Dans l'œuvre sculpté de Pierre Sidoine, la Femme primordiale est bleue
Pierre Sidoine, La femme primordiale. « Le bronze numéroté I/II, épreuve d'artiste, vient de quitter Mazamet et la Fonderie D'art Bertalaï avec sa somptueuse patine bleue. Photographie de Frédéric Albigot. »
Créée en acier, la Femme primordiale vient d'être fondue en bronze. Pierre Sidoine a choisi de la doter d'une patine bleue. D'un bleu « adorable », dit l'artiste, comme Aragon, dans Le Paysan de Paris 1, disait s'être abandonné, devant la vitrine d'un coiffeur du passage de l'Opéra, à « ce concept de la blondeur qui n’est pas la couleur même, mais une sorte d’esprit de couleur, tout marié aux accents de l’amour. »
Une sorte d’esprit de couleur, tout marié aux accents de l’amour...
Pierre Sidoine, Le couple primordial. Cf. Christine Belcikowski, Mythe et violence dans l'œuvre sculpté de Pierre Sidoine.
Du Couple primordial à la Femme primordiale, on observe que l'artiste a voulu délier la femme de la relation de couple sous le signe de laquelle elle se présentait jusqu'alors, afin de nous la donner à voir telle qu'en elle-même, avant le couple, avant l'amour en somme, ainsi reconduite au statut d'icône qui se réserve toute entière dans le bleu de sa pure beauté, et qui inspire de la sorte le regard du désir. Mais le regard seulement, car, de même qu'il y a du noli me tangere dans « l'esprit de couleur » qui se fait jour dans la vitrine du coiffeur du passage de l'Opéra, il y a du noli me tangere dans le bleu dont la Femme primordiale se pare et tire ici et maintenant son aura. « Qu’est-ce au fond que l’aura ? Un singulier entrelacs d’espace et de temps : unique apparition d’un lointain, aussi proche soit-il, dit Walter Benjamin en 1931, de façon fameuse 2.
Au prisme du « lointain », l'artiste peut avoir voulu ainsi reconduire la Femme primordiale au statut de Gaia, la terre-mère, qui, d'après la Théogonieem> d'Hésiode, enfante d'abord, à partir d'elle-même, Ouranos, le Ciel, « bleu, indompté, qui enveloppe et garde tout » 3. Elle le rend son égal en grandeur afin qu'il la couvre tout entière, et donne ainsi aux bienheureux Immortels un « toit tranquille où marchent des colombes » 4. Une fois couverte ou revêtue de ce bleu du Ciel, qui à proprement parler lui colle à la peau, Gaia conçoit d'Ouranos une tripotée d'enfants terribles, dont les Hécatonchires, les Titans, les Cyclopes, puis Cronos, renommé Saturne dans la tradition romaine.
Un jour, lasse de cette oppression bleue, d'autant que, au fur et à mesure qu'ils naissent, loin de leur laisser la lumière du jour, Ouranos jette les Hécatonchires, les Titans, les Cyclopes, puis Cronos, leurs enfants, dans le noir du Tartare et se réjouit de cette action dénaturée, Gaïa fabrique une grande faux et révèle à ses enfants son projet. Cronos, lui seul, promet à Gaïa de la venger.
Pierre Sidoine, L'homme primordial, détail.
Le grand Uranus arrive une fois encore, les yeux lui sortent de la tête, et animé du désir de baiser encore et encore, il s'étend sur la Terre, « ivre de sa chair bleue » 5, de toute sa longueur. Alors Cronos, son fils, sorti de sa cachette, le saisit de la main gauche, et de la droite, agitant la faux énorme, longue, acérée, il s'empresse de couper l'organe viril de son père et le rejette derrière lui. [...].
D'un second coup de faux, Cronos tranche encore le membre qu'il a coupé déjà, et il le lançe du rivage dans les vagues agitées de la mer : la mer le soutient longtemps, et de ce débris d'un corps immortel jaillit une blanche écume d'où naît une jeune fille qui est d'abord portée vers la divine Cythère et de là, parvient jusqu'à Chypre entourée de flots. Bientôt, déesse ravissante de beauté, elle s'élance sur la rive, et le gazon fleurit sous ses pieds délicats. Les dieux et les hommes appellent cette divinité à la belle couronne, Aphrodite, parce qu'elle fut nourrie de l'écume des mers. 6
Ivan Aïvazovski (1817–1900), La naissance d'Aphrodite, collection particulière, USA.
