », n'auraient de l'homme que le nom, et ne seraient au vrai, que des bêtes ! De façon signifiante, Auguste de Labouisse prête au héros de cette fable le prénom fictif de « Victor »Il y a dans l'esprit de cette fable du Victor, tournée contre les « sots », quelque chose de déplaisant. On aura compris qu'à l'instar de ce Mystificateur, Auguste de Labouisse, sûr de ne pas en être un, n'aime pas les sots.
Auguste de Labouisse et le jeune Mystificateur, « très avenant et très gai », s'entendent donc comme larrons en foire. Ledit Mystificateur se plaît à formuler des aphorismes qui contreviennent pourtant à la sagesse dont l'écrivain se pique habituellement : « C'est bien à tort que l'homme à la raison se plie : / On n'est vraiment heureux qu'au sein de la folie ». [...]. Le même Mystificateur se plaît encore à ce genre de déclaration d'intention, typique de l'hédonisme des anciens petits maîtres et autres libertins du XVIIIe siècle : « J'ai le Plaisir pour guide et l'Amour pour boussole ».
Voyage de Messieurs Chapelle et Bachaumont, édition de 1742 (première édition 1696) ; Voyage de Languedoc et de Provence de Lefranc de Pompignan, 1745.
À l'encontre de Chapelle et Bachaumont, qui disent n'avoir rien vu d'intéressant à Narbonne lors de leur célèbre Voyage de 1696, voyage à propos duquel Lefranc de Pompignan 72 observe, lui, dans son tout aussi célèbre Voyage de Languedoc et de Provence (1745), qu'il n'est « au fond qu'œuvre de balle » [de menue paille] 73, M. Julia, alias le Mystificateur, qui est originaire de Narbonne, tient, lui, Narbonne pour la ville de tous les bonheurs et de tous les plaisirs, et il invite Auguste de Labouisse à venir un jour l'y visiter : « J'habite un sol fécond sous des cieux toujours purs / Qui dans ces murs heureux ne ferait cent folies ? / Les vins y sont si bons ! les femmes si jolies ! Quelque jour, venez-y, jouir de ce beau ciel / Et d'une amitié franche, et d'un excellent miel » 74.
Vue ancienne de Narbonne, exposition virtuelle des Archives municipales.
Usant de son autorité d'écrivain grand lecteur et feignant ici d'emprunter ses mots à Lefranc de Pompignan, — lequel se garde, lui, d'écrire des choses pareilles —, Auguste de Labouisse observe que si Chapelle dit du mal de Narbonne, c'est pour avoir gardé des « souvenirs funèbres / Des faciles bontés d'une jeune Philis » de Narbonne, « Qui d'être accorte ayant trop la coutume, / En proie au Dieu cruel qu'on nomme Syphilis / De ses faveurs lui laissa l'amertume » 75. Chapelle et Bachaumont sont homosexuels. Auguste de Labouisse feint de l'ignorer. L'envoi reste plutôt cru, et il touche. L'auteur des Amours, À Éléonore souviendra sûrement de cette flèche un peu leste quand il sera nommé en 1816 contrôleur receveur principal des droits réunis à Narbonne.
En 1803, il formule une seule réserve, mais de taille, à l'endroit de la liberté des plaisirs dont se réclame M. Julia : « Pour moi, lui ai-je répondu, je ne vous ressemble pas sur un point ; l'inconstance n'est point mon partage.
Si je l'eus autrefois, je n'ai plus le travers
De voltiger de rose en rose :
Sitôt qu'une fleur est éclose
Je ne vais plus de mon souffle pervers
Essayer de flétrir cette fille de Flore :
Mon cœur, mon hommage et mes vers
Ne sont plus désormais qu'à mon Éléonore. » 76
Entre Auguste de Labouisse et et le papillonnant M. Julia, l'essentiel a été dit. L'écrivain passe ensuite au récit de sa rencontre avec le troisième personnage de sa « galerie d'exceptions », i.e. de ceux qui, parmi les curistes et autres visiteurs de Rennes-les-Bains, échappent à la sottise ambiante. Il s'agit en l'occurence de M. Antoine Jacques Carbonell 77, professeur de Belles-Lettres au Pensionnat de Perpignan, avec qui Auguste de Labouisse correspond depuis un certain temps déjà et qui est venu le rejoindre à Rennes-les-Bains.
M. Carbonell est poète lui aussi. Et il dessine pour nourrir son inspiration. « Les idées ne lui manquent point. Il a le projet de chanter les Pyrénées, dont les Corbières sont le premier plan, comme Haller 78 a chanté les Alpes. En conséquence il va partout esquissant des dessins, recherchant les richesses de la création, les ruines des anciens édifices et tous les points de vue pittoresques, que nos vallées présentent à l'avide curiosité qui le domine de tout voir, de tout connaître, de tout décrire. »
M. Carbonell est aussi un homme modeste, timide et manifestement sympathique. « M. A.-J. Carbonell est arrivé à l'improviste : c'est une surprise qu'il me ménageait ; aussi la scène a-t-elle été plaisante. Je l'ai présenté à ma tante qui l'a surnommé le poète timide. Elle prétend qu'il avait un air distrait et embarrassé, et que pour moi, sans avoir le même embarras, je suis aussi distrait que M. Carbonell. Cela faisait pour elle une scène dramatique charmante, surtout dans une première conversation où mutuellement on s'étudie sans beaucoup s'aventurer ; et je trouve que ma tante l'a fort bien nommé.
Il est en effet très timide, et l'on ne le connaîtrait, l'on ne le jugerait que tard, si l'on ne s'appliquait à le mettre à son aise. Heureusement qu'avec moi c'est bientôt fait. Lorsque M. Carbonell s'est habitué à des visages nouveaux, (j'allais presque dire quand on l'a apprivoisé, quoiqu'il n'ait pourtant rien de sauvage) on trouve en lui un être tout différent de ce qu'il paraissait d'abord. Il est plein de cette franchise que j'aime passionnément ; il se livre, il s'abandonne, son ton se relève, sa conversation s'anime, sa mémoire le sert bien, son imagination s'allume et son langage prend une couleur poétique. » 79
Auguste de Labouisse brosse ici de son ami un portrait pénétrant. Il le fait d'autant mieux que, comme il le laisse parfois entendre dans sa correspondance, même si l'on ne se rend pas toujours compte dans ses livres, en particulier lorsqu'il se pose en Voyageur Pédant et joue de la sorte au Mentor, il se sait timide lui aussi.
Familier lui-même des rives de l'Ariège, il approuve chaudement la démarche de son ami poète qui va chercher sur le motif la vérité de son inspiration poétique :
« Loin de nous l'écrivain qui sous l'enluminure
En ses portraits menteurs déguise la nature,
Et pense néanmoins la prendre sur le fait !
Ces monts audacieux, leur fière architecture,
Les tempêtes des mers, qu'il ne vit qu'en peinture.
Dans ses tristes écrits, d'un tableau contrefait
N'offrent que la caricature.
Ce n'est pas ainsi que M. Carbonell dessine les siens ; il a vu, il a observé, il peint devant le modèle ». Auguste de Labouisse esquisse là le principe d'un art poétique, qu'il applique quant à lui, conformément au goût des Classiques, de façon encore incolore et assez conventionnelle, comme on peut voir dans les quelques vers qu'il compose pour rendre compte du style de son ami :
Il dira le bruit sourd des souterraines ondes,
Les antres raisonnants, les cavernes profondes,
Et les éclairs de leurs cristaux ;
L'éblouissant glacier, les roches en ruines ;
Et roulant, bondissant sur le flanc des collines
L'avalanche, effroi des hameaux. »
Et il ne se prive pas d'ajouter à cet « exemple » du style de M. Carbonell, la bergère qui est sa signature poétique à lui :
« Il peindra le vallon et sa douce verdure
Qu'émaillent le rubis, l'or et l'argent des fleurs ;
La source qui jaillit, le ruisseau qui murmure ;
La Bergère accordant près de cette onde pure
À son tendre Berger de discrètes faveurs... » 80
Anonyme, Paysage pyrénéen, image extraite de La France de nos jours, pl. 336. Bibliothèque municipale de Toulouse.
M. Julia, M. Carbonell et Auguste de Labouisse, les trois amis, se sont bien trouvés. « Nous voilà trois jeunes observateurs, réunis presque par le même âge, les mêmes goûts et les mêmes occupations. L'un (M. Julia-Fontenelle), toujours pétillant, décochant l'épigramme en courant et notant avec charité, l'anecdote plaisante et même quelquefois un peu scandaleuse, pour alimenter le recueil de ses Contes ingénieux et malins ; l'autre (M. Carbonell) avec sa bonhomie, son sérieux, ses distractions et sa verve lyrique ; et moi enfin, qui à ma vivacité naturelle, allie l'habitude de la réflexion nécessaire pour observer et décrire les ridicules et les travers qui foisonnent dans notre comique région ». Deux victorieux, ou croyant l'être, et un brave type, en somme.
« L'un, escaladant les rochers, recueillant des débris, fouillant le sol, cherchant des pétrifications et des médailles [romaines] ; l'autre le crayon à la main, le suivant pour dessiner des sites, tandis que moi je te raconte l'emploi de nos charmants loisirs » 81. L'histoire ne dit pas ce que la très sage Éléonore a pu penser de la fine équipe ainsi constituée.
Auguste de Labouisse, fils de la verte Ariège, s'étonne de l'apparente aridité des sols alentour de Rennes-les-Bains. « C'est ensemble que nous sommes allés parcourir toutes ces montagnes de diverses couleurs ; montagnes rouges, montagnes noires, montagnes grises, montagnes blanches ; seulement il y manque des montagnes vertes, c'est-à-dire des montagnes couvertes de verdure (!), tant leur terrain semble être stérile ; il ne l'est pourtant pas ! on assure que ces petits débris de roches rapportent dans la belle saison, d'assez jolies récoltes. Par quels mystérieux secrets s'opère une telle reproduction ? où se cache donc la terre végétale ! Je ne pus en découvrir le moindre vestige, dans certains quartiers où la charrue ne remue absolument que des fragments pierreux.
Mais il ne faut pas s'inscrire en faux contre un fait. Tous les secrets de la nature ne nous sont pas connus ; et qui pourrait borner la puissance de l'Être éternel qui l'a chargée de pourvoir à la subsistance de tant d'êtres divers, que sa créatrice magnificence lui confia ? quand il le veut, tout a de la fertilité, jusqu'au plus aride caillou, Qu'un si vaste pouvoir semble incompréhensible ! / Oui ; mais pour le nier il faudrait être un sot » 82. Être un sot, voilà la grande inquiétude, la grande crainte, la grande peur d'Auguste de Labouisse, laquelle motive sans doute pour une part sa propension à se camper dans le rôle du Pédant. La foi en Dieu peine à libérer celui qui en souffre, d'un tel genre de peur.
Or Auguste de Labouisse trouve là peu charitablement un moyen de se rassurer en invoquant « de ces sots géologues, qui, consultant les vents, les marées, les courants, les angles, les triangles, etc., décident que ce monde est beaucoup plus ancien qu'on ne le prétend, qu'il est comme une coquette qui cache son áge, plaisanterie plus gaie que solide ». Et pour faire bonne mesure, il ajoute dans une note ultérieure à 1803 le nom de M. Fortia d'Urban 83, qui est, d'après lui, du nombre de ces rêves creux, de ces géologues à singulières lubies ».
« M. Fortia d'Urban a publié onze volumes pour prouver que notre globe a onze mille ans d'existence ; et l'un de ses arguments le plus victorieux, c'est que les schals [châles] des Indes étaient déjà en vogue, quand les Grecs étaient au berceau. Il est bien peu de lecteurs, dit à ce sujet M. Dusaulchoy 84, qui aient songé à ce calcul vraiment original, et aucune élégante n'a jamais pensé qu'en achetant un cachemire, elle allait porter sur ses épaules, l'acte de naissance du monde. La plaisanterie n'est pas mauvaise, quoique peut-être il eût fallu réfuter plus sérieusement, une rêveuse folie, qui est toute empreinte de matérialisme. — C'est ce qu'a fait parfaitement depuis M. le Baron Cuvier, dans un discours en un vol, in- 8°, admirable de talent et de preuves. » 85
À la Sorbonne, Cuvier, debout à droite sur l'image, réunit les documents devant servir à son ouvrage sur les ossements fossiles, carte postale, s.d., Bibliothèque inter-universitaire de la Sorbonne.
Auguste de Labouisse admire en la personne de Jean Léopold Nicolas Frédéric Cuvier, dit Georges Cuvier, un partisan scientifique du catastrophisme qui a précédé l'avénement de la théorie de l'évolution, et un pionnier de l'anatomie comparée ainsi que de la paléontologie du XIXe siècle.
