Auguste Labouisse-Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 2. Une figure oubliée. De 1778 à 1795
Portrait de M. de Labouïsse par Charles Chasselat (1782-1843), in Les Amours, À Éléonore, Recueil d'élégies divisé en trois livres par M. de Labouïsse, Paris, Didot l'Aîné, 1818.
Ledit M. de Labouïsse est né Jean Pierre Jacques Auguste de La Bouisse le 4 juillet 1778 à Saverdun, Ariège.
Baptême de Jean Pierre Jacques Auguste de la Bouisse. 09 Ariège Saverdun BMS (5MI692), État Civil 1774-1784, vue 081.
« L'an mille sept cent soixante dix-huit et le septième jour du mois de juillet, je soussigné curé de la paroisse de Saverdun, aÿ baptisé un fils de messire Jean de la Bouisse 1, chevalier de l'ordre royal de Saint Louis, ancien capitaine du régiment de Saintonge et des grenadiers de Coincÿ, coseigneur direct de Saverdun, et de dame Anne de Bonaffos, ses père et mère, mariés ensemble et habitants de cette paroisse, qui est né le 4 du présent mois, à qui on a donné les noms de Jean Pierre Jacques Auguste. Le parrain a été messire Jean Pierre de Bonaffos l'ancien, seigneur de la Tour, habitant de la ville de Montréal, grand-père maternel dudit enfant ; la marraine, dame Magdeleine Durieu de Madron de Saint Paul, veuve de messire Jacques de la Bouisse Rochefort, capitaine des dragons et chevalier de Saint Louis, absente ; demoiselle Jeanne Françoise de Bonaffos, habitante de la ville de Montréal et tante maternelle dudit enfant, l'a tenu sur les fonts en son absence, laquelle a signé le présent acte avec moi ainsi que le parrain et le père de l'enfant. En foi de ce...
Circa 1900, vue générale de Saverdun, au bord de l'Ariège.
Droite ascendance que celle de Jean Pierre Jacques Auguste de la Bouisse, représentative du statut auquel peut prétendre un fils de la petite noblesse languedocienne — petit seigneur ou coseigneur, capitaine d'un régiment —, à la veille d'une Révolution que personne, dans son milieu, ne semble augurer encore.
Généalogie simplifiée de la famille Labouisse de Rochefort.
Généalogie simplifiée de la famille Bonaffos de La Tour.
Après la naissance de Jean Pierre Jacques Auguste, leur fils, en 1778, Jean de Labouisse et Anne de Bonaffos de Villeflour ont encore trois filles, Marie Angélique Anne Françoise Xavière, née en 1779, Jeanne Pétronille Marguerite Éléonore, née en 1781, et Marguerite Adélaïde Anne Henriette, née en 1782. Jean de Labouisse, leur père meurt le 22 août 1783.
22 août 1783. Décès de Jean de La Bouisse. 09 Ariège Saverdun BMS (5MI692), État Civil 1774-1784, vue 176.
Mortes peut-être peu de temps après leur naissance, ou bien dans leur prime enfance, on ne sait rien du sort ultérieur des trois petites sœurs de Jean Pierre Jacques Auguste de La Bouisse.
Vue d'une rue de Montréal-de-l'Aude, circa 1900.
Àgé de 5 ans à peine lorsqu'il perd son père, Jean Pierre Jacques Auguste de La Bouisse passe le plus clair de son enfance à Montréal, dans sa famille maternelle. Il y reçoit un premier enseignement dispensé par Jean Pierre Bonaffos de La Tour, son grand-père maternel, et par l'abbé Isarn.
« J'ai passé mon enfance à Montréal avec mes cousins germains (MM. de Bonaffos de Latour). Nous avions pour nous trois un précepteur. Il s'appelait l'abbé Isarn, né, je crois, à Montolieu, village de la Montagne Noire. Mes parents lui avaient fait obtenir une prébende dans le chapitre ; il logeait chez mon oncle, avait de l'esprit, montait très bien à cheval et était grand joueur. Quand la Révolution arriva, il quitta la soutane et se fit soldat ; j'ai appris qu'il est officier.
Comme il aimait fort le jeu, il était un des personnages très actifs de la société de la pistole ; c'est le nom que quelques joueurs avaient donné à leur assemblée, dont il s'occupait beaucoup plus que de notre instruction.
Quand il revenait de sa société brelandière (ce à quoi il se décidait le plus tard possible), s'il avait gagné, il nous faisait réciter nos leçons avec beaucoup d'indifférence, sans prendre garde aux fautes ; de sorte que les jours de lucre, nous pouvions impunément ne pas avoir étudié. Mais, revenait-il après avoir perdu ?.... malheur à nous ! quelque application que nous eussions mis à nos études, notre sort était inévitable ; à la moindre hésitation, à la moindre virgule oubliée, la peine était prête et notre arrêt rendu. Ce noir tyran, pour contenter son âcre humeur et apaiser sa violente colère, nous fustigeait inhumainement. Si je l'avais mérité, je l'aurais subi sans murmure ; mais, ne le méritant pas, mon jeune cœur se soulevait d'indignation, mes larmes coulaient avec plus d'abondance, et si j'avais été moins faible !............... mais je n'avais alors que 8 ans !...... » 2
Cour de l'ancienne École Royale militaire de Sorèze en 2023.
En 1789, âgé de alors de 11 ans, Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse est admis, sous le nom de « Jacques de Labouysse, de Saverdun », à l'École Royale militaire de Sorèze. Il y retrouve un jour l'abbé Isarn !
« Lorsqu'enfin je l'eus quitté, pour être élève à l'école royale de Sorèze, il vint un jour nous visiter, et je répondis à une de ses interpellations :
— M. l'abbé, à présent que j'ai onze ans, vous ne me maltraiteriez plus impunément, si j'avais encore le malheur de me trouver sous votre férule.
— Ah ! ah ! me répondit-il, toujours méchant et de la rancune ! ....
— Non, lui dis-je, je ne suis point rancuneux et je n'ai jamais été méchant ; mais vous n'étiez jamais juste dans vos punitions, et l'injustice me révolte toujours amèrement.
II se tira d'affaires par de l'ironie et des sarcasmes, et depuis cette époque, je ne l'ai pas revu. » 3
Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse profite en revanche à Sorèze des promenades et des lectures proposées par un jeune bénédictin de la congrégation de Saint-Maur qu'il a pour professeur.
