Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 4. Une figure oubliée. En 1802

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Portrait de Madame Labouïsse [Éléonore Muzard de Saint-Martin], peint par elle-même, gravé par Adam, in Les Amours, À Éléonore, recueil d'élégies, par M. Labouïsse, Paris, P. Didot l'Aîné, troisième édition, 1818, p. 75.

En mai 1802, Auguste de Labouisse consigne dans ses Mémoires cette note à énigme :

« J'ai la plume à la main, je rêve ; mais que vais-je écrire ?... D'où vient que mes Souvenirs ne se remplissent plus d'observations, d'histoires, d'anecdotes ? ... Ce que j'écris chaque jour va ailleurs ; c'est un autre ouvrage... Que dis-je ? je me trompe ; ce n'est pas un ouvrage que je compose. — Qu'est-ce donc ? — C'est le secret de mon cœur, c'est le mystère de ma vie, c'est mon avenir, c'est ma destinée..... » 1

Avant d'expliquer ce qui lui arrive, Auguste de Labouisse revient sur les motifs qui l'ont conduit à écrire jour après jour ses Mémoires au lieu de voyager, alors qu'il en avait d'abord formé le rêve.

« Dans ma jeunesse, j'aurais aimé à voyager. Les voyages étendent nos connaissances, forment l'esprit, accroissent vite l'expérience, et donnent plus d'énergie au caractère. Mais les temps mauvais où j'ai vécu m'en empêchèrent. Si j'étais sorti de France, j'aurais été inscrit sur la fatale liste des émigrés, et ma mère, persécutée de nouveau, aurait couru les plus grands dangers. Sans ces motifs qui me retinrent, j'aurais voulu observer les mœurs des divers peuples, comparer leurs usages aux nôtres, étudier leurs histoires locales et leur civilisation. Sous l'ancien régime, je l'aurais pu, sans doute. Déposant mon épée au foyer paternel, j'aurais obtenu quelques congés qui m'eussent permis de satisfaire ma curiosité et mon insatiable désir de m'instruire. Mais la Révolution était arrivée avec son funeste cortége ; elle me prit sur le seuil de ma vie, et, pour premier exploit, elle me jeta dans un de ces mille cachots dont elle ouvrait le soupirail, en proclamant sa chimérique liberté. J'y fus écroué avant l'âge où les persécutions étaient... légales. Il fallait avoir seize ans pour être sacrifié sur l'échafaud, et je n'en avais que quinze ! Mais, disait-on, j'étais un aristocrate renforcé, un implacable ennemi de la Montagne et de la Terreur... et l'on ne se trompait pas. Pour ce grand crime, j'étais condamné ; je devais aller à Nantes subir le sort des victimes de Carrier. Pourquoi m'envoyer à Nantes ? ... - Je n'ai jamais trop compris cette fantaisie du comité révolutionnaire. Ne pouvait-on pas me faire périr dans le pays, ou me charrier à Paris, comme Vadier y fit arriver ceux de ses malheureux compatriotes dont il voulait se venger ?... Ils y furent expédiés par son fils, et furent de suite guillotinés. »

On sait qu'Auguste de Labouisse a dû son salut au commissaire en mission Pierre Paganel, ancien prêtre, originaire du Lot-et-Garonne, qui a pu être sensible à la triste situation d'un adolescent et faire en sorte, au titre peut-être des solidarités languedociennes, qu'on se borne à l'assigner à résidence ailleurs qu'à Saverdun, lieu de sa maison première.

« Enchaîné dans ma patrie par tant de circonstances, les voyages me furent interdits. Est-ce pour m'en consoler que peu après, en 1795, je me mis à écrire mes Souvenirs historiques ? Voilà neuf ans que je recueille de jour en jour des matériaux pour l'histoire de notre époque, et de tristes vérités ; elles serviront à venger l'humanité et à flétrir tant de noms qui, par les crimes qu'ils ont commis, sont devenus l'opprobre de l'espèce humaine. Mais enfin on respire, et je pourrais peut-être commencer à contenter mon goût pour les voyages en obtenant un indispensable passe-port... » Et d'évoquer la Suisse, l'Italie, l'Allemagne, et « toutes les nations célèbres », bref le Grand Tour, qui faisait partie depuis Montaigne de l'éducation des hommes bien-nés, sauf l'Angleterre, qui « nous a toujours fait trop de mal pour que je ne lui doive pas toute mon antipathie. »

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Franz Ludwig Catel (1778–1856), Vue de la baie de Naples depuis le Pausilippe, s.d., vendu chez Sotheby's, London, 2008.

« Mais à présent irai-je entreprendre tous ces voyages ? J'y renonce désormais. » S'agit-il ici de l'Auguste de Labouisse vindicatif qui choisit ici de renoncer à ses rêves de voyage afin de mieux se vouer à la mission dont il a fait son lot depuis 1795 : dénoncer, dénoncer inlassablement les crimes de la Révolution française ?

C'est au vrai d'un autre voyage qu'Auguste de Labouisse entend parler ici. « Je n'ai plus envie que d'en faire un seul ; celui-là, je vais l'accomplir bientôt, j'espère, et je le ferai avec confiance ; c'est pour apprendre ce grand projet à mes lecteurs que j'ai écrit ce petit article. Ce sera le premier et le dernier de mes grands voyages, le plus agréable de tous, le plus utile à la société et le plus nécessaire à mon bonheur. À ces mots, ne devinez-vous pas, lecteur, que je vais faire mon Voyage au Temple de l'Hymen ?

Ensuite, produisant là une lettre qu'il vient d'adresser à son ami Paul Louis Suzanne de Juge de Montespieu, le « chevalier de Juge » 2, Auguste de Labouisse se plaît à raconter comment il a rencontré l'Élue de son cœur.