D'après le catastrophisme de Cuvier, les espèces dont on retrouve les restes sous forme de fossiles, se sont éteintes par suite de catastrophes locales ou planétaires ; leur extinction a été compensée par la création d'espèces nouvelles, tenues comme les précédentes pour immuables. Cette théorie, liée à celle du créationnisme, se trouve en accord avec la Bible : les fossiles seraient les restes d'espèces n'ayant pas trouvé de place sur l'Arche de Noé ; et la dernière desdites catastrophes aurait été le Déluge.
En haut à droite sur l'image, Le monde antédiluvien. Cuvier, premier découvreur des dinosaures. À gauche, les proches successeurs de Cuvier : William Buckland (1784-1856), Gideon Mantel (1790-1852), Richard Owen (1804-1892) ; création iconographique : N.Cayla.
Auguste de Labouisse, en bon chrétien de son temps, voit dans l'histoire du monde et dans ses catastrophes, non point le fait du hasard, de « la FATALITÉ », mais la main de Dieu. Comme Cuvier, il croit à la fixité des espèces et récuse donc toute validité au transformisme de Lamarck, ou, pis encore à la théorie évolutionnisme naissante. Parlant des nouveaux géologues, il formule cette interpellation fulminante :
« De quel droit, à l'aspect de quelques pétrifications, d'une date incertaine, de quelques coquilles qui n'ont pu tenir note de leur propre antiquité, ou de leur accidentelle émigration, osent-ils, dans une audacieuse et vaniteuse ignorance, se donner la mission de venir formellement nier les irrécusables attestations de l'Ecriture Sainte, et prescrire à leur gré des lois aux sublimes mystères de la création ? quand tout sert à leur prouver les bornes de leur esprit, ils n'en hasardent pas moins leurs séditieuses suppositions contre la Suprême Intelligence ; et tandis qu'on les voit dans une infinité de rencontres, ne pouvoir se rendre raison de quelques jeux ou de quelques caprices de cette belle et riche nature, ils prétendent expliquer tout le système du monde ! ...... STULTITIA [SOTTISE] ». Et à l'appui de sa diatribe contre les géologues, le même Auguste de Labouisse cite le cardinal de Bernis, ou lui prête cette question péremptoire : « Le HASARD seul eût-il pu créer des choses si parfaites, si magnifiques ? » 86
Après avoir signalé à Éléonore qu'un autre de leurs amis à tous les deux, M. de Kérivalant, poète lui aussi, partage ses convictions créationnistes et traite les hypothèses évolutionnistes d'architectures de « palais enchantés », il l'invite à se gausser avec lui des folles idées de ces géologues sans religion, et il en profite pour la taquiner gentiment sur son peu de goût pour la randonnée, dont les Messieurs, eux, raffolent, et sur ses « jambes paresseuses » de femme enceinte :
« N'embrassent-ils point des nuages ces géologues, assez habiles pour décider que les montagnes, depuis leur formation, ont diminué de moitié de leur élévation primitive ; que tous les cent ans elles baissent de quarante-cinq pouces ? En sorte que dans quelques mille siècles l'univers sera une jolie plaine rase ... Cela te conviendra à merveille à cette époque, ma chère amie , car déjà tu n'aimes pas trop à grimper sur ces merveilleuses hauteurs, dont la seule idée fatigue tes jambes paresseuses. » 87
Une Dame en montagne, London Illustrated News, 2 août 1856, vol 29 (814).
Alors qu'il se plaît à ridiculiser les géologues de son temps, Auguste de Labouisse, tout comme ses deux amis, s'empresse de courir les sommets qui entourent Rennes-les-Bains — « et qui doivent disparaître si probablement... Petit à petit ! ... Selon la science de messieurs tels –, et là, il s'emploie à rechercher et à identifier des échantillons minéralogiques, afin, dit-il de « s'instruire, connaître et admirer ». Mais avant de raconter comment il se livre à cette noble passion, interrompu par un fâcheux, il prend le temps de vitupérer une dernière fois longuement contre le sot lambda, le sot générique, « quelque éternel désœuvré, qui semble s'être imposé l'obligation de venir perdre avec vous deux ou trois heures de son inutile existence », et il dédie une tirade vengeresse à cette figure qui ne cesse de le hanter. 88
« Les sites des environs des Bains sont peu agréables pour ceux qui ne recherchent que de belles vues. Mais en revanche, ils offrent aux amateurs de la géologie et de l'histoire naturelle, des promenades intéressantes et instructives. On n'a qu'à marcher, qu'à regarder, qu'à ramasser, pour apprendre et pour admirer. Les montagnes environnantes, surtout celles situées au sud, sont hérissées de pointes et d'aspérités, qui donnent à ce pays un aspect tout à fait sauvage. »
Topographie des excursions d'Auguste de Labouisse autour de Rennes-les-Bains en 1803.
Lac de Barrenc, « peu large, mais très profond... dit-on. Il n'est alimenté en apparence que par les eaux pluviales. Il doit pourtant l'être aussi par des sources souterraines, puisqu'il conserve toujours le même niveau, sans baisser ni augmenter. Cette dernière circonstance fait soupçonner qu'il se dégorge également par quelque voie inconnue ». De « l'onde » qu'on voit ici, Auguste de Labouisse dit superbement que « les grands arbres séculaires, l'attirent, la condensent et la fixent ». In Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 461-462.
La première des « promenades intéressantes et instructives » qu'entreprennent les trois amis les conduit d'abord au lac de Barrenc. « Ce lac de Barrenc a donné son nom à cette partie, que les gens du pays appellent ordinairement la montagne des Cornes, parce que les Orthocératites qu'on y trouve entassés avec confusion, les uns sur les autres, en ont la forme. On y découvre aussi des ostracites, des échinites et nombre d'espèces de madrépores très curieux, qui y sont mélangés pêle-mêle, sur un espace d'environ cent toises de longueur ; à l'aspect du midi, la montagne offre à nu toutes ces belles pétrifications ; et comme les rochers qui les recèlent sont très friables et ont peu d'adhésion entr'eux, tous ces fossiles en se détachant, roulent les uns sur les autres, s'entraînent mutuellement et s'arrêtent sur le plâteau inférieur. Le naturaliste peut tout à son aise, sans prendre beaucoup de peine, en faire une ample moisson, la terre en étant toute jonchée. » 89
Auguste de Labouisse trouve là une formidable occasion de réinvestir son rôle de Voyageur Pédant.
Bernard Griffoul-Dorval (Toulouse, 1788-1861, Lapeyrouse), Buste de Philippe Isidore Picot de Lapeyrouse (1744-1818), Musée des Augustins, Toulouse. D'abord avocat général près la chambre des eaux et forêts du parlement de Toulouse (1768), Lapeyrouse mène ensuite une carrière de savant naturaliste. Il est membre des Académies des sciences de Stockholm et de Toulouse en 1789, mainteneur de l'Académie des Jeux floraux en 1806, professeur d'histoire naturelle à l'école centrale de Toulouse, puis à l'école des mines de Paris, puis à la faculté des sciences de Toulouse en 1811, et doyen de cette faculté, maire de Toulouse enfin de 1800 à 1806. Il compte parmi ses amis proches, le grand pyrénéiste Louis Ramond de Carbonnières (1755-1827) et l'archéologue Alexandre du Mège, qui est aussi un ami proche d'Auguste de Labouisse.
Afin de renseigner ses lecteurs sur ce que peuvent être lesdits Orthocératites et autres fossiles, Auguste de Labouisse exploite sa lecture de la Description de plusieurs nouvelles espèces d'orthocératites et d'ostracites 90 de M. Picot de Lapeyrouse, « ouvrage devenu très rare et qui est fort recherché », observe-t-il en expert bibliophile. Outre qu'il cite cet ouvrage largement, fidèle au souvenir de ses années soréziennes, il intègre à son propre ouvrage la reproduction d'une page manuscrite de Dom Lamée qui a formé le cabinet de Sorèze, page assortie d'un dessin représentant une fongite fer à cheval, autre fossile, rarissime, découvert dans la montagne des Cornes par le même Dom Lamée. Victor de Soulages, avec qui Auguste de Labouisse fera ultérieurement plusieurs voyages à Rennes-les-Bains, a trouvé lui aussi une fongite fer de cheval, dont il a fait à Villasavary la pièce maîtresse de son propre cabinet de curiosités. 91
Fongite fer à cheval, note de Dom Lamée reproduite in Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Achille Désauges, 1832, pp. 464/465.
Cette montagne [des Cornes] située au nord des Bains, se fait distinguer par ses cristalisations sur mine de fer, et par ses mines de plomb sulfuré, exploitées autrefois. Les naturels du pays nomment du vernis, les fragments qu'ils ramassent, parce qu'ils les vendent aux vernisseurs, qui naguère les leur achetaient presque pour rien. Ils commencent à les payer cher, depuis que ces montagnards se sont ravisés, en s'apercevant qu'ils pouvaient en tirer un parti plus lucratif. En gravissant cette montagne, on découvre le long d'un ravin, les ouvertures par où l'on pénétrait dans la mine, et où nous sommes allés recueillir des échantillons de fer et de cuivre pyriteux en décomposition. J'y ai eu pour ma part, des morceaux assez considérables de ce minerai, mélangé avec des débris et des scories de ces mines, qui devaient produire de très beaux pyrites.
La seconde des « promenades intéressantes et instructives » annoncée par Auguste de Labouisse part du jardin de l'auberge de Tiffon, suit la route qui va vers Couiza, et conduit les trois amis, toujours à la recherche de fossiles, au-dessus du village de Coustaussa. On y découvre de « très jolis Oursins » et de « jolies vis fossiles ».92
Cette promenade entraîne encore le trio par un chemin qui grimpe sec, « malgré d'intraitables ajoncs épineux (nommés ardens) qui barrent le passage, jusqu'au haut de cette montagne de Blanche-Fort, qui prend son nom du château qui y fut construit. Ô quel coup d'œil ravissant ! quel paysage on y découvre ! On aperçoit au moins une douzaine de villages, dont je ne sais pas trop le nom. »
Le sentiment du paysage s'exprime ici, comme souvent chez Auguste de Labouisse, sous l'auspice un peu grandiloquent de la mythologie antique, et de façon malicieusement référente à son cher La Fontaine :
« Qu'avec transport mon œil s'égare,
De ce sommet audacieux,
Dont le pied touche au noir Tartare
Et la cime frappe les Cieux ! »
Ruines du château de Blanchefort.
Auguste de Labouisse rapporte ensuite la légende qui court dans la contrée à propos du trésor que le Diable aurait gardé — et garderait encore... — dans les débris de la forteresse de Blanchefort, forteresse réputée pour avoir abrité jadis, au pied de ses murailles, un tunnel d'entrée dans une mine d'or. « Les gens du pays croient que le trésor se compose positivement, de dix-neuf millions et demì, en or, sans trop savoir pourtant si ce sont des moutons d'or, des vaches d'or, des jetons d'or ou des Louis d'or ».
« Voici comment cette grande affaire fut découverte. Un jour, que le diable avait du loisir (c'était avant la révolution) et qu'il faisait un beau soleil, il se mit à étaler sur la montagne ces dix-neuf millions et demi. Une jeune Bergère du voisinage qui s'était levée matin, aperçut ces gros tas de belle monnoie, très luisante. Elle est surprise, émue, troublée, elle se retire en appelant sa mère, son père, sa tante, son oncle... On accourt. Mais le Diable est expéditif ; tout avait disparu. »
Ces gens font appel à un sorcier, qui leur demande des arrhes, afin qu'il aille dans les ruines du château affronter le Diable. Mais après un simulacre de combat avec le Diable, attesté seulement par « un grand bruit » dans les ruines, le sorcier s'évapore avec les arrhes, et point de trésor !
« Le fâcheux de cette affaire », ajoute Auguste de Labouisse, « fut que M. de Fleury, seigneur alors du village de Montferrand, de celui des Bains, de celui de Rennes, ainsi que des ruines de Blanchefort, voulut leur intenter un procès pour avoir essayé de violer ses propriétés ..... Mais comme les millions étaient chimériques, son courroux se calma et le Diable tient encore ce fameux trésor, dont on voulait le déposséder. »
Auguste de Labouisse se plaît manifestement à raconter, d'une plume enjouée, cette histoire naïve. Et revoilà l'aimable bergère, dont le profil point à l'horizon de presque tous ses paysages poétiques ! Il rappelle toutefois au passage que le sous-sol du secteur est riche en divers métaux et qu'au XVIIIe siècle, il a fait l'objet de diverses recherches minières. 93
Après cette visite aux ruines du château de Blanchefort, encore habités par l'imaginaire des trésors, et, quant à Auguste de Labouisse, rattrapé par le souvenir des chevaliers errants et de Don Quichotte, « terrible amant de la belle Dulcinée, princesse du Toboso » — private joke dédié à Éléonore —, les trois amis poussent leur promenade jusqu'aux rocs escarpés qui dominent les Bains de la Reine, et là, découvrent « une petite grotte pittoresque » dans laquelle ils ont la curiosité de pénétrer.