Vue d'une partie du bassin de Saint-Ferréol dans les années 1930.
« J'étais dans sa classe, et les jours de vacance don ou dom A .. nous menait à la promenade, tantôt au bassin de Saint-Féréol [sic], tantôt au pont Crouzet, tantôt à Dourgne, d'autres fois du côté de la grotte du Caleil, qu'on ne visitait pas sans danger ; aussi ne nous y laissait-on pas pénétrer ; rarement même nous arrivions jusqu'au but annoncé. Dom A. aimait la lecture ; il avait toujours un livre dans sa poche. Il lisait en marchant, ce qui l'empêchait d'aller vite, et il finissait par s'arrêter tout à fait, afin de s'asseoir, dans la plaine, sur l'herbe de quelque rivage, et dans la montagne, sur quelque roche. Alors, les uns jouaient aux barres, ou grimpaient sur des arbres, ou se cachaient derrière d'épaisses broussailles. J'étais du nombre de ceux qui se groupaient autour de dom A. pour profiter de sa complaisance et de ses lectures. Que nous lisait-il ? je ne le savais pas toujours ; il nous cachait les titres. »
Estampe de Daniel Chodowiecky, extraite du Candide, ou l'Optimisme de Voltaire, Berlin, chez Chrétien Frédéric Himbourg, 1778.
« Naguère je fis pour la première fois la lecture des romans de Voltaire, et grande fut ma surprise de voir que je les connaissais. Dom A. nous avait surtout prodigué des fragments de Candide ; il nous avait menés au beau pays d'Eldorado ; il avait beaucoup plaisanté sur les moutons rouges, sur Mlle Cunégonde, sur Paquette, sur les principes ou plutôt sur les extravagances de Pangloss, sur la philosophie de Martin ; que sais-je encore ? toutes ces déclarations si tristes sur les malheurs de ce monde, toutes ces peintures si grivoises et si licencieuses, lui paraissaient très gaies et très spirituelles. Je n'étais pas tout à fait de son avis ; il me semblait que le goût aurait exigé plus de retenue et plus de grâce dans le style. Mais savez-vous ma conclusion ? La Révolution vint, et dom A. se hâta de jeter le froc aux orties ; tel est presque toujours le fruit des mauvaises lectures. » 4
Sous les arcades, dans la cour de l'ancienne Abbaye-École de Sorèze.
Le nom de Jacques de Labouysse figure sur les tableaux des élèves qui sont passés par l'École à partir de 1682. Ces tableaux se trouvent conservés aujourd'hui encore dans les bâtiments de l'ancienne Abbaye-École.
Abbaye-École de Sorèze. Les tableaux des anciens. Tableau des élèves de 1789-1791, Association Sorézienne.
L'élève Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse poursuit sa formation à Sorèze jusqu'en 1791, date à laquelle Le supérieur Dom Despaulx ainsi que la majorité des enseignants religieux refusent le serment constitutionnel et quittent l'École. En 1793, la Convention décrète la suppression définitive des Écoles Royales militaires et la mise en vente, entre autres, de l'Abbaye-École de Sorèze. Achetée le 19 fructidor an IV (5 septembre 1796) par son ancien directeur, l'Abbaye-École de Sorèze devient dès lors un établissement privé. Après bien des vicissitudes, elle ferme définitivement ses portes en 1991, et elle est aujourd'hui convertie en un beau musée.
En 1791, Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse a 13 ans. Il retourne dans sa famille, sans plus aucune perspective d'avenir, s'il s'agit là de la carrière d'officier à quoi sa famille l'avait sans doute de longue date destiné. Madame de Bonaffos de Villeflour, sa mère, confie alors à l'abbé Pinel la poursuite de l'éducation de son fils.
Vue moderne de l'ancien prieuré de Truilhas, près de Sallèles-d'Aude.
« J'étais depuis quelque temps sorti de Sorèze où je n'avais pas achevé mon éducation. Ma mère m'avait placé [en pension] chez M. l'abbé Pinel, prieur de Truilhas, homme de mérite et très instruit, réfugié aujourd'hui en Portugal où il a établi une maison d'éducation. On m'avait prêté quelques livres, parmi lesquels il y en avait quelques-uns de véreux (car il est des gens qui se plaisent à corrompre la jeunesse ; crime infâme ! que les lois n'atteignent pas, mais que l'opinion publique devrait flétrir sans miséricorde). L'abbé Pinel les découvrit, il m'en fit des reproches et il les brûla en ma présence.
Je ne les avais pas encore lus, et mon innocence était loin de se douter de ce qu'ils pouvaient renfermer de dangereux. En m'interrogeant, M. Pinel en fut convaincu, aussi il me pardonna ; en ajoutant : Montrez-moi toujours les livres qu'on vous prête ou que vous achetez. Je le promis, et, quoique je ne sois pas enclin à manquer de parole, j'eus bientôt un tort de ce genre. »
Illustration tirée du Cousin de Mahomet, tome II, p. 12, conte licencieux à succès, publié en 1742 par Nicolas Fromaget.
« Un jour j'achetai les OEuvres de Boileau que je fis voir à l'abbé, mais je ne lui montrai pas 2 petits volumes cachés dans ma poche. C'était le Cousin de Mahomet ; je ne sais quelle finesse ou quelle réserve j'y mettais ; car je n'entendais rien à ce qu'il renfermait. J'ignore par quelle sorte de curiosité j'avais été entraîné à faire cette mauvaise acquisition. Je sentais que c'était mal, j'en avais même du regret. Mais puisque la dépense était faite, je ne voulais pas qu'elle fût perdue. - Comment faire ?
- Il y avait sur le haut de la maison un observatoire d'où l'on découvrait la ville de Carcassonne et la campagne qui l'entoure. J'allais souvent dans cette tour étudier librement et même m'amuser, car on s'amuse de tout à cet âge. J'y montai donc avec un devoir à faire, et le Cousin de Mahomet à lire... en secret. Je le lus, ce fut bientôt fait : et je le lus avec dégoût et honte.