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Liaisons dangereuses préliminaires, Betbeder/Djief, éditions Glénat, 2019.

Alléguant à ce propos le témoignage de Paul de Juge, Auguste de Labouisse se décrit d'abord comme un jeune homme qu'on a vu jusqu'ici « cent fois amoureux », d'où paré dans le monde d'une « colossale réputation de galanterie, de légèreté et d'inconstance ». « Nos aimables Toulousaines » dès lors « me regardaient avec curiosité : elles me prenaient au moins pour un Valmont, pour un Faublas, pour un Lovelace ». Coquettement, le jeune homme se récrie contre une telle réputation.

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子爵ヴァルモン~危険な関係~ [Shishaku Valmont -Kiken na Kankei], scénario et dessin Saitô Chiho, édition originale Shôgakukan, Japan, 2010, version française Soleil édition, 2017.

Madame la comtesse de P. [Paulo] en tout cas, par amitié pour Madame de Labouisse, songe à marier le jeune homme.

« — M. de L., je veux vous marier. Je lui répondis : — Cela ne presse pas, je suis bien jeune. — Je pense, continua-t-elle, que cela fera grand plaisir à votre mère de vous voir établi. — Je le crois comme vous ; mais ma mère est disposée à attendre que je me décide ; elle sait que je n'aimerais pas à me marier par ambassade, et seulement par convenance ; il faut que mon cœur choisisse. La conversation en resta là...... »

Quelque temps plus tard, « M. de M.... étant venu nous voir à Saverdun, dit un jour à ma mère : — J'ai pensé à un mariage pour votre fils ; et aussitôt il défile la kyrielle de la fortune, des espérances, de l'éducation, des qualités de la demoiselle. ‘‘ Elle n'est pas précisément bien jolie, mais elle n'est pas mal ; elle est très fraîche, très jeune, très aimable ’’. Je n'avais, dans tout cela, distingué que ces mots : Elle n'est pas jolie, et j'allais répondre : Rien ne presse. Un coup-d'œil de ma mère m'arrêta. Elle semblait me dire : Souviens-toi qu'une pareille réponse a été une imprudence, et que tu en as été puni comme d'une faute. Devenu plus sage par l'expérience, je répondis : J'irai, et je verrai.

En effet, le lendemain je montai à cheval, suivi de mon domestique, et je partis pour Toulouse. — Tu crois que je vais te dire, comme César — alias le Valmont des Liaisons dangereuses — : Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu ; non, parbleu ! non : je ne suis pas si fier que César, ni si leste, ni si heureux, ni si entreprenant, ni si habile. Je vins, je vis ; ce fut tout : je n'en voulais pas davantage de prime abord ».

Je fus très bien accueilli dès ma première visite (elle était annoncée) ; on m'invita à dîner ; la demoiselle n'était pas réellement jolie, mais elle était agréable, très riche, bien élevée ... Il y avait là de quoi répondre favorablement aux recommandations de ma bonne mère, qui, à mon départ, m'avait dit : Tâche de te fixer. Malheureusement, ou heureusement, le second jour de mon arrivée je vis une autre demoiselle qui était son amie, et cette amie, en paraissant, lui escamota mon cœur, mes intentions et mon amour. La voir et l'aimer ne fit qu'un, et c'est elle qui pourrait dire, comme César : Veni, vidi vici. Elle a vaincu tout à fait. Cela m'est survenu comme un coup de foudre [...]. »

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Cul-de-lampe des années 1780.

« En me sentant tressaillir et brûler, je tins tout bas ce discours : ‘‘ Quels sont les effets de la destinée ! mon cœur est-il enchaîné pour toujours ? … Oui, oui ; le doute serait un crime. J'avais jusqu'à présent éprouvé des désirs ; mais je sens qu'une flamme pure et durable s'est emparée de mon ètre, que mon existence se trouve définitivement attachée à une autre existence, et qu'il faut que j'obtienne sa main pour que ma vie soit remplie de bonheur ‘‘. » Sur ce, le jeune homme foudroyé invite son ami, le chevalier de Juge, à le rejoindre à Toulouse, où « depuis longtemps », dit-il, « j'ai presque établi ma résidence ». On devine que « l'autre demoiselle » vit à Toulouse.

En juillet 1802, Auguste de Labouisse observe que dans ses Souvenirs, même s'il écrit « à chaque instant du jour », « littérature, histoire, politique, surtout la politique, chôment complètement. Dans cette trève inouie, que fais-je donc ? .... Ce que je fais ! ... Je rêve d'amour, je rêve d'avenir, je rêve mariage.

Qu'elle est bonne, et douce, et aimable la compagne, l'aimable compagne que la bonté du ciel semble m'avoir destinée ! Que de vertus ! que de talents ! que d'esprit ! En voici une petite peinture que je viens de placer dans une de mes élégies :

Oh ! comme moi, qui n'eût rendu les armes ?
La fleur des champs que l'on vient de cueillir
A moins d'éclat, de fraîcheur et de charmes :
Elle embellirait tout, rien ne peut l'embellir.
Ses noirs cheveux en boucles ondoyantes
Voilent son cou de leurs tresses mouvantes ;
Sur son beau front repose la candeur ;
Dans son regard, et brillant et modeste,
L'Amour vainqueur puise un pouvoir céleste ;
Dès qu'on la loue, une aimable pudeur
Rougit les lis de son charmant visage :
Seize printemps ont orné son corsage
De ces trésors qui parent la beauté ;
On croirait voir les Grâces du Corrége ;
Tous les Amours composent son cortège,
Et dans son port règne la majesté.
Eléonore, et m'enflamme et m'inspire !
Toujours moins poète qu'amant,
Que mon vers tendrement soupire,
Interprète du sentiment.

