Anniversaire de la disparition du poète O. V. de L. Milosz

Rédigé par Belcikowski Aucun commentaire
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Portrait de O. V. de L. Milosz par Laurent Marguliew, 2020.

Membre de l'Association des Amis de Milosz, j'ai reçu du Président de ladite Association une invitation à « nous réunir à Fontainebleau le dimanche 16 juin autour de la tombe du poète et à célébrer sa mémoire, à l'occasion du 85e anniversaire de sa disparition.

Cette rencontre commencera en fin de matinée au cimetière et, après un buffet, se poursuivra en début d'après-midi par notre assemblée générale 2024 des Amis de Milosz.

De quoi parlerons-nous ? Essentiellement d'un grand événement attendu de longue date : la parution d'une nouvelle édition française de l'essentiel des œuvres de Milosz. Cette publication, dans la collection Quarto des Éditions Gallimard, est prévue pour septembre 2024 et s'accompagnera d'une série d'événements et présentations qu'il nous faut d'ores et déjà prévoir ensemble... »

Je ne suis pas libre hélas de me rendre à cette invitation. Mais j'ai eu envie d'adresser aux Amis de Milosz un petit texte dans lequel j'évoque les impressions qui me restent, toujours aussi vivantes, et même davantage encore, de mes premières lectures de O. V. de L. Milosz. C'était au temps de ma jeunesse...

Je partage ce texte ici.

***

À l'époque de mon baccalauréat, j'ai lu La Berline arrêtée dans la nuit, puis Tous les morts sont ivres du poète O. V. de L. Milosz. J'ignorais encore tout de lui. D'où vient que j'aie entrepris alors cette lecture ? Je ne m'en souviens plus. Je suppose que c'est le nom, à résonance slave, qui m'a attirée. Et plus particulièrement la résonance du ł qui figure dans la version polonaise du nom du poète, Oskar Władysław Miłosz herbu Lubicz (Oscar Vladislav Milosz, de la maison de Lubicz), comme il figure dans mon propre nom.

Cette lecture m'a accompagnée depuis lors, comme m'ont accompagnée aussi La Vigne et la Maison d'Alfred de Vigny, et, dans le domaine des images chargées d'aura, l'Allégorie sacrée de Bellini, anciennement nommée Les Âmes du Purgatoire. Je prends ici le mot aura au sens que lui donne Walter Benjamin, celui d'« unique apparition d'un lointain, si proche soit-il » (einmalige Erscheinung einer Ferne, so nah sie sein mag1.

Ce qui m'a immédiatement saisie dans La Berline arrêtée dans la nuit, c'est la vision qu'un tel titre a le pouvoir d'inspirer et qui, émanée du lointain d'un autre que moi, m'a paru pourtant si proche qu'elle m'inclinait à reconnaître en elle, ni tout à fait le même ni tout à fait un autre, mon propre lointain — maison de l'enfance, maison qu'on a quittée, empire de la nuit, empire qu'on a quitté, pressentiment des choses cachées, pressentiment qu'on a quitté, attente tendue de ce qui vient, attente qu'on a quittée —, rien de ce lointain qui ne redevienne, ici et maintenant encore, proche, si proche qu'il en bouleverse, là, l'eau d'un temps dans lequel on ne se baigne jamais deux fois.

Comme j'avais lu déjà les Promenades et souvenirs 2 de Gérard de Nerval et aussi le Colonel Chabert 3, où il est question chaque fois du retour des soldats de l'Empire, j'ai revu dans La Berline arrêtée dans la nuit, au bruit du « pas au fond de l'allée » qui signale le retour de « Witold avec les clés », « ombre » du père du poète, ancien officier des Uhlans russes de la Garde du Tzar, la silhouette d'Étienne Labrunie, père de Gérard de Nerval, ancien médecin de la Grande Armée, et celle de Hyacinthe Chabert, ancien commandant d'un régiment de cavalerie à Eylau, autres revenants, et en quelque sorte autres morts-vivants...