Mais que faire à présent de mes 2 volumes ? L'abbé pouvait les trouver.... Je pris mon parti. J'eus l'air de revenir le soir chez mon libraire, avec quelques nouveautés, et, nouveau Télémaque, aussi sage que lui, je les portai à mon Mentor. Il approuva fort les Œuvres de J.-B. Rousseau que je venais de me donner en 4 volumes ; mais, en feuilletant le Cousin de Mahomet, il fronça le sourcil et le jeta au feu. Je m'y étais attendu. Il loua beaucoup ma sagesse ; je m'y attendais encore. Mais il s'arrêta là et il eut tort. J'avais espéré que, pour me récompenser de ma belle action, ces deux mauvais volumes seraient remplacés par deux bons. Il connaissait mon goût, ma passion pour les livres ; il savait que ma bourse n'était pas bien garnie, et il ne pouvait pas douter que mon excellente mère n'approuvât beaucoup cette dépense. Il n'y songea pas et, je le répète, il eut tort. Je fus attrapé et mortifié.
Une récompense m'eût, en quelque sorte,forcé par honneur et par reconnaissance à ne plus acheter de mauvais livres, d'autant que je n'avais lu qu'avec rebut et regret les pages libidineuses que je n'avais pas comprises. Mais il en fut autrement ; le dépit de voir mon espoir trompé, fut cause que j'achetai quelques volumes qui n'étaient pas dignes d'être communiqués à l'inexorable censeur ; mais je les cachai si bien, que l'abbé ne put les trouver. D'ailleurs, il ne se doutait pas que je les eusse, et comme je les lisais dans la tour, personne ne pouvait me surprendre. J'avais soin, en y allant, de bien fermer la porte de l'escalier, de sorte que lorsqu'on venait m'y joindre, le livre de contrebande rentrait dans ma poche et l'on me trouvait, le livre d'étude à la main, très sérieusement occupé à apprendre ma leçon.... — Dixi. » 5
Un peu plus tard, le jeune homme commence de se rebiffer contre l'autorité de l'abbé Pinel.
« Quand mes leçons étaient finies, je sortais librement dansla ville, et j'allais presque toujours chez M. Polère, libraire, dont je connaissais parfaitement la médiocre librairie. Elle ne renfermait pas un volume que je n'eusse feuilleté, et, chaque fois que j'avais de l'argent disponible,je lui achetais quelque chose. Suivant l'usage, je rentrais un matin, après avoir régulièrement expédié thème, version, histoire et géographie. Je ne sais quel rat ou quel caprice était passé par la tête de mon cher et honorable instituteur ; prenant un ton grave et fâché, il me dit : — D'où venez-vous ? — De chez M. Polère, où j'ai acheté ces Œuvres de Racine fils, en 6 vol. ! — Pourquoi êtes-vous sorti sans ma permission ? — Votre question m'étonne : j'ai suivi ma coutume ; je sors tous les jours de même ; et vous ne m'en avez jamais empêché. — Eh bien désormais, il n'en sera pas ainsi, vous ne sortirez plus sans m'avoir prévenu.
Cet ordre, qui m'annonçait de la défiance, m'insulta. J'ai le caractère fort indépendant ; de sorte que, dans mon émotion, je lui répondis vivement : — Eh bien ! nous verrons. Je pose les livres et je sors, de ma pleine autorité, parce que j'en ai le droit, et que je n'ai rien fait pour m'attirer l'affront de me le voir ravir. L'abbé, me barrant le chemin, réplique — Vous ne sortirez pas, et je vais vous fermer en prison, pour m'avoir si mal répondu. — Je ne sortirai pas ! m'écriai-je, en le prenant à bras-le-corps et le portant au milieu de sa chambre .... Je vais sortir, et c'est vous qui serez en prison ! Il me résiste ; dans ce débat, sa soutane se déchire, et, soit qu'il ne voulût pas faire usage de toute sa force, ou que la mienne fût alors très développée, excitée surtout par la circonstance, je restai maître du terrain et vainqueur. Je le poussai, je courus à la porte, je la fermai à clef et j'allai promener ma brusque incartade autour du rempart de la ville. Je revins pour dîner ; je trouvai tous les visages consternés, et l'on sent que moi, qui suis bon et sensible, j'avais (comme disait Mme de Sévigné) un air qui ne valait rien. [...]. Ma mère arriva dans sa voiture ; elle avait été avertie par un exprès ; elle venait me prendre pour retourner à Montréal. » 6
Après un tel esclandre, en accord avec Mme Bonaffos de La Tour, le bon abbé Pinel juge plus sage de déléguer l'éducation du jeune récalcitrant à un autre abbé, de ses amis.
« Ma mère ne voulait pas que je restasse encore tout à fait livré à moi-même. L'abbé Pinel ne le voulait pas non plus. Il chercha quelqu'un capable de le remplacer avec fruit, et il trouva M. l'abbé Sourbieu, chassé de sa cure par la nation, par cette nation, qui commençait déjà à prendre tous les jours sur sa culpe tant de méfaits politiques. Il accepta la proposition : j'arrivai chez lui ; il m'accueillit à merveille, et, comme j'étais fatigué, je me couchai bientôt, mais je ne dormis point.Un de ses voisins, M. Fabre, docteur-médecin, bon aristocrate, vint, comme il le faisait tous les jours, passer la soirée, et j'entendis que j'étais le sujet de leur conversation.
Eh bien !dit M. Fabre, le jeune homme est arrivé. Comment le trouvez-vous ? — Fort bien ; il paraît très éveillé (je l'étais en effet) et avoir beaucoup de dispositions. [...]. — Je crains que vous ne vous soyez chargé d'une besogne difficile. On dit que l'abbé Pinel n'a pu venir à bout de son caractère altier et volontaire. — L'abbé Pinel m'a rassuré ; il m'a dit que ce qui s'était passé n'était presque rien. Il m'a raconté en riant la dispute qu'ils avaient eue, et il convient qu'il y a eu plus de malentendu que de méchanceté. Il m'a dit : Ce jeune homme aime passionnément l'étude, ne le contrariez pas brusquement, menez-le par la douceur, et vous en tirerez un grand parti. » 7
Le jeune Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse, qui, on s'en doute, ne dormait pas, a tout entendu. Trente ans plus tard, M. de Labouisse-Rochefort se souvient d'avoir « recueilli avec délices des paroles dont je n'ai pas manqué de profiter amplement ». Je dois le confesser à ma honte. J'allais courir fréquemment et j'étudiais peu, ce qui ne m'empêchait pas de faire quelques progrès. Je voyais souvent l'abbé Pinel, qui me donnait toujours de très bons conseils. » 8
Moyen de faire prêter serment aux évêques et curés aristocrates, en présence des municipalités suivant le décret de l'Assemblée nationale, estampe non identifiée, Paris, chez Hansman, 1791.