Voilà celle à qui je destine désormais les fruits de mes loisirs. »

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Le Corrège (1489–1534), Allégorie des vertus, détail, 1525-1530, Musée du Louvre. La vertu, chez le Corrège, est blonde ; chez Auguste de Labouisse, elle est brune.

Dans le même temps qu'il se trouve foudroyé, l'amoureux nourrit en philosophe des mœurs ! une haute idée du « prix qu'exige le bonheur dans le mariage » :

« Les amants sont parfaits, ou du moins paraissent parfaits. Il n'en est plus de même dès qu'ils sont époux. Et pourquoi ? C'est qu'ils ne se gênent plus ; leur but est rempli , ils sont contents. Contents ! ... Quelle imprudence et quelle imprévoyance ! Les insensés ! ils détruisent de leur propre main tout leur ouvrage. Est-ce qu'ils ne se mariaient pas dans l'espoir d'être heureux ? Mais oubliant bientôt qu'on n'est jamais heureux par l'égoïsme ; que, pour être heureux, il faut rendre heureux tout ce qui nous entoure ; que le bonheur n'est qu'à ce prix ; ils donnent carte blanche à tous leurs défauts, et autant avant le mariage ils s'étaient masqués sous les dehors courtois de la galanterie, autant après ils se montrent hardiment tels qu'ils sont, et pire qu'ils ne sont. »

Le jeune foudroyé prend donc les devants, et, dans l'espoir d'assurer son bonheur, décline la liste de ses défauts, comptant, dans une guise délibérément palinodique, que ceux-ci lui soient pardonnés par avance...

« Je suis vif, emporté, peut-être même colère. J'ai beaucoup d'autres défauts ; j'en fais une étude exacte, et si je ne puis m'en corriger, du moins je les confesse naïvement à celle qui doit les supporter, et qui aura la bonté de me les pardonner. Cette confession est peut-être bizarre... » Bizarre en effet, non certes dans la sincérité raisonneuse de l'intention première, mais dans la présupposition d'un pardon qui se trouverait nécessairement dû à un aveu préalable...

Écrivant ici pour Elle seule, même s'il prend trente ans plus tard ses lecteurs pour témoins, le jeune homme entend des aveux auxquels il se livre, que ceux-ci puissent, dit-il, « me frayer la route pour arriver à ce bonheur si fugitif et si fragile, dit-on, mais que je crois n'être fragile et fugitif que parce qu'on ne le prépare guère et qu'on ne le ménage pas assez. »

Dans une lettre adressée en ce même juillet 1802 à la Bien-Aimée, — lettre reproduite dans ses Mémoires à l'intention des lecteurs de 18xx —, le jeune homme se montre à la fois confus et flatté de ce que la jeune femme ait formé le vœu de lire tout ce qu'il a écrit jusqu'ici, toutes ses « Œuvres » !

« Mademoiselle,

Quel vœu osâtes-vous former ?... Que je vous transcrivisse mes Œuvres !... Vous vouliez dire mes bagatelles, mes chansonnettes, mes madrigaux, mes riens. Mais ces riens, que sont-ils aujourd'hui pour mon esprit et pour mon cœur ? Une autre carrière s'ouvre devant moi, qui me donne d'autres idées et d'autres sentiments. Je l'avoue à ma honte : papillon du Parnasse, je volais un peu trop légèrement de fleur en fleur, dispersant, dans ces frivoles occupations, mon temps et mes rimes. Désormais, il n'en sera plus ainsi ; les Philis imaginaires, les Iris de fantaisie, les Nice, les Cloé, empruntées à Métastase et à Gessner, vont disparaitre de mes tablettes. Un seul nom les remplacera pour toujours ; nom cher et sacré de l'aimable objet qui s'est emparé en entier de mon cœur, et qui désormais y règnera sans partage, puisque vos parents ont daigné le permettre. Vous m'aimez, vous me l'avez dit ! ... Quelle félicité ! elle me comble de joie, et assure à jamais mon bonheur.

Mais, dans mon délire, je crois que je suis prêt à divaguer, et j'oublie qu'il est d'abord important que j'obéisse à mon aimable souveraine ; vous exigez tous mes vers — Tous ! c'est impossible. Il en est beaucoup que les vents ont emportés comme les feuilles des Sibylles ; je n'en ai pas tenu note, et je ne saurais où les prendre. Voici les autres ; je viens de les recueillir dans ce gros cahier que j'ai recouvert d'un papier vert et cousu avec des faveurs rose et bleu ; Vous savez que ces trois couleurs sont des emblèmes et qu'elles veulent dire. Le vert signe de l'espérance. Depuis que j'ai le bonheur de vous connaître, chaque heure de ma vie n'est-elle pas embellie par cette riante espérance, si douce, si belle, si brillante, si éclatante, si généreuse ? Le rose peint l'Amour pur, vrai, délicat, timide, et cependant heureux et confiant. Le bleu dit fidélité, constance et ardeur. »

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Salomon Gessner (1730-1788), célèbre poète suisse, Couple debout à côté d’une fontaine sous une tonnelle, avec des arcades au loin à gauche, Leiden University Libraries Digital Collections.

