Histoire dérangeante de Jeanne Odette Marie de Lévis, fille du dernier marquis de Mirepoix. XI. Procès à D'Arneille

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« Ce matin, nous nous sommes mariés... » In La Nuit du chasseur, film de Charles Laughton, détail de l'affiche originale, 1955.

D'après Susann B. Hill, in « A chateau on the Loire, and a cabin on Horn's Creek! : how a French woman of high degree, sacrificed her life for love, moved to America and... » 1, Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, après la mort de son époux, s'est trouvée complètement perdue dans un monde qui lui était resté étranger (strange world) et dans lequel il n'y avait apparemment pas un homme qui ne la considère comme une proie (with every man's band apparently against her). D'autant que, habituée à rester à la maison — conformément peut-être à son ancienne vie de chanoinesse —, elle ne parlait pas, ou très peu, l'anglais (not even able to speak the language of the beings around her) et ne pouvait donc communiquer avec les gens qui vivaient dans son entourage. Dans ces conditions, il est facile de voir d'où vient qu'elle devait être la victime de tout aventurier qui croiserait son chemin (victim [to any adven]turer that crossed her path). Cet aventurier sera Isaac Darneille, qui signe Isaac D'Arneille, d'un nom à la française, qui entend suggérér, dirait-on, quelque ascendance noble.

Avant 1812, date de la mort de Joseph Marie Lequinio, la silhouette d'Isaac Darneille se profile déjà dans le paysage des jours que vivent en Caroline du Sud Monsieur et Madame Lequinio Kerblay. Le nom de Darneille figure en effet dans les comptes de Monsieur Lequinio Kerblay, tels qu'établis en 1812 par Christian Breithaupt, ancien administrateur des biens du couple. Ces comptes indiquent qu'à une date qu'on ignore, la plantation située au bord de la Savannah River et la maison à Augusta, propriété , croyait-on, du seul Monsieur Lequinio Kerblay, ont fait l'objet d'un partage compliqué avec un certain Isaac D'Arneille, sorti de nulle part, et resté en dette vis-à-vis de Monsieur Lequinio Kerblay. Et le même Christian Breithaup se trouve bien placé pour savoir que, depuis quelque temps déjà, ledit D'Arneille faisait office de fondé de pouvoir de Monsieur Lequinio Kerblay.

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Estimate of the probable value of the Estats of Lequinio Kerblay... in August 1812. Papers of the Dugas and Kerblay families. Caroliniana Library. Columbia South Caroliniana Graniteville Room. Library Catalog MMS ID 991025117689705618. Identifier OCLC : (OCoLC)840441430. Merci à Ysande de Lévis Mirepoix qui, vivant aux États-Unis, a eu la grande courtoisie de me procurer une copie du dossier, conservé au South Carolina Department of Archives and History de la Caroliniana Library.

D'où vient que, après avoir quitté la Virginie, couvert de dettes comme toujours et menacé de poursuites, Darneille se soit rendu en Caroline du Sud ? La Caroline du Nord eût été une destination plus proche. Mais Darneille, qui fréquentait à Cahokia le milieu des « Vieux Français », descendants des pionniers de la Nouvelle France, ou vétérans de la guerre des Insurgents et descendants de ces vétérans, devait avoir entendu parler auprès d'eux du dérangeant Lequinio, fer de lance de la Révolution française dans sa lutte contre les inutiles préjugés de la religion, ancien proche du célèbre Thomas Payne, heureux bénéficiaire d'un étrange mariage avec une riche héritière, descendante de l'une des plus grandes familles de la France d'Ancien Régime, brasseur lui-même de vastes affaires d'achat de terres et pionnier de l'implantation d'un vignoble dans les terres cotonnières de la Caroline du Sud. Après avoir gagné, puis perdu dans l'Illinois tout ou partie des terres de Jean Baptiste Maillet, Isaac Darneille a flairé, semble-t-il, la possibilité de mener à bien en Caroline du Sud une nouvelle affaire, d'apparence juteuse pour lui. Il s'y engage sous le nom élégant de D'Arneille.

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Exemple de maison ancienne à Augusta, comté de Richmond, Georgie. In Historic American Buildings Survey, L. D. Andrew, Photographer, Nov. 27, 1936.

Après avoir quitté l'Illinois circa 1808 pour la Caroline du Sud, D'Arneille se présