Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 7. Une figure oubliée. De 1808 à 1810
Jacques Louis David (1748–1825), Bonaparte franchissant les Alpes au Grand-Saint-Bernard en 1800, Château de Malmaison.
En septembre 1808, sans faire état du drame familial qu'il vient de vivre 1, Auguste de Labouisse reprend la rédaction des notes quotidiennes qui fourniront plus tard la matière de ses Mémoires politiques et littéraires.
Mais en guise d'incipit à ce septième volume desdits Mémoires, Auguste de Labouisse, que l'on sait fasciné de longue date par la trajectoire historique de Napoléon Bonaparte même s'il n'a jamais été bonapartiste, ajoute en 1847 un Nota Bene dans lequel, maintenant que l'Histoire est passée, il tente d'en finir avec l'énigme du « grand homme » et s'explique par suite sur la démarche à laquelle il a choisi de se tenir en matière d'historiographie. Il est âgé alors de 59 ans, et il mourra en 1852.
— Sans doute, Napoléon fut un grand homme de guerre. Émerveillé de ses rapides campagnes, je fus presque enthousiaste de ses grandes victoires, et j'admire encore aujourd'hui les succès qu'il eut comme guerrier et comme législateur d'un grand peuple, qu'une funeste révolution avait plongé dans une épouvantable barbarie. Mais, à côté des grandes qualités que je lui accorde, quelles ombres sinistres se glissèrent, malgré moi, dans ces tristes peintures. Ma plume souvent échappa de mes mains : malheureusement l'œuvre était commencée, je me sentais le besoin de la poursuivre, non sans regretter vivement d'avoir eu à traverser des jours si mauvais, et à charger mes écrits du souvenir de tant d'horreurs !!! .... Plus Bonaparte grandissait en gloire, plus il me semblait grandir dans le crime. Mais cette fâcheuse idée, comment la traduire, sans transition et sans ménagement, aux yeux des lecteurs favorablement prévenus par une fascination inexplicable ? .... Je me suis vu donc obligé de glaner dans cette foule de circonstances, recueillies en 1808 et 1809. Je n'y ai pris que les plus saillantes ; celles qui caractérisaient les criminelles menées et les sanglants forfaits de cette déplorable époque.
— Cependant j'ai eu le soin d'écarter tout ce qui ne me conduisait pas à une solution caractéristique ; je le devais pour l'honneur de mon pays aussi, dès 1810, j'avais déjà commencé à adopter cette bienveillante méthode, et je me plaisais à ne recueillir plus particulièrement, que les anecdotes de salon et les anecdotes littéraires ; les préférant aux tristes révélations de l'ambition et de la politique.
— Mais, ces ménagements consentis, on me verra toujours avec le même amour de l'impartialité, de l'ordre, de la justice et de la vérité, conserver ma franchise sur les personnes et sur les choses ; et quelque grand qu'ait été un homme, quelque lustre que son passage ait jeté sur ma patrie, je puis bien en être reconnaissant ; mais ma reconnaissance ne va point jusqu'à lui pardonner tous ses crimes, quand, par exemple, il a eu, comme le cardinal de Richelieu, le malheur d'en commettre. Ma sensibilité se révolte contre tous les attentats qui blessent l'humanité, et ils furent si multipliés et si nombreux, que les historiens, impartiaux et justes, ne pourront s'empêcher de conclure de Bonaparte et de ses cruelles actions, qu'il passa sur la France comme un météore, comme un fléau de gloire. — Qu'on lise et qu'on juge » 2. Les Anglais, ci-dessous, ont jugé.
Thomas Rowlandson, The Corsican and his blood hounds at the window of the Thuilleries looking over Paris, 1815, Publisher Rudolph Ackermann, London, 1815, Metropolitan Museum, New York.
James Gillray (1756-1815), Tiddy-Doll, the Great French-Gingerbread-Baker, 1806, Graphic Arts Collection, Princeton University Library.
George Cruikshank (1792-1878), Broken Gingerbread, 1814. British Museum.
Auguste de Labouisse reprend la rédaction de ses Mémoires, comme dit plus haut, en septembre 1808. Rétrocédant là du jugement sans appel qu'il portera en 1847 sur Bonaparte « fléau de gloire », il rend compte de la popularité dont l'Empereur jouit alors dans Toulouse, comme l'atteste le comportement « d'un bon provincial qui, enchanté de voir un aussi grand personnage, s'est écrié dans les transports de sa joie : Vive l'empereur de tous les rois et le roi de tous les empereurs, ce qui lui a valu « un coup de tête en signe de remerciement ».
Ce qui a plu à Auguste de Labouisse dans l'échange rapporté ci-dessus, c'est l'effet de pointe produit par le jeu alterné de la parole du passant et du signe muet adressé par l'Empereur audit passant, et ensuite par le chiasme des mots « empereur» et « roi ». Rappelant « qu'on aimait ces sortes d'oppositions au temps de nos pauvres auteurs anciens », Auguste de Labouisse témoigne ainsi de l'œil et de l'écoute qu'il entend faire valoir dans ses Mémoires au titre de l'expérience littéraire et poétique des choses de la vie, plus encore qu'au titre de la réflexion, au demeurant nécessaire, sur la monstrueuse bizarrerie de la nature des choses de la politique.
Le caractère prédominant de cet intérêt pour l'expérience littéraire et poétique fait qu'Auguste de Labouisse s'intéresse sans exclusive à tous ses pairs qui écrivent, connus ou moins connus, célèbres ou oubliés. Et, puisqu'il vit toujours à Saverdun, Ariège, il s'intéresse plus particulièrement aux écrivains languedociens.
On remarque par exemple qu'en avril 1805 déjà, dans le volume V de ses Mémoires, il prend le soin de mentionner le nom de Gabriel Mailhol (1725-1791) 3, né à Carcassonne, « un pauvre diable d'auteur que sa stérile abondance exposa souvent à la malignité des critiques » ; et il ajoute que « comme M. Gabriel Mailhol appartient à une province qui m'est chère », il se propose de « placer ici des renseignemens positifs sur lui, sur sa famille et sur deux de ses cousins qui ont écrit aussi. Leur réputation ne fut pas, il est vrai, très éclatante ; mais peut-être sont-ils tombés dans une trop grande obscurité, puisqu'ils sont oubliés dans la plupart des biographies où l'on recueille tout ». Auguste Labouisse signale toutefois dans un nota bene que les limites de l'édition l'ont malheureusement contraint de retrancher de ses Mémoires ces notices biographiques par la suite.
On notera que le mot « pauvre diable » dont use Auguste de Labouisse pour qualifier Gabriel Mailhol, est de Gabriel Mailhol lui-même, et à son propre endroit. Auguste de Labouisse-Rochefort a donc lu Le Philosophe nègre de Gabriel Mailhol, dans lequel ce mot figure :
« Vous voyez en moi cet homme qui fut poète de société, prosateur éphémère, prête-nom dramatique, auteur sifflé, citoyen désespéré, héritier riche, amant prodigue, chef de maison ruiné, portier reçu à condition, et pour tout dire en un mot, le pauvre Diable. » 4
L'œuvre de Gabriel Mailhol, surtout Le Philosophe nègre, semble aujourd'hui en voie de désensablement. Mais elle est restée vue longtemps comme celle d'un perdant. Pouquoi Auguste de Labouisse se sent-il moralement obligé en 1808 de parler de l'œuvre d'un perdant, certes languedocien ? Sans doute par l'effet ici de quelque sympathie inavouée d'un écrivain qui craint alors d'être lui-même un perdant, pour un autre écrivain que l'opinion a jugé perdant...
En septembre 1808, Auguste de Labouisse s'intéresse cette fois à Alexandre Soumet (1786-1846), poète originaire de Castelnaudary, Aude, qui vient de lui envoyer son poème de L'Incrédulité. Ce poème, publié en 1810, connaîtra un succès notable, et il vaudra à son auteur, la même année, la nomination au poste d'auditeur au Conseil d’État, fonction assortie d’un traitement fixe de 3000 frs. par an 5. De quoi susciter la jalousie de ses pairs. Il est vrai qu'Alexandre Soumet vivait alors à Paris. Auguste de Labouisse-Rochefort vivait, lui, à Saverdun, Ariège...
1810. Seconde édition de L'Incrédulité
« M. Alexandre Soumet, jeune poète qui donne les plus grandes espérances aux amis des Muses, m'ayant envoyé son poème de l'Incrédulité, je l'ai remercié de ce joli cadeau ; et pour lui témoigner, avec franchise et vérité, ma reconnaissance, je lui ai fait part de quelques remarques, dictées par l'intérêt que son ouvrage m'a inspiré. Mes observations pouvaient paraître sévères, j'en conviens ; mais l'intention devait les faire absoudre. » 6
Portrait d'Alexandre Soumet, in Anna Beffort, Alexandre Soumet : sa vie et ses œuvres, Luxembourg, Imprimerie de J. Beffort, 1908, Université de Paris, thèse de doctorat d'Université.
De même qu'en 1806, Auguste de Labouisse se risquait à reprocher, en vers, à son ami M. Deguerle, poète reconnu, le caractère « pompeux » des derniers vers dont celui-ci lui avait fait l'hommage, et qu'il lui conseillait de revenir ses « rimes légères », à ces « jolis riens » pour lesquels M. Deguerle se trouvait applaudi, Auguste de Labouisse, en 1808, se risque à formuler des critiques, en prose cette fois, à l'endroit du poème d'Alexandre Soumet, jeune poète qui monte et qui lui fait l'hommage de ses vers au titre de la considération due à l'un de ses prédécesseurs dans la carrière. Auguste de Labouisse ne rapporte rien des critiques qu'il a adressées à Alexandre Soumet. Mais on les devine, à la lecture des critiques que celui-lui adresse à son tour, en vers.
Dans ladite réponse, Alexandre Soumet se confond d'abord en deux strophes louangeuses, dont voici un extrait :
« Parny, d'une autre Éléonore,
Tu daignes sourire à mes chants ;
Tu viens de mes jeunes talents
Saluer la douteuse aurore. »
Le même Alexandre Soumet passe ensuite aux critiques :
« Tes louanges et tes leçons
Enorgueillissent ma jeunesse ;
Mais je te parle avec simplesse ;
J'aurais préféré tes chansons.
Fallait-il citer des maximes,
Des noms, des exemples fameux ?
Va, quelques-unes de tes rimes
M'auraient instruit encore mieux.
En négligeant d'un vers aimable
D'habiller ce qu'elle m'écrit,
Ton éloquence me punit
Des fautes dont elle est coupable. » 7
L'échange se conclut en somme par un retour à l'envoyeur. Ce retour est poli, mais cinglant, et cruel. En septembre 1808, Alexandre Soumet ignore sans doute encore qu'après la mort de sa petite Isaure, Auguste de Labouisse a renoncé pour toujours aux vers. Quoi qu'il en soit de cet impair involontaire, sa critique du verbe d'Auguste de Labouisse est sévère, quoique probablement assez juste. Quiconque a lu la prose d'Auguste de Labouisse sait qu'elle est brillante dans les notes brèves, sortes de pastilles qui font la part belle à la pointe finale, mais aussi fleurie de « maximes, de noms et d'exemple fameux », d'où longue, longue, et parfois pédantesque dans ses morceaux d'éloquence, tels ceux qu'il consacre aux gloires du passé ou aux buveurs de sang de la Révolution à peine passée.
De gauche à droite : Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) ; Nicolas Edme Restif de La Bretonne (1734-1806), dit « le spectateur nocturne ».
Mais, concernant Auguste de Labouisse, on dira pour sa défense que ses Mémoires fourmillent d'informations rares et précieuses, 1° fruit des qualités de spectateur du monde comme il va, qui font de lui une sorte de successeur de Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) dans ses Historiettes, ou, mais en plus moral, plus policé, et plus érudit, de Nicolas Edme Restif de La Bretonne (1734-1806) dans son Spectateur nocturne ; 2° fruit aussi de sa bibliophilie et de la capacité étonnante de lectures en tous genres dont sa bibliophilie se trouve assortie.
Quant à Alexandre Soumet, certes il faut bien admettre qu'il y a chez lui du pompeux aussi, surtout quand sa poésie se fait politique, dans son L'Incrédulité. Dans les limites de son goût néo-classique, Auguste de Labouisse critique littéraire est plutôt bon juge. Un exemple du style pompeux chez Alexandre Soumet, sachant que le « monarque » dont Alexandre Soumet célèbre ici les « bienfaits », c'est Napoléon Ier :
« Après un long orage, ô ma patrie ! ô France !
Tel s'est levé sur toi le jour de l'espérance.
Un monarque a paru, témoignage éclatant
De l'amour de ton Dieu, du bonheur qui t'attend.
Comme l'arc du Très-Haut, sa puissance féconde,
D'un cercle de bienfaits embrassera le monde.
La voix des nations, la voix du Créateur,
Tout révèle aux mortels ce grand médiateur.
Il parle ; et, salué par mille cris de joie,
De la Religion l'étendard se déploie.
Cette fille du ciel, après de longs revers,
A repris sa guirlande ; et de chastes concerts,
De prières, de vœux, d'offrandes entourée,
Modeste, a reparu dans l'enceinte sacrée.
Jérusalem renaît... etc. » 8
Mais Alexandre Soumet, qui est comme Auguste de Labouisse un poète élégiaque, l'égale ou le surpasse, à l'occasion, dans la grâce mélodieuse du chant.
Là, dans l'évocation de l'aurore...
« Quand l'Aube, en rougissant vient éveiller le Jour,
Je vais loin des cités, rêveur et solitaire... 9
Là encore, dans le regret de sa mère, morte alors qu'il n'avait pas deux ans...
« Ma mère, ton adieu serait donc éternel ?
Pour toujours séparés !.. Mais non, tu n'es qu'absente :
Lorsque septembre vient, d'une main languissante,
Dérober quelque feuille aux rameaux des forêts,
Je crois dans ce murmure entendre tes regrets ;
Aux approches du soir, ton image chérie,
Quelquefois se présente à mon âme attendrie... » 10
Et là encore aussi, dans l'évocation de la nuit qui vient...
« Là, sitôt que la nuit, voilée et recueillie,
Semble inviter la terre à la mélancolie... » 11
Finalement, il y a lieu de penser qu'au fond des choses, ce qui inspire chez Auguste de Labouisse la critique d'Alexandre Soumet, c'est, outre son bonapartisme flamboyant, la secrète jalousie de la simplicité avec laquelle Alexandre Soumet parle du deuil, jamais guéri, de sa propre mère. Après avoir perdu sa petite Isaure et cherché les mots qui sachent dire poétiquement son immense douleur, Auguste de Labouisse, qui vient de renoncer à pousser plus avant son chemin de poésie, aura difficilement souffert qu'en poésie, on fraie une même voie que lui.
Tombeaux romains, détail, ancienne abbaye de Saint-Gilles, dessin d'Adrien Dauzats, lithographie de Thierry frères, Paris, in Voyages pittoresques et romantiques de l'ancienne France, pl. 294, vol. 2, 2e partie, 1833-1836.
Au début du mois de janvier 1809, Auguste de Labouisse consacre à sa propre œuvre de mémorialiste une note qu'il place sous l'auspice du marquis de Mirabeau, père du tribun révolutionnaire. « Le tableau de la vie de l'homme flatte toujours », dit le marquis en 1739 : « s'il y a des choses considérables, cela instruit ; si c'est des bagatelles, cela amuse et pique la curiosité..... Mais afin de réussir, il faut écrire toutes les semaines ; plein alors de ce que vous écrirez, rien n'approchera de votre style ».
Joseph Aved (1702–1766), Portrait de Victor de Riqueti, marquis de Mirabeau (1715-1789), circa 1744, Musée du Louvre. Économiste et philosophe, co-fondateur du mouvement physiocrate, écrivain, le marquis de Mirabeau est l'auteur de nombreux ouvrages, dont les 6 volumes de L’Ami des hommes, ou Traité de la Population (1756-1762, qui ont été lus dans toutes les Cours d'Europe. Il est par ailleurs le père d'Honoré Gabriel de Riqueti, comte de Mirabeau, l'Hercule de la liberté, qui aura sous la Révolution le destin que l'on sait.
Faisant sien le propos du marquis, Auguste de Labouisse fournit ainsi à propos de ses propres Mémoires une note d'intention qui suffit à éclairer sa démarche et son but. « Au style près, dont ma franchise doit repousser l'éloge, j'accepte la vérité de cette épigraphe, si en rapport avec mes habitudes journalières. Voilà plusieurs années que j'écris — depuis 1795 —, non seulement toutes les semaines, mais tous les jours, et même plusieurs fois par jour ; je ne dis pas le JOURNAL DE MA VIE, mais le journal de mes pensées, de mes réflexions, de mes remarques, de mes lectures, entremêlées avec l'histoire de notre époque, si considérable en grands évènements. — Que de matériaux j'ai déjà recueillis, et que de volumes pourront produire toutes ces anecdotes ! » 12
D'anecdote en anecdote, Auguste de Labouisse, qui aime la variété et qui en fait sa devise après La Fontaine, Diversité, c'est ma devise, passe ainsi, sans transition, de l'historique au légendaire, du terrible au plaisant, du curieux à l'invraisemblable, sans se départir jamais de sa prétention à rendre compte, de la façon la plus exacte possible, tout à la fois de « ses propres pensées, réflexions, remarques et lectures », et de « l'histoire de son époque ».
Passant ainsi du coq à l'âne, si l'on peut dire, Auguste de Labouisse rapporte par exemple, immédiatement à la suite, les horreurs de la guerre menée alors par les Français en Espagne, puis l'invraisemblable histoire de Pierre de Fournel [Pierre de Fournelle, ou Pierre Defournel, ou Dufournel], médecin et alchimiste, qui, tel le comte de Saint-Germain, semble avoir été détenteur de quelque secret de jouvance éternelle. Dans un cas comme dans l'autre, le mémorialiste se réclame de la lecture de la presse du temps.
Nicolas Thomas, Portrait du comte de Saint-Germain, 1783. Source inconnue.
« Un de nos journaux vient de publier sur M. de Fournel, vieillard de 119 ans encore vivant, cette notice : M. Pierre de Fournel est né à Barjac, en Vivarais, le 25 octobre 1690 ; il a par conséquent vécu dans trois siècles, et vu les merveilles de celui de Louis XIV. Il se souvient très bien des hommes qui ont vécu, et des principaux évènements qui se sont passés pendant sa jeunesse ; et ce n'est pas sans un vif intérêt qu'on entend parler de la guerre de la succession, de l'année du grand hiver (1749), de la Régence, du système de Laws, de la peste de Marseille, etc., etc., par un historien contemporain, par un témoin qui, au bout d'un siècle, vient vous dire : Tout ce que je vous raconte, je l'ai vu, j'y étais ; j'ai vécu avec Racine, Despréaux, Bossuet, Montausier, Fénélon, Condé, Turenne, Luxembourg, Catinat, Boufflers, et tous ces hommes qu'avec tant de raison vous admirez aujourd'hui..... — M. de Fournel a cultivé la médecine et la chimie avec succès ; il a eu pour maître Staal et Humberg, qui le fut aussi du Régent. Il a parcouru l'Europe et l'Égypte. Il a servi 28 ans dans les armées françaises, en qualité de médecin. Il était à la bataille de Fontenoy et à celle de Lawfelt, où il fut grièvement blessé. Cet homme, que la mort semblait avoir oublié, ne fut pas oublié en 1793 ; il fut obligé de fuir pour échapper aux persécutions, et, en fuyant, il se démit la cuisse, et perdit un ouvrage manuscrit, intitulé : La Nature dévoilée, auquel il avait longtemps travaillé, et attachait un grand prix. À l'âge de 104 ans, il a épousé une jeune fille de 18 ans, nommée Marie Anne Bouton. Il a eu sept enfants de ce mariage, dont le dernier n'a que 3 ans ; ainsi M. de Fournel a été père à 116 ans. Il n'est affligé d'aucune infirmité, et n'a pas l'air d'avoir plus de 70 ans. Sa figure est animée, son œil vif, sa vue excellente, et sa mémoire imperturbable. Il ferait encore, dit-il, six lieues par jour à pied, s'il n'avait pas eu la cuisse démise à l'âge de 104 ans.
Voilà, ajoute le journaliste, un phénomène de longévité bien étonnant de tout point, et bien fait pour exciter l'attention des médecins, l'espérance des vieillards, et la curiosité du public. » 13
Un homme nommé Pierre de Fournelle, ou Defournel, ou Dufournel a, semble-t-il, vraiment existé. Mais quand exactement est-il né ? et combien de temps a-til vécu ? Le Messager du Midi daté du 4 mars 1869 et autres journaux contemporains publient « une statistique des plus curieuses sur les cas de longévité signalés en Europe et en Amérique depuis l'année 1500 ». Le nom de Pierre de Fournelle se trouve mentionné, entre autres, dans cette statistique. On apprend ainsi que ledit Pierre de Fournelle est « mort à Paris le 5 octobre 1819 à l'âge de cent-vingt ans ».
Le Messager du Midi, 4 mars 1869.
Le fichier Bossu, dédié à la Franc-Maçonnerie, indique, lui, qu'un certain Jean Pierre Joseph de Fournelle, ancien capitaine de cavalerie, né vers 1760 à Rouvaux, dans la Meuse, a été membre de la loge des Frères Amis à Versailles ? ou à Verdun ? et de celle des Amis de l'Honneur et de la Vérité en 1810 à Madrid.
Fiche Dufournel, fichier Bossu, BnF.
Le catalogue de la Bibliothèque nationale crédite « M. Dufournel » d'avoir été le traducteur de la Catena Homeri de l'alchimiste allemand Anton Joseph Kirchweger, ouvrage daté de 1723, écrit en allemand, puis traduit en latin, et publié en 1772 en français sous le titre de La nature dévoilée ou La théorie de la nature : dans laquelle on démontre, par une analyse exacte de ses opérations, comment et de quoi toutes choses prennent naissance, comment elles se conservent, se détruisent et se réduisent de nouveau en leur essence primordiale. Un savant libraire d'ancien fournit les précisions suivantes : « Une note ancienne à la plume au bas du faux-titre mentionne la traduction latine de l'Aurea Catena Homeri (Francfort, 1762), ainsi que notre traduction française par Dufournel, médecin. Rare première traduction française par Dufournel de ce très grand texte alchimique allemand attribué à Anton Joseph Kirchweger qu'est l'Aurea Catena Homeri. Communément attribué, à tort ou à raison, au médecin Dufournel, l'ouvrage intitulé La nature dévoilée... est une traduction, ou plutôt une adaptation, de l'Aurea Catena Homeri, mais une note manuscrite placée dans l'exemplaire de la Bibliothèque Nationale dit que ‘‘ cet ouvrage, attribué à tort à Boullenger, est de Pierre de Fournel, médecin et chimiste ’’. Celui-ci serait né à Barjac-en-Vivarais, en 1690, et se serait encore trouvé vivant à Paris, en 1809, date à laquelle la Loge Le Vrai Expert le recevait et le fêtait » 14. Auguste de Labouisse aurait donc pu le rencontrer en personne...
La France médicale du 1er janvier 1912 rapporte que, dans une notice datée du 15 novembre 1911 (p. 726), « la Chronique Médicale a donné des détails sur le médecin qui, en 1744, soigna et sauva Louis XV atteint de la variole à Metz. D'après cette notice, ce serait un nommé Pierre de Fournelle, originaire du Vivarais [Barjac, Gard], qui aurait opéré cette cure merveilleuse ». Mais le rédacteur de la France médicale observe que « le nom de ce médecin est certainement ignoré de tous ceux qui ont écrit sur l'histoire de Metz ; après bien des recherches, nous n'avons trouvé aucun document le concernant ; par contre, nous en connaissons qui citent pertinemment un messin pour l'auteur de cette guérison.
En vertu de l'adage : À chacun le sien, voyons quel a été le rôle de notre compatriote. Le roi Louis XV arriva à Metz le 4 août 1744, avec des détachements de l'armée de Flandres, pour couvrir l'Alsace menacée par le prince Charles de Lorraine. Au bout de six jours une fièvre maligne le mit à toute extrémité, en dépit des soins que lui prodiguait son chirurgien La Peyronie. La consternation, l'abattement, le désespoir se peignaient sur tous les visages ; des prières publiques furent ordonnées par tout le royaume. Mais le mal faisait des progrès rapides,et l'évêque de Soissons fut appelé pour administrer les derniers sacrements au royal malade, qui allait toujours en s'éteignant.
À cette heure suprême, quand tout était désespéré, une personne de la cour parla d'un ancien chirurgien-major du régiment d'Alsace, établi à Metz où il opérait, disait-on, des merveilles. Le valet de chambre Lebel le fit venir, l'introduisit auprès du mourant. Le chirurgien examine attentivement le roi, le palpe avec soin ; enfin, au milieu des assistants anxieux : — J'espère le sauver, dit-il. Et il le sauva en effet. Ce modeste mais habile praticien, qui venait, du même coup, de sauver le roi et la France, s'appelait Jacques Augustin Ladoucette. Son père était médecin à Gorze, Moselle en 1660.
Louis XV ne fut pas ingrat. Il accorda des lettres de noblesse à Ladoucette et lui concéda des armoiries renfermant pour emblèmes trois feuilles de doucette ; puis, par lettres patentes, en date du 1er mars 1748, contre-signées par Voyer d'Argenson, il le nomma à la charge de chirurgien-major des ville et citadelle de Metz. » 15
F.-L. Mangin, Réception du Roi dans sa ville de Metz le 4 août 1744, in Claude Philippe Auburtin de Bionville, Journal de ce qui s'est fait pour la réception du roy dans sa ville de Metz, le 4 aoust 1744. Avec un recuëil de pièces sur le même sujet, et sur les accidens survenus pendant son séjour, Metz, Veuve de Pierre Collignon, 1744.
La consultation des Documents relatifs à la maladie de Louis XV à Metz en août 1744 permet de constater que, concernant l'identité du « chirurgien-major du régiment d'Alsace », qui aurait sauvé de roi, les témoignages divergent.
M. Castera, médecin militaire à l'hôpital de Metz, note que « la consternation était générale », quand « M. de Montcerveau [Alexandre de Montcharvault, ou Montcharvaux], ci-devant chirurgien-major du régiment d'Alsace, ranima les esprits abattus : après avoir attentivement examiné Sa Majesté, il dit tout haut qu'il ne fallait point se désespérer comme l'on faisait, et que tout était encore. Ces paroles relevèrent le courage des assistants. Peu de temps après, les médecins trouvèrent le redoublement sur sa fin ». Et, toujours à propos de M. de Montcerveau [Montcharvaux] : « La visite d'un pareil animal n'est bonne à rien ; Moncerveau, qui est véritablement une bête, qui, loin d'être maître ès arts, ne sait pas même lire, joue un beau rôle. Il en sait plus que les médecins, puisque lui seul fait un heureux prognostic [sic]. Luy seul calme les inquiétudes... »
M. de Saint-Simon, évêque de Metz [Claude de Rouvroy de Saint-Simon, dit M. de Metz], ne mentionne pas, lui, dans son Journal de la maladie du Roy, l'identité du « chirurgien-major du régiment d'Alsace retiré » qui intervient auprès du Roi : « Samedi 15 [août 1744]. Les médecins imaginèrent de donner l'émétique en lavage au Roy, qui n'en eut pas plutôt pris qu'il se sentit soulagé : le mal de tête diminua un peu ; la fièvre se ralentit le matin ; il sentit la place où avaient été appliqués les vessicatoires.
Un chirurgien-major du régiment d'Alsace retiré vit le Roy, assura qu'il ny avait pas d'inflamation au bas du ventre, dit qu'on continuât les lavages. On changea le Roy de lit ; il eut une moiteur ; mais, le soir, il eut une évacuation si forte que trois matelats furent percés, le mal de tête totalement diminué. »
M. de Chicoyneau (1672-1752), premier médecin du Roi, ne rapporte quant à lui aucune intervention d'aucun « chirurgien-major du régiment d'Alsace » auprès du Roi, et il attribue la guérison du Roi à ses propres soins, assortis du conseil de quatre éminents confrères, dont « le coryphée de Paris, Monsieur Dumoulin, qui est considéré avec raison comme l'un de nos plus grands maîtres ». Il s'agit de Jacques Molin, dit Dumoulin (1666-1755), un empirique, qui disait sur le tard : « Je laisse après moi trois grands médecins, l’eau, la diète et l’exercice ». 16
Le nom de Pierre de Fournelle n'apparaît donc nulle part dans ces documents, non plus d'ailleurs que celui de Jacques Augustin Ladoucette (1705-1790).
Les Cahiers lorrains, dans leur numéro du 1er janvier 1932, éclairent d'un jour qui se veut définitif la légende de Pierre de Fornelle ou de Jacques Augustin Ladoucette, sauveur de Louis XV en 1744. Au terme d'une enquête serrée, ils montrent que « Ladoucette n’a jamais servi au régiment d’Alsace ; il n’était pas retraité en 1744 ; il n’a sans doute pas vu le roi durant sa maladie ; en tout cas, ce ne fut pas lui qui guérit Louis XV ; il n’eut pas à recevoir et ne reçut pas de récompense. — Et voilà une légende évanouie.[...]. Il s’agit sans conteste de Montcharvault, ou Montcharvaux, qui guérit Louis XV. [...]. Le Docteur Paul Dorveaux, de Paris, a publié, dans le Bulletin des Sciences Pharmacologiques (septembre-octobre 1915), la ‘‘ recette de l’Élixir du sieur de Monchervau [Montcharvaux, ancien chirurgien-major, avec lequel il a eu le bonheur de guérir le roy étant à Metz ’’. Elle est extraite d’un manuscrit relié à la suite du Cours de chymie de Lemery, 1756, qui appartenait au pharmacien de Paris L.-M. Charlard. Cet élixir est composé de 24 substances, appartenant toutes à la classe des stimulants, dit le Docteur P. Dorveaux. Et il ajoute : — Moncharvaux, ayant observé que l’état de dépression du roi provenait de la médication débilitante qui lui avait été appliquée sans répit, jugea qu’il était temps de réagir sérieusement ; alors, il imagina son élixir stimulant qui produisit un effet d’autant plus merveilleux qu’il fut administré sur le déclin de la maladie. » 17
Attention ! Il se trouve aujourd'hui d'autres historiens encore qui attribuent la guérison de Louis XV en 1744, à Isaïe Cerf Oulman (1705-1746), médecin juif attaché d'abord au prince palatin à Trèves, puis médecin de la communauté juive de Metz à partir de 1734. « Bien qu'il parvienne à sauver le roi, il n'en est pas récompensé : on ne peut attribuer la guérison du roi Très Chrétien à un Juif, aussi c'est un médecin lorrain, Alexandre de Montcharvaux, qui récolte tous les honneurs ».18
Portrait d'Isaïe Cerf Oulman, médecin de la communauté juive de Metz, auteur inconnu, héritage familial.
Pierre de Fournelle, Jacques Augustin Ladoucette, Alexandre de Montcharvaux, François Chicoyneau, Jacques Molin, Isaïe Cerf Oulman Isaïe Cerf Oulman...
Il aura fallu aux historiens plus de deux siècles de recherches, comme on peut voir dans l'excursus ci-dessus, pour arriver à établir, non point l'identité du médecin qui aurait sauvé la vie de Louis XV en 1744, mais les noms de 6 médecins dont l'un aurait plus ou moins puissamment aidé à la guérison du roi !
Concernant la guérison de Louis XV par Pierre de Fournelle, Auguste de Labouisse, qui se veut en quelque façon historien, ne joue pas dans la même catégorie que les témoins directs des faits rapportés ou que les historiens férus de la critique des sources : il consigne au jour le jour, à chaud, ce qu'il lit ou ce qu'il entend dire à propos d'une guérison jugée « miraculeuse » en 1744, qui date de 65 ans à peine, et à propos de laquelle aucune recherche sérieuse n'a encore été menée, alors que la légende messine s'en est déjà emparée. Et lui, Auguste de Labouisse, qui est poète et qui a sans doute aussi le goût de la légende, s'enchante de pouvoir la rapporter sans commentaire, sous le couvert de la caution que lui fournit la presse du temps.
Concernant l'actualité immédiate, et plus spécialement la guerre menée par Napoléon contre l'Espagne, Auguste de Labouisse se veut effectivement historien cette fois, mais de façon politiquement engagée. Alors que, le 8 février 1809, les Français viennent de se rendre maîtres de la ville de Saragosse, il déplore les désastres de la guerre et il condamne, non seulement la politique de Napoléon envahisseur, mais aussi, lui, catholique bon teint, la collusion du clergé espagnol avec la politique de l'envahisseur impie !
Louis François Lejeune (1775–1848), Episode du siège de Saragosse : assaut du monastère de Santa Engracia, le 8 février 1809, date de création : 1827, château de Versailles.
« Le dimanche, 5 mars [1809], l'armée entrée à Saragosse se rendit, en grande pompe, à l'église de Notre-Dame-du-Pilar. « On a chanté une messe en musique (dit la relation officielle), qui n'a été interrompue que par une cérémonie imposante, le véritable objet de cette réunion. Le saint prélat, malgré sa faiblesse et son grand âge, a prononcé un discours touchant, où il retrace tous les maux de la guerre, etc. » — Après quoi, tous les Espagnols, en place, sont venus jurer, au pied de l'autel, en face du maréchal duc de Montebello, fidélité à S. M. C. don Joseph Napoléon Ier. »
Francisco de Goya (1746–1828), Los desastres de la guerra, planche no. 61, Si son de otro linage, Musée du Prado, Madrid.
« Cette cérémonie était bien ; mais je ne conçois pas que le Moniteur, qui est ordinairement très susceptible et un peu acerbe, ait pacifiquement laissé passer ce fragment du discours de l'évêque : « La guerre, ce formidable fléau de la colère divine, dont le nom terrible ne devrait jamais se trouver sur les lèvres des ministres de l'Évangile, ni être prononcé dans les temples du Dieu de paix et de miséricorde, ce torrent qui, dans le cours des siècles, a renversé tant de cités, tant de provinces, de royaumes, cette compagne inséparable de la famine, des maladies et de la mort. C'est la guerre qui nous a entraînés dans cet abyme de maux. » Conçoit-on que ce soit ceux que ces fortes peintures signalent spécialement, qui les propagent eux-mêmes ? Voudraient-ils prouver que Saragosse était coupable, que c'est elle qui a voulu la guerre qu'on lui a fait ?... Cela rappellerait ces seigneurs français, qu'au commencement de la Révolution le peuple allait piller et incendier, et qu'on accusait ensuite d'avoir mis, eux- mêmes, le feu à leurs châteaux ! … » 19
Francisco de Goya (1746–1828), Los desastres de la guerra, planche no. 71, Contra el bien general, Musée du Prado, Madrid.
Auguste de Labouisse use en l'occurrence d'une grille de lecture de l'histoire idéologiquement très marquée, puisqu'il emprunte au souvenir de la Grande Peur française de juillet 1789, — peur suscitée par la rumeur d'un complot aristocratique contre le petit peuple et suivie du soulèvement dudit petit peuple contre les châteaux —, le moyen d'éclairer, par effet d'extrapolation, la raison pourquoi, face au soulèvement de la population de Saragosse, le clergé espagnol se commet en 1809 avec l'envahisseur. Certes Auguste de Labouisse s'autorise d'une telle extrapolation pour mieux dénoncer la compromission du vieux prélat de Saragosse. Mais de façon qui politiquement le trahit, il témoigne ici de ce qui volens nolens le rapproche dudit vieux prélat, à savoir le souvenir panique d'une foule hétéroclite qui, mue par la haine de la noblesse, irait « piller et incendier » les châteaux sur la foi seulement d'une folle rumeur ; à savoir, autrement dit, l'horreur des révolutions.
Auguste de Labouisse enregistre ainsi une foule de choses lues, vues ou entendues, une foule de citations empruntées aux auteurs anciens, modernes ou contemporains, et une foule de faits, grands ou petits, qui, outre qu'ils se trouvent rapportés souvent sur le mode piquant, nous renseignent à leur façon sur les temps troublés que le mémorialiste a traversés et, en 1809, traverse encore.
De gauche à droite : Mme Élisa Bonaparte, princesse de Lucques et de Piombino, Grande-Duchesse de Toscane, sœur de Napoléon Bonaparte ; Napoléon-Louis Bonaparte, Grand-Duc de Berg et de Clèves, à côté de Louis Bonaparte, son père, roi de Hollande, frère de Napoléon Bonaparte.
De gauche à droite : Joachim Murat, roi de Naples, beau-frère de Napoléon Bonaparte ; Joseph Bonaparte, roi d'Espagne, frère de Napoléon Bonaparte.
« Le 3 mars, Mme Élisa, princesse de Lucques et de Piombino, a été nommée Grande-Duchesse de Toscane. Le même jour, le prince Napoléon-Louis, fils aîné du prince de Hollande, a été nommé Grand-Duc de Berg et de Clèves, en place de Joachim Murat, appelé à d'autres fonctions. Le général Murat est roi de Naples, petit emploi dans lequel il a remplacé Joseph Napoléon, aujourd'hui roi d'Espagne ! ... Que de révolutions ! que de mutations ! ... Nos neveux pourront-ils croire que tous les évènements que nous voyons s'accomplir aient pu exister ?... » 20
Quel crédit peut-on finalement accorder à la matière historiquement ondoyante et diverse rassemblée dans les Mémoires d'Auguste de Labouisse, quand celui-ci se contente d'invoquer pour sa part, de façon minimaliste, « toutes ces anecdotes » ?
Le point de vue d'Auguste de Labouisse en tout cas n'est pas neutre, et, en matière de faits politiques, c'est celui d'un ancien ci-devant qui a flirté avec la Contre-Révolution, partant, celui d'un royaliste de naguère, autant dire celui d'un néo-royaliste de l'heure, autrement appelé monarchiste.
Exécution de Louis XVI, gravure allemande anonyme, 1793.
D'où, entre autres, le caractère pour le moins monolithique du jugement qu'il porte et refrappe à l'envi contre l'œuvre de la Révolution en marche, puis contre celle du Directoire, qui fut la traîne de cette dernière ; d'où aussi, l'usage quasi obsessionnel de la référence aux horreurs de l'œuvre en question, comme par exemple, ici, à propos de Napoléon, envahisseur de l'Espagne : « C'est ainsi que l'infâme Convention traita jadis la malheureuse et très héroïque Vendée. » 21
Pierre Nicolas Ransonnette (1745–1810), Massacre du peuple vendéen par les colonnes infernales, France Archives.
Conscient toutefois des risques d'errements historiographiques propres à sa pratique de mémorialiste, Auguste de Labouisse signale qu'il prend soin de se fixer des règles, règles qui sont, dit-il, celles du souci de la vérité des faits, qu'il s'agit pour lui de rapporter « comme il les apprend ».
« Il est des cas où le doute est sagesse et justice. — Mais je suis obligé de rapporter les faits comme je les apprends. L'histoire ne s'arrange pas ; elle est fille de la vérité, et ne doit être jamais une flatterie, et encore moins un mensonge. » 22
Par ce souci d'une vérité des faits, qui est chez lui celle de leur réception, Auguste de Labouisse nous renseigne dans ses Mémoires, à la façon d'une chambre d'écho, sur ce qui se dit des faits plutôt que sur la nature exacte des faits eux-mêmes. Il se pose ainsi en historien de l'opinion — surtout celle, évidemment, du milieu auquel il se rattache. D'où la condamnation absolue qu'il profère à l'encontre de toutes les révolutions : « Sous quelques formes qu'elles se présentent, les révolutions se ressemblent dans leurs résultats ! ... Confisquer et détruire » 23. On aurait toutefois mauvais gré de lui en faire le reproche, puisqu'il contribue de la sorte à ce qui relève aujourd'hui de l'histoire des mentalités.
Cependant qu'il s'applique à rendre compte d'une actualité politique brûlante, Auguste de Labouisse, qui aime la variété et fait montre d'une curiosité versatile, de type déjà peu ou prou romantique, continue de s'intéresser à la vie des Lettres et entretient désormais une riche correspondance avec d'autres écrivains et amis. Il fait circuler auprès d'eux les manuscrits de Quelques pièces fugitives, signées d'Eléonore de Labouisse, de son ami M. de Kérivalant, ou de lui-même avant la mort de sa petite Isaure, ainsi que d'un Voyage à Montrouge, suivi un peu plus tard d'un Voyage à Trianon, contenant « des souvenirs de Louis XVI, de Marie-Antoinette, Henry IV, Sully, etc. etc. », tous textes qu'il recueillera en 1817 dans un ouvrage globalement intitulé Voyage à Trianon.
Curieux de la production littéraire des dames, Auguste de Labouisse correspond en 1809 avec Mme Lory de Narp 24, que son ami Nicolas de Kérivalant lui a fait connaître et qui est l'auteur d'un Édouard et Clémentine, ou les Erreurs de la jeunesse. Pouvant servir de suite aux Victimes de l'amour et de l'inconstance, ou Lettres de madame de Blanville ; par Madame de N..., roman publié en 1801-1802, puis d'une Mythologie des demoiselles, d'après les objets de la nature, publiée en 1805. De cette dame, Auguste de Labouisse dit qu'elle est « l'auteur de très jolis romans, écrits avec grâce et facilité, et remplis d'une pure morale. » 25
Édition de 1801.
Le 2 mai 1809, Mme de Narp écrit à Auguste de Labouisse pour le féliciter de ses Idylles imitées des Cantates de Métastase, traduites de l'italien par Mme de Labouisse en réponse à « l'Envoi d'une imitation des cantates de Métastase » que lui dédiait naguère son époux dans ses Amours 26, et diversement réinterpétées par leur ami M. de Kérivalant, ainsi que par Éléonore de Labouisse et par Auguste de Labouisse lui-même, avant la mort de leur petite Isaure, et après cette mort aussi...
« Je veux bien vous dire qu'ayant relu plusieurs de vos Idylles, elles m'ont de plus en plus charmée », constate Mme de Narp. « Grâce, poésie, légèreté, facilité, esprit fin, quoique naïf quand il le faut, c'était, ce me semble, ce qu'il fallait, pour rendre ce je ne sais quoi de mignard qui caractérise quelques-unes des pièces détachées de Métastase. [...]. Votre Dédicace est très ingénieuse ; vos Amours tendres et charmants ; et, comme ils sont justifiés par les Poésies de Mme de Labouïsse ! [...]. Tout ce qu'elle dit à son premier-né est délicieux : combien vous êtes heureux ! On l'est donc quelquefois dans cette malheureuse vie ! Je suis bien aise, Monsieur et Madame, que vous vous soyez rencontrés. Les éléments de votre bonheur étaient en vous, et il était possible que vous ne vous fussiez jamais vus. »
Finalement, Mme de Narp tente de persuader Auguste de Labouisse qu'il doit revenir à la poésie : « Si j'osais déjà vous gronder, Monsieur, je le ferais, sur le projet d'abandonner la poésie que vous exprimez très poétiquement à M. Carbonell 27. Un élève du Père Venance 28 ne doit pas l'approuver, et moi je n'y crois pas » 29. Mme de Narp évoque ici, en la personne du Père Venance, un modèle de la poésie élégiaque dont Auguste de Labouisse publiera les Œuvres en 1810. Elle invite ainsi Auguste de Labouisse à relever l'héritage poétique de Venance, et, par suite, à surmonter, en même temps que le deuil de sa fille Isaure, l'horreur d'une Révolution qui, telle Cronos dévorant ses enfants, a fait que le poète Venance, un enthousiaste de 1789, a fini en martyr de 1794. Auguste de Labouisse joindra à l'édition des Œuvres de Venance une élégie funèbre signée par son ami Antoine Jacques Carbonnel :
« L'affreux tombeau s'entr'ouvre ! ô vengeance infernale ! Arrête ! arrêtez !... Muet, glacé d'horreur, Egaré, l'oeil éteint, ... la pierre sépulcrale Retombe... Au loin l'écho répond en mugissant, Et prolongé trois fois, le sourd mugissement Roule sous la voûte fatale.... [...] C'en est fait, tu n'es plus !... Du banquet de la vie Aux plus beaux de tes jours, hélas ! tu disparais !... Infortuné, repose en paix ; Repose en paix, ombre chérie. » 30
Datée du 3 juillet 1809, une autre lettre de Mme de Narp nous apprend qu'obligé par la vie et par son propre génie, Auguste de Labouisse a finalement repris le chemin de poésie qu'il frayait avant la mort d'Isaure. « Je vois, avec plaisir et avec espérance », écrit Mme de Narp, « que vous ne tenez pas la promesse, ou, plutôt, que vous n'exécutez pas la menace que vous aviez faite à vos lecteurs de ne plus chanter. Qui a chanté chantera. Le charme ne se rompt pas quand on veut ; puis on ne le veut jamais bien quand on a du succès. »31
En juillet 1809 encore, Mme de Narp écrit derechef à Auguste de Labouisse pour le remercier de l'envoi de son Voyage à Montrouge. Dans cet ouvrage adressé à Mme Éléonore de Labouisse, daté de « Paris, 8 septembre 1804 », et revu et modifié par la suite, Auguste de Labouisse se livre une fois encore au souvenir des impressions de son Paris d'alors.
« Moderne Juvénal », Auguste de Labouisse fustige d'abord dans son Voyage à Montrouge « Paris, ville de boue, fâcheux asile et du faste et du bruit,
Où l'immoralité se joue
De l'éclat du grand jour, des ombres de la nuit ;
Où la Fortune élève au plus haut de sa roue
De lourds Midas, bravant le mépris qui les suit ;
Où la vertu modeste échoue,
Tandis que l'impudeur sans crainte se produit... »
Mais quittant « les imprécations d'une colère peut-être injuste », Auguste de Labouisse vante ensuite, en moderne Properce, les charmes du « magnifique palais du Luxembourg », « Et ce jardin et cet immense ombrage, Où le dimanche, au retour du printemps, On voit errer de discrètes mamans ; Où le rentier se rend sans équipage ; Où sans danger folâtrent des enfants Accompagnés d'un grave personnage ; Où l'écrivain médite quelque ouvrage Pour éclairer nos heureux descendants ; Ces lieux enfin si beaux pour les amants, Et si paisibles pour le sage. »32
Et de façon plutôt nouvelle dans ses écrits, Auguste de Labouisse, déjà admirateur des paysages du vieux Bernardin de Saint-Pierre, esquisse désormais une réflexion sur ce qui fait ou ne fait pas pour lui le pittoresque d'un paysage :
Jean Louis de Marne, ou Demarne (1752–1829), Paysage avec ruine, s.d., Musée des Bons-Enfants, Maastricht, Pays-Bas.
« Mes coursiers volaient : je pensais à toi [Éléonore] ; aussi le trajet me parut-il court, quoique le spectacle des champs ne soit pas ici très merveilleux ; la campagne est presque nue, et toute hérissée de moulins à vent, ou de carrières surmontées de tristes roues : cela n'est ni beau ni pittoresque, et je doute que les peintres viennent y chercher des sites pour leurs paysages. Certainement ce n'est pas une pareille nature que les pinceaux de Demarne se plaisent à copier ; mais les poètes, mais les amants ne sont pas si difficiles, et toutes les solitudes sont favorables à leurs mélancoliques et tendres rêveries.33
Et l'on voit aussi par la même occasion comment, chez Auguste de Labouisse, la lecture des poètes érotiques latins suffit à compenser, par le seul effet des vues qu'elle inspire à l'imagination, l'absence du beau paysage désiré.
« Pour me distraire un peu de cette vue âpre et sauvage, je lisais ; car tu le sais,
Quand je voyage,
Dans mon bagage
Je mets toujours
Parny, Tibulle,
Bouflers, Catulle,
Chers aux amours.
Et, dans ce paysage « âpre et sauvage » des abords de Montrouge, la lecture des poètes « chers aux amours » se révèle particulièrement inspirante, puisqu'elle nourrit l'imagination de cette bluette :
Quand fleurit la violette,
La rose et le glaïeul,
Quand chante la fauvette
Et saute l'écureuil,
Je suis tout amourettes
Pour jeunes bergerettes
Qui tiennent mon cœur gai.
Badines chansonnettes,
Folâtres ariettes
Dès longtemps ne chantai,
Mais alors chanterai,
Et toujours cueillerai
Fleurettes
Joliettes,
Pour parer les fillettes
Qu'au printemps j'aimerai. » 34
Toujours dans son Voyage à Montrouge, Auguste de Labouisse raconte comment, chez des amis, il rencontre le peintre Wandaël [Jean François Van Dael (Anvers,1764-1840, Paris)] dont il a admiré les tableaux à Paris, et comment il dédie par la suite un poème à l'art de Wandaël. Il se plaît de la sorte à illustrer poétiquement — Ut pictura poesis — ce qui fait que la peinture de Wandaël a pour lui le charme du Vrai, et, par effet de mise en abîme, ce qui fait que sa propre poésie y prétend à son tour.
Jan van Dael (1764–1840), de gauche à droite : Corbeille de fruits, 1807, Musée Pouchkine, Moscou ; L'offrande à Flore, 1807, même collection.
Quel triomphe pour la peinture,
Quand le pinceau de ce nouveau Zeuxis 35,
Rival heureux de la nature,
Trompe jusqu'aux oiseaux, en imitant des fruits ;
Et quand, sous l'ombre bocagère
Où le pâtre attendri va répandre des pleurs,
Il couvre le tombeau d'une jeune bergère
De myrtes amoureux et de brillantes fleurs ! » 36
Ainsi s'affirme dans Le Voyage à Montrouge une poétique du voyage qu'après l'avoir initiée déjà dans Voyage à Saint-Maur, promenade à Longchamp, suivis de quelques opuscules en vers (1807), puis dans Voyage à Rondeilhe (1808), puis dans Voyage à Saint-Léger, campagne de M. le chevalier de Boufflers, suivi du Voyage à Charenton (publié en 1827), Auguste de Labouisse prolongera dans Petit voyage sentimental (1828), et dans Voyage à Rennes-les-Bains (1832).
Du « très joli » Voyage à Montrouge, Mme de Narp dit à Auguste de Labouisse que « Vous êtes, en vérité, un très aimable voyageur : heureux ceux qui vous rencontrent ! surtout s'ils valent la peine d'être chantés, l'honneur d'être nommés ». Et sans omettre de citer aussi le nom de Mme de Labouisse poète, Mme de Narp conclut ainsi : — Je jouis de tout ce que vous voulez bien m'envoyer. » 37
Grâce à l'entregent de Mme de Narp, une sorte de petit cénacle littéraire commence de se constituer en 1809 autour d'Auguste de Labouisse et de quelques-uns de ses amis, poètes eux aussi, tels Nicolas de Kérivalant et Antoine Jacques de Carbonell. La circulation de leurs œuvres respectives se développe. Auguste de Labouisse entreprend ainsi de diffuser ses Pensées et réflexions morales, littéraires et philosophiques, extraites du manuscrit de ses Mémoires et publiées à Paris la même année chez Delaunay.
M. Auguste de Labouisse, Pensées et réflexions morales, littéraires et philosophiques, 1809, deuxième édition (?).
En décembre 1809, après avoir rappelé que « déjà, en 1804, j'avais refusé d'accepter, pour moi, une place que je sollicitais pour mon beau-père, ruiné, comme tous les créoles de Saint-Domingue », Auguste de Labouisse, faisant état, sans autre précision, d'une insinuation, venue de haut lieu, qui lui intimait presque l'ordre de s'attacher au gouvernement impérial par quelque emploi, se trouve, dit-il, « forcé d'aller à Paris ». « — Devais-je fléchir ? ……… J'hésitai quelque temps ; mais je pouvais être persécuté..... d'autres l'avaient été. » 38
D'abord, il se plaint : « Il y a cinq ans que je revins à Paris, et j'étais loin de m'attendre à y retourner si vite. J'étais si content et si heureux dans ma retraite ! Je n'enviais pas d'autre position. [...]. J'ai une carrière à parcourir... dit-on ?... Comme si je n'avais pas la carrière des lettres et celle du bonheur à cultiver ? Quel loisir me restera-t-il dans l'emploi qu'on veut que j'occupe ? Mais je suis père ; l'insinuation est formelle, et je n'aurais guère la facilité de me soustraire à ce qu'exige la puissance. Je vais donc vers cette capitale qui me plairaît assez, si je ne devais pas y trouver l'esclavage. » 39
Ensuite, au-delà des circonlocutions d'usage, Auguste de Labouisse cache mal le regain d'intérêt qu'il éprouve pour les monts et merveilles ainsi que pour les fastes de la vie parisienne. Il vient d'apprendre en effet qu'à l'approche de la signature du traité de Paris (6 janvier 1810), qui entend mettre fin à la guerre entre l'Empire français et le royaume de Suède, ainsi qu'au bruit du prochain divorce et remariage de l'Empereur, « une phalange de Rois s'y [à Paris] rend avec empressement ; on annonce déjà l'arrivée des rois de Wurtemberg, de Westphalie, de Saxe, d'Hollande, de Naples et prochainement l'apparition du roi et de la reine de Bavière. On remarque aussi autour du trône suprême, parmi la foule des courtisans, le Vice-roi d'Italie (Eugène de Beauharnais), le Prince-Primat, et les reines d'Espagne, d'Hollande, de Westphalie et de Naples. Jamais on ne vit à Paris un tel cortège de rois, venant s'incliner devant le grand astre qui rayonne sur toute l'Europe ». Et il se prend à rêver : « Qui sait s'il ne m'arrivera pas, comme à l'heureux Candide, de dîner à un banquet de rois ?..... » 40
Auguste de Labouisse, qui ironise — quoique... —, ne va pas sans se souvenir ici des mots de Voltaire dans Candide. Au vu des rois qui se pressent au banquet donné par le seigneur Pococurante en son palais vénitien, « Candide et Martin ne doutèrent pas alors que ce ne fût une mascarade du carnaval ». L'un après l'autre, chacun des rois, qui vient chaque fois de perdre ses États, déclare en entrant : « Je suis venu passer le carnaval à Venise » 41. Candide, qui n'a pas et n'a jamais eu envie d'être roi, décide d'aller voir ailleurs. Auguste de Labouisse, lui, ne laisse pas de nourrir la tentation d'aller voir tout court, et qui sait ? de s'essayer à regratter ce qui tomberait de la table des rois.
Alexandre Dufay, dit Casanova, Festin du mariage de Napoléon Ier et de Marie-Louise d'Autriche, 2 avril 1810, Château de Versailles.
Auguste de Labouisse ne sera évidemment pas convié à ce festin. Mais, à l'instar de Candide et Martin, il ne doutera pas ensuite que « ce ne fût une mascarade du carnaval ».
Auguste de Labouisse aspire en effet, sans le dire trop fort ni trop y croire, à un poste d'auditeur au Conseil d'État. « En janvier 1810, on assure que le décret sur les auditeurs recevra bientôt son exécution : il y en a déjà 126 de nommés. Leur nombre ne doit pas s'arrêter là ; mais il y a foule pour être compris dans la liste. On exige que les parents leur assurent 6.000 fr. de pension ; cependant cette obligation n'est pas tellement de rigueur, qu'on ne voie se glisser parmi les élus plusieurs exceptions. Les nouveaux protégés de la fortune ont des cousins, qui ne sont pas tous riches, et auxquels il faut bien qu'ils fassent ouvrir les nouvelles portes du temple de Plutus. » 42
Quoi qu'il en soit, « il m'a fallu donc partir et te laisser à Montréal », écrit Auguste de Labouisse à Éléonore. « Tes larmes, chère amie, mes tantes qui se cachaient, ma mère qui pleurait, mes enfants surpris, ne sachant pas trop s'ils devaient aussi pleurer, ne comprenant pas pourquoi je m'absentais, ce qu'est l'absence et cet exil auquel me voilà condamné pour trop longtemps peut-être ! .... Quel moment cruel ! » 43. En juillet 1810, Éléonore, qui s'ennuie à mourir, partira avec ses enfants passer quelque temps chez « la bonne Mme de Lasset », au château de Rustiques, dans l'Aude. 44
En janvier 1810, comme plusieurs fois dans ses Mémoires, Auguste de Labouisse se livre à une sorte d'examen de conscience, dans lequel, saisi soudain d'une sorte de terreur et de tristesse, il s'interroge cette fois sur le bien-fondé de son troisième séjour à Paris, et aussi sur le mérite de son entreprise littéraire.
« Me voici revenu dans la Capitale ! me voici de nouveau replongé dans ce gouffre ! ... Paris ! ... Quelle ville ! quel séjour ! quel désappointement ! quel triste spectacle ! quelle misère sous ces oripeaux et ce luxe ! ... Tout est ici le fruit de la cabale, de la coterie et de l'intrigue ; et avec des mœurs simples et modestes on regrette de s'y trouver, surtout quand on est obligé d'y poursuivre des projets imposés par le caprice et la tyrannie. On risque d'en être pour ses pas, son temps, sa peine et son argent .... Que vais-je y devenir ? Qu'y suis-je venu faire ?... J'ai quitté ma famille, ma retraite, mes occupations chéries ! Un mouvement d'effroi s'est emparé de mon âme. En revoyant Paris, pour la troisième fois, je ne sais quel sentiment de terreur et de tristesse m'a assailli. » 45
Hanté par la nostalgie des obscures espérances qu'il nourrissait dans son Paris des années 1797-1798 malgré des « temps bien mauvais », il se plaint de se trouver aujourd'hui « abandonné aux poignants caprices d'une fantasque destinée qui, lorsque je ne voudrais que courir après la gloire, va me forcer de plier le genou devant la puissance ». Mais, faisant effort sur lui-même, il conclut à la nécessité d'attendre et de voir venir : « Toutefois, puisque j'y suis, résignons-nous et observons. » 46
Concernant son œuvre de mémorialiste, dont il sait qu'elle se constitue à la façon d'une sorte de « pot-pourri », il se réclame audacieusement de Montaigne pour justifier qu'il y ait dans ses propres Mémoires, « de la variété, et même des choses faibles : elles servent d'opposition aux traits piquants qu'on y rencontre. Dans un pareil ouvrage, tout ne peut pas être de la même force ni du même mérite. »
De gauche à droite : Anonyme, Portrait de Montaigne, XVIIe siècle ; Portrait de M. de Labouïsse par Charles Chasselat (1782-1843), in Les Amours, À Éléonore, Recueil d'élégies divisé en trois livres par M. de Labouïsse, Paris, Didot l'Aîné, 1817.
« Je voudrais un peu lui ressembler », dit-il plus audacieusement encore à propos de Montaigne. Mais dans ce voeu de ressemblance, il constate et déplore que la « légèreté » de son propre esprit n'ait pas le même orient que celle de l'esprit Montaigne : « Cet esprit volage, chancelant et faible, a pu souvent me tromper, m'égarer. Très avide de lectures, il a eu du moins le tort de rendre mon imagination très vagabonde, et cette imagination a souvent voltigé d'un objet à l'autre ; j'entreprenais une foule d'Essais, ce qui était le moyen de n'en finir aucun et de ne réussir à rien. — Ce triste résultat ne m'est, hélas ! que trop arrivé. » 47
Cependant, pour faire bonne mesure, Auguste de Labouisse rappelle que « ses Souvenirs ne sont pas une œuvre d'imagination ; ils ne peuvent pas l'être. Beaucoup de morceaux m'ont été fournis, beaucoup d'histoires m'ont été confiées telles que je les rapporte ; et l'on sent que depuis que je m'applique à les conserver, elles ont dû se multiplier considérablement » 48. Foisonnement et bigarrure en résultent, de telle façon que le mémorialiste n'en est pas maître, non plus qu'il n'est maître du tempo sous l'auspice duquel les histoires en question lui sont fournies.
