Leibniz et Circé. « Avec l'aide d'une lanterne magique »

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Circé. Détail du registre inférieur de la face A d'un cratère en calice attique à figures rouges représentant Ulysse poursuivant Circé, 450-445 av. J.-C., Department of Greek and Roman Art, Metropolitan Museum of Art.

Gottfried Wilhelm Leibniz, âgé alors de 26 ans, vit en 1675 à Paris, où il s'est installé en 1672, rue Garancière, au Faubourg Saint-Germain. C'est sur les bords de Seine qu'il rencontre un jour Circé magicienne.

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Leibniz à la perruque blonde. Cf. Michael Kempe, Sept jours dans la vie de Leibniz, Paris, Biographies, Flammarion, 2023, p. 68 : [Depuis les années 1672-1676, date de son séjour à Paris], « il porte le plus souvent une perruque, pas toujours une noire, comme ce sera le cas plus tard, mais de temps en temps aussi une blont paruck. »

Né en 1646, fils d'un juriste († 1652), professeur de philosophie morale à l'université de Leipzig, et petit-fils, du côté maternel, d'un juriste, également professeur à l'université de Leipzig, Gottfried Wilhelm Leibniz a obtenu son habilitation en philosophie en 1665 à l'université de Leipzig et son doctorat en droit en 1667 à l'université d'Altdorf. Orphelin de père à l'âge de 6 ans, il l'est aussi de sa mère, qu'il a perdue l'année de son habilitation.

À titre de premier emploi, il exerce jusqu'à 1669 la fonction de secrétaire d'une société alchimique de Nuremberg. Dans le même temps, il se trouve bientôt employé comme secrétaire par Johann Christian von Boyneburg, conseiller de Jean-Philippe de Schönborn, archevêque et prince-électeur de Mayence, puis comme secrétaire du prince-archevêque lui-même. Il est par suite nommé assistant judiciaire, puis, en 1669 assesseur à la Cour d'Appel de Mayence.

En 1672, toujours sous le patronage de Christian von Boyneburg et de Jean-Philippe de Schönborn, il se voit chargé d'une mission diplomatique à Paris, mission consistant à convaincre Louis XIV de porter ses conquêtes vers l'Égypte plutôt que vers l'Allemagne.

Peu motivé par cette mission, rendue au demeurant improbable par la difficulté d'accès que l'on connaît au Roi Soleil, et d'emblée invalidée par les événements puisque Louis XIV et Condé passent le Rhin dès le 12 juin 1872, Leibniz se passionne en revanche pour la vie parisienne, celle des idées, et aussi celle de la rue.

Il développe de riches échanges philosophiques avec Nicolas Malebranche, l'homme de la vision en Dieu et des causes occasionnelles, ainsi qu'avec Antoine Arnauld, le logicien de Port-Royal, et il étudie les mathématiques et la physique avec Christian Huygens, l'alter ego de Galilée. C'est ainsi qu'à Paris, pendant que Newton y travaille lui aussi à Cambridge, il développe les bases du calcul infinitésimal.

Il se plaît par ailleurs à hanter les baraques des bords de Seine, où il se prend à rêver, bien avant Hemingway, de faire de Paris une fête.

« La Representation qui se fit à Paris septembre 1675 sur la riviere de Seine, d'une Machine qui sert à marcher sur l'eau, m'a fait naistre la pensée suivante, la quelle, quelque drole qu'elle paroisse, ne laisseroit pas d'estre [de] consequence, si elle estoit executée..., écrit Leibniz dans un drôle de texte intitulé, comme de juste, Drôle de pensée, touchant une nouvelle sorte de représentations 1.

La fête, dans cette drôle de pensée, a besoin de Machines ; outre la Machine qui sert à marcher sur l'eau — comme le Christ ! —, elle devrait comporter « des Lanternes Magiques (on pourroit commencer par là), des vols, des meteores contrefaites, toutes sortes de merveillage optiques ; [...] une Machine Royale de cours de chevaux artificiels », etc.

Jusque dans la fantaisie de sa drôle de pensée, Leibniz se montre adepte de la Raison technicienne, en qui il a foi et qui inspire chez lui, toute sa vie durant, le génie inventif.

