Jean Meslier et les Cartésiens. IV. Bref panorama de quelques-unes des idées de François de Salignac de La Mothe Fénelon

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Fénelon (1651-1715), Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, seconde édition, Paris, J. Estienne, 1713. Contributeur : René Joseph de Tournemine (1661-1739), préfacier.

I. La carrière de Fénelon

Issu d'une famille noble du Quercy, treizième-né d'une fratrie de seize enfants, François de Salignac de La Mothe-Fénelon (1651-1715), dit Fénelon, reçoit une solide formation intellectuelle au Collège du Plessis, puis au séminaire Saint-Sulpice. Ordonné prêtre en 1677, il est nommé en 1679, à Paris, supérieur de l’Institut des nouvelles catholiques 1. Il tire en 1687 de cette expérience pédagogique qui l'a passionné, la matière de son Traité de l'éducation des filles. Dans le même temps, il devient un familier de Bossuet et le conseiller spirituel de Madame de Maintenon. En 1689, sur la proposition de cette dernière, il est nommé précepteur du duc de Bourgogne, Louis de France, petit-fils et héritier potentiel de Louis XIV. Puis il est nommé encore précepteur du duc d'Anjou et du duc de Berry, frères puînés du duc de Bourgogne. Admis à l’Académie française en 1693, il écrit en 1694-1696 pour Louis de France Les Aventures de Télémaque, roman d'aventures et de voyages, à visée principalement didactique.

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Alphonse de Neuville (1836–1885), Fénelon et le duc de Bourgogne, in A Popular History of France From The Earliest Times de François Pierre Guillaume Guizot, volume V, Boston, Dana Estes and Charles R. Lauriat, p. 610.

Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon (1675-1755), dans ses Mémoires, dresse alors de Fénelon le portrait suivant :

« Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât et qui ne se pourrait oublier quand on ne l'aurait vu qu'une fois. Elle rassemblait tout et les contraires ne s'y combattaient pas. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle sentait également le docteur, l'évêque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait faire effort pour cesser de le regarder. » 2

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Claude Bailleul [élève de Hyacinthe Rigaud], Francois de Salignac de la Mothe Fénelon, 1718, Musée des Beaux-Arts, Périgueux.

En 1695, Fénelon est nommé archevêque de Cambrai, et on ne l'appellera plus désormais que « le Cygne de Cambrai », en raison des talents que Saint-Simon, derechef, souligne ici :

« Plus coquet que toutes les femmes, mais en solide, et non à misères, sa passion était de plaire, et il avait autant de soin de captiver les valets que les maîtres, et les plus petites gens que les personnages. Il avait pour cela des talents faits exprès : une douceur, une insinuation, des grâces naturelles et qui coulaient de source, un esprit facile, ingénieux, fleuri, agréable, dont il tenait, pour ainsi dire, le robinet pour en verser la qualité et la quantité exactement convenable à chaque chose et à chaque personne ; il se proportionnait et se faisait tout à tous. » 3

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Portrait de Jeanne Guyon. La très pieuse Jeanne Marie Bouvier de la Motte Guyon (1648-1717), devenue veuve de Jacques Guyon du Chesnoy en 1676, s'intéresse un temps à la fondation d'un institut des Nouvelles Catholiques à Gex, près de Genève. Mais, prévenue de ce que l'on pratique éventuellement chez les Nouvelles Catholiques des abjurations forcées, elle refuse finalement de devenir supérieure de cet institut. En 1682, elle compose Torrents spirituels, poème théologico-mystique sur le thème du « Pur Amour ». En 1684, elle publie un Moyen court et très facile pour l’oraison et ses Explications de la Bible. En 1686, après avoir séjourné à Marseille et à Turin, où elle rencontre des quiétistes italiens, elle s'installe à Paris. En 1688, elle publie Le Cantique des Cantiques de Salomon interprété selon le sens mystique et la vraie représentation des états intérieurs. Quoique critiquée déjà pour sa mysticité et poursuivie par diverses calomnies, elle trouve provisoirement bon accueil auprès de Bossuet et de Madame de Maintenon. Fénelon la fait admettre à la Maison royale de Saint Louis, créée en 1686 à Saint-Cyr, où elle exerce pendant deux ou trois une influence croissante. Mais Bossuet finit par juger son mysticisme dangereux, et Madame de Maintenon la chasse de Saint-Cyr en 1693. En 1695, elle se rend au couvent des Ursulines de Meaux, où Bossuet, évêque en charge du diocèse et dit, comme on sait, « l'Aigle de Meaux », entreprend de la faire renoncer à son quiétisme 4. Fénelon est présent à leur dernier entretien. Bossuet prononce finalement une sévère condamnation du quiétisme et tente de faire signer à Madame Guyon un aveu d'hérésie. Elle se résoud seulement à la censure de ses œuvres publiées. Bossuet lui interdit de séjourner à Paris. Elle y retourne toutefois clandestinement. Bientôt découverte, elle est emprisonnée à la fin de l'année 1695 dans le donjon de Vincennes, puis en 1696 dans un couvent de Vaugirard, puis en juin 1698 à la Bastille. Libérée en 1703, elle se retire à la campagne dans le Blésois, où elle forme discrètement des disciples, catholiques et protestants. Elle meurt à Blois en 1717.

Desservi aux yeux de Bossuet pour avoir pris la défense de Madame Guyon, en particulier dans son Explication des maximes des saints (1697) ; et desservi aussi aux yeux de Louis XIV pour avoir donné l'apparence de vouloir critiquer dans ses Aventures de Télémaquele poids des guerres incessantes 5, la misère des paysans, et le luxe de la Cour ; Fénelon perd en 1699 son office de précepteur et se trouve banni de la Cour. En 1699 également, le pape Innocent XII condamne son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure ainsi que tous les ouvrages de Madame Guyon.

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Alphonse de Neuville (1836–1885), Misère des paysans, in A Popular History of France From The Earliest Times de François Pierre Guillaume Guizot, volume V, Boston, Dana Estes and Charles R. Lauriat, p. 543.

Fénelon se retire alors dans son archevêché de Cambrai, où il reçoit fréquemment la visite d'Andrew Michael Ramsay, dit le Chevalier de Ramsay, ancien protestant devenu adepte du spinozisme et du déisme, qu'il baptise et prend comme secrétaire en 1709, et dont il fait en 1714 le secrétaire de Madame Guyon. Il publie en 1712 sa Démonstration de l'existence de Dieu.

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Hiver européen 1709, peintre anonyme, Castello Sforzesco, Milan, Italie.

« Durant le terrible hiver de 1709, Fénelon fait montre d'une charité exemplaire à l'endroit des pauvres, et à l'endroit aussi des soldats, français ou autres, qui bivouaquent près de chez lui. Il s'en suit, note encore Saint-Simon, que « Monsieur de Cambrai mourut [en 1715] sans devoir un sou et sans nul argent. » 6

II. « Comme dans un miroir »

Dans le titre de sa Démonstration de l'existence de Dieu, Fénelon signale que celle-ci se veut proportionnée à la faible intelligence des plus simples. C'est pourquoi, à la différence de l'abbé de Tournemine, son très savant préfacier, qui développe une philosophie « rude », destinée à des « hommes accoutumés à méditer les vérités abstraites, et à remonter aux premiers principes », Fénelon entend privilégier une philosophie « simple », « sensible et populaire », dont tout homme sans passions et sans préjugés, est capable ». Car « les preuves morales de l'existence de Dieu sont à la portée de tout le monde. La sagesse et la puissance qu'Il a marquées dans tout ce qu'Il a fait, se font voir comme dans un miroir à ceux qui ne le peuvent contempler dans sa propre idée. »

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Jean Honoré Fragonard (1732-1806), Le petit parc (1760-1763), Wallace Collection, London.

Excipant là de son expérience personnelle : « Je ne puis ouvrir les yeux, sans admirer l'art qui éclate dans toute la Nature. Le moindre coup d'œil suffit pour apercevoir la main qui fait tout », Fénelon invite son lecteur à partager ladite expérience, et il fournit à cet effet quelques beaux exemples.

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Albrecht Dürer (1471-1528), La main de Dieu, 1503.

« Mais avant d'évoquer ces exemples, de façon qui surprend un peu relativement à son projet dit de « philosophie populaire », Fénelon produit quelques citations latines, que, contrairement à l'abbé de Tournemine, il ne traduit pas toujours. Il cite ainsi un passage du De libero arbitrio [Du libre arbitre] dans lequel saint Augustin observe que humana haute anima rationalis est quæ mortalibus vinculis peccati pena tenebatur, ad hoc diminutionis redacta, ut per conjecturas rerum visibilium ad intelligenda invisibilia niteretur ; « l'âme humaine est raisonnable ; mais retenue, en punition du péché, par des liens mortels, elle est réduite à un tel état d'infériorité qu'elle doit s'efforcer de comprendre les réalités invisibles par conjecture sur les réalités visibles. » 7

Fénelon cite encore, entre autres, une phrase de Saint Jean 8, In mundo erat, et mundus per ipsum factus est, et mundus eum non cognovit, « Il était dans le monde, et le monde a été fait par Lui, et cependant ce monde ne L'a point connu » ; puis, librement traduit cette fois, un passage du De natura deorum dans lequel Cicéron déplore qu'à force d'habitude, nous ne sachions plus voir la beauté du jour, partant, reconnaître en elle une preuve de la munificence divine :

Quod si hoc idem ex aeternis tenebris contingeret, ut subito lucem aspiceremus, quaenam species caeli uideretur ? Sed assiduitate quotidiana et consuetudine oculorum assuescunt animi neque admirantur neque requirunt rationes earum rerum, quas semper vident ; proinde quasi novitas nos magis, quam magnitudo rerum debeat ad exquirendas causas excitare.

Traduction : « Figurons-nous qu'au sortir d'une éternelle nuit, il nous arrive de voir la lumière pour la première fois : quelle impression ferait sur nous la vue du ciel ? Mais parce que nous le voyons journellement, nos esprits n'en sont plus frappés, et ne s'embarrassent point de rechercher les principes de ce que nous avons toujours devant les yeux. Comme si c'était la nouveauté, plutôt que la grandeur des choses, qui dût exciter notre curiosité. » 9

Mais enfin, remarque Fénelon, toute la Nature montre l'art infini de son Auteur. Quand je parle d'un art, je veux dire un assemblage de moyens choisis tout exprès pour parvenir à une fin précise. C'est un ordre, un arrangement, une industrie, un dessein suivi. Le hasard est tout au contraire une cause aveugle et nécessaire, qui ne pépare, qui n'arrange, qui ne choisit rien, et qui n'a ni volonté, ni intelligence. Or je soutiens que l'Univers porte le caractère d'une cause infiniment puissante et industrieuse. Je soutiens que le hasard, cest-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir formé ce tout. C'est ici qu'il est bon de rapeller les célèbres comparaisons des Anciens. »

III. « La main qui fait tout ». De quelques exemples du Beau et de l'Art mis en œuvre par la main divine

Après avoir rappelé la parole des Anciens, puis celle de l'Évangéliste, et s'être réclamé ainsi de leur autorité commune, Fénelon revient aux « célèbres comparaisons » annoncées et les détaille avec une admiration débordante.

Fénelon décrit successivement les beautés de l'Iliade d'Homère ; celles du son d'un violon que l'on entendrait dans une chambre ; celles d'un tableau qui représenterait, par exemple, le passage de la Mer rouge avec Moïse ; celles d'une statue de marbre qu'on trouverait sur une île déserte ». Les conclusions qu'il en tire, procèdent, comme on verra, d'un type de raisonnement auquel le lecteur contemporain ne s'attend pas.

III.1. L'Iliade d'Homère, ce poème si parfait : « un coup de pur hasard, comme un coup de dés ? »

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Quelques vers de l'Iliade, transcription d'un papyrus grec par Edward Maunde Thompson (1840-1929) et Spyridon Lambros (1851-1919) in An Introduction to Greek and Latin Palaeography, Athènes, 1903.
Fénelon dixit : « Qui croira que l'Iliade d'Homère, ce poème si parfait, n'ait jamais été composé par un effort du génie d'un grand Poète ; et que les caractères de l'alphabet ayant été jetés en confusion, un coup de pur hasard, comme un coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisément dans l'arrangement nécessaire pour décrire dans des vers pleins d'harmonie et de variété, tant de grands évenements, pour les placer, et pour les lier si bien tous ensemble ; pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il a de plus gracieux, de plus noble, et de plus touchant ; enfin pour faire parler chaque personne selon son caractère, d'une manière si naïve et si passionnée ?

Qu'on raisonne, et qu'on subtilise tant qu'on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé, que l'Iliade n'ait point d'autre auteur que le hasard. Cicéron en disait autant des Annales d'Ennius ; et il ajoutait que le hasard ne ferait jamais un seul vers, bien loin de faire tout un poème. Pourquoi donc cet homme sensé croirait-il de l'Univers, sans doute encore plus merveilleux que l'Iliade, ce que son bon sens ne lui permettra jamais de croire de ce poème ? »

III.2. Un violon que l'on entendrait dans une chambre

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Julius Quinkhard (1736-1776), Die Musikliebhaber (Les mélomanes), 1755, Rijksmuseum, Amsterdam.
Fénelon dixit : « Si nous entendions dans une chambre, derrière un rideau, un instrument doux et harmonieux, croirions-nous que le hasard, sans aucune main d'homme, put avoir formé cet instrument ? Dirions-nous que les cordes d'un violon seraient venues d'elles-mêmes se ranger, et s'étendre sur un bois, dont les pièces se seraient collées ensemble, pour former une cavité avec des ouvertures régulières ? Soutiendrions-nous que l'archet formé sans art, serait poussé par le vent, pour toucher chaque corde si diversement, et avec tant de justesse ? Quel esprit raisonnable pourrait douter sérieusement, si une main d'homme toucherait cet instrument avec tant d'harmonie ? Ne s'écrierait-il pas qu'une main savante le toucherait ?

III.3. Le passage de la Mer rouge avec Moïse

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Nicolas Poussin, Passage de la Mer rouge, 1633-1637, National Gallery of Victoria, Melbourne.
Fénelon dixit : « En vérité où serait l'homme qui osât dire qu'une servante barbouillant au hasard cette toile avec un balai, les couleurs se seraient rangées d'elles-mêmes pour former ce vif coloris, ces attitudes si variées, ces airs de têtes si passionnés, cette belle ordonnance de figures en si grand nombre, sans confusion, cet accommodement de draperies, ces distributions de lumières, ces dégradations de couleurs, cette exacte perspective, enfin tout ce que le plus beau génie d'un peintre peut rassembler. »

III.4. Une statue qu'on trouverait sur une île déserte

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Exposée au Musée Pouchkine, à Moscou, copie de la Vénus de Médicis conservée à la Galerie des Offices, à Florence. Cette Vénus conservée à Florence est elle-même une copie du Ier siècle av. J.-C. d'une statue originale en bronze, qui aurait été faite par un élève de Praxitèle.