Bientôt repris par la passion des livres anciens, anas, journaux littéraires, dont les librairies de Paris ou les collectionneurs sont riches, Auguste de Labouisse tire aussi un nouvel optimisme de la multiplication des échos dont bénéficient ses Pensées et réflexions morales, littéraires et philosophiques, publiées depuis peu, et qui font déjà l'objet d'une troisième édition au cours de l'année 1810, chez Michaud frères.
« Lorsque le grand Napoléon était maître de l'Italie et que nous nous étions emparés de Naples, je présentai au Directoire différents mémoires. Je demandais au nom du Conseil de conservation dont j'avais alors l'honneur d'être membre et qui certes faisait honneur à sa dénomination, de faire transporter en France tous les papyrus trouvés dans les ruines d'Herculanum avec l'ingénieuse machine qui sert à les dérouler ; ... »
Extrait d'une lettre adressée le 2 thermidor an XI (21 juillet 1803) au Directoire par Simon Chardon de La Rochette. In Inventaire des autographes du fonds Labouchère, Partie 1. Bibliothèque municipale de Nantes. Ms 820/39.
Dans les mêmes premiers jours de janvier 1810 toutefois, Auguste de Labouisse reçoit de Simon Chardon de La Rochette (1753-1814), helléniste, philologue et bibliographe respecté, qui publie, entre autres, des articles d'érudition dans l'Almanach des Muses, un billet dans lequel celui-ci lui fait de ses Pensées un compliment plus qu'ambigu, qui transpire l'ironie à l'endroit de sa gouvernante, mais, à l'endroit de l'auteur des Pensées, moins les encouragements attendus que la sévérité du censeur :
« Je terminerai probablement demain quelque chose qui presse pour mes Mélanges, et je commencerai, tout de suite, une première lecture de vos Pensées, pour en rendre compte, comme on dit, la plume à la main. J'en ferai à loisir une seconde plus réfléchie, en critique pointilleux (tibi soli), dont je vous enverrai le résultat et dont je ne garderai point de copie. Je vous dirai, en attendant, que ma gouvernante, qui ne manque point d'esprit ni de jugement, mais qui est sourde comme un vieux pot, ayant trouvé vos Pensées sur ma cheminée, les a lues avec admiration. Elle ne cessait de me dire : Lisez donc cela, Monsieur ; vous verrez comme c'est vrai. — Pour ne pas fâcher cette bonne fille, quoiqu'elle m'interrompît à contre-temps, j'ai lu quelques-uns des passages qui la frappaient le plus ; j'ai trouvé qu'elle avait raison, et je me suis souvenu de la servante de Molière. » 49
Le 14 janvier, Bernard Antoine Tajan (1775-1845) 50, jurisconsulte, avocat, magistrat, journaliste, historien, poète qui sera reçu en 1818 à l'Académie des Jeux floraux, rétablie depuis 1806, rend compte du Voyage à Montrouge dans le Journal de la Haute-Garonne, dont il est le fondateur. L'ouvrage d'Auguste de Labouisse a bénéficié d'un « coup d'œil rapide », et il inspire à M. Tajan une appréciation plutôt condescendante, assortie de réserves sur le style « mignard et langoureux », le sujet, dit « ingrat », et sur le genre même, « assez frivole », des Voyages. Auguste de Labouisse a la franchise de rapporter in extenso dans ses Mémoires ce compte-rendu peu amène.
De l'écrivain, M. Tajan dit qu'il « a beaucoup plus de talent qu'il n'en faut pour embellir les sujets les plus stériles et les plus froids. Il a sur beaucoup d'autres, le double avantage de l'esprit et de la facilité. Ses vers ne se ressentent nullement du travail, et son imagination est toujours assez féconde pour donner des développements agréables aux idées les plus simples. »
Du Voyage à Montrouge, M. Tajan observe que ce genre d'ouvrage « est assez frivole, surtout dans un siècle qui paraît très grave ; aussi le poète, pour espérer de captiver l'attention et d'inspirer de l'intérêt, doit-il avoir beaucoup plus d'esprit et de talent que s'il exerçait sa plume sur des sujets moins ingrats. Plusieurs auteurs modernes ont voulu faire ce qu'on appelle des Voyages ; mais le plus grand nombre a échoué, et ceux qui ont réussi n'ont dû leur succès qu'au choix et à la variété des objets, à l'originalité des pensées, à la fraîcheur des images et aux grâces du style. Ces sortes de sujets sont plus ou moins intéressants, plus ou moins ingénieux ; mais ils ne peuvent être réellement piquants que par les broderies. Ces broderies doivent être légères et brillantes, afin de déguiser la petitesse et la pauvreté du fond par l'agrément des détails et la richesse des couleurs. M. de Labouïsse n'a pas épargné ce vernis.
On retrouve dans son Voyage à Montrouge, le faire gracieux qui distingue les trois autres voyages qu'il a déjà publiés ; mais nous lui répétons ici ce que nous lui avons observé dans d'autres occasions, que le genre mignard et langoureux qu'il a choisi, a trop de fadeur et de monotonie pour devenir le partage exclusif de sa Muse. »
D'où cette appréciation, et cette recommandation : « Son talent pour la poésie lui permet d'aspirer à des compositions plus hardies. La noblesse du genre n'exclut pas ces tons aimables et délicats, cet abandon, cette mollesse de style qui caractérisent sa versification, et l'accueil que le public a fait à ses autres ouvrages a dû lui prouver qu'il attachait un bien plus grand prix aux poésies d'un ordre plus relevé. » 51
Dans la même période, tandis que lui parviennent les nouvelles de l'interminable campagne d'Italie et des exploits d'Eugène de Beauharnais, beau-fils de Napoléon, devenu depuis 1805 vice-roi d'Italie, Auguste de Labouisse, qui continue de bercer les rêveries de voyage nées de son ancienne lecture de l'Histoire de Gil Blas de Santillane, se montre captivé par les nouvelles relatives aux manifestations tumultueuses du Vésuve.
Camillo de Vito (actif à Naples entre 1790 et 1835), Éruption nocturne du Vésuve en 1810, collection particulière.
En février 1809, Auguste de Labouisse s'attardait déjà sur « les dangers que fait courir le voisinage du Vésuve ». « Plusieurs éruptions des plus violentes ont eu lieu coup sur coup ; il a vomi un torrent de feu qui a coulé à une assez grande distance. Vers le bois de Trecase, il s'est fait une ouverture nouvelle, par laquelle il a lancé un si grand nombre de pierres, qu'il s'en est formé un monticule. » 52
Le 23 août 1809, il relevait dans la presse, transcrit depuis Naples, le récit suivant : « Le 22 au soir, nous avons été témoins d'une éruption du Vésuve, la plus belle possible, si toutefois on peut se servir de ce terme, en parlant d'un phénomène qui a souvent des suites si fatales. Pendant que la lave s'élevait jusqu'aux cieux, on voyait, au sommet du cône, un globe immense, répandant la plus vive lumière, et réfléchissant au loin son éclat sur les flots de la mer. » 53
En février 1810, faisant ainsi retour sur une pensée déjà formulée en janvier 1809 — « Plusieurs quartiers de la Suisse ont été ravagés par des avalanches. Ce qui n'empêchera pas qu'au printemps il ne s'élève d'autres cabanes, dans les mêmes endroits où la mort vient de frapper ses coups ! ... Ne danse-t-on pas aux pieds du Vésuve ?... » 54 —, il s'étonne du fatalisme avec lequel certains d'entre nous se prêtent au jeu partagé de la vie et de la mort : « Que de grandes calamités ! que de terribles infortunes ! Et l'on rit, l'on danse comme à l'ordinaire..... Il est vrai que, dans le royaume de Naples, on bâtit souvent des maisons de campagne à côté du Vésuve, sur les laves refroidies que le volcan a vomies naguère. Il semble que le destin de quelques hommes soit de rire, de danser et de mourir ! ..... » 55
Auguste de Labouisse rapporte ces vue du Vésuve en éruption en guise de conclusion à deux longues notes consacrées tour à tour à un portrait de Napoléon vu par Mallet du Pan, et à une lettre adressée à Napoléon par Ferdinand VII, roi d'Espagne auto-proclamé en mars 1808, destitué par Napoléon en mai 1808, et enfermé depuis lors au château de Valençay.
Ce qui a intéressé Auguste de Labouisse dans le portrait de Napoléon dressé par Mallet du Pan [Jacques Mallet du Pan] (1749-1800), publiciste genevoix, partisan de la monarchie constitutionnelle], c'est, par effet de glissando métaphorique, la trajectoire éruptive, autrement dit le volcanisme du personnage :
André Belloguet, Bonaparte le Corse, lithographie, planche 9 de la revue Pilori-phrénologie, s.d., Musée Carnavalet.
La Honte du présent ; les abus de la force ;
La France, avec l'honneur, perdant la Liberté.
L'Esprit du siècle, enfin, meurtri dans sa fierté ;
C'est l'œuvre du tyran : Bonaparte le Corse !...
« Écrivant, sur les ruines de Gènes et de Venise, la sentence des États neutres, Bonaparte en Italie divulguait à l'Europe les mystères du Luxembourg. Tant d'audace et de perfidie, une hypocrisie si lâche combinée avec des usurpations si effrontées, dénonçaient la dissolution de tout système social. Révolutionnaire par tempérament, conquérant par subornation, injuste par instinct, outrageux dans la victoire, mercenaire dans sa protection, spoliateur inexorable, acheté par les victimes dont il trahit la crédulité, aussi terrible par ses artifices que par ses armes, déshonorant la valeur par l'abus réfléchi de la foi publique, couronnant l'immoralité des palmes de la philosophie et l'oppression du chapeau de la liberté, ce corse heureux, portant d'une main la torche d'Erostrate et de l'autre le sabre de Genseric 56, projetait d'enterrer la Suisse sous les décombres de l'Italie. » 57
Ce qui a sinistrement frappé Auguste de Labouisse dans le moment réservé alors à Ferdinand VII par l'Histoire, c'est la déchéance morale dans laquelle sombre une famille royale jetée bas « aux pieds du volcan » corse :
« Les lettres des princes d'Espagne, que le Moniteur publie, prouvent que ceux qui gouvernent ou paraissent gouverner la société, ne sont pas toujours libres de parler et d'agir avec franchise. Dans l'une, le roi Charles IV se plaint des attentats de son fils ; dans l'autre, il résigne, avec bienveillance, sa couronne à ce fils bien-aimé. Ferdinand VII, à son tour, fait des protestations d'amitié, de dévouement. Il va jusqu'à écrire à l'Empereur, de Valençay, le 22 juin 1808 : « Je fais à V. M. I., tant au nom de mon frère et de mon oncle qu'au mien, des compliments bien sincères sur la satisfaction qu'elle a eue dans l'installation de son cher frère [Joseph Bonaparte] sur le trône d'Espagne ! ..... » — À son tour, la reine d'Espagne félicite l'Empereur des victoires remportées en Espagne sur les Espagnols ; cette reine qui, dans d'autres lettres, peignait l'Empereur comme le plus dangereux ennemi de toute sa famille ! ... » 58
Le soir du 2 avril 1810, Napoléon fête dans la salle de spectacle du palais des Tuileries son mariage avec Marie-Louise d'Autriche, qui appelait naguère encore son son futur époux « l'ogre corse », « l'Antéchrist » ou « le Hun ». On rit, on danse. La reine d'Espagne a adressé une lettre de félicitations aux nouveaux époux.
Feu d'artifice offert par la Ville de Paris à Napoléon Ier et Marie Louise sur la colline du Trocadéro, Musée Carnavalet.
« Que de sujets tragiques l'histoire présente aux poètes futurs ! que de grandes calamités ! que de terribles infortunes ! » observe finalement Auguste de Labouisse. « Et l'on rit, l'on danse comme à l'ordinaire..... Il est vrai que, dans le royaume de Naples, on bâtit souvent des maisons de campagne à côté du Vésuve, sur les laves refroidies que le volcan a vomies naguère. Il semble que le destin de quelques hommes soit de rire, de danser et de mourir ! ..... Dites de souffrir, ajouteront les rois détrônés. »
« Ne danse-t-on pas aux pieds du Vésuve ? » Auguste de Labouisse adjoint à cette question empreinte d'ironie tragique, une réponse qui est d'un moraliste désabusé : « À l'aspect de ces grandes infortunes, il m'échappait quelquefois des réflexions un peu moroses ; et puis, je faisais comme le plus grand nombre, le lendemain je n'y pensais plus ; tant l'homme a la singulière puissance d'oublier ses maux, ou du moins ceux des autres ! » 59
En mars 1810, de façon qui anticipe sur le récit de Gérard de Nerval dans Sylvie (1854) — « J'ai revu... [...]. Le regard enchanté de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois tant de charme... » 60 —, Auguste de Labouisse fait la troublante expérience du passé qui ressurgit dans le présent et que le présent ne reconnaît pas, parce que, entre temps, le monde a changé.
« J'ai revu la comtesse.... que j'avais connue demoiselle, et très petite demoiselle. Son accueil a été fort honnête ; elle n'est ni sèche, ni brusque, comme tant d'autres grandes dames de la nouvelle cour. — Je veux vous présenter mes filles, m'a-t-elle dit. Elle les a fait appeller. L'une a douze ans, l'autre onze. — Voilà L.... de notre pays, leur a-t-elle dit assez familièrement. Et comme mon nom a été prononcé tout court, les demoiselles m'ont regardé à peine, ne m'ont point parlé, n'ont pas même répondu à mes questions ! .... » 61
En la personne de « la comtesse » de 1810 , Auguste de Labouisse semble se souvenir de « la fille de Mme la comtesse de Narbonne-Lara », avec qui, dans le volume 1 de ses Mémoires 62, il dit avoir sympathisé en 1794-1795, lors de leur séjour commun à l'ancien couvent des Carmélites qui servait alors de prison à Pamiers. L'identité de cette « fille de Mme la comtesse de Narbonne-Lara » reste toutefois difficile à déterminer. 63
« Parmi elles [les prisonnières] se faisaient distinguer Mme la comtesse de Narbonne-Lara et sa fille, qui, si elle n'était pas jolie, était très spirituelle et très aimable. J'aimais beaucoup à causer avec elle. Comme elle avait 24 ou 26 ans, et que je n'en avais que 15, elle me regardait comme un enfant ; mais elle était bonne, douce, sensible. Elle répondait volontiers à mes questions sur les personnes qu'elle avait connues dans le monde. » 64
« J'ai revu la comtesse.... que j'avais connue demoiselle, et très petite demoiselle... » L'identité de cette comtesse de 1810 reste d'autant plus difficile à déterminer qu'ailleurs, dans le volume 3 de Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires, Auguste de Labouisse dit avoir visité, lors de son séjour de 1797 à Paris, une autre comtesse, la comtesse Élisabeth de Faudoas Barbazan, veuve du Marc Antoine de Paulo, retirée sous le nom de la citoyenne Marcel au Faubourg Saint-Jacques, avec sa « jeune et jolie fille Aglaé », qui « courait dans la cour, après un garçon, de 7 à 8 ans, beau comme un ange, qui ne voulait pas se laisser embrasser » 65.
Née le 3 décembre 1778 à Toulouse, Marie Antoinette Thérèse Aglaé de Paulo était en 1797 âgée de 19 ans. Elle a en 1810 32 ans. Elle a épousé Antoine François Henry de Gouzens de Fontaines, seigneur de Lafage, Aude, — commune distante d'environ 30 km de Saverdun —, mais les troubles de la Révolution font qu'on ne trouve leur acte de mariage nulle part. La présence d'Antoine François Henry de Gouzens est attestée à Lafage en 1802, lors du décès de son oncle, puis du mariage de sa sœur Anne Marie Charlotte.
Le 8 mai 1802 à Toulouse, Aglaé de Paulo, épouse de Antoine François Henry de Gouzens, a mis au monde Marie François Élizabeth Léonce de Gouzens 66 ; puis, le 19 février 1804 à Lafage, Marie Anne Julie Nataly de Gouzens ; puis, le 20 avril 1805 à Toulouse, Jean Antoine Gabriel Maxime de Gouzens ; puis, le 18 avril 1807 à Toulouse, Charlotte Marie Eulalie de Gouzens († 16 mars 1808) ; puis le 11 février 1809 à Mirepoix, Louise Charlotte de Gouzens à Mirepoix ; etc.
En 1810, Marie Anne Julie Nataly de Gouzens a 6 ans ; Louise Charlotte de Gouzens ; 1 an. Ces âges ne cadrent pas avec ceux des fillettes qui ont boudé en 1810 les questions d'un certain « Auguste Labouisse », sans particule...
Quand Auguste de Labouisse dit « J'ai revu la comtesse » et que celle-ci lui présente ses « deux filles », il faut donc prendre le récit comme il vient, sans trop chercher à en vérifier les dates ni à en rechercher les clés, sachant que par souci de discrétion sans doute, l'écrivain choisit de conserver à l'endroit de certains de ses personnages une part de flou, et qu'en vertu du pacte autobiographique, il tient pour assuré que nous fassions foi à ce qu'il raconte. Certes Auguste de Labouisse se veut en tant que mémorialiste, soucieux de la vérité des faits, mais ses Mémoires ont parfois quelque chose du roman à l'état naissant, — ici, le roman vrai d'un ex-ci-devant, né rue du Quai de l'Ariège à Saverdun, qui souffre mal de se voir dédaigner en 1810 par les fillettes d'une ex-ci-devant, née peut-être derrière le portail énorme de l'Hôtel de Paulo, rue Ninau, à Toulouse, et dont il dit, sans autre explication, que par son mariage avec Antoine François Henry de Gouzens, elle est devenue « sa cousine »...
Au début du mois de mars 1810, Auguste de Labouisse apprend que M. Esménard [Jean Baptiste Esménard (1771-1842), journaliste, frère du poète Joseph Étienne Esménard (1767-1811)] doit parler de la deuxième édition de ses Pensées dans le Mercure de France, et qu'il sera peut-être question dans le même article des Maximes de M. de Lévis [Pierre Marc Gaston de Lévis (1764-1830)] aussi ». Auguste de Labouisse se rend au domicile de M. Esménard et y trouve seulement Mme Esménard...
● « Peu de femmes ont assez de raison pour sentir le besoin qu'elles ont d'être gouvernées ; et ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est que ce sont celles qui le sentent qui pourraient le plus s'en passer. Les enfants ne savent pas qu'ils ont besoin de lisières, lors même qu'ils sont tombés. »
● « La nature en donnant tant de grâce et de finesse aux femmes, a voulu leur donner une indemnité pour le génie qu'elle a exclusivement réservé à l'homme. Les femmes qui se font auteurs courent les chances des usurpateurs ; si elles ne parviennent pas à enlever la couronne, elles ne peuvent échapper au mépris ou du moins au ridicule. Il faut qu'il y ait de l'illégitimité dans leurs prétentions. [...]. Cette observation sur les femmes s'applique avec autant de vérité aux eunuques de tous les siècles et de tous les pays. »
In Maximes, préceptes et réflexions sur différents sujets de morale et de politique ; par M. le duc de Lévis, de l'Académie française. Cinquième édition, revue et augmentée, Paris, Charles Gosselin, libraire de S. A. R. monseigneur le duc de Bordeaux, et de S. A. R. Mademoiselle, 1825.
« Mme Esménard m'a raconté qu'il [M. de Lévis] était allé lui porter un exemplaire de son livre, et qu'en le recevant, elle avait entamé de cette manière la question sur les femmes : — Un jeune auteur vient de combattre vivement votre système. — M. de L... [Labouisse] n'est-ce pas ? — Comment le savez-vous ? a-t-elle repris. — En passant au Palais-Royal, j'ai vu un livre du même genre que le mien ; je l'ai ouvert, j'y ai trouvé mon nom à plusieurs pages et je l'ai acheté. Cet écrivain [Auguste de Labouisse] a de la finesse dans l'expression, des pensées heureuses, et il m'a combattu très honnêtement. »
Anonyme, Portrait de Pierre Marc Gaston de Lévis, duc de Lévis, élu à l'Académie-française en 1816 ; époux par ailleurs, depuis 1784, de Pauline Louise Françoise Charpentier d'Ennery, née en 1770 au Trou-au-Chat, en Martinique. Mme de Lévis mourra en 1819 à Paris, à l'âge de 48 ans.
Après avoir rencontré Mme Esménard et pris connaissance des propos que l'auteur des Maximes a tenus sur ses Pensées, Auguste de Labouisse fait état d'une relative tranquillité d'esprit, probablement assortie d'un effort d'auto-persuasion, quant à la perspective de la controverse qui s'annonce entre M. de Lévis et lui, via leurs ouvrages respectifs, Pensées versus Maximes, à propos des femmes, leur nature, leur condition, leur génie propre, autant dire, selon M. de Lévis, à propos de l'Éternel Féminin : « J'ai été bien aise d'apprendre que mon Chapitre avait été à son adresse, et que mon adversaire ne m'en voulait pas. Cela m'a fait favorablement augurer de son bon caractère. » 67
Assurément, M. de Lévis, chez Mme Esménard a fait montre de « bon caractère » à l'endroit de M. de Labouisse, car ledit M. de Labouisse a pris le temps de chapitrer énergiquement dans ses Pensées celui qu'il désigne comme « son « adversaire ».
M. Auguste de Labouisse, Pensées et réflexions morales, littéraires et philosophiques, deuxième édition, Paris, Delaunay, 1809.
Après une entrée en matière flatteuse, Auguste de Labouisse s'applique à étriller l'ensemble des « maximes » forgées par son « adversaire » à propos des femmes, de l'amour et du mariage. La mercuriale est sévère.
« Je dois m'attacher à combattre divers paradoxes dont j'ai été surpris », annonce Auguste de Labouisse. M. de Lévis compare le mariage à une barque conduite par deux matelots ; lorsqu'ils rament ensemble, ils voguent doucement sur les flots agités ; mais s'ils ne sont pas d'accord, chaque vague produit une secousse, etc. À la bonne heure ; mais dans un autre article il dit : un homme riche monte un cheval indompté, tout le monde blâme son imprudence ; il épouse une jeune fille, tandis qu'il pourrait choisir entre tant de veuves, personne n'y trouve à redire. Que signifie ce paragraphe ? quel sens mystérieux nous cache-t-il ? et quelle est la finesse de cette épigramme ? Ce trait historique qui lui sert de commentaire nous l'apprendra-t-il ?Lorsque Scha-Abbas, dit le Sage, se maria, il épousa une veuve et acheta cent esclaves vierges. Je l'avoue à ma honte, rien de tout cela ne m'est intelligible, et je crois que M. de Lévis aurait bien de la peine à s'expliquer clairement. Je n'aime pas les pensées qu'on n'ose pas traduire ; il dit encore : « puisque nous avons reconnu la justesse de l'ancien emblème, qui représente l'amour avec un flambeau, il ne fallait pas placer la chasteté sur un baril de poudre. Ce langage est-il assez grave dans la bouche d'un moraliste, et ne semble-t-il pas emprunté d'Helvétius, de Saint-Lambert ou de Diderot ? » 68
Jean Léon Gérôme (1824–1904), Achat d'une esclave, tableau acheté à J. L. Gérome le 1er décembre 1857 par M. Van Jaher.
« Les femmes occupent un grand nombre de pages dans le recueil de M. de Lévis, et cela est juste : ne sont-elles pas la plus belle portion du genre humain ? n'est-ce pas elles qui sèment de fleurs et de plaisirs cette carrière soucieuse de tourments et d'espérance qu'on appelle la vie ? n'est-ce pas elles qui enflamment d'amour et de gloire le génie de nos grands poètes, de nos grands écrivains, de nos grands peintres, de nos grands artistes ; et, par conséquent, ne sont-elles pas les déesses tutélaires des sciences et des arts ?
Cependant en Angleterre les Pope et les Young les ont peintes sous de bizarres couleurs ; en France elles n'ont guère été plus ménagées par nos satiriques, et je ne sais pourquoi M. de Lévis (qui me paraît trop aimable pour avoir à se plaindre d'elles) est venu se ranger parmi leurs détracteurs. Il leur accorde un chapitre, placé d'une si singulière manière, que ce sera ma première remarque.
Il peint l'amour propre, ensuite l'orgueil, après cela la flatterie ; et avant de parler de l'amour, il s'occupe de femmes. Quelle espèce de généalogie ! Ce n'est point Homère tracant le portrait de la sage Nausicaa, le Tasse embellissant son Armide, ou Milton peignant d'après nature les charmes célestes de la mère du genre humain. Non, ses couleurs sont presque aussi vives ; mais elles sont tout autres... » 69
Louis Gauffier (1762–1801), Ulysse et Nausicaa, 1798, Musée Sainte-Croix, Poitiers.
Après avoir résumé ce qui, d'après M. de Lévis, fait la faiblesse physique et morale des femmes, Auguste de Labouisse se scandalise de ce que « son adversaire », concédant certes que les femmes puissent avoir du « cœur », quand et parce qu'elles sont mères seulement, ne prête qu'aux hommes le pouvoir de la raison : « La femme n'a de la force que dans le cœur, et l'homme en a aussi dans la tête. » 70
« M. de Levis ne me paraît pas disposé à accorder que les femmes soient essentiellement raisonnables », constate là Auguste de Labouisse. Et d'ajouter par suite avec indignation : « On prononce tous les jours avec une étrange facilité sur une aussi importante question : est-il certain que la femme soit déshéritée de ce noble partage, de cette intelligence supérieure qui nous distingue du reste des animaux ? n'est-elle qu'une œuvre agréable, une Houri destinée seulement par sa beauté et par ses charmes à transformer en paradis cette vallée de larmes ? Cette supposition serait un peu musulmane, et nous ne sommes plus au temps où dans la chrétienté un concile mettait en doute l'existence de leur âme. » 71
Mais au souvenir de certains Anciens, « qui croyaient que les talents et les vertus appartenaient en commun aux deux sexes, et qu'il n'y avait de différence que dans les formes », Auguste de Labouisse formule à son tour d'importantes réserves quant aux talents et vertus qui seraient communs aux deux sexes :
Héraclès combattant les Amazones, détail. Amphore attique à figures noires, ca 530 av. J.-C. Provenance : Vulci. Staatliche Antikensammlungen, Munich.
« Je sais (et quelques exceptions n'y peuvent rien changer) que l'héroïsme militaire n'est pas fait pour les femmes ; la mobilité de leurs fibres, la faiblesse de leurs organes, les maladies auxquelles elles sont sujettes, les accidents qu'elles ont à craindre dans leur gestation, tout leur interdit une vie agitée et tumultueuse. [...]. L'histoire des Amazones n'est qu'une fable. » 72
Après avoir exempté les femmes de l'héroïsme militaire, Auguste de Labouisse les exempte également des « grandes méditations », qui « nuiraient à leur harmonie physique ». « Quant à la poésie, à la peinture, à la musique, au dessin, tous ces arts conviennent aux femmes, puisque déjà plusieurs d'entr'elles s'y sont rendues célèbres ».
Romancière, dramaturge, mémorialiste et pédadogue, Mme de Genlis, qui a été dame de compagnie de la duchesse de Chartres, puis institutrice des enfants du duc de Chartres (Louis-Philippe d'Orléans), dont celle du futur roi Louis-Philippe, se trouve fréquemment invoquée par Auguste de Labouisse, à titre d'exemple de femme « spirituelle » et à titre aussi de référence en matière d'éducation. Auguste de Labouisse, in Pensées, dixit : « Voyons qui, de Mme de Genlis ou de M. de Lévis, sera le plus impartial et le moins prévenu. C'est la sagesse et l'équité qui s'expriment par la bouche de Mme de Genlis. »
Adélaïde Labille-Guiard (1749–1803), daté de 1790, Portrait de Félicité du Crest (1746-1830), par son mariage comtesse de Genlis, marquise de Sillery, citoyenne Brûlart pendant la Révolution, Musée d'Art du comté de Los Angeles.
De façon assez prudhommesque, au nom de son sexe, Auguste de Labouisse condescend à faire désormais acte de contrition : « Si jusqu'à ce jour la liste des femmes célèbres est moins nombreuse que celle des hommes, ce n'est pas leur faute ; c'est la nôtre. Nous avons établi des lois qui les assujettissent ; nous les avons entourées de préjugés, et livrées à une parfaite ignorance ; mais heureusement on a réformé ces usages barbares : plus délicats dans nos plaisirs, nous avons cessé d'être aussi sévères ; félicitons-nous de ce changement, les mœurs se fortifieront de notre condescendance. Désormais nos jeunes vierges ne seront plus abandonnées à de vils séducteurs, qui cherchent à leur apprendre toute autre chose que les sciences. [...]. J'ai souvent été témoin combien la décence avait à souffrir des leçons de danse que les jeunes personnes reçoivent d'un danseur.
Mais ne leur enlevons pas un genre d'occupation qui nous égaye dans le Bonheur, et nous console dans l'infortune. Je sais que les devoirs des femmes sont plus minutieux et plus multipliés que les nôtres ; mais je sais aussi qu'on a toujours des loisirs qu'il serait imprudent de laisser perdre [...]. Pourquoi interdire à nos compagnes des récréations qui ne peuvent tourner qu'à notre avantage ? les hommes vulgaires trouveront toujours assez de sottes pour leurs sympathies amoureuses.
Que les femmes se doivent à leur ménage, je n'en disconviens pas ; mais pourquoi n'accorderaient-elles pas quelques moments à l'étude ? et sur ce point quelle différence existe-t-il entre nous ? Après avoir rempli leurs devoirs d'épouses et de mères, elles charmeraient leur désœuvrement par la culture des lettres en perfectionnant leurs talents, ou en en acquérant de nouveaux ; elles se rendraient plus agréables à leurs maris, plus intéressantes à la société : livrées aux soins des affaires intérieures, et jalouses de mériter une gloire honorable et solide, elles dédaigneraient le petit manége de la coquetterie ; et loin de perdre leur temps à juger des modes nouvelles, à causer seulement pour médire, ou à déguiser leurs grâces en cherchant à les parer, elles regarderaient comme au-dessous d'elles la stérile prérogative de plaire un instant, pour n'acquérir que des regrets ; enfin, l'occupation d'orner leur esprit par des connaissances utiles sera moins funeste que l'ignorance et l'ennui, qui en est la suite. Le travail est cette fleur précieuse dont les dieux firent présent à Ulysse, pour qu'il pût résister aux pièges de la séduction : qui a plus besoin de cette fleur que les femmes ; qui saura en faire un meilleur usage ? » 73
Alexander Bruckmann (1806–1852), Ulysse et les sirènes, 1829, Staatsgalerie Stuttgart.