« J'ai joint à mes anciennes bluettes, que vous m'aviez demandées, quelques élégies nouvelles. — Qui dit élégie dit chose fort triste ; et, en effet, vous y trouverez de tristes choses sur votre fierté, votre sévérité, votre cruauté, votre inhumanité, peut-être même sur votre légèreté (car qui sait, Mademoiselle, dans quelles dures et piteuses extrémités, et dans quelle kyrielle de méfaits les nécessités de la rime peuvent entraîner un malheureux poète-amant) ; mais ne vous effarouchez pas trop de toutes ces vertes injures que j'adresse à votre barbarie ; ce sont des amusements poétiques, des études, des imitations de Tibulle, de Properce, d'Ovide, de Catulle, d'Horace, de Pétrarque, de Gessner, où il n'y a de vrai que les sentiments que je me suis fait un plaisir d'adopter, en m'emparant de leurs cadres et imitant leurs tendres plaintes. Toutes ces pièces, grâce au ciel, ne sont plus de situation ; c'est bien assez qu'elles aient pu y être pendant quelque temps, comme celle de l'Amour timide, empruntée au Racine de l'Italie, à l'harmonieux et sensible Métastase. L'Amour timide s'est changé en Amour heureux, et je vous en rends mille actions de grâces. » 3

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Œuvres de [Pietro Trapassi, dit] Metastase (1698-1782), poète, célèbre librettiste d'opéras.

À partir de juillet 1802, Auguste de Labouisse compose pour sa Bien-Aimée les « élégies nouvelles » qu'il vient de lui promettre, et il en publiera en 1817 le premiere édition, intitulée Les Amours, à Éléonore, recueil d'élégies...

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Les Amours, à Éléonore, recueil d'élégies..., par M. de Labouïsse, Paris, P. Didot l'Aîné, première édition, 1817.

À Saverdun, le 26 août 1802, comme il l'écrit à sa Bien-Aimée, Auguste de Labouisse a tout dit à sa mère. « Aussitôt que j'ai eu embrassé ma mère , qui m'attendait avec une bien vive impatience, j'ai tiré de ma poche mon joli médaillon, et je lui ai dit : Ma mère, la voilà ( 1). Ma mère regarde, admire, te trouve très jolie [...]. Je lui ai tout dit, elle a tout approuvé. — « Tu sais (m'a-t-elle dit) que je ne veux que ton bonheur ; c'est pour toi que tu te maries ; tout ce que tu me rapportes d'agréable de l'objet de ton choix, m'en donne une opinion  excellente ; je m'en fie à ta raison et à ton cœur. J'espère que tu n'auras point à te repentir de ton amour, et moi du consentement que je te donne bien volontiers. Dis-lui que je l'aimerai comme si elle était ma propre fille ; je m'y sens toute disposée. » Telles ont été les bonnes et douces paroles de la plus tendre des mères. Elle a ajouté encore beaucoup d'autres choses sur son intention de vivre toujours avec nous. C'est son projet, et c'est aussi le mien de ne m'en séparer jamais. Je regarderais comme mon plus grand ennemi celui qui voudrait m'inspirer d'autres sentiments ; ce ne sera jamais toi, bonne et sensible Eléonore, qui les désapprouveras. Je te connais trop bien pour le craindre, et je n'ai pas hésité à répondre pour toi : Que ce malheur ne m'arriverait jamais. J'ai la meilleure des mères ; tout le monde l'aime, tu l'aimeras aussi... »

Le même jour, dans la maison de Saverdun, qui sera d'abord la maison du jeune couple, Mère et Fils se sont mis au travail.

« Hier, ma mère et moi nous avons déblayé les deux cabinets de ma chambre, où il régnait un grand désordre. Je suis très dérangé, et il ne fallait pas moins que le désir de débarrasser et d'orner un peu ton empire, pour m'encourager à ce grand travail. Nous avons charrié, dans une espèce de magasin fermé au grenier, en bouquins, brochures et papiers, qui étaient épars sur des fauteuils et des chaises, quatre grandes caisses. Cela a fait une place pour ton bureau à écrire, pour ta toilette, pour ta table de miniature, pour ton piano. C'est le seul changement, le seul embellissement que mon impatience me permette de préparer en ce moment. Tu y mettras, plus tard, d'autres meubles si tu veux ; tu y feras tous les arrangements qui pourront te plaire ; ne seras-tu pas la Reine de ce petit royaume ? Oui, la Reine, la souveraine indétrônable ! [...].

« Il y a dans mon cabinet une bibliothèque qui fournira amplement à nos lectures. D'abord tu y trouveras beaucoup de poètes : ce sont autant de pontifes de l'Amour, dont ils célèbrent l'empire. Parmi les prosateurs, je t'offrirai La Bruyère, que tu connais sans doute, le plus piquant et le plus original des moralistes. La Rochefoucauld, trop humoriste, trop acariâtre ; on sent, en lisant ce frondeur de l'espèce humaine, qu'il a vécu du temps de la Fronde ; révolution anticipée, moins complète, moins barbare, moins criminelle que la nôtre », etc. « Je ne te nomme pas Fénelon, Bossuet, Pascal, etc., dont j'ai les meilleurs ouvrages. J'ai même quelques romans principaux, tels que ceux de l'abbé Prévost : Paméla, si sage ; le chevalier Grandisson, si parfait ; Cleveland, si sombre ; les Mémoires du marquis de……, si variés ; et surtout ceux de Le Sage. Je te lirai ce Gilblas, si original, si intéressant, où toutes les classes de la société sont passées en revue d'une manière si piquante... » 4

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Alain René Lesage (1668-1747), Histoire de Gil Blas de Santillane, vignette par Jean Gigoux, Paris, Paulin, 1835, p. 419.

Le 29 août, ivre d'amour, emporté sur la pente du désir, Auguste de Labouisse adresse à sa Bien-Aimée une lettre brûlante dans laquelle ce que décemment il ne peut pas dire, il le laisse entendre via une suite d'allusions à la rencontre de Renaud et Armide, puis au moment où le roi Alcinoos offre à Ulysse la main de Nausicaa, enfin au surgissement d'Ulysse, nu, devant Nausicaa... « Comment mes idées se sont-elles tourbillonnées dans ce dédale ?… », observe à l'intention de la Bien-Aimée un Auguste de Labouisse confus de l'impudicité de ce tourbillon-là.