Fénelon dixit encore : « Que répondrait un homme, si quelqu'un s'avisait de lui dire : non, un sculpteur ne fit jamais cette statue [de marbre sur une île déserte]. Elle est faite, il est vrai, selon le goût le plus exquis, et dans les règles de la perfection : mais c'est le hasard tout seul qui l'a faite. Parmi tant de morceaux de marbre, il y en a eu un qui s'est formé ainsi de lui-même ; les pluies et les vents l'ont détaché de la montagne ; un orage très violent l'a jeté tout droit sur ce piedestal, qui s'était préparé de lui-même dans cette place. C'est un Apollon parfait comme celui de Belvédère. C'est une Vénus qui égale celle de Médicis. C'est un Hercule qui ressemble à celui de Farnese. Vous croiriez, il est vrai, que cette figure marche, qu'elle vit, qu'elle pense, et qu'elle va parler : mais elle ne doit rien à l'art ; et c'est un coup aveugle du hasard, qui l'a si bien finie, et placée. »

III.5. La statue de Condillac après celle de Fénelon

Fénelon, mort en 1715, n'aura pas pu savoir qu'en 1754, dans son Traité de sensations, Condillac évoquerait à son tour une statue de marbre, dotée toutefois du sens de l'odorat, qui, seule dans un jardin fleuri, accèderait progressivement à l'intelligence du monde et de soi, à partir seulement de l'odeur des roses. « Le jugement, la réflexion, les désirs, les passions, etc., ne sont que la sensation même qui se transforme différemment. C'est pourquoi [...] nous vîmes la Statue devenir un animal capable de veiller à sa conservation », écrit Condillac en 1754 à Madame la comtesse de Vassé, son aimable destinataire :

« Les connaissances de notre statue, bornée au sens de l’odorat, ne peuvent s’étendre qu’à des odeurs. Elle ne peut pas plus avoir les idées d’étendue, de figure, ni de rien qui soit hors d’elle, ou hors de ses sensations, que celles de couleur, de son, de saveur. Elle n’est par rapport à elle, que les odeurs qu’elle sent.

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R. Guillot, La France, hybride de thé, Paris, Amat éditeur, chromolithographie J.I. Goffart, Bruxelles.

Si nous lui présentons une rose, elle sera par rapport à nous, une statue qui sent une rose ; mais par rapport à elle, elle ne sera que l’odeur même de cette fleur. Elle sera donc odeur de rose, d’œillet, de jasmin, de violette, suivant les objets qui agiront sur son organe. En un mot, les odeurs ne sont à son égard que ses propres modifications ou manières d’être ; et elle ne saurait se croire autre chose, puisque ce sont les seules sensations dont elle est susceptible. » 10

Condillac note que sa statue, figure allégorique du corps et de l'appareil perceptif humains, « n’a aucune idée de la matière ». De façon ambiguë, sans qu'on puisse deviner s'il entretient la moindre connivence avec « les philosophes à qui il paraît si évident que tout est matériel », Condillac invite lesdits philosophes à se mettre « pour un moment à la place » de cette statue ; « et qu’ils imaginent comment ils pourraient soupçonner qu’il existe quelque chose, qui ressemble à ce que nous appelons matière. »

On voit dans le Traité des sensations, quoi qu'il en soit, par où se distinguent la statue dont parle Fénelon, celle dont « vous croiriez, il est vrai, que cette figure marche, qu'elle vit, qu'elle pense, et qu'elle va parler », et dont l'art devrait tout, via celle du sculpteur, à « la main de Dieu ; et la statue dont parle Condillac, celle dont l'éveil doit initialement tout à la seule odeur des roses.

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Portrait d'Étienne Bonnot de Condillac (1715-1780) par Guiseppe Baldrighi (1722-1803), peintre, et Pierre Michel Alix (1762–1817), graveur, Musée Carnavalet.

On sait, dit Sylvain Auroux dans le bel article intitulé « Condillac, inventeur d'un nouveau matérialisme », que l'une des innovations de Condillac a été de vouloir décrire (et expliquer génétiquement) les opérations cognitives de l'être humain en supposant une statue douée de la faculté de sentir. Cela supposait que toutes les opérations cognitives les plus complexes puissent être ramenées à quelques opérations élémentaires et qu'on puisse les décrire, ainsi que Condillac le fait dans le Traité des Sensations. Il rompt par là, avec la théorie millénaire des facultés de l'âme, sans pour autant défendre ce que serait un modèle strictement matérialiste/mécaniste des activités cognitives réduites à des processus cérébraux.

Développer une théorie génétique de l'esprit (on dirait sans doute mieux en employant le terme classique d'entendement) qui dépende non d'une réalité transcendante mais de l'histoire réelle de l'interaction des hommes entre eux et avec le monde, c'est assurément être matérialiste. [...]. On dépasse le matérialisme mécaniste qui verrait dans l'esprit une certaine complexion d'atomes corporels. Sans doute l'ontologie de Condillac était-elle dualiste (Dieu et l'esprit existent comme entités distinctes de la matière), mais la méthodologie de sa théorie de l'entendement ne l'était certainement pas : elle n'a nul besoin de supposer un fantôme dans la machine. » 11

Aux exemples empruntés ci-dessus au domaine de la poésie et des arts, Fontenelle ajoute celui des animaux, premiers selon lui dans l'ordre des beautés de la Création :

« Je ne puis me résoudre à quitter ces exemples, sans prier le lecteur de remarquer que les hommes les plus sensés ont naturellement une peine extrême à croire que les bêtes n'aient aucune connaissance, et qu elles soient de pures machines. D'où vient cette répugnance invincible en tant de bons esprits ? C'est qu'ils supposent avec raison que les mouvemens si justes, et d'une si parfaite mécanique, ne peuvent se faire sans aucune industrie, et que la matière seule, sans art, ne peut faire ce qui marque tant de connaissance. On voit par là que la Raison la plus droite conclut naturellement que la matière seule ne peut, ni par les lois simples du mouvement, ni par les coups capricieux du hasard, faire des animaux qui ne soient que de pures machines. Les Philosophes même qui n'attribuent aucune connaissance aux animaux, ne peuvent éviter de reconnaître, que ce qu'ils supposent aveugle et sans art dans ces machines, est plein de sagesse et d'art dans le premier moteur qui en a fait les ressorts, et qui en a réglé les mouvements. Ainsi les Philosophes les plus opposés reconnaissent également que la matière et le hasard ne peuvent produire sans art tout ce qu'on voit dans les animaux. » 12

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Jean Baptiste Oudry, Levrette blanche, 1748.

IV. Un « Examen particulier de la Nature ».

Après quelques « belles comparaisons » qui prouvent que « l'Art ou la Nature montre l'existence de son auteur », Fénelon, qui s'adresse désormais à « l'homme accoutumé à faire des réflexions » entreprend de poursuivre, de façon quasi encyclopédique, un « Examen particulier de la Nature ».

De la structure générale de l'Univers aux Astres en passant par la Terre, Plantes, l'Eau, l'Air, le Feu, le Ciel, et le Soleil, cet examen comprend 9 chapitres.

IV.1. Un « De la structure générale de l'Univers ». Fénelon après Pascal

Concernant la structure générale de l'Univers, loin de reconduire la leçon de Descartes et autres spécialistes du temps, dont il se distingue au demeurant par l'emploi fréquent du mot « atome » 13, et par l'attention qu'il voue, certes sur le mode critique, à Lucrèce et à l'atomisme antique, Fénelon invite simplement son lecteur à sortir de sa chambre, à « jeter les yeux sur cette terre qui nous porte », et à faire fruit de sa contemplation :

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Bois gravé du XVIe siècle, auteur inconnu.

« Arrêtons-nous d'abord au grand objet, qui attire nos premiers regards : je veux dire la structure générale de l'Univers. Regardons cette voûte immense des cieux qui nous couvre, ces abîmes d'air et d'eau qui nous environnent, et ces astres qui nous éclairent. Un homme qui vit sans réflexion, ne pense qu'aux espaces qui sont auprès de lui, ou qui ont quelque rapport à ses besoins. Il ne regarde la terre que comme le plancher de sa chambre, et le soleil qui l'éclaire pendant le jour, que comme la bougie qui l'éclaire pendant la nuit. Ses pensées se renferment dans le lieu étroit qu'il habite. Au contraire, l'homme accoutumé à faire des réflexions étend ses regards plus loin, et considère avec curiosité les abîmes presque infinis, dont il est environné de toutes parts. Un vaste royaume ne lui paraît alors qu'un petit coin de la terre ; la terre elle-même n'est à ses yeux qu'un point dans la masse de l'Univers ; et il admire de s'y voir placé, sans savoir comment il y a été mis. » 14

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Wilhelm Kranz (1853-1930), illustrateur scientifique, Voûte étoilée avec la Croix du Sud.

« D'un autre côté, l'ouvrage n'est pas moins admirable en petit, qu'en grand », remarque encore Fénelon. « Je ne trouve pas moins en petit, une espèce d'infini, qui m'étonne, et qui me surmonte. Trouver dans un ciron, comme dans un éléphant, ou dans une baleine, des membres parfaitement organisés ; y trouver une tête, un corps, des jambes, des pieds formés comme ceux des plus grands animaux. Il y a dans chaque partie de ces atomes vivants des muscles, des nerfs, des veines, des artères, du sang ; dans ce sang des esprits, des parties rameuses, et des humeurs ; dans ces humeurs des gouttes composées elles-mêmes de diverses parties, sans qu'on puisse jamais s'arrêter dans cette composition infinie d'un tout si infini.

Le microscope nous découvre dans chaque objet, comme mille objets, qui ont échappé à notre connaissance. Combien y a-t-il dans chaque objet, découvert par le microscope, d'autres objets que le microscope lui-même ne peut découvrir ? [...].

Mais suppléons par l'imagination, à ce qui nous manque du côté des yeux ; et que notre imagination elle-même soit une espèce de microscope, qui nous représente en chaque atome mille mondes nouveaux, et invisibles... » 15 

À partir du « point où l'homme se voit placé dans la masse de l'univers, sans savoir comment il y a été mis », Fénelon reprend ou prolonge la réflexion inaugurée par Pascal en 1670, dans ses Pensées, à propos des « deux infinis » :

Pascal dixit : « Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent. Qu'il regarde cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers, que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre ; elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c'est le plus grand caractère sensible de la toute puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée. »

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Animalcules photographiques, essai photographique sur une page illustrée figurant une goutte d'eau vue au microscope, 14FI52/29, N RI 673, Archives de la Somme.

« Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ses jambes, du sang dans ses veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ses humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours ; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible, dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné ; et trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ses merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue ; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver ?

Qui se considérera de la sorte s'effraiera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que, sa curiosité se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption. » 16

Face à l'infiniment grand et à l'infiniment petit de la Création, dans le même temps qu'il admire, l'homme pascalien tremble et finalement s'effraie. Pascal se veut et se fait là témoin d'une métaphysique de l'angoisse. Moins sujet à l'obsession des ténèbres extérieures, il semble que l'homme de Fénelon puisse « se perdre dans la pensée de la toute-puissance de Dieu » sans aucun effroi. Fénelon se veut et se fait chantre ici d'une métaphysique heureuse.

IV.2. De la Terre. Fénelon avant Rousseau

De la Terre, Fénelon dit, de façon qui donne aujourd'hui à penser, que « rien ne l'épuise. Plus on déchire ses entrailles : plus elle est libérale. Après tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d'elle, elle n'est point encore usée. Elle ne retient aucune vieillesse ; ses entrailles sont encore pleines des mêmes trésors. Mille générations ont passé dans son sein. Tout vieillit, excepté elle seule ; elle rajeunit chaque année au printemps. Elle ne manque point aux hommes : mais les hommes insensés se manquent à eux-mêmes en négligeant de la cultiver. C'est par leur paresse, et par leurs désordres, qu'ils laissent croître les ronces et les épines en la place des vendanges et des moissons. Ils se disputent un bien qu'ils laissent perdre. Les Conquérants laissent en friche la terre, pour la possession de laquelle ils ont fait périr tant de milliers d'hommes, et ont passé leur vie dans une si terrible agitation. Les hommes ont devant eux des terres immenses qui sont vides et incultes : et ils renversent le genre humain pour un coin de cette terre si négligée. La terre, si elle était bien cultivée, nourrirait cent fois plus d'hommes qu'elle n'en nourrit. » 17

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Jean François Millet, Glaneuses, 1857, Musée d'Orsay.

Comme Fénelon en 1712, Rousseau déplorera en 1755 qu'on ne sache pas faire en sorte que la terre suffise à nourrir les hommes. Mais, là où Fénelon, dans sa Démonstration de l'existence de Dieu, reproche aux « Conquérants » [Louis XIV...] de « laisser croître les ronces et les épines en la place des vendanges et des moissons », et plaide pour le développement d'une agriculture plus productive, Rousseau, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, condamnera le développement d'une agriculture qui, suite à l'appropriation de la terre par les plus riches, fait le malheur du bon peuple. Dès que « la propriété s’introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu’il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l’esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. » 18

IV.3. De l'Eau. Fénelon avant Voltaire

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Ornements de poupe du premier Soleil Royal, 2000 tonneaux, 110 canons, vaisseau amiral de l'escadre du Ponant, lancé par Louis XIV en 1669, détruit en 1692,Service historique de la Défense.

De l'Eau, Fénelon dit d'emblée que, sans elle, « il n'y aurait aucun commerce par la navigation. [...]. Si l'eau était un peu plus raréfiée. elle ne pourrait plus soutenir ces prodigieux édifices flottants, qu'on nomme vaisseaux. [...]. Les eaux tombent des hautes montagnes, où leurs réservoirs sont placés. Elles s'assemblent en gros ruisseaux dans les vallées. Les rivières serpentent dans les vastes campagnes, pour les mieux arroser. Elles vont enfin se précipiter dans la mer, pour en faire le centre du commerce à toutes les Nations. Cet Océan, qui semble mis au milieu des terres pour en faire une éternelle séparation, est au contraire le rendez-vous de tous les peuples, qui ne pourraient aller par terre d'un bout du monde à l'autre, qu'avec des fatigues, des longueurs, et des dangers incroyables. C'est par ce chemin sans trace, au travers des abîmes, que l'ancien monde donne la main au nouveau, et que le nouveau prête à l'ancien tant de commodités et de richesses. Les eaux distribuées avec tant d'art, font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain. » 19

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Vue du deuxième Soleil Royal, d'abord nommé Le Foudroyant, 104 canons, lancé en 1792, abandonné en 1713.

Voltaire, en 1736 dans Le Mondain 20, célèbrera lui aussi la course des « ces agiles vaisseaux » qui « du Texel, de Londres, de Bordeaux », réunissant ainsi « l'un et l'autre hémisphère », « s'en vont chercher, par un heureux échange, de nouveaux biens ». Non plus que Fénelon, il ne parlera des canons qui arment cependant « le rendez-vous de tous les peuples » ainsi que « l'heureux échange » en vertu de quoi « le nouveau [monde] prête à l'ancien tant de commodités et de richesses ». Mais, là où Fénelon voit dans le développement du commerce maritime une preuve supplémentaire de l'existence de Dieu, qui se soucie de fournir là aux nations l'occasion de se « donner la main », Voltaire ne verra plus que l'occasion de profiter du luxe et des plaisirs nouveaux, ainsi offerts, et réservés, au monde occidental.