Mais trente ans plus tard, M. de Labouisse-Rochefort se souvient aussi que c'est alors que « les jours mauvais se montrèrent ; on signifia aux prêtres, au nom de la liberté, qu'il fallait prêter le serment ou être déportés..... La peur s'empara de l'abbé Sourbieu, et je fus forcé de l'enlever. Ceci doit être pris à la lettre. »
L'auteur rapporte comme suit les circonstance de cet enlèvement.
« Je me fis envoyer secrètement deux chevaux ; je sortis de la ville, accompagné de mon domestique. Pendant ce temps, M. Sourbieu s'en allait par une autre porte (celle des casernes), avec M. le docteur Fabre, à la promenade. Ils vinrent ensemble jusqu'après la fontaine qui sépare l'embranchement des chemins de Limoux et de Montréal ; là ils se séparèrent, et j'enlevai de suite le pédestre promeneur ; je le conduisis, pendant la nuit, à Montréal ; le lendemain, nous voyageâmes toute la nuit encore pour nous rendre à Saverdun, et, huit jours après, il partit pour Ax en plein jour ; mais déguisé, avec un faux passeport et un trousseau neuf. Et quand la sanguinaire persécution commença, il se réfugia en Espagne, par l'hospitalière vallée d'Andorre, qui, seule, a eu la sagesse d'échapper à tous les crimes de la Révolution. » 9
En 1793, — alerte rapprochée, avant d'autres soucis —, la famille Bonaffos de La Tour reçoit à Montréal la visite du représentant en mission Jean Baptiste Mailhe.
Représentant en mission, d'après Denis Auguste Marie Raffet (1804-1850).
« Dans sa mission proconsulaire, le représentant du peuple Maille [sic] arriva à Montréal avec un cortége de trois cents soldats, qui n’étaient pas les trois cents Spartiates des Thermopyles. — Dès son arrivée il les employa à entourer militairement la maison de mon oncle, M. de Bonaffos, et dès que la circonvallation de la place fut faite, d’après les règles stratégiques de l’art de la guerre, il s’y introduisit hardiment et il pénétra sans trembler (du moins, ostensiblement), jusqu'au cabinet particulier de l’assiégé, au moment où nous allions nous mettre à table. Là, il se fit remettre, pour y fouiller à son aise, tous les papiers ; il les parcourut pendant 3 heures et demie, ce qui retarda d'autant notre dîner, et pour que sa victoire fût complète, il enleva tous les parchemins ou titres de famille, qu'on n’avait pas eu la prévoyance de cacher, et qu'il destina à être brûlés solennellement à la maison commune, dans la grande salle des auto-da-fé civiques. Il se fit remettre l'épée de mon oncle et finit par le destituer de son grade de commandant de la garde nationale, comme noble et par conséquent comme suspect d’étre suspect. Cependant ce suspect avait été nommé volontairement par le peuple souverain ; mais on sait que cette haute et puissante souveraineté est regardée comme une souveraineté pour rire, même pour les représentants du peuple, surtout quand ils sont en mission et qu'ils jouent le rôle de fastueux satrapes. Au reste, les mesures acerbes de M. Maille s’arrêtèrent là. Il ne fit point arrêter et conduire mon oncle au château de la Cité à Carcassonne, avec les détenus du département, ainsi qu’il en avait le droit ; car une des grandes prérogatives de ces despotes républicains, était le funeste privilége de pouvoir ordonner tout le mal qu'ils voudraient ou pourraient faire. » 10
En 1793 toujours, dénoncés comme susceptibles de participation à quelque complot contre la République, probablement utilisés comme otages dans le cadre des menées qui visent à Montréal le ci-devant Jean Pierre de Bonaffos de La Tour, les ci-devant Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse, qui marche maintenant sur ses 15 ans, et Anne de Bonaffos de Villeflour, sa mère, sont arrêtés à Saverdun et enfermés aux prisons de Pamiers, lui à l'ancien Carmel, elle, à l'ancien Collège. Auguste Labouisse Rochefort rapporte cet épisode en 1832 dans Voyage à Rennes-les-Bains et, en 1844, dans Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires. Plus héroïques d'abord, plus ironiques ensuite, quelques détails varient d'une version à l'autre.
● In Voyage à Rennes-les-Bains
Vue de l'ancien Carmel de Pamiers en 2011.
« À peine je naissais à la vie, qu'on écrouait ma liberté ; qu'on préparait le tombereau rouge, qui devait conduire à Nantes, une victime de plus, et que pour grâce spéciale, en faveur de ma jeunesse, le représentant du peuple Paganel 11, signait ma délivrance et mon exil, dans un rayon de vingt lieues [incarcération à Pamiers]. On craignait que dans mes foyers, je ne conspirasse contre la République !... Je fus d'abord placé aux Carmélites, dans une cellule, où l'on ne me donna pas seulement de la paille pour me coucher ; c'est là où je pris mes douleurs rhumatismales, et que cependant je disais avec résignation à un ami :
De qui veux-tu que je me plaigne ?
Qui prendrait pitié de mes maux ?
Quand le crime triomphe et règne,
L'honnête homme est dans les cachots. »
Vue de l’ancien collège de Pamiers, institué place du Mercadal face à la Cathédrale, avant sa démolition en 1960. Source : La Dépêche, 3 août 2024.