Rapporté par Apollonius de Rhodes dans ses Argonautiques, un hymne orphique célèbre la mise en ordre du cosmos qui résulte du geste castrateur de Cronos :
ὡς γαῖα καὶ οὐρανὸς ἠδὲ θάλασσα, τὸ πρὶν ἐπ' ἀλλήλοισι μιῇ συναρηρότα μορφῇ, νείκεος ἐξ ὀλοοῖο διέκριθεν ἀμφὶς ἕκαστα·
« La terre, le ciel, et la mer, autrefois confondus entre eux dans un ensemble unique, à la suite d'une funeste discorde, furent séparés et mis chacun en son lieu. » 7
Il y a ainsi un « abîme de différence », un abîme désormais infranchissable, entre la Femme bleue, restée bleue, et l'Homme rouge, devenu rouge, comme en feu, qui brasille au couchant, lueurs d'incendie, et qui se languit encore de « l'abîme de proximité » à jamais perdu.
Pierre Sidoine, L'Homme primordial, colorisé ici de façons diverses.
Il s'agit là en outre d'un roman, ou d'un drame, qui recommence, puisque, à son tour, le grand Cronos, fils d'Ouranos, dévore ses propres enfants, de crainte que l'un d'entre eux ne le détrône ; car Gaïa et Ouranos lui ont appris qu'un jour, en vertu de l'ordre du Destin, il sera, malgré sa force, vaincu par Zeus, son propre fils.
« Rhéa, l'épouse de Cronos, gémissait, accablée d'une douleur sans bornes ». Proche alors d'enfanter Jupiter, elle supplie Gaïa et Ouranos de l'aider à cacher la naissance de son nouveau fils et à venger la disparition de ses autres enfants, tous dévorés par Cronos. Sur le conseil de Gaïa et d'Ouranos, elle se rend en Crète où, après avoir mis au monde Zeus, elle le cache au sein d'une caverne profonde. Puis elle présente à Cronos, en lieu et place de l'enfant, une pierre énorme, enveloppée de langes. « Cronos la saisit et l'engloutit dans ses flancs ».
Rhea offre la pierre à Cronos, détail d'un vase en céramique à figures rouges attribué au « Peintre de Nausicaa », ca 460–450 av. J.-C., Metropolitan Museum of Art, New York.
Vite grandi en force et en autorité, bientôt ressurgi de sa caverne profonde, Zeus triomphe de Cronos, son père. Une à une, Cronos vomit chacune des pierres qu'il portait dans ses flancs. Zeus libère ainsi les Hécatonchires, les Titans, les Cyclopes, ses oncles, qu'Ouranos avait jetés jadis dans le noir du Tartare. Ceux-ci lui remettent le tonnerre, les éclairs et la foudre que Gaïa avait conservés jusqu'alors dans ses flancs. Zeus achève ainsi la mise en ordre du cosmos, sur lequel il règne seul désormais, ainsi que sur les Mortels et sur les Immortels.
La femme primordiale et l'homme primordial « furent un jour séparés et mis chacun en son lieu ». Le dernier mot reste, en fin de partie, au fils complice de la mère, devenu à l'avenir maître du jeu.
Mais reste encore la ravissante Aphrodite, qui, échappant mystérieusement à l'ordre zeuxien, se réserve de poursuivre sa propre liberté et de l'exercer de façon passionnée. Pourrait-il s'agir ici d'un double de la Femme primordiale, qui, une fois déliée du couple qu'elle a formé un jour avec l'Homme primordial, et reconduite de la sorte à son statut para-ouranien, s'arroge le droit d'avancer, seule, au-devant d'une liberté d'annonce semble-t-il nouvelle, quoique d'origine sous-jacente au fond ?
Relief de Burney, plaque en terre cuite mésopotamienne représentant une figure ailée, nue, semblable à une déesse avec des serres d’oiseau, flanquée de hiboux et perchée sur deux lions. Dite « Reine de la Nuit », celle-ci pourrait être une première figuration de la Lilith de l'Ancien Testament et de la tradition hébraïque, dont le nom Lilith signifie plutôt « Vent de la Nuit », qui annonce l'Apocalypse. British Museum, London.
Comparable à l'Aphrodite qui est, dans la tradition grecque, le double coruscant de Gaïa, il y, dans la tradition vétéro-testamentaire, un double d'Ève — l'une des deux figures possibles de la Femme primordiale — en la personne de Lilith — autre figure possible de la Femme primordiale —, celle dont le prophète Isaïe dit qu'après avoir quitté Adam sans lui avoir donné d'enfants, « elle a établi sa demeure et trouve son repos au pays d'Edom, là où les chats et les chiens sauvages se rencontrent et là où les satyres se donnent rendez-vous » 8. Les versions françaises ultérieures de la Bible, selon qu’elles s’inspirent du texte hébraique ou des textes grec ou latin, évitent d'appeler par son nom la figure de Lilith, mais se bornent à la qualifier de sirène aux cheveux longs ou de Reine de la Nuit.