IV.4. Des animaux

« Mais tournons nos regards vers les animaux, encore plus dignes d'admiration que les cieux et les astres. Il y en a des espèces innombrables... »

Des Animaux aux Sentiments de quelques Anciens sur l'âme et la connaissance des bêtes en passant par Arrangement admirable de tous les corps qui composent l'Univers, Merveilles des infiniment petits, De la structure de l'Animal, De l'instinct de l'Animal, Du sommeil, De la génération, Quelques fautes que font les bêtes n'empêchent pas que leur instinct ne soit infaillible en bien des choses, et Impossibilité de l'âme des bêtes, l'ouvrage de Fénelon comprend 11 chapitres. On aura compris déjà que, même s'il ne leur prête pas d'âme, sinon en Dieu « qui fait tout en elles », Fénelon aime les bêtes, toutes les bêtes, les petites, les grosses, les paisibles, les féroces, et même le serpent, ainsi que « l'incommode moucheron », sans exclusive. Il revient sur le sujet partout dans son œuvre.

IV.4.1. Fénelon après Virgile, et après Descartes et Malebranche

Du chien, auquel Malebranche donne un coup de pied pour le chasser, Fénelon observe qu'il semble « fait pour l'homme ». Le chien est né pour le caresser ; pour se dresser comme il lui plaît ; pour lui donner une image agréable de société, d'amitié, de fidélité, et de tendresse ; pour garder tout ce qu'on lui confie ; pour prendre à la course beaucoup d'autres bêtes avec ardeur, et pour les laisser ensuite à l'homme, sans en rien retenir. » 21

Proche en cela de Descartes, qui dit l'homme « comme maître et possesseur de la Nature » 22, Fénelon déclare que « dans la Nature, non seulement les plantes, mais encore les animaux, sont faits pour notre usage ». Mais, à la différence de Descartes et surtout de Malebranche, il couple cette certitude avec une vision quasi franciscaine de la proximité des hommes et des bêtes et, par suite, avec le rêve d'un âge de paix, d'annonce nouvelle.

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Luc Olivier Merson, Le Loup d’Agubbio, détail, 1877, Palais des Beaux-Arts, Lille.

« Les bêtes farouches même, s'apprivoisent, ou du moins craignent l'homme. Si tous les pays étaient peuplés et policés, comme ils devraient l'être, il n'y en aurait point où les bêtes attaquassent les hommes. On ne trouverait plus d'animaux féroces, que dans les forêts reculées, et on les réserverait pour exercer la hardiesse, la force, et l'adresse du genre humain, par un jeu qui représenterait la guerre, sans qu'on eût jamais besoin de guerres véritables entre les Nations23

La philosophie des Anciens voulait que l'esprit divin, répandu dans tout l'Univers, fût une sagesse supérieure, qui agit sans cesse dans toute la nature, et surtout dans les animaux, comme les âmes agissent dans les corps ; et que cette impression continuelle de l'esprit divin, que le vulgaire nommait instinct, sans entendre le vrai sens de ce terme, fût la vie de tout ce qui vit. Ils ajoutaient que ces étincelles de l'esprit divin étaient le principe de toutes les générations ; que les animaux les recevaient dans leur conception, et à leur naissance ; et qu'au moment de leur mort, ces particules divines se détachaient de toute la matière terrestre, pour s'envoler au ciel, où elles roulaient au nombre des astres.

C'est cette philosophie, toute ensemble si magnifique si fabuleuse, que Virgile exprime avec tant de grâce par ces vers sur les abeilles, où il dit que toutes les merveilles qu'on y admire, ont fait dire à plusieurs qu'elles étaient animées par un souffle divin, et par une portion de la divinité : dans la persuasïon où ils étaient que Dieu remplit la terre et la mer, et le ciel ; que c'est de là que les bêtes, les troupeaux et les hommes reçoivent la vie en naissant ; et que c'est là que toutes choses rentrent, et retournent, lorsqu'elles viennent à se détruire : parce que les âmes, qui sont le principe de la vie, loin d'être anéanties par la mort, s'envolent au nombre des astres, et vont établir leur demeure dans le ciel » :

Texte original des vers cités par Fénelon ci-dessus :

Esse apibus partem diuinae mentis et haustus
Ætherios dixere ; deum namque ire per omnes
Terrasque tractusque maris caelumque profundum.
Hinc pecudes, armenta, uiros, genus omne ferarum,
Quemque sibi tenues nascentem arcessere uitas ;
Scilicet huc reddi deinde ac resoluta referri
Omnia nec morti esse locum, sed uiua uolare
sideris in numerum atque alto succedere caelo.
 24

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Hymne à la Vierge, XIIIe siècle, Bibliothèque du Monastère de L’Escurial, Espagne.
Si Fénelon cite « cette philosophie, toute ensemble si magnifique si fabuleuse, que Virgile exprime avec tant de grâce par ses vers sur les abeilles », c'est sans doute parce que, indépendamment du caractère « fabuleux » de ladite philosophie, l’abeille est devenue dans le cadre de la Chrétienté, pendant des siècles, symbole de la pureté virginale, image et figure de la Vierge Marie.

« Il n'est pas question ici de savoir si les bêtes ont de la connaissance », remarque Fénelon. « Je ne prétends entrer en aucune question de philosophie », déclare-t-il finalement, las, semble-t-il, de la dispute que les philosophes de son temps entretiennent à propos de la théorie de l'animal-machine. « Les animaux, déclare-t-il, ont [dans leurs divers mouvements] ce qu'on nomme un instinct. Ne cherchons point en quoi consiste cet instinct ; contentons-nous du simple fait sans raisonner. »

IV.4.2. Fénelon, critique de « ce qu'on nomme un instinct »

À propos de « ce qu'on nomme un instinct », Fénelon développe ci-dessous une réflexion ostensiblement distanciée de celle de Descartes, selon qui les bêtes agiraient « naturellement par ressorts ainsi qu'une horloge », ou encore de celle de Malebranche, selon qui les bêtes ne seraient « pas plus sensibles que des horloges ». Mais il se distingue aussi des « Épicuriens » et autres philosophes matérialistes, pour qui l'efficience admirable de « ce qu'on nomme un instinct » serait le fait de de la nature seule, ou encore celui d'une âme du monde. Ce que les autres nomment « un instinct », Fénelon l'attribue à « la sagesse supérieure qui conduit » les bêtes, « sagesse qui pense » et qui est celle de Dieu seul. Dieu, selon Fénelon, pense dans sa Création ; il pense donc dans le corps ou au sein des bêtes, comme il pense aussi dans le corps ou au sein des hommes :

« Les mouvements dont je parle », dit Fénelon, » sont entièrement indélibérés, même dans la machine de l'homme. Si un homme qui danse sur la corde, raisonnait sur les règles de l'équilibre, son raisonnement lui ferait perdre l'équilibre, qu'il garde merveilleusement sans raisonner, et la raison ne lui servirait qu'à tomber par terre. Il en est de même des bêtes. Dites, si vous le voulez, qu'elles raisonnent comme les hommes : en le disant vous n'affaiblissez en rien ma preuve. Leur raisonnement ne peut jamais servir à expliquer les mouvements, que nous admirons le plus en elles. Dira-t-on qu'elles savent les plus fines règles de mécanique, qu'elles observent avec une justesse si parfaite, quand il est question de courir et de sauter, de nager, de se cacher, de se replier, de dérober leur piste aux chiens ou de se servir de la partie de leur corps la plus forte, pour se défendre ? Dira-t-on qu'elles savent naturellement les mathématiques, que les hommes ignorent ? Osera-t-on dire qu'elles font avec délibération, et avec science, tous les mouvements si impétueux, et si justes, que les hommes même font sans étude et sans y penser ? Leur donnera-t-on de la raison dans les mouvements même, où il est certain que l'homme n'en a pas ? C'est l'instinct, dira-t-on, qui conduit les bêtes. Je le veux : c'est en effet un instinct. »

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Jacques Raymond Brascassat (1804-1867), Moutons et brebis au pâturage, Musée des Beaux-Arts, Reims.

« Mais cet instinct est une sagacité, et une dextérité admirable, non dans les bêtes, qui ne raisonnent, ni ne peuvent avoir alors le loisir de raisonner : mais dans la sagesse supérieure qui les conduit. Cet instinct, ou cette sagesse qui pense, et qui veille pour la bête, dans les choses indéliberées où elle ne pourrait ni veiller, ni penser, quand même elle serait aussi raisonnable que nous, ne peut être que la sagesse de l'ouvrier, qui a fait cette machine.

Qu'on ne parle donc plus d'instinct, ni de nature. Ces noms ne sont que de beaux noms dans la bouche de ceux qui les prononcent. Il y a dans ce qu'ils appellent nature et instinct, un art, et une industrie supérieure, dont l'invention humaine n'est que l'ombre. Ce qui est indubitable, c'est qu'il y a dans les bêtes un nombre prodigieux de mouvemens entièrement indélibérés, qui sont exécutés selon les plus fines règles de la mécanique. C'est la machine seule qui suit ces règles. Voilà le fait indépendant de toute philosophie : et le fait seul décide.

Que penserait-on d'une montre qui fuirait à propos, qui se replierait se défendrait, et échapperait, pour se conserver, quand on voudrait la rompre ? N'admirerait-on pas l'art de l'ouvrier ? Croirait-on que les ressorts de cette montre se seraient formés, proportionnés, arrangés, et unis par un pur hasard ? Croirait-on avoir expliqué nettement ces opérations si industrieuses en parlant de l'instinct et de la nature de cette montre, qui marquerait précisément les heures à son maître, et qui échapperait à ceux qui voudraient briser ses ressorts ? » 25

V. Du « fond de l'homme même »

Après avoir célébré les merveilles de l'Univers et disputé de la condition des animaux, Fénelon se propose d'étudier « le fond de l'homme même ». Il consacre 12 chapitres, de style encyclopédique, à la physiologie du corps humain, et 27 chapitre à la vie de l'âme.

« Il est temps d'étudier le fond de l'homme même, pour découvrir en lui Celui dont on dit qu'il est l'image. Je ne connais dans toute la nature que deux sortes d'être : ceux qui ont de la connaissance, et ceux qui n'en ont pas. L'homme rassemble en lui ces deux manières d'être. Il a un corps comme les êtres corporels les plus inanimés. Il a un esprit, c'est-à-dire une pensée, par laquelle il se connaît, aperçoit ce qui est autour de lui. S'il est vrai, qu'il y ait un premier être, qui ait tiré tous les autres du néant, l'homme est véritablement son image : car il rassemble comme lui dans sa nature, tout ce qu'il y a de perfection réelle dans ces deux diverses manières d'être. Mais l'image n'est qu'une image : elle ne peut être qu'une ombre du véritable Être parfait. » 26

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Michel Ange, La création d'Adam (1508-1512), détail, Chapelle Sixtine, Rome.

V.1. De l'homme et de son corps-machine

Semblablement à Descartes et à Malebranche, Fénelon récuse hautement que la matière, et par suite le corps-machine de l'homme organique, puisse penser. Il le démontre à la faveur d'une sorte de raisonnement par l'absurde, dont les tours et détours, au fil de leur déploiement, touchent peu à peu à une sorte d'ironie fantastique :

« Prenons, par exemple, la matière d'une pierre, ou d'un amas de sable. Cette portion de matière ne pense nullement. Pour la faire commencer à penser, il faut figurer, arranger, mouvoir en un certain sens, et à certain degré, toutes ses parties. Qui est-ce qui a su trouver avec tant de justesse cette proportion, cet arrangement, ce mouvement en tel sens, et point en un autre, ce mouvement à un tel degré, au dessus et au dessous duquel la matière ne penserait jamais ? Qui est-ce qui a donné toutes ces modifications si justes et si précises à une matière vile et informe, pour en former le corps d'un enfant, et pour le rendre peu à peu raisonnable ? Si au contraire on dit que la matière ne peut être pensante sans y rien ajouter, et qu'il faut un autre être qui s'unisse à elle : je demande quel sera cet autre être qui pense pendant que la matière à laquelle il est uni ne fait que se mouvoirstrong>. Voilà deux natures bien dissemblables. [...].

D'où vient que des êtres si dissemblables, sont si intimement unis ensemble dans l'homme ? D'où vient que les mouvements du corps donnent si promptement, et si infailliblement certaines pensées à l'âme ? D'où vient que les pensées de l'âme donnent si promptement et si infailliblement certains mouvements au corps ? D'où vient cette société si régulière de soixante-dix ou quatre-vingts ans, sans aucune interruption ? D'où vient que cet assemblage de deux êtres, et de deux opérations si différentes, font un composé si juste, que tant de gens sont tentés de croire que c'est un tout simple et indivisible ?

Quelle main a pu lier ces deux extrémités ? Elles ne se sont point liées d'elles-mêmes. La matière n'a pu faire pacte avec l'esprit : car elle n'a par elle-même ni pensée, ni volonté pour faire des conditions. D'un autre côté l'esprit ne se souvient point d'avoir fait un pacte avec la matière ; et il ne pourrait être assujetti à ce pacte, s'il l'avait oublié. S'il avait résolu librement, et par lui-même, de s'assujettir à la matière : il ne s'y assujettirait que quand il s'en souviendrait, et quand il lui plairait. Cependant il est certain qu'il dépend malgré lui du corps, et qu'il ne peut s'en délivrer, à moins qu'il ne détruise les organes du corps par une mort violente. D'ailleurs quand même l'esprit se serait assujetti volontairement à la matière, il ne s'en suivrait pas que la matière fut mutuellement assujettie à l'esprit. L'esprit aurait à la verité certaines pensées, quand le corps aurait certains mouvements : mais le corps ne serait point déterminé à avoir à son tour certains mouvements, dès que l'esprit aurait certaines pensées.

Or il est certain que cette dépendance est réciproque. Rien n'est plus absolu que l'empire de l'esprit sur le corps. L'esprit veut : et tous les membres du corps se remuent à l'instant, comme s'ils étaient entraînés par les plus puissantes machines. D'un autre côré rien n'est plus manifeste que le pouvoir du corps sur l'esprit. Le corps se meut : et à l'instant l'esprit est forcé de penser avec plaisir, ou avec douleur, à certains objets.

Quelle main également puissante sur ces deux natures si diverses, a pu leur imposer ce joug, et les tenir captives dans une société si exacte, et si inviolable ? Dira-t-on que c'est le hasard ? Si on le dit, entendra-t-on ce qu'on dira, et le pourra-t-on faire entendre aux autres ? Le hasard a-t-il accroché par un concours d'atomes les parties du corps avec l'esprit ? Si l'esprit peut s'accrocher à des parties du corps, il faut qu'il ait des parties lui-même, et par conséquent qu'il soit un vrai corps : auquel cas nous retombons dans la première réponse que j'ai déjà réfutée. Si au contraire l'esprit n'a point de parties, rien ne peut l'accrocher avec celles du corps, et le hasard n'a pas de quoi les attacher ensemble.

