Li paisson qui tienent le tref sont de color vermeil et blef

Rédigé par Belcikowski Aucun commentaire
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Vue approchée et agrandie du Logan Saphir, originaire de Sri-Lanka. Cf. The World of Famous Gems, The Logan Sapphire Brooch.

Au hasard de mes lectures, vieux souvenir de l'Université, je suis revenue au Roman d'Alexandre, œuvre d'Alexandre de Paris, qui date du XIIe siècle, et j'y ai retrouvé ces deux vers — si vifs — qui me charment, aujourd'hui comme hier.

Li paisson qui tienent le tref
Sont de color vermeil et blef...

Les piquets qui tiennent la tente
Sont de couleur vermeille et bleue.

Ce qui me charme ici, c'est le pas rapide du dire, l'éclat du son, et le vif de la rime.

Mais plus que tout, ce qui me charme ici, c'est la couleur, le vermeil et le blef de la tente d'apparat dans laquelle Alexandre le Grand tient sa cour, lorsque, à partir de 331 av. J.-C, date de la défaite du roi perse Darius III, il poursuit sa conquête de l'Asie.

L'histoire de la peinture a retenu d'autres tentes royales, qu'elle donne à voir de façon magnifiée. Mais aucune d'entre elles n'égale en magnificence le vermeil et le blef de la tente d'Alexandre, dans le Roman du même nom. La poésie donne à voir ici autrement, et plus essentiellement que la peinture.

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Piero della Francesca, Le songe de Constantin, 1458-1466, basilique San Francesco, Arezzo, Italie.

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Attribué à Hans Holbein le jeune (c. 1497-1543), Le Camp du Drap d'Or, détail, 1545, Royal Collection, Buckingham Palace, London.

Au pur ciel de color resamble, dit du blef, dans les années 1210, l'auteur anonyme du Lapidaire de Modène1

De la ressemblance du blef avec le pur ciel, le poète Marbode, évêque de Rennes, observait à la fin du XIe siècle déjà qu'elle trouve à se précipiter dans le sapphiri species..., egregium fulgens, puroque simillima cœlo, le visage même du saphir, fulgurant de beauté, et semblablissime au pur ciel. 2

De la sorte, ajoute Marbode en fin politique, sapphiri species digitis aptissima regum, le visage du saphir sied au doigt des rois. 3

« Depuis la fin du XIIe siècle, et peut-être un peu plus en amont », dixit Michel Pastoureau dans Bleu. Histoire d'une couleur, « le roi capétien use d’un écu d’azur semé de fleurs de lys d’or, c’est-à-dire d’un écu à fond bleu parsemé à intervalles réguliers de fleurs stylisées de couleur jaune. Il est à cette époque le seul souverain d’Occident qui porte du bleu dans ses armoiries. Cette couleur, qui fut d’abord dynastique avant de devenir strictement héraldique, a probablement été choisie quelques décennies plus tôt en hommage à la Vierge, protectrice du royaume de France et de la monarchie capétienne. » 4

Un siècle après Marbode, sensible à des valeurs plus purement spirituelles, l'auteur anonyme d'un Lapidaire en langue d'oil reconduit le saphir au statut de miroir du celestien regne.

Quant l’em regarde le saphir si deit l‘em aver sa pensee et sun quor al celestien regne. 5

Quand l'on regarde le saphir, l'on doit avoir sa pensée et son cœur tournés vers le règne céleste.

D'où vient donc que les anciens Grecs n'avaient pas de mot pour dire le blef, qui au pur ciel de color resamble ?

N'eussent-ils pu voir ladite ressemblance, à partir de ce « bleu égyptien », obtenu à partir de l'indigo, dont les plus riches usaient parfois sur le bord de leurs vêtements ?

Il faut croire qu'à force d'être partout et de les comprendre dans son éclat même, infus dans le diaphane de l'air, le bleu du ciel leur demeurait, non pas étranger, mais invisible, et destiné par suite à rester invu, tel, qui sait ? le regard de Méduse.

On se souviendra ici qu'en 430 av. J.-C., dans le sillage du « bleu d'Égypte », c'est la peste qui est arrivée en Athènes, avérant ainsi qu'à partir du royaume de Cécrops, région qua mundi claudicat axia, « où bascule l'axe du monde », la mort menace le septentrion. 6

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Tête de Méduse, Naples, hypogée C de la via des Cristallini, chambre inférieure.

Ainsi détournés de penser le bleu, les Grecs portaient sur la mer, inquiétante, ou sur les yeux, incertains, de leurs semblables, ou encore sur les figures énigmatiques de leur mythologie, telles que représentées sur les peintures murales, le regard de la nuance changeante, celle du κύανος (kyaneos, noir, sombre, métallique) ou du γλαυκός (glaukos, brillant, vert pâle ou gris).

Agnès Rouveret, dans un bel article intitulé Les couleurs du visible et de l’invisible dans la peinture grecque et étrusque (Ve-IVe s. av. J.-C.), parle toutefois du bleu, façon moderne, à propos de certains détails des peintures découvertes dans les tombes de Vergina, dont celles de Philippe II de Macédoine et d'Eurydice, sa mère, et encore dans la tombe dite de l'Ogre à Tarquinia.

« Dans la scène d’enlèvement de Perséphone de la tombe de Vergina, le peintre a joué sur le fond blanc de la paroi pour figurer, dans l’angle supérieur, trois éclairs sortant d’un petit pan de bleu, devant Hermès, figuré en vol et tenant les rênes de l’attelage. Le peintre joue avec un art consommé sur un schéma bien attesté des scènes d’enlèvement et couronne une représentation virtuose du mouvement des corps dans l’espace par quelques touches de couleur qui ouvrent sur des espaces inaccessibles à notre perception. »

« Dans la tombe d’Eurydice de Vergina, la couleur blanche domine, à l’exception du pourpre des étoffes et du faux plafond qui cachait la voûte, dont la couleur dominante semble avoir été le bleu ciel. »

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Ombre de Tirésias entre Agamemnon et Ajax. ORCO 3D. Visite interactive de la Tomba dell'Orco.

« Dans la tombe de l'Ogre à Tarquinia, Agamemnon et Ajax portent autour de la poitrine le bandage qui couvre leur blessure. Leurs corps partiellement dénudés contrastent avec celui de Tirésias, en appui sur son bâton, vêtu d’une tunique blanche bordée de motifs géométriques noirs et rouges, et la tête voilée dans un manteau bleu sombre qui retombe sur ses épaules et s’enroule autour de son bras gauche. La bande blanche rehaussée de motifs rouges en dents de loup qui le décore crée une sorte d’aura autour de son visage. [...]. Les trois figures, comme tous les personnages qui peuplent le royaume d’Hadès, sont cernées d’un trait noir accentué qui détache leur contour et souligne, peut-être, leur caractère fantomatique. » 7

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Tiresias aux Enfers entre Agamemnon et Ajax. ORCO 3D. Visite interactive de la Tomba dell'Orco.

Sombre, sombre, le bleu des tombes étrusco-grecques témoigne de l'inquiétante étrangeté qui est celle de l'invisible, tel que celui-ci s'entretient, dans la proximité de la vie et dans la profondeur du jour.

Il faut attendre l'avénement du christianisme et son triomphe urbi et orbi pour que progressivement le bleu du ciel s'illumine et se densifie dans sa bleuité même, là-haut, tout là-haut, d'où le Père éternel se penche sur le monde depuis son balcon de Gloire.

Telle accrétion du bleu céleste, et par suite telle promotion de la couleur bleue ne se sont pas faites en un jour. La langue germanique a usé d'abord du mot bláwu, blēwaz pour qualifier ce qui est « pâle, blême ». Le latin tardif a converti le bláwu, blēwaz en blavus, blaveus, blavius, bloiuspour qualifier ce qui est « terne ». On en restait encore à la difficulté de concevoir et nommer ce qu'il peut y avoir de couleur dans le diaphane de l'air. La langue d'oil et la langue d'oc ont fait ensuite du blavus, blaveus, blavius, bloius bas-latin le blef-blève, blos, blau qui désigne nouvellement la couleur bleue.

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Enluminure tirée des Horae Beatae Mariae Virginis, d'auteur inconnu. Don conservé depuis 1806 par l'American Philosophical Society !

La culture du pastel commence dans le Lauragais au XIIe siècle. L'usage de l'azurite dans la peinture, certe coûteux, fait qu'abandonnant le noir du deuil de son Fils, la Vierge se pare d'un blef manteau à partir du même XIIe siècle. Ainsi le blef du ciel où la Vierge est montée, se partage-t-il désormais avec la terre sur laquelle la Vierge est née.

Représentants de Dieu sur la terre, garants de l'adage Un Dieu, une loi, un roi, les rois ne manqueront pas de se parer à leur tour du blef qui au pur ciel de color resamble. Saint Louis fut le premier d'entre eux.

Ainsi promu au rang de témoin de l'invisible présence divine et, par là, de son ostension royale, le blef trouve à en faire valoir encore l'éclat dans le jeu partagé qu'il entretient avec le vermeil, celui de l'argent paré d'or rouge, qui l'augmente encore en aura.

Le vermeil, dans sa valence rouge, se souvient du mot latin vermiculus, diminutif de vermis, « ver ». Ce vermiculus, c'est la cochenille. Par une sorte d'ironie de l'histoire de la pensée et de la couleur, l'usage du mot vermeil renvoie ici la manifestation du celestien regne à l'humilité des moindres créatures terrestres. Mais l'apokaradokia, ou l'attente tendue de toutes les créatures, veut selon Saint Paul que même la cochenille prétende au Salut dans le celestien regne.8

 

  1. Lapidaire de Modène, v. 105 ; Modena, Biblioteca Estense e universitaria, est. 39 (alfa.L.9.30).↩︎

  2. Marbode (1035 ?-1123), Poèmes de Marbode : évêque de Rennes (XIe siècle), traduits en vers français, avec une introduction par Sigismond Ropartz ; Le Lapidaire, §5, De Sapphiro, p. 150 ; collections numérisées, Université Rennes 2.↩︎

  3. Ibidem.↩︎

  4. Michel Pastoureau, Bleu. Histoire d’une couleur, Paris, Seuil, 2000, p. 60.↩︎

  5. In Paul Studer, Joan Evans, Anglo-Normand Lapidaries, Second Prose Lapidary, II. Sapphirus, Slatkine Reprints, Genève, 1976, p. 120.↩︎

  6. Lucrèce, De rerum natura, Livre VI ; cf. Christine Belcikowski, Mimêsis et Alètheia ou une poétique du Vrai, V. Lucrèce, Presses Universitaires de Lille. 2001, pp. 394-397.↩︎

  7. Agnès Rouveret, « Les couleurs du visible et de l’invisible dans la peinture grecque et étrusque (Ve-IVe s. av. J.-C.) », in Les arts de la couleur en Grèce ancienne… et ailleurs, Philippe Jockey éditeur, École française d’Athènes, 2018.↩︎

  8. Cf. Christine Belcikowski, Apokaradokia. L'attente tendue de la créature.↩︎

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