« J’avais sept ans, se souvient Gérard de Nerval, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison ; l’or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m’embrassa avec une telle effusion, que je m’écriai : — Mon père !… tu me fais mal ! »

Au pas de telles ombres, je ne pouvais manquer de renouer, par l'effet de quelque magie sympathique, avec les plus obscures des terreurs, et des curiosités aussi, de l'enfance. À « la haute et noire porte du château », dont le seigneur revenant cherche les clés « parmi les vêtements de Thècle morte il y a trente ans », le conte de La Barbe bleue 4 de Charles Perrault n'est pas loin : « Pourquoy y a-t-il du sang sur cette clef ? » La scène primitive (Urszene), telle qu'analysée par Sigmund Freud dans L'Homme aux loups 5, n'est pas loin non plus. Le leitmotiv des clés et celui des « portes verrouillées » parle d'avance du sexe et de « serrures rouillées ». Le possible déchaînement de quelque violence latente hante la « maison muette et méfiante et noire », « tout au fond du pays lithuanien », comme il hante les châteaux du roman gothique ou ceux du roman sadien.

« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? », dit la « jeune Mariée » dans La Barbe bleue. « Non, Madame, je n’entends rien. Maison noire, noire », dit « la vieille » dans La Berline arrêtée dans la nuit.

Le suspens du poème s'augmente, chez O. V. de L. Milosz, des intermittences du cœur, ainsi que de la résurgence des souvenirs écran :

« Moi, j’ai perdu la mémoire.
Pour l’enfant confiant une maison si noire !
Je ne me souviens plus que de l’orangerie
Du trisaïeul et du théâtre :
Les petits du hibou y mangeaient dans ma main.
La lune regardait à travers le jasmin.
C’était jadis. »

Regardé par la lune au château de l'enfance, O. V. de L. Milosz l'est aussi — où ? l'on ne sait — par les morts du cimetière de Lofoten.

« Tous les morts sont ivres de pluie vieille et sale
Au cimetière étrange de Lofoten.
L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten. »

Je descends, moi, d'un officier de l'armée polonaise, né dans le palatinat de Lublin, déposé en France par la vague d'émigration de l'époque de Chopin. La passion du roman familial m'a inspiré, très jeune, celle des cimetières, seuls témoins possibles de ceux dont la trace vive est aujourd'hui disparue.

Situé jadis à Czéréïa, district de Mohilev, en Lituanie d'abord, puis en Biélorussie depuis 1772, le château de la famille Miłosz, de nos jours, n'existe plus. « La voix des portraits obscurs » ne peut plus s'entendre nulle part, sinon dans l'œuvre de O. V. de L. Milosz, et plus mystérieusement encore dans ce « cimetière étrange de Lofoten » dont le poète dit que, « unique apparition d'un lointain, si proche », il est en lui.

« Je ne verrai très probablement jamais
Ni la mer ni les tombes de Lofoten
Et pourtant c’est en moi comme si j’aimais
Ce lointain coin de terre et toute sa peine. »

L'acte de baptême de mon ancêtre à moi a disparu en Pologne dans le tourbillon de l'année 1813. Tandis que la Grande Armée se débande, la Russie met alors la main sur la Pologne. La tombe de mon trisaïeul et de mon arrière-grand père a disparu, elle, en France. Ne reste plus aujourd'hui que la tombe de mon grand-père et de mon père, en quoi se concentre le souvenir de mes ascendants polonais. Et une addition du nom de mon trisaïeul à la liste supplémentaire de « ceux qui sont arrivés de Trieste en France au mois de novembre 1936 », publiée dans l'édition du 1er janvier 1841 de l'Almanach historique ou Souvenir de l’émigration polonaise 6 d'Adolphe Tabasz comte Krosnowski. Et une photographie jaunie de ce trisaïeul, reconverti en France en agent-voyer, conservée dans une vieille maison au sein de laquelle le roman familial continue de se raconter.

« J’entendais comme au creux d’une armure,
Dans le bruit du dégel derrière le mur,
Battre leur cœur »

dit O. V. de L. Milosz de son propre roman.

« L’horloge du dégel tictaque lointaine
Au cœur des cercueils pauvres de Lofoten »

dit encore O. V. de L. Milosz de son propre roman familial. Et d'en conclure ceci :

— Ah ! les morts, y compris ceux de Lofoten —
Les morts, les morts sont au fond moins morts que moi.