Enfin mon alternative revient toujours, et elle est décisive. Si l'esprit et le corps ne sont qu'un tout composé de matière, d'où vient que cette matière, qui ne pensait pas hier, a commencé à penser aujourd'hui ? Qui est-ce qui lui a donné ce qu'elle n'avait pas, et qui est incomparablement plus noble qu'elle, quand elle est sans pensée ? Ce qui lui donne la pensée, ne l'a-t-il point lui-même ; et comment la donnera-t-il sans l'avoir ? Supposé même que la pensée résulte d'une certaine configuration, d'un certain arrangement, et d'un certain degré de mouvement en un certain sens, de toutes les parties de la matière : quel ouvrier a su trouver toutes ces combinaisons si justes et si précises, pour faire une machine pensante ? Si au contraire l'esprit et le corps sont deux natures différentes : quelle puissance supérieure à ces deux natures, a pu les attacher ensemble, sans que l'esprit y ait aucune part, ni qu'il sache comment cette union s'est faite. Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême, aux esprits et aux corps, pour les tenir dans une correspondance, et dans une espèce de police si incompréhensibles ? » 27

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La main de Dieu, XIIe siècle, église Notre Dame de Vals, Ariège.

« Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême... ? Telle question appelle la réponse qu'on sait déjà, puisqu'elle fait chez Fénelon le titre du chapitre XLV de la Démonstration de l'existence de Dieu : « De l'union de l'âme et du corps, dont Dieu seul peut être l'auteur. »

V.2. De l'âme. « Elle seule entre les créatures pense et connaît »

V.2.1. Fénelon et la leçon des Anciens

« Le corps de l'homme, qui paraît le chef-d'œuvre de la Nature, n'est point comparable à sa pensée », observe Fénelon. « Il est certain qu'il y des corps qui ne pensent pas. On n'attribue aucune connaissance à la pierre, au bois, aux métaux, qui sont néanmoins certainement des corps. Il est même si naturel de croire que la matière ne peut penser, que tous les hommes sans prévention ne peuvent s'empêcher de rire, quand on leur soutient que les bêtes ne sont que de pures machines, parce qu'ils ne sauraient concevoir que de pures machines puissent avoir les connaissances qu'ils prétendent apercevoir dans les bêtes. Ils trouvent que c'est faire des jeux d'enfants, qui parlent avec leurs poupées, que de vouloir donner quelque connaissance à de pures machines. Aristoteles quintam quamdam naturam censet esse, e qua sit mens. Cogitare enim, et providere, et discere, et docere.... in horum quatuor generum nullo inesse putat. Quintum genus adhibet vacans nomine [traduction ci-après. De là vient que les Anciens même, qui ne connaissaient rien de réel qui ne fût un corps, voulaient néanmoins que l'âme de l'homme fût d'un cinquième élément, ou d'une espèce de quintessence sans nom, inconnue ici-bas, indivisible, et immuable, toute céleste, et toute divine : parce qu'ils ne pouvaient concevoir que la matière terrestre des quatre éléments pût penser, et se connaître elle-même » 28 :

Fénelon traduit et cite librement ci-dessus quelques lignes de Cicéron, dont voici la version complète dans le Livre I des Tusculanes :

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Aristote (384 av. J.-C. - 322 av. J.-C.), copie romaine de période impériale (Ier ou IIe siècle ap. J.-C.) d'un bronze perdu réalisé par Lysippe (ca 390 av. J.-C. - ca 300 av. J.-C.), Musée du Louvre ; Marcus Tullius Cicero, ou Cicéron (106 av. J.-C. - 43 av. J.-C.), Musée du Capitole, Rome.

Aristoteles longe omnibus (Platonem semper excipio) præstans et ingenio, et diligentia, quum quatuor illa genera principiorum esset complexus, e quibus omnia orirentur, quintam quamdam naturam censet esse, e qua sit mens. Cogitare enim, et providere, et discere, et docere, et invenire aliquid, et tam multa alia meminisse, amare, odisse , cupere, timere, angi, lætari : hæc, et similia eorum, in horum quatuor generum nullo inesse putat. Quintum genus adhibet, vacans nomine ; et sic ipsum animum, ἐντελέχειαν appellat novo nomine, quasi quamdam continuatam motionem, et perennem.

Traduction par l'abbé d'Olivet et le président Bouhier [modifiée] : « Aristote, qui, du côté de l'esprit, et par les recherches qu'il a faites, est infiniment au-dessus de tous les autres philosophies (j'excepte toujours Platon), ayant d'abord posé pour principe de toutes choses les quatre éléments [quatuor genera] que tout le monde connaît, imagine un cinquième élément [quintum genus], d'où l'âme [mens] tire son origine. Il ne croit pas que penser, prévoir, apprendre, enseigner, inventer, se souvenir, aimer, haïr, désirer, craindre, s'affliger, se réjouir, et autres opérations semblables, puissent être l'effet des quatre éléments ordinaires. Il a donc recours à un cinquième principe, qui n'a pas de nom, et il donne à l'âme [animus] un nom nouveau, "entéléchie", qui signifie à peu près mouvement continu et pérenne » 29, autrement dit, le mouvement de la vie, qui est, en lui-même, dans l'animation des corps vivants, à la fois sa propre réalisation et sa propre fin. Les Anciens tiennent ce mouvement pour une force d'origine divine, et l'âme humaine, ou la raison, pour le siège d'une parcelle détachée de la raison universelle.

Cicéron évoque un peu partout dans son œuvre la divinité de l'âme. La communauté de pouvoirs et de facultés entre l'homme et Dieu implique, selon lui, le caractère divin de l'âme. Se connaître soi-même, c'est connaître son âme, et découvrir en elle un élément divin. L'intellect est en nous, dit Cicéron, sicut simulacrum aliquod dicatum, « comme une statue divine. C'est dire que notre intellect est à l'image et à la ressemblance de l'intellect divin 30 :

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Jupiter, fresque trouvée dans la maison des Dioscures à Pompéi, entre 62 et 79 apr. J.-C, Musée archéologique national de Naples.

Texte original : Nam qui se ipse norit, primum aliquid se habere sentiet diuinum ingeniumque in se suum sicut simulacrum aliquod dicatum putabit, tantoque munere deorum semper dignum aliquid et faciet et sentiet, et quom se ipse perspexerit totumque temptarit, intelleget quem ad modum a natura subornatus in uitam uenerit, quantaque instrumenta habeat ad obtinendam adipiscendamque sapientiam, quoniam principio rerum omnium quasi adumbratas intellegentias animo ac mente conceperit, quibus inlustratis sapientia duce bonum uirum et, ob eam ipsam causam, cernat se beatum fore.

Traduction : « Celui qui se connaîtra lui-même, sentira d'abord qu'il possède quelque chose de divin ; cet esprit qui est en lui et qui est à lui, il le regardera comme une image sacrée, comme le dieu du temple ; toutes ses actions, toutes ses pensées seront dignes d'un si grand présent des dieux ; et lorsqu'il se sera examiné, et pour ainsi dire essayé tout entier, il comprendra comment il est venu à la vie, paré des mains de la nature, et comme prédestiné par elle à obtenir et à conserver la sagesse ; lui qui, dès l'origine, a reçu dans son âme, dans son entendement, les premiers linéaments de toutes choses, afin qu'à leur lumière il pût distinguer que c'est en prenant la sagesse pour guide qu'il trouvera la vertu, et par la vertu le bonheur. »  31

Attentif à la leçon des Anciens, Fénelon demeure toutefois éloigné d'une conception panthéiste du divin, dans laquelle Dieu ou les Dieux se confondent avec la Nature, de telle sorte que l'âme est partout, ou, comme dira plus tard Victor Hugo, que « Arbres, roseaux, rochers, tout vit ! Tout est plein d'âme » 32. Fénelon reconnaît toutefois aux Anciens le mérite d'avoir su reconnaître « le grand art qu'on nomme les lois de la Nature, et que les impies n'ont pas eu honte d'appeller le hasard aveugle » :

« Qu'on étudie le monde,tant qu'on voudra, et qu'on descende au dernier détail ; qu'on fasse l'anatomie du plus vil animal ; qu'on regarde de près le moindre grain de blé semé dans la terre, et la manière dont ce germe se multiplie ; qu'on observe attentivement les précautions avec lesquelles un bouton de rose s'épanouit au soleil, et se referme vers la nuit : on y trouvera plus de dessein, de conduite, et d'industrie, que dans tous les ouvrages de l'art. Ce que l'on appelle même l'art des hommes, n'est qu'une faible imitation du grand art qu'on nomme les lois de la Nature, et que les impies n'ont pas eu honte d'appeller le hasard aveugle.

Faut-il donc s'étonner si les poètes ont animé tout l'Univers, s'ils ont donné des ailes aux vents, et des flèches au soleil, s'ils ont peint les fleuves qui se hâtent de se précipiter dans la mer, et les arbres qui montent vers le ciel, pour vaincre les rayons du soleil par l'épaisseur de leurs ombrages ? Ces figures ont passé même dans le langage vulgaire. Tant il est naturel aux hommes de sentir l'art dont toute la Nature est pleine. »

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Flore, fresque de la villa Arianna à Castellammare die Stabia (89 av. J.-C. - 79 apr. J.-C.), déposée au Musée archéologique de Naples.

La poésie n'a fait qu'attribuer aux créatures inanimées le dessein du Créateur, qui fait tout en elles. Du langage figuré des poètes, ces idées ont passé dans la théologie des païens, dont les théologiens furent les poètes. Ils ont supposé un art, une puissance, une sagesse, qu'ils ont nommé numen, dans les créatures même les plus privées d'intelligence. Chez eux les fleuves ont été des dieux ; les fontaines des Naïades. Les bois, les montagnes ont eu leurs divinités particulières. Les fleurs ont eu Flore, et les fruits Pomone. Plus on contemple sans prévention toute la Nature : plus on y découvre partout un fond inépuisable de sagesse, qui est comme l'âme de l'Univers. » 33

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Jupiter sur un pilier votif, dit « Pilier des Nautes », découvert en 1711 à la cathédrale Notre Dame de Paris, Musée de Cluny.

Or, pour Fénelon, ce « fond inépuisable de sagesse, qui est comme l'âme de l'Univers », ce n'est point le numen des Anciens, i.e. la manifestation d'un ensemble d'entités obscures, cuius numini parent omnia 34, « à la puissance de quoi tout obéit », dixit Cicéron, mais le Dieu des Chrétiens, qui se présente aux hommes dans le monde « comme dans un miroir fidèle » et qui leur a fait don d'être à Son image, parce que, doués d'âme, ils jouissent des lumières de Son esprit, ou de Sa raison.

V.2.2. De l'empire que l'âme exerce sur le corps-machine

« Remarquez que l'empire de mon esprit sur mon corps est souverain dans son son étendue bornée, puisque ma simple volonté, sans effort, et sans préparation, fait mouvoir tout à coup immédiatement tous les membres de mon corps, selon les règles de la mécanique. Comme l'Écriture nous représente Dieu, qui dit après la création de l'Univers, Que la lumière soit, et elle fut : de même la seule parole intérieure de mon âme, sans effort et sans préparation, fait ce qu'elle dit. Je dis en moi-même par cette parole si intérieure, si simple, et si momentanée, que mon corps se meuve : et il se meut. À cette simple et intime volonté, toutes les parties de mon corps travaillent. Déja tous les nerfs sont tendus, tous les ressorts se hâtent de concourir ensemble et toute la machine obéit, comme si chacun de ces organes les plus secrets entendait une voix souveraine et toute puissante. Voila sans doute la puissance la plus simple : et la plus efficace qu'on puisse concevoir. Il n'y en a aucun autre exemple dans tous les êtres que nous connaissons. C'est précisément celle que les hommes persuadés de la divinité, lui attribuent dans tout l'Univers. » 35

Le prodige est ici, remarque Fénelon, que « l'âme, qui gouverne la machine du corps humain, en meut tous les ressorts à propos, sans les voir, sans les discerner, sans en savoir ni la figure, ni la situation, ni la force ; et qu'elle ne s'y méconte point. Quel prodige ! Mon esprit commande à ce qu'il ne connaît pas, qu'il ne peut voir ; à ce qui ne connaît point, ce qui est incapable de connaissance : et il est infailliblement obéï. Que d'aveuglement ! Que de puissance ! L'aveuglement est de l'homme : mais la puissance, de qui est-elle ? À qui l'attribuerons-nous, si ce n'est à Celui qui voit ce que l'homme ne voit pas, et qui fait en lui ce qui le surpasse ? »

V.2.3. De l'empire que l'âme exerce sur le cerveau. Quand Fénelon se souvient de Saint Augustin

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Sandro Botticelli (1445–1510), Saint Augustin d'Hippone,fresque conservée dans l'église Ognissanti à Florence, Italie.

Le prodige est encore dans l'empire que l'âme exerce sur notre cerveau, observe Fénelon, qui, même s'il se souvient là des pages que Saint Augustin consacre à la mémoire dans ses Confessions, dédie à sa propre mémoire, en sorte de confidence ou nouvelles confessions, l'une des plus belles pages de son œuvre :

L'empire de l'âme exerce sur notre cerveau, « se montre principalement par rapport aux images tracées dans notre cerveau. Je connais tous les corps de l'Univers qui ont frappé mes sens depuis un grand nombre d'années. J'en ai des images distinctes qui me les représentent, en sorte que je crois les voir lors même qu'ils ne sont plus. Mon cerveau est comme un cabinet de peintures, dont tous les tableaux se remueraient et se rangeraient au gré du maître de la maison. Les peintres, par leur art, n'atteignent jamais qu'à une ressemblance imparfaite. Pour les portraits que j'ai dans la tête, ils sont si fidèles, que c'est en les consultant que j'aperçois tous les défauts de ceux des peintres, que je les corrige et en moi-même. Ces images plus ressemblantes que les chefs-d'œuvres de l'art des peintres, se gravent-elles dans ma tête sans aucun art ? Est-ce un livre dont tous les caractères se soient rangés d'eux-mêmes ? S'il y a de l'art, il ne vient pas de moi : car je trouve au dedans de moi ce recueil d'images, sans avoir jamais pensé ni à les graver, ni à les mettre en ordre.

Mais encore toutes ces images se présentent, et se retirent comme il me plaît, sans faire aucune confusion. Je les rappelle : elles viennent. Je les renvoie : elles se renfoncent je ne sais où. Elles s'assemblent, ou se séparent comme je le veux. Je ne sais ni où elles demeurent, ni ce qu'elles sont. Cependant je les trouve toujours prêtes. L'agitation de tant d'images anciennes nouvelles, qui se réveillent, qui se joignent, qui se séparent, ne trouble point un certain ordre qu'elles ont. Si quelques-unes ne se présentent pas au premier ordre : du moins je suis assuré qu'elles ne sont pas loin. Il faut qu'elles soient cachées dans certains recoins enfoncés. Je ne les ignore point comme les choses que je n'ai jamais connues : au contraire, je sais confusément ce que je cherche.