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Jean Honoré Fragonard, Renaud dans les jardins d'Armide, 1761-765, Musée du Louvre.

Je croyais l'Amour bien puissant, il est encore plus puissant que je ne croyais. Je ne sais quel changement il s'est opéré en moi ou autour de moi ; il me semble que la nature s'est perfectionnée, que la plus belle des saisons est revenue, et que nous voyons le plus beau des printemps. L'air que je respire est plus pur, le feuillage des arbres plus frais, le soleil plus brillant, les roses qui restent encore sont plus colorées ; je suis dans un autre monde, et je trouve au fond de mon cœur une nouvelle vie que je ne connaissais pas. C'est à toi que je dois tous ces charmes, à l'amour que tu m'inspires. Il a été le génie bienfaisant qui, tel que la baguette des fées, sait transformer une chaumière en palais et faire d'un désert les jardins d'Armide ou d'Alcine.

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Johan August Malmström (1829-1901), Ulysse agenouillé devant le roi Alcinoos et la reine Arété. Alcinoos offre à Ulysse la main de Nausicaa, sa fille. National Museum, Stockholm.

« — Que dis-je ? préférons une comparaison plus modeste et plus pure, et lis : Les jardins d'Alcinoos. Tu es ma Nausicaa ; et moi, que te suis-je ? Je ne puis être Ulysse ; je ne suis ni si rusé, ni si éloquent que ce roi d'Ithaque, si merveilleusement chanté par Homère. — Mais où diable m'a conduit cette comparaison, et comment mes idées se sont-elles tourbillonnées dans ce dédale ?… » 5

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Louis-Marie Baader (1828-1920), , 1867, Musée de Niort.

Dans les mêmes jours, invité à dîner dans la famille de Marveille 6, le jeune homme se voit contraint d'essuyer une pluie de considérations acides sur le mariage. On lui soutient que les mariages d'inclination ne sont jamais heureux. « Mettait-on en avant cette question pour me tâter ? Je répondis que c'était une grande erreur ; que, pour moi, si jamais je me décidais à quitter l'état de garçon et à sacrifier ma chère indépendance, je ne le ferais que pour une personne que j'aimerais ardemment. J'ajoutai : — Est-il rien de plus ridicule que de lier son sort à quelqu'un que l'on connaît à peine ? lui consacrer sa vie, sa tendresse, ses soins ? Oh ! non : il faudra que je sois bien amoureux pour que l'on m'enchaîne. —  Vous y viendrez, Monsieur le philosophe, répliqua la spirituelle Mme de Clérac 7, et si l'horoscope que j'entrevois ne me trompe, ce sera bientôt.

L'on parle ensuite de la conduite des maris qui veulent tous tyranniser leurs femmes. « Tyranniser ! » — Non , répliquai-je, mais gouverner, cela peut être ; c'est une prétention assez naturelle. — Vous êtes donc bien disposé à maîtriser ? reprit la même dame ; mais je vous préviens d'une chose, j'ai vu beaucoup de ces espèces de Matamores avant le mariage, ne parlant que de leur autorité, de l'obéissance qu'on leur devait, et devenir, après la bénédiction nuptiale, les humbles esclaves de leurs femmes. — Cela ne me surprend point, repris-je, et quoique vous connaissiez mon caractère, je ne me vante de rien ; peut-être serai-je plus asservi qu'un autre aux caprices de ma moitié, si j'ai jamais une moitié. Toutefois, j'ai trop bonne opinion d'avance de celle que je choisirai pour lui supposer des caprices et me croire obligé de me préparer à résister à sa domination. Tendresse et union réciproques, cela évite tous les sujets de dispute, de pouvoir et de préséance. » 8

Après la mort soudaine de sa « Bonne-Maman », le 28 août à Montréal, puis une foulure qui l'empêche de monter à cheval pour se rendre à Toulouse, Auguste reçoit de sa Bien-Aimée une lettre qui augure bien de leur prochain mariage. Datée du 31 août à Toulouse, elle est signée d'un cœur dans lequel se lit « Éléonore-Auguste ». En voici le fac-simile :

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« Papa a reçu ce matin, à onze heures seulement, votre lettre, mon cher ami, et j'étais trop bien aux aguets pour que celle qui y était contenue pour moi pût m'être retardée. Je la tiens enfin cette lettre, et elle m'est bien chère. Il est donc vrai qu'il n'y a point d'obstacles à notre union... Je me rends, tu le veux... eh bien sois content... » In M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome V, p. 370.

Et voici la réponse d'Auguste, datée du 9 septembre 1802 :

« Oui, je le jure, au nom de l'hyménée
Qui va lier ma chaîne fortunée,
Celui qui t'aime et n'aimera que toi.
Toi, que l'Amour fit si tendre et si belle,
Jamais, jamais ne trahira sa foi.
Tromperait-il une épouse fidèle ?
J'ai pour garant tes vertus et ton cœur ;
Oui, je saurai mériter mon bonheur,
En devenant des époux le modèle.
AUGUSTE-ÉLÉONORE » 9

Le 23 septembre, Auguste de Labouisse se trouve cloué au lit par un « violent catahrre ». « Du moins cette passagère indisposition m'a-t-elle valu un dédommagement qu'il faut que je consigne ici. Je loge dans le même hôtel qu'habite celle qui va devenir ma compagne. Hier, dès qu'elle sut que je ne pouvais quitter mon lit pour aller lui présenter mes hommages, sa tendresse fut alarmée, et elle m'écrivit ce billet : — Il va être dix heures, et je n'ai encore vu ni entendu mon cher Auguste ! ... Je lui défends cependant de se lever [...]. Je souffre horriblement de la tête ; jamais je n'eus un tel catarrhe ; je puis à peine bouger ; j'y vois peu, et cependant il me semble que ton billet m'a presque guéri, et que j'aurai bientôt la force de me lever. [...]. Mais voilà ma mère qui m'enlève mon écritoire ; elle ne veut pas que ton malade se fatigue plus longtemps à se plaindre...  » 10

Le 28 septembre 1802 (6 vendémiaire an XI), à Toulouse, Jean Pierre Jacques Auguste Labouisse épouse Jeanne Michèle Marie Bonne Éléonore Muzard.