« Je suis Merlin, celui que les histoires disent avoir eu le diable pour père... »
Gustave Doré, dessinateur, Héliodore Pisan, graveur sur bois, illustration extraite du tome II, chapitre XXXV, de l'Histoire de Don Quichotte de la Manche, traduction Louis Viardot, Paris, Hachette, 1863, p. 238.
« Nous entrions à peine, qu'une voix, (était-ce celle de l'enchanteur Merlin ?) nous cria : vous étes ici, près du tombeau de Parapharagaramus. — Parapharagaramus ! répétai-je avec respect, admiration et émotion !... Parapharagaramus ! Oui, me répondit la même voix : De Parapharagaramus / Sous ce roc repose la cendre... »
Parapharagaramus, comme l'écrit Auguste de Labouisse, ou plutôt Parafaragaramus est un enchanteur auquel Don Quichotte et Sancho Pansa font appel dans leurs aventures. Il conclut la lettre qu'il envoie à Don Quichotte par « À Dieu, ou au Diable ! » 94
« Nous lûmes en effet en grosses lettres : ci-gît Parapharagaramus », raconte Auguste de Labouisse ; « mais nous sûmes en revenant à l'auberge », prétend-il, « que cette fiction n'était qu'une plaisanterie, imaginée par quelques jeunes gens arrivés de la veille ». De la « fiction », comme dit Auguste de Labouisse lui-même, mais au second degré, par effet de mise en abîme ! Quand l'auteur du Voyage à Rennes-les-Bains s'amuse ! 95
La même promenade enporte encore les trois amis, « en remontant la petite rivière, qui partage en deux le village des Bains, et en se dirigeant sur le village de Sougraigne, jusqu'à la jonction du ruisseau de Bugarach avec celui de la Sals. Là, des excavations creusées dans la montagne, et partout des débris charbonneux, témoignent de l'activité d'extraction du jais ou jayet, « dont on confectionnait de jolis petits ouvrages dans la petite ville de Sainte-Colombe », avant que l'Espagne ne commercialise un jais de meilleure qualité.
« Suivant encore la même rivière, et à une demi-heure au-dessus du village de Sougraigne, on arrive à la source salée qui l'alimente. De 3 ou 4 lieues à la ronde, tous les habitants vont y puiser de l'eau, qu'ils font évaporer sur le feu, ce qui leur suffit pour se procurer la provision de sel qui leur est nécessaire. On trouve dans les champs d'une terre très noire qui l'environnent, de petits cristaux isolés, dodécaèdres ou en prismes hexagones avec pyramides. Il s'agit de pierres d'hyacinte, i.e. de cristaux de quarz prismatique pyramidé. C'est au lever du soleil, après une pluie légère, qu'on découvre ces cristaux quartzeux à deux pointes, dont les uns sout rouges, et d'autres blancs. On en découvre aussi dans d'autres parties des Corbières ; mais toujours dans des terrains analogues. De sorte que ces terres noires et ces cristaux blancs, présentent un merveilleux contraste. » 96
Auguste de Labouisse cisèle là quelques lignes, rares chez lui, dans lesquelles il ne tire plus de ses souvenirs mythologique, mais de ses seules observations du moment - « lever du soleil », effet mouillé d'une « pluie légère », contraste des couleurs, éclat prismatique des pierres d'hyacinte, matière à peindre un paysage empreint du vrai de la sensation, qui annonce par là les tableaux de l'école impressionniste.
Vue du pic de Bugarach, au-delà du village de Bugarach. Dénivelé 800 m, altitude maximale 1230 m.
Les trois amis poussent ensuite leur promenade, « par un sentier assez pénible, tracé en partie sur des hauteurs sauvages, hérissées d'énormes blocs de grés, et partie dans un vallon assez resserré », jusqu'à Bugarach, village adossé au pic du même nom. Ils ont probablement, « par prudence », pris un guide, et Auguste de Labouisse signale qu'il convient « de ne tenter cette excursion, que par un temps calme et très clair ».
Vue du sommet du pech de Bugarach.
« La montagne n'est accessible que d'un seul côté ; on n'y trouve pas de sentiers battus, il faut se frayer la route à travers les buis et les buissons, du moins jusqu'à une certaine hauteur, où la végétation disparaît. Elle est composée en entier d'un calcaire compact et ancien ; on y voit très peu de corps pétrifiés. Son élévation au-dessus de la mer est de 448 toises, et elle domine les montagnes qui l'environnent. On aperçoit de là, un pays immense, une plaine fertile, et l'on découvre les murs de Perpignan ». Explosion de joie du Mystificateur, M. Julia !
« À cet aspect le cœur de notre Perpignanais palpite, ses yeux s'enflamment, sa verve s'anime et nous l'entendons s'écrier :
Séjour délicieux, où de mes premiers ans
Je retrouve la paix, les plaisirs innocents,
Où tout parle à mon cœur et l'attire et l'entraîne,
Forêts, fleuves, torrents, beaux vallons des Pyréne
Enfin je vous revois ! ... »
[Etc.]
Vue du Castillet à Perpignan, vestige des remparts démolis en 1689.
« Dans son enthousiasme il [M. Julia] venait de tracer le plan de tout un poème, qu'il exécutera en l'honneur des lieux qui l'ont vu naître et qui lui devront de beaux chants et une illustration nouvelle » 97. In fine, du haut du pic Bugarach, son poème parle « d'embrasser l'univers » ! Un émule de Napoléon Bonaparte ?
L'ascension du pech de Bugarach inspire aux trois amis, ce jour-là, une idée. « C'est là, qu'il nous a pris fantaisie de réaliser une idée qui nous était venue peu de jours auparavant. Nous voulions fonder une Académie sur quelqu'une de ces hautes montagnes ; pouvions-nous mieux choisir pour faire dans l'occasion vanter nos Académiciens ? — Cette saillie nous a fait rire ! l'exécution a eu lieu à l'instant : la Présidence m'a été dévolue par acclamation, et j'ai improvisé un discours, que par prudence encore plus que par modestie, je m'abstiendrai de rapporter ». Auguste de Labouisse aspirera longtemps par la suite à exercer ce rôle de maître à penser d'un petit ou plus grand cénacle, sans parvenir jamais tout à fait à obtenir une véritable reconnaissance de ce rôle auprès des cercles littéraires influents.
Après une remarque sarcastique sur le Dictionnaire que les Académiciens français passent leur temps à ne jamais terminer, A.-J. Carbonell critique gentiment l'usage que fait Auguste de Labouisse du mot « troubadourice » dans les débuts de son Voyage à Rennes-les-Bains, sans doute pour la rime. « — Il fallait écrire femme troubadour, comme on dit femme auteur, traducteur, docteur, orateur, commentateur, etc. »
Le même Auguste de Labouisse saute sur l'occasion de faire montre de son autorité de Président :
« N'achevez pas, lui ai-je repliqué. Je sais que dans une foule de mots, l'usage a consacré les terminaisons en eur, pour le deux sexes. Mais notre langue est aussi par trop fière, trop difficile, trop exclusive, trop favorable au masculin. J'aime ce qui est féminin ; j'aime les Grâces, et je suis très persuadé que lorsqu'il s'agit des femmes on doit féminiser les expressions qui servent à caractériser leurs talents, leurs penchants, leurs habitudes, leurs goûts, leurs vertus. Pour vous faire expier une telle hérésie, votre oreille est condamnée à subir cette enfilade de rimes impromptu, qui me passent par la tête, et que, comme de raison, je dédie à Éléonore.
Ô de mon sort, souveraine tutrice,
Toi, de mon cœur, chère libératrice,
Toi, de mes sens, gentille tentatrice... »
[etc.]
Suit une page entière de rimes en -trice, dont autrice, disputrice, dissertatrice, doctrice, inventrice, amatrice, et autres, plus attendues. À l'appui de son inventivité, Auguste de Labouisse cite le Père capucin Gabriel [de Chinon] 98 qui, à propos des femmes atteintes d'incrédulité, parlait drôlement de « philosophesses » ! 99
« Nous lisions, nous disputions ou nous courions depuis plus de trois heures sur cette haute montagne. Nous étions presque à jeûn, attendu que je ne compte point un saucisson et trois ou quatre livres de pain, dont nous nous étions munis. Il était temps de descendre, de revenir faire un trajet de trois lieues, d'aller nous reposer, et nous préparer au repas du soir, pour réparer l'omission du dîner ». Le Voyageur Pédant retourne ici au naturel du jeune randonneur, heureux d'avoir crapahuté avec ses copains. « Le souper était devenu pour nous une très importante occupation. »
À l'auberge.
Le jeune randonneur ne manque donc pas de célèbrer les mérites de Mme Tiffon, « femme de notre aubergiste ». Mais bientôt rattrapé par son autre habitus qui est celui de Voyageur Poète, et Poète Galant, épris de marivaudages, de pointes et de concetti, il brode à la louange de la maman cuisinière ce compliment un brin macaronique :
« Ce ne sont pas les charmantes filles qu'elle a mise au jour, qui doivent lui attirer l'explosion de mes louanges poétiques. Qu'elle ait de jolies filles, c'est de quoi je ne dois pas me mettre en peine et ce dont je m'embarrasse peu aujourd'hui. Experte en cuisine, Mme Tiffon nous avait ménagé une douce surprise, à moi surtout qui aime prodigieusement ..... Mais doucement : on ne saurait parler d'un aussi excellent mérite en vile prose. Il faut des vers et de beaux vers en une telle rencontre... À moi Pégase, viens à mon secours si tu m'entends
Que n'ai-je ton savoir profond
Et ta noble lyre, ô Malherbe !
Pour offrir une Ode superbe
À l'incomparable Tiffon....
Mais hélas ! ma Muse essoufflée,
Ne peut chanter le goût et l'art
De cette omelette soufflée,
Dont mon appétit campagnard,
Au gré de l'aimable assemblée
Obtint pour moi seul plus du quart. »
François de Malherbe, que l'on disait puriste en matière d'art poétique, mais aussi « fâcheux, rustre et incivil », a-t-il ri dans sa tombe, de la « Muse essoufflée » qui rime avec « l'omelette soufflée », ou bien tranché, comme d'un poème intitulé « pour le Roi » qu'un poétaillon lui montrait, « qu’il n’y avait qu’à ajouter : pour se torcher le cul. » 100
Ah ! l'omelette soufflée ! « Nous la mangeâmes tous avec un appétit dévorant, ainsi que les autres intéressantes bagatelles dont elle était accompagnée, telles que poulardes, perdreaux, fricandeau, aloyau, ris de veau, côtelettes, cervelas, pâtisserie, etc., etc. Toutes choses qui ne sont nullement indifférentes, surtout lorsqu'après avoir longtemps poëtisé, sur le sommet aérien de la montagne de Bugarach, on a eu l'honneur de la dégringoler plus que rapidement... » 101 Ah ! l'appêtit de la jeunesse ! Ah ! le mangeur du XIXe siècle !
Quelques jours plus tard, une troisième et dernière promenade, « presque aussi longue et aussi intéressante » que la précédente, entraîne les trois amis à 3 lieues à l'est des Bains, près du village de Fourtou. « Surtout près de la ferme de la Vernède », ils découvrent des nautilites ou argonautes pétrifiés, et « non loin de là, en se dirigeant sur le village de Cubières, un nouveau banc immense d'orthocératites, ainsi que de jolies dendrites, ou pierres feuilletées, représentant divers jeux de la nature, des arbres, des plantes, des ponts, des paysages complets ». Auguste de Labouisse s'interroge sur la nature du processus qui aboutit à la formation de ces paysages dans les pierres : ombre des arbres ? infiltration de « substances minérales colorantes » dans les pierres ? « Quoi qu'il en soit, ces pierres sont charmantes ; la nature est un habile peintre ou peintresse ». Et il promet à Éléonore de lui rapporter quelques spécimens de ces dendrites à paysages. 102
Dendrite.
Les trois amis se rendent ensuite au village de Missègre, situé à 3 lieues Nord-Est des Bains, et siège d'anciennes carrières de marbre. « Les maisons y sont construites en marbre qui se rapproche un peu du sarrancolin. Ces carrières ont été jadis exploitées. La plus remarquable de toutes, offre une brêche violette très jolie, dont on peut voir une immense table à la fontaine de ce charmant village. Dans la montagne qui le domine, il y a des marbres gris, de l'espèce dite cervelas, et des verts. » 103
De gauche à droite : marbre sarrancolin ; marbre cervelas.