Si quelqu'autre image se présente en la place de celle que j'ai appellée, je la renvoie sans hésiter, en lui disant : ce n'est pas vous dont j'ai besoin. Mais où sont donc les objets à demi-oubliés ? Ils sont présents au dedans de moi, puisque je les y cherche, et que je les y trouve. Enfin comment y sont-ils, puisque je les cherche longtemps en vain ? Où vont-ils ? [...] »

« Je me souviens distinctement d'avoir connu ce que je ne connais plus. Je me souviens de mon oubli même. Je me rappelle les portraits de chaque personne, en chaque âge de la vie où je l'ai vue autrefois. La même personne repasse plusieurs fois dans ma tête. D'abord je la vois enfant, puis jeune, et enfin âgée. Je place des rides sur le même visage, ou je vois d'un autre côté les grâces tendres de l'enfance. Je joins ce qui n'est plus avec ce qui est encore, sans confondre ces extrémités. Je conserve un je ne sais quoi, qui est tour à tour toutes les choses que j'ai connues depuis que je suis au monde. »

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Château natal (XIVe siècle) de François Salignac de La Mothe Fénelon à Sainte-Mondane, Dordogne. Chromo publicitaire édité dans les années 1900 pour le Chocolat Guérin-Boutron.

« De ce trésor inconnu sortent tous les parfums, toutes les harmonies, tous les goûts, tous les degrés de lumière, toutes les couleurs, et toutes leurs nuances, enfin toutes les figures qui ont passé par mes sens, et qu'ils ont confiées à mon cerveau. Je renouvelle quand il me plaît la joie que j'ai ressentie il y a trente ans. Elle revient : mais quelquefois ce n'est plus elle-même ; elle paraît sans me réjouir. Je me souviens d'avoir été bien-aise : et je ne ne suis point actuellement dans ce souvenir.

D'un autre côté, je renouvelle d'anciennes douleurs. Elles sont présentes : car je les aperçois distinctement,telles qu'elles ont été en leur temps ; rien ne m'échappe de leur amertume et de la vivacité de leurs sentiments. Mais elles ne sont plus elles-mêmes, elles ne me troublent plus ; elles sont émoussées. Je vois toute leur rigueur sans la ressentir : ou si je la retiens, ce n'est que par représentation ; et cette représentation d'une peine autrefois cuisante, n'est plus qu'un jeu : l'image des douleurs passées me réjouit.

Il en est de même des plaisirs. Un cœur vertueux s'afflige en rappellant le souvenir de ses plaisirs déréglés. Ils sont présents : car ils se montrent avec tout ce qu'ils ont eu de plus doux, et de plus flatteur. Mais ils ne sont plus eux-mêmes ; et de telles joies ne reviennent que pour affliger. 36

V.2.4. Des capacités que l'esprit humain doit à l'âme, et, via l'âme, à Dieu

L'esprit de l'homme tient de Dieu, via l'âme, la capacité de nourrir a priori « des idées qui sont universelles, éternelles et immuables ». C'est là ce qui fait sa grandeur, déclare Fénelon.

Dans le champ des « idées éternelles » que notre esprit se trouve capable de concevoir, Fénelon distingue, à titre d'exemple princeps, l'idée de l'infini :

« Notre esprit dispose ainsi de l'idée de l'infini. Dites lui que l'infini est triangulaire : il vous répondra sans hésiter, que ce qui n'a aucunes bornes, ne peut avoir aucune figure. Demandez-lui qu'il vous assigne la première des unités qui composent un nombre infini : il vous répondra d'abord qu'il ne peut y avoir ni commencement, ni fin, ni nombre dans l'infini ; parce que si on pouvait y remarquer une première, ou une dernière unité, on pourrait ajouter quelque autre unité à celle-là, et par conséquent augmenter le nombre. Or un nombre ne peut être infini, lorsqu'il peut recevoir quelque addition, et qu'on peut lui assigner une borne du côté où il peut recevoir un accroissement.

C'est même dans l'infini que mon esprit connaît le fini [...], car « on ne conçoit le fini, qu'en lui attribuant une borne, qui est une pure négation d'une plus grande étendue. D'où vient donc cette idée de l'infini en nous ? » 37

Dans le champ des « idées éternelles, Fénelon distingue encore, sur le plan de l'intellect pur, « l'idée des nombres, des lignes, des cercles, d'un tout, et d'une partie, etc., ainsi que, sur le plan de l'intelligence morale, l'idée du Bien et du Mal ou de la vertu et du vice — autant d'idées qui sont en nous et qui constituent, en tant que « vérités éternelles », « le fond de notre raison ». Quant à l'idée de l'Un, Fénelon lui consacre plusieurs beaux chapitres dans lesquels il appert, comme on verra plus bas, qu'elle est à ses yeux essentielle et principale.

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Diagramme extrait de THE FIRST SIX BOOKS OF THE ELEMENTS OF EUCLID IN WHICH COLOURED DIAGRAMS AND SYMBOLS ARE USED INSTEAD OF LETTERS FOR THE GREATER EASE OF LEARNERS BY OLIVER BYRNE, github.com/jemmybutton, 2017, ed. 0.3, p. 16.

À propos des vérités de l'intellect pur, Fénelon décrit ainsi ce que ce qui fait leur caractère « éternel » :

« Car lorsque je dis : il est impossible d'être, et de n'être pas ; le tout est plus grand que sa partie ; une ligne parfaitement circulaire n'a aucunes parties droites ; entre deux points donnés, la ligne droite est la plus courte ; le centre d'un cercle parfait est également éloigné de tous les points de la circonférence ; un triangle équilatéral n'a aucun angle obtus, ni droit : toutes ces vérités ne peuvent souffrir aucune exception. Il ne pourra jamais y avoir d'être, de ligne, de cercle, de triangle qui ne soit suivant ces règles. » 38

Après avoir expliqué ce qui fait le caractère « éternel » des idées de l'intellect pur, Fénelon montre ce qui fait le caractère « immuable » de telles idées :

Ces règles sont de tous les temps, ou pour mieux dire elles sont avant tous les temps, et seront toujours au-delà de toute durée compréhensible. Que l'Univers se bouleverse et s'anéantisse ; qu'il n'y ait plus même aucun esprit pour raisonner sur les êtres, sur les lignes, sur les cercles, sur les triangles : il sera toujours également vrai en soi, que la même chose ne peut tout ensemble être, et n'être pas ; qu'un cercle parfait ne peut avoir aucune portion de ligne droite ; que le centre d'un cercle parfait ne peut être plus près d'un côté de la circonférence que de l'autre.

On peut bien ne penser pas actuellement à ces vérités ; et il pourrait même se faire qu'il n'y aurait ni Univers, ni esprit capable de penser à ces vérités : mais enfin ces vérités n'en seraient pas moins constantes en elles-mêmes, quoique nul esprit ne les connût ; comme les rayons du soleil n'en seraient pas moins véritables, quand même tous les hommes seraient aveugles, et que personne n'aurait les yeux pour en être éclairé. [...].

Ces idées que nous portons au fond de nous-mêmes, n'ont point de bornes, et n'en peuvent souffrir. On ne peut point dire que ce que j'ai avancé sur le centre des cercles parfaits, ne soit vrai que pour un certain nombre de cercles. Cette proposition est vraie par une nécessité évidente pour tous les cercles à l'infini. Ces idées sans bornes ne peuvent jamais ni changer, ni s'effacer en nous, ni être altérées. Elles sont le fond de notre raison. Il est impossible, quelque effort qu'on fasse sur son propre esprit, de parvenir à douter jamais sérieusement de ce que ces idées nous représentent avec clarté. [...].

L'idée de l'infini est en moi comme celle des nombres, des lignes, des cercles, d'un tout, et d'une partie. Changer nos idées, ce serait anéantir la raison même. Jugeons de notre grandeur par l'infini immuable qui est empreint au dedans de nous, et qui ne peut jamais être effacé. » 39

Fénelon montre enfin en quoi consiste le caractère « universel » des idées de l'intellect pur.

« La raison est la même dans tous les hommes de tous les siècles et de tous les pays.

Deux hommes qui ne se sont jamais vus, qui n'ont jamais entendu parler l'un de l'autre et qui n'ont jamais eu de liaison avec aucun autre homme qui ait pu leur donner des notions communes, parlent aux deux extrémités de la terre sur un certain nombre de vérités, comme s'ils étaient de concert. On sait infailliblement par avance dans un hémisphère, ce qu'on répondra dans l'autre sur ces vérités. Les hommes de tous les pays et de tous les temps, quelque éducation qu'ils aient reçue, se sentent invinciblement assujettis à penser, et à parler de même. Le maître qui nous enseigne, sans cesse, nous fait penser tous de la même façon. Nous recevons sans cesse et à tout moment une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse l'air, qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous à la lumière du soleil dont les rayons sont des corps étrangers à nos yeux. Cette raison supérieure domine jusqu'à un certain point, avec un empire absolu, tous les hommes les moins raisonnables et fait qu'ils sont toujours tous d'accord, malgré eux, sur ces points. » 40

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Francisco José de Goya y Lucientes, El sueňo de la razón produce monstruos [Le sommeil de la raison engendre des monstres], Capricho 43, 1799, Musée d'art Nelson-Atkins, Kansas City, USA.

Fénelon observe cependant que les idées de cette « raison supérieure » ne vont pas sans coexister dans l'esprit des hommes avec « les variations infinies d'opinions qui naissent de leurs passions, de leurs distractions, et de leurs caprices », et qui rendent souvent leurs jugements « moins clairs. » 41

Certes, puisque universellement partagées, les idées de l'intellect pur sont en nous, mais, comme indiqué plus bas, elles y sont sans nous ». « À la vérité ma raison est en moi : car il faut que je rentre sans cesse en moi-même pour la trouver. Mais la raison supérieure qui me corrige dans le besoin, et que je consulte, n'est point à moi, et elle ne fait point partie de moi-même. Fénelon rejoint ici Malebranche, qui remarque dans La Recherche de la vérité que, semblablement aux mouvements de notre corps-machine, qui ne suivent pas de notre volonté, mais se font « en nous, sans nous », l'avénement des idées de la raison ne suit pas de notre volonté, mais se fait, lui aussi, « en nous, sans nous ». Et « il n’y a que le seul consentement de notre volonté qui dépende absolument de nous. » 42

Dans le champ des « idées éternelles, universelles et immuables » que notre esprit se trouve capable de concevoir, Fénelon distingue encore l'idée du Bien et du Mal, qui ressortit cette fois du domaine de l'intelligence morale. Quant à l'empire de la raison dans un tel domaine, Fénelon ne se berce au demeurant d'aucune illusion, et il jette un regard sévère sur certain passé de l'humanité. Il y a toujours eu en effet, observe-t-il, des hommes « moins raisonnables » que d'autres, des hommes « jaloux, irréconciliables entre eux », des hommes « trompeurs », des hommes « emportés et malfaisants », ou, d'un mot, des hommes « dépravés ».

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Ambrogio Lorenzetti. Allégorie du Mauvais Gouvernement. « Au centre de l'estrade trône la Tyrannie, vilaine femme pourvue de cornes et de crocs, vêtue d'une robe brodée d'or et de pierres précieuses. Dans sa main, une coupe, et à ses pieds, une chèvre, symboles traditionnels de la luxure. Au-dessus d'elle, l'Avarice, l'Orgueil, et la Vaine gloire, qui se regarde dans un miroir. En bas, la Justice se trouve jetée bas, entravée : les plateaux de sa balance sont cassés et dispersés autour d'elle sur le sol. Autour de la Tyrannie, les vices tiennent fauteuil.

Fénelon veut croire cependant ici que, dans la perspective des fins divines, « tant de siècles de règne effréné du vice " constituent autant d'hommages « forcés » au primat « éternel, universel et immuable » de la vertu :

Mais, « après tant de siècles de règne effréné du vice, la vertu est encore nommée vertu ; et elle ne peut être dépossédée de son nom par ses ennemis les plus brutaux, et les plus téméraires. De là vient que le vice, quoique triomphant dans le monde, est encore réduit à se déguiser sous le masque de l'hypocrisie, ou de la fausse probité, pour s'attirer une estime qu'il n'ose espérer en se montrant à découvert. Ainsi malgré toute son impudence, il rend un hommage forcé à la vertu, en voulant se parer de ce qu'elle a de plus beau, pour recevoir les honneurs qu'elle se fait rendre. » 43

Fénelon, dans un tel contexte, s'interroge lui-même : « Qui est-ce qui peut perfectionner mon être, en me rendant meilleur ? » L'emploi du « Qui est-ce qui » en lieu et place d'un Qu'est-ce qui plus attendu, indique que Fénelon ne songe pas ici à la seule « capacité de vouloir » propre à « un être faible, imparfait, emprunté et dépendant ». Après avoir rappelé qu'on peut « abuser de la volonté pour vouloir mal, pour tromper, pour nuire, pour faire l'injustice », Fénelon montre qu'il faut distinguer dans la volonté celle qui suit de la simple « capacité de vouloir », toujours susceptible du Mal comme du Bien, et le « bon vouloir », autrement dit l'usage de la volonté même, volonté « que je n'avais pas hier, que j'ai aujourd'hui, qui n'est donc pas une chose que je me donne, mais qui me vient de Celui qui me l'a donnée » en même temps que l'être.44

« Comme vouloir est plus parfait qu'être simplement : bien vouloir est plus parfait que vouloir. Le passage de la puissance à l'acte vertueux est ce qu'il y a de plus parfait dans l'homme. La puissance n'est qu'un équilibre entre la vertu et le vice, qu'une suspension entre le bien et le mal. Le passage à l'acte est la décision pour le bien, et par conséquent le bien supérieur. La puissance susceptible du bien et du mal vient de Dieu. [...]. Dieu donne le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. » 45

« Dieu donne le vouloir et le faire, selon son bon plaisir... ». Il s'agit là bien sûr, comme on verra ci-dessous, du « bon vouloir » et du « bien faire ». Or une affirmation telle que « Dieu donne le vouloir... selon son bon plaisir » ne laisse pas d'avoir suscité en 1712 les critiques qu'on imagine. Ne pourrait-on « bien vouloir » et « bien faire » qu'en vertu et au gré du « bon plaisir » divin ? Dans sa Préface à la Démonstration de l'existence de Dieu, l'abbé de Tournemine signale qu'appuyant quelquefois sur des opinions « fort contestées », Monseigneur Fénelon a pu être soupçonné d'hétérodoxie, plus spécialement quand il dit un peu plus loin qu'« il est impossible que la volonté puisse vouloir le bien par elle-même ». Entre les Molinistes, qui défendent la possibilité d'une conciliation entre la liberté de l'homme et la grâce divine, et les Réformés ou les Jansénistes, qui tiennent le Salut pour fruit de la seule grâce divine, où situer Fénelon, sinon peut-être du côté du quiétisme de Madame Guyon, qui, en vertu de sa doctrine du « pur amour », prône le « repos de l'âme » et la libre délégation de sa volonté à celle de Dieu ?