« Que le laurier s'unisse au myrte pour couronner un front siège de la candeur et des grâces », conclut Auguste de Labouisse. « Cependant M. de Lévis, plus rigoriste que nous sur cet article, nous reproche fièrement d'avoir abdiqué notre dignité ; de nous être abandonnés, par une déplorable faiblesse, à une soumission tournée en habitude et de languir honteusement dans une prison, dont le geólier s'est enfui en laissant la porte ouverte : ce geôlier, c'est l'amour qui nous quitte trop vite, et qui nous laisse, dit M. de Lévis, esclave des caprices de nos Omphales, comme si l'exercice de la supériorité naturelle de l'homme n'était pas le devoir de son sexe et le bonheur de celui qui lui est subordonné. »
Hercule aux pieds d'Omphale, tenant un fuseau, in Pierre Blanchard, Mythologie de la jeunesse, Ouvrage élémentaire par questions et par réponses, troisième édition, Paris, Le Prieur, 1803.
« Subordonné ! le mot est ferme, et M. de Lévis ne badine pas. » 74
Le 11 mars 1810, Mme de Narp, l'une des hirondelles qui font son printemps, adresse à Auguste de Labouisse ce mot chaleureux : « Je vais à la campagne avec vos Pensées, pour les relire, puisque vous voulez mon avis. Comme tout m'a plu, il me faut une seconde lecture pour les critiquer, et je crois que cette seconde ressemblera à la première. Ces Pensées annoncent des Souvenirs que je ne connais pas et avec lesquels j'aimerais à faire connaissance. Ce genre d'ouvrage plaît à la paresse de mon esprit, parce qu'il renferme beaucoup d'idées en peu de mots, et des expressions vives ou figurées. J'aime les éclairs.
[...] Je vous souhaite, par reconnaissance et par attachement, les succès auxquels vous aspirez en ce moment à juste titre. » 75
L'Almanach des Muses, 1810, revue poétique annuelle.
En mai 1810, grâce surtout à la publication de ses Pensées et à la controverse qui en résulte avec M. de Lévis, et grâce aussi à la publication de quelques-unes de ses élégies dans l'Almanach des Muses 76, Auguste de Labouisse commence en effet de connaître un certain succès.
M. de Cailhava 77, membre de l'Institut, est venu lui rendre visite. « Son premier empressement a été de me dire : — M. de L... vous irez loin, vos PENSÉES surnagent sur les flots qui roulent tant d'ouvrages dans le fleuve d'Oubli, elles font du bruit, on s'en entretient avec chaleur ; on les trouve saines, judicieuses et profondes. » 78
De gauche à droite : Francisco Lacoma y Fontanet (?–1849), Portrait de Jean François Cailhava de L'Estandoux, en tenue de membre de l'Institut, 1814, Musée Goya, Castres ; Adèle Romany, née Marie Jeanne Mercier de Romance Mesmon (1769–1846), Louis Jean Baptiste Étienne Vigée">, directeur de l'Almanach des Muses, 1800, collection particulière.
Et M. Vigée 79, directeur de l'Almanach des Muses, est venu à son tour remettre à Auguste de Labouisse le dernier volume de dudit Almanach, dans lequel figurent ses élégies sur le Songe et la Solitude. « En m'avançant dans l'avenue je me mis à bâtir des châteaux en Espagne. En songeant au passé et à l'avenir, livré à de touchantes et profondes rêveries... » Ainsi Auguste de Labouisse se représente-t-il lui-même dans le Songe.
Dans sa notice, M. Vigée formule à l'endroit du Voyage à Montrouge un éloge sobrement mesuré : « Voyage qui offre peu d'événements, mais qui est agréablement écrit. Pièces fugitives où l'on remarque un talent spirituel et facile. » 80
Auguste de Labouisse fait son miel des deux éloges confondus. « Convenons de la dette. De pareils suffrages sont trop flatteurs pour que je veuille m'en taire et garder le silence. Je les oppose aux bourdonnements haineux de quelques jaloux qui se morfondent en de vaines clameurs au bas de la colline qui mène au temple de l'Envie » 81. Malgré son évidente satisfaction, le poète n'en continue pas moins de souffrir, comme on voit, d'un reste de ressentiment à l'endroit de ceux qui se sont ri jusqu'ici de sa figure de poète de l'hymen et de son érotique conjugale.
En mai 1810 toujours, Auguste de Labouisse, qui continue à lire dans tous les genres et entend rester au fait de l'œuvre des dames, plus particulièrement encore quand il s'agit du livre d'une amie influente, consigne dans ses Mémoires une recension de la Mythologie des Demoiselles, d'après les objets de la nature, dédiée à S. A. I. madame Louis Bonaparte, par Mme de N***, ouvrage que Mme de Narp a publié en 1805 et dont elle parle modestement, ou coquettement, comme de l'un de ses « chiffons ». 82
Anonyme, d'après Michel-Ange Buonarroti (1475–1564), Léda et le cygne, XVIe siècle, National Gallery, London.
« Il appartenait à une femme, à une mère de s'occuper du soin de transmettre à ses filles des connaissances si délicates », écrit Auguste de Labouisse. « Mme de Narp l'a fait avec un goût, un tact de finesse et de convenance, qui est un des privilèges distinctifs de son sexe. Quelquefois elle a parlé des galanteries fantasques et multipliées du maître des Dieux ; mais elle l'a fait avec tant de grâce ; les mots qu'elle emploie, prennent si naturellement, dès qu'elle y touche, un air de décence, que j'ai été enchanté de cette lecture.
Mme de N. dit dans sa préface : — Je n'ai voulu que rendre mon petit ouvrage instructif pour les jeunes personnes, et agréable aux mères et aux institutrices, qui, désirant d'enseigner la mythologie à leurs élèves, sont obligées de faire des recherches nombreuses dans des livres qu'elles n'osent mettre entre leurs mains. Celui-ci peut les rassurer : presque toutes les fables y sont offertes sous un point de vue historique et moral..... Je n'ai pas un instant perdu de vue l'âge ni le sexe pour qui j'écrivais. »
Concluant que Mme de Narp « n'a pas fait une fausse promesse », Auguste de Labouisse recommande la lecture de ce « traité mythologique » que « tous les pères de famille voudront comme moi se procurer, dès qu'ils en connaîtront l'existence » 83. On jugera là, une fois encore, de la nature du propos qu'Alexandre de Labouisse tient sur l'instruction des filles, le rôle des mères et des institutrices, et la vocation littéraire des dames.
Après la mort d'Isaure, survenue le 29 juillet 1808, Éléonore de Labouisse a mis au monde à Saverdun, le 21 décembre 1808, une petite Félicité Labouisse. La famille comprend maintenant un garçonnet, Adolphe, 4 ans, et deux fillettes, Hortense, 2 ans, et Félicité, nouvelle-née. L'acte de naissance de Félicité ne donne pas encore à Auguste Labouisse, son père, d'autre état que celui de propriétaire. Le nom de Labouïsse s'adorne encore d'un tréma sur le i, mais ne comporte plus sa particule d'Ancien Régime.
21 décembre 1808. Naissance de Félicité Labouïsse. AD09. Saverdun. Naissances. An XI-1815. Document 1NUM/4E3818. Vue 321.
Désormais père de trois enfants, Auguste de Labouisse nourrit des idées bien typées concernant le type de lectures qu'il convient de proposer à la jeunesse, et plus spécifiquement aux filles, puisqu'il ne parle pas des garçons. On notera qu'il songe, au premier chef, à « la lecture de nos meilleurs poètes ».
« Pour comprendre la lecture de nos meilleurs poètes, il est nécessaire d'avoir une connaissance de la mythologie. Malheureusement une étude indiscrète de cette science ne serait pas sans danger pour de jeunes personnes. [...]. Un père est prévoyant ; du moins il doit l'être. Que fera-t-il ? laissera-t-il ignorer à sa fille l'explication de ces traditions mythologiques dont tous les arts lui retracent à chaque pas quelque image, quelque emblème, ou quelque allégorie ? Non, sans doute : il essayera plutôt d'écrire un abrégé de tous les faits qui peuvent s'expliquer sans faire rougir la pudeur. Une femme doit savoir : cela est incontestable, mais elle ne doit pas tout savoir. Il passera sous silence les attributs du dieu des Jardins, quelques-unes des infidélités de Jupiter et d'autres traits qu'il est inutile d'indiquer ; il ne recueillera que ce qu'il est important de retenir pour l'explication des tableaux des grands maîtres et l'intelligence des grands poètes. Il fera peut-être un traité médiocre ; mais utile à l'instruction, sans que la morale puisse en souffrir. » 84
Priape, dieu des jardins, in Antiquités étrusques, grecques et romaines tirées du cabinet de M. Hamilton, envoyé extraordinaire et plénipotentiaire de S. M. Britannique à la Cour de Naples, tome second, 1768.
« Une femme doit savoir : cela est incontestable, mais elle ne doit pas tout savoir ». Elle ne doit savoir que ce qui est « utile à l'instruction, sans que la morale puisse en souffrir » 85. D'évidence cette mise en garde ne s'applique pas aux hommes, ni aux femmes mariées puisqu'Auguste de Labouisse aime à lire des poèmes érotiques à son Éléonore. Le conjugo, en l'occurrence, est libérateur, et souverain.
En mai 1810 encore, Auguste de Labouisse a le bonheur de recevoir à Paris ses « chers Saverdunois, M. et Madame de Marveille et Jules d'Ounous. Il s'agit de Jacques Anne Maurice Dumas de Marveille (1776-1848), ancien seigneur des Bordes-sur-Arize, ancien officier des dragons du Tarn en 1794, ancien aide de camp du général Hyacinthe Roger-Duprat, ancien acolyte d'Auguste de Labouisse dans l'insurrection contre-révolutionnaire menée en 1799 par Marc Antoine Guillaume Jules de Paulo 86 ; d'Anne Adèle Azélie de Calmels de Lestiez, épouse de Maurice de Marveille ; et de Jacques Marie Jules d'Ounous d'Andurand (1782-?), fils de Paul d'Ounous d'Andurand, ancien seigneur d'Andurand dans le comté de Foix. Les familles de Marveille et d'Ounous se trouvent par le jeu des alliances étroitement apparentées 87.
Les amis se rendent au Jardin des Plantes. Ils remarquent « le pont de fer sur lequel leur voiture est passée », puis parcourent « la vaste enceinte de ce parc si magnifique, et qui renferme une des plus grandes variétés d'arbres de tous les climats et des plantes les plus rares que l'on puisse voir ». De là, ils passent dans « les quartiers où l'on voit, les uns libres et les autres renfermés, des animaux sauvages, des moutons de toute espèce, des bêtes féroces et des oiseaux de proie.
Les lions sont superbes. Il y en a deux qui sont nés dans leur prison. Les gardiens les caressent sans aucune crainte. Cependant, ils n'ont pas pour tous la même confiance, et entr'autres, ils respectent beaucoup la panthère, une hyène et un gros singe. Il y a aussi deux chiens venus d'une louve qui sont excessivement méchants, et les fils de cette race sont encore pire. C'est une triste curiosité à voir et à savoir.
Nous avons vu des cerfs, des biches, des chameaux et le monstrueux éléphant. Quel énorme animal et qu'il est laid ! ses oreilles, sa peau, ses formes, tout est affreux ; mais les jeux de sa trompe sont admirables. » 88
Vue de la rotonde du Jardin des Plantes à Paris, vers 1810.
En mai 1810 toujours, Auguste de Labouisse souffre du départ de son ami, le poète Nicolas de Kérivalant. Afin de tromper son ennui, il s'adonne alors de nombreuses mondanités.
« M. de Kérivalant vient de me quitter pour revenir à Nantes, et de laisser sa chambre déserte, ce qui me fâche beaucoup ; il m'était si doux, dans l'absence où je me trouve de ma famille, de pouvoir causer, presque à chaque instant du jour, avec cet excellent ami, dont la conversation est si agréable et l'esprit si brillant. Il m'a laissé pour héritage, l'honneur d'être introduit dans la société de Mme de Clavier » 89. Auguste Labouisse, afin de tromper son ennui, se plaît donc à fréquenter le salon de ladite Madame de Clavier, née Esther Pélagie du Bochet de La Porte en 1762, à Nantes comme Nicolas de Kérivalant.
Étienne Clavier (1762-1817), alors juge au tribunal criminel de la Seine, est aussi un grand helléniste. Élu membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres en 1809, il travaille en 1810 à sa traduction en sept volumes de la description de la Grèce par Pausanias. Paul Louis Courier [Paul Louis Courier de Méré (1772-1825), démissionné par le pouvoir de sa qualité de sous-chef d’état-major d’artillerie en 1809, fréquente alors le salon de Madame de Clavier où il se distingue déjà à la fois comme helléniste et comme écrivain politique. Il épousera en 1814 Herminie Esther Étienne Clavier, l'une des filles de la maison.
De M. Clavier, qui se réclame d'un anti-bonapartisme impavide, Auguste de Labouisse dit que « sa résistance lui fait le plus grand honneur, et qu'il le regarde et lui parle « avec autant d'émotion que d'admiration ». Pour Madame de Clavier, « elle a l'art de faire oublier qu'elle n'est pas belle, par la beauté des choses qu'elle dit. Elle a un esprit parfait, un ton très aimable et le talent d'entretenir ceux qui vont chez elle de ce qui peut les intéresser. Elle m'a parlé beaucoup de mon Éléonore et de mon amour conjugal : par reconnaissance, j'ai mis la conversation sur le célèbre Barthez [de Marmorières], dont elle a la mémoire en grande vénération, et elle a été charmée d'apprendre que je l'avais beaucoup connu. » 90
Un savant voyageur qui était là, et dont j'ai oublié le nom, nous parla ensuite de Lavater et de Gall 91, dont les systèmes se ressemblent un peu, du moins pour les résultats qu'on prétend en obtenir. Ces deux systèmes furent analysés savamment, admirés, commentés et rarement contredits, quoiqu'ils me paraissent offrir tous deux, de grandes défectuosités. Cependant j'écoutais sans rien dire, car dans les grandes occasions je ne méconnais pas mon ignorance, et je ne suis pas du nombre de ces inexorables parleurs qui croient tout savoir et que rien n'arrête. Il était question de lignes, de traits, de protubérences, de contours, de formes, de saillies ; tout cela me paraissait bien beau, bien sublime, et je me serais bien gardé d'en rire incongrûment. L'heure n'en était pas encore venue. Aussi mon ébahissement s'accrût-il sans mesure, quand on raconta cette curieuse anecdote. » 92 ».
Auguste de Labouisse témoigne ici, sans le dire, de son manque d'inclination pour les questions qui n'intéressent pas directement le domaine des Belles-Lettres, et qui le reconduisent par ailleurs au souvenir affreux de la profanation des tombes perpétrée à la basilique Saint-Denis, et ailleurs, d'août 1793 à janvier 1794.
Pierre Lafontaine, Alexandre Lenoir s’opposant à la destruction du mausolée de Louis XII à Saint-Denis, détail, musée Carnavalet, octobre 1793.
« À l'époque où l'on détruisait les tombeaux, un homme religieux parvint à sauver le crâne d'une femme illustre au moment où il allait être brisé par des furieux . — Cette femme je la nommerai bientôt. Je reviens à l'heureux possesseur de cette tête, qu'il a gardée avec un soin extrême. C'était pour lui une sorte de relique qu'il montrait volontiers à ses amis. On l'engagea à la soumettre au tâtonnement du grand inspecteur des crânes, sans le prévenir de rien. La chose s'exécute ainsi. »
Franz Joseph Gall (1758 - 1828), neuroanatomiste et physiologiste, portrait en manière noire de Franz Wrenk en 1803, d'après Catharina Escherich.
On se rend chez M. Gall un jour de séance ; le cranologue s'empare de cette relique, et d'un ton d'oracle il prononce, à mesure qu'il parcourt les protubérences qu'il a sous ses doigts : c'est le crâne d'une femme ; elle devait avoir une soixantaine d'années quand elle mourut. Poursuivant ses recherches, il y trouve les signes caractéristiques de l'esprit, de la vivacité et surtout de l'ambition. On attendait encore autre chose ; le docteur gardait le silence. Mais, lui dit un de ceux qui étaient dans le secret : les femmes sont ordinairement si tendres, si attentives, n'y trouvez-vous pas la protubérence de l'amour maternel ? Elle y est presque insensible, répondit-il. — Que voulez-vous dire ! Vous venez de manier le crâne de Mme de Sévigné. — Qu'importe, répliqua-t-il, je ne puis rien changer à ce que j'ai dit. »
Anonyme, d’après Louis Ferdinand Elle l'aîné (1612–1689), Portrait de Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné (1626-1696), ca 1670, Château de Versailles.
« Cette histoire a été très goûtée par les adeptes ; chacun s'évertua à médire de la défunte [...]. J'ouvrais de grands yeux, je restais muet à toutes ces gentillesses de l'envie ; qu'aurais-je dit ? L'esprit de ces gens-là était trop habile pour que leur cœur pût m'entendre. Qu'y avait-il à répondre à des aveugles qui soutenaient que le jour n'existait pas ; que la femme qui a peint avec tant de vérité et de charmes l'amour maternel ne le connaissait point, ne le ressentait pas..... Je pris mon chapeau et je sortis. » 93.
Une fois rentré chez lui, Auguste de Labouisse dédie à Mme de Sévigné dans ses Mémoires une note bien serrée de 7 pages, assortie pour finir de ce compliment suprême : « Mme de Sévigné lisait et admirait La Princesse de Clèves. »94.
Dans les salons et dîners auxquels, depuis le départ de Nicolas de Kérivalant, il se rend désormais plus souvent, Auguste de Labouisse note avec une sorte d'intérêt trouble ce qui se dit alors des derniers succès militaires de la Grande Armée. « J'ai rencontré chez M. de Calvet Madaillan 95, questeur du corps législatif, le général Gudin 96, que j'ai connu à Toulouse. Il nous à beaucoup parlé de nos exploits dans la dernière guerre contre l'Autriche. — L'armée Française n'était forte que de quatre-vingt-seize mille hommes, lorsqu'elle alla attaquer une puissance formidable, qui, en ce moment, pouvait nous opposer cinq cent mille hommes, et dans ce nombre trois cent soixante mille hommes de troupes bien disciplinées. Malgré l'infériorité du nombre de nos soldats, cela n'empêcha point nos divisions d'aller rapidement en avant, presque au pas de course. Nos succès furent brillants, et très brillants. » 97
Chasseurs à cheval de la garde Impériale française chargeant les dragons autrichiens, le 5 ou 6 juillet 1809, à la bataille de Wagram, par Henri Georges Chartier (1859-1924). Christie's, LotFinder : entrée 5425008 (vente 6025, lot 355)
Quelques jours plus tard, Auguste de Labouisse apprend que dans un dîner qui a eu lieu aux Tuileries, l'Empereur a formulé à l'intention du général Gudin et des autres convives militaires, cette annonce remarquable : « Les affaires ne seront pas entièrement finies avant trois ans ». « — C'est comme une prédiction. Voilà des batailles et des massacres jusqu'en 1813 », observera le mémorialiste dans une note ajoutée a posteriori. 98
« Que conclure de tout cela ? » déclare pour le moment Auguste de Labouisse. « Je vais le dire en faveur de ceux que la gloire de Bonaparte fascine au point de leur persuader que cette grande gloire doit lui servir à se faire tout pardonner. — Que conclure ? Qu'il y a en nous deux hommes, deux moi différents, dont l'un voudrait se conduire à merveille, tandis que l'autre nous entraîne et nous emporte au-delà du point où la sagesse et la vertu nous conseilleraient de nous arrêter » 99. Dans l'observation de l'ambivalence du Moi, Auguste de Labouisse précède Benjamin Constant, qui fera de cette ambivalence l'une des clés de son roman Adolphe, publié en 1816.
Auguste de Labouisse témoigne lui-même de cette ambivalence lorsqu'après avoir dénoncé une fois de plus la duplicité de l'Empereur, il s'abandonne à l'admiration que lui inspirent aux Tuileries les appartements impériaux, le faste du pouvoir.
Mes yeux en sont encore tout éblouis. — Grâce à un billet d'introduction que M. le comte de Fleurieu [Charles Pierre Claret de Fleurieu, conseiller d'État, † 18 août 1810] m'avait envoyé, je viens de parcourir les appartements impériaux des Tuileries. Que de belles choses réunies, et comment pouvoir décrire ces lieux enchanteurs, ces ameublements magnifiques ; cette richesse de candélabres, de tableaux, de roses, qu'on rencontre à chaque pas ? J'ai vu la salle du trône, celle du conseil, celle des gardes, celle des huissiers, celle des chambellans de service, les grands et les petits salons, toilette, le boudoir, les chambres à coucher, où peut-être veille plus d'une amère insomnie, pendant que tout le monde repose !... Les lits les plus superbes ne procurent pas toujours d'heureuses nuits. J'ai regretté d'avoir oublié mes Tablettes et mon crayon pour prendre des notes. Il y avait tant de choses à voir et à retenir. »
Vénus blessée par Diomède, carton d'Antoine François Callet, modèle de la tapisserie de haute lice tissée par Grimperelle et Sollier Ainé entre 1800 et 1807 à la Manufacture Impériale des Gobelins. Collection du Mobilier national.
« J'ai eu beaucoup à admirer ; entr'autres une belle tapisserie des Gobelins, représentant diverses batailles de l'Iliade. Il est beau d'avoir cherché à rendre les grandes scènes du génie d'Homère. J'ai surtout remarqué le combat dans lequel Vénus, la belle Vénus, dans tout l'éclat de sa beauté, fut blessée par Diomède. L'artiste peut-être a été trop hardi, et Homère ne nous dit pas que Vénus se fût présentée sans vêtement dans l'arène guerrière. — C'est une étrange inconvenance ». On ne saurait dire si c'est l'Auguste de Labouisse un brin prudhommesque qui parle ici, ou l'humour, ou la simple évidence.100
En juin 1810, comme en réponse au souvenir de ces vers du poète Chaulieu qu'il apprécie — « Et donne-moi, ce soir, le plaisir d'être à table » —, Auguste de Labouisse rapporte que « M. le commandeur de Monclar [« Monclar-Bellissens », « dont la commanderie était en Russie, et dont le grand-père maternel était le marquis de Mauléon » 101] et moi, invités par le prince Kourakin, nous sommes allés à sa jolie campagne de Clichy, assister à un dîner à la Russe. J'étais à table entre M. le comte de Zotoff, gendre du prince Alexis Kourakin, frère de l'ambassadeur, et le baron de Serdobin, dont la conversation est des plus agréables. Presque tous les Russes de la haute classe ont de l'esprit et une connaissance parfaite de notre langue. »
Élisabeth Vigée Le Brun, Portrait du Prince Alexandre Kourakine en 1791, Musée de l'Ermitage, Moscou. Le prince Alexandre Borissovitch Kourakine (Moscou, 1752-1818, Weimar) a été successivement Président de la noblesse de Saint-Pétersbourg de 1780 à 1783, vice-chancelier de Russie de 1796 à 1798, membre honoraire de l'Académie russe en 1798, sénateur en 1801, membre du Conseil privé en 1807, ambassadeur en place à Paris de 1808 à 1812. Il figure dans le Guerre et Paix de Tolstoï sous le nom de Kouraguine.
« La table était magnifiquement servie, en plats de dessert, entremêlés de fleurs et de cristaux resplendissants. C'était beau à voir ; mais personne ne devait y toucher et on n'y toucha pas ! — À peine fûmes-nous assis qu'une douce musique se fit entendre dans le jardin, sous nos fenêtres, pendant que les officiers de service nous distribuaient le potage. On joua bientôt quelques airs tendres et mélancoliques, et petit à petit, par une transition presque insensible, ces airs devinrent plus vifs et plus gais. Nos oreilles étaient enchantées, pendant que les mets les plus exquis calmaient notre appétit et satisfaisaient notre goût. Rien de nutritif ne paraît sur la table. Après le potage on nous offrit tour à tour d'un pâté à la Russe composé avec du poisson, puis du poisson sous une autre forme, après cela du poisson encore et encore du poisson ; chacun pouvait choisir celui qu'il préférait, et la sauce qu'il aimait le mieux. Enfin, les entremets, les fricandeaux, les rôtis, les plats solides parurent. Quand je dis parurent, il faut entendre circulèrent, grâce aux nombreux distributeurs, qui font continuellement le tour de la table. Chacun accepte ou refuse à son gré, Liberté plénière, sans embarras et sans confusion. — Les vins étrangers furent versés de la même manière, ainsi que le café. Rien de ce qui doit être mangé ne se place sur la table et cependant l'on dîne à merveille. — Pendant que l'on mange on a sous les yeux un brillant parterre et de beaux fruits, et l'on a le plaisir d'entendre un nombreux orchestre exécutant la plus suave musique. »
Excellent conteur, Auguste de Labouisse se souvient ici du souper chez le Prince Kourakine comme d'une soirée enchanteresse, digne à la fois de la Table Ronde et des Mille et Une Nuits. On devine toutefois qu'Alexandre de Labouisse, en bon terrien audois, préfère au poisson « les plats solides ». L'enchantement essentiel de cette soirée, qui va du supplice de Tantale au festin de Trimalcion, est pour lui dans le Noli me tangere de la présentation initiale des plats, puis dans le service à la place, qui a pour effet de laisser la table vide, d'invisibiliser ainsi en quelque façon « ce qui doit être mangé », et de ménager par suite à chacun « Liberté plénière, sans embarras et sans confusion ».
Immanquablement, à la fin du repas, on en vient à Napoléon. « On exalta la position stable de l'empereur Napoléon. Son alliance avec l'Autriche a consolidé tous ses projets, et changé toutes les idées ; la paix de l'Europe ne sera plus troublée... »
Plus tard dans la soirée, le mot change. « — Le prince Kourakine avait entretenu à part le Commandeur : ils avaient rappelé d'anciens souvenirs et parlé du présent, et le prince lui a dit : Les choses se gâtent, nous voulions franchement la paix, la France veut la guerre... — Ainsi, tout ce qu'on venait de dire sur Napoléon, n'était que des sornettes d'apparat, pour tromper l'espion ... S'il y en avait. Ô politique, salut ! ... Je reconnais ta puissance, mais tu n'es pas ma Déesse, cependant je sens qu'il est d'impérieuses occasions où la prudence nous force de céder à ton empire. » 102
En juin 1810 aussi, Auguste de Labouisse, auteur des Pensées, revient sur la controverse qu'il entretient, par le truchement de la critique littéraire, avec M. de Lévis, auteur des Maximes.
« Les Maximes de M. le marquis de Lévis sont très remarquables, et je suis fier de l'attention de Messieurs les critiques, qui veulent bien faire marcher de front mes Pensées, et les confondre dans les extraits qu'ils consacrent à l'un et à l'autre ouvrage. — J'en conviens avec plaisir, il y a des choses bien admirables dans le livre de ce nouveau penseur moraliste... »
Après le témoignage d'admiration auquel oblige la courtoisie, vient aussitôt la critique, inspirée, semble-t-il, par une jalousie qui tient d'emblée à l'inégalité de condition et de fortune dont Auguste de Labouisse souffre relativement à M. de Lévis, et dont il signale qu'elle constitue tout à la fois un frein à la réalisation de ses propres ambitions et un obstacle à son propre bonheur.
Maxime de M. de Lévis : « — Il y aurait de quoi faire bien des heureux avec tout le bonheur qui se perd dans le monde. »
Observation d'Auguste de Labouisse : « - En effet, si l'on savait être content de sa destinée ; si par ambition on ne dispersait pas sa vie dans des démarches continuelles, souvent sans résultat ; si par des besoins d'une plus grande fortune on ne gâtait pas les jouissances qu'on aurait pu se procurer dans la retraite des champs ou de sa ville natale, irait-on courir après les caprices de cette bizarre Déesse ? Quitterait-on ses parents, ses amis, une épouse adorée ?.... Que le cœur humain est faible et que sa tête est folle, et que de bonheur en aurait eu réellement, qui se trouve perdu dans les ennuis du chagrin et de l'absence ! ... Et ce que je dis ici, je le sens par une triste expérience, encore mieux que je ne l'exprime. »
Auguste de Labouisse fait ensuite procès à M. de Lévis de ce qu'il dit du mariage, puis des femmes, encore.
De ce qui fait « la plupart des bons ménages », Auguste de Labouisse dit que c'est : — « La conformité des goûts, sans doute.
« — Erreur », dit M. de Lévis : « Les sens dans la jeunesse ; l'habitude dans l'âge mûr ; le besoin réciproque dans la vieillesse ».
Objection d'Auguste de Labouisse, qui n'est pourtant pas un sectateur de Jean Jacques Rousseau : « — Il semble que le sentiment soit écarté de cette situation. Est-ce que les attentions, les procédés, la reconnaissance, n'entrent pour rien dans ce doux lien, qui rend la vie si heureuse, quand il la rend heureuse ! ... Je crois que J.-J. Rousseau a mieux compris le mot de l'énigme, en écrivant ces paroles d'un sens si profond : « Un honnête homme n'aura jamais de meilleur ami que sa femme. »
Des femmes, M. de Lévis dixit : « — Il y a « autant d'égoïsme dans leur esprit, que de dévouement dans leur cœur ».