Toujours soucieux du progrès des savoirs, au moins dans les domaines qui l'intéressent, comme ici la géologie et la minéralogie, Auguste de Labouisse forme le vœu que, « quelque jour, peut-être, un savant vienne donner la description détaillée de cette chaîne de Montagnes des Corbières, ainsi que des minéraux et des pétrifications qu'elles recèlent » ; et qu'un tel savant nous fasse connaître ainsi « toutes les richesses d'une contrée presque ignorée, dont l'exploration serait si profitable à la science. » 104
Après avoir rappelé qu'il a « le bras en écharpe » pour cause de rhumatisme [comment a-t-il donc fait pour grimper au sommet du pech de Bugarach avec un bras en écharpe ?], et qu'il n'est donc pas venu à Rennes-les-Bains « seulement pour se promener », Auguste de Labouisse détaille maintenant le programme de ses journées de curiste.
Circa 1900, source du Cercle, aux eaux ferrugineuses rougeâtres, aujourd'hui quasi tarie.
« Le matin en me levant je vais aux eaux du cercle [fontaine du Cercle], à dix minutes de distance de l'auberge Tiffon. Je m'y fais porter un vase rempli de lait, et là, en rêvant et en célébrant les baigneurs mes confrères je bois une douzaine de verres de cette eau, qu'on vante beaucoup, quoiqu'elle sente l'oeuf couvi ». Quand il dit célébrer les « baigneurs mes confrères », Auguste de Labouisse parle sans doute des curistes mâles, dont M. Julia, entre autres, car les baignoires thermales en 1803 ne sont pas mixtes ; mais il pense peut-être aussi par effet de pente à ses consœurs curistes, du moins si l'on en juge par l'anecdote qu'il rapporte tout de suite à propos du poète Alexander Pope, lequel, « ayant rencontré à Bath, en Angleterre, une femme jeune et jolie, lui demanda pourquoi elle prenait les eaux ? Par pure fantaisie, répondit-elle. — Et dites-moi, je vous prie, mistress, répliqua gravement ce poète, vous ont-elles guérie ? » 105
Circa 1900, curistes alentour de la source du Cercle.
« Après avoir bu assez abondamment et digéré en partie cette boisson, je reviens et vais me plonger moi douzième dans un bassin qui a près de huit pieds carrés, dont la chaleur est très vive » (48°). Il s'agit du bassin des Bains doux. « Nous y sommes servis par Joseph, un bon diable, très alerte, très prévenant et très gai, cousin de notre aubergiste ». Dans une note non datée (1826 ? 1832 ?), Auguste de Labouisse, qui est revenu par la suite plusieurs fois à Rennes-les-Bains, signale « qu'aujourd'hui l'on a établi de nouveaux bains, dans lesquels chacun a sa baignoire à part, qu'il remplit à son gré, comme dans les bains publics des grandes villes. »
« Ce qu'il y a de fâcheux », observe-t-il en 1803, « c'est que ces grandes piscines sont situées assez loin du village de Rennes, sur les bords de la rivière de la Sals, qui coule au bas du précipice ; de sorte que dans les jours d'orage, cette promenade n'a rien d'agréable ; les eaux de la montagne s'y précipitent, la route ressemble à un torrent et l'on ne sait ou passer. Cela m'arriva hier. Il me semblait que le ciel en courroux fondait sur moi, tandis que je ne savais où poser mes pieds ; il me fallait marcher sur une espèce de mer agitée et bruyante, qui pouvait m'entraîner au fond des flots ». Auguste de Labouisse note toutefois à une date ultérieure là encore, que « cet inconvénient n'existe plus : un grand aqueduc prévient aujourd'hui les accidents qui pourraient survenir. » 106
« Après le bain du matin », raconte encore Auguste de Labouisse, « je reviens me coucher, suer un peu, changer de linge, me rhabiller et diner. Le soir j'en fais autant avant de souper, ce qui me fait faire quatre toilettes [habillages/déshabillages] par jour, moi qui n'aime pas seulement à en faire une, moi qui n'apprécie que la propreté, sans faire aucun cas des recherches de l'élégance et du luxe ! Ah ! quel sort peu digne d'envie ! / S'habiller, se déshabiller, / Aller, venir et babiller : / C'est l'histoire de notre vie » 107. Son épouse lui manque.
Fruit des explications que lui a fournies M. Julia concernant les qualités chimiques du Bain fort — « il contient une portion de carbonate de fer » —, Auguste de Labouisse s'interroge maintenant sur « la cause fait bouillir ces eaux bienfaisantes. Est-ce l'action d'un feu souterrain, ou simplement une fermentation excitée par le mélange des principes qui les composent ? » Il s'étonne par ailleurs de ce « qu'on soit parvenu à décomposer, analyser ces eaux, mais non à en faire de semblables, ainsi qu'on a voulu le tenter à Paris, ville, où l'on essaie tout et de tout. »
Il dit en avoir discuté plus tard avec un autre chimiste, qui lui a fait cette réponse d'avenir, digne d'un homme de bon sens, qui a tout compris au thermalisme : « — C'est une erreur de penser que la chimie n'est pas parvenue à imiter parfaitement les eaux minérales ». Mais il est une chose que la chimie n'a pu donner aux eaux qu'elle compose et qu'elle ne lui donnera jamais, même à Paris, (ville d'envahissement et de domination), et que possèdent pourtant les eaux naturelles, c'est l'abandon des affaires, c'est l'oubli des travaux, le dolce far niente, les beaux sites, les vues pittoresques, les agréables promenades, la diversion des habitudes et les distractions que procure une société choisie » 108. Auguste de Labouisse ne peut qu'opiner à cette vue sage.
Dans le Bain doux, où Auguste de Labouisse se baigne alors avec ses deux amis, M. Julia lui fait observer que c'est là « le plus fréquenté ». « Cette préférence lui est due à juste titre, à raison des propriétés de ces eaux et des bons effets qu'elles produisent. Ce sont les seules où la présence du gaz hydrogène sulfuré s'annonce par les réactifs et même par l'odorat. Son onctuosité, qui l'avait fait regarder comme huileuse et bitumineuse, est due à la grande quantité de muriate de chaux ou sel calcaire qu'elle contient. Il est rare d'y voir des personnes s'y baigner sans qu'elles en ressentent quelques bienfaits. M. Alary, médecin, de Carcassonne, a surnommé ce bain, le bain de délice. Il est conseillé aux jeunes personnes du sexe dont la santé est altérée, ainsi qu'aux femmes qui désirent devenir mères. »
« Tous ces détails nous firent plaisir. J'aime à m'instruire » 109, remarque Auguste de Labouisse, de façon qui ne surprendra pas Éléonore, et qui ne surprend pas les lecteurs non plus.
Plan des Bains doux, 15 mars 1886. Dossier d’œuvre architecture IA11000301 | réalisé par Lætitia Deloustal (contributeur) ; Alice de la Taille (rédacteur), recensement du patrimoine thermal. Région Occitanie-Méditerranée, Présentation de la station de Rennes-les-Bains.
Anciennes baignoires de l'installation des Bains doux après 1886.
Bains doux, entre 1920 et 1950, Toulouse, édition Labouche frères. Photographie AD31 - Archives départementales de la Haute-Garonne.
En 1803, l'installation des Bains doux reste encore des plus sommaires. Elle ne comprend que 4 piscines communes. L'eau qui sort ces piscines alimente un bassin destiné aux indigents. Totalement reconstruite entre 1819 et 1854, cette installation comprendra alors deux parties séparées par un vestibule, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes, tandis que les bassins dispaîtront au profit de cabinets avec des baignoires.
Après avoir goûté aux Bains doux, « très chauds et très vifs », les trois amis, sur recommandation [médicale ? on ne sait pas], vont s'essayer à une autre piscine, située en contrebas des Bains doux, dont l'eau est un peu plus froide, dite pour cela « tempérée ». Puis ils se rendent aux Bains de la Reine, « dont la chaleur est très douce ». Là, après avoir visité le bâtiment, « qu'on vient de rajeunir », signale Auguste de Labouisse, et qui contient « six cellules et neuf baignoires », couvertes d'une voûte récemment posée par M. de Vitry, alors propriétaire des Bains, ils s'inquiètent avant tout de savoir « quel événement avait valu à ces Bains ce titre royal que la révolution n'est point parvenue à proscrire, et si quelque Reine était venue s'y baigner ».
Les Bains de la Reine circa 1900. Source documentaire : Jean Gieules. Inventaire général Région Occitanie. Université de Perpignan Via Domitia, laboratoire CRESEM.
Leur cicerone promène plutôt les trois amis parmi les vestiges des thermes romains qui jouxtent l'établissement de 1803, dont des « médailles antiques » et « un ancien Bassin, qui atteste vraiment son origine Romaine, par la solidité de ce qui en reste encore ». Toujours entêtés de la Reine, les trois amis montent ensuite jusqu'au « fort de Blanche » [château de Blanchefort], où le spectacle du peu de ruines qui en reste, inspire à Auguste de Labouisse ces vers mélancoliques : « Qu'avez-vous vu ? — Parmi des monuments épars, / J'ai vu le temps démolir en silence. »
Auguste de Labouisse alors retouve là son rôle de Voyageur Pédant. « Cette Reine Blanche dont la renommée est toujours à Rennes aussi fraîche qu'elle a pu l'être de son vivant, était Blanche de BOURBON, épouse de PIERRE le CRUEL, roi de Castille, de ce nouveau Phalaris 110, qui fit périr presque toute sa famille, et qui pour complaire à l'infâme Padille sa maîtresse, sacrifia cette Reine infortunée ! » Et d'expliquer longuement l'intrigue qui s'est nouée ensuite entre grands capitaines contre Pierre le Cruel, et la vengeance du Ciel qui fit périr Pierre le Cruel par la main d'Henry de Trastamare, son propre frère, avec l'appui de Du Guesclin 111. Auguste de Labouisse aime bien de temps en temps les histoires horribles. Il ne dit pas toutefois ce qu'il a pu en être de la Reine Blanche à Rennes-les-Bains... D'aucuns assurent qu'elle y serait venue soigner sa lèpre !
Louis Georges Paradis (1797-après 1850), L'empoisonnement de Blanche de Bourbon, épouse de Pierre le Cruel, 1838, tableau vendu à Paris, Drouot-Richelieu, en 2004.
Via l'histoire de la malheureuse Reine Blanche, Auguste de Labouisse se trouve à nouveau caressé par une odor di femina. Il apprend enfin ! à Éléonore et aux autres lecteurs de son Voyage qu'il côtoie quotidiennement à Rennes-les-Bains quelques Dames bien intéressantes.
« J'ai à t'entretenir de quelques aimables personnes, que j'avais réservées pour la bonne bouche. Ce n'est pas seulement parmi les buveurs que j'ai pu trouver quelques exceptions à faire et quelques préférences à accorder. Il est aussi plusieurs dames que la justice m'oblige de distinguer, entr'autres Mmes de Béon, de Bellissens, de Pujol, d'Hautpoul, de Montlezun et de Guibert, dont ma Tante a fait sa société intime. C'est avec elles qu'elle va à la promenade, ou qu'elle joue dans sa chambre au reversi ». C'est avec certaines d'entre elles aussi qu'Auguste de Labouisse a été enfermé en 1794-1795 dans la prison de Pamiers. Il avait alors 15 ans, et il raconte comment il s'était cru dans ce triste séjour, nouveau Renaud dans le jardin d'Armide 112.
Renaud dans le jardin d'Armide, éventail, circa 1750.
Il y a trois jours, qu'à la suite d'une conversation sur quelques poésies nouvelles, quelques-unes de ces dames voulurent que ma Muse leur payât un tribut. C'étaient des charmes, de l'esprit et des talents à célébrer ! Je m'en défendis par cette excuse :
« Tant de grâce et d'attraits,
[...]
Comment sortir de ce charmant dédale ? ..
Si par ce beau sujet j'allais être tenté
Les malins se riraient de ma témérité !
D'ailleurs, s'il faut tout avouer encore,
Je ne puis faire une infidélité ;
Lorsque je chante la Beauté
Je ne chante qu'Éléonore. »
Les Dames se récrient ! Mme de Montlezun réclame au poète, à défaut d'aubade aux nymphes ici réunies, quelque autre pièce de sa façon. Le poète se fait prier, il feint de ne pas vouloir marcher sur les brisées de M. Julia, là présent, qui écrit des contes lui aussi, et il finit par dire l'un de ses propres Contes, broché à sa propre manière à partir d'un canevas fourni par le Chevalier de Saint-Gilles 113, auteur de fables d'après Ésope, dont il a déjà dit du bien dans ses Souvenirs politiques et littéraires. Son conte s'intitule Le Masque ou le retour imprévu.
Le conte commence par une citation du Chevalier de Saint-Gilles :
Le malheur des Maris, les bons tours des Agnès
Ont été de tout temps le sujet de la fable ;
Ce fertile sujet ne tarira jamais,
C'est une source inépuisable...
Suite à quoi, Auguste de Labouisse répond de la sorte au propos du Chevalier :
« Mais quoi donc ! un époux est-ce une bête noire,
Un importun, un tyran, un fâcheux
Qu'il faille mettre en purgatoire ?
Parmi tous ces malencontreux
N'en est-il point qui soit, même après sa victoire,
Toujours chéri comme il est amoureux ?