V.2.5. De la liberté de l'homme, « ce pouvoir, pour ainsï dire à deux tranchants »

Si « Dieu est l'unique cause réelle et immédiate de toutes les différentes modifications des corps ; pour les esprits, il n'en est pas de même : ma volonté se détermine elle-même », déclare pourtant Fénelon, qui développe à ce propos un commentaire richement circonstancié :

« Se déterminer à un vouloir, c'est se modifier. Ma volonté se modifie donc elle-même. Dieu peut prévenir mon âme : mais il ne lui donne point le vouloir, de la même manière dont il donne le mouvement aux corps. Si c'est Dieu qui me modifie, je me modifie moi-même avec lui ; je suis cause réelle avec lui de mon propre vouloir.

Mon vouloir est tellement à moi, qu'on ne peut s'en prendre qu'à moi, si je ne veux pas ce qu'il faut vouloir. Quand je veux une chose, je suis maître de ne la vouloir pas : quand je ne la veux pas, je suis maître la vouloir. Je ne suis pas contraint dans mon vouloir, et je ne saurais l'être : car je ne saurais vouloir malgré moi ce que je veux, puisque le vouloir que je suppose exclut évidemment toute contrainte. »

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Odilon Redon, Apocalypse de Saint Jean : ... Et il avait dans sa main droite sept étoiles, et de sa bouche sortait une épée aigüe à deux tranchants, 1899, Musée Léon Dierx, Saint-Denis, La Réunion.

« Outre l'exemption de toute contrainte, j'ai encore l'exemption de toute nécessité. Je sens que j'ai un vouloir, pour ainsi dire, à deux tranchants, qui peut se tourner à son choix vers le oui et vers le non, vers un objet, ou vers un autre. Je ne connais point d'autre raison de mon vouloir, que mon vouloir même. Je veux une chose, parce que je veux bien la vouloir, et que rien n'est tant en ma puissance que de vouloir, ou de ne vouloir pas.

Quand même ma volonté ne serait pas contrainte, si elle était nécessitée, elle serait aussi invinciblement déterminée à vouloir, que les corps le sont à se mouvoir. La nécessité invincible tomberait autant sur le vouloir pour les esprits, qu'elle tombe sur le mouvement pour les corps. Alors il ne faudrait pas s'en prendre davantage aux volontés de ce qu'elles voudraient, qu'aux corps de ce qu'ils se mouvraient. Il est vrai que les volontés voudraient vouloir ce qu'elles voudraient : mais les corps se meuvent du mouvement dont ils se meuvent, comme les volontés veulent du vouloir dont elles veulent. Si le vouloir est nécessité comme le mouvement : il n'est ni plus digne de louange, ni plus digne de blâme.

Le vouloir nécessité, pour être un vrai vouloir non contraint, n'en est pas moins un vouloir qu'on ne peut s'abstenir d'avoir, et duquel on ne peut se prendre à celui qui l'a. La connaissance précédente ne donne point de liberté véritable : car un vouloir peut être précédé de la connaissance de divers objets, et n'avoir pourtant aucune réelle élection. La délibération même n'est qu'un jeu ridicule, si je délibère entre deux partis, étant dans l'impuissance actuelle de prendre l'un, et dans la nécessité actuelle de prendre l'autre. Enfin il n'y a aucune élection sérieuse et véritable entre deux objets, s'ils ne sont tous deux actuellement tout prêts, en sorte que je puisse laisser et prendre celui qu'il me plaira. La volonté peut résister à la grâce, et sa liberté est le fondement du mérite et du démérite », conclut fermement Fénelon, qui s'exprime là dans le registre de la métaphysique des mœurs.

« En disant que je suis libre, je dis donc que mon vouloir est pleinement en ma puissance, et que Dieu même me le laisse pour le tourner où je voudrai ; que je ne suis point déterminé comme les autres êtres, et que je me détermine moi-même. Je conçois que si ce premier être me prévient pour m'inspirer une bonne volonté, je demeure le maître de rejeter son actuelle inspiration, quelque forte qu'elle soit ; de la frustrer de son effet ; et de lui refuser mon consentement. Je conçois aussi que, quand je rejette son inspiration pour le bien, j'ai le vrai et actuel pouvoir de ne la rejeter pas : comme j'ai le pouvoir actuel et immédiat de me lever quand je demeure assis, et de fermer les yeux quand je les ai ouverts. Les objets peuvent me solliciter par tout ce qu'ils ont d'agréable à les vouloir. Les raisons de vouloir peuvent se présenter à moi avec ce qu'elles ont de plus vif et de plus touchant. Le premier être peut aussi m'attirer par ses plus persuasives inspirations. Mais enfin dans cet attrait acuel des objets, des raisons, et même de l'inspiration d'un être supérieur, je demeure encore maître de ma volonté pour vouloir, ou ne vouloir pas.

C'est cette exemption non seulement de toute contrainte, mais encore de toute nécessité, et cet empire sur mes propres actes, qui fait que je suis inexcusable quand je veux mal, et que je suis louable quand je veux bien. Voila le fond du mérite et du démérite ; voilà ce qui rend juste ou la punition, ou la récompense ; voilà ce qui fait qu'on exhorte, qu'on reprend et qu'on menace, qu'on promet. C'est là le fondement de toute police, de toute instruction, et de toute règle des mœurs.

Tout se réduit, dans la vie humaine, à supposer comme le fondement de tout, que rien n'est tant en la puissance de notre volonté, que notre propre vouloir ; et que nous avons ce libre arbitre, ce pouvoir, pour ainsï dire à deux tranchants, cette vertu élective entre deux partis qui sont immédiatement comme sous notre main. C'est ce que [...] nul homme sensé ne peut révoquer en doute sérieusement. Cette vérité, imprimée au fond de nos cœurs, est supposëe dans la pratique par les philosophes même qui voudraient l'ébranler par de creuses spéculations. L'évidence intime de cette vérité est comme celle des premiers principes, qui n'ont besoin d'aucunes preuves, et qui servent eux-mêmes de preuves aux autres vérités moins claires. Comment le premier être peut-il avoir fait une créature qui soit ainsi l'arbitre de ses propres actes ? » 46

« Rassemblons maintenant ces deux vérités également certaines. Je suis dépendant d'un premier être dans mon vouloir même : et néanmoins je suis libre. Quelle est donc cette liberté dépendante ? Comment peut-on comprendre un vouloir qui est libre, et qui est donné par un premier Être ? Je suis libre dans mon vouloir, comme Dieu dans le sien. C'est en cela principalement que je suis son image, et que je lui ressemble. Quelle grandeur qui tient de l'infini ! Voilà le trait de la Divinité même. C'est une espèce de puissance divine, que j'ai sur mon vouloir. »

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Marcel Duchamp (1887-1968), With my tongue in my cheek, 1959.

«Mais je ne suis qu'une simple image de cet être si libre, et si puissant. L'image de l'indépendance divine n'est pas la réalité de ce qu'elle représente ; ma liberté n'est qu'une ombre de celle de ce premier être, par qui je suis, et par qui j'agis.

D'un côté, le pouvoir que j'ai de vouloir mal, est moins un vrai pouvoir qu'une faiblesse et une fragilité de mon vouloir. C'est un pouvoir de déchoir, de me dégrader, de diminuer mon degré de perfection d'être. D'un autre côté, le pouvoir que j'ai de bien vouloir n'est point un pouvoir absolu, puisque je ne l'ai point de moi-même. La liberté n'étant donc autre chose que ce pouvoir : le pouvoir emprunté ne peut faire qu'une liberté empruntée et dépendante. La liberté de l'homme montre sa perfection : sa dépendance montre le néant dont il est sorti. » 47

« Je suis dépendant d'un premier être dans mon vouloir même : et néanmoins je suis libre... L'évidence intime de cette vérité est comme celle des premiers principes, qui n'ont besoin d'aucunes preuves, et qui servent eux-mêmes de preuves aux autres vérités moins claires... » Retournant désormais à la définition des premiers principes, « éternels, universels et immuables », Fénelon montre que l'unité est comme l'alpha et l'omega desdits principes, ce pourquoi elle fonde l'espérance que nous devons mettre dans la recherche de notre propre unité, puisque, quand bien même nous ne la rechercherions pas, nous l'aurions, sans le savoir, toujours déjà trouvée.

« J'ai au dedans de moi une idée claire d'une unité parfaite, qui est bien au-dessus de celle que je puis trouver dans mon âme. Elle se trouve souvent comme partagée entre deux opinions, entre deux inclinations, entre deux habitudes contraires. Ce partage que je trouve au fond de moi-même, ne marque-t-il point quelque multiplicité, ou composition de parties ? L'âme d'ailleurs a tout au moins une composition successive de pensées, dont l'une est très différente de l'autre.

Je conçois une unité infiniment plus une, s'il m'est permis de parler ainsi. Je conçois un être qui ne change jamais de pensée, qui pense toujours toutes choses tout à la fois, et en qui on ne peut trouver aucune composition même successive. Sans doute c'est cette idée de la parfaite et suprême unité, qui me fait tant chercher quelqu'unité dans les esprits, et même dans les corps. Cette idée toujours présente au fond de moi-même, est née avec moi, elle est le modèle parfait sur lequel je cherche partout quelque copie imparfaite de l'unité. Cette idée de ce qui est un, simple, et indivisible par excellence, ne peut être que l'idée de Dieu. Je connais donc Dieu avec une telle clarté, que c'est en le connaissant que je cherche dans toutes les créatures, et en moi-même, quelque image et quelque ressemblance de son unité. » 48

VI. Contre les « Épicuriens » et autres philosophes matérialistes

Dernier grand ouvrage de Fénelon, la Démonstration de l'existence de Dieu ressortit de la méditation métaphysique, genre déjà illustré en 1641 et en latin par Descartes, mais autrement servi en 1712 et en français par les grâces de plume et de pensée du Cygne de Cambrai. Dans le même temps, comme indiqué par son titre, l'ouvrage se réclame d'une visée démonstrative, et il vient s'inscrire par là dans le genre de la littérature de combat. On ne s'étonnera donc pas que le R.P. Jésuite René Joseph de Tournemine, alors directeur du Journal de Trévoux, fer de lance de la défense de la religion catholique contre l'athéisme militant de certains des premiers philosophes des Lumières, ait souhaité préfacer le pieux ouvrage de Fénelon.

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Mémoires pour l'histoire des sciences & des beaux-arts, dits le Journal de Trévoux, 1er janvier 1712, p. 14.

Fénelon, qui a déjà multiplié sous une forme directe ou voilée, un peu partout dans le cours de sa Démonstration, les critiques contre ceux qu'il appelle, sans les dénommer autrement, « les Épicuriens », rassemble et martèle à la fin de son ouvrage, dans une suite de 17 chapitres, ce que, de son propre mot, il a « déjà dit ». Il dénonce ainsi une fois encore et taxe de « roman de la philosophie » la pensée des « Épicuriens », qui « attribuent tout au hasard » et au « mouvement éternel des atomes », et qui « confondent les ouvrages de l'art avec ceux de la Nature » :

« Tous les hommes qui supposent naturellement une différence sensible entre les ouvrages de l'art et ceux du hasard, supposent donc, sans l'avoir approfondi, que les combinaisons d'atomes n'ont point été infinies ; et leur supposition est juste. Cette succession infinie de combinaisons d'atomes, est, comme je l'ai déjà montré, une chimère plus absurde que toutes les absurdités qu'on voudrait expliquer par ce faux principe.

Aucun nombre, ni successif, ni continu, ne peut être infini : d'où il s'ensuit que les atomes ne peuvent être infinis en nombre et que la succession de leurs divers mouvements, de leurs combinaisons, n'a pu être infinie ; que le monde n'a pu être éternel ; et qu'il faut trouver un commencement précis et fixe de ces combinaisons successives. Il faut trouver un premier individu dans les générations de chaque espèce. Il faut de même trouver la première forme qu'a eu chaque portion de matière qui fait partie de l'Univers. Et comme les changements successifs de cette matière, n'ont pu avoir qu'un nombre borné, il ne faut admettre dans ces différentes combinaisons, que celles que le hasard produit d'ordinaire : à moins qu'on ne reconnaisse une sagesse supérieure qui ait fait avec un art parfait les arrangements que le hasard n'aurait su faire. » 49

Afin de prouver que « les Épicuriens supposent tout ce qu'il leur plaît, sans preuves », Fénelon s'applique à en faire la démonstration par l'absurde. Il faut suivre cette démonstration complexe pas à pas.

VI.1. Où les Épicuriens prennent-ils que les atomes ont toujours été, et sont par eux-mêmes ?

« Ils supposent d'abord des atomes éternels : c'est supposer ce qui est en question. Où prennent-ils que les atomes ont toujours été, et sont par eux-mêmes ? Être par soi-même, c'est la suprême perfection. De quel droit supposent-ils sans preuves que les atomes ont un être parfait, éternel, immuable dans leur propre propre fond ? Trouvent-ils cette perfection dans l'idée qu'ils ont de chaque atome en particulier ? Un atome n'étant pas l'autre, et étant absolument distingué de lui, il faudrait que chacun d'eux portât en soi l'éternité, et l'indépendance à l'égard de tout autre être. Encore une fois, est-ce dans l'idée qu'ils ont de chaque atome, que ces philosophes trouvent cette perfection ?

Mais donnons-leur là-dessus tout ce qu'ils demanderont, et ce qu'ils ne devraient pas même oser demander. Supposons donc que les atomes sont éternels, existants par eux-mêmes, indépendants de tout autre être, et par conséquent entièrement parfaits. »

VI.2. « Faudra-t-il supposer encore que les atomes ont par eux-mêmes le mouvement ? »

« Le supposera-t-on à plaisir, pour réaliser un système plus chimérique que les contes des Fées ? [...]. De quel droit suppose-t-on que tous les corps se meuvent sans cesse sensiblement ou insensiblement ? Quand je vois une pierre... » 50

Arguant « qu'il est faux que le mouvement soit essentiel aux corps », Fénelon rentre ainsi, sans nommer personne, dans la polémique suscitée à partir de 1664 par la publication posthume du Traité du monde et de la lumière de Descartes. René Joseph de Tournemine évoque cette polémique dans sa Préface à l'ouvrage de Fénelon, et il signale là bis repetita que Fénelon entend s'opposer à « des opinions nouvelles, fort contestées et fort éloignées de la certitude des principes », et qu'il entreprend de fourbir « des preuves particulières », « fondées sur les principes reçus par les adversaires contre qui il dispute. »

Fénelon, dans l'établissement desdites preuves, semble viser, sous couvert de critiquer la philosophie des « Épicuriens », ce qui, dans la théorie cartésienne du mouvement des corps, suscite en 1765 la critique de Newton.

« Ce qui est essentiel à un être », dit Fénelon, « est toujours le même en lui. Le mouvement qui varie dans les corps, et qui, après avoir augmenté, se ralentit jusqu'à paraître absolument anéanti ; le mouvement qui se perd, qui se communique, qui passe d'un corps dans un autre comme une chose étrangère, ne peut être de l'essence des corps.