Mais telle raison marche chez lui de pair avec le goût de l'illusion, des jeux de miroir, de la fantasmagorie des ombres, bref de l'espèce de magie qui est celle des choses vues in absentia, sur le mode du mirage, et qui relève pourtant du domaine des vérités contingentes, autrement dit de la manifestation du possible, tel que celui-ci s'entretient dans le geste chaque fois recommencé des fulminations divines.

C'est pourquoi il vante l'effet abyssalement révélateur de la lanterne magique, dont son ami Christian Huygens à réalisé en 1659 le premier instrument de projection et ainsi projeté et animé une figure de la Danse macabre ! inspirée de Holbein le Jeune. Ce pourquoi on nomme alors son instrument « lanterne de la peur ».

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Schéma de la lanterne magique par Christian Huygens, 1694. In Laurent Mannoni, « Christian Huygens et la Lanterne de peur : l'apparition de la lanterne magique au XVIIe siècle », in 1895, revue d'histoire du cinéma, année 1991 11, pp. 49-78.

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Marche des rayons lumineux dans la « lanterne de la peur », in Georges Michel Coissac, Histoire du cinématographe de ses origines à nos jours, Paris, Éditions du Cinéopse Gauthier-Villars, 1925, p. 15.

Leibniz se plaît, lui, à développer une sorte de phénoménologie des effets illusionnistes résultant de la projection lumineuse, et, d'évidence, il ne s'agit plus chez lui d'une « lanterne de la peur », mais de la « lanterne magique ».

Soit un theatre, [soit] au bout du costé des spectateurs, ou il y a lumiere et de petites figures de bois emuées qui jeteront leur ombre contre un papier transparent, derriere qu’il y aura de la lumiere aussi ; cela fera [ jeter] les ombres sur le papier d’une maniere fort eclatant et en grand. Mais a fin que les personnes des ombres ne paroissent pas toutes sur un meme plan, la perspective pourra remedier par la grandeur diminuante des ombres. Elles viendront du bord vers le milieu et cela paroistra comme si elle revient du fond en avant. Elles augmenterons de grandeur par le moyen de leur distance de la Lumiere ; ce qui sera fort aisé et simple. »

Et cela sera autrement aimable que l'apparition d'une figure de la Danse macabre, puisque, « avec l'aide de la lanterne magique », ce sont...

... des metamorphoses merveilleuses, de saut perilleux, des vols, CIRCÉ MAGICIENNE, qui transforme, des enfens/des enfers (?), qui paroissent... »

Le « drôle » est dans ce texte établi par Ernst Gerland et B. G. Teubner en 1906 d'après l'original de Drôle de pensée, texte qui date de 1675, qu'on ne sait si après « Circé magicienne, qui transforme », Leibniz, qui est allemand et qui écrit là en français, parle d'« enfens, qui paroissent » — enfans, dans l'orthographe du XVIIe siècle français — ou d'« enfers, qui paroissent ». À moins qu'il ne s'agisse là d'une coquille, surgie un jour dans l'édition du texte établi par Ernst Gerland et B. G. Teubner en 1906 ; ou encore d'un effet malvenu de l'orthographe modernisée dans la reproduction actuelle de cette édition ; ou encore, dans l'ordre des effets et des causes, d'une guise du hasard objectif ? On trouve en tout cas dans les éditions modernes de Drôle de pensée, tantôt des « enfants », et tantôt des « enfers », qui paraissent à la suite de « Circé magicienne, qui transforme ». On ne saurait en l'occurrence rêver de plus renversante transformation.

Alors ? Qui paraît ici à la suite « Circé magicienne, qui transforme » ? des enfants, ou des enfers ? Le « drôle » veut, du fait même de l'incertitude du texte leibnizien, qu'immédiatement et à la suite de l'apparition de « Circé magicienne, qui transforme », la transformation qui s'opère magiquement sous nos yeux, se fasse, sur le mode clignotant de la lanterne magique, illustration baroque de la réversibilité des contraires — enfants versus enfers —, et par là figure fantasmée du comput des possibles auquel Dieu se livre sans commencement ni fin, et d'où résulte que, dans le temps des mortels — fiat mundus — le monde se fait ; ou, comme voudrait Leibniz, « avec l'aide d'une lanterne magique », le monde se fête !

Rien d'iconoclaste au demeurant dans le rapport d'analogie qui se découvre ici entre le pouvoir de Circé magicienne et celui de Dieu. Bon chrétien, l'homme Leibniz ne s'y amuserait pas ; le philosophe, non plus, qui prête à Dieu le pouvoir de fulminer la totalité des possibles, y compris les plus hypothétiques, comme ceux de l'illusion ou de la magie optique, lesquels relèvent des vérités contingentes, ou vérités de fait.