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28 septembre 1802. Mariage de Jean Pierre Jacques Auguste Labouisse et de Jeanne Michèle Marie Bonne Éléonore Muzard. Archives municipales de Toulouse. Cote : 1E227. Dates : 1802-1803. État civil : Mariages. 1 vendémiaire an XI-6e jour complémentaire an XI. Vue 4.
« Du sixième jour du mois de vendémiaire de la République française, acte de mariage de Jean Pierre Jacques Auguste Labouisse, âgé de vingt-quatre ans, né à Saverdun, département de l'Ariège, le quatre juillet de l'année mille sept cent soixante dix-huit, propriétaire, habitant de la commune de Saverdun, fils majeur à feu Jean Labouisse, aussi propriétaire, et d'Anne Bonaffos, mariés, habitants dudit Saverdun, procédant du consentement de ladite mère porté par la promesse de mariage du trente fructidor an dix, enregistrée à Toulouse le même jour de septembre 29 par [?] qui a reçu trois francs et trois décimes pour la subvention ; et de Jeanne Michèle Marie Bonne Éléonore Muzard, âgée de vingt ans, née à la paroisse Saint Louis, Isle de France, le huitième jour du mois d'octobre l'an mille sept cent quatre-vingt-deux, demeurant à Toulouse sur la cinquième section, fille mineure de Michel Marguerite Thérèse Muzard, propriétaire, et de Jeanne Éluard, mariés, habitants à Toulouse, département de Haute-Garonne, procédant aussi du consentement de ses père et mère porté par la susdite promesse mariage, dûment enregistrée. Les actes préliminaires sont extraits des publications de mariage faites dans cette commune le deux complémentaire dernier par le citoyen Picot, maire, et dans celle de Saverdun, le même jour, par le citoyen Calvet, maire, et qui ont été affichées aux termes de la loi, et les actes de naissance des époux. Le tout en forme de tous lesquels actes, il a été donné lecture par moi, officier public. Lesdits époux présents nous ont déclaré prendre en mariage, l'un ladite Muzard, et l'autre ledit Labouisse, en présence de Antoine Charles Dupouilh, homme de loi, âgé de quarante deux ans, et Marie Guillaume François Xavier Lasplanes, propriétaire, âgé de cinquante-deux ans, et Blaise Antoine Alexandre Belissens, propriétaire, âgé de cinquante-trois ans, et Jean Raymond Cardes, négociant, âgé de quarante-quatre ans, habitants de Toulouse. Après quoi, moi, Louis Antoine Foulques, adjoint au maire de la commune de Toulouse, faisant les fonctions d'officier public de l'état-civil, délégué par lui, ai prononcé que, au nom de la loi, lesdits époux sont unis en mariage, et lesdits époux, les témoins, les père et mères desdits époux ont signé avec moi. »

Témoignage d'Auguste de Labouisse :

« Toulouse, 29 septembre 1802.
Quelle belle journée ! comme j'en ai joui ! tout me semble changé autour de moi dans la nature ; tout a pris un aspect plus riant et plus beau ! ..... Mais, avant que cette belle journée s'achève, je me sens le besoin d'en tracer une esquisse. Ce sera bientôt fait. Je ne puis m'y arrêter beaucoup ; le temps me presse, des visites attendent ; mais la postéritém'attend aussi ; je lui dois un compte exact de mon bonheur, et si par hasard ce n'est pas un plaisir pour elle, c'est du moins pour moi un devoir. L'Amour et la reconnaissance m'en font une loi.

Me voilà donc enchaîné par la plus douce des chaînes ; ma liberté s'est perdue dans les bras de la plus jolie, de la plus aimable, de la plus tendre des femmes, et certes je ne la regrette point ! Dès qu'hier minuit eut sonné, et que les reliefs du repas de noce eurent disparu, la salle fut transformée en chapelle, et le prêtre qui devait nous donner la bénédiction nuptiale, par une permission spéciale de l'évêque (Claude François Marie Primat), arriva. »

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Ecartelé ; au premier des comtes sénateurs, au second de sinople au lion gisant gueule béante d'or ; au troisième d'argent aux trois violettes au naturel posées deux et un ; le quatrième d'azur à la croix pattée d'or. Blason de Claude François Marie Primat, archeveque de Toulouse. Dessin : Tretinville.

« Ce matin, en nous levant, nous étions pressés de sortir. C'est aujourd'hui saint Michel, la fête du père de mon Éléonore ; elle voulait lui causer une agréable surprise, en lui faisant cadeau de son portrait, qu'elle voulait substituer à un joli paysage de genre qu'il a sur sa tabatière. J'étais dans le secret ; il n'y avait pas un moment à perdre, et nous nous esquivâmes sans être aperçus. Mais, quoique la chose pressât, Eléonore a désiré entrer dans plusieurs magasins où naguère elle était allée avec sa mère faire des emplettes, et, en ce moment, elle y entrait seule avec un jeune homme. Aussi avec quelle grâce elle ôtait et remettait son gant, pour qu'on vît à son doigt l'anneau nuptial ! Comme le plaisir resplendissait sur sa jolie figure quand on l'appelait Madame ! C'était peut-être un enfantillage ; mais cet enfantillage, rempli de grâce et de gaieté, me plaisait infiniment ; il était la preuve de son amour et de son bonheur. La rendre heureuse ! Ah ! oui, ce sera l'emploi de toute ma vie ! » 11

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Image extraite des Mémoires de deux jeunes mariées, roman publié pour la première fois par Balzac en feuilleton dans La Presse en 1841-1842.