Je dois donc conclure que les corps sont parfaits dans leur essence, sans qu'on leur attribue aucun mouvement. S'ils ne l'ont point par leur essence, ils ne l'ont que par accident ; s'ils ne l'ont que par accident, il faut remonter à la vraie cause de cet accident. Il faut, ou qu'ils se donnent eux-mêmes le mouvement, ou qu'ils le reçoivent de quelqu'autre être. Il est évident qu'ils ne se le donnent point eux-mêmes ; nul être ne se peut donner ce qu'il n'a pas en soi. Nous voyons même qu'un corps qui est en repos, demeure toujours immobile, si quelqu'autre corps voisin ne vient l'ébranler. Il est donc vrai que nul corps ne se meut par soi-même, et n'est mu que par quelque autre corps qui lui communique son mouvement. » 51

Telle que formulée ci-dessus, la théorie fénelonienne du mouvement des corps semble voisine de celle de Descartes dans son Traité du monde et de la lumière.

Descartes dit là que, dans la matière initiale « parfaitement solide » [dure], sans vide et indéfinie, nulle différenciation n'eût pu advenir, si Dieu n'avait fait, en lui imprimant un mouvement qui se distribue de façon tourbillonnaire dans le plenum et qui s'entretient sur le mode de la création continuée, que ladite matière « se divise véritablement en plusieurs telles parties, les unes plus grosses, les autres plus petites, les unes d'une figure, les autres d'une autre. Non pas qu'il les sépare pour cela l'une de l'autre, en sorte qu'il y ait quelque vide entre deux : mais pensons que toute la distinction qu'il y met consiste dans la diversité des mouvements qu'il leur donne [...] » et cela « dès le premier instant qu'elles sont créées.

Chaque partie de la matière, en particulier, continue toujours d'être en même état » — puisqu'elle dispose, selon Descartes, d'une « force de repos » —, « pendant que la rencontre des autres ne la contraint point de changer. C'est-à-dire : si elle a quelque grosseur, elle ne deviendra jamais plus petite, sinon que les autres la divisent ; « si elle est ronde ou carrée, elle ne changera jamais cette figure sans que les autres l'y contraignent » ; si elle est arrêtée en quelque lieu, elle n'en partira jamais que les autres ne l'en chassent ; et si elle a une fois commencé à se mouvoir, elle continuera toujours avec une égale force jusque à ce que les autres l'arrêtent ou la retardent. » 52

Les lois ordinaires de la nature » si « merveilleusement établies » par Dieu sont « suffisantes pour faire que les parties de ce chaos se démêlent d'elles-mêmes et se disposent en si bon ordre qu'elles ont la forme d'un Monde très parfait et dans lequel on peut voir non seulement de la Lumière, mais aussi toutes les autres choses, tant générales que particulières, qui paraissent dans notre Monde. »  53

En 1665, dans son De gravitatione et aequipondio fluidorum, Newton formule toutefois à l'encontre de la conception cartésienne du mouvement des corps la critique suivante :

« Comme je suppose que l’espace est donné comme une chose distincte du corps, et comme je détermine le mouvement par rapport aux parties de cet espace et non par rapport à la position des corps voisins, je m’efforcerai de supprimer les fictions de Descartes, afin que mon propos ne soit pas pris comme gratuitement opposé aux Cartésiens. » 54

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Georges Braque, Table de billard, 1944, Musée Georges Braque, Saint-Dié-des-Vosges.

VI.3. Mais d'où vient donc « qu'un corps en peut mouvoir un autre » ?

Considérant, lui, que la question du mouvement des corps n'a pas été jusqu'ici plus originairement posée, Fénelon aborde maintenant ladite question d'une façon qui étonne, et qui veut par là bousculer « les opinions nouvelles, fort contestées et fort éloignées de la certitude des principes », auxquelles s'attachent, soit les partisans de la loi du mouvement des corps en ligne droite, qu'ils tirent de la physique de Newton, soit les partisans du clinamen, autrement dit les « Épicuriens », qui tirent leur physique du mouvement des corps de celle qu'élabore Lucrèce dans son De natura rerum.

« Mais d'où vient », dit Fénelon, « qu'un corps en peut mouvoir un autre ? D'où vient qu'une boule, qu'on fait rouler sur une table unie, ne peut en aller toucher une autre sans la remuer ? Pourquoi n'aurait-il pas pu se faire que le mouvement ne se communiquât jamais d'un corps à un autre ? En ce cas une boule mue s'arrêterait auprès d'une autre en la rencontrant, et ne l'ébranlerait jamais. » 55

« On me répondra que les lois du mouvement entre les corps, décident que l'un ébranle l'autre. Mais où sont-elles écrites ces lois du mouvement ? Qui est-ce qui les a faites, et qui les rend si inviolables ? Elles ne sont point de l'essence des corps. Car on peut concevoir » — comme Descartes — « les corps en repos ; et on conçoit même des corps, dont les uns ne communiqueraient point leur mouvement aux autres, si ces règles, dont la source est inconnue, ne les y assujettissaient.

D'où vient cette police, pour ainsi dire, arbitraire pour le mouvement entre tous les corps ? D'où viennent ces lois si ingénieuses, si justes, si bien assorties les unes aux autres, et dont la moindre altération renverserait tout à coup tout le bel ordre de l'Univers ?

Un corps étant entièrement distingué de l'autre, il est par le fond de sa nature absolument indépendant de lui en tout : d'où il s'ensuit qu'il ne doit rien recevoir de lui, et qu'il ne doit être susceptible d'aucune de ses impressions. Les modifications d'un corps ne sont point une raison pour modifier de même un autre corps, dont l'être est entièrement indépendant de l'être du premier. C'est en vain qu'on allègue que les masses les plus solides et les plus pesantes, entraînent celles qui sont les moins grosses et les moins solides ; et que suivant cette règle, une grosse boule de plomb doit ébranler une grosse boule d'ivoire. Nous ne parlons point du fait : nous en cherchons la cause. Le fait est constant : la cause en doit aussi être certaine et précise. »

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De gauche à droite : boule de plomb ; boule de billard en ivoire, ancienne.

« D'où vient qu'un gros corps en entraîne un petit ? La chose pourrait se faire tout aussi naturellement d'une autre façon. Il pourrait tout aussi bien se faire que le corps le plus solide ne pût jamais ébranler aucun autre corps, c'est-à-dire que le mouvement fût incommunicable. Il n'y a que l'habitude qui nous assujettisse à supposer que la nature doit agir ainsi. » 56

VI.4. « Pour donner une raison précise du mouvement, il faut nécessairement remonter à un premier moteur. »

« Nous avons vu », dixit Fénelon, « que la matière ne peut être ni infinie, ni éternelle. Il faut donc trouver un premier atome, par où le mouvement aura commencé dans un moment précis, et un premier concours des atomes, qui aura formé une première combinaison. Je demande quel moteur a mu ce premier atome, et a donné ce premier branle à la machine de l'Univers. [...]. Il faut trouver le premier atome ébranlé et le premier moment de cette première motion, avec le premier moteur, dont la main a fait ce premier coup.

Nous avons déjà vu que nul mouvement n'est essentiel à aucun corps. [...]. S'il y avait quelque règle du mouvement qui fût essentielle aux corps, ce serait sans doute, celle qui fait que les masses, moins grandes et moins solides, sont mues par celles qui ont plus de grandeur et de solidité. Or nous avons vu que celle-là même n'a point de raison dans l'essence des corps. Il y en a une autre qui semblerait encore être très naturelle. C'est celle que les corps se meuvent toujours plutôt en ligne directe » — comme veut la physique rectiligne de Newton – « qu'en ligne détournée, à moins qu'ils ne soient contraints dans leur mouvement par la rencontre d'autres corps » — comme veut la physique de Descartes.

Renvoyant ainsi Descartes et Newton en quelque sorte dos à dos, Fénelon formule à leur encontre l'objection suivante :

« Mais cette règle même [du mouvement des corps] n'a aucun fondement réel dans l'essence de la matière. Le mouvement est tellement accidentel, et surajouté à la nature des corps, que cette nature des corps ne nous montre point une règle primitive et immuable, suivant laquelle ils doivent se mouvoir, et encore moins se mouvoir suivant certaines règles.

De même que les corps auraient pu ne se mouvoir jamais ou ne se communiquer jamais de mouvement les uns aux autres : ils auraient pu aussi ne se mouvoir jamais qu'en ligne circulaire » — comme dans la physique tourbillonnaire de Descartes ou la physique mini-tourbillonnaire de l'abbé de Tournemine — ; « et ce mouvement aurait été aussi naturel que le mouvement en ligne directe » — tel que défini par Newton. « Qui est-ce qui a choisi entre ces deux règles également possibles ? Ce que l'essence des corps ne décide point, ne peut avoir été décidé que par Celui qui a donné aux corps le mouvement qu'ils n'avaient point par leur essence. D'ailleurs, ce mouvement en ligne directe pourrait être de bas en haut, ou de haut en bas, du côté droit au côté gauche, ou du côté gauche au droit, ou en ligne diagonale. Qui est-ce qui a déterminé le sens dans lequel la ligne droite serait suivie ? [...]. »

« Ne nous lassons point de suivre les Épicuriens dans leurs suppositions les plus fabuleuses. Poussons la fiction jusqu'au dernier excès de complaisance. Mettons le mouvement dans l'essence des corps. Supposons à leur gré que le mouvement en ligne directe » — posé en principe par Newton — « est encore de l'essence de tous les atomes. Donnons aux atomes une intelligence et une volonté, comme les poètes en ont donné aux rochers et aux fleuves. Accordons-leur le choix du sens dans lequel ils commenceront leur ligne droite. Quel fruit tireront ces philosophes de tout ce que je leur aurai donné contre toute évidence ? Il faudrait 1° que tous les atomes se mussent de toute éternité ; 2° qu'ils se mussent tous également ; 3° qu'ils se mussent tous en ligne droite ; 4° qu'ils le fissent par une règle immuable et essentielle. [...]. » 57

VI.5. « Les atomes ne sauraient faire aucune composition avec le mouvement que leur donnent les Épicuriens ». De l'hypothèse « ridicule » du clinamen

« Ces atomes de tant de bizarres figures, les uns ronds, les autres crochus, les autres en triangle, etc., sont obligés par leur essence d'aller toujours tout droit, sans pouvoir jamais fléchir ni à droite, ni à gauche », continue Fénelon. « Ils ne peuvent donc jamais s'accrocher, ni faire ensemble aucune composition. Mettez tant qu'il vous plaira les crochets les plus aiguillés auprès d'autres crochets semblables : si chacun d'eux ne se meut jamais qu'en ligne véritablement directe, ils se mouvront éternellement tout auprès les uns des autres, sur des lignes parallèles, sans pouvoir se joindre et s'accrocher. Les deux lignes droites qu'on suppose parallèles, quoiqu'immédiatement voisines, ne se couperont jamais, quand même on les pousserait à l'infini. Ainsi pendant toute l'éternité il ne peut résulter aucun accrochement, ni par conséquent aucune composition de ce mouvement des atomes en ligne directe.

Les Épicuriens ne pouvant fermer les yeux à l'évidence de cet inconvénient, qui sape le fondement de tout leur système, ont encore inventé, comme une dernière ressource, ce que Lucrèce nomme clinamen. »

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Titus Lucretius Carus, en français Lucrèce (peut-être Pompéi, 98 av. J.-C. - 55 av. J.-C., Rome).

Corpora cum deorsum rectum per inane feruntur
ponderibus propriis, incerto tempore ferme
incertisque locis spatio depellere paulum,
tantum quod momen mutatum dicere possis.
quod nisi declinare solerent, omnia deorsum
imbris uti guttae caderent per inane profundum
nec foret offensus natus nec plaga creata
principiis ; ita nihil umquam natura creasset.
 58

Traduction : « Les atomes [corpora] descendent en droite ligne dans le vide, entraînés par leur pesanteur ; mais il leur arrive, on ne saurait dire où ni quand, de s'écarter un peu de la verticale, si peu qu'à peine peut-on parler de déclinaison [clinamen]. Sans cet écart, tous, comme des gouttes de pluie, ne cesseraient de tomber à travers le vide immense ; il n'y aurait point lieu à rencontres, à chocs, et jamais la nature n'eût pu rien créer. »

Le clinamen dont se réclament les « Épicuriens », c'est, dixit Fénelon, « un mouvement qui décline un peu de la ligne droite, et qui donne moyen aux atomes de se rencontrer. Ainsi ils les tournent suivant leur imagination comme il leur plaît, pour parvenir à quelque but. Mais où prennent-ils cette petite inflexion [clinamen] des atomes, qui vient si à propos pour sauver leur système ?

Si la ligne droite pour le mouvement est essentielle aux corps : rien ne peut les fléchir, ni par conséquent les joindre pendant toute l'Éternité ; le clinamen viole l'essence de la matière ; et ces philosophes se contredisent sans pudeur. Si au contraire la ligne droite pour le mouvement n'est pas essentielle à tous les corps : pourquoi nous allègue-t-on d'un ton si affirmatif des lois éternelles, nécessaires et immuables pour le mouvement des atomes ; sans recourir à un premier moteur ? et pourquoi éleve-t-on tout un système de philosophie sur le fondement d'une fable ridicule ?

Sans le clinamen la ligne droite ne peut jamais rien faire, et le système tombe par terre. Avec le clinamen, inventé comme les fables des poètes, la ligne droite est violée, le système se tourne en dérision. L'un et l'autre, c'est-à-dire la ligne droite et le clinamen>, sont des suppositions en l'air, et de purs songes.

Mais ces deux songes s'entredétruisent ; et voilà à quoi aboutit la licence effrénée que les esprits se donnent de supposer comme vérité éternelle, tout ce que leur imagination leur fournit pour autoriser une fable, pendant qu'ils refusent de reconnaître l'art avec lequel toutes les parties de l'Univers ont été formées, et mises en leurs places. » 59

VI.6. « D’où vient donc cette volonté libre, cette volonté indépendante du sort ?»