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Margaret Deborah Cookesley (1844–1927), Circé resplendens, 1913, Glasgow Museums Resource Centre.

Mais point bégueule, l'homme Leibniz de 26 ans, célibataire, se plaît à envisager ici, horresco referens, une figure féminine, d'où en quelque sorte transgenre, du pouvoir divin de ladite fulmination. On devine qu'il en caresse en pensée la figure resplendens.

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Cf. Homère, Odyssée, chant X : « Circé ouvre ses portes brillantes, nous invite à la suivre, et tous mes guerriers entrent imprudemment dans le palais. Circé les fait asseoir sur des trônes et sur des sièges ; puis elle moule du fromage, de la farine d'orge et du miel nouveau avec du vin de Pramne, et elle ajoute ensuite à cette préparation des plantes funestes afin que mes compagnons perdent entièrement le souvenir de leur patrie. Quand elle leur a donné ce breuvage, qu'ils boivent avec avidité, elle les frappe de sa baguette et les enferme dans l'étable ; car mes guerriers étaient alors semblables à des porcs par la tête, la voix, les poils et le corps, mais leur esprit conserva toujours la même force. Malgré leurs gémissements, ils sont enfermés dans une étable. Circé leur jette pour nourriture des glands, des faines et des fruits du cornouiller, seuls mets que mangent les porcs qui couchent sur la terre. »

Le jeune Leibniz a-t-il songé en 1675 à Paris que Circé eût pu le changer lui aussi en pourceau, comme elle l'a fait des compagnons de l'antique Ulysse, et tenté derechef de le faire dudit Ulysse à son tour... ?

Mais, de même que l'antique Ulysse disposait de l'herbe μῶλυ (moly), qui le protègera du maléfice de Circé, le jeune Leibniz de 1675 disposait de l'herbe de la raison pratique ; et, plus significativement encore, il disposait déjà du cylindre cannelé, créé en 1671 par ses soins pour la machine à calculer qu'il finalisera en 1694 ; il disposait, en somme, du φαρμακόν (pharmakon) qui le protègera toujours de céder tout à fait aux enchantements de Circé et de la lanterne magique.

De la lanterne magique et d'autres Machines des bords de Seine, en 1675, Leibniz espère au vrai qu'elles « ouvriront les yeux aux gens, animeront aux inventions, donneront des belles vües, instruiront le monde d’une infinité de nouveautez utiles ou ingenieuses. Tous ceux qui ouvrent une nouvelle invention, ou dessein ingenieux pourront y venir, ils y trouveuront de quoy gagner leur [oeuvre pour] faire connoistre leur inventions, en tirer du profit ; ce seront un bureau general d’adresse pour tous les inventeurs ». Voilà qui est dit. Fin de la séance peep-show.

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Peint en 1650, portrait de Sophie du Palatinat et de Bohême (1668-1705), épouse de Ernt August de Brunswick-Lunebourg, prince électeur de Hanovre, par Gerrit van Honthorst (ca 1592-1656).

Et voilà qu'en 1696, Leibniz, qui a probablement entrevu la duchesse Sophie de Brunswick Luneburg, en 1678 à Paris, alors que celle-ci se rendait à une invitation de la Cour de Versailles, qui l'a rencontrée ensuite plusieurs fois lors de ses propres pérégrinations en Allemagne, Autriche et Italie, et qui a pris l'habitude de correspondre avec elle, la retrouve en août 1696, devenue princesse électrice de Hanovre, au château de Herrenhausen, à Hanovre, dont elle entend faire embellir les jardins, ce pourquoi, en vertu de son génie inventif, il se propose, lui, de contribuer sur place à la construction de grands jets d'eau et autres fontaines.

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Vue ancienne de la « Maison de plaisir » de Herrenhausen et de ses jardins. Cf. Architect. Schloss Herrenhausen, Designed by Jastrzembski Kotulla Architekten. Jastrzembski Kotulla Architekten rebuilds a palace lost during World War II, restoring the centerpiece of Germany’s most important Baroque garden.

Épouse de Ernst August de Brunswick Lunebourg (1629-1698), prince électeur de Hanovre, mère de sept enfants, la princesse est âgée alors de 66 ans ; Leibniz, jamais marié, jamais père, est âgé, lui, de 50 ans. Il apprécie beaucoup la princesse. « Une étroite amitié s'est tissée, au fil des dernières années, entre le savant universel et la princesse locale. Chaque fois qu'une occasion se présente, ils se retrouvent tous deux pour des conversations portant sur la politique, sur les nouvelles en provenance du monde entier et sur les potins de la cour, mais aussi sur la science et la philosophie » 2. Par ces beaux jours de l'été 1696, ils tiennent colloque au cœur des jardins, et leurs pensées montent et descendent comme les futurs grands jets d'eau. La vie est aussi une fête auprès de l'électrice Sophie. La lanterne magique est ici celle des mots et des idées, qui éclairent la vérité des âmes et des choses.

Dans le même temps, Leiniz ne laisse pas de se montrer sensible au charme et à l'intelligence de Sophie Charlotte de Hanovre, dite en famille « Figuelotte », fille de sa vieille amie, mariée à Frédéric III, prince électeur de Prusse, depuis 1684. Débute alors entre eux deux une longue amitié, qui se poursuivra à l'occasion de leurs autres rencontres et au fil d'une correspondance nourrie jusqu'à la mort prématurée de Sophie Charlotte en 1705. Là encore, la lanterne magique est celle des mots et des idées. Quoique...

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Attribué à Noël Jouvenet (1650–1698), portrait de Sophie Charlotte de Hanovre (1668-1705), fille de l'Électrice Sophie de Hanovre, épouse de Frédéric III, prince électeur de Brandebourg, roi de Prusse à partir de 1701 sous le nom de Frédéric Ier ; château de Charlottenburg, Berlin.

À partir de 1698, Leibniz se partage entre Hanovre, où il est bibliothécaire du duché de Brunswick-Lunebourg et conseiller auprès de la maison de Hanovre, et Berlin, où il exerce auprès de Frédéric III, électeur de Brandebourg, époux de Sophie Charlotte de Hanovre, la fonction de conseiller juridique privé. En février 1702, à l'occasion du carnaval de Hanovre, alors que Sophie de Hanovre, désormais veuve, est devenue en 1701 héritière du trône britannique, il compose en guise d'offrande à Sophie Charlotte de Hanovre, devenue en 1701 reine de Prusse, les chansons et autres vers, écrits en français et en latin macaronique, d'une sorte d'opéra bouffe intitulé Le Trimalcion moderne, qui se joue quelques jours plus tard au château de Herrenhausen.

Le 25 février 1702, Leibniz fait récit de la représentation de son Trimalcion moderne, dans une lettre adressée à Louise de Hohenzollern :

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Portrait de Louise de Hohenzollern (Louise Dorothée de Brandebourg, ou Louise Dorothée Sophie de Prusse, 1680-1705, épouse du prince héréditaire Frédéric de Hesse Cassel), par Herman Hendrik Quiter le jeune (–1731), château de Gripsholm, Suède.

« Elle [Sophie Charlotte de Hanovre] a voulu cependant, Madame, que je vous fisse un petit recit de ce qui se fait icy, où Elle ne se divertit pas mal, aussi bien que Mad. la duchesse de Courlande. Les masques et bals, le jeu, la comedie se relevent l'un l'autre. Il y a quelques fois des intermedes qui servent à varier les plaisirs.

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Scène de banquet, maison des Chastes Amants, Pompei.

On fit un Festin dernierement à la Romaine, qui devoit representer celuy du celebre Trimalcion, dont Petrone a fait la description. Le Trimalcion moderne estoit Mr. le Raugrave, et sa femme Fortunata estoit representée par Mlle de Pelniz (dame de compagnie de Sophie Charlotte de Hanovre) qui disposoit toutes choses, comme l'ancienne Fortunata dans la maison de son Trimalcion. Il y avoit des lits pour les conviés, dont les principaux estoient la Reine (Sophie Charlotte de Hanovre), Msgr. l'Electeur (Georg Ludwig, fils aîné de Sophie de Hanovre, roi de Grande-Bretagne à partir de 1714), et Msgr. le duc Ernest Auguste [autre fils de Sophie de Hanovre). Mais Mad. l'Electrice (Sophie de Hanovre), Msgr. le duc de Zell (beau-père de Georg Ludwig de Hanovre), et d'autres principautés n'y vinrent que pour voir.

On voyoit les trophées d'armes de Trimalcion, c'estoient des bouteilles vuidées. Il y avoit aussi quantité de devises qui marquoient ses belles qualités, surtout son courage et son esprit. Lorsque les conviés entroient dans la salle, un esclave crioit : le pied droit devant. On estoit déjà placé dans les lits, et Eumolpe recitoit des louanges en vers du grand Trimalcion, lorsqu'il arriva luy-même porté sur une Machine, precedé de chasseurs, tambours, musiciens, esclaves, et tout cela faisoit bien du bruit. On chantoit des vers à sa louange comme par exemple :

A la cour comme à l'armée,
On connoît sa renommée.
Il ne craint point les hazards
Ny de Bacchus ny de Mars.

Ses grandes actions de Pescaret, de Vienne, et d'autres lieux, et particulièrement la maniere dont il s'estoit pris pour amollir le coeur de Mad. de Wintzingenrode, comme Hannibal les rochers des Alpes, estoient les sujets des vers. En cette maniere ayant fait plus d'une fois le tour de la salle comme en triomphe, il se plaça sur son lit, et se mit à manger et à boire, invitant les conviés fort gracieusement à l'imiter. Etc... » 3

Loin des baraques des bords de Seine, la lanterne magique, qui est ici celle du théâtre de cour, donne à voir une fois encore la magie de Circé. « Elle », Sophie Charlotte de Hanovre, reine de Prusse, se tient, le soir de la représentation, « dans les lits pour les conviés » du banquet du Trimalcion moderne. En la personne de Mlle de Pelnitz, sa dame de compagnie, qui joue le rôle de la bien nommée Fortunata, compagne du Trimalcion moderne, « Elle », a dans la représentation son ombre portée. Et « Elle », dans ladite représentation, a des spectateurs, parents et amis, — dont Leibniz, initiateur de l'effet de lanterne magique qui est ici celui du théâtre dans le théâtre —, qui ont des yeux « pour voir ».

Qui Fortunata, alias la reine de Prusse, menace-t-elle de transformer en pourceau, sinon son Trimalcion moderne ?

Qui, Trimalcion ? Sur la scène, Mr. le Raugrave (Karl Moritz de Hanovre), qui ne craint point, au vrai, dans la vraie vie, « les hazards ny de Bacchus ny de Mars », et qui, bourreau des cœurs, « s'estoit pris pour amollir le coeur de Mad. de Wintzingenrode (comtesse Hélène Rostworowska, épouse du général Ferdinand von Wintzingerode, autre dame de compagnie de Sophie Charlotte de Hanovre), comme Hannibal les rochers des Alpes ». À noter qu'au vrai, dans la vraie vie, M. le Raugrave, oncle de Sophie Charlotte de Hanovre, demi-frère de la célèbre Princesse Palatine, mourra le 13 juin 1702 au même château de Herrenhausen.

Les brouillons du Trimalcion moderne de Leibniz ont été conservés. Ils comprennent plus d'un vers leste. On peut les consulter sur le site Akademie der Wissenschaften zu Göttingen. Gottfried Wilhelm Leibniz. Bibliothek Niedersächsische Landesbibliothek 4.

Qui, Trimalcion ? Leibniz fait-il de son Trimalcion moderne, en quelque façon son double, quand il lui prête le mot ci-dessous, d'annonce mi-figue mi raisin ?

Mon heros quoy que petit
est mutin comme un grand Diable
sa bravoure et son Esprit
l’on rendu Considerable
Mais a` Table mais a` Table
il est plus vaillant qu’au lit.

Durant l'été de la même année 1702, Sophie Charlotte de Hanovre accueille Leibniz dans un pavillon de chasse de son château de Lietzenburg (appelé Charlottenburg après la mort de la reine), situé à l'extérieur de Berlin. Le philosophe renoue là avec la fête qui plaît à son cœur solitaire.

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« Une société hétéroclite, composée de courtisans nobles, de religieux, de savants et d'artistes s'y rencontrait pour des moments de détente et de plaisir, d'allègres conversations et de longues promenades dans le parc. Dans la journée, on discutait des tout derniers livres parus. Puis on dansait toute la nuit. » 6

On s'interroge sur la nature exacte du lien que Leibniz a pu entretenir avec la reine de Prusse à cette date. Sophie Charlotte a 34 ans. Leibniz a 56 ans. Michael Kempe, directeur du Centre de recherche Leibniz de l’Académie des sciences et des lettres de Göttingen aux Archives Leibniz de la bibliothèque Gottfried Wilhelm Leibniz de Hanovre, parle d'un « summer of love », mais il ne se prononce pas davantage.