« Une autre maladie qui vint m'atteindre me fit transporter auprès de ma mère, qui était enfermée au Collége, où l'on avait mis les femmes. »
« Les détenus étaient forcés de payer les satellites de la Terreur. Il m'en a coûté 600 livres en argent (car ces bons patriotes refusaient les assignats ; ils disaient que les assignats étaient la monnaie des républicains, et que nous, SUSPECTS, nous devions payer leurs peines en argent ou en or !...) ; il m'en a coûté, dis-je, 600 livres pour une seule semaine. Ma mère soldait nos gardes, pour qu'ils nous surveillassent et nous empêchassent de sortir de notre prison ! Je ne sais si cela était juste, mais du moins on conviendra que, de notre part, c'était très généreux. » 12
« Nous nous y [au Collège] trouvâmes avec MMmes et MMlles d'Allens, d'Artiguières, de Bellissens, de Bresillac, de Castelnau d'Urban, de Gélis, de Lupé, de Montaud, de Narbonne, etc. Nous y fimes aussi connaissance avec Mlle Rose Le Mercier 13, tante des descendants de La Fontaine. C'était une charmante Société que je savais bien apprécier. Elle était un doux dédommagement de ma rigoureuse position, puisqu'on m'avait annoncé que je n'en sortirais que pour aller à la mort........... » 14
● In Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires
« Une armée révolutionnaire, vomie par la ville de Toulouse, était venue à Saverdun, au nom de la liberté, nous mettre dans les chaînes. Je fus conduit, avec d'autres compagnons d'infortune, à Pamiers, et renfermé dans l'ancien couvent des Carmélites. C'était un contraste ; je ne sais si l'on y avait songé. Les femmes furent placées au collège : on voulait sans doute les faire étudier.... sur les malheurs du temps. - Quoi qu'il en soit, je tombai malade, et, par un reste d'humanité (car le comité révolutionnaire n'était pas encore établi à Pamiers), un membre de la municipalité permit qu'on me transportât auprès de ma mère, afin qu'elle pût veiller à ma guérison. On sent quelle joie je dus éprouver de cette charitable complaisance. La terreur régnait dans les rues : la sécurité et le bonheur se trouvaient en prison....... du moins pour moi, qui me trouvais entouré d'une charmante société de prisonnières.
Parmi elles se faisaient distinguer Mme la comtesse de Narbonne-Lara et sa fille, qui, si elle n'était pas jolie, était très spirituelle et très aimable. J'aimais beaucoup à causer avec elle. Comme elle avait 24 ou 26 ans, et que je n'en avais que 15, elle me regardait comme un enfant ; mais elle était bonne, douce, sensible. Elle répondait volontiers à mes questions sur les personnes qu'elle avait connues dans le monde. Elle me parlait souvent des différentes branches de sa nombreuse famille. Un jour il fut question du général de Narbonne-Pelet, qui, par ses grandes actions, illustra encore un nom déjà très illustre... » 15
On ne peut que s'étonner ici d'apprendre que deux femmes au nom si illustre se soient trouvées emprisonnées à Pamiers plutôt qu'à Paris. Mais, comme souligné par la plus jeune des deux femmes, la famille de Narbonne est « nombreuse » et comprend « différentes branches ».
Si Mme la comtesse de Narbonne-Lara et sa fille, se sont effectivement trouvées emprisonnées en 1794-1795 à Pamiers, elles ont eu au demeurant tout lieu, dans leur prison apaméenne, de s'entretenir avec leurs compagnes d'infortune, du réseau d'alliances mutuelles et réciproques, constitué au fil des siècles entre les maisons de Foix, Lévis Léran, Lomagne, Mauléon, Bruyères Chalabre, Fontaines, Belissent de Durban, etc., et dont elles étaient là les figures vivantes. Cela n'explique en rien toutefois pourquoi lesdites Mme la comtesse de Narbonne-Lara et sa fille se trouvaient, ou se seraient trouvées enfermées en 1794-1795 à Pamiers. Tentaient-elles d'émigrer vers l'Espagne, comme l'a fait avec succès Mme de Polastron en 1791 ?
Louis Pierre d'Hozier (1685-1767), Armorial général de la France, volume 7, pt. 2, maisons de Narbonne Lara, Paris, Firmin-Didot, 1872.
« La notice généalogique ci-dessus est la reproduction textuelle des « Preuves de noblesse faites au Cabinet des Ordres du Roi, au mois de Mai 1787, par Jean François de Narbonne, Duc de Narbonne, Maréchal des camps & armées du Roi, Chevalier de l'ordre royal & militaire de Saint Louis, premier Gentilhomme de la Chambre de l'Infant Duc de Parme, Commandant pour Sa Majesté dans les évêchés de Castres, Lavaur & Alby, & Joseph Henri, Marquis de Narbonne-Lara, Officier au régiment de Dauphiné, pour avoir l'honneur de monter dans les carrosses du Roi & de suivre Sa Majesté « en la chasse », d'après l'original conservé aux archives du chef actuel de cette ancienne & illustre famille. Elle a été continuée, pour les degrés postérieurs, à l'aide des documents authentiques ».
Concernant la maison de Narbonne-Lara, à l'issue d'une récapitulation généalogique qui intéresse la maison initiale — issue elle-même en 1140 du mariage du puissant seigneur espagnol Manrique de Lara avec Ermessende, vicomtesse de Narbonne — et, à partir du XIIIe degré, la branche des vicomtes de Saint-Girons, Louis Nicolas Hyacinthe Chérin, « Conseiller de Sa Majesté en sa cour des Aides, Généalogiste des ordres, &, en cette dernière qualité, Garde des titres originaux, manuscrits & livres imprimés de ce dépôt », valide le 24 mai 1789 les titres de noblesse présentés en 1787 à sa vérification par Jean François de Narbonne, duc de Narbonne, et par Joseph Henri, appelé marquis de Narbonne-Lara.
En quoi et comment la comtesse de Narbonne-Lara, dont Auguste Labouisse-Rochefort dit qu'elle se trouvait enfermée en 1794-1795 dans une prison de Pamiers, pouvait-elle bien appartenir à la maison de Narbonne-Lara ?
On explorera d'abord ici l'hypothèse d'une comtesse qui aurait appartenu à la maison initiale de Narbonne-Lara.
De 1683 à 1795 sqq., généalogie simplifiée de Philippe Louis Christophe Innocent, vicomte de Narbonne Lara, et de Louis Marie Jacques Amalric, comte de Narbonne Lara.
La lecture de lArmorial général de la France des D'Hozier montre que, dans une telle hypothèse, ladite Mme la comtesse de Narbonne-Lara ne pourrait être que 1° Françoise de Chaslus, duchesse de Narbonne-Lara, épouse de Jean François, duc de Narbonne-Lara, mère de Philippe Louis Christophe Innocent, vicomte de Narbonne-Lara, et de Louis Marie Jacques Amalric, comte de Narbonne-Lara, première dame d'honneur de Mme Adélaïde de France ; ou 2° Antoinette Françoise de la Roche-Aymon, épouse de Philippe Louis Christophe Innocent de Narbonne-Lara ; ou 3° Marie Adélaïde de Montholon, épouse de Louis Marie Jacques Amalric, comte de Narbonne-Lara, ministre de la guerre de Louis XVI, émigré en 1792 à Londres sans son épouse, rentré en France en 1801, jamais revenu à son épouse.
● Or Françoise de Chaslus, duchesse de Narbonne Lara, qui n'a eu de son mariage avec Jean François, duc de Narbonne Lara, que les deux fils cités ci-dessus 16, et point de fille, a émigré à la suite de Madame Adélaïde en 1791 à Rome, et plus tard à Trieste. Elle ne peut donc se trouver en 1795 à Pamiers.
Portrait de Marie Adélaïde de Montholon vers 1790 par Élisabeth Vigée Le Brun. Marie Adélaïde de Montholon a épousé Louis Marie Jacques Amalric, comte de Narbonne-Lara, à l'âge de 14 ans.
● En 1795, Marie Adélaïde de Montholon, comtesse de Narbonne Lara, née en 1767, mariée en 1782 à Louis Marie Jacques Amalric, comte de Narbonne-Lara, est mère de Louise Amable de Narbonne-Lara, née en 1786, et de Marie Adelaïde Charlotte de Narbonne-Lara, née 1790. Aucune de ses deux filles ne peut être la jeune femme de 24 ou 26 ans dont les anecdotes charment en 1795, dans leur prison apaméenne, le jeune Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse. Leur mère, née en 1767, âgée en 1795 de 28 ans, aurait pu en revanche être, elle-même, cette jeune femme. Mais, de même que Françoise de Chaslus, duchesse de Narbonne Lara, sa belle-mère, elle a émigré en 1791 à la suite de Mmes Adelaïde et Victoire de France.
● En 1795, Antoinette Françoise Claudine de la Roche-Aymon, comtesse de Narbonne Lara, née en 1750, mariée en 1771 à Philippe Louis Christophe Innocent, comte de Narbonne-Lara, d'où autre belle-fille de Françoise de Chaslus, duchesse de Narbonne-Lara, n'a point d'enfant et restera sans postérité. Elle aurait pu être la comtesse de Narbonne Lara dont parle Auguste Labouisse Rochefort, mais elle se trouvait enfermée à la prison d'Evaux, dans la Creuse, pendant la Terreur.
On explorera ensuite ici l'hypothèse d'une comtesse qui aurait appartenu, dans la maison de Narbonne-Lara, à la branche des vicomtes de Saint-Girons.
Généalogie simplifiée de la branche des vicomtes de Saint-Girons de la maison de Narbonne-Lara.
Catherine Belissent de Durban, qui est née en 1725, qui a épousé Jean Jacques Joseph de Narbonne-Saint-Girons en 1752, et qui est en 1795 âgée de 70 ans, pourrait être la comtesse recherchée.
31 janvier 1785. Mariage de Joseph Henri, marquis de Narbonne-Lara, vicomte de Saint-Girons, et de Marie Louise Antoinette d'Aubery de Saint-Julien. AD82. Agen 1782-1793, Saint Caprais, 4E14, vue 51.
Marie Louise Antoinette d'Aubery de Saint-Julien, sa belle-fille, qui a épousé Joseph Henri, marquis de Narbonne-Lara, vicomte de Saint-Girons, le 31 janvier 1785 à Agen, qui est mère d'un fils né le 14 novembre 1785 à Agen, pourrait être, même si on ignore son âge exact, la [belle-]fille de ladite comtesse. Peut-être...
Le couple formé par Joseph Henri de Narbonne-Lara et Marie Louise Antoinette d'Aubery de Saint-Julien a pu toutefois émigrer ; ou Joseph Henri de Narbonne-Lara émigrer, lui-seul, laissant alors sa famille à Agen. On ne sait... Mais pourquoi alors Catherine Belissent de Durban et Marie Louise Antoinette d'Aubery de Saint-Julien, sa belle-fille, se seraient-elles trouvées toutes deux, en 1794-1795, emprisonnées à Pamiers plutôt qu'à Agen ? Auraient-elles, de leur côté, tenté de fuir en Espagne ? Là non plus, on ne sait...
On explorera encore ensuite l'hypothèse dans lequelle — qui sait ? —, alors que la fille de la comtesse de Narbonne-Lara lui racontait en 1784-1795 une anecdote relative à la famille de Narbonne-Pelet, et relative, dans cette famille, au « général de Narbonne-Pelet, qui, par ses grandes actions, illustra encore un nom déjà très illustre », Auguste de Labouisse-Rochefort, aurait pu prêter plus tard à une comtesse de Narbonne-Lara le sort d'une comtesse de Narbonne-Pelet...
L'origine de la famille de Narbonne Pelet demeure mal connue. On ignore de quand date la liaison entre l'antique maison de Narbonne et la famille Pelet. On sait toutefois que du mariage en 1145 de Bernard II de Narbonne-Pelet [pelet : velu, poilu], né en 1110, fils de Raymond Ier de Narbonne-Pelet dit le Croisé, seigneur d'Alès, avec Béatrice de Melgueil, sont issus Bertrand Ier de Narbonne-Pelet (1145-1198), seigneur d'Alès, et Ermessende de Narbonne-Pelet (1150-1176), comtesse de Melgueil, qui épouse en premières noces Pierre Pierre Bernard VI d'Anduze (1120-1172), seigneur de Sauve, puis le 12 septembre 1173 en secondes noces Raymond VIII de Toulouse (1156-1222).
L'histoire de la famille de Narbonne-Pelet se poursuit au fil du temps sous l'auspice des lignées d'Alès, Fontanès, Moreton et Salgas.
Derniers feux de la lignée Fontanès de la maison de Narbonne-Pelet. Cf. Récit de la « fille » de la « comtesse de Narbonne-Lara » dans Auguste Labouisse-Rochefort, volume 1 de Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires, Toulouse, chez M. Delsol, 1844, pp. 91-94.
François Raymond Joseph Hermenegilde Amalric de Narbonne-Pelet, « le général de Narbonne Pelet », comte, puis duc, est issu de la lignée Fontanès. Il épouse en premières noces (1734) Marie Diane Antoinette de Rosset de Rocozels de Fleury, dont il a deux filles ; puis en secondes noces (1759) Lucrèce Pauline Marie Anne de Ricard de Brégançon († 1777), dont il a une fille encore. Via Marie Éléonore de Narbonne-Pelet († 1774), l'une des filles qu'il a eues de Marie Diane Antoinette de Rosset, le général de Narbonne-Pelet est le grand-père de Raymond Jacques Marie Bernard de Narbonne-Pelet, duc de Narbonne-Pelet (1771-1855), grand d'Espagne, pair de France. Marié en 1788 à Anne Angélique Marie Emilie de Serent de Kerfilis, Raymond Jacques Marie Bernard de Narbonne-Pelet n'a eu pas de descendance. Lui et son épouse ont émigré en 1791. Aucune des femmes de la maison de Narbonne-Pelet, lignée Fontanès, ne peut donc s'être trouvée emprisonnée en 1794-1795 à Pamiers.
D'où vient que l'on ne puisse pleinement vérifier l'assertion du jeune Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse quant à la présence d'une comtesse de Narbonne-Lara, ou encore d'une comtesse de Narbonne-Pelet, en 1794-1795 dans une prison de Pamiers ?
On explorera enfin ici une dernière hypothèse, hypothèse dans lequelle Auguste Labouisse-Rochefort aurait pu désigner sous le nom de comtesse de Narbonne-Lara, la comtesse de Mauléon-Narbonne.
On se fût attendu en effet plutôt ici à ce que Auguste Labouisse-Rochefort eût mentionné le nom de la comtesse de Mauléon-Narbonne — i.e. de Marie Marguerite de Béon Cazaux, épouse de François Savary Suzanne Emmanuel de Mauléon-Narbonne —, qui, résidant depuis 1785 à Nébias, fief audois de la famille de Mauléon-Narbonne, risquait plus effectivement de se voir enfermée à Pamiers.
L'histoire de la famille de Mauléon-Narbonne remonte 1° au mariage de Hugues de l'Isle-Jourdain, circa 1305, avec Mascarose de Mauléon ; 2° au mariage de Jean de Mauléon, seigneur et baron de Durban, en 1498, avec Constance de Narbonne, fille d'Antoine de Narbonne et de Marguerite de Plaigne ; 3° à l'achat de la coseigneurie de Nébias par Arnaud de Mauléon-Narbonne, leur fils. Antoine de Mauléon-Narbonne (3 août 1543-24 juin 1574), fils d'Arnaud, se trouve être par la suite, pour la première fois dans l'histoire de sa maison, seigneur de Nébias.
Généalogie simplifiée de la maison de Mauléon-Narbonne entre 1642 et 1789.
Or, Marie Marguerite de Béon Cazaux, comtesse de Mauléon-Narbonne, n'a sans doute pas été enfermée en 1794-1795 à Pamiers, elle non plus, car elle a fui en 1791 en Espagne, dit-on, avec sa fille, âgée de 4 ans, et son fils, âgé de 3 ans.
D'où vient donc finalement que l'on ne puisse pleinement vérifier l'assertion du jeune Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse quant à la présence d'une comtesse de Narbonne-Lara, ou bien celle d'une comtesse de Narbonne-Pelet, ou encore celle d'une comtesse de Mauléon-Narbonne, en 1794-1795, dans une prison de Pamiers ?
Auguste Labouisse-Rochefort rapporte en 1844 des souvenirs qui l'ont d'évidence fortement marqué, mais qui datent de quarante ans. Le temps a passé... On peine toutefois à croire, respectueux des valeurs nobiliaires comme il a pu l'être, dans sa jeunesse surtout, qu'il en soit venu à confondre des comtesses aux noms aussi éclatants que ceux de Narbonne-Lara et de Narbonne-Pelet, ou encore de Mauléon-Narbonne, ce dernier devant lui avoir été rendu plus particulièrement connu par la conversation de messire Jean Pierre de Bonaffos l'ancien, son grand-père, seigneur de La Tour, qui vivait à Montréal-de-l'Aude.
Il semble plutôt que, sous couvert de rapporter ses souvenirs de 1794-1795, Auguste Labouisse-Rochefort engage une démarche qui est volens nolens celle du roman à l'état naissant, et qu'il fait lever par suite, à partir des noms de quelques-unes des grandes maisons de France, la figure quintessenciée de la Grande Dame, et de ses Dames d'honneur, dont le jeune homme de 15 ans, dira plus loin qu'il voyait en elles Armide et ses Nymphes [cf. infra].
Don Quichotte d'annonce nouvelle, le jeune homme tire encore des lectures nombreuses qu'il poursuit en prison, de quoi nourrir à l'envi et sa passion de la poésie et sa ferveur politique. D'où venait donc qu'il disposât de tant de livres en prison ?
« Un vieillard, nommé Violou, ancien professeur au Collège, devenu bibliothécaire depuis la Révolution », dixit Paul de Casteras dans son Histoire de la Révolution dans le pays de Foix et dans l'Ariège, « faisait secrètement passer aux prisonniers des livres pour les distraire. Découvert, Violou fut chassé du Collège et faillit payer cher son acte d'humanité » 17. Du Collège de Pamiers, Auguste Labouiche-Rochefort retient, lui, non sans fierté, qu'il y a commis ses premiers vers.
Il évoque ici, à l'intention de son épouse, ces premiers vers, imités encore des poètes qu'il lisait : « Tu es montée à ce Castela, jolie promenade, qu'on a été percher un peu haut ; tu as vu aussi ce couvent des Carmélites et ce collége, qui me servirent tous deux de prison, à l'âge de quinze ans. C'est là que je fis mes premiers vers ; c'est là que sous les verrous du terrorisme, la véritable Liberté m'inspirait et que j'y chantais ses charmes profanés. Je regrette d'avoir condamné aux flammes ces hymnes naïves, qui n'offraient rien de semblable aux féroces dithyrambes que publiaient les Pindares de cette époque. Mais je n'ai pas oublié un fragment d'une épître adressée en 1793 au chevalier de Juge 18 ; épître qui n'était malheureusement qu'une trop faible imitation de la Chartreuse de Gresset, que je venais de relire. Et je l'adressai audit chevalier de Juge » :
Auguste Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires, volume 1, p. 85.