Cette « horloge du dégel qui tictaque », c'est celle qui compte chez O. V. de L. Milosz les heures de la poésie, entendue ici chaque fois comme « unique apparition d'un lointain, si proche » qui hante de sa revenance le poète rendu, par la petite et par la grande Histoire, orphelin de toute maison, orphelin de toute matrie et de toute patrie.

Né à Czéréïa, Biélorussie, en 1877, baptisé à Varsovie en 1886, car sa mère était d'origine polonaise, O. V. de L. Milosz a appris et parlé le francais, le polonais et le russe dès sa petite enfance. Il poursuit ensuite à Paris ses études secondaires au lycée Janson-de-Sailly, puis des études d'épigraphie orientale. Revenu en 1902, il y reste continuellement jusqu'en 1906, date de la mort de son père. Il y séjourne ensuite de façon intermittente, voyage en Europe, et choisit finalement en 1910 de s'installer avec sa mère à Paris. Il se trouve mobilisé en 1914 dans les divisions russes de l'armée française. La Révolution soviétique de 1917 entraîne la perte de la maison et du fief familial de Czéréïa. Il devient alors un défenseur de la cause de la Lituanie, qui s'efforce à partir de 1918 de devenir, ou de redevenir un état indépendant. Il apprend au plus vite le lituanien, et en 1919, il exerce à la Conférence de la paix la fonction de rédacteur diplomatique à la Délégation lituanienne, puis, de 1920 à 1925, celle de Délégué de la Lituanie auprès du gouvernement français, ce qui lui vaut d'être fait membre de l'Académie Diplomatique Internationale en 1927. Mais, la poursuite de son œuvre exigeant de lui qu'il y consacre de plus en plus de temps, il démissionne en 1925 de son poste de Délégué de la Lituanie auprès du gouvernement français, avant de devenir en 1931 Ministre résident, Conseiller honoraire de la République de Lituanie à Paris. Il opte la même année pour la nationalité française et se trouve honoré du titre de Chevalier de la Légion d'honneur.

Laissant une œuvre complexe, abondante, dédiée au fil du temps, toujours davantage, à la méditation métaphysique, il meurt en 1939 dans sa petite maison de Fontainebleau, où il était devenu, en son jardin, une sorte de Saint François aux oiseaux. Daté de 1936, son dernier poème s'intitule Psaume de l’Étoile du Matin. La langue d'écriture de O. V. de L. Milosz est le français. Il s'en suit malheureusement que les Lituaniens ne peuvent guère le lire qu'en traduction.

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Détail de la stèle qui s'élève au-dessus de la tombe de O. V. de L. Milosz, au cimetière de Fontainebleau. Photographie empruntée à l'Association des Amis de Milosz.

Après mes premières lectures O. V. de L. Milosz, qui sont, comme dit plus haut, celles de ma jeunesse, j'ai lu, bien plus tard, les œuvres de la grande période métaphysique du poète. Mais il s'agit là d'une toute autre expérience de lecture, dont je parlerai peut-être une autre fois.

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Portrait de O. V. de L. Milosz en 1918 par Henri de Groux (1867-1930) en frontispice du Abramandoni de O. V. de L. Milosz, Paris, M. Duncan, 1918.


  1. Walter Benjamin, L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, 1936 ; in Œuvres, trad. M. de Gandillac, Gallimard, 2000, t. III, p. 269.↩︎

  2. Gérard de Nerval, Promenades et souvenirs, V. Le Rêve et la Vie. Les Filles du feu. La Bohême galante, in Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, libraires-éditeurs, 1868, p. 370-398.↩︎

  3. Honoré de Balzac, Le Colonel Chabert, in Œuvres complètes de H. de Balzac, t. X, A. Houssiaux, 1855.↩︎

  4. Charles Perrault, La Barbe bleue, in Histoires ou Contes du temps passé, Paris, Claude Barbin, 1697.↩︎

  5. Sigmund Freud, Histoire d'une névrose infantile, ou « L'homme aux loups », 1918 ; texte repris dans Cinq psychanalyses, ouvrage traduit par Marie Bonaparte et Rudolph Loewenstein en 1938.↩︎

  6. Adolphe Tabasz comte Krosnowski, édition du 1er janvier 1841 de l'Almanach historique ou Souvenir de l’émigration polonaise, Paris, rue de l'Échaudé, 1841, p. 520.↩︎

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