Pour réhabiliter leur honneur et leur gloire
Je sais un trait assez heureux.
Écoutez-moi : j'en vais dire l'histoire.
Le fait à Marseille arriva...
Gageons que le lecteur du Voyage à Rennes-les-Bains lira avec plaisir, surprise et qui sait ? quelque profit, cette histoire marseillaise 114.
« Je veux quelque jour faire une croisade en faveur de ce pauvre hymen tant calomnié et tant décrié », déclare derechef Auguste de Labouisse à son épouse bien-aimée. — Je l'ai annoncé à ces dames, qui m'y ont vivement engagé. — Vengez-nous, me disaient-elles, des traits injustes dont on nous accable. »
Après avoir énuméré les vertus des épouses et pointé du doigt les faiblesses des maris, « insouciants, indifférents, imprévoyants, qui ne savent pas préparer, cultiver, conserver ce germe délicat du bonheur, qu'ils désiraient vivement d'avance, qu'ils négligent trop vite et qu'ils finissent par regretter toujours », Auguste de Labouisse, entré ici dans le rôle de Saint Jean Bouche d'Or, assure à l'encontre de La Rochefoucauld, qu'il peut y avoir non seulement de bons mariages, mais aussi des mariages délicieux, pourvu qu'on s'y emploie avec cet esprit de « système » qu'il dit drôlement tenir de son expérience de l'industrie agricole : « Le mariage est comme l'industrie agricole ; ce n'est pas sans frais qu'elle parvient à faire produire une abondante moisson. Tel est mon système sur ce point, et à mon premier loisir, après Saint Paul, Saint Jérôme, Saint Basile, Tertullien et surtout Saint Chrysostome je le développerai dans un gros volume » ! 115
Saint Jean Chrysostome, ou Saint Jean Bouche d'or, détail, monastère Hosios Loukas, Béotie, Grèce.
En attendant ce « gros volume », Auguste de Labouisse plaide Bouche d'Or devant Éléonore sa cause de chantre de l'hymen, comme s'il se trouvait devant le tribunal de l'opinion, et il confère à sa plaidoirie un tour décidément politique, d'où en quelque façon révélateur de son temps, qu'il tient pour malade de la Raison, du divorce et du désenchantement de tout.
De gauche à droite ; Marie Éléonore Godefroid (1778-1849), Portrait de Madame de Staël, baronne de Staël Holstein, née Anne Louise Germaine Necker (1766-1817). « Il est certain que l’amour est de toutes les passions la plus fatale au bonheur de l’homme. » ; André Louis Victor Texier d'après Charles Toussaint Labadye (1771–1798), Portrait d'Antoine Louis Claude Destutt de Tracy (1754-1836). « De l'amour. N'en faisons ni un dieu, ni un diable. L’un appartient à la raison naissante, l’autre à la raison égarée. »
« Quoi ! dans le siècle où l'influence interne des passions est tout, suivant quelques écrivains — Auguste de Labouisse pense ici à Mme de de Staël, auteur d'un De l'Influence des passions sur le bonheur des undividus et des nations en 1796 —, quand les besoins du cœur sont désenchantés de leurs suaves prestiges ; quand le pur amour, n'est qu'un mot d'Opéra, j'occupe mes loisirs à te peindre ses charmes et j'ose te dédier tous les ouvrages qu'il me dicte ! Je viens avec audace me montrer publiquement disciple de la constance, lorsque entraîné par tant d'exemples trop illustres, j'aurai pû chercher à séduire l'innocence et me vouer à l'infidélité ! Je chante ma femme, à une époque où l'on s'enthousiasme encore philosophiquement sur les bienfaits du divorce ! et je me suis livré sans défense aux douces illusions du sentiment ; lorsque par une froide analyse, digne de nos idéologues — Auguste de Labouisse pense ici à Antoine Destutt de Tracy, qui a publié en 1798 Quels sont les moyens de fonder la morale chez un peuple, et en 1799 Analyse de l’origine de tous les cultes, par le citoyen Dupuis, et laissé un De l'Amour posthume —, il m'aurait peut-être été si facile de me soustraire à son empire ! J'en conviens ; mais qu'importe ! Si dans le cours de ma vie un peu aventureuse, j'ai bravé sans crainte certains ridicules, que des gens très riches dans ce genre, me prêtaient par générosité, je sens que je suis assez Bon-homme, pour rire de ce nouveau présent. L'originalité des autres m'a quelquefois amusé ; celui-ci fera plus ; il fait mon bonheur. Oui, chère amie, chère amante, chère épouse, oui, quoiqu'on dise et qu'on fasse, suivant les charmantes expressions de Mme Fanny de Beauharnais [Stéphanie Tascher de la Pagerie, comtesse d'Arenberg], oui, en dépit du siècle, de la mode et des mauvais plaisants, je n'en aurai pas moins le courage d'être toujours heureux. » 116
Telle déclaration, beau témoin d'une sensibilité frémissante, se veut sûre d'elle-même et le clame. Mais sous l'éclat de la profession de foi auto-réalisatrice, elle peine à dissimuler l'amertume de l'écrivain qui craint de n'avoir été jusqu'ici aux yeux des « riches », ceux qui font la loi dans le monde impitoyable de la critique littéraire, rien de plus que le pauvre « Bon-homme », celui dont on se rit plus ou moins aimablement, et d'avoir à le rester toujours, puisque ce qui fait rire ses pairs constitue malgré tout la source profonde de son écriture. De façon symtomatique, Auguste de Labouisse choisit ici de citer le propos de la malheureuse Fanny de Beauharnais qu'il a rencontrée à Paris en août 1810 117, et qu'il a plaint d'avoir à cacher son malheur sous « le courage prétendu d'être toujours heureuse ».
Ce qu'il a sur le cœur, Auguste de Labouisse l'exprime d'ailleurs sans fard dans le poème qui vient immédiatement à la suite de la déclaration précédente :
« Trop insensé projet ! ... Qu'il valait mieux me taire
Et couvrir mon bonheur des ombres du mystère !
[...]
Moi : tranquille habitant d'une heureuse campagne,
J'ai voulu de mes jours célébrer la compagne,
Et dans tout cet essaim, indiscret et léger
d'Amours, que sur ses pas Cypris voit voltiger,
Je n'ai su distinguer et choisir pour modelle
Que l'Amour conjugal, l'Amour pur et fidelle ;
Lorsque d'autres tableaux, un autre Coloris
Eussent de plus de vogue honoré mes écrits. » 118
Afin d'échapper à sa propre inquiétude, et afin aussi de détourner l'attention d'Éléonore, Auguste de Labouisse s'enquiert du tableau, un Ravissement, qu'elle est en train de peindre. « Ne néglige jamais, lui dit-il, un talent qui me paraît si agréable, et auquel même, ma chère musicienne, j'accorde la préférence sur la musique, parce qu'il a sur elle l'avantage de laisser des souvenirs qui peuvent être toujours présents ». Et il ajoute un mot à l'attention de Mlle Cammas 119, professeur de peinture d'Éléonore, pour la prier de peindre un nouveau portrait de sa Bien-Aimée.
Cependant qu'Auguste de Labouisse a rejoint son épouse en pensée, les Dames, à Rennes-les-Bains s'impatientent : « Mais enfin, reprit une de ces dames, puisque vous êtes si avare de vos madrigaux, vous allez au moins avoir la complaisance de remplir de jolis bouts-rimés que je connais ». Suit la longue liste des bouts à faire rimer. Le poète se prête gracieusement à cet exercice. Il « brode à l'instant ce remplissage » sans surprise :
« Veut-on voir la Beauté ? — Mes amis la ... Voilà :
Eléonore efface Ismène, Églé ... Julie ;
Dès l'âge le plus tendre elle plaisait ... Déjà,
Tout en elle annonçait, même la plus ... Jolie.
Que ne puis-je au gré de l'... Amour
La peindre... » [etc.] 120
Au milieu de ces jeux un peu vains, au milieu de cette réunion d'aimables fantômes issus du vieux monde ci-devant, au milieu aussi de « toutes ces figures étrangères » réunies à Rennes-les-Bains, « dont quelques-unes sont si étranges », Auguste de Labouisse, saisi lui-même par l'étrangeté du lieu et du moment, pense soudain au « vénérable Curé de Rennes ». Une bouffée de l'horreur des révolutions lui revient.
Mort de l'abbé Voyneau en février 1794. Détail d'un vitrail de l'église des Lucs, à Montaigu, en Vendée.
« Cet honorable proscrit », dit-il du curé de Rennes-les-Bains, est revenu dans sa paroisse, aprés avoir couru mille dangers, et traversé courageusement ces jours impies, de deuil et de larmes, où le talent, l'innocence et la vertu étaient des crimes ; où les prêtres, persécutés, poursuivis, incarcérés, déportés, massacrés, noyés, affamés, guillotinés, n'étaient pas des Français, nos semblables, ni même des hommes, dans l'inhumaine pensée des misérables usurpateurs d'une puissance barbare, injuste et féroce, qui s'étaient proclamés Philanthropes, et qui se prétendaient les chaleureux partisans de l'impérissable Liberté.
Ils n'atteignirent pourtant pas ce bon ecclésiastique. Toujours actif à soulager la misère, à consoler la souffrance, à prêcher l'oubli des injures, on peut dire qu'il n'a échappé que par miracle, à ces affreuses tourmentes révolutionnaires, que de monstrueuses passions avaient soulevées, pour le renversement, la détresse et le malheur du plus florissant des Royaumes. »
« Ce fidèle Pasteur... / Du Ciel qu'il a servi sa vie est le chemin. » 121
Sur ces mots, Auguste de Labouisse parle à Éléonore de « clore sa lettre ou plutôt son volume » [503 pages, à ce stade !]. Et il semble vouloir en terminer sur ce commentaire d'une lettre-poème que vient de lui adresser un certain J.-C. Grancher 122, lecteur de quelques-uns de ses poèmes publiés en revue.
« M. J. C. Grancher, ayant su que, j'étais en butte aux injures du Satirique Toulousain anonyme, m'a adressé à ce sujet ces trois stances :
“ J'apprends qu'un Zoïle poussé
Du spleen obscur qui le dévore,
D'un trait envieux a blessé
Le tendre époux D'Éléonore...
[...]
Mais crois moi, méprise les coups
Dont son injustice t'honore.
On peut se moquer des jaloux
Lorsqu'on possède Éléonore. ”
Il a joint à cette consolation poétique, ce charmant huitain, dans le genre de ceux de Clément Marot, de François Maynard et de Jean Baptiste Rousseau, sur le recueil, inédit de mes poésies érotiques :
“ Va, ne crains point. Le Français est sensible aux vers dictés par le goût à l'Amour.
Que si Zoïle au combat te défie,
Laisse tomber ses inutiles coups :
L'on doit en paix braver la jalousie
Lorsque l'on peut éclipser les jaloux. ”
Le Zoïle dont parle M. Grancher est probablement Pierre Marie François Baour-Lormian, ou peut-être Bernard Antoine Tajan, et le Satirique toulousain, la première version des Satires toulousaines, encore diffusées sous forme manuscrite en 1803, publiées en volume à partir de 1804. Auguste de Labouisse a déjà évoqué cette affaire, plus haut dans son Voyage à Rennes-les-Bains, alors qu'il faisait halte chez son oncle, au château de La Tour. Il revient ici sur le traitement ridicule dont il a été victime dans le Satirique toulousain et dont il a cruellement souffert. 123
Après les stances dites « consolantes » reproduites ci-dessus, M. Grancher a glissé en prose au poète moqué le conseil de s'évader du « genre léger et frivole » pour « prendre un plus brillant essor et s'essayer à de plus majestueux sujets, etc. ». Piqué au vif, Auguste de Labouisse a composé illico une Élégie, « qui va terminer », dit-il à Éléonore, « ma trop longue narration. Je m'y suis plu à célébrer les exploits de ces généreux Français, de ces braves Vendéens, qui ont su rester fidèles à leurs Princes, au milieu des plus grands revers et des plus cruelles persécutions ». Il dédie cette élégie...
« À M. J.-C. GRANCHER,
Qui invitait l'auteur à quitter le genre élégiaque
pour l'épopée.
« À la gloire toujours l'infortune est unie. »
(Juvénal, trad. d'André Murville.)
Des siècles contre nous indignant la mémoire,
Voudrais-je devancer les leçons de l'histoire,
Et traçant du passé le cruel souvenir
De nos forfaits nombreux effrayer l'avenir ?...
Moi ! peindre la douleur et les sombres alarmes,
Et le vainqueur farouche, et les cris, et les larmes !
Moi ! redire la guerre au vol ensanglanté,
La mortelle stupeur d'un peuple épouvanté,
Et l'épouse tremblante à son époux ravie, »
[...]
Jules Benoit-Lévy (1866–1952), Mort du général Moulin au combat de Cholet en 1794, 1900, Musée d'Art et d'Histoire de Cholet.