« Ce qui est certain, dit-il, c'est qu'une grande familiarité caractérisait les rapports entre Leibniz et Sophie Charlotte. On a beaucoup spéculé sur la nature de leur relation. L'inclination qu'ils avaient l'un pour l'autre était-elle vraiment platonique, et rien d'autre ? Les frontières que la hiérarchie des états traçait entre cette femme de la haute noblesse et l'érudit bourgeois paraissaient insurmontables, et même au cours des heures les plus insouciantes qu'ils passaient dans le pavillon et dans le jardin du château, elles se dressaient entre eux comme des espèces de murs invisibles. On peut aussi se demander à quel point les privilégiés qui étaient invités dans les murs du pavillon avaient sérieusement l'intention de dépasser les contraintes sociales. S'agissait-il d'un esprit progressiste libéral, ou d'un simple flirt anodin avec l'inouï ? » 6

Leibniz a 56 ans, des années de démambulation au service des princes derrière lui. L'hiver suivant, il est malade. Il se tient clos dans sa chambre glaciale de Berlin, et depuis Hanovre, sa vieille amie Sophie s'inquiète pour lui. Au printemps de 1703, il va mieux, et il se souvient d'avoir écrit à un ami, avant même son summer of love, « qu'il semble qu'une trop grande commodité n'est pas bonne dans la mesure où elle fait que les hommes perdent sans s'en rendre compte leur vie en même temps que leur temps » 7.

On croirait à tort qu'il s'agit ici d'un retour à la froide raison. Car de même qu'il n'y a pas de calcul des plaisirs dans le goût des fêtes auquel satisfait de temps à autre le Leibniz des princesses et autres Circés, il n'y a point de calculs de la froide raison dans le temps que Leibniz voue aux réquisits de sa passion de comprendre, de connaître et d'inventer.

À peine relevé de sa maladie de l'hiver 1792-1703, Leibniz tombe sous le charme du Yi Jing, le Livre des transformations, recueil d'oracles chinois, vieux de 25 siècles, dont lui parle dpuis 1701 l'un de ses nombreux correspondants, Joachim Bouvet, jésuite français entré en 1690 comme professeur, cartographe et légat de Louis XIV, au service de l’empereur chinois Kangxi (1661-1722).

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Planche du Yi Jing imprimée sous la dynastie Song (960-1279), Bibliothèque centrale nationale de Taipei.

Leibniz vient alors de recevoir du R.P. Bouvet une lettre dans laquelle celui-ci reconfigure sous forme de diagrammes et d'hexagrammes les caractères de la page du Yi Jing reproduite ci-dessus.

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Diagrammes et hexagrammes reçus par Leibniz de Joachim Bouvet le 17 avril 1703. Les chiffres arabes écrits sur le diagramme ont été ajoutés par Leibniz. La grille au centre présente les hexagrammes en Fuxi ou séquence binaire, en lisant à travers et en bas. Le même ordre est utilisé à l’extérieur, en lisant du bas à droite, puis à nouveau à gauche vers le haut. Leibniz Archive, Niedersächsische Landesbibliothek. Photographie Franklin Perkins. Leibniz and China : A Commerce of Light. Cambridge, Cambridge UP, 2004, 117. Print.

Fasciné par les combinaisons d'idéogrammes qui ont permis à Joachim Bouvet de constituer ces diagrammes et ces hexagrammes, comme il l'a été à Paris par l'apparition de « Circé, qui transforme », Leibniz reconnaît dans cette combinatoire quelque chose de celle qu'il a commencé d'explorer durant ses années parisiennes et qui lui a permis alors de jeter les bases du système numérique qu'il nomme « binaire » ou « dyadique ».