L'acte du mariage du 28 septembre 1802 indique que Jeanne Michèle Marie Bonne Éléonore Muzard, âgée de vingt ans, est « née à la paroisse Saint Louis, Isle de France (renommée aujourd'hui Île Maurice), le huitième jour du mois d'octobre l'an mille sept cent quatre-vingt-deux ». La recherche de l'acte de naissance et de baptême de la jeune femme réserve une surprise : dans les registres paroissiaux de la paroisse de Saint Louis, Isle de France, à la date susdite ou alentour, on ne trouve aucune mention de la naissance ni du baptême de Jeanne Michèle Marie Bonne Éléonore Muzard !

On trouve en revanche les dates de naissance et de baptême de ladite Jeanne Michèle Marie Bonne Éléonore Muzard dans l'acte de mariage de ses parents, daté, lui, du 15 octobre 1788.

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15 octobre 1788. Mariage de Michel Marguerite Thérèse Muzard et de Jeanne Éluard. ANOM. Isle de France. Port Louis. 1788. Actes de mariage. Vues 23-24.
« L'an mille sept cent quatre-vingt-huit le quinze d'octobre, nous, soussigné Préfet apostolique, ayant dispensé de la publication des trois bans ainsi que des fiançailles, comme il appert par les actes de dispense, l'un des trois bans, et l'autre des fiançailles, en date du quatorze du courant, [actes] par nous signés et contresignés xxx secrétaire, dont la minute est consignée au registre des dispenses, avons reçu en cette église le mutuel consentement de mariage du Sieur Michel Marguerite Thérèse Muzard, capitaine et armateur de vaisseaux marchands, fils majeur de Maître Michel Muzard, procureur au parlement de Toulouse, et de Jeanne Jalama, de la paroisse Saint Étienne de Toulouse, d'une part ; et de Jeanne Éluard, veuve de Jacques Chopin, fille majeure de Julien Éluard et de Marie Guillaumau, de Saint-Malo, d'autre part ; et leur avons donné la bénédiction nuptiale avec les cérémonies prescrites par la Sainte Église, en présence du Sieur Philibert Marragou, employé du Roi, Joseph Bernard, négociant, Louis Martin Despuech, employé du Roi, François Gauthier, aussi employé du Roi, tous quatre domiciliés au port Saint Louis de cette Isle ; lesquels, après avoir été avertis par nous des peines portées par l'édit de seize cent quatre-vingt-dix-sept contre ceux qui certifient en ce cas des faits qui ne sont pas véritables, nous ont attesté ce que dessus, sur le domicile, l'agence, la qualité et la liberté desdites parties, lesquelles dites parties ont reconnu pour leur enfant Michelle Jeanne Marie Bonne, née le huit octobre mille sept cent quatre-vingt et baptisée le seize septembre mille sept cent quatre-vingt-un en cette paroisse, en présence des susdits témoins qui ont signé avec l'époux et l'épouse. »

Grâce à la date fournie dans l'acte de mariage de Michel Muzard et de Jeanne Éluard, on trouve l'acte de baptême de leur fille dans le registre paroissial de 1781.

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16 septembre 1781. Baptême de Michelle Jeanne Marie Bonne, fille de Jeanne Éluard. ANOM. Isle de France. Port Louis. 1781. Actes de baptême. Vue 28.
« Le seize septembre mille sept cent quatre-vingt-un a été baptisée Michelle Jeanne Marie Bonne, née le 8 octobre mille sept cent quatre-vingt à six heures du soir, fille de Jeanne Éluard, veuve Chopin, rue Royale. Parrain a été Pierre Le Cuir, marchand rue des Pamplemousses, et marraine Marie Lalouette, épouse de Mathieu Lasse, maître calfat sur le vaisseau du Roi Le Bizarre, qui ont signé avec la mère. »

Ladite Jeanne Michèle Marie Bonne Éléonore Muzard n'est donc pas âgée de 20 ans, mais de 22 ans le 28 septembre 1802, date de son mariage avec Auguste de Labouisse. Enfant illégitime, elle a été reconnue par ses parents en 1788 seulement. Le prénom Éléonore ne figure ni sur son acte de baptême ni sur son acte de reconnaissance. Il s'agit donc d'un prénom d'usage seulement. C'est en revanche celui auquel Auguste de Labouisse, à partir de 1802, fera un sort remarquable. Savait-il les détails de la naissance, du baptême et de la reconnaissance de Jeanne Michèle Marie Bonne Éléonore Muzard ? Il n'en dit rien nulle part, en tout cas.

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Porte de l'ancien « petit Saint-Cyr » à Lévignac. Crédit photo : La Dépêche, 18 juillet 2024.

Auguste de Labouisse apprécie tout particulièrement que son Éléonore ait pu être envoyée en France avant la Révolution pour y recevoir au « petit Saint-Cyr » de Lévignac 12, Haute-Garonne, pensionnat tenu par les Dames de Saint-Maur, installé dans les murs de l'ancien monastère des Clarisses, dites les Dames Noires, fermé en 1793, une éducation soignée, ménageant une large place aux Lettres — françaises et latines —, aux Arts — musique, dessin, danse —, et à la Poésie, de telle sorte qu'Éléonore, au jour de son mariage, se trouvait déjà l'auteur d'intéressantes petites pièces.