« Non, non jamais de Virgile et d'Homère
Je ne serai l'audacieux rival ;
Jamais l'espoir de marcher leur égal
Ne me fera poursuivre une chimère.
[...]
Je ne connais que les jeux et les ris :
Nymphes, Sylvains, Pastoureaux et Bergères,
En vous livrant à vos danses légères,
Entourez-moi c'est pour vous que j'écris.
Venez aussi, venez Vierges craintives,
Ma plume est chaste et mon coeur sans détour ;
Venez sourire à mes chansons naïves
Et couronner un jeune Troubadour.
[...]
Qu'un autre, ambitieux de la palme Homérique,
Parcourant les sentiers de la carrière Épique,
Dise les jours de deuil, le choc des Potentats,
Et les grandes vertus et les grands attentats !
C'est à lui qu'appartient le courage et la gloire
De nous peindre le crime achevant sa victoire,
Lorsque le Roi-Martyr, immolé par ses coups,
Rendit son âme au ciel, qu'il implorait pour nous ! ...
Qu'il célèbre ton lustre immortelle VENDÉE,
Du plus beau sang Français trop longtemps inondée,
Terre, où la piété s'unit à la valeur
Et l'excès de l'amour à l'excès du malheur.
[...]
Je ne tenterai point un si vaste tableau.
L'Amour, au chaste Hymen réserva mon pinceau.
Puis-je désobéir à ce Dieu qui me guide ?
[...]
Je redirai la Nymphe que j'adore ;
Elle est ma vie, elle aura tous mes vœux !
[...]
Je n'irai point sur les ailes d'Icare
En essayant un vol ambitieux,
Au sein des airs planer avec Pindare.
Mais qu'ai-je dit ?.... insensé qui compare
À sa faiblesse un sort si glorieux :
[...]
Vit-on jamais le Tourtereau timide
De ses penchants oubliant la douceur,
Pour suivre l'Aigle en son essor rapide
Abandonner la moitié de son cœur ?
Sur les bords enchantés où serpente la Laure
Tout entier à l'Amour, tout entier à sa sœur,
Cette pure Amitié qui charme ÉLÉONORE,
Sous leurs auspices saints, dans ses bras adorés,
Rien ne trouble le cours de mes jours ignorés.
Je vis libre et tranquille en mon humble retraite
J'y cultive mes champs, mes livres et l'honneur,
Et si je n'y deviens poète
J'y trouve du moins le bonheur. » 124
Pierre Révoil (1776–1842), L'aubade au cygne.
Il l'a dit, il le veut, et il n'en démordra pas : de même que l'on a vu fleurir en architecture et en peinture, à partir des années 1800, un style troubadour, Auguste est un poète troubadour. Hélas pour sa postérité littéraire, l'Aube romantique point déjà, et il demeurera étranger à l'éclat plus jeune de ce Jour naissant. 125
« À la gloire toujours l'infortune est unie », dit-il dans sa dédicace à J.-C. Grancher. Voire... La gloire, Auguste de Labouisse l'eût voulue, et même s'il s'en défend, il l'eût sans doute aimée aussi.
Et voici qu'au moment où le « Tourtereau timide » et le fier « Troubadour » promet à sa Bien-Aimée d'en finir avec son épistole-fleuve, « un nouveau personnage arrive. C'est un ancien ami, dont la destinée me sépara bien jeune. Par honneur, par devoir, et même par prudence pour sauver sa vie, obligé à quitter son régiment, il émigra au bruit du tocsin révolutionnaire. Après de longues vicissitudes, il est revenu dans sa belle patrie. » 126
Il s'agit de Victor de Soulages, qu'Auguste de Labouisse a déjà présenté plus haut dans son Voyage à Rennes-les-Bains, comme « un amateur distingué, qui depuis plus de 20 ans, visite et parcourt régulièrement, à la dernière saison des eaux, ces montagnes des Corbières, qu'il connaît parfaitement. Cet ami possède à son château de La Nogarède, près de Villasavary, un cabinet d'histoire naturelle, orné et distribué avec goût, qui charme ses loisirs » 127. La vingtaime d'années durant lesquelles Victor de Soulages a parcouru les Corbières depuis son retour d'émigration fournit une mesure appréciable du temps pendant lequel Auguste de Labouisse a porté, retouché, complété le récit de son premier voyage à Rennes-les-Bains en 1803.
Le texte du Voyage à Rennes-les-Bains tel que nous le lisons, relève, au moins en apparence, d'un journal quotidien ou quasi-quotidien, auquel l'auteur emprunterait la matière de la longue lettre qu'il prévoit d'envoyer à sa Bien-Aimée ; mais quand ? à la fin de son séjour ? juste avant d'entreprendre son voyage de retour ? lors de son arrivée à la maison ?
Ce texte relève toutefois, au moins autant, d'une remémoration largement rétrospective et d'une sorte de compilation de tous les souvenirs que l'auteur a pu garder de ses divers séjours à Rennes-les-Bains, séjours dont on sait qu'ils se sont répétés de 1803 à 1832, date de publication du texte définitif. Dans la perspective ainsi ouverte sur une durée de 30 ans, l'argument de la lettre destinée à Éléonore n'apparaît plus alors que comme une fiction. Ladite fiction a en revanche le mérite littéraire théoriquement puissant de fournir au texte une destination — Eléonore sive le lecteur ou la lectrice —, et, de conférer ainsi une sorte de légitimité à la présupposition, audacieuse, qu'un tel texte bénéficierait de la réception attendue.
Le Le Voyage à Rennes-les-Bains a-t-il effectivement bénéficié d'une telle réception ? Ce n'est point ici notre propos de répondre à cette question. La consultation de l'I.A. indique toutefois que « Le Voyage à Rennes-les-Bains n’a pas connu de nombreuses rééditions au fil du temps. Son contenu, mêlant prose, vers, anecdotes historiques et légendes locales, en fait pourtant un témoignage unique sur la région au XIXe siècle. L'ouvrage reste en tout cas accessible en ligne, et les éditions originales, publiées par souscription, demeurent recherchées par les collectionneurs, notamment en raison de son lien avec les légendes locales. »
Le Le Voyage à Rennes-les-Bains constitue enfin, comme on a pu le voir précédemment, une sorte d'œuvre en chantier, dans laquelle l'écrivain, en proie au doute sur la voie dans laquelle il doit poursuivre son travail, s'adonne ou s'essaie à diverses formes et genres, dont la poésie, genre qui lui est à la fois le plus cher et le plus habituel ; et à l'opposite de cette pente poétique qu'on peut qualifier chez lui de naturelle, le conte en prose dont il cherche un temps le modèle, dérangeant pour lui, chez Laurence Sterne, l'auteur de Tristram Shandy, et auquel il s'essaie ensuite, selon diverses modalités qui vont de la chronique en marge des vieux livres aux aventures à la Gil Blas de Santillane, parmi lesquelles, plus actuelles, la carrière mouvementée des derniers Chevaliers de Malte ou celle des émigrés rentrés de Coblence et de l'armée de Condé. Mais là où Balzac fait un sublime roman des aventures du Colonel Chabert, Auguste de Labouisse se borne à conter en quelques pages une aventure qui ne fait point de son protagoniste le héros poignant d'une génération sacrifiée, mais seulement un cas d'espèce, propre à sa condition d'origine, dans sa génération à lui. Auguste de Labouisse, qui, retenu par sa mère, dit-il, n'a pas émigré, se montre toutefois complice objectif de tels cas d'espèce, dans la mesure où il se réclame de la même condition.
Le même Auguste de Labouisse, quoi qu'il en soit, s'essaie donc au conte, sur fond d'anecdotes historiques, qui restent d'après lui sa valeur sûre, et sur fond aussi de signalisation des lieux à voir, anticipant ainsi sur la vogue des premiers guides de voyage et autres Beadekers.
Portail du château de la Nogarède à Villasavary, monogramme de Victor Joseph Gabriel Soulages [de Lamée].
C'est sur le mode du conte qu'il choisit de finir le récit de son Voyage à Rennes-les-Bains, avec l'histoire de son ami Victor de Soulages. « Voici son histoire : je ne saurais mieux finir », observe-t-il.
Marche du Don Quichotte moderne pour la défense du Moulin des Abus, caricature de Louis Joseph de Bourbon Condé et autres, 1791, French Political Cartoon Collection, Library of Congress, Reproduction Number LC-DIG-ppmsca-13626.
« Victor de SOULAGES, ancien officier au régiment d'infanterie de Hainault, obligé de subir l'infortune de tous les militaires religieusement attachés à leur devoir, alla au commencement de 1792, joindre l'armée du prince de Condé. C'est avec une vive douleur qu'il s'éloigna d'une patrie, qui lui était si chère ; mais dans cette belle patrie le crime et la révolte commençaient à régner, en place des lois et du pouvoir légitime. [...]. M. de Soulages resta sous les ordres du prince de Condé, jusque vers la fin de 1797, époque à laquelle cette armée passa en Russie. »
Il se retira alors à Hambourg, et profita de cette occasion pour faire un voyage considérable dans le Nord, et s'y livrer à son goût, j'ai presque dit à sa passion, pour l'étude de l'histoire naturelle. Le Danemark, la Suède, la Norvège et les frontières de la Laponie furent soumises à ses laborieuses investigations, et lui fournirent une grande quantité d'échantillons de minéraux, de pierres précieuses, de stalactites et de pétrifications, qu'il a perdus depuis.
Revenu en France en 1799, il eut le malheur d'arriver à Paris, 3 jours après l'explosion de la machine infernale. Quelque étranger qu'il eût été à cet audacieux attentat, il se trouva englobé, par suspicion, dans les nombreuses arrestations qui le suivirent, et il fut enfermé comme Otage dans la prison du Temple, (dans cette prison qui vit les courageuses douleurs du Roi et de la Reine) avec une foule d'autres émigrés et de chefs Vendéens, qu'on eut un moment le dessein de sacrifier en holocauste, aux murmures des révolutionnaires, qui réclamaient encore pour leur proie de nouvelles victimes ! ... Il y resta jusqu'au mois d'octobre 1801, et peut-être y serait-il encore, sans la généreuse intervention du général Frère, qui demanda son élargissement au premier Consul, se rendant lui-même caution de la moralité de ce détenu. Jamais cet important service, nous a dit M. de Soulages, ne s'effacera de ma mémoire. » 128
Portrait du Bernard Georges François Frère (Montréal, 1762-1826, Paris), général d'infanterie qui a servi dans les batailles d'Espagne et d'Italie, à l'armée de l'Ouest, en Hollande, à l'armée du Rhin, en Autriche, en Prusse et en Pologne, en Espagne et en Autriche encore, et qui a été blessé de multiples fois, dont très gravement à la bataille de Wagram. Il est fait comte d'Empire en 1808, puis chevalier de Saint Louis sous la première Restauration. Bien qu'inactif pendant les Cent Jours, il perd alors son commandement. Son fils unique est tué en duel. Son nom se trouve gravé sur l'arc de triomphe de l'Étoile. Source : Musée de l'Armée.
« Je le crois », dixit le conteur du général Frère, « avec un cœur bon et reconnaissant, on ne saurait oublier de pareils traits. Le général Frère est un brave homme, dont la bonne conduite fait honneur à la ville de Montréal, qui l'a vu naître. Je lui devais ce memento pour le bonheur qu'il a eu de sauver des angoisses d'une longue détention, cet excellent ami ». 129
Puis, revenant à Victor de Soulages, le conteur ajoute à l'intention d'Éléonore « Tu juges du plaisir que j'ai eu à le revoir et ma tante aussi, qui est liée d'une parfaite amitié avec sa mère. Nous irons ensemble refaire quelques courses sur ces montages, qu'après une aussi longue absence, il a revues avec des transports qui tenaient de l'ivresse. Il lui semble que chaque nouveau site qu'il retrouve, que chaque orthocératite qu'il rencontre, terminent de nouveau son long et funeste exil. »
« Il est si cruel et si pénible... de se voir séparé des amis de son enfance, des lieux chéris... »
« — Il est si cruel et si pénible d'être exilé, d'être loin de sa patrie, de se voir séparé des amis de son enfance, des lieux chéris, témoins de nos premiers jeux, de savoir son pays déchiré par des discordes civiles !... Il ne vivait pas, ou pour mieux dire, il vivait dans la douleur, depuis qu'un sort impérieux, l'avait, à son grand regret, jeté sur des terres étrangères. » 130
Ce conte fournit à Auguste de Labouisse, une fois encore, l'occasion de plaider la cause des émigrés. Contre Mme de Staël qui blâmait depuis son salon « la grande faute de l'émigration », l'auteur ne voit dans l'émigration non seulement aucune faute, mais le fait de la nécessité, et par-dessus tout l'exercice d'une liberté qui eût dû, selon lui, être défendue par le droit.