L'usage de ce système, dans lequel on peut effectuer commodément l'addition, la soustraction, la multiplication et la division, lui a permis de concevoir en 1671 déjà le plan de la machine à calculer qu'il finalisera en 1694. En 1679 et 1680, il a jeté aussi les bases de l'algèbre binaire et créé le symbole  qui permet d'associer les valeurs 0 et 1 dans des expressions complexes, telles qu'en utlisent les langages de programmation modernes. Et, dans sa foi toute chrétienne, il a déduit de sa pratique du calcul binaire, que puisque « pendant que Dieu calcule, le monde se fait » — Dum Deus calculat, fiat mundus —, Dieu calcule le monde en binaire, de telle sorte que, 1 + 0 donnant 1, non seulement le néant n'enlève rien à l'être et par là ne le menace nullement, mais qu'il lui assure au contraire une marge inépuisable d'extension, d'où la possibilté de persévérer dans sa venue, indéfiniment.

La suite de la correspondance entre Leibniz et Bouvet montre que le bon Père voit dans la possible transformation de l'écriture du Yi Jing en écriture binaire, une preuve de ce que le Dieu des Chrétiens se manifeste depuis toujours à la Chine sous l'auspice de ses textes oraculaires. Leibniz, lui, voit dans la possibilité d'une telle transformation la raison d'espérer que le langage naturel souffre un jour de se trouver reconduit au langage universel qui serait celui de sa formalisation en langage binaire.

« Le point décisif à ses yeux n'est pas l'exploration d'une réalité dissimulée derrière des signes mystérieux, mais la formalisation de la réalité par des signes, afin de s'en servir, à l'aide d'un calcul et indépendamment du fond, de telle sorte que l'on puisse apporter une réponse automatique aux questions de fond, sans être tenu de comprendre toutes les étapes du calcul. C'est précisément dans cet esprit qu'Alan Turing décrira bien plus tard le problème consistant à savoir comment on peut programmer une machine qui traduise des contenus complexes en symboles et continue à opérer avec ceux-ci en sorte d'aboutir à un résultat que l'on peut interpréter sans avoir compris avec exactitude les étapes intermédiaires des opérations de calcul. » 8.

Ni la lanterne magique, ni « Circé, qui transforme » ne seront plus alors celles qu'on croyait jadis, au temps d'Ulysse et des siens, et que Leibniz se plaisait à risquer encore, en septembre 1795, sur les bords de Seine. On peut dire, croyons-nous, sans blasphème, que Leibniz risque après 1703 la seule lanterne magique à la lumière de laquelle le « il y a quelque chose plutôt que rien », , lui apparaît, ultime « Circé, qui transforme », comme la figure proche du « Dieu qui calcule ». C'est le moment d'une telle vision que Leibniz atteint mystérieusement lorsque, dans ses dernières années, il note que Gott ist mir näher angehörig als der Leib, « Dieu m'est plus abyssalement proche que ma propre chair » 0.


  1. Gottfried Wilhelm Leibniz, Drôle de Pensée, touchant une nouvelle sorte de représentations, Leibnizens nachgelassene Schriften physikalischen, mechanischen und technischen Inhalts, Texte établi par Ernst Gerland, B. G. Teubner, 1906 (p. 246-252).↩︎

  2. Michael Kempe, Sept jours dans la vie de Leibniz, Paris, trad. par Olivier Mannoni, Paris, Flammarion, 2022, p. 117.↩︎

  3. Correspondance de Leibniz avec l'électrice Sophie de Brunswick-Lunebourg, tome 2, 25 février 1702, CCXXXI, Leibniz à la princesse Louise de Hohenzollern, Hanovre, Klindworth, 1874, p. 320.↩︎

  4. Cf. 111. Chansons et autres vers pour le Trimalcion moderne, pp. 788-843. Merci au Dr. Malte-Ludolf Babin, du Leibniz-Forschungsstelle Hannover der Akademie der Wissenschaften zu Göttingen, qui m'a fourni ce lien dans la jungle des papiers laissés par Leibniz.↩︎

  5. Michael Kempe, Sept jours dans la vie de Leibniz, Paris, trad. par Olivier Mannoni, Paris, Flammarion, 2022, p. 157.↩︎

  6. Ibidem, p. 158.↩︎

  7. Leibniz à Philipp Krebs, Lietzenburg, mi-juin 1702 ; lettre citée par Michael Kempe, in Sept jours dans la vie de Leibniz, Notes, p. 342.↩︎

  8. Michael Kempe, Sept jours dans la vie de Leibniz, p. 185.↩︎

  9. Observation tirée par mes soins de Von der Wahren Theologia mystica, posthume, citée déjà dans Christine Belcikowski, La fin de Leibniz.↩︎

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