— « Que signifie l'égoïsme de l'esprit ? » questionne Auguste de Labouisse. « Comment leur esprit pourrait-il être égoïste quand leur cœur ne l'est pas ? »
Et Auguste de Labouisse de conclure ainsi le débat — provisoirement, du moins — : « Pour moi, je me plais à le redire : je ne saurais trop me féliciter du bonheur d'avoir rencontré une femme, dont l'esprit élevé égale la tendresse de son cœur, et qui m'a fait connaître, que rien, non rien, n'est au-dessus de cette douce et charmante union, Que l'Amour forme et que l'Hymen épure. » 103
M. et Mme de Labouisse, « cette douce et charmante union ».
À cette occasion, Auguste de Labouisse brosse un beau portrait de son Éléonore, et il rend pour la première fois un véritable hommage aux qualités qui font d'elle la digne émule littéraire de Mme Deshoulières et de Mme de Lambert. Mais on ne laisse pas de remarquer qu'il n'a rien fait pour l'aider à trouver ni le temps d'écrire, ni les moyens de publier sous son nom à elle. Il dit que, « douce, timide, modeste, réservée », elle ne le souhaitait pas. Tandis qu'elle est restée à Saverdun avec les trois enfants, il se trouve à Paris depuis bientôt un an déjà lorsqu'il consigne cet hommage ventriloque.
De gauche à droite : Antoinette Du Ligier de la Garde (1638-1694), épouse de Guillaume de Lafon de Boisguérin, seigneur des Houlières ; Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles (1647-1733), épouse d'Henri de Lambert, marquis de Saint-Bris.
« Sophronie — Sagesse —, (ou si l'on veut plus de franchise) Éléonore est douce, timide, modeste, réservée. Si la vivacité de son imagination ne l'avait pas trahie, personne ne saurait qu'elle est capable d'écrire comme les Sévigné, les Deshoulières 104, les Lambert 105 : elle a des talents dont elle ne fait jamais parade ; ses grâces se montrent d'elles-mêmes, sans qu'elle cherche à les étaler. Elle cache avec soin les charmants ouvrages qu'elle compose ; elle ne veut ni braver la critique, ni affliger l'envie, ou, pour mieux dire, elle se défie si fort de son esprit, qu'aucune idée de gloire n'est entrée dans sa tête ; elle est aimable, bienfaisante et sensible. Aucune de ses compagnes ne lui dispute rien, parce qu'elle ne prétend à rien. Jamais elle ne s'est doutée combien par ses écrits et sa conversation elle était digne de plaire ; elle a encore l'avantage d'être très jolie ; mais c'est le moindre de ses mérites aux yeux de l'époux dont elle embellit l'existence, et qui a senti qu'il était mieux de préférer les dons de l'esprit et les vertus du cœur aux trésors de la beauté. » 106
Dans le même temps, M. Tajan vient de rendre compte dans le Journal de Toulouse de la publication des Œuvres de Venance 107 ; et Auguste de Labouisse vient, lui, de publier une troisième édition de ses Pensées. Pour en faire la publicité, il compte bien sur la polémique qu'il entretient avec M. de Lévis par revues littéraires interposées ; et il compte bien aussi sur le scandale causé par les flèches qu'il décoche dans cette édition à l'encontre de l'Institut, odieusement sectateur des philosophes des Lumières selon lui, et plus spécialement séide des Helvétius, D'Holbach, Voltaire, d'Alembert, Diderot, J.-J. Rousseau, Mirabeau, etc. ; et pourquoi pas du marquis de Sade ?
« Le déchaînement contre la troisième édition de mes Pensées est complet, EST PARFAIT. L'Institut est rouge de colère ; il y a là une phalange philosophique que la vérité outrage, et en prêchant la tolérance, elle ne me pardonnera jamais d'avoir osé publier contre les coupables complots et les funestes maximes de cette secte désorganisatrice. » 108
À l'Institut comme ailleurs, on accuse au demeurant Auguste de Labouisse d'être trop jeune pour publier ses Pensées. Des jaloux, présume l'auteur, qui se défend hautement :
« Peut-être ai-je autant le droit qu'un autre d'ajouter un nouveau livre à ceux qui existent. N'ai-je pas supporté le fardeau de la société, et d'une société assez mauvaise, moi, qui étais dans les cachots révolutionnaires en 1793 ? N'ai-je pas pu, dès lors, apprendre à connaître les hommes, et à réfléchir sur les tourmentes de la vie ? Devais-je aussi me refuser le plaisir de publier des pensées consolantes sur le mariage, moi qui depuis plusieurs années jouis du titre d'époux et de père ? » 109
Portrait de Bernard Germain Étienne de Ville-sur-Illon de Lacépède (Agen, 1756-1825, Épiney-sur-Seine), grand chancelier de la Légion d'honneur, président du Sénat.
En juin 1810 toujours, Auguste de Labouisse rapporte dans ses Mémoires que — juste revanche du sort, croit-il — « M. le comte de Lacépède, grand Chancelier, Ministre d'État », vient de le remercier de l'envoi de la troisième édition de ses Pensées, par une lettre datée de Paris, le 15 juin 1810, « aussi flatteuse qu'agréable » : « Je m'empresse, Monsieur, de répondre à la lettre que vous venez de me faire l'honneur de m'écrire. Je vais lire la nouvelle édition de votre ouvrage, avec le même plaisir que les anciennes. Veuillez bien agréer de nouveau, Monsieur, mes félicitations, ma reconnaissance, mon désir de mériter ce que vous avez bien voulu m'exprimer, et la haute estime que vous m'avez inspirée et qui vous est due à tant de titres, etc. » Au troisième envoi, la stratégie d'Auguste de Labouisse a donc porté le fruit attendu : elle a suscité une réponse du Chancelier ! Mais le Chancelier lira-t-il vraiment l'ouvrage d'Auguste de Labouisse ? 110
Pour le moment, Le Publiciste, qui a pour directeur Jean Baptiste Antoine Suard 111, nommé en 1803 secrétaire perpétuel de l'Institut, vient de parler de Venance. « Il m'a un peu égratigné, suivant sa louable coutume ; mais cette fois-ci il m'a égratigné modérément », remarque Auguste de Labouisse avec une sorte de résignation. « - Il ne peut point me pardonner de ne vouloir pas être philosophe — sectateur de Voltaire, Diderot, etc. — à sa manière. »
D’après François Gérard (1770–1837), Portrait de Jean Baptiste Antoine Suard (1732-1817), Musée de la Révolution française, Vizille, Isère.
Pour le moment bis repetita, Auguste de Labouisse doit essuyer surtout les conséquences d'une erreur ou d'un lapsus regrettable. Alors qu'on prépare une pompe magnifique aux cendres du maréchal Lannes, duc de Montebello, tué le 31 mai 1809 à la bataille d'Essling, lui, Auguste de Labouisse a composé et publié dans la presse une épitaphe dans laquelle il a écrit Wagram en lieu et place d'Essling. « Je ne sais comment, par une méprise de mémoire, il m'était échappé d'écrire Wagram pour Essling. C'était une bien étrange distraction ; aussi quand ces vers ont paru dans le Mercure, tous les journaux, grands ou petits, spirituels ou non, se sont délectés à la relever avec une aigreur, qui semble indiquer d'où leur est venue la fatale impulsion. »
La « fatale impulsion » est probablement venue de Jean Baptiste Suard et de Joseph Alphonse Esménard, directeur du Mercure, élu membre de l'Institut en 1810 tout justement, laisse entendre ici Auguste de Labouisse, qui se souvient de s'être rendu en mars chez M. Esménard, de n'avoir été reçu que par Mme Esménard, et de n'avoir entendu parler chez elle que de M. de Lévis, son propre rival. On verra d'ailleurs en 1816 que M. Esménard pariait en 1810 déjà sur la carrière de M. de Lévis plutôt que sur celle de M. de Labouisse, puisqu'en 1816, après avoir obtenu la radiation de 11 membres de l'Institut, il fera élire M. de Lévis à la place de Hugues Bernard Maret, radié. « On élimina des hommes de lettres, on nomma des hommes de cour », dira l'opinion en la circonstance. 112
Après la désastreuse publication de l'épitaphe erronée du maréchal Lannes — un acte manqué ? —, seuls Mme de Montebello, la veuve du maréchal Lannes, et M. de Cailhava témoignent de leur sympathie à un Auguste de Labouisse alors gravement affecté.
« M. de Cailhava, de l'Institut, m'écrit à ce sujet ce billet : ‘‘ Mon aimable, mon illustre compatriote, j'ai entendu parler de votre quiproquo, de la malignité avec laquelle on l'a relevé : ne vous en affectez pas, laissez-le tranquillement oublier ; c'est l'affaire de deux jours. Poursuivez votre noble carrière ; salut et gloire. Sans une forte attaque de goutte, j'aurais eu le plaisir d'aller vous porter les consolations de l'amitié. ’’ » 113
Auguste de Labouisse connaît alors un moment difficile. Sa santé, dit-il, ne lui a pas permis d'assister à la fête donnée par la Garde Impériale pour le mariage de l'Empereur. Il parle de « spleen ». Il doute d'avoir à persévérer dans la carrière littéraire.
« Comment se fait-il que l'ennui puisse s'emparer de l'esprit d'un homme laborieux et qui travaille avec persévérance ? Mais est-ce de l'ennui que j'éprouve, et n'est- ce pas plutôt de la consomption, ou ce maudit spleen, animal indéfinissable, maladie Anglaise, née je ne sais comment, ni où, ni par quelle cause ? Il vous vient un abattement, une langueur qui vous ôte tout courage et toute énergie ; on se traîne, on n'est plus bon à rien, on s'alite par impuissance d'agir, et ce qu'on ne croyait être qu'une simple indisposition, se change en maladie sérieuse, triste, mélancolique, accablante. Les rêveries les plus noires vous assombrissent, vous déchirent, vous dévorent. — Séparé de sa famille, il semble qu'on soit resté seul dans l'univers et qu'on n'a plus d'autre ressource que de mourir. » 114
Puis il a un sursaut. Il s'enjoint à lui-même de fuir Paris :
— Et moi je me laisserais abattre à ce point-là ?... Aussitôt j'ai secoué cette lourde chaîne, j'ai quitté ma couche endolorie, j'ai rappelé toutes les forces d'un caractère jadis si ferme et si persévérant, et je me suis dit : ‘‘ Voyons, cessons de me laisser abattre par les contrariétés et l'éloignement ; luttons avec audace contre cette destinée ; finissons-en avec mon séjour dans cette Capitale où tout m'afflige et me blesse ; terminons et partons... ’’ » 115
Mais sans doute son ambition n'est-elle pas morte. D'où finalement les raisons qu'il se donne de rester encore à Paris.
« ‘‘ Toutefois il ne m'est pas loisible de m'éloigner à l'instant où je le désire ; j'ai à recouvrer la santé, à rétablir mes forces et à terminer quelques affaires. Pour y arriver plus vite, il faut que je distraie mon esprit et que je me fasse un peu de gaieté artificielle, puisque ma gaieté véritable a disparu ..... C'est assez broyer du noir ; pour m'en guérir, composons vite quelques morceaux couleur de rose. ’’ »
« — En achevant ce discours, mes idées se sont dévidées comme le long fil d'un écheveau roulé sur une navette ; et de projet en projet, de circonstance en circonstance, je me suis mis à écrire les folies suivantes. Si elles amusent aussi mes lecteurs, j'en serai bien aise ; et ce succès, que je me plais à espérer, contribuera sans doute à amener bientôt ma convalescence.
Eh bien, voyons :
Sur quelles fantaisies laisserai-je errer les caprices de ma plume ?... Quel sera le titre de ce chef-d'œuvre ? sera-ce : MILLE ET UN CHAPITRES sur des Riens, ou Seconde histoire de TRISTAN [sic] SHANDY, l'Hétéroclite ? — Eh bien soit... » 116
Joshua Reynolds († 1792), Portrait de Laurence Sterne (1713-1768), National Portrait Gallery, London.
Prêtre anglican, Laurence Sterne est avec Vie et Opinions de Tristram Shandy, gentilhomme (The Life and Opinions of Tristram Shandy, Gentleman), et le Voyage sentimental à travers la France et l'Italie (A Sentimental Journey Through France and Italy), œuvres caractérisées par la pratique du récit constamment différé, l'un des fondateurs du roman moderne.
Viennent donc dans ses Mémoires, sous la plume d'un Auguste Labouisse unchained, les quelques tentatives annoncées comme suit : CHAPITRE 777. Des Énigmes ; CHAPITRE 778. Chapitre qui ne tient à rien ; CHAPITRE 779. Mon esprit, mes idées et ma plume s'égarent. Et les pantoufles ? les pantoufles ? ; CHAPITRE 779. De l'Opéra. Un Opéra Mademoiselle ! .... 117
Gilbert Stuart Newton (1795–1835), La Belle Grisette, illustration tirée du A Sentimental Journey Through France and Italy.
En visite à Paris, le pasteur Yorick, double de Sterne, entre dans un magasin de gants pour demander son chemin, mais, distrait par la beauté de la vendeuse, au lieu de demander son chemin, il achète une paire de gants.
Après la rédaction de 9 pages 118, serrées, façon Mille et Une Nuits, ou dans le style endiablé de Sterne, ou encore dans celui des librettistes d'opéra, le projet annoncé par Auguste de Labouisse tourne court. Mais celui-ci signale dans une note ajoutée en 1846 qu'il a repris tout ou partie des Chapitres ci-dessus dans son Petit Voyage sentimental publié en 1826 : « une bizarrerie dans le genre de Sterne : qu'elle y reste », dira-t-il alors.
Fin juin 1810, sans transition aucune, Auguste de Labouisse note dans ses Mémoires que « le Journal des Curés du 29 et 30 juin publie sur les Œuvres de Venance, un article de Mgr. l'Évêque de ..... qui me paraît assez juste, quoique sévère. »
Mgr. l'Évêque : « — Un capucin faire des vers frivoles et légers ! cela me paraissait si déplacé, que j'aurais jugé devoir laisser tomber ce Recueil dans l'oubli, sans les considérations qui me forcent, pour ainsi dire, à en parler; sa publication est une œuvre de bienfaisance. Ce volume a été imprimé pour servir au soulagement d'une femme âgée, infirme, misérable ; pour venir au secours d'une mère infortunée qui, depuis dix-sept ans, n'a cessé de pleurer sur le sort de son fils bien-aimé, cruellement moissonné dans la fleur de l'âge et du talent, sur l'échafaud révolutionnaire..... [...]
On trouve à la fin de ce volume le récit d'un long Voyage de Carcassonne à Paris. Ce sont des notes pleines de sentiment que Venance écrivait lorsqu'il était traîné de cachot en cachot à la mort. [...] Ce voyage est écrit avec une grande force. Il est rempli de remarques et de souvenirs historiques, qui en rendent la lecture singulièrement intéressante. L'éditeur a eu soin de placer partout des notes explicatives qu'on lira avec plaisir. Quel étonnant contraste entre les deux voyages qui commencent et terminent les Œuvres et la carrière de l'auteur ! Ce sont d'abord les roses, et ensuite les épines de la vie. Gloire, plaisir, renommée ! Fers, misère, échafaud ! Quel ample et fertile sujet pour la méditation, sur les choses d'ici-bas ! » 119
Quelques jours plus tard, Auguste de Labouisse, qui a écrit à M. de Kérivalant une lettre dans laquelle il lui faisait confidence du spleen dans lequel il a sombré, reçoit de son ami, datée du 28 juin 1819, une longue et chaleureuse réponse. On y apprend qu'Auguste de Labouisse a été malade au point d'avoir besoin encore d'une garde-malade, et qu'il se trouve désormais hébergé par son cousin germain, M. le baron de Bonaffos [Jean Pierre Paul de Bonaffos de La Tour (1781-1830) [chef d'escadron au 3e régiment d'artillerie à cheval, chevalier de la Légion d'honneur, de Saint Louis et de Saint Ferdinand d'Espagne], qui « ne peut malheureusement le voir qu'à la dérobée et dans les courts instants que son service à Vincennes lui laisse ». Mme de Labouisse a été maintenue dans l'ignorance de la maladie de son époux. Nicolas de Kérivalant recommande à son ami d'aller « à la campagne de cet aimable et bon sénateur, qui vous a invité d'une manière si franche et si aimable. Il y a déjà longtemps qu'il me tarde de vous savoir établi dans le Tibur [Tivoli] de M. le comte de Montorient (Théodore Vernier). 120
Portrait de Théodore Vernier, comte de Montorient (1731-1818), Jura Musées. Avocat en parlement et procureur du Roi de la maréchaussée, député aux États généraux par le bailliage d'Aval en Franche-Comté (1789), président de l'Assemblée constituante du 27 août au 10 septembre 1791, membre du Conseil des Cinq-Cents sous le Directoire, sénateur après le 18 Brumaire, puis disgrâcié par suite de son opposition à Bonaparte.
Alors présent à Paris, Maurice Dumas de Marveille se propose lui aussi d'assister son ami Auguste de Labouisse dans sa lente remontée vers la vie. Par l'effet de quelque ironie du sort, il vient lui apprendre qu'invité à la fête donnée par le prince de Schwaztzenberg, ambassadeur d'Autriche, en l'honneur du mariage de Napoléon avec Marie Louise d'Autriche, il ne s'est pas rendu à ladite fête, parce que son épouse était malade, et qu'il a échappé ainsi à l'incendie qui a dévoré l'ambassade.
L'Empereur « a failli être cuit », mais « par suite de sa singulière étoile », il s'en est tiré sans encombres, et la nouvelle Impératrice aussi. Mais la pauvre duchesse Pauline d'Arenberg, belle-sœur de l'Ambassadeur, a été trouvée « en lambeaux sous des décombres ». Elle était mère de huit enfants, enceinte d'un neuvième. « Le prince Kourakine a été couvert de blessures ; il a été atteint par tout le corps, renversé, foulé aux pieds, déchiré presque par des mains rapaces, qui ont arraché de ses vêtements les diamants dont ils étaient prodigieusement enrichis. On ne sait pas positivement combien de personnes ont succombé. C'était des cris, des gémissements, des vols, des attentats les plus étranges et le désordre le plus inoui ! ... »
Les survivants, qui se sont souvenu de l'incendie survenu lors des fêtes du mariage de Louis XVI avec Marie Antoinette d'Autriche, ont vu dans ce nouvel un mauvais présage — nouvelle guerre avec l'Autriche ! — ; Napoléon n'a pas manqué d'y voir lui aussi un présage, mais sans permettre à quiconque d'en rien dire, ni devant lui, ni dans la presse. « Le pinacle où il est parvenu, l'a convaincu que son étoile était heureuse ; il est persuadé qu'il peut prétendre à tout pour lui ou pour sa famille ; et comme son ambition est sans bornes, le moins habile des politiques peut prévoir qu'il ne voudra jamais s'arrêter..... », écrit Auguste de Labouisse, qui commence à retrouver sa plume. 121
Édouard Wathier (1793-1871) et Charles Motte (1785-1836), Scène du début de l'incendie du 1er juillet 1810 à l'Ambassade d'Autriche, à Paris, rue Lafayette.
Le même Auguste de Labouisse, revenu à une capacité d'appréciation plus exacte des choses, se soucie en l'occurrence de prêcher à son ami Marveille plus de discrétion politique. Le régime en place est policier, comme on sait.
« — Quel changement cela aurait fait s'il avait été rôti !... — Tais toi, tu plaisantes toujours ; mais sais-tu que les murs ont quelquefois des oreilles, et que la révolution a rétabli force Bastilles, que le nouveau gouvernement n'a pas supprimées, au contraire... Tu parles trop librement. — Oh, c'est que je désire si vivement le retour des Bourbons ! — Je partage bien tes vœux ; mais peut-être l'heure propice ne sonne pas encore, l'épreuve de la France n'est pas finie. Si quelque conspiration avait fait cette nuit disparaître Napoléon, ou nous aurions pu retomber dans l'anarchie républicaine, ou nous trouver livrés aux caprices de quelques Satrapes, qui auraient gouverné nos provinces, par la puissance du sabre. C'est une funeste puissance! qui ne reconnaît, ni raison, ni justice, et qui semble s'enivrer des malheurs des peuples... » 122
Quoi qu'il en soit de l'étoile de Napoléon, Auguste de Labouisse commence de recouvrer une meilleure santé. Il sort à nouveau. « M. de Nisas [Henry de Carrion de Nisas (1767-1841) 123] s'est souvenu que j'existais ; il paraissait m'avoir oublié pendant ma maladie. Un gracieux billet est venu de sa part, me donner rendez-vous chez Mme Michel jeune, l'une des plus jolies femmes de Paris », née Marie Élisabeth Antoinette Bernard de Civrieux (ca 1784-1834), épouse de Marc Grégoire François Antoine Michel, dit Michel jeune, banquier place Vendôme, de 1793 à 1852, — une des premières fortunes de France sous Napoléon.
Joseph Chinard (1756–1813), Buste présumé de Mme Michel jeune, née Marie Élisabeth Antoinette Bernard de Civrieux 1802, Musée du Louvre.
Ce qui fait l'objet de la soirée chez Mme Michel est la lecture d'une tragédie, œuvre de M. de Nisas probablement, qu'Auguste de Labouisse, toujours honnête dans ses jugements, a trouvée « d'un genre neuf et supérieurement écrite ». Mais il rentre de cette soirée meurtri une fois de plus, vexé d'avoir été pris pour un courtisan des Napoléonides et un rimailleur sans importance : « Après la lecture il était plus de minuit, heure indue pour un malade ; aussi allai-je m'échapper incognito, lorsque deux jeunes femmes charmantes m'ont accosté pour me faire compliment des jolis vers anonymes, qu'elles m'accusaient d'avoir adressés à la princesse Pauline [Bonaparte]. Je m'en suis défendu comme de raison ; mais je n'ai pu les persuader et je suis resté atteint et convaincu dans leur esprit, que j'étais un modeste poète de cour. » 124
En juillet 1810 encore, Auguste de Labouisse trouve à détromper un peu son reste d'amertume à l'occasion de la lecture de son Voyage à Saint-Léger que lui a demandée son vieil ami M. Anson 125, dans sa retraite de la rue Ville-l'Evesque, « un des quartiers les plus retirés et les plus tranquilles de Paris, que fréquente une société choisie ».
« J'étais traité comme un fils adoptif par mon ami M. Anson, dans les séjours que je fus forcé de faire à Paris en 1804, 1805 et 1810 », se souviendra plus tard Auguste de Labouisse. « Je dînais chez lui tous les jours que j'avais de libres, c'est- à-dire tous les jours que je n'avais pas à répondre à quelque autre invitation ; et je voyais chez lui la société la plus aimable et la plus illustre. Nos soirées étaient brillantes, agréables et très instructives. Que de Souvenirs je lui dois ! » 126
En juillet 1810, « pour fêter ma convalescence chez M. Anson, on a voulu que je lusse mon Voyage à Saint-Léger, qu'on m'avait prié d'apporter. Il a déjà cinq ans de date ; il a été très goûté par tous les convives. Il renferme tant de détails sur M. de Boufflers 127, que cela seul suffisait pour donner quelque prix à cette bagatelle ». Et comme l'un des convives lui déclare que « les morceaux les plus ingénieux les plus délicats, les plus tendres de vos ouvrages, sont ceux où vous parlez de votre femme. Cela fait bien l'éloge de votre cœur, et d'une union qui n'eut jamais de pareille et qui n'en aura peut-être jamais », Auguste de Labouisse a le bonheur de lui répondre que s'il a « parfaitement raison, c'est peut-être qu'il n'y a au monde qu'une femme comme mon Éléonore ». Son interlocuteur « a souri ». 128
Hélas, après ce court moment de répit, Auguste de Labouisse-Rochefort, à peine sorti de sa dépression du mois de juin, doit essuyer une nouvelle déconvenue, plus grave encore que les précédentes. Il était monté à Paris afin de solliciter, et d'obtenir, croyait-il, un poste d'auditeur au Conseil d'État...
Anonyme, Portrait du comte Jean Pierre Fabre de l'Aude (Carcassonne, 1755-1832, Paris), en grande tenue de sénateur de l’Empire, arborant la cravate de commandeur de la Légion d’Honneur, reçue en 1804. Les fleurs de lys ont été ajoutées sous la Restauration. Avocat, Jean Pierre Fabre de l'Aude a su se rendre indispensable par ses compétences administratives et financières à chacun des régimes qu'il a traversés.
« J'ai rencontré chez l'Archi-Chancelier [Jean Jacques Régis de Cambacérès (Montpellier, 1753-1824, Paris)], M. le comte Fabre (de l'Aude), qui m'a dit avoir eu un long entretien à mon sujet avec S. A. Le prince l'assura que mes notes étaient très favorables, mais qu'il craignait que mon âge (32 ans) ne fût un obstacle. À présent, pour être nommé auditeur, il faut être très jeune. — Dans ce diable de siècle, on ne sait plus quand il est permis d'aspirer aux choses, ni en quelle année il faudrait être venu au monde pour réussir. Cependant Bonaparte était général à 25 ans ; pourquoi établirait-il d'autres maximes ? Je suis trop vieux pour être auditeur, disent les uns ; je suis trop jeune, suivant les critiques, pour être observateur et penseur, quoique je fasse ce métier depuis quinze ans ; comment donc veulent-ils que je sois ? »
Feignant de prendre avec philosophie cette fin de non-recevoir, il commente sa situation sur le mode de l'auto-persuasion — ou de l'auto-dérision ? : Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ?, chante alors, sur un air d'André Grétry, la Grande Armée... 129
« Ce sont là d'étranges contrastes. Je ressemble à ce bon homme qui avait deux procès, que je ne raconterai pas. Ils étaient si différents entr'eux , qu'il disait en riant à ses amis : Le Diable sera bien fin si je ne gagne une des deux causes. Mais, pas du tout, il les perdit toutes deux. — Heureusement que mes procès ne sont pas du même genre ; et puis, si je les perds, je m'en consolerai aisément ; j'irai tranquillement et sans regrets planter des choux à Saverdun. — Près de sa femme et de ses enfants, peut-on être à plaindre, quand on se plaît dans les douceurs et la tranquillité du foyer. » 130
Quelques jours plus tard, Auguste de Labouisse, porteur du « placet d'un infortuné arrêté par méprise », essuie une ultime déconvenue, auprès de M. de Rovigo cette fois, ministre de la Police. C'est là, tout comme « ce bon homme qui avait deux procès », la deuxième des affaires qu'il s'était promis de régler ces temps-ci. « Le Diable sera bien fin si je ne gagne une des deux causes... » Auguste de Labouisse raconte :
Portrait d'Anne Jean Marie René Savary, duc de Rovigo (1774-1833), général des guerres de la Révolution, homme de confiance de Napoléon Bonaparte, maître d'œuvre de l'exécution du duc d'Enghien en 1804, chargé d'ambassade auprès du tsar Alexandre Ier en 1805, nommé duc de Rovigo en 1808, puis ministre de la Police en juin 1810.
« Le besoin de rendre service m'a poussé dans un antre effroyable : j'ai été obligé d'assister à une audience du ministre de la police. C'est aujourd'hui M. de Rovigo ; Fouché, l'ancien révolutionnaire, Fouché n'était plus assez dur.
Que de femmes intéressantes étaient là dans les angoisses de l'attente. Tour-à-tour, on lisait dans leurs yeux la crainte et l'espérance ; elles exprimaient timidement de vives réclamations, qu'on écoutait froidement ; elles soupiraient, les unes levaient des regards troublés vers le ciel, les autres pleuraient ! ... Nous étions tous rangés en cercle dans une vaste salle, comme des brebis qu'on va compter et parquer..... Le décimateur passait devant nous fier et impassible. Je n'avais que quelques mots à lui dire, qu'une simple prière à lui faire ; j'ai balbutié presque.... On verra, a été la réponse du Satrape. Je lui ai alors remis le placet de l'infortuné qu'on a arrêté par méprise ; il est apostillé des plus hautes puissances d'à-présent ; le succès n'en est pas douteux. »
Vue du donjon du château de Vincennes qui a servi de prison sous le Premier Empire ; photographie Paul Robert, 1875-1900, Rijksmuseum, Amsterdam.
« Mais ces pauvres femmes, ces pauvres femmes ! ... leurs enfants, peut-être leurs maris, peut-être leurs pères, sont à Vincennes, dans cette formidable prison qui a remplacé la Bastille... j'ai leurs larmes sur le cœur ; j'ai bien senti, en sortant de cette triste audience, que si je me trouvais sur la route des honneurs et du pouvoir, je ne serais jamais propre à être choisi pour un pareil ministère. On n'y est entouré que de malheureux qu'on a faits ou dont on y prolonge le supplice ; toutes les prières y sont entremêlées de gémissements et de sanglots ; presque tous ceux qui vous approchent ne le font qu'en tremblant ; on vous redoute ; et moi, j'aime bien mieux que l'on m'aime. » 131
En juillet 1810 toujours, enfin une bonne nouvelle ! Ayant appris par les journaux que l'abbé Sabatier de Castres [Antoine Sabatier (1742-1817)], séminariste défroqué, protégé d'abord par Helvétius, puis retourné contre les philosophes], vieil ennemi de Voltaire, allait publier un supplément à ses Trois Siècles littéraires, Auguste de Labouisse, qui l'apprécie pour ses divers Dictionnaires littéraires, et aussi pour ses Quarts d'heure d'un joyeux solitaire, recueil de poèmes licencieux, lui a écrit.
« Laissez-moi prendre un doux baiser / Sur cette bouche si vermeille / Disait un Cavalier, l'autre jour, à l'oreille / D'une Dame portée à ne pas refuser...