Statue funéraire d'une sirène en marbre pentélique, trouvée dans la nécropole du Céramique à Athènes. La Sirène, les ailes dressées, lamente le défunt, en jouant d'une lyre faite d'une carapace de tortue. La main droite qui devait tenir le plectrum manque. Les trous dans la caisse de l'instrument indiquent l'existence de cordes, probablement en bronze. Le plumage et d'autres parties du corps étaient rehaussés de couleur. 370 av. J.-C., Musée archéologique national, Athènes.
De tous les récits juifs relatifs à Lilith, c'est certainement celui qui se trouve recueilli dans l'Alphabet de Ben Sira qui est le plus connu. Rédigé en Perse vers le X° siècle après J.-C., ce recueil de légendes est attribué pseudépigraphiquement à Ben Sira, auteur biblique de l’Ecclésiaste.
« Lorsque le Seigneur Dieu, béni soit-il, créa le premier homme unique, il lui dit : — Il n’est pas bon que l’homme soit seul. Il lui créa une femme, faite de terre comme lui, et l’appela Lilith.
Ils en vinrent immédiatement à se quereller. Elle dit : — Je ne me couche pas au-dessous ; il lui dit : — Je ne me couche pas au-dessous, mais au-dessus, car tu es destinée, toi, à être en-dessous et moi au-dessus. Elle lui dit : — Nous sommes tous les deux égaux parce que nous sommes tous les deux faits de terre. Mais ils ne purent s'entendre, et lorsque Lilith en fut convaincue, elle s’envola dans les airs.
Adam, debout, pria : — La femme que tu m'as donnée m'a quitté. Le Seigneur Dieu, béni soit-il, envoya immédiatement à sa poursuite trois anges pour qu'ils la ramènent.
Terre cuite, Italie, IIIe-IIe siècle av. J.-C, Antikensammlung, Berlin.
Le Seigneur Dieu dit à Lilith qu'il serait préférable qu’elle accepte de revenir, sinon elle devrait accepter que, de ses enfants, meurent chaque jour cent garçons. Ils la suivirent et la retrouvèrent dans la mer, dans les eaux tumultueuses où les Égyptiens devaient périr noyés. Ils parlérent à Lilith, mais elle n’accepta pas de revenir. Ils lui dirent : — Nous te noierons dans la mer. Elle leur dit : — Laissez-moi, car je n'ai été créée que pour faire du mal aux nouveaux-nés âgés de huit jours, et depuis leur naissance jusqu'à l’âge de vingt jours lorsque ces nouveaux-nés sont des filles. Lorsqu'ils entendirent ces paroles, ils menacèrent de la ramener. Elle leur jura, au nom du Dieu vivant et présent : — Chaque fois que je vous verrai ou que je verrai vos noms ou vos formes sur une amulette, je n’exercerai pas de domination sur ce nouveau-né. Elle accepta que meurent chaque jour cent des démons, et c'est pourquoi nous écrivons leurs noms sur les amulettes des petits garçons. Elle les voit et se souvient de son serment ; et le petit garçon est sauvé ». 9
Le récit biblique comprend, dans la Genèse, comme on sait, deux versions différentes de la création de la Femme primordiale. Rapportée en 1:27, la création de Lilith, première compagne d'Adam, « faite de terre » comme lui, se trouve suivie en 2:21-25 de la création d'Ève, seconde compagne d'Adam : « Le Seigneur Dieu fit tomber sur Adam un sommeil mystérieux, et l’homme s’endormit. Le Seigneur Dieu prit une de ses côtes, puis il referma la chair à sa place. Avec la côte qu’il avait prise à l’homme, il façonna une femme et il l’amena vers l’homme. L’homme dit alors : — Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair ! On l’appellera femme — Ishsha –, elle qui fut tirée de l’homme – Ish. À cause de cela, l’homme quittera son père et sa mère, il s’attachera à sa femme, et tous deux ne feront plus qu’un. Tous les deux, l’homme et sa femme, étaient nus, et ils n’en éprouvaient aucune honte l’un devant l’autre ».
Le sex-appel et les belliquosités qui s'en suivent, ont fait place, comme on voit dans le cas de l'Ève chrétienne, à la paix des corps dans le compagnonnage supposé fusionnel du couple. De quelle figure antérieure la Femme Primodiale de Pierre Sidoine se réclame-t-elle, après que le sculpteur l'a déliée du couple qu'elle formait jusqu'alors avec l'Homme Primordial ? De la Gaïa grecque et de l'Ève chrétienne ? Ou de la Lilith et de l'Aphrodite grecque ?