« Quand on était signalé aux fureurs populaires par des ambitieux et des démagogues, devait-on rester exposé à tous les caprices sanguinaires d'une foule en délire ? qu'auraient pu le sang-froid, la justice et le courage, contre les dénonciations, les calomnies, les persécutions et les outrages des forcenés subalternes, qui dans leur impatiente ambition, aspiraient à remplacer leurs dignes chefs ? À cette époque on proclama la liberté ; mais grand Dieu ! quelle liberté ! ... Celle des persécutions, de l'injustice, de l'arbitraire et de tous les attentats. Pas un honnête homme n'avait la liberté de faire le bien, de rester fidèle à son Roi, de réclamer le retour de l'ordre. Si quelqu'un l'entreprenait ! on lui répondait en incendiant son asile, en menaçant ses jours, en le proscrivant ! ... Et dans ces cruelles circonstances l'émigration aurait été une faute ! » 131
Et Auguste de Labouisse cite encore la réponse d'une dame à Mme de Staël dans le même salon : « Il me semble, madame, qu'il serait bien temps qu'on eût la générosité de pardonner aux émigrés vingt ans de misère et de malheurs. » 132
On le voit, si le conte chez Auguste de Labouisse est souvent politique, c'est d'abord chaque fois un conte moral, celui dans lequel le conteur s'essaie à faire fruit d'une expérience, et à chercher sur le mode de « l'espoir qui luit comme un brin de paille dans l'étable », où est le Bien. Le personnage du général Frère, le bien nommé, se montre ici un homme de bien . Il est de Montréal, c'est un pays, un semblable, un frère. L'espoir luit davantage dans la fraternité humaine de la vraie « patrie », celle des « lieux chéris », des amitiés et des jeux de l'enfance, celle du petit monde de la petite ville.
Curieusement, le texte du Voyage à Rennes-les-Bains, finit sur des Adieux, nommément adressés à Éléonore, dont on attendait plutôt que son époux se dise d'abord heureux, pressé de la retrouver bientôt.
Adieu au paysage de Rennes-les-Bains, hanté par par la présence survivante des figures surnaturelles de l'antiquité romaine, et adieu à la poésie née du côtoiement journalier de telles figures.
« Je dois borner ma course et déposer ma lyre
En quittant les rochers qui décorent ces lieux.
[...]
Art séducteur des vers, loisirs prestigieux,
Muses, Grâces , Sylvains, groupes mystérieux,
Dont je goûtais l'aimable empire,
D'un esprit trop borné, rêves fallacieux !
Vainement tout bas j'en soupire,
Recevez mes regrets, ma lyre, et mes Adieux.
Ensuite, après s'être excusé d'une « assez verbeuse et fidèle narration » et avoir protesté de ce que « loin de toi je ne puis m'occuper que de toi », Auguste de Labouisse signale que, « puisqu'il faut bien en finir » — comme à regret —, il va « se plonger jusqu'au cou, dans la secourable piscine dont je t'ai parlé, puisque c'est le moyen de guérir bientôt de mes douleurs et de hâter l'instant de mon retour ». Le Troubadour dit alors les mots que le lecteur attend : « Heureux instant, pour un époux qui t'aime aussi tendrement, que jamais un amant put aimer sa maîtresse. Ange de paix, de douceur et d'amour, / Je te dois tout : plaisir, bonheur et gloire. »
Et curieusement derechef, le tendre époux signe sa lettre-fleuve à Éléonore de la façon qui suit : « Adieu, adieu, adieu ! — Ton AUGUSTE. »
Ces trois adieux se chargent d'une résonance tragique quand on sait que la rédaction définitive et la publications du Voyage à Rennes-les-Bains datent de 1832, et qu'Éléonore de Labouisse mourra le 3 juin 1833, soit quelques mois seulement après le séjour durant lequel, en septembre 1832, son mari a séjourné une fois encore à Rennes-les-Bains.
À suivre...
M. de Labouïsse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Achille Désauges, 1832, p. 424.↩︎
24 mai 1815. Mariage de Justine Tiffon et de Jean Joseph Cauaby. AD11. Rennes-les-Bains. Actes de naissance, mariage, décès ; tables des naissances, mariages, décès. 1813-1822. Document 100NUM/5E310/6. Vue 69.↩︎
.2 juillet 1826. Mariage de Paul Urbain Tiffon et de Jeanne Marie Deville. AD11. Rennes-les-Bains. Actes de naissance, mariage, décès ; tables des naissances, mariages, décès. 1823-1832. Document 100NUM/5E310/7. Vue 87.↩︎
Amable Guillaume Prosper Brugière, baron de Barante (1782-1866), fils de Claude Ignace Brugière de Barante (1745-1814), ancien trésorier général de France, puis préfet, et d'Anne Suzanne Tassin de Villepion. Admis à l'École polytechnique en 1798, il entre en 1800 dans l'administration à Carcassonne, pendant que son père se trouve nommé, la même année, premier préfet de l'Aude. C'est à Carcassonne que Prosper de Barante et Auguste de Labouisse se lient d'une longue amitié, même si à partir de 1815, après plusieurs préfectorats, la nomination de M. de Barante au poste de directeur général des Contributions Indirectes, administration à laquelle Auguste de Labouisse appartient alors lui aussi, viendra compliquer ladite amitié. Auguste de Labouisse apprécie le légitisme de couleur libérale que défend Prosper de Barante, et plus encore les qualités de l'écrivain qu'est aussi son ami.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 9. Une figure oubliée. De 1830 à 1840.↩︎
M. de Labouïsse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Achille Désauges, 1832, p. 424.↩︎
Jean Astruc, Mémoires Pour L’Histoire Naturelle De La Province De Languedoc, Paris, chez Guillaume Cavelier, 1737, p. 190 sqq.↩︎
M. de Labouïsse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, Paris, chez Achille Désauges, 1832, p. 425.↩︎
Guillaume Catel (Toulouse, 1560-1626, Toulouse), conseiller au Parlement de Toulouse comme son père et son grand-père, magistrat engagé dans est aussi un érudit, tenu pour le premier historien de Toulouse. Il laisse une Histoire des comtes de Toulouse, publiée en 1623 à Toulouse par l'imprimeur-libraire Pierre Bosc, dédiée à Henri de Montmorency, alors gouverneur du Languedoc ; et des >Mémoires sur l'histoire du Languedoc, édités par son neveu, publiés après sa mort en 1633 à Toulouse par Pierre Bosc et Arnaud Colomiez, dédiés au garde des sceaux Pierre Séguier. Posthumes, ses Mémoires sur l'histoire du Languedoc ont été difficiles à rassembler. Laurent-Henri Vignaud détaille ces difficultés dans « Biens précieux et actions épistolaires. L’économie du savoir dans la République des Lettres au XVIIe siècle », article publié dans Les Dossiers du Grihl en 2021.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 425 : citation de Guillaume Catel.↩︎
Baïes (en latin : Baiae ; en italien Baia) : située en Campanie, station thermale et de villégiature de l'Antiquité romaine, cité des plaisirs de Néron, aujourd'hui engloutie.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 425-426.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., p. 426-427.↩︎
Ibid. p. 428.↩︎
Ibid. pp 428-430.↩︎
« Émerillonnée » : de émerillonner, en parlant de quelqu'un, de son regard, prendre une humeur gaie, un éclat plus vif, comme l'œil perçant de l'émerillon ; et de émerillon, petit rapace diurne du genre des faucons, que l'on dressait autrefois pour la chasse.↩︎
L'orthographe de « coquête » ne se trouve pas commandée ici par le souci de la rime. On ne sait donc pas s'il agit en l'occurrence d'une faute — il s'en trouve un certain nombre dans les textes imprimés d'Auguste de Labouisse — ou d'un jeu de mots par dérivation de coq, d'où provient effectivement l'adjectif coquet, coquette. Auquel cas l'accent circonflexe sonoriserait ici le cocorico.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 428-430.↩︎
Ibidem, pp. 430-431.↩︎
Ibid., p. 431.↩︎
Cf. Joseph de Maistre, Les soirées de Saint-Pétersbourg, ou Entretiens sur le gouvernement temporel de la providence ; suivis d'un Traité sur les sacrifices, tome 2, Paris, Librairie ecclésiastique de Rusand, 1810.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 431-433.↩︎
Ibidem, p. 433.↩︎
Comus, dans la Rome antique, est un dieu de la bonne chère et du libertinage, proche en cela de Silène et de Bacchus.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 433-434.↩︎
Nicolas Boileau, Art poétique (1674), Chant premier, v. 1-2 et 204-205.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 4). À l'approche de Rennes-les-Bains, Auguste de Labouisse a faim. « Les Lièvres qui se gîtent dans ces tristes retraites, doivent avoir un goût excellent et un très bon parfum ». Il se souvient là que Boileau, pour avoir écrit sa satire contre les repas, reçut cette verte semonce du Marquis de Broussin, l'un des deux dédicataires du Voyage — galant et badin — de Chapelle et Bachaumont (1696) : « Ce n'est pas là un bon sujet de plaisanterie ; choisissez plutôt les hypocrites, vous aurez pour vous les honnêtes gens ; mais pour la bonne chère, croyez-moi, ne badinez pas là dessus ! »↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 434.↩︎
Boileau, « Description d’un repas ridicule », Satires, III.↩︎
Boileau, Chapelain décoiffé, ou parodie de quelques scènes du Cid.↩︎
Ibidem, scènes 1-2, puis scène V.↩︎
Ibid., scène V.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 434-435.↩︎
Ibidem, p. 436.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 3. Une figure oubliée. De 1796 à 1802.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 4. Une figure oubliée. En 1802.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810.↩︎
Auguste de Labouisse, qui maîtrise mal l'orthographe des noms propres, et moins encore celle des noms anglais, a-t-il voulu parler ici d'un M. Pickle, un M. Cornichon ?↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 436-437.↩︎
La Fontaine, Fables (1668 à 1694), Livre troisième, I, le Meunier, son Fils et l'Âne. Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 437.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 438.↩︎
Ibidem, p. 439.↩︎
Ibid., p. 440.↩︎
Ibid.↩︎
ibid., p. 441.↩︎
Ibid.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littérairesMémoires politiques et littéraires , tome septième, Toulouse, Imprimerie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, Hôtel Castellane, 1847, pp. 382-384. Cf. Christine Belcikowski, http://belcikowski.org/publications6/index.php?article317/auguste-labouisse-rochefort-et-la-societe-philotechnique-de-castelnaudary-10-une-figure-oubliee-de-1830-a-1840-suite-3.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 441.↩︎
Cf. La Fontaine, Ballade. Sur le refus que firent les Augustins de prêter leur Interrogatoire devant Messieurs en 1658. In Œuvres complètes, tome 5, texte établi par Ch. Marty-Laveaux, Paul Daffis, 1877, pp. 9-12. Pour la vérité sur cette histoire, voir en bas de page du même ouvrage, la longue note explicative.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 442.↩︎
Ibidem.↩︎
Ibid., p. 443.↩︎
Ibid., p. 444.↩︎
Ibid. longue note en bas de page.↩︎
Ibid., p. 445, suite de la note en bas de page.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 8. Une figure oubliée. De 1810 à 1830.↩︎
Giacomo Casanova, D'une plume indocile. Essais de philosophie, de morale et de littérature, édition établie par Jean-Christophe Igalens et Erik Leborgne, Paris, Bouquins, 2024 (édition numérique).↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 446.↩︎
Jean Baptiste Rousseau (1670-1741), poète et dramaturge, très habile versificateur, refusé en 1710 à l'Académie française, condamné en 1712 au bannissement à perpétuité pour des vers inspirés par son dépit, remplis d'injures pour ses adversaires et aussi contre de hauts personnages et de blasphèmes contre la religion, vers dont on n'on n'est pas absolument sûr qu'il soient tous de lui. Il ne doit pas être confondu avec Jean Jacques Rousseau.↩︎
Jacques Charles Louis Clinchamps de Malfilâtre (1732-1767), poète brillant, très applaudi dans ses débuts, mais couvert de dettes causées par les exigences incessantes d'une famille intéressée, tombé finalement dans l'indigence, mort à l'âge de 34 ans.↩︎
Nicolas Joseph Florent Gilbert (1750-1780), poète lorrain francophone, d'abord mal reçu et ignoré à Paris, puis reconnu comme satiriste pour son audacieux Dix-huitième siècle et pour sa Diatribe sur les prix académiques, caricatures de son temps, qui lui valent bien des haines dans le milieu des Lumières. Il meurt à l'âge de 29 ans des suites d'une chute de chaval et laisse un émouvant poème intitulé em>Adieux à la vie.↩︎