En réponse à la lettre d'Auguste de Labouisse, le joyeux abbé annonce que, dans ses Trois Siècles littéraires, il parlera de Paul Bonaffos de Latour, grand-oncle d'Auguste de Labouisse, de MM. Anson, de Kérivalant, et autres des amis d'Auguste de Labouisse. L'abbé « rechigne un peu pour Venance, contre lequel il a des préventions un peu fondées ». Et surtout, il adresse à Auguste de Labouisse des félicitations pour ses Pensées :
« On peut vous louer en ne faisant que rendre justice. Le chapitre VIII [Des enfants et de l'éducation] de vos Pensées m'a beaucoup plu ; et si toutes étaient tournées comme le VIe [De l'amour et de la jalousie], vous seriez classique. C'est la manière substantielle de Pascal. Vous avez, Monsieur, des connaissances étendues, même des lumières, et ce qui vaut mieux encore, des principes et du sentiment. En faveur de ce dernier, qui donne du prix à vos autres qualités, je dirai un mot de Mme de Labouïsse qui ne lui déplaira point. Les âmes honnêtes et sensibles sont devenues si rares parmi les hommes de lettres, qu'il est bien juste de leur rendre hommage quand on en trouve l'occasion, et je la saisirai avec plaisir, etc. » 132
En juillet 1810 toujours, Auguste de Labouisse vacille à nouveau. Ses amis de Saverdun quittent Paris !
« Je viens de voir mes compatriotes pour la dernière fois à Paris. Cela m'a serré le cœur. Il m'a semblé que je me séparais de nouveau de ma famille. Ce sont les amis de mon enfance ; ils partent, ils vont revoir leurs parents, les lieux que nous parcourûmes ensemble tant de fois, et je reste seul, absolument seul ! ... »
Sous prétexte de le consulter pour l'achat d'un livre, Maurice de Marveille vient le trouver, lui propose de l'accompagner et de passer ensemble le reste de la journée. Flanqués ensuite de François André Dejean (Castelnaudary, 1748-1822, Castelnaudary), nommé évêque d'Asti en 1809, vieil ami de la famille de Marveille, les trois hommes vont dîner en ville, puis se rendent au Cirque Olympique des Frères Franconi. « Quelle soirée ! »
Coupe sur la longueur du Cirque Olympique, dit aussi Cirque du Mont-Thabor, établi en 1810 à Paris, dans le jardin de l’ancien couvent des Capucins, entre la rue Saint-Honoré et la rue du Mont-Thabor ; démoli après mai 1816.
« Je ne parlerai point des savantes évolutions militaires de ces admirables chevaux, si bien dressés par Franconi [...], tout cela est connu depuis longtemps ; mais ce qui ne l'est pas, ce qui seul vaut tout le reste du spectacle, c'est une jeune merveille, un Cerf, animal vif et timide qu'on a apprivoisé, qu'on a dompté, qu'on a aguerri ! ... Qui ne serait pas étonné ? »
Le cerf Coco au Cirque Olympique.
« [...]. Le cerf parcourt le cirque avec une rapidité incroyable ; tous les obstacles qu'on lui présente, il les franchit ; il saute avec son cavalier à travers un double cercle recouvert de papier ; mais ce qui est une des choses les plus étonnantes, c'est qu'on est parvenu à lui faire surmonter toute crainte. On apporte une machine faite de manière qu'il y a une élévation à franchir, tandis que tout le long d'une arcade qui entoure cette machine, c'est-à-dire de chaque côté, en haut, en bas, partout on l'a garnie de feux d'artifice. On les allume : les pétards, les pluies de feu, tout ce qui caractérise ce divertissement, ne lui sont pas épargnés ; cela n'arrête pas son ardeur ; le cerf arrive à toute course, et il traverse deux fois les flammes sans hésiter..... J'étais surpris, enchanté, ravi ; et je regrettais de n'avoir pu réunir ma famille absente à mes amis présents, pour compléter les plaisirs de cette brillante soirée. »
Après le Cirque, les trois hommes vont encore « prendre des glaces à Frascati ».
Philibert Louis Debucourt (1755-1832, Frascati, 1807, Musée Carnavalet.
« Ce n'est pas un Café ordinaire, c'est un palais. Jadis la foule s'y portait avec empressement, c'était la mode ! je l'ai vu très splendide et très fréquenté en 1797 ! ... À présent il est désert. Le caprice a changé, et Garchi, qui l'occupait, est tout à fait ruiné. Cela fait mal à voir, aussi les souvenirs qui sont revenus en foule dans ma mémoire ont rempli de mélancolie les derniers instants de cette nouvelle séparation. — Il était plus de minuit quand nous nous sommes retirés. » 133
Nostalgie des années profondes, mélancolie du départ des amis, solitude de l'homme privé des siens, tout concourt à plomber le sentiment de l'existence chez Auguste de Labouisse en ce mois de juillet 1810. Que reste-t-il de la foi que le poète nourrissait naguère encore quant à la possibilité d'obtenir à Paris un poste d'auditeur au Conseil d'État, prometteur ensuite d'un poste de préfet ? Que reste-t-il de la foi que le poète nourrissait naguère encore quant à la possibilité d'obtenir la reconnaissance de ses pairs, et de devenir ultérieurement une figure de la littérature de son temps ? Que reste-t-il de la foi que le poète nourrissait naguère encore de la possibilité de vivre et de faire vivre sa famille de sa plume ?
Bonaparte pendant ce temps « vient d'avaler la Hollande, d'agrandir la France en faisant de Rome une ville française », et de balayer la réclamation du pape « avec toute la puissance de sa raison et de son épée » : « « Votre évêque est le chef spirituel de l'église ; MOI, j'en suis l'Empereur ». Ce que prédit alors Auguste de Labouisse concernant la suite de l'aventure impériale, vaut pour lui hélas tout le premier : « L'histoire de tous les conquérants de ressemble ... À force de tendre l'arc, la corde se casse. » 134
Dans ce contexte lourd de mauvais présages, Auguste de Labouisse reçoit du nouveau Journal des Arts, des sciences et de la Littérature [ancien Magasin encyclopédique, dirigé toujours par A.L. Millin, dont il a été le collaborateur en 1808 135] un compte-rendu de deux de ses publications, qui, dans le cadre de la désormais habituelle comparaison avec les Maximes « quelquefois trop impérieuses » de M. de Lévis, « maltraite un peu, même beaucoup son édition des Œuvres de Venance, puis ses Pensées.
De la publication des Œuvres de Venance, A.L. [Millin], auteur anonyme du compte-rendu en question, déclare qu'il s'agit là d'une « bonne action », mais d'une initiative peu susceptible d'illustrer le nom de Venance au-delà des « limites de la province qu'il habitait ». De l'édition même de ces Œuvres, A.L. [Millin] observe qu'elle manque de rigueur dans son appareil critique, et que celui-ci ne laisse pas d'être inutile à des lecteurs normalement cultivés.
Magasin encyclopédique, ou Journal des sciences, des lettres et des arts, 1er mai 1810, p. 463.
« Le jeune Capucin connaissait nos meilleurs poètes, et il les a souvent imités de la manière la plus heureuse. Il a quelquefois même parodié ce qu'ils nous ont laissé de plus beau, et ce n'est pas en cela que nous le louerons. Nous aurions même voulu que l'éditeur n'eût pas poussé l'attention pour les lecteurs jusqu'à les avertir de ces travestissements ; tout le monde s'en apercevra sans peine. Nous engagerons encore M. de Labouisse à se défier de sa facilité à faire des notes. Quoiqu'elles annoncent en général du goût et de l'instruction, nous croyons qu'il en a écrit une grande partie de mémoire, et sa mémoire ne l'a pas toujours bien servi. Comme il n'aspire pas, sans doute, à d'autre gloire, dans ce moment, qu'à celle d'avoir fait une bonne action, ce qui vaut bien un bel ouvrage, nous ne croyons pas qu'il s'offense de nos observations. » 136
Des Pensées d'Auguste de Labouisse-Rochefort et des Maximes de M. de Lévis, A.L. [Millin] s'amuse à les renvoyer dos à dos, comme on joue au volant. Il est clair toutefois qu'après Jean Baptiste Suard et Joseph Alphonse Esménard, il mise lui aussi sur M. de Lévis plutôt que sur le trop jeune Auguste de Labouisse.
Aubin Louis Éleuthérophile Millin de Grandmaison (1759-1818), alias A.L., naturaliste, bibliothécaire, grand érudit, rédacteur en chef du Magasin encyclopédique, ou Journal des sciences, des lettres et des arts jusqu'en 1818.
A.L. [Millin] dixit : « Si l'auteur [M. de Lévis] qui traite les femmes avec une juste sévérité, peut être soupçonné de vouloir prendre sa revanche, celui qui aime mieux les diviniser que les juger [M. de Labouisse], n'a-t-il pas l'air de vouloir leur témoigner sa reconnaissance ? S'il en est ainsi, je félicite sincèrement l'apologiste du beau sexe : au reste, il y a peut-être un moyen de concilier les deux moralistes. L'un a pensé à vingt ans, il aimait mieux les femmes ; l'autre a pensé à cinquante ans, il les connaissait mieux : car il n'y a pas de milieu, il faut les aimer ou les connaître. »
« L'alternative est cruelle et elle n'est guère galante », observe Auguste de Labouisse. « Mais le rédacteur anonyme de l'article ne se pique guère de galanterie ; il se vante même d'en être tout à fait affranchi par son humeur et son expérience » 137. A.L. [Millin] va rejoindre ainsi l'enfer des affreux misogynes dans les Mémoires d'Auguste de Labouisse .
Cependant que le Journal des Arts, des sciences et de la Littérature le dédaigne ou l'étrille, Auguste de Labouisse a reçu du vieux M. de Cailhava les Trois premiers actes de sa vie, qui sont le commencement de ses Mémoires, et M. de Cailhava lui demande d'en faire la critique. »
« Je les lui rendis hier », note Auguste de Labouisse, « accompagnées, suivant mon usage, de remarques franches et presque sévères ». M. de Cailhava est, comme on a pu voir, un homme équanime. « Enchanté de ma franchise, le modeste vieillard s'est présenté chez moi ce matin avec son Quatrième acte ou quatrième Chapitre. Je n'y étais pas : il a laissé son portefeuille accompagné de ce billet :
‘‘ Je prie mon aimable confrère en Apollon, mon jeune ami, lui qui sous des cheveux presque naissants, a plus de jugement, de précision, de goût que les têtes blanchies par les années ; je le prie, dis-je, de vouloir bien lire ce quatrième acte, avant que j'y mette la dernière main, et fixer mes irrésolutions sur les scènes, les tableaux, les détails que je dois conserver, rejeter ou multiplier. Etc.
Salut et gloire ’’ » 138
D'un mémorialiste l'autre, on eût voulu en savoir davantage sur cet échange d'expériences. Auguste de Labouisse dit seulement des Mémoires de M. de Cailhava qu'ils étaient « la meilleure comédie que M. Cailhava eût composée », digne de son cher Gil Blas de Santillane. Les Mémoires de M. de Cailhava sont hélas aujourd'hui disparus.
Ch. Nodier, J. Taylor et Alph. de Cailleux, Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, Paris, Gide fils, 1833-1837.
Auguste de Labouisse vient aussi de recevoir pour ses Pensées les félicitations de l'abbé Sicard, alors directeur de l'Institut des sourds-muets de Paris, et membre de l'Institut depuis 1803. « L'éloge est trop fort, trop outré ; mais je n'ai fait que transcrire », se récrie Auguste de Labouisse.
« J'ai été enchanté et très étonné en même temps des immenses progrès que l'auteur a faits. Je lui connaissais de grandes dispositions et des talents ; mais je n'aurais pas cru qu'il allât si loin. Il vient de se placer, par son dernier ouvrage, entre La Rochefoucauld et La Bruyère, dont il a réuni les deux genres » . Ainsi en a jugé alors son vieil ami. 139
Auguste de Labouisse-Rochefort se réjouit enfin d'avoir revu M. de Guerle [ou Deguerle 140], autre de ses vieux amis encore, qui l'a invité à dîner en compagnie de M. Laya [Jean Louis Laya (1761-1833, auteur dramatique et critique littéraire], de façon à réunir trois vieilles connaissances, « trois maris tendres, constants et fidèles, qui jouissent chez eux du bonheur de vivre en bon ménage, et qui comptent parmi eux trois « deux poètes érotiques », — preuve de ce que « la poésie ne corrompt pas le cœur. » 141
Louis Landry, Portrait de Jean Louis Laya (1761-1833), auteur dramatique, 1795, Musée Carnavalet.
À la fin du mois de juillet 1810 toujours, commencent de naître les premières rumeurs et de se tramer les premières intrigues concernant l'attribution des prix décennaux.
« Le 11 septembre 1804, Napoléon à décrété l’institution de prix destinés à récompenser « les hommes qui auront le plus participé à l’éclat des sciences, des lettres et des arts », prix qui seront décernés « de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 Brumaire ». Il entend ainsi célébrer son coup d’État de 1799 et glorifier son pouvoir. En novembre 1809, il a réactualisé ce concours, porté à trente-cinq le nombre de prix, dont neuf de première classe, et chargé les présidents et secrétaires perpétuels de l’Institut de France, qui remplace depuis 1795 les anciennes académies royales supprimées au début de la Révolution, de choisir, puis de juger les réalisations les plus remarquables de la première décennie de son gouvernement. Leurs rapports doivent ensuite être soumis aux quatre classes de l’Institut, et la cérémonie de remise des prix est prévue pour le 9 novembre 1810. » 142
François Frédéric Lemot, Projet de médaille pour l'attribution des Prix décennaux, Bibliothèque de l'Institut de France.
Le Rapport sur les Prix Décennaux est publié le 26 juillet 1810. Ce Rapport dévoile la liste des œuvres jugées dignes de prétendre aux Prix en question. « Le Journal des Arts en rend compte le lendemain dans un article publié sous le pseudonyme du « Solitaire de Chaillot » : il s'agit probablement de Joseph François Michaud (1767–1839), historien et pamphlétaire, qui déplore au cours de l'article en question que le poème Le printemps d'un proscrit, dont il est l'auteur, ait été refusé pour des raisons politiques.
Léon Mauduison, d'après Julien Léopold Boilly (1796–1874), Portrait de Joseph François Michaud (1767–1839), Bibliothèque municipale de Chambéry. Cf. aussi : Joseph François Michaud (1767-1839) de l’Académie française, journaliste et historien, membre de l’Académie de Savoie.
« Le Journal des Arts parle aujourd'hui avec une très spirituelle malice, du Rapport sur les Prix Décennaux », note Auguste de Labouisse, qui rapporte tout ou partie de l'article du Solitaire de Chaillot dans ses Mémoires et y mêle probablement, sans les signaler, certains traits de son cru, lesquels ne jurent pas avec la devise du Journal des Arts : Un journal sans malice est un vaisseau de guerre démâté à qui les corsaires même refusent le salut. CHAMPFORT ». Le Journal des Arts, alias le Solitaire de Chaillot, et Auguste de Labouisse brossent ainsi ensemble une comédie-naufrage brillamment grinçante.
« Avant que ce rapport ne fût fait, tous les concurrents prodiguaient les assiduités aux membres de l'Aréopage [l'Institut], ou s'intéressaient à leur santé comme si le sort de l'Empire y eût été attaché. Ce n'est pas tout ; on employait ses amis, ceux qui nous aiment, ceux qui ne nous aiment pas, même les amis qui nous détestent ; enfin on eut recours aux dîners, car il est bon que vous sachiez que les gens de lettres qui ne cessent de répéter que le gouvernement ne fait rien pour eux, donnent aujourd'hui à dîner, tandis qu'autrefois ils allaient dîner chez ceux qui les invitaient. Dans ces dîners, comme on vantait ses productions ! comme on dénigrait celles de ses rivaux ! La charité littéraire est bien supérieure à la charité chrétienne, et elle ne le cède pas à la charité philosophique.
Tel poème, dont on n'avait pas vendu vingt exemplaires dans l'origine, reparaissait avec un frontispice mensonger, qui annonçait une seconde édition, et l'observateur étonné se demandait si un incendie avait dévoré la première ». Il semble bien qu'Auguste de Labouisse ait eu recours lui aussi à cette petite supercherie.
Cependant l'instant fatal approche ; on redouble de soins et d'efforts [...] ; les concurrents s'éveillent avant l'aube, multiplient les visites, parcourent en un jour tous les quartiers de Paris, rentrent chez eux essoufflés, tout en sueur, et plusieurs d'entr'eux, au lieu du prix décennal, gagnent une fluxion de poitrine.
Mais enfin l'étrange Rapport paraît ; tous les athlètes sont mécontents et ils se liguent pour maudire les injustices de l'Institut. Désormais..... Pas un salut, pas un coup de chapeau. Des regards de mépris et d'indignation ; on les maudit tout bas ; on les dévoue à tous les Dieux infernaux : qu'ils toussent maintenant tout à leur aise, on ne s'informera plus de l'état de leur santé ; que la sciatique, la goutte, la gravelle, tous les maux dont la nature et les médecins affligent l'espèce humaine, fondent sur eux, on ne s'inquiètera plus. Ils peuvent mourir, quand ils voudront, puisqu'ils n'ont plus de suffrages à donner. »
Le critique du Rapport sur les Prix décennaux relève ensuite les fautes de langue qui émaillent ledit Rapport. « Comment des hommes qui depuis cinquante ans consacrent leur nobles loisirs à disputer sur la virgule et sur le point, et à composer Ce beau dictionnaire / Qui toujours fort bien fait reste toujours à faire, comment ces mêmes hommes ignorent les principes de la langue ? » C'est, commentent le Journal des Arts et Auguste de Labouisse, la faute aux Philosophes et à la Philosophie !
François Huot, Lecture du Journal par les Politiques de la petite Provence au jardin des Thuilleries, fin du XVIIIe siècle, BnF, département Estampes et photographie, RESERVE FOL-VE-53 (H).
« Lorsque la philosophie commença à s'introduire dans l'Académie, Dieu, qui voit de fort loin, ne tarda pas à s'apercevoir qu'il n'avait rien à gagner à toutes ces opinions nouvelles, et il dit à ces messieurs : « Vous voulez être philosophes, vous serez philosophes ; vous voulez éclairer votre siècle, vous l'éclairerez, vous le brûlerez ; vous voulez dissiper la nuit des préjugés, vous la dissiperez, mais vous n'aurez plus le sens commun, vous violerez les règles de la grammaire, et votre siècle de lumières sera un siècle sans talents et sans génie ». Et Auguste de Labouisse d'ajouter : « Cette lugubre prédiction a été littéralement accomplie : puisse cependant le Dieu des miséricordes se relâcher un peu sur la dernière partie de sa menace ! »
Le Journal des Arts et Auguste de Labouisse passent ensuite en revue les titres des ouvrages sélectionnés par catégories. Digne, paraît-il du prix de Morale, le Catéchisme universel de Saint-Lambert « contient des principes dont la vérité est également reconnue à Pékin et à Philadelphie. Je le crois sur sa parole ; et alors je ne suis plus surpris si l'on ne peut en trouver un seul exemplaire dans les bibliothèques de Paris ; les Chinois ont sûrement enlevé toute l'édition ; en effet, ce Catéchisme, dans lequel on ne trouve pas une seule fois le nom de Dieu, doit plaire singulièrement aux mandarins qui sont tous aussi athées que Diderot. »
De gauche à droite : Alexandre Roslin, Portrait de Jean François Marmontel (1723-1799), 1767, Musée du Louvre ; Gilbert Stuart, Portrait de Constantin François Chassebœuf de La Giraudais, dit Volney (1756-1820), 1795, historien, philosophe, orientaliste, et homme politique, Pennsylvania Academy of the Fine Arts, Philadelphie, USA.
Dignes, paraît-il, d'une mention, non point les Éléments de Morale de Marmontel, les Maximes de M. de Lévis, les Pensées de M. de Labouisse, le Catéchisme du citoyen de M. de Volney ; mais l'Essai sur l'emploi du Temps, par M. Julien. « Vous ne connaissez pas cet ouvrage, je ne le connais pas plus que vous ; mes amis, mes connaissances, toutes les personnes auxquelles je me suis adressé protestent sur leur honneur qu'elles ne le connaissent pas davantage. Il y aurait « une idée neuve » dans cet ouvrage : « M. Julien veut que l'on fasse chaque soir avant de se coucher un examen de conscience à trois colonnes. Je n'ai trouvé cette idée dans aucun traité de morale ; elle est neuve et originale, j'approuve la mention. »
Digne du prix d'Histoire, une Histoire de l'Anarchie de Pologne et du démembrement de cette République, suivie des Anecdotes sur la révolution de Russie en 1762, œuvre de Claude Carloman de Rulhière, « qui était pensionné [par l'ex-roi de Pologne Stanislas Leszczynski] pour écrire l'histoire de la Pologne dans le système français ? Il faut convenir que l'auteur a bien gagné son argent ; il altère les faits, blesse la vérité à chaque page de son livre, et peint sous les couleurs les plus noires le caractère de Catherine II ».
De gauche à droite : Jean Girardet (1709–1778), Portrait de Stanisław Leszczyński (1677-1766), ancien roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar à partir de 1736, musée Czartoryski, Cracovie, Pologne ; Claude Marie François Dien (1787–1865), Portrait de Claude Carloman de Rulhière (1735–1791), poète et historien, élu en 1777 à l'Académie.
Cependant le Jury, qui avoue que ces reproches sont fondés, ce Jury qui, pour me servir de ses expressions, aurait dû toujours être dirigé par un amour vrai de la vérité, propose comme très digne du prix l'histoire mensongère de Pologne. Sous le rapport du talent, cet ouvrage méritait les suffrages unanimes de ses juges ; mais qu'est-ce que le talent dans un historien sans l'impartialité ? Que penser d'un écrivain que l'on paie pour qu'il devienne l'organe du mensonge ? [...]. Il appartenait à un Jury aussi éclairé, de déclarer que l'Histoire de l'Anarchie de Pologne, considérée comme ouvrage littéraire, était digne du prix ; mais que l'auteur s'étant écarté de cette impartialité, qui est le premier devoir d'un historien, ce serait mal répondre aux vues du fondateur, que de demander, pour un recueil de mensonges, la première des récompenses. » 143
À la promotion du travail scandaleusement gagé de Claude Carloman de Rulhière, Auguste de Labouisse opposera, dans une note de bas de page datée de 1847, « l'utile reproduction de l'ancienne Histoire de Languedoc, par D. Vaissete et D. de Vic, avec les savantes annotations et la continuation jusqu'en 1830, par M. le chevalier Alexandre du Mège. — On sait que M. de Châteaubriand, juge très compétent dans ces matières, a dit : ‘‘ L'Histoire de la province de Languedoc est la meilleure des histoires de France ’’. — Cette grande et belle entreprise, vrai monument historique et littéraire, commencée à Toulouse depuis plusieurs années, sera la gloire et l'honneur de la Cité Palladienne. — Petit à petit les provinces s'émancipent, et Paris bientôt en sera pour la honte de son injuste et vieux despotisme. » 144
Histoire générale de Languedoc : avec des notes et les pièces justificatives, composée sur les auteurs et les titres originaux...., tome 1 / par dom Claude de Vic et dom Vaissète,... ; commentée et continuée jusqu'en 1830, et augmentée d'un grand nombre de chartes et de documents inédits par M. le chevalier Alexandre Du Mège, Toulouse, J.-B. Paya, 1840-1846. Cette édition en 10 volumes succède aux 5 volumes de l'édition princeps, publiée en 1730-1745 à Paris, chez J. Vincent. Les historiens actuels tiennent malheureusement cette édition seconde pour « peu fiable et souvent fautive ».
Ardemment souhaité par Auguste de Labouisse dès 1810, le progrès dans l'émancipation des provinces motivera au cours des deux décennies suivantes l'énergie déployée par l'écrivain pour développer à Toulouse une activité d'imprimeur-libraire et pour contribuer à l'activité de diverses sociétés savantes provinciales, puis pour créer plus tard à Castelnaudary une société philotechnique.
Quant au Rapport sur les Prix décennaux de 1810, « ses choix en matière artistique et littéraire ne rencontrent pas l’approbation de Napoléon. Rare foyer de (sourde) opposition intellectuelle au pouvoir, l’Institut rechigne même à considérer la candidature du Génie du christianisme de Chateaubriand pour un premier prix malgré la demande expresse de l’Empereur. Napoléon veut aussi le premier prix de peinture d’histoire pour son premier peintre David, ce que l’Institut refuse. L’Empereur ajourne donc sa décision finale » 145. L'appel à concourir daté de 1810 se trouve de facto annulé. Là non plus, Auguste de Labouisse écrivain n'aura pas obtenu la reconnaissance à laquelle il aspirait.
Au début du mois d'août 1810, Auguste se rend à une soirée du mardi de M. et Mme Laya. « Pendant que cinq dames jouaient à la Bouillote, nous avons passé en revue toute la littérature ancienne et moderne. Il y avait parmi les intervenants le célèbre abbé Sièyes [Emmanuel Joseph Sieyès (1748-1836), devenu bonapartiste après avoir été régicide].
Sur la fin de la soirée, Mme Laya a chanté, en s'accompagnant sur le piano, quelques ariettes d'Ariodante et Bouton de Rose 146, jolis couplets de Mme la princesse de Salm 147, qui ont toute la fraîcheur du sujet. Je pourrais appliquer à la voix de Mme Laya le même éloge. — Si ordinairement j'habitais Paris, cette société, presque toute littéraire, serait bien celle qu'il me faudrait de préférence. Mais je n'y suis qu'en passant et même pendant mon séjour, qui se prolonge trop au gré de mes désirs, je répète à Eléonore, absente, ce que Mlle de l'Espinasse [Julie Jeanne Éléonore (de) Lespinasse (1732-1776, salonnière et épistolière brillante)] (dont les Lettres viennent de paraître) écrivait au comte de Guibert : « Partout où je suis bien, je te regrette ; ton plaisir est le premier besoin de mon cœur. »
Pourquoi, au juste, Auguste de Labouisse s'attarde-t-il encore à Paris, alors que la plupart de ses espérances parisiennes ont été déçues ? Certes, « cette société, presque toute littéraire, serait bien celle qu'il me faudrait de préférence », dit-il, mais son Éléonore lui manque. On sait surtout par une note datée de 1847, mais ajoutée à une page de ses Mémoires datée, elle, de décembre 1809, qu'il a dû en rabattre assez vite sur ses ambitions premières :
« J'aurais pu entrer au service comme officier de cavalerie. D'après mes penchants et mes habitudes, je l'aurais préféré ; mais cette brillante carrière ne convenait plus à un chef de famille, déjà nombreuse ; je me vis réduit à aspirer au titre d'Auditeur au Conseil d'Etat, pour parvenir à une préfecture. Mais, comme disait Beaumarchais : Il fallait un savant, ce fut un danseur qui l'obtint. On verra comment je fus obligé de changer de système et d'accepter, malgré moi, une autre carrière, plus lucrative, sans doute, à cette époque, mais moins convenable à mon désintéressement et à mes goûts » 148. De quelle autre carrière s'agit-il ? Rechigne-t-il à l'écrire ?
En mars 1810, Auguste de Labouisse raconte s'être entretenu de ses projets de carrière avec le comte Antoine Français, dit Français de Nantes (1756-1836), haut fonctionnaire, homme politique, écrivain à ses heures, protecteur d'autres écrivains pendant la Révolution.
Jacques Louis David, Portrait du comte Antoine Français de Nantes, 1811, Musée Jacquemart-André, Paris.
« En vain, par amitié, l'on insiste pour me voir embrasser une carrière peu de mon goût ; n'étant point désireux d'entrer dans les finances, dont les calculs arides ne s'accorderaient guère avec mes habitudes ; je l'ai dit franchement à M. Français (de Nantes), à qui j'avais été recommandé. Il m'a répondu avec bienveillance : ‘‘ C'est juste, tâchez d'être Auditeur au Conseil d'État et ne dites pas que je vous ai nommé Receveur-principal. Si vous ne réussissez pas, vous reviendrez, votre nomination est prête ’’. Il était impossible de pousser plus loin la bienveillance, j'aime à le reconnaître et je lui en conserverai toute ma vie une vive gratitude » 149. Mais pourquoi Auguste de Labouisse n'indique-t-il pas en vue de quelle administration sa nomination est prête ?
Un peu plus tard, Auguste de Labouisse s'adresse cette fois à Charles François Lebrun, anciennement Troisième Consul du Directoire, en 1810 duc de Plaisance, prince architrésorier de l'Empire.
Robert Lefèvre (1755–1830), Portrait de Charles François Lebrun, duc de Plaisance, architrésorier de l'Empire, 1807, Mairie de Saint-Sauveur-Lendelin, Manche.
« Je me suis adressé au prince Lebrun, qui tient un rang si haut dans le nouvel ordre des choses, et auquel il est parvenu par ses mérites et ses talents (et non par ses crimes comme tant d'autres ; il fut toujours le défenseur courageux de l'ordre, de la morale et de la religion. Homme de lettres très distingué, il a traduit supérieurement l'Iliade d'Homère et la Jérusalem du Tasse. Peut-être est-il étonné d'être devenu prince et de l'être devenu de la main de l'Empereur, dont il a ainsi prédit l'importance et les succès, en 1789, dans une excellente brochure, intitulée : La voix du citoyen [...].
Tel est l'homme avec qui je suis très flatté d'avoir fait
connaissance. Il m'a accueilli à merveille, m'a promis de m'appuyer, en ajoutant par modestie que sa protection était peu de chose, et entr'autres bons conseils de conduite, dans la circonstance, qu'il m'a donnés, il m'a dit :
— Depuis plusieurs années je vois des vers de vous dans presque tous les journaux ; ce n'est pas de cette manière que l'on parvient.
— Du moins, Monseigneur, ce ne sera pas auprès de vous que les belles-lettres auront perdu leur crédit. Vous leur avez fait trop d'honneur et elles vous en ont trop fait, pour que s'il en était autrement, elles ne se plaignissent vivement de votre oubli, je dirai même de votre ingratitude.
— Je vous remercie du compliment ; il n'en reste pas moins, comme une chose positive, que si la littérature ne nuit pas à ceux qui la cultivent, la poésie ne mène à rien. » 150
« Voilà ce qu'on pense aujourd'hui des nobles travaux de l'étude, et surtout des douces faveurs des Muses » 151, observe tristement Auguste de Labouisse dans une note rajoutée à ses Mémoires en 1847.