« Pour dernier prodige d'étonnement, il fallait que les Épicuriens osassent expliquer encore par le clinamen, qui est lui-même si inexplicable, ce que nous appelons l'âme de l'homme, et son libre arbitre. Ils sont donc réduits à dire que c'est dans ce mouvement, où les atomes sont dans une espèce d'équilibre entre la ligne droite et la ligne un peu courbée, que consiste la volonté humaine. »

Avant les « Épicuriens » de 1712, Lucrèce le dit en effet dans son De natura rerum :

Denique si semper motu conectitur omnis
et uetere exoritur motus nouus ordine certo
nec declinando faciunt primordia motus
principium quoddam, quod fati foedera rumpat,
ex infinito ne causam causa sequatur,
libera per terras unde haec animantibus exstat,
unde est haec, inquam, fatis auolsa uoluntas,
per quam progredimur quo ducit quemque uoluptas,
declinamus item motus nec tempore certo
nec regione loci certa, sed ubi ipsa tulit mens ?
nam dubio procul his rebus sua cuique uoluntas
principium dat et hinc motus per membra rigantur.
 60

Traduction : « Enfin, si tous les mouvements sont enchaînés et se reproduisent toujours dans un ordre toujours invariable ; et si les atomes ne leur impriment point par leur déclinaison une direction nouvelle qui rompe cet enchaînement fatal, et qui empêche la cause de succéder éternellement à la cause, d’où vient donc cette volonté libre, cette volonté indépendante du sort, qui nous pousse où le plaisir nous appelle, qui nous fait changer de route, non pas à époque fixe ni en un lieu déterminé, mais au gré du caprice qui nous emporte ? Car il est incontestable que notre volonté est le principe du mouvement, et la source dont le mouvement jaillit pour se répandre dans nos organes. »

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La teoria del clinamen : l'evento inatteso.

« Étrange philosophie ! se récrie Fénelon. Les atomes, s'ils ne vont qu'en ligne droite, sont inanimés, incapables de tout degré de connaissance et de volonté : mais les mêmes atomes, s'ils ajoutent à la ligne droite un peu de déclinaison, deviennent tout à coup ranimés, pensants, et raisonnables. Ils sont eux-mêmes des âmes intelligentes, qui se connaissent, qui réfléchissent, qui délibèrent, qui sont libres dans ce qu'elles font. Quelle métamorphose plus absurde ! Que dirait-on de la religion, si elle avait besoin, pour être prouvée, de principes aussi puérils que ceux de la philosophie qui ose la combattre sérieusement ?

Les Épicuriens s'aveuglent eux-mêmes en voulant expliquer la liberté de l'homme par la déclinaison des atomes. [...]. Qu'est-ce qu'ils peuvent trouver dans le clinamen qui explique avec quelque couleur la liberté de l'homme ? [...].

Le clinamen, comme, nous l'avons déja dit, est manifestement impossible. Mais supposant contre la vérité évidente qu'il soit possible : il faudrait alors dire que le clinamen n'est pas moins nécessaire, immuable, et essentiel aux atomes que la ligne droite. Dira-t-on qu'une loi essentielle et immuable du mouvement local des atomes, explique la véritable liberté de l'homme ? Ne voit-on pas que le clinamen ne peut pas mieux l'expliquer, que la ligne directe même ? Le clinamen, s'il était vrai, serait aussi nécessaire que la ligne perpendiculaire, par laquelle une pierre tombe du haut d'une tour dans la rue. Cette pierre est-elle libre dans sa chute ? La volonté de l'homme, selon le principe du clinamen, ne l'est pas davantage.

Est-ce ainsi que l'homme ose démentir son propre cœur sur son libre arbitre, de peur de reconnaître son Dieu ? [...]. Rien n'est plus glorieux à la religion, que de voir qu'il faille tomber dans des excès si monstrueux, dès qu'on veut révoquer en doute ce qu'elle enseigne. [...].

Avouer que l'homme est véritablement libre, c'est reconnaître en lui un principe qui ne peut jamais être expliqué sérieusement par les combinaisons d'atomes, et par les lois du mouvement local, qu'on doit supposer toutes également nécessaires, et essentielles à la matière, dés qu'on nie le premier moteur. Il faut donc sortir de toute l'enceinte de la matière, et chercher loin des atomes combinés quelque principe incorporel, pour expliquer le libre arbitre, dès qu'on l'admet de bonne foi. Tout ce qui est matière et atome, ne se meut que par des lois nécessaires, immuables, et invincibles. La liberté ne peut donc se trouver, ni dans les corps, ni dans aucun mouvement local. Il faut donc la chercher dans quelque être incorporel » — une âme.

« Cet être incorporel, qui doit se trouver en moi uni à mon corps, quelle main l'a attaché et assujetti aux organes de cette machine corporelle. Où est l'ouvrier qui lie des natures si différentes ? Ne faut-il pas une puissance supérieure aux corps et aux esprits, pour les tenir dans cette union avec un empire si absolu ? Deux atomes crochus, dit un Épicurien, s'accrochent ensemble. Tout cela est faux selon son système : car j'ai prouvé que ces deux atomes crochus ne s'accrochent jamais, faute de se rencontrer. Mais enfin après avoir supposé que deux atomes crochus s'unissent en s'accrochant, il faudra que l'Épicurien avoue que l'être pensant, qui est libre dans ses opérations, et qui par conséquent n'est point un amas d'atomes, toujours mus par des lois nécessaires, est incorporel ; et qu'il n'a pu s'accrocher par la figure au corps qu'il anime. Ainsi l'Épicurien, de quelque côté qu'il se tourne, renverse de ses propres mains son système. »

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Mannequin néoclassique, ca 1810, bois et articulations de métal, visage et corps peints à l'huile, Accademia Carrara, Bergame.

Après une démonstration qui revêt progressivement l'allure d'une sainte colère, Fénelon revient au style de l'onction et de la mansuétude qui lui a valu d'honneur d'être appelé le Cygne de Cambrai :

« Mais gardons-nous bien de vouloir confondre les hommes qui le trompent, puisque nous sommes hommes comme eux, et aussi capables de nous tromper. Plaignons-les ; ne songeons qu'à les éclairer avec patience, qu'à les édifier, qu'à prier pour eux, et qu'à conclure en faveur d'une vérité évidente. » 61

Suite à quoi, après avoir opposé aux raisons des physiciens la foi du prêtre métaphysicien - « Surtout, ne vous laissez point ensorceler par les attraits diaboliques de la géométrie. Rien n'éteindrait tant en vous l'esprit intérieur de grâce, de recueillement et de mort à votre propre esprit » 62 —, et après avoir rappelé à l'intention des « Épicuriens » « qu'il faut nécessairement conclure qu'il y a un premier Être qui a formé l'Univers », Fénelon adresse une très belle Prière à Dieu, proche dans son effusion des écrits de son amie de toujours, Madame Guyon.

Cette prière commence de la sorte : « Ô mon Dieu ! si tant d'hommes ne vous découvrent point dans ce beau spectacle que vous leur donnez de la nature entière : ce n'est pas que vous soyez loin de chacun de nous. Chacun de nous vous touche comme avec la main : mais les sens, et les passions qu'ils excitent, emportent toute l'application de l'esprit...

La même Prière se termine ainsi : « Levez-vous, Seigneur, levez-vous. Qu'à votre face vos ennemis se fondent comme la cire, et s'évanouissent comme la fumée. Malheur à l'âme impie, qui loin de vous est sans Dieu, sans espérance, sans éternelle consolation ! Déjà heureuse celle qui vous cherche, qui soupire, et qui a soif de vous ! Mais pleinement heureuse celle sur qui rejaillit la lumière de votre face, dont votre main a essuyé les larmes, et dont votre amour a déjà comblé les désirs ! Quand sera-ce, Seigneur ? Ô beau jour sans nuage et sans fin, dont vous serez vous-même le soleil, et où vous coulerez au travers de mon cœur comme un torrent de volupté ! À cette douce espérance, mes os tressaillent, et s'écrient : qui est semblable à vous ? Mon cœur se fond, et ma chair tombe en défaillance, ô Dieu de mon cœur, et mon éternelle portion ! » 63

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El Greco, Les larmes de Saint Pierre, 1605, Hospital de San Juan Bautista de Afuera, Toledo.

Prochainement : Jean Meslier et les Cartésiens. V. ...

Post-Scriptum. J'ai été élève à Paris de la khâgne du lycée Fénelon, et j'ai eu plaisir à dédier aujourd'hui une lecture détaillée à l'un des plus importants ouvrages du Cygne de Cambrai. Curieusement, on ne nous jamais parlé au lycée Fénelon de l'illustre écrivain qui a fourni à l'établissement son patronyme.


  1. Fondé en 1634 par Jean François de Gondi, premier archevêque de Paris, approuvé par une bulle du pape Urbain VIII, et tenu par par une communauté de femmes pieuses qui ne sont liées par aucun vœu religieux, l'Institution des des Nouvelles Catholiques, dans le cadre de la politique hostile au protestantisme que mène alors le roi de France, se charge d'accueillir les jeunes filles qui se montrent disposées à se convertir, et d'instruire les nouvelles converties dans la doctrine qu'elles ont embrassée. L'Institution reçoit aussi, soit pour des retraites, soit en pension, des demoiselles et des dames catholiques. En 1676 à Paris, elle a son siège rue Sainte-Anne. Comptant déjà quelques autres maisons essaimées en province, elle subsistera jusqu'en 1792.↩︎

  2. Mémoires de Saint-Simon, Gallimard, collection de la Pléiade, tome IV, p. 606.↩︎

  3. Ibidem, III, p. 961.↩︎

  4. Né en Italie et chez les piétistes luthériens, condamné dès 1687 en la personne de Miguel de Molinos (1638-1696), prêtre espagnol décrété de prison à vie, le quiétisme tient que la « religion du cœur » doit primer sur celle de l'Église institutionnelle, et il invite ses adeptes à suivre tranquillement une « voie intérieure » qui leur permette de s’affranchir progressivement des « pratiques extérieures ».↩︎

  5. Louis XIV a mené sous son règne 5 guerres : de 1635 à 1659, la guerre franco-espagnole ; en 1667-1668, la guerre de Dévolution ; de 1672 à 1678, la guerre de Hollande ; en 1683-1684, la guerre des Réunions ; de 1688 à 1697, la guerre de la Ligue d'Augsbourg ; de 1701 à 1714, la guerre de Succession d'Espagne. Fénelon, à Cambrai, a été témoin des effets de la guerre de la Ligue d'Augsbourg.↩︎

  6. Mémoires de Saint-Simon, Gallimard, collection de la Pléiade, tome IV, p. 613.↩︎

  7. Saint Augustin, De libero arbitrio, III, X, 30.↩︎

  8. Saint Jean, I, 10.↩︎

  9. Cicéron, De natura deorum, Livre II, chapitre 38.↩︎

  10. Traité des sensations, par M. l'Abbé de Condillac, tome I, § 1-2, Londres, Paris, chez de Bure, 1754, p. 18.↩︎

  11. Sylvain Auroux, « Le matérialisme des Lumières », in Dix-Huitième Siècle, année 1992/24, pp. 153-163.↩︎

  12. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, p. 17.↩︎

  13. Ibidem, p. 56, 70, 72, 73, 101, 138, 151, 159, 207, 208, 253, 254, 257, 259, 260, 261, 262, 263, 264.↩︎

  14. Ibid., pp. 20-21.↩︎

  15. Ibid., pp. 71-73.↩︎

  16. Pensées, fragments et lettres de Blaise Pascal, publiés pour la première fois conformément aux manuscrits originaux en grande partie inédits, tome 2 / par Prosper Faugère, Paris, Andrieux, Éditeur, 1844, p. 63 sqq.↩︎

  17. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, pp. 23-24.↩︎

  18. Jean Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Seconde partie.↩︎

  19. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, pp. 36-37.↩︎

  20. Voltaire, Le Mondain.↩︎

  21. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, pp. 63-64.↩︎

  22. Descartes, Discours de la méthode, Sixième partie.↩︎

  23. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, p. 66.↩︎

  24. Virgile, Géorgiques, IV, 220-227.↩︎

  25. Ibidem, p. 76 sqq.↩︎

  26. Ibidem, pp. 107-108.↩︎

  27. Ibidem, p. 146 sqq.↩︎

  28. Ibidem, pp. 143-144.↩︎

  29. Œuvres complètes de Cicéron traduites en français par l'abbé d'Olivet et le président Bouhier, volume 24, Tusculanes, pp. 26-27.↩︎

  30. Cf. François Guillaumont, « Cicéron et le sacré dans la religion des philosophes », in Bulletin de l'Association Guillaume Budé, année 1989 1, pp. 56-71.↩︎

  31. Œuvres complètes de Cicéron, tome 4, De legibus [Des lois], Livre I, XXII.↩︎

  32. Victor Hugo, Les Contemplations, « Ce que dit la bouche d'ombre ».↩︎

  33. Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, pp. 301-303 .↩︎

  34. Cicéron, De divination [De la divination], Livre I, LIII.↩︎

  35. Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, pp. 154-155.↩︎

  36. Ibidem, pp. 161 sqq.↩︎

  37. Ibid., pp. 171 sqq.↩︎

  38. Ibid., pp. 175 sqq.↩︎

  39. Ibid., pp. 175 sqq.↩︎

  40. Ibid., pp. 188 sqq.↩︎

  41. Ibid., pp. 191 sqq.↩︎

  42. Œuvres complètes de Nicolas de Malebranche, tome II, De la recherche de la vérité, Livre 5, chapitres 2 et 4.↩︎

  43. Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, p. 191.↩︎

  44. Ibidem, p. 219 sqq.↩︎

  45. Ibid., p. 224 sqq.↩︎

  46. Ibid., p. 228 sqq.↩︎

  47. Ibid., p. 236 sqq.↩︎

  48. Ibid., p. 214.↩︎

  49. Ibid., p. 262.↩︎

  50. Ibid., p. 264.↩︎

  51. Ibid., p. 269.↩︎

  52. René Descartes, Le monde de M. Descartes, ou Le traité de la lumière et des autres principaux objets des sens, p. 82.↩︎

  53. René Descartes, Ibidem, p. 73.↩︎

  54. Isaac Newton, De la gravitation, Paris, Gallimard, 1995, p. 113., p. 269. « Si le référent du mouvement, comme Descartes le décrit, n’est pas seulement un, mais est relié aux corps avoisinants qui sont supposés être en repos, alors l’explication cartésienne du mouvement est vraiment confuse », remarque Laura Benítez dans « Newton contre Descartes », in Descartes et ses critiques, Quebec, Presses de l’Université Laval, 2011/2014, p. 198.↩︎

  55. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, p. 269.↩︎

  56. Ibid., p. 271 sqq.↩︎

  57. Ibid., p. 274 sqq.↩︎

  58. Lucrèce, De natura rerum, II, v. 216-223.↩︎

  59. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, p. 280 sqq.↩︎

  60. Lucrèce, De natura rerum, II, v. 251-262.↩︎

  61. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, p. 285 sqq.↩︎

  62. Œuvres complètes De François de Salignac De La Mothe Fénelon, tome V, Lettre CXLII, Paris, chez Briand, 1810, p. 106.↩︎

  63. Fénelon, Démonstration de l'existence de Dieu, tirée de la connaissance de la nature, et proportionnée à la faible intelligence des plus simples, p. 308 sqq.↩︎

2 commentaires

#1  - Gironce a dit :

Magnifique éloge du grand homme. D'autant plus grand qu'il se sent petit.
Mais vouloir démontrer l'existence de Dieu... Je crois qu'il serait plus exact de constater "la validité du processus qui amène à Dieu".

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#2  - Belcikowski a dit :

« Je crois qu'il serait plus exact de constater la validité du processus qui amène à Dieu. »
Certes, mais il s'agit chez Fénelon, avec l'enthousiasme qui le porte, d'un œuvre de combat.

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