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23 AOÛT. Révolte des Nègres à Saint-Domingue. Les décrets contradictoires de l'Assemblée Nationale sur la liberté des Négres, notamment celui du 13 Mai, ont livré la Colonie de Saint-Domingue à toutes les horreurs de la guerre Civile, G. Jacowick et Philippe Joseph Maillart (1764-1856) graveurs, Jean François Laurent, dessinateur, in Galerie Historique ou Tableaux des événements de la Révolution française (1795-1799), planche 5, Chateignier, éditeur, 1791-1796, Musée Carnavalet.

Le jeune marié se montre sensible, par ailleurs, à la triste situation de son beau-père, qui, naguère riche de diverses plantations à Saint-Domingue et membre du club de Massiac, organe des colons blancs, défenseurs du système ségrégationniste et esclavagiste, a dû rentrer en catastrophe à Toulouse après les « affreux malheurs » causés dans la colonie par le soulèvement des esclaves et par l'invasion anglaise, et qui loge désormais à l'hôtel avec sa famille, dans l'attente des indemnisations promises par le gouvernement national. « Mon beau-père, créole de Saint-Domingue, y a perdu une grande fortune » 13, constatera un plus tard Jacques de Labouisse, qui aura tenté vainement de l'aider à obtenir les indemnisations susdites, et qui devra héberger un temps ses beaux-parents et les soutenir financièrement jusqu'à leur mort.

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Essai de généalogie, très simplifiée, de la famille Muzard.

Auguste de Labouisse aura probablement apprécié en la personne de Michel Muzard, son beau-père, une figure des voyages dont il avait rêvé avant de rencontrer son Éléonore. Le goût des voyages frappe où il veut. Né à Toulouse, fils d'un procureur au Parlement, Michel Muzard aurait dû, et pu sans doute, marcher sur les traces de Michel Muzard, son père. Il avait un arrière-grand-oncle qui, au Parlement, s'était occupé des épices, i.e. des présents faits par les plaideurs aux juges ; puis un neveu qui avait fait de même, mais plus spécialement dans le domain de la réception des « épices de mer ». Séduit par la senteur du mot, Michel Muzard, le jeune, a probablement rêvé d'autres épices encore, dont la fragrance l'attendait à l'Isle de France et à Saint-Domingue.

Auguste de Labouisse, quant à lui, semble avoir remisé ses rêves de voyage dès l'instant qu'il a rencontré son Éléonore. Sans doute portait-elle sur elle encore quelque chose du parfum d'épices de l'Isle de France. Avec elle, il s'embarque, comme il dit, dans un autre voyage, « le voyage de l'Hymen ». Il ne peut se douter de ce qui l'attend. Tout à son bonheur, il ajoutera en 1817 au frontispice des Amours, à Éléonore, recueil d'élégies..., son premier volume publié, la formule latine Et in Arcadia ego — « Et en Arcadie, moi [j'y suis aussi] — figure que Nicolas Poussin a notoirement illustrée en 1637-1638 dans le tableau du même nom. Ce qui attend le jeune marié, sans qu'il puisse le savoir, se trouve pourtant déjà inscrit dans le tableau...

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Nicolas Poussin (1594-1665), Et in Arcadia ego, ou Les bergers d'Arcadie, 1637-1638, Musée du Louvre.

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Détail du tableau de Poussin. Et in Arcadia ego, « Et en Arcadie, moi [j'y suis aussi].

À suivre : Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 4. Une figure oubliée. De 1802 à 1805


  1. M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome  V, Toulouse, Impr. d'Auguste de Labouisse-Rochefort, 1846, p. 312.↩︎

  2. Cf. Christine Belcikowski, Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 2. Une figure oubliée. De 1778 à 1795.↩︎

  3. M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome  V, Toulouse, Impr. d'Auguste de Labouisse-Rochefort, 1846, pp. 327-332, passim.↩︎

  4. Ibidem, pp. 338-342, passim.↩︎

  5. Ibid., p. 343.↩︎

  6. Il s'agit probablement de la famille Dumas de Marveille, representée alors par Françoise Dounous [d'Ounous], veuve de Jean-Baptiste Dumas de Marveille (1726-1799), fille de François d’Ounous, mousquetaire du roi, et de dame Éléonore de Gaignebé ; et de Maurice Dumas de Marveille (1776-1848), leur fils, seigneur des Bordes-sur-Arize, officier des dragons du Tarn en 1794, aide de camp du général Hyacinthe Roger-Duprat.↩︎

  7. Mme de Clérac, épouse de Jean de Courtade de Clérac, chevalier de Saint-Louis, ancien major de cavalerie, habitant de Sabarat, Ariège, est née Marie Anne d'Hounous. Fille de François d'Hounous et d'Éléonore de Gaignebé, elle est donc la sœur de Françoise d'Hounous. Jacques d'Hounous, frère de Marie Anne et de Françoise d'Hounous, lieutenant-colonel du 60e régiment d’infanterie, ci-devant Royal-Marine, a servi à Saint-Domingue de 1792 à 1798. Réfugié ensuite aux États-Unis, il est retourné en Ariège en 1801. Concernant les infortunes de Jacques d'Hounous, cf. Jean-Louis Donnadieu, « Un officier français face à la Révolution outre-mer », in Revue historique des armées, 265, 2011.↩︎

  8. M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome  V, pp. 344-345.↩︎

  9. Ibidem, pp. 383-384.↩︎

  10. Ibid. p. 384.↩︎

  11. Ibid., p. 386.↩︎

  12. Cf. J. Adher, « Le Petit Saint-Cyr. Histoire de la maison d'éducation de Lévignac (1776-1793), in Revue des Pyrénées et de la France méridionale : organe de l'Association pyrénéenne et de l'Union des sociétés savantes du Midi, Toulouse, E. Privat, 1907.↩︎

  13. M. de Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (1795-1826) ou Mémoires politiques et littéraires, tome  V, p. 157.↩︎

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