« Tels étaient les essais que ma franchise dictait à ma muse novice. Je protestais, autant qu'il était en moi, contre toutes les horreurs dont on souillait alors les pages de l'histoire.
Cependant, toutes mes petites productions n'étaient pas du même genre. Je ne me sens pas né pour être un Juvénal, ce qui ne me cause aucun regret. Les gracieuses compositions me paraissent préférables, et j'aime mieux les madrigaux que les épigrammes. » 20
C'est le même motif qui m'a fait garder un quatrain d'assez peu d'importance que je fus condamné à faire pour retirer un gage. Il est adressé à quatre dames avec qui je jouais :
Sur le quatrain que je vous dois,
Pourquoi presser ma muse peu féconde ?
Voyez les belles que je vois,
C'est le plus beau quatrain du monde. » 20
Il va y avoir deux ans [en 1795] que j'étais sous les verrous du terrorisme ! Pour me distraire de mes chaînes, je faisais des vers sur tout ; c'était une manie, presque une rage. J'affublai d'un quatrain toutes les mauvaises gravures d'une édition des Contes Moraux de Marmontel. Ensuite je fis un quatrain pour chaque déesse et mème pour chaque dieu du Paganisme. Tout de suite après, sans m'arrêter pour reprendre haleine, nouveaux quatrains sur tous les grands hommes célébrés par Plutarque. Je n'en finissais plus, et chaque jour les quatrains tombaient comme grêle du bout de ma plume novice ; je semblais né pour le quatrain. Mais Dieu sait quels quatrains ! [...]. Il fallait n'avoir que 15 ans pour écrire et penser aussi mal. » 21
Quoi qu'il en soit de ses débuts poétiques, Auguste Labouisse Rochefort illustre et défend là, dans le style de l'ironie romantique, le plaisir paradoxal qu'il peut y avoir à être enfermé...
« Ma galanterie soutenait mon courage contre l'ennui d'être enfermé, sans pouvoir jamais sortir. Les verrous indignaient l'indépendance de mon caractère ; mais je songeais au dédommagement que cette aimable société de femmes me procurait et j'étais facilement apaisé. Je préférais même être retenu en prison, que d'être comme ceux qui se croyaient libres, parce qu'on les avait laissés momentanément dans leurs foyers domestiques. Je ne pensais nullement à la terreur, à son horrible cortège de sang, ni aux mille dangers qui menaçaient ma vie, et je me comparais à Renaud lorsque, entouré de belles Nymphes, il se laissait enchaîner de fleurs dans le riant palais d'Armide. » 22
Annibale Carracci, Renaud et Armide, ca 1601, Musée de Capodimonte, Naples.
À suivre : Auguste Labouisse Rochefort et la Société philotechnique de Castelnaudary. 2. Une figure oubliée. De 1795 à 1802
Baptisé « de La Bouisse », si l'on en croit l'orthographe du curé de Saverdun, nommé « de Labouysse » à l'Abbaye-École de Sorèze, Jean Pierre Jacques Auguste de La Bouisse, ou de Labouysse, se mariera en 1802 sous le nom de Jean Pierre Jacques Auguste de Labouisse, et, une fois devenu écrivain, signera « M. de Labouïsse » en 1818, et « Auguste de Labouisse-Rochefort » ou « Auguste Labouisse-Rochefort » par la suite, empruntant là le « Rochefort » à Jacques de Labouisse, sieur de Rochefort, son oncle.↩︎
Auguste Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires, volume 1, p. 382 sqq.↩︎
Ibidem, p. 383 sqq.↩︎
Ibid., p. 384-385.↩︎
Ibid., p. 530 sqq.↩︎
Ibid., pp. 533-534.↩︎
Ibid., pp. 535-536.↩︎
Ibid., pp. 535-536.↩︎
Ibid., p. 536.↩︎
Ibid., p. 353.↩︎
Pierre Paganel, né en 1745 à Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), prêtre, secrétaire particulier de Monseigneur de Bonnac, puis curé de Pardaillan, puis député du Lot-et-Garonne, régicide, commissaire en mission sur mandat de la Convention, puis exilé à Belgique à partir de la Restauration, mort en 1826 à Bruxelle. Auguste Labouisse-Rochefort consacre à la carrière politique et littéraire de Pierre Paganel les pages 94 à 101 du volume 1 de Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires.↩︎
Auguste Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires, volume 1, p. 420.↩︎
Cf. Christine Belcikowski : ; Charles Louis de La Fontaine et Auguste Delpech à Bonnac; À propos du décès de Charles Louis de La Fontaine à Pamiers ; Charles Louis de Lafontaine à Pamiers.↩︎
Auguste Labouisse-Rochefort, Voyage à Rennes-les-Bains, p. 199 sqq.↩︎
Auguste Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires, volume 1, p. 90 sqq.↩︎
Philippe Louis Christophe Innocent de Narbonne, vicomte de Narbonne-Lara, né en 1750, et Louis Marie Jacques Amalric, comte de Narbonne-Lara, né en 1755, les deux fils de Françoise de Chaslus, sont au vrai les enfants illégitimes de Louis XV, et non ceux de Jean François de Narbonne-Lara, comte, puis duc de Narbonne-Lara.↩︎
Paul de Castéras, Histoire de la Révolution dans le pays de Foix et dans l'Ariège, Nîmes, Lacour, 1997, p. 242.↩︎
Il s'agit de Paul Louis Suzanne de Juge de Montespieu (Montauban, 1771-1844), fils de Paul Jean Louis de Juge de Montespieu (1735-1807), chevalier, et de Jeanne Suzanne des Roux de Pauliac († 1779), fille elle-même de Jean François des Roux de Pauliac, seigneur de Saverdun.↩︎
Auguste Labouisse-Rochefort, Trente ans de ma vie (de 1795 à 1826), Mémoires politiques et littéraires, volume 1, p. 89.↩︎



