Jean Antoine Roucher (Montpellier, 1745-guillotiné le 25 juillet 1794 à Paris), neveu de l'abbé Gros de Besplas, aumônier de Monsieur, frère du Roi, comte de Provence, poète, auteur d'un poème écrit à l’occasion du mariage du Dauphin et de Marie Antoinette, qui lui vaut la charge de receveur des gabelles, puis auteur d'un monumental poème pastoral en douze chants, intitulé Les Mois (1779). Il se fait un ennemi du grand critique Jean François de La Harpe, mais il se lie avec Benjamin Franflin, apprend l'anglais et traduit en 1790 La Richesse des Nations d'Adam Smith. Admirateur de Jean Jacques Rousseau, premier éditeur des quatre Lettres de Jean Jacques Rousseau à M. de Malesherbes, sympathisant des débuts de la Révolution, effrayé ensuite par la violence révolutionnaire et critique de l'action de Robespierre, il est arrêté sous la Terreur, partage les derniers jours d'André Chénier, et il est guillotiné le même jour que lui.↩︎
Jean François Regnard (1655-1709), poète et dramaturge comique, très apprécié par Molière lui-même. Fortuné, aspirant au voyage et à l'aventure, il s'embarque à Civitavecchia pour suivre une femme [La Provençale], il est pris par des corsaires algériens et vendu comme esclave à Alger en octobre 1678. Sommé de se convertir à l'Islam, il se trouve alors racheté par sa famille. Il voyage ensuite jusqu'en Laponie, puis achète une charge de trésorier de France. Il s'adonne alors aux plaisirs de la fête, de la table, et autres. Il meurt en 1709 d'une indigestion↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 447-448.↩︎
Louis de La Roque (1830-1903), Catalogue des Chevaliers de Malte, appelés successivement Chevaliers de l'ordre militaire et hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes & de Malte, 1099-1890, Paris, Desaide, 1891, p. 174 : « Aimé Marie François Emmanuel de Mouchet de Battefort de Laubespin, 1781. » ↩︎
Ibidem, pp. 448-449. Ce jeune homme, qui a fait « d'excellentes études à Montpellier » se nomme Jean Sébastien Eugène Julia. Né le 18 octobre 1780 à Narbonne, fils de Pierre Julia, commerçant à Narbonne, et de Marie Bastide, étudiant en médecine, puis en pharmacie à Montpellier, il épousera le 7 septembre 1808 à Montagnac, Hérault, Anne Pauline Thérèse Bazin de Fontenelle, fille de Charles Jean Baptiste Bazin de Fontenelle 1727-1797 (commis aux Aides à Montargis, bourgeois de Paris, fermier général de Monsieur, frère du Roy, et du Prince de Conti), et de Louise Marguerite Suzanne de Lagarde. Il prendra dès lors le nom de Julia de Fontenelle. Il sera professeur de chimie à la faculté de Médecine de Paris, et il laisse une œuvre de vulgateur scientifique très abondante. † 8 février 1842, Paris. Cf. Joost Mertens, « Éclairer les arts : Eugène Julia de Fontenelle (1780-1842), ses manuels Roret et la pénétration des sciences appliquées dans les arts et manufactures », in Documents pour l’histoire des techniques, 18 | 2e semestre 2009, pp. 95-112.↩︎
Pierre Jean Garat (1762-1823), chanteur baryton ténorisant, qui a connu un formidable succès à partir de 17822 et surtout pendant la Révolution. Doté d'une étonnante flexibilité de voix, Garat pouvait chanter en voix de basse-taille ou en voix de fausset tout en ayant une tessiture de haute-contre. Vêtu de façon efféminée dans le style des Mirliflores ou des Incroyables, il a été un temps une icône de la jeunesse dorée. Wikipedia dédie un bel article à sa vie et à sa carrière flamboyantes, avant une fin plus triste.↩︎
Ibid., pp. 449-450.↩︎
Correspondance de Voltaire, 1755, tome 38, Lettre 3000, Paris, Garnier, pp. 446-450.↩︎
Jean Jacques Lefranc, marquis de Pompignan (Montauban, 1719-1784, Pompignan), président de la Cour des Aides de Montauban, puis conseiller d'honneur de ladite Cour ; poète et homme de lettres poursuivi par les sarcasmes de Voltaire, fondateur de l'Académie littéraire de Montauban, élu à l'Académie française en 1759 ; auteur de plusieurs tragédies, d'une belle Ode sur la mort de Jean Baptiste Rousseau, de Poésies sacrées, et du Voyage de Languedoc et de Provence ; grand érudit, grand linguiste (grec, latin, hébreu, espagnol, italien, anglais) grand numismate, grand bibliophile, etc. ; père putatif d'Olympe de Gouges.↩︎
Baille : enveloppe du grain, menue paille ; d'où par métaphore, superficielle, vaine ; on dirait aujourd'hui, du vent !. Cf. Voyage de Languedoc et de Provence, fait en 1740 par Messieurs Le Franc, le Marquis de Mirabeau, et l'abbé de Monville, Chanoine de Montauban, La Haye, 1745, p. 6.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 451.↩︎
Ibbidem, p. 452.↩︎
Ibid.↩︎
À propos de M. Carbonell, cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810 ; http://belcikowski.org/publications6/index.php?article314/auguste-labouisse-rochefort-et-la-societe-philotechnique-de-castelnaudary-9-une-figure-oubliee-de-1830-a-1840.
Né le 25 juillet 1775 à Perpignan, fils de Pierre Carbonell, né à Molitg-les-Bains, instituteur particulier à Fourques, et de Jeanne Marie Belzous, née à Mouthoumet, Aude, Antoine Jacques Carbonel, professeur de Belles-Lettres à Perpignan, a épousé le 20 janvier 1800 à Rivesaltes Marie Marguerite Joséphine Cabestany y Montaner, née à Perpignan, fille de Galdérich Domingo Bonaventura Benet Cabestany y Texidor et de Maria Théresa Margarida Montaner y Bordas. En 1803, il est père de Marie Josèphe Carbonell, née en 1801. Il aura encore trois autres enfants, dont deux seulement vivront.↩︎Albrecht von Haller (Berne, 1708-1777, Berne), médecin, savant anatomiste, père de la physiologie moderne, naturaliste, penseur et critique littéraire, poète, célèbre auteur de Die Alpen (1729), long poème dans lequel il célèbre la beauté des Alpes et la simplicité de la vie des montagnards suisses.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 453-454.↩︎
Ibidem, pp. 454-455.↩︎
Ibid., pp.455-456.↩︎
Ibid., pp. 456-457.↩︎
Agricol Joseph François Xavier Pierre Esprit Simon Paul Emploi Antoine (ou plus simplement Agricol Joseph), marquis de Fortia d'Urban (Avignon, 1756-1843, Paris, colonel des milices du pape dans le Comtat Venaissin jusqu'en 1791 (date de la réunion du comtat à la France), érudit et historien, membre de la Société des antiquaires de France, membre honoraire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, premier président honoraire de la Société de l'Histoire de France, auteur de plusieurs ouvrages de gégographie, de géologie et d'histoire, dont une Histoire de la marquise de Ganges (1810) dont il descendait par son arrière-grand-mère, Marie Esprite Vissec de Latude, fille de la marquise de Ganges. Prosper Mérimée a été son successeur à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.↩︎
Joseph François Nicolas Dusaulchoy de Bergemont (Toul, 1760-1835, Paris), dramaturge, écrivain et journaliste. Partisan de la Révolution, il écrit jusqu'en décembre 1791 dans le Courrier national, le Républicain, de juillet à décembre 1791, dans Les Révolutions de France et de Brabant après le départ de Camille Desmoulins, dans la Semaine politique et littéraire en 1792, puis le Batave et le Sans-culotte jusqu'à la Terreur. Chargé un temps de la surveillance des journaux après Thermidor, il collabore ensuite au Journal des arts, des sciences et de la littérature, puis au Courrier de l’Europe. Il fonde en 1795 le journal intitulé La Fusée volante. Etc.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 457-458. Victor Joseph Gabriel Soulages de Lamée (Villasavry, Aude, 1766-1846, Villasavary) est un neveu de Dom Adrien Soulages de Lamée (1735-1800, dit Dom Lamée, Bénédictin qui a créé le cabinet de curiosités de l'Abbaye-École de Sorèze, et qui a terminé sa vie au couvent de Najera en Espagne.↩︎
Ibidem.↩︎
Ibid., p. 459.↩︎
Ibid., p. 460.↩︎
Ibid., p. 462.↩︎
Description de plusieurs nouvelles espèces d'orthocératites et d'ostracites, par M. Picot de Lapeyrouse (Toulouse, 1744-1818, Lapeyrouse), baron de Bazus, etc., Associé ordinaire de l’Académie Royale des Sciences, Inscriptions, & Belles-Lettres de Toulouse, & Correspondant de l’Académie des Sciences de Paris, Erlang, Wolfgang Walther, 1781.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 9. Une figure oubliée. De 1830 à 1840.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 468.↩︎
Ibidem, pp. 468-471.↩︎
Cervantes, Histoire de Don Quichotte de la Manche, Volume 5, Paris, A. Sautelet et Cie, 1826, p. 199.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 471-473.↩︎
Ibidem, p. 473.↩︎
Ibid., pp. 473-474.↩︎
Gabriel de la Fuye, alias Père Gabriel de Chinon (Chinon, 1610-1788, Erevan), envoyé en mission par le Père Joseph, vers 1640, en Arménie, en Perse et chez les Gaures où il fonde un couvent de son ordre. Mort à Erevan, il laisse à éditer ses Relations nouvelles du Levant, ouvrage auquel il a travaillé une dizaine d'années. Cf. Jean-Pierre Mahé, « Gabriel de Chinon, missionnaire dans l’Empire safavide (1647-1668) », in Journal des Savants, année 2018, 2, pp. 357-419.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 476.↩︎
Dite consignée par Tallement des Réaux dans le premier tome de ses Historiettes, cette anecdote ne s'y trouve pas. Maintes fois répétée depuis lors, elle relève probablement de la tradition orale.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 477-478.↩︎
Ibidem, pp. 479-480.↩︎
Ibid., pp. 480.↩︎
Ibid., p. 481.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., p. 482.↩︎
Ibid., p. 483.↩︎
Ibid., pp. 484-485.↩︎
Ibid., p. 486.↩︎
Phalaris, tyran d'Acragas, en Sicile, vers 570-555 avant J.-C. Réputé cruel,il faisait brûler vives ses victimes dans un taureau d'airain, d'après la légende.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 488-489.↩︎
ibidem, p. 489. À propos de Mmes de Béon, etc., cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 2. Une figure oubliée. De 1778 à 1795.↩︎
Charles de Saint-Gilles Lenfant, dit le Chevalier de Saint-Gilles (1670?-1709?), mousquetaire du roi, auteur de fables imitées d'Ésope, de pièces galantes imitées du Mercure galant, et de textes à énigmes. Jamais publiée de son vivant, son œuvre a fait l'objet d'une édition posthume en 1709.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 486-489.↩︎
Ibidem, pp. 495-496.↩︎
Ibid., pp. 497-498.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810".↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 498.↩︎
« Mlle Anne Cammas, aujourd'hui Mme Guibal, fille d'un peintre distingué de Toulouse, nièce et digne élève du célèbre peintre Charles Marie Bouton (1781-1853) ». Auguste de Labouisse dixit dans une note postérieure à 1803. Ancien élève de David, Charles Marie Bouton est un peintre de la perspective et de la lumière, qui a inventé le Diorama avec Louis Daguerre, en 1822.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 502.↩︎
Ibidem, pp. 502-503.↩︎
M. Jean Claude Grancher (1779-1842), bachelier ès-lettres, est alors professeur de Langues anciennes à l'École centrale des Ardennes (20 octobre 1802-22 mars 1804). Concernant la carrière ultérieure de Jean Claude Grancher, cf. Jean-François Condette, « Jean Claude Grancher », in Les recteurs d'académie en France de 1808 à 1940. Tome II, Dictionnaire biographique, Institut national de recherche pédagogique, 2006, pp. 202-203. (Histoire biographique de l'enseignement, 12. Cf. aussi Bulletin de la Société des études littéraires, scientifiques et artistiques du Lot, 1909.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 10. Une figure oubliée. De 1830 à 1840 (suite 2).↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 504-511.↩︎
Cf. Paul Lafond (1847-1918), L'aube romantique : Jules de Rességuier et ses amis : Chateaubriand, Émile Deschamps, Sophie Gay, Mme de Girardin, Victor Hugo, Lamartine, H.-T. de Latouche, Sainte-Beuve, A. Soumet, Eugène Sue, Alfred de Vigny et autres..., Paris, Mercure de France, 1910.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, p. 511.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 9. Une figure oubliée. De 1830 à 1840.↩︎
Auguste de Labouisse in Voyage à Rennes-les-Bains, pp. 511-514.↩︎
Ibidem, p. 514.↩︎
Ibid., p. 515.↩︎
Ibid., p. 512.↩︎
Ibid., p. 513.↩︎

















































