En août 1810, Auguste de Labouisse reçoit de son Éléonore une lettre qui l'invite à faire le point sur ses projets de carrière à Paris. Il peine encore à admettre qu'il n'obtiendra sûrement pas un poste d'auditeur au Conseil d'État, et qu'il doit se résigner à accepter un poste de receveur principal.
« Éléonore m'écrit : « Fais ce que tu voudras ; poursuis tes démarches, ou reviens sans les poursuivre : nous t'attendons toujours avec la plus vive impatience ». Je lui réplique : « Que répondre à vos aimables lettres ? Je n'ai plus de plan fixe, arrêté. Si l'Empereur me nomme auditeur, il n'y a plus à hésiter, il me faudra obéir à ma destinée. S'il ne me nomme pas, à quoi vais-je me résoudre ? Accepterai-je le titre de receveur principal que j'ai déjà ? — Le cas est embarrassant. — Ma mère, ma tante et toi, vous me répétez gracieusement : Fais ce que tu voudras. Hélas ! je ne sais plus trop ce qu'il me faudra vouloir. L'idée de nouvelles séparations, de chiffres, d'absences, trouble mon cœur et mon esprit... Je ne suis décidé qu'à une chose, qu'à quitter bientôt cette merveilleuse ville où je m'ennuie, tristement séparé de tout ce que j'aime et à revenir près de toi. Je suis guéri complètement de ma maladie, de mes espérances, des fallacieuses promesses qui séduisent et qui trompent, je suis guéri de tout, de tout, de tout ! ... » 152 Et s'il dit vouloir quitter « cette merveilleuse ville où je m'ennuie » et renoncer par là à ses « espérances », c'est, — sans dénier un regret qui semble vif encore —, en vertu d"une raison, qui se veut ici auto-réalisatrice, — difficilement auto-réalisatrice.
Quelques jours plus tard, Auguste de Labouisse qui est allé successivement rendre visite à Mme de Genlis, « logée gratuitement à l'Arsenal », puis à « M. Treneuil qui y est bibliothécaire », apprend de ce dernier que « la dame aux romans » [Mme de Genlis] reçoit « 6.000 fr. de pension pour écrire à l'Empereur, tous les quinze jours, une lettre sur la littérature ». Envieux, mais point revanchard, Auguste de Labouisse se souvient là que Théodore ou Lettres sur l'éducation, est « l'un des meilleurs ouvrages qui soit sorti de la plume de cette femme célèbre. » 153
Ensuite, quand le Journal des Arts publie un second article sur ses Pensées, Auguste de Labouisse ne nourrit plus aucune illusion. « Quoique le Journal des Arts ait eu la bonté de reprocher à l'Institut de n'en avoir fait aucune mention dans son Rapport sur les Prix Décennaux, il me traite toujours de Turc-à-Maure ; mais plus juste que ses confrères, il a daigné nous dire la cause et le motif de ses critiques et même de ses sarcasmes » :
« J'ai lu dans ses PENSÉES », écrit le rédacteur du Journal des Arts : « Est-il jeune ? est-il vieux ? Peu importe, lisez l'ouvrage. Il importe beaucoup lorsque cet ouvrage exige une étude approfondie du cœur humain. Cette étude est longue et difficile ; aussi le véritable observateur ne se presse jamais de publier ses Pensées. Il veut que des expériences souvent répétées confirment ses observations.
Vous, Monsieur, vous êtes jeune ; tout vous sourit, tout à vos yeux est couleur de rose, tandis qu'aux yeux de plus justes apprécialeurs tout est d'un noir affreux. Bien plus, si j'en crois les vers que vous publiez, vous aimez, et, ce qui est bien plus précieux, vous êtes aimé. Du matin au soir, vous chantez votre bonheur ; vous parlez des femmes avec un feu qui ne me pénètre pas, mais qui me fait voir combien vous êtes leur sincère admirateur ; de la gloire, avec un enthousiasme qui prouve tout le désir que vous avez d'y arriver. Enfin, vous êtes sous le charme.
Quand cette double fièvre vous aura quitté, alors vous penserez bien différemment..... Alors enfin, vous ne nous direz plus que le cœur ne vit point sans l'amour ; que toutes les femmes ont de l'amour ; qu'elles sont plus délicates dans leurs sentiments, et autres gentillesses dont les femmes sont les premières à rire, parce qu'elles ont un tact particulier qui les avertit avant nous de tout ce qui tend au ridicule ; alors, enfin, vous renoncerez à ces maximes du code de la galanterie, que débitent tous les jeunes amants qui jouissent d'une très bonne santé, mais d'une raison que l'expérience n'a point éclairée.
À cet âge, on ne pense pas, on a mieux à faire. C'est après quarante ans qu'on dit adieu au madrigal. »
Des Pensées d'Auguste de Labouisse, le rédacteur du Journal des Arts épargne seulement in fine le style d'écriture :
« Je le louerai en peu de mots ; mais franchement, sans restrictions, et sans aucun de ces mais qui tapissent le Rapport du jury [des Prix décennaux]. Le style de l'auteur de ces Pensées est toujours pur et correct, souvent même il ne manque pas d'élégance. Point de recherches, point de mauvais goût. M. de Labouïsse sent ce qu'il exprime, et rend ses idées avec clarté, mérite peu commun parmi les penseurs modernes ; enfin son ouvrage, malgré tous les reproches que j'ai cru devoir lui faire, ne peut avoir été composé que par un homme de bien ; et je l'aurais jugé avec moins de rigueur, si, par un titre fastueux, il n'eût provoqué la sévérité de ses juges. » 154
Contre la parole des gérontes, Auguste de Labouisse fait là figure de béjeaune, ou comme dit le rédacteur du Journal des Arts, figure d'homme de bien, ce qui sous la plume de ce dernier sonne à peu près comme Il est bien brave.... La génération romantique qui vient saura mieux ébranler les fières certitudes des barbons.
Après cet étrillage en règle, lorsque M. Barbier 155, bibliothécaire de l'Empereur, à qui Auguste de Labouisse a été recommandé par M. le comte de Beausset 156, lui dit que S. M. a lu les poésies de Venance, et qu'elle en a été très satisfaite. Il y a de l'agrément et de la légèreté dans ce livre, le même Auguste de Labouisse se contente de noter ceci : « — J'ai reçu très bien le compliment, mais sans y croire. Je sais à quoi m'en tenir. On m'a averti que M. Barbier était coutumier du fait. Soit par bonté, ou soit que ce rôle lui ait été imposé, comme un devoir de sa place, il distribue de pareilles fleurettes à presque tous les auteurs. L'Empereur ne veut décourager personne ; mais il serait bien embarrassé s'il était obligé de lire toutes les productions qui paraissent et qu'on lui offre ; il n'en a pas le temps. — M. Barbier y supplée, en idée, l'amour-propre des auteurs est satisfait et tout le monde est content » 157. Auguste de Labouisse ne juge utile d'ajouter ici aucun commentaire.
Antoine Alexandre Barbier, bibliothécaire de l'Empereur, puis du roi Louis XVIII. In George Robert Lewis et J. T. Wedgwood, A bibliographical, antiquarian and picturesque tour in France and Germany, volume 2, London, Shakespeare Press, 1821.
Avant de retourner à Saverdun, Auguste entend encore rencontrer la princesse impériale Stéphanie Tascher de la Pagerie (1788-1832), ou Mme la comtesse d'Arenberg. Ce projet semble l'obséder depuis que son ami Nicolas de Kervalant lui a parlé de l'incendie de l'ambassade d'Autriche, lors de la fête donnée le soir du 1er juillet 1810 en l'honneur du mariage de l'Empereur et de Marie Louise d'Autriche. Nièce de Joséphine de Beauharnais, née en 1788 à Fort-Louis, en Martinique, adoptée en 1806 par l'Empereur, mariée en 1808 à Prosper Louis d'Arenberg, 7e duc d'Arenberg (1785-1861), la jeune femme, qui déjà ne se console pas de la mort de son père en 1806, reste bouleversée d'avoir vu mourir dans l'incendie, le soir de ce funeste 1er juillet 1810, Pauline d'Arenberg, sa belle-sœur, mariée à Joseph II de Schwarzenberg (1769-1833), prince de Swarzenberg, et belle—sœur de Charles Philippe de Schwarzenberg (1789-1820), prince de Schwarzenberg, ambassadeur d'Autriche à Paris, organisateur de la fête mortelle ; et quelques jours plus tard aussi, la princesse Sophie Thérèse von der Leyen, comtesse de Schönborn-Buchheim, épouse de François-Philippe, prince von der Leyen.
Jean Baptiste Isabey (1767-1855), Portrait de Mlle Stéphanie Tascher de la Pagerie circa 1808. Fille du lieutenant-capitaine et baron Robert Marguerite de Tascher de La Pagerie (1740-1806) et de Jeanne Le Roux-Chapelle (1754-1822), Marie Rose Françoise Stéphanie de Tascher de La Pagerie a dû à la volonté de l'Empereur d'avoir séjourné dès l'âge de 17 ans, sans sa mère, à la cour de Joséphine de Beauharnais, épouse de l'Empereur.
Rencontrer la princesse impériale Stéphanie Tascher de la Pagerie n'est pas chose facile en telles circonstances. On sait qu'elle est dolente, ou malade, et qu'elle ne reçoit pas. Alphonse de Labouisse ignore jusqu'au lieu de sa résidence, mais il sait qu'il lui faut passer par le filtre d'une certaine Mme Duplessis, qui veille sur la princesse. Il se livre par suite à une espèce de jeu de piste, ou plutôt à une sorte de quête initiatique.
Jean Marot, Vue ca 1658 de l'ancien Hôtel de La Bazinière, aussi appelé Hôtel de Bouillon ou Hôtel de Chimay, construit en 1642 par François Mansart, affecté depuis 1884 à École des Beaux-Arts, aujourdhui ENSAB.
« Après beaucoup de recherches, je suis parvenu à trouver l'adresse de Mme Duplessis, pour qui j'avais reçu des lettres que ma maladie m'avait empêché de remettre plutôt. On m'avait indiqué la rue de Grenelle, où j'ai frappé de porte en porte. On ne la connaissait nulle part, lorsque j'ai rencontré l'ancien portier de la princesse d'A………, qui m'apprend que je dois me rendre à l'ancien hôtel de Bouillon, quai Malequais, 15, et m'y voilà. J'entre, je suis accueilli à merveille par une bonne vieille, toute semblable à Aline Reine de Golconde 158, longtemps après qu'elle avait cessé d'être Reine et jeune.
Elle m'a parlé ensuite beaucoup du passé et même du présent ; elle en parlait encore lorsqu'on lui a porté son déjeuner, qu'elle a mangé et bu en babillant. Pendant qu'elle buvait son café, j'ai làché quelques mots du général Duplessis 159, parent d'Eléonore ; mais diable ! Elle me répond, qu'elle n'est parente ni du général, ni d'aucun parent du général. — Je ne connais pas davantage les raisons que Mme Duplessis peut avoir contre le général. - Quoiqu'il en soit, je lui ai témoigné le désir d'être présenté à la princesse d'A*** , née T*** de la P***. — Mais la princesse est dans le deuil et dans les larmes. Elle était à la fête de l'ambassadeur d'Autriche. — Elle est belle-sœur de la princesse qui y a péri, et de la princesse Layen, qui est morte le lendemain ; elle-même courut de grands dangers. En sortant toute effarée de l'horrible bataille elle faillit être enlevée par des libertins. Elle est toute pleine encore de la frayeur et de l'horreur qu'a occasionnées cette terrible scène. Il me faut attendre qu'elle soit remise.
Enfin, Mme Duplessis m'a engagé à l'aller... écouter souvent ; elle aime à parler ; elle m'a dit qu'il suffisait de me voir pour que j'inspirasse un vif intérêt, et après tous ses compliments, j'ai pris congé d'elle, la laissant avec son petit chien épagneul qui jappait après moi à tue-tête et une douzaine de canaris qui ne disaient rien, mais à qui, je pense, Madame Duplessis doit parler beaucoup. » 160
Après avoir satisfait à l'épreuve de cette vieille fée, puis après avoir revu encore cette même vieille fée deux fois de suite, Auguste de Labouisse, apprenant que la princesse est « toujours très souffrante », observe « qu'il ne sait pourquoi il est si curieux de faire connaissance avec elle ». « — Mais on en dit tant de bien, et Madame Duplessis en parle avec tant d'intérêt et de charme, que je serai très flatté de l'honneur de lui présenter mes respectueux hommages. » 161
Ainsi entraîné sur une pente de la rêverie qui est celle des princesses et des reines, Auguste de Labouisse s'abandonne peu à peu à une vague de compassion pour la solitude à la fois noble et tragique de ces belles mortes, ou orphelines ou mal mariées. Après Pauline d'Arenberg, c'est Louise Augusta Wilhelmine Amélie de Mecklembourg-Strelitz, reine de Prusse, épouse de Frédéric-Guillaume III, qui vient de mourir d'une infection pulmonaire à l'âge de 34 ans.
François Nicolas Louis Gosse (1787-1878), Napoléon Bonaparte recevant la reine de Prusse à Tilsit, le 6 juillet 1807, The New York Public Library Digital Collections.
« La belle reine de Prusse vient de mourir ; elle n'avait que 34 ans ; elle était pleine de courage et d'énergie ; elle faisait l'admiration de tous ceux qui la connaissaient. L'empereur Alexandre [de Russie], mari bon et fidèle, la vit avec le plus grand intérêt ; elle enflamma le grand-duc Constantin et l'on assure même que Bonaparte, qui la poursuivit de ses amers Bulletins et de ses batailles, ne fut pas insensible à tant de charmes » — il la surnommait Armide. « Mais celui qui en sentait davantage le prix, celui qui en était le plus vivement amoureux, était le Roi son époux. L'hymen n'avait point éteint sa flamme et son attachement. Que je le plains ! Cette charmante reine était son Éléonore. » 162
Dans sa quête d'une rencontre avec la princesse impériale, Auguste de Labouisse se heurte à plusieurs contretemps successifs. Mais ceux-ci ne font que renforcer sa détermination, ou son obsession...
« Je n'ai pu voir encore Mme la princesse d'A ... elle allait sortir de son hôtel pour aller faire sa visite accoutumée au tombeau de son père, qu'elle a eu le malheur de perdre il y a trois ans. La persévérance de sa douleur, dans le rang qu'elle occupe et au milieu des distractions agréables, dont chacun se ferait un devoir de l'entourer, font le plus grand éloge de la sensibilité de son cœur. — Mme Duplessis m'a dit : Revenez demain et je vous présenterai. En attendant, cela m'a valu beaucoup de nouvelles paroles et de jolies historiettes. » 163
Autre contretemps encore... Auguste de Labouisse se berce alors du sentiment d'être devenu le héros d'un conte merveilleux dans lequel il aurait pour mission de délivrer une princesse victime d'un sortilège...
« J'ai été exact au rendez-vous ; mais le saisissement que la princesse éprouva hier sur la tombe de son père, et la pluie qu'elle essuya en se promenant dans les jardins de Trianon, l'ont rendue malade. Elle était au lit et m'a fait prier de revenir demain. — Quand je compare ceci à tous les singuliers exemples qu'offre la nouvelle Cour, il me semble rêver et sortir d'un de ces palais, dont il est question dans les Mille et une Nuits : tant tout cela est hors de ces existences de joie folle, et d'enivrement de la fortune et du pouvoir. — Jeune, jolie et princesse ! et elle vit dans la douleur et les larmes ! ... C'est un état contre nature ; c'est une aberration sociale à laquelle je ne conçois rien. La retraite à cet âge ! ... » 164
Miracle ! Arrivé au bout de son rêve, Auguste de Labouisse voit paraître la princesse...
« Enfin j'ai eu l'honneur de voir cette jeune et intéressante princesse ; elle m'a reçu à merveille ; elle m'a témoigné la plus grande bonté ; elle se trouve comme expatriée en France ; elle paraît très malheureuse d'être séparée de sa mère, qui vit encore ; elle m'a parlé de mes goûts simples, et de mon bonheur conjugal avec pénétration ; elle voudrait connaître ma bonne et jolie compagne, qu'elle choisirait volontiers pour amie. Elle est créole comme elle ; c'est un point de contact qui semblait lui plaire ; en s'exprimant ainsi sur mon bonheur, on voyait qu'elle regrettait quelque chose.
Il y a peu de ménages heureux, disait-elle. J'ai soutenu que l'hymen était trop calomnié, qu'il y avait de nombreuses exceptions. À la vérité, je conviens qu'on voit beaucoup de désunions dans les grandes villes .... et surtout dans les rangs élevés de la société, a-t-elle ajouté vivement. Ce mot qui lui échappait pour son propre compte, m'a rappelé la tristesse de sa situation ; et en effet, la figure de cette princesse en a contracté une teinte de mélancolie, qui étonne à son âge. Elle a daigné s'excuser de n'avoir pu me recevoir hier. Elle était très souffrante. Je la reverrai dans deux jours, l'époque de sa naissance arrive, et j'aurai l'occasion d'en reparler plus amplement. — Quand je me suis levé pour partir, elle a dit à Mme Duplessis : Faites voir à Monsieur tous les appartements, s'il le désire. — Ces appartements sont magnifiques... » 165
Elle est créole comme Elle ! Voilà sans doute la clé de l'obsession qui a poussé Auguste de Labouisse au-devant de Stéphanie Tascher de la Pagerie. Éloigné de son Éléonore depuis bientôt un an, Auguste de Labouisse a marché à la rencontre d'une princesse triste, probablement délaissée, et vu en la personne de cette princesse une sorte de double imaginaire de son épouse bien-aimée. Resté insatisfait pendant trop longtemps, son besoin d'amour s'est déporté sur une figure de substitution, triste fantôme de Celle qui lui manque.
Buste de Joseph de Caffarelli (Haute-Garonne, Le Falga, 1760-1845, Lavelanet-de-Comminges, Haute-Garonne) conservé à l'Abbaye-École de Sorèze, dont il a été l'élève de 1764 à 1774. Joseph de Caffarelli a été successivement officier de marine, conseiller d'État et préfet maritime de Brest.
Après avoir été reçu chez le comte Joseph de Caffarelli (1760-1845), un Languedocien, comme lui, qu'il a déjà rencontré dans le passé ; après avoir éprouvé la surprise de le trouver là qui « faisait sa toilette, entouré d'une brillante Cour », et après avoir mesuré l'incongruité qu'il y avait à se trouver là, lui-même, dans ce monde aquatique, Auguste de labouisse laisse entendre qu'il n'attend plus rien de ce monde-là. 166
Le 4 août en revanche, jour anniversaire de la naissance de la princesse impériale, il se rend derechef à l'hôtel de Bouillon.
« Mon bouquet était prêt ; Mme Duplessis voulait que je le présentasse. J'arrive à l'heure indiquée à l'hôtel de la princesse ; elle venait de rentrer, elle s'était trouvée mal et on l'avait couchée. Le matin elle avait reçu des nouvelles de sa mère, elle en avait longtemps parlé ; cela l'avait toute troublée. L'absence est si pénible pour les cœurs sensibles, et de plus elle est si malheureuse. Mme Duplessis m'a confié des détails que je n'écrirai point, ils font frémir. Et après cela, on pourrait envier les grandeurs ! Tout ce qu'on voit, tout ce qu'on entend, tout ce qu'on apprend doit dégoûter tout homme sage du moindre désir d'ambition. — Ma bonne introductrice voulut pourtant aller présenter mon bouquet que voici... » Il s'agit d'un long poème dédié À S. A. S. LA PRNCESSE STÉPHANIE D'A...
Le poème commence comme suit : « Muse, aujourd'hui, prends tes plus beaux atours, / Cueille des fleurs sur le bord du Permesse 167, / Par ta présence accrois l'heureux concours / De ceux qui vont fêter une aimable princesse... » Alphonse de Labouisse évoque ensuite sa première rencontre avec la princesse : « J'étais tremblant, ému, respectueux... / Mais je fus rassuré par un divin sourire. / De mille mots ingénieux / La conversation fut par elle animée. / Je l'écoutais, et mon âme charmée, / En ce moment délicieux, / S'étonna de trouver dans une jeune Altesse, / Tant de sagacité, de savoir, de finesse. / Elle a su réunir aux fleurs de son printemps / Ces fruits, qu'avec lenteur mûrit la main du temps... ». Pour finir, le poète confie à la Muse le soin de lui obtenir « l'indulgence et le suffrage » de la princesse. 168
J'attendis dans l'appartement de Mme Duplessis qu'elle fût
de retour de son message. La princesse m'a fait dire : Qu'elle était très fâchée d'étre hors d'état de me recevoir et qu'elle me priait de revenir dans deux jours. Mme Duplessis avait les larmes aux yeux en me répétant ces paroles. Elle aime sa parente, son amie, comme un amant aime sa maîtresse, ou pour mieux dire, a-t-elle ajouté, comme certain époux aime sa femme. Elle a dans sa chambre le portrait de la Princesse, pour lequel elle m'a demandé une inscription, que j'ai crayonnée à l'instant, en faisant parler ainsi Madame Duplessis :
Les talents réunis à l'extrême douceur,
Les grâces de l'esprit et les vertus du cœur
Telle est l'aimable Stéphanie.
Il ne manquerait rien à ma parfaite amie,
Si mes vœux suffisaient pour la rendre au bonheur. » 169
« En faisant parler ainsi Mme Duplessis », Auguste de Labouisse découvre ici un peu du trouble érotique par lequel, semble-t-il, il se trouve lui-même gagné.
Après cet épisode secrètement brûlant, Auguste de Labouisse rend compte de la tristesse du moment public. La Cour est en deuil de la reine de Prusse. « Hier la fête de l'Empereur n'a pas été très brillante. Et à onze heures du soir toute la Cour décampa et se dispersa, libre d'étiquette et de toute cérémonie. »
Touché par le chagrin de l'époux de la reine de Prusse, Auguste de Labouisse relit alors la traduction d'une héroïde d'Ovide dans laquelle Laodamie se plaint de ce que Protésilas, son mari, soit parti combattre à Troie, tandis que celui-ci, de son côté, va poursuivant sous les murailles de la ville enflammée cette pensée d'amour : « Retourner près de vous et vous prouver ma flamme, / Est le plus doux espoir qui peut flatter mon âme ». « Je connais très particulièrement quelqu'un à qui ces deux derniers vers s'appliquent très naturellement », ajoute Auguste de Labouisse. 170
Laodamie embrassant l’ombre de Protésilas, camée daté du Ier siècle av. J.-C., sardonyx et or, don d'Honoré Théodoric d’Albert, duc de Luynes, à la Bibliothèque nationale en 1862.
Resté attentif comme toujours à l'actualité des Lettres, surtout quand celle-ci intéresse un ami, initiateur d'une nouvelle édition de l'Histoire de Languedoc, Auguste de Labouisse se réjouit d'apprendre que « M. Alexandre du Mège (La Haye, 1780-1862, Toulouse), a présenté à l'Académie des sciences de Toulouse, un mémoire sur les Antiquités Gauloises des contrées Méridionales. Il est le fruit des recherches de l'auteur et des nombreuses découvertes dues à son savoir et à son intelligence. Ce jeune savant, qui a aussi cultivé le bel art des Muses, s'acquerra un rang très distingué dans la littérature et l'archéologie » 171. Auguste de Labouisse ne peut pas savoir que dans les années 1830, Alexandre du Mège sera compromis dans une affaire de faux archéologique.
Gagné par la morosité ambiante, Auguste de Labouisse, avec son ami, le fantasque commandeur de Monclar, entreprend de se rendre à Clichy-la-Garenne afin de visiter le prince Kourakine, qui a survécu à l'incendie de l'ambassade d'Autriche.
Vue du château de Villers, loué au prince Kourakine par la princesse Pauline Borghèse, sœur de l'Empereur, à partir de 1808. Œuvre restée anonyme, cette vue se trouve conservée à la mairie de Neuilly. Incendié et pillé lors de la révolution de 1848, le château de Villers est aujourd'hui disparu.
« Nous avons trouvé le prince Kourakine sur un lit roulant. Il parlait beaucoup avec un prince Polonais et ils passaient en revue toutes les grandes maisons de Russie et de Pologne. - Le Prince a pour toujours la main gauche estropiée, il ne peut plus s'en servir ; il a sur sa tête une grande calotte pour cacher ses brûlures, qui sont affreuses à voir, et il lui reste encore de grandes plaies à ses jambes. Malgré cela il est gai et affable. Il se sert très adroitement de sa main droite, qui peut seule agir, pour prendre du tabac avec une cuiller d'or.....
Le frère du prince Kourakine est venu lui faire ses adieux. Il a des formes très agréables et très polies ; il partait pour Saint-Petersbourg. J'ai vu encore une kyrielle de princes Allemands, Italiens, Napolitains, etc. Le comte de Stolff, son gendre, est très instruit ; et l'on trouve toujours dans cette charmante retraite une des plus agréables sociétés que je connaisse. Du Bellay a dit : Plus je vis l'étranger plus j'aimai ma patrie. C'est fort bien ; c'est un très bon sentiment. Mais ces étrangers sont presque des Français ; ils en ont la bonté, l'urbanité, la politesse. » 172
Cet hommage à la petite société du prince Kourakine illustre à merveille ce qui constitue sans doute l'une des raisons pour lesquelles Auguste de Labouisse tarde tant à retourner à Saverdun, auprès de son Éléonore. Outre la curiosité qu'il a des châteaux et des princes, et sa tendance romanesque à l'idéalisation des princesses, c'est son goût « de la bonté, de l'urbanité et de la politesse ». À ce titre, alors même qu'il n'a guère eu le temps de le connaître puisqu'il est né en 1778, il reste nostalgique d'un Ancien Régime dont, telle que racontée dans sa famille maternelle, la légende l'a bercé. Il regrettera d'ailleurs, dans une note ajoutée en 1847, qu'à cette date l'exemple français ne vaille plus : « De nos jours, nos manières ont bien changé. Le peuple le plus galant de l'Europe est devenu le peuple le plus fumeur, le moins galant, et presque le plus impoli qui existe. C'est à ne plus s'y reconnaître ; et les jeunes femmes seraient bien surprises si on pouvait leur faire comparer le passé avec le présent. Elles auraient de la peine à croire à un si grand contraste » 173. Veuf désormais, resté admirateur des « jeunes femmes », il est alors quasi-septuagénaire.
En réponse à la prière de la princesse Stéphanie, Auguste de Labouisse revient la visiter une dernière fois.
« Je suis revenu, ainsi que je m'y étais engagé, chez Madame la princesse d'A... Elle m'a fait l'honneur de me recevoir quoiqu'elle fût encore très faible. Elle m'a parlé avec une extrême confiance. Quelle raison, quelle résignation pour son âge ! Le 4 de ce mois (août 1810) elle a fini 21 ans ; elle est princesse ; elle est très riche ; elle est à Paris, à la Cour ; elle a de l'esprit, des talents, de la bienfaisance ; elle est jolie, très jolie, et avec tout cela, elle est malheureuse. Ô vicissitude des destinées humaines ! que La Fontaine avait raison dans sa philosophie : — Ni l'or, ni la grandeur, ne nous rendent heureux. Comme elle est bonne ! comme on est à son aise avec elle ! loin d'être fière de son rang ; il lui pèse, il l'importune ; elle préfèrerait n'avoir épousé qu'un simple gentilhomme. Mais infortunée ici bas par les hommes, elle s'est toute jetée dans les bras de Dieu, et cela avec une candeur, un abandon admirable. » 174
Au sortir de cette entrevue, Auguste de Labouisse se trouve saisi par une sorte de raptus romanesque, moins inspiré de Sterne, quoi qu'il en dise, que de Madame de La Fayette et de Jean Jacques Rousseau.
« Rentré chez moi, j'ai voulu décrire le tableau que j'avais eu sous les yeux, et comme je venais naguère de relire le Voyage Sentimental de Sterne, j'ai composé ce morceau dans le même genre. Le voici. Il faut supposer qu'on lit quelque chapitre perdu de ce Voyage, dans lequel on sait que Sterne avait pris le nom d'Yorick.
De gauche à droite : Amourettes du duc de Nemours et Princesse de Clèves, frontispice de La Princesse de Clèves, 1676, Bibliotheek - UBA - Universiteit van Amsterdam ; Julie d'Étange et Saint-Preux, illustration tirée de Eloisa: or, a series of original letters collected and published by J. J. Rousseau [traduction anglaise de La Nouvelle Héloïse de Jean Jacques Rousseau], Tome III, troisième édition, Londres, T. Becket et P. A. De Hondt, 1764.
Après avoir écouté le récit de Suzanne, « le visage baigné de larmes, délaissée par l'impitoyable mortel à qui elle avait tout sacrifié », le pseudo-Yorick, « sans s'en apercevoir », porte ses pas vers l'hôtel de la jeune Duchesse d'Olivarès. À son arrivée dans cette ville, cette femme charmante l'avait accueilli avec beaucoup de distinction.
« J'entrai ; elle était pensive... Quelque chose de céleste brillait sur sa figure. Elle ne se dérangea point, je ne la saluai pas, je m'assis à côté d'elle. Nous gardâmes un moment le silence, j'avais des souvenirs ; la Duchesse avait des peines. Nous nous en occupions dans une sorte de recueillement. Je la regardais sans presque la voir ; je repassais dans ma mémoire tous les chagrins de Suzanne : si jeune et si jolie avoir essuyé tant de traverses ! ... Ne naissons-nous que pour les tourments et les angoisses ? Faut-il que notre vie soit semée de tant de douleurs et de peines ?... Sans y faire attention je m'écriai : pauvre petite !
— Oui, très pauvre, très misérable, très infortunée, me dit la Duchesse, comme si mes paroles eussent été une suite de notre conversation. Elle ajouta à l'instant : mon cher Yorick, vous avez une physionomie heureuse, je suis persuadée que cette figure ne trompe point. J'ai pénétré dans votre cœur, j'y ai lu des vœux dictés par une amitié franche. Je n'ai encore trouvé que des Amants dans le monde, c'est un Ami qu'il me faut. Ce titre vous suffit-il ? c'est le seul que je puisse accorder. Je tressaillis de joie. — Oui, lui dis-je, je serai le confident de vos chagrins, le consolateur de vos peines ; je viendrai pleurer avec vous sur des maux qui doivent être bien cruels, s'il faut en juger d'après votre excessive tristesse. Ce peu de mots la soulagèrent ; nous étions déjà de vieux amis l'un pour l'autre. Deux cœurs sont bien près de s'entendre quand aucun vice ne les sépare, a dit un moraliste.