Après la Théogonie d'Hésiode (VIIIe siècle av. J.-C.), le récit de la Genèse (entre les VIIIe et IIe siècles av. J. -C), et l'Alphabet de Ben Sira (vers le X° siècle après J.-C.), vient l'œuvre de Freud, qui place sous le signe du complexe d'Œdipe les violences castratrices et l'abîme de différence auquel l'Homme et la Femme doivent se résoudre dans la relation qu'ils entretiennent, afin que demeure assurée la mise en ordre du Chaos primordial. Seules les figures récurrentes de Lilith et d'Aphrodite laissent à la « Femme Primordiale » la marge de liberté dont celle-ci a besoin pour s'affirmer dans le sens de l'Unique et de sa propriété dérangeante.
Vu d'aujourd'hui, on retrouve quelque chose de cette histoire de célébration ou de mise au pas de la Femme Primordiale dans des textes aussi encensés que les poèmes d'Éluard ou d'Aragon, et plus généralement dans ceux de l'archipel surréaliste.
Paul Élard écrit ainsi dans Facile, en 1935 :
« Tu te lèves l’eau se déplie
Tu te couches l’eau s’épanouit
Tu es l’eau détournée de ses abîmes
Tu es la terre qui prend racine
Et sur laquelle tout s’établit.
Tu fais des bulles de silence dans le désert des bruits
Tu chantes des hymnes nocturnes sur les cordes de l’arc-en-ciel
Tu es partout tu abolis toutes les routes
Tu sacrifies le temps
À l’éternelle jeunesse de la flamme exacte
Qui voile la nature en la reproduisant
Femme tu mets au monde un corps toujours pareil
Le tien
Tu es la ressemblance. »
« Femme... un corps toujours pareil... Tu es la ressemblance... » Mais de qui, de quoi, de quelle « ressemblance », le poète parle-t-il ici, qui plus est dans un recueil intitulé Facile ? Trop facile !
Paul Éluard parle ici de Nush, sa compagne d'alors, telle que représentée par Man Ray dans le jeu de cartes des reines du Surréalisme, puis par Picasso, dans la même veine.
Nush, reine de trèfle, in Jeu de cartes des reines du Surréalisme, Man Ray, 1932.
Portrait de Nush par Picasso, 1937, Musée Picasso.
Nush, elle, voyait les choses d'une façon bien à elle, comme en témoigne un collage, longtemps attribué à Éluard, avant qu'on en découvre la véritable autrice.
Photo-montage signé Nush, ca 1937.
Quid de la « ressemblance », de « l'éternelle jeunesse », du « corps toujours pareil », au regard du crâne qui, en haut à droite sur l'image, vaut memento mori ?
Née en 1906, morte en 1946, dite « femme sans tabou », mais obligée dès son plus jeune âge de travailler au cirque comme acrobate, trapéziste, clown, tireuse de cartes, chiromancienne, hypnotiseuse, medium, modèle nu, etc. et de se prostituer pour survivre, Nush, à partir de 1930, date de sa rencontre avec Paul Éluard, se voit assignée au statut d'égérie du groupe surréaliste. De la « ressemblance », de « l'éternelle jeunesse », du « corps toujours pareil », Paul Éluard dit dans son Facile , illustré par des nus de Nush signés Man Ray, que « les mains de tous les hommes leur vont comme un gant ». L'hommage rendu à la Femme Primordiale demeure ici pour le moins ambigu. Il est vrai qu'il témoigne du seul point de vue « cisgenre hétérosexuel » de l'Homme primordial, point de vue qu'on appelle aujourd'hui, d'un terme délibérément — so chic ! —anglo-saxon, male gaze.
Princesse Leila en costume d'esclave dans Star Wars, Episode VI, Return of the Jedi, Detroit Institute of Arts, Michigan, USA.
Alors ? Quid de la Femme Primordiale, bleue, si bleue, de Pierre Sidoine ? À chacun, comme nous ici, d'en faire ou d'en continuer le roman...
Louis Aragon, Le Payan de Paris, Paris, Gallimard, 1924.↩︎
Walter Benjamin, « L’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique », in L’Homme, le langage et la culture, Paris, Denoël-Gonthier, pp. 137-181 ; orig. 1936.↩︎
Hymnes orphiques, III, Parfum d'Ouranos, traduction Charles Leconte de Lisle.↩︎
Paul Valéry, Le cimetière marin, in Charmes, 1920.↩︎
Ibidem.↩︎
Apollonius de Rhodes, Argonautiques, I, v. 496-502.↩︎
Isaïe 34:14.↩︎
Michèle Bitton, « Lilith ou la Première Eve : un mythe juif tardif », in Archives de Sciences Sociales des Religions, n° 71, 1990. pp. 113-136.↩︎












