Pierre Sidoine. Histoire de bronze, histoire de patines. The famous G.
Pierre Sidoine, The famous G., sculpture acier et perles, 54 cm x 29 cm, année 2022 ; photo sur fond « musée », Jean-Louis Camilleri. Cf. Christine Belcikowski, The famous G..
The famous G., statue signée par le sculpteur Pierre Sidoine en 2022, faite en acier et perles, conservée depuis lors dans une collection privée, s'affranchit aujourd'hui de son statut d'unicum pour se réincarner mutatis mutandis sous l'espèce dune série limitée de cinq avatars en bronze.
De l'unicum à ses avatars, il ne s'agit pas là d'une métamorphose ni d'une suite de variations, au sens où, ut sculptura poesis, Ovide déclare : — In noua fert animus mutatas dicere formas corpora, Je me propose de dire les métamorphoses des formes en des corps nouveaux 1. Il s'agit seulement d'un changement de matière, sachant que, de l'acier au bronze, forme et perles demeurent, et que les perles sont là les mamelons d'une femme changée dans sa chair, mais point dans son corps.
S'agit-il donc là d'un changement de matière seulement ? Il y a dans la réserve mystérieuse du mot seulement une sorte d'abîme de différence qui s'ouvre au regard de l'esprit et de la main de qui peut toucher la statue. L'aspect du bronze et son toucher ne sont pas ceux du métal. La femme que figure, ou plutôt incarne la statue, n'est là ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. C'est sa chair seulement qui a changé. Mais dans la mesure où cette chair a changé, elle suscite autrement le désir, elle dispose autrement le regard ou la pensée plus ou moins secrète de la main.
Le 15 décembre 2023, Pierre Sidoine a porté la statue d'acier chez Frédéric Albigot, créateur de la Fonderie Bertalaï, à Mazamet. Le fondeur crée d'abord un moule, négatif de l'œuvre en 3D, dans lequel il coule une cire, qui constitue ainsi une copie de l'œuvre. Après démoulage et correction des possibles imperfections de la cire, le bronzier crée à même cette dernière une coquille de céramique, qui, une fois vidée de la cire, puis préchauffée à 1200°, reçoit le bronze en fusion. Après le refroidissement du tout, le bronzier casse la céramique pour dégager le bronze et il nettoie le bronze au jet de sable afin d'éliminer les résidus céramique. Après quoi, il s'applique encore à la finition du bronze à l'aide de différents outils appropriés au travail des métaux. Il procède enfin à l'application d'une patine, dont la teinte varie en fonction des préférences de l'artiste, puis recouvre cette patine d'une fine couche de cire qui rend l'œuvre brillante et la protègera de l'oxydation.
Pierre Sidoine a testé avec le bronzier deux teintes de patine, l'une dans les tons bruns, l'autre dans les tons verts. « Mais il n’est pas dit que je garde les mêmes couleurs », observe-t-il.
De gauche à droite : The famous G. patiné dans les tons de brun ; The famous G. patiné dans les tons de vert.
L'artiste et le bronzier se sont heurtés en cours de fabrication au problème de la reproduction des roues du Famous G. original, emblêmes de l'imagination créatrice de Pierre Sidoine. Ces roues, en raison de l'enchevêtrement tridimensionnel des vides de leur structure, étaient trop complexes pour se prêter à la cire, puis à la coulée du bronze. L'artiste a dû revoir ses roues, afin de les rendre plus propices au travail du bronzier.
Roues du Famous G. original.
Nouvelle roue en cours de création.
Roues du bronze patiné dans les tons de vert.
Ainsi modifiées, les roues ne sont relativement à celles du Famous G.original, elles non plus, ni tout à fait les mêmes ni tout à fait autres. Matière et forme générale demeurent, mais, de celles qui font penser au char de la Bérécynthienne, « joyeuse d'avoir enfanté tant de dieux » 2, les roues sont devenues, semble-t-il, surtout dans le cas de la statue patinée dans les tons de vert, celles d'une mortelle qui apparaît, de façon tout aussi augurale, dans le simple appareil d'une beauté qu'on arrache au sommeil.
On retiendra ici ce que dit fortement Bernard Sève de « la nature même de l'art » : « Partir du matériau me paraît conforme à la nature même de l'art. Ce concept commande toute la séquence artistique : au matériau répondent les outils et techniques utilisés pour le travailler, le corps et l'esprit qui manient ces outils, les inévitables collaborations. C'est de la nature des matériaux utilisés que dépend, en grande partie, le destin ultérieur de l'œuvre » 3 ; et j'ajouterai, le sens qu'on prête à cette œuvre même.
Le 28 décembre, Pierre Sidoine est venu présenter à quelques amis.ies le bronze dans les tons de vert du Famous G.
Pierre Sidoine, au café des Consuls, faisait dans son discours une sorte de Socrate redivived.
Ovide, Métamorphoses, I, 2.↩︎
Joachim Du Bellay, Les Antiquités de Rome (1558), V. Telle que dans son char la Bérécynthienne. On désigne sous le nom de Bérécynthienne la déesse grecque Rhéa, divinité géante qui a précédé les Dieux de l'Olympe.↩︎
Bernard Sève, Les matériaux de l'art, collection « Les Livres du Nouveau Monde », Seuil, 2023. Bernard Sève est professeur d’esthétique et de philosophie de l’art à l’université Lille III.↩︎