Quoique très jeune, la Duchesse possède, en théorie, toute l'expérience que peuvent donner une grande pénétration, une continuelle attention à tout observer, et d'extrêmes malheurs. Sacrifiée à l'ambition de sa famille, elle a été traînée à l'autel en victime obéissante. On aurait dit qu'elle présageait la dureté de son sort. Elle pleura, elle pressa, elle pria ; tout fut inutile on enchaîna sa destinée à un homme qui ne la méritait point, qui l'outragea, qui lui fit subir des duretés, et la quitta enfin pour prodiguer ailleurs des ardeurs infidèles... La Duchesse souffrit tout sans murmure. Le cachet des grandes douleurs est qu'elles ne s'exhalent pas, elles nous dévorent. La Duchesse était dévorée...
Je sentis qu'il fallait la distraire de cette profonde mélancolie. — Livrez-vous, lui dis-je , un peu plus à de douces récréations et à vos amis ; vous en avez de bons, d'aimables et de sages... — Mon cher Yorick, interrompit-elle, une femme de mon âge peut-elle ne pas se défier de toutes les amitiés qu'on lui offre ? Quand je croirais ces amitiés sincères, les autres ne les croiraient pas si innocentes, et il faut éviter jusqu'à l'ombre du blâme.
Quoi ! (m'écriai-je épouvanté) la calomnie pourrait-elle atteindre la vertu la plus pure ? Que pourrait-elle dire ? — Tout ce qu'elle voudrait imaginer : ne se nourrit-elle pas de suppositions et de prétextes ? — Vous savez tout, vous prévoyez tout ; qui vous en a tant appris sur la méchanceté des hommes ? Leur conduite, mes chagrins et mon cœur.
Que je le plains ce jeune cœur que des barbares ont osé flétrir ! mais ne pourriez-vous encore rencontrer des exceptions. — Des exceptions ! pourquoi faire ? On n'abandonne pas deux fois aux hommes le soin de son bonheur. — Vous ne m'entendez pas, mon amie ; je ne vous suppose point de pareilles faiblesses. Vous êtes à mes yeux un Ange de vertu, de sagesse, de raison ; que le témoignage de votre conscience vous suffise, et sans braver l'opinion publique, n'allez pas vous asservir en esclave à tous ses caprices. — Que résulterait-il de cette indépendance philosophique que vous me proposez ? - La retraite vous est mortelle ; vous égayerez votre solitude. Il est des amis, des amis véritables... L'indifférence et la corruption ne se sont pas établies dans toutes les âmes. Distinguez celles-ci, accueillez-les, goûtez avec elles les délices d'une société intime, et le monde, je vous le prédis, se montrera à vous sous un aspect plus agréable...
— Afin d'être entraînée bientôt dans quelque piège ! répliqua-t-elle vivement et prête à tressaillir d'effroi ! Je sais qu'il existe de grands dangers pour un cœur sensible et confiant ; mais je ne les connais pas tous ; peut- être n'y serais-je pas prise : toutefois il vaut mieux que je ne m'y expose point. C'est assez des malheurs que je dois à mes parents, sans en aller chercher que je ne devrais qu'à moi-même. [...]. Je n'ai qu'une seule espérance : je me suis livrée à celui qui sait tout, qui voit tout, qui peut tout ; je me suis retirée en idée de dessus cette terre, puissé-je ne me ressouvenir jamais que mon corps y reste encore... »
Auguste de Labouisse conclut ce petit roman sur le mode du desinit in piscem, par un éloge de la rose, et par une réflexion sur le malheur.
« C'était une rose abandonnée seule au souffle des aquilons : la foudre l'avait sillonnée sans qu'elle en eût été fanée, ni trop abattue. Quelle réunion et quel mélange de qualités et d'infortunes ! De l'esprit, des grâces, des talents, de la beauté, des vertus, du malheur ! ...
Le malheur !... Il atteint donc toutes les classes de la société ! .. Il pénètre dans le palais du riche comme dans la chaumière du pauvre ! .. Ce sexe bon et sensible, le jeune âge, le mérite, rien n'est à l'abri de ses terribles coups ! ... Je me livrais à ces tristes idées, tandis que la Duchesse souriait. Elle était malheureuse, très malheureuse, et cependant il n'y avait plus de malheurs pour elle ; son courage et sa résignation venaient de la placer au-dessus de toutes ses peines. » 175
On aura reconnu, dans le cadre romanesque qui permet ici au narrateur d'outrepasser la réalité des faits pour dire le secret de l'intime, les figures d'Éléonore de Labouisse, de Stéphanie de Tascher de la Pagerie, et d'Auguste de Labouisse, tel qu'il les rêve, et se rêve, à Paris, en août 1810.
Au vrai, la princesse impériale, qui a épousé Prosper Louis d'Arenberg sans amour, sera effectivement soupçonnée d'avoir eu des amants durant ce mariage. Resté sans descendance, le mariage en question sera annulé en 1817, et Marie Rose Françoise Stéphanie de Tascher de la Pagerie épousera en 1819 Guy Eugène Victor de Chaumont-Quitry, dont elle aura un fils. Elle mourra en 1832 à l'âge de 44 ans.
Jean Baptiste Isabey (1767-1855, Portrait de Marie Rose Françoise Stéphanie de Tascher de la Pagerie après son mariage avec Guy Eugène Victor de Chaumont-Quitry.
Au vrai, Auguste de Labouisse se prépare à quitter Paris et à rejoindre à Saverdun son Eléonore bien-aimée, ainsi que ses trois enfants. S'il tarde tant, c'est aussi, semble-t-il, parce qu'il répugne à admettre, et surtout à dire aux siens, qu'il a fini par accepter le poste de receveur principal réservé de longue date à son intention par le comte Fabre de l'Aude, et que ce poste est celui de receveur principal des... tabacs !
À suivre...
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, Toulouse, Imprimerie d'Auguste de Labouisse-Rochefort, Hôtel Castellane, 1847, pp. 6-7.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, À Paris, au XVIIIe siècle, difficile réception de l’œuvre de Gabriel Mailhol, dramaturge et romancier audois ; « Gabriel Mailhol fumiste », in Pages lauragaises 11, Centre Lauragais d'Études Scientifiques, 2021 ; Quand Gabriel Mailhol épouse Anne Antoinette de Belcastel.↩︎
Gabriel Mailhol, Le Philosophe nègre et les secrets des Grecs, volume 2, p. 46.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Alexandre Soumet (Castelnaudary 1786-1845 Paris), poète et dramaturge, de sa naissance à son élection à l’Académie française en 1824 ». In Pages lauragaises 12, Centre Lauragais d'Études Scientifiques, 2022.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 9-11.↩︎
Ibidem, pp. 10-11.↩︎
Alexandre Soumet, L'Incrédulité, deuxième édition, Paris, Michaud frères, 1810, p. 32.↩︎
Ibid., pp. 92-93.↩︎
Ibid.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 17-18.↩︎
Ibidem, p. 27.↩︎
[Dufournel] Fournelle, Pierre de (1690 ?-1809), La Nature dévoilée ou théorie de la nature, dans laquelle on démontre, par une analyse exacte de ses opérations... , Paris, Edme, 1772. La Fontaine d'Aréthuse.↩︎
« Un point d'histoire messine », in La France médicale, 1er janvier 1912, p. 79, Gallica BnF.↩︎
Documents relatifs à la maladie de Louis XV à Metz (août 1744), publiés par le Dr Paul Dorveaux, Paris, Honoré Champion, 1913, passim (24 pages).↩︎
« Mémoires. Louis XV malade a Metz en 1744. Quel médecin le guérit ? », in Les Cahiers lorrains, 1er janvier 1932, Metz, Société d'histoire et d'archéologie de Lorraine, p. 130 sqq.↩︎
Cf. Dr Isaïe Cerf Oulman ; Association des Médecins Israélites de France, « Le Panthéon construit grâce au médecin juif messin Isaïe Cervus Ullmann » ; Robert Anchel, Les Juifs de France, Paris, J. B. Janin, 1946 ; Claire Decomps, Eric Moinet, Musée historique lorrain, Les Juifs et la Lorraine: un millénaire d'histoire partagée, Musée lorrain, 2009 ; François Heilbronn.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 27-28.↩︎
Ibid., p. 27.↩︎
Ibid., p. 53. ↩︎
Ibid., p. 19.↩︎
Ibid., p. 55.↩︎
Aucun biographe du temps ne donne la clé du nom « Lory de Narp », tenu pour un pseudonyme « abréviatif », qui pourrait être, entre autres, celui de Parny. Mais ce nom pourrait être aussi celui de Léonce Françoise Laurence Saillenfest de Fontenelle (Saint-Domingue, ca 1760-1841, Paris) mariée à Jean Baptiste Étienne de Narp de Saint-Hélin (Saint-Domingue, 1748-1807, Paris), fils d'un propriétaire planteur de Saint-Domingue, capitaine des dragons, chevalier de Saint Louis, lettres de noblesse de 1774. Le couple Narp connaissait sûrement le couple Muzard (celui des parents d'Éléonore de Labouisse), car les deux couples en question étaient avant la Révolution propriétaires planteurs à Saint-Domingue.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 39.↩︎
Les Amours, À Éléonore, recueil d'élégies, par M. Labouïsse, Paris, P. Didot l'Aîné, troisième édition, 1818, « A Éléonore. Envoi d'une imitation des cantates de Métastase », p. 169-170.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808.↩︎
Fils d'un cordonnier et d'une charcutière de Carcassonne, Jean François Dougados, dit Venance Dougados (Carcassonne, 1762-1794, Paris), devenu moine capucin par nécessité, et poète reconnu en Languedoc et à l'Académie des Jeux floraux pour ses hymnes ainsi que pour La Quête et L'Ennui, deux œuvres qui ont attiré l'attention à Paris. Soulevé d'enthousiasme par la Révolution de 1789, il quitte les ordres, s'engage en politique, et finit guillotiné pour crime de fédéralisme.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 41.↩︎
Oeuvres de Venance, publiées par Mr Auguste de Labouïsse, Paris, Delaunay, 1810, pp. 246-248. A. J. Carbonell, « Le tombeau de Venance ».↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 50.↩︎
M. de Labouïsse, Voyage à Trianon, contenant des souvenirs sur Louis XVI, Marie Antoinette, Henri IV, Sully... suivi de quelques pièces fugitives et du voyage à Montrouge, Paris, P. Didot l'aîné, 1817, pp. 55-56.↩︎
Ibidem, p. 57.↩︎
Ibid., p. 58.↩︎
Célèbre en son temps, l'œuvre du peintre grec Zeuxis (Ve-IVe siècle av. J.-C.) a complètement disparu. Les Anciens rapportent toutefois qu'il avait peint un Enfant aux raisins, dont les raisins se trouvaient représentés de façon si réaliste que les oiseaux venaient les picorer. Zeuxis, quant à lui, déclarait : « J'ai mieux peint les raisins que l'enfant ; car si j'eusse aussi bien réussi pour celui-ci, les oiseaux auraient dû avoir peur ».↩︎
M. de Labouïsse, Voyage à Trianon, contenant des souvenirs sur Louis XVI, Marie Antoinette, Henri IV, Sully... suivi de quelques pièces fugitives et du voyage à Montrouge, p. 62.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 49-50.↩︎
Ibidem, p. 84.↩︎
Ibid., p. 83-84.↩︎
Ibid., p. 77.↩︎
Voltaire, Candide, Chapitre XXVI : « D'un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient ».↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 117.↩︎
Ibidem, p. 85.↩︎
Ibid., p. 513. Née en 1774, fille de Gabriel de Lasset, dit « le Mis », marquis de Lasset, seigneur de Marseillens, de Gaja, de Labastide de Porge et de Rustiques, et de Josèphe Clotilde de Montredon ; Jeanne Marie Agnès Christine de Lasset a épousé en 1795 Antoine César d'Hélie de Saint-André, baron de Baudéan, économe du collège royal de Bordeaux. Le couple a en 1810 un garçon de 13 ans.↩︎
Ibid., p. 87-88.↩︎
Ibid., p. 88.↩︎
Ibid., pp. 89-90.↩︎
Ibid., p. 89.↩︎
Ibid., p. 108.↩︎
Cf. Pierre Bressolles, Barreau de Toulouse, Bernard Antoine Tajan, 1913.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 110-113.↩︎
Ibidem, p. 24.↩︎
Ibid., p. 60.↩︎
Ibid., p. 21.↩︎
Ibid., p. 162.↩︎
Genseric (428-477), roi des Vandales et des Alains, l'un des principaux protagonistes de la chute de l'Empire romain d'Occident au Ve siècle.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 160.↩︎
Ibidem, p. 161.↩︎
Ibid., p. 162.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 174-175.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome premier, p. 90.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 2. Une figure oubliée. De 1778 à 1795.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome premier, p. 91.↩︎
Auguste Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires politiques et littéraires, volume 3, Toulouse, Librairie d’Auguste Labouisse Rochefort, 1845, p. 263. Cf. aussi, Christine Belcikowski, Un souvenir de Marie Antoinette Thérèse Aglaé de Paulo en 1797.↩︎
18 floréal an X. Naissance de François Marie Élisabeth Léonce de Gouzens. Archives municipales de Toulouse. Naissances. 2 vendémiaire an X-5e jour complémentaire an X. 1801-1802. Cote : 1E223. Vue 162.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 175-176.↩︎
M. Auguste de Labouisse, Pensées et réflexions morales, littéraires et philosophiques, deuxième édition, pp. 50-52.↩︎
Ibidem, pp. 52-53.↩︎
Ibid., p. 55.↩︎
Ibid., p. 57.↩︎
Ibid., pp. 57-58.↩︎
Ibid., pp. 58-62 passim.↩︎
Ibid., pp. 63-64.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 211-212.↩︎
L’Almanach des Muses est une revue poétique annuelle, très éclectique dans ses contenus, fondée en 1765 Claude Sixte Sautreau de Marsy (1740-1815, homme de lettres, journaliste, également rédacteur au Journal des Dames. La revue se trouve dirigée ensuite, de 1794 à 1820, par Louis Jean Baptiste Étienne Vigée (1759-1820). Publier dans l'Almanach des Muses constituait alors un gage de succès. Mais la revue a été moquée aussi par certains esprits forts, dont Sébastien Mercier et Rivarol, qui la surnommaient l’Almanach des Buses.↩︎
Jean François Cailhava de L'Estandoux (1730-1813), originaire de Toulouse, auteur dramatique, poète, critique, membre de l'Institut (1797).↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 350.↩︎
Louis Jean Baptiste Étienne Vigée (1758-1820), secrétaire de la comtesse de Provence, dramaturge, homme de lettres, frère de l'artiste peintre Élisabeth Vigée Le Brun.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 350-351.↩︎
Ibidem, p. 351.↩︎
Ibid., p. 50.↩︎
Ibid., pp. 412-413.↩︎
Ibid., pp. 411-412.↩︎
Ibid., p 412.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 3. Une figure oubliée. De 1796 à 1802.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 4. Une figure oubliée. En 1802, notes 6 et 7.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 417-418.↩︎
Ibidem, p. 434.↩︎
Il s'agit peut-être du vieux Guillaume Barthez de Marmorières (Narbonne, 1707-1799, Narbonne), ingénieur du Languedoc, membre de l'Académie de Montpellier, collaborateur de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert ; ou, plus sûrement, de Paul Joseph Barthez (Montpellier, 1734-1806, Paris), fils du précédent, grand médecin, fondateur de l'École vitaliste à l'université de Montpellier, également collaborateur de l'Encyclopédie, nommé médecin du Premier Consul en 1801.Cf. Louis Dulieu, « Paul Joseph Barthez », Revue d'histoire des sciences, année 1971, 24-2, pp. 149-176.
On ignore comment Auguste de Labouisse peut l'avoir « beaucoup connu » : ● peut-être à Montréal, dans sa famille maternelle, chez les Bonaffos de La Tour, à Monréal ; ● peut-être lors de son séjour de 1797-1798 à Paris, séjour durant lequel, en vue de l'insurrection royaliste de 1799, il a pu fréquenter dans les cercles contre-révolutionnaires Francois Michel Antoine François Barthez de Marmorières, capitaine des Gardes Suisses, secrétaire du comte d'Artois, et frère du grand médecin ; ● ou peut-être encore en 1804-1805, lors de son deuxième séjour à Paris, dans le milieu des revues, telles que le Magasin encyclopédique, ou Journal des sciences, des lettres et des arts, revues auxquelles collaborait le grand médecin. Mais Auguste de Labouisse n'exagère-t-il pas cette connaissance, par « reconnaissance » envers Mme de Clavier, comme il dit ?↩︎Johann Caspar Lavater (Zurich, 1741-1801, Zurich), pasteur, théologien et poète, surtout connu pour son Essai sur la physiognomonie, ouvrage publié en allemand à partir de 1775 et traduit en français à partir de 1781. Lavater, dans cet ouvrage, s'applique à définir une méthode qu'il nomme « physiognomonie », méthode fondée sur l'idée que l'apparence physique d'une personne, et principalement les traits de son visage, sa physionomie, donnent à lire, comme à livre ouvert, le caractère de cette personne.
Franz Joseph Gall, ou Jean Joseph Gall (Tiefenbronn, 1758-1828, Montrouge), médecin allemand formé à Vienne, naturalisé français en 1819, neuroanatomiste et physiologiste, fondateur de la phrénologie, pratique visant à déceler les facultés et les penchants de chacun d'entre nous par la palpation des reliefs du crâne.↩︎M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 426.↩︎
Ibidem, pp. 428-435.↩︎
Ibid., p. 435.↩︎
Joseph Thibaud Calvet de Madaillan (Foix, Ariège, 1766-1820, Routier, Aude), ancien garde du corps du Roi, député de l’Ariège depuis 1809, ami des Bonaffos de La Tour, famille maternelle d'Auguste de Labouisse. Cf. Christine Belcikowski, 1801-1802. Quand les familles Cairol Caramaing, Calvet et Cairol de Madaillan interviennent dans la succession de Jean François Vidalat. Portrait de groupe.↩︎
César Charles Étienne Gudin de la Sablonnière (1768-1812), général de la Révolution, puis de l'Empire, qui se distingue aux batailles d'Auerstaedt, d'Eylau, d'Eckmühl et de Wagram. Il sera tué par un boulet de canon à la bataille de Valoutina Gora pendant la campagne de Russie, le 19 août 1812.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 418-419.↩︎
Ibidem, p. 419.↩︎
Ibid., p. 443.↩︎
Ibid., p. 444.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 196 : « Mon ami le commandeur de Monclar (de Bellissens), dont la commanderie est en Russie, m'avait promis, quand je quittai Montréal (Aude), de venir me joindre à Paris. — Il a tenu parole ; j'ai été charmé de le voir et je suis très flatté de la bonté qu'il a eu de me présenter au prince Kourakin, ambassadeur du Czar, avec lequel il paraît très lié ».
La lecture du tome 7 Mémoires d'Auguste de Labouisse, à partir de la page 196, montre que la carrière du « commandeur de Monclar » a été jusqu'alors particulièrement aventureuse, dans le style de celle de Gil Blas de Santillane. Petit-fils de Pierre Alexandre de Bellissen, seigneur de Montclar, et petit-fils de Blaise de Mauléon-Narbonne, seigneur de Nébias (Aude) ; fils de Guillaume de Bellissen (1714-1758), seigneur de Cailhavel (Aude), et de Thérèse de Mauléon-Narbonne ; né en 1751 au château de Cailhavel, Pierre de Monclar-Bellissen a été chevalier de Malte en 1778, émigré en 1792, capitaine en Hollande, officier du Tsar de Russie en 1809, et autres aventures picaresques. Il mourra sans alliance en 1832.↩︎Ibidem, pp. 462-465.↩︎
Ibid., pp. 465-467.↩︎
Antoinette du Ligier de la Garde (1638-1694), mariée en 1651 à Guillaume de Lafon de Boisguérin des Houlières ou Deshoulières, femme de lettres, poète élégiaque, habituée à Paris des salons littéraires du Marais, amie de Madeleine de Scudéry et de Madame de Sévigné, liée aux frères Corneille, membre de l'Académie des Ricovrati à Padoue et de l'Académie d'Arles, surnommée par ses contemporains la « Dixième Muse ».↩︎
Anne Thérèse de Marguenat de Courcelles (1647-1733), mariée en 1666 à Henri de Lambert, marquis de Saint-Bris, femme de lettres, âme d'un salon rendu célèbre par ses « mardis » si aimablement policés et si savants qu'ils ont été dit-on, « le bureau de l'Encyclopédie ». Particulièrement intéressée par les questions d'éducation, Mme de Lambert a laissé, entre autres, des Lettres sur la véritable éducation (Amsterdam, 1729) qui ont connu de nombreuses rééditions.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 477.↩︎
Ibidem, p. 449.↩︎
Ibid., p. 458.↩︎
Ibid., p. 456.↩︎
Ibidem, p. 474.↩︎
Jean Baptiste Antoine Suard (1732-1817), admis vers 1752 dans la société de Mme Geoffrin, rédacteur de diverses Gazettes avec l'abbé Arnaud, directeur de la Gazette de France à partir de 1771, élu à l'Académie française en 1772, radié pour soupçon de collaboration à l'Encyclopédie, réélu en 1774, nommé censeur des théâtres, hébergeur de Condorcet en 1794, auteur d'articles dans un journal royaliste sous le Directoire, proscrit le 18 fructidor, rédacteur du Publiciste après le 18 Brumaire jusqu'au 1er novembre 1810, nommé nommé secrétaire perpétuel de l'Académie française en 1803 ; époux par ailleurs d'Amélie Panckoucke, sœur de l'éditeur Charles Joseph Panckoucke.↩︎
Cf. Rémy de Gourmont, in Les Annales politiques et littéraires, 6 avril 1884, p. 223 et 4 mai 1884, p. 286 : Une épuration à l'Académie française.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 492.↩︎
Ibidem, p. 493.↩︎
Ibid.↩︎
Ibid., pp. 493-494.↩︎
Ibid., p. 494.↩︎
Ibid., pp. 494-503.↩︎
Ibid., pp. 503-504.↩︎
Ibid., pp. 506-507. À propos de Théodore Vernier, cf. Désiré Monnier (1788-1867), Les jurassiens recommandables par des bienfaits, des vertus, des services plus ou moins utiles, et par des succès obtenus dans la pratique des arts et des sciences, pour servir à la statistique morale du Jura et à l'histoire des arts en Franche-Comté, Lons-le-Saunier, Impr. F. Gauthier, 1826, pp. 447-448 : « Pendant sa carrière législative, il remplit divers messages auprès de l'infortuné Louis XVI. L'auguste prisonnier lui dit un jour : — Je vous vois toujours avec plaisir M. Vernier, et je suis persuadé que si tous vos collègues avaient un cœur aussi honnête que le vôtre, mon procès aurait une prompte issue. En effet M. Vernier prouva la droiture de ses intentions en votant pour l'appel au peuple. Il ne repondit à ceux qui voulaient lui faire signer la condamnation à mort du roi, sous peine de la vie, qu'en ôtant sa cravate, et en présentant sa gorge aux siccaires. » M. Vernier sera élevé à la pairie par Louis XVIII, à titre personnel le 4 juin 1814 et, à titre héréditaire le 19 août 1815. Le souverain le fera comte er pair le 31 août 1817. Et Théodore Vernier, comte de Montorient, sera inhumé au Panthéon.↩︎
Ibid., pp. 507-510.↩︎
Ibid., p. 507-508.↩︎
Marie Henry François Élisabeth de Carrion-Nizas (Pézenas, 1767-1841, Montpellier), co-seigneur de Lézignan-la-Cèbe, seigneur de Cazouls, avant la Révolution ; général de brigade du Premier Empire ; auteur dramatique ; maire de Lézignan-la-Cèbe en 1790-1792, conseiller général de l'Hérault en 1799), député de l'Hérault au Tribunat de 1801 à 1807), nommé baron en 1810.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 513-514.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 5. Une figure oubliée. De 1802 à 1805.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 100.↩︎
À propos de M. de Boufflers et du Voyage à Saint-Léger, cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 5. Une figure oubliée. De 1802 à 1805 ; Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 515.↩︎
Cet air est de Jean François Marmontel dans la pièce Lucile (1770) pour les paroles, et d'André Grétry pour la musique. Adopté comme une sorte d'hymne national sous la première et la seconde Restauration entre 1815 et 1830, il était d'usage de le jouer en présence de la famille royale. Il a par ailleurs été repris dans la Grande Armée. Après la révolution de 1830, cet air n'est plus joué autrement qu’à des fins satiriques, significatives du rejet de la monarchie et de l’Ancien Régime.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 516.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 517-518.↩︎
Ibidem, pp. 520-521.↩︎
Ibid., pp. 522-524.↩︎
Ibid., pp. 525-526.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808.↩︎
Magasin encyclopédique, ou Journal des sciences, des lettres et des arts, 1er mai 1810, p. 465.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 527-528.↩︎
Ibidem, pp. 528-529.↩︎
Ibid., pp. 531-532.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 6. Une figure oubliée. De 1805 à 1808.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 532.↩︎
Guillaume Nicoud, L'institution des prix décennaux, L'Histoire par l'image, 2009.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 533-537.↩︎
Ibidem, p. 537.↩︎
Guillaume Nicoud, L'institution des prix décennaux, L'Histoire par l'image, 2009.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 540. Ariodante est un dramma per musica en trois actes de Georg Friedrich Haendel, inspiré des chants 5 et 6 de l’Orlando furioso de l'Arioste, créé le 8 janvier 1735 au théâtre de Covent Garden de Londres. Le rôle d'Ariodante était tenu par Giovanni Carestini, l'un des plus célèbres castrats de l'époque et rival de Farinelli.↩︎
Ibidem. Bouton de rose est un air composé par Louis Barthélémy Pradher sur un poème de Constance de Salm. La partition originale de Bouton de rose est récemment passée en vente sur Drouot.it. Constance de Salm (1767-1845), salonnière, femme de lettres, poète, née Constance de Théis en 1767 à Nantes, devenue par son premier mariage Pipelet de Leury, puis par son second mariage successivement comtesse et princesse de Salm-Reifferscheidt-Dyck, est l'auteur des paroles de Bouton de rose, romance qui a été publiée pour la première fois en 1785 dans l'Almanach des Grâces, étrennes poétiques et érotiques chantantes, et qu'on interprétait dans les salons du Directoire en l'honneur de Joséphine Bonaparte.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, p. 84-85.↩︎
Ibidem, p. 183.↩︎
Ibid., pp. 184-185.↩︎
Ibid., p. 185.↩︎
Ibid., pp. 547-549.↩︎
Ibid., p. 542.↩︎
Ibid., pp. 543-544.↩︎
Antoine Alexandre Barbier 1665-1825), ancien curé constitutionnel, bibliothécaire de l'Empereur, puis bibliothécaire de Louis XVIII. Louis Barbier, son fils, a laissé divers témoignages sur son père, dont Napoléon et ses bibliothèques portatives (1843) et Souvenirs littéraires de l'empire. le secrétaire de l'empereur et son bibliothécaire (1846). Cf. aussi Gustave Mouravit, Napoléon bibliophile (1905).↩︎
Louis de Bausset (ou de Beausset), baron de Bausset (Béziers, 1770-1835, Sauvian, Hérault), est en 1810 Premier Préfet de l'Intendance de la Maison de l'Empereur dans les départemens du Pô, de la Méditerranée et de l'Ombrie. Louis François de Bausset (1748-1824), son oncle, ecclésiastique et homme de lettres, a été évêque d'Alès avant la Révolution. Il sera élu à l'Institut en 1816 et nommé cardinal en 1817 par le pape Pie VII.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 546-547.↩︎
Aline, reine de Golconde est un opéra-ballet en 3 actes de Michel Jean Sedaine, musique de Pierre Alexandre Monsigny, chorégraphie de Jean Barthélemy Lany, représenté pour la première fois à la Salle des Machines, le 10 avril 1766. L'histoire est inspirée du conte du même nom, publié par le chevalier de Boufflers en 1761.↩︎
Jean Baptiste Vigoureux Duplessis, comte Duplessis (Chandernagor, 1735-1825, Paris), général de la Révolution et de l'Empire, gouverneur de l'Île Saint-Vincent en 1781-1782, gouverneur de Sumatra et de l'Île Bourbon en 1792-1794. On ignore tout de sa parenté avec Éléonore de Labouisse. Mais Jean Baptiste Vigoureux Duplessis et M. et Mme Muzard, parents d'Éléonore de Labouisse se sont probablement fréquentés à l'Île Bourbon ou à l'Île de France.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 530-531.↩︎
Ibidem, pp. 532-533.↩︎
Ibid., pp. 538-539.↩︎
Ibid., p. 539.↩︎
Ibid., pp. 540-541.↩︎
Ibid., pp. 544-545↩︎
Ibid., p. 546.↩︎
Le Permesse est, dans la Grèce antique, un dieu-fleuve dans lequel les Muses viennent se baigner.↩︎
M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), ou Mémoires littéraires et politiques, tome septième, pp. 548-550.↩︎
Ibidem, p. 550.↩︎
Ibid., pp. 551-552.↩︎
Ibid., p. 554.↩︎
Ibid., pp. 555-556.↩︎
Ibid., p. 556.↩︎
Ibid., p. 556-557.↩︎
Ibid., pp. 557-560.↩︎



























































































