Flouté, flotté...
Julius Scheuerer (1859-1913), Le paon, 1907, Frye Art Museum, Charles and Emma Frye Collection, Seattle, EE.UU./ USA.
Flouté, flotté,
quoi vogue ainsi
sur l’eau du regard,
le rien du monde ?
qui passe au large
ou au bord
de ton œil à toi,
fenêtre mobile,
qui est au rien du monde,
quoique de façon autrement venue,
ce qu'est au rien du jour
l'ocelle qu'on voit sur la queue du paon
ou sur l'aile du papillon Argus.
Aricia agestis, Argus brun.
Ocelle, ocelles,
Ἄργος ἑκατόμματος,
Argus aux cent yeux,
Ἄργος Πανόπτης
Argus qui voit tout,
et qui au vrai ne voit rien,
rien de ce qui vient
rien de ce qui s'en va,
rien, sinon l'aile passagère
du vent, des nuages,
des rayons et des ombres,
d'un ange peut-être,
d'un ange descendens 1,
qui plane sur la rivière
avec les bourres des peupliers.
Ailes ocellées d'un archange, détail de la fresque romane conservée dans l'église Notre Dame de Vals.
Et lui, l'ange, ne voit rien non plus,
rien, sinon l'eau du ciel
qui miroite,
et les herbes folles
qui courent, jambes nues,
et s'échevèlent sur la rive.
Qu'est-ce que voir ?
Que voit-on ?
Que voit-on qui ne vous traverse
sans vous reconduire au néant ?
Car le néant n'a point de propriétés
qui se puissent VOIR.
Flouté, flotté,
ce rien du monde
qui passe au fil de l'heure
dans laquelle on ne se baigne jamais deux fois,
et qui te laisse, toi, à ta solitude
de figure passagère de l'instant aveugle,
seul Dieu le VOIT,
si l'on en croit l'illustre Nicolas Malebranche,
et Dieu, lui seul,
pourrait nous en partager la vision,
car ce monde est invisible par lui-même,
il faut par nécessité que Dieu nous le révèle. 2
Mais la Grâce a manqué,
ou bien tu l'as manquée.
Il n'y a rien à voir
qui ne retourne au rien
et qui ne te voue, toi,
au seul destin de regardeur
fantôme.
Cf. Christine Belcikowski, Ascendentes & descendentes. Quand Jacques Bénigne Bossuet parle des anges.↩︎
Cf. Christine Belcikowski, Jean Meslier et les Cartésiens. II. Bref panorama de quelques-unes des idées de Nicolas Malebranche.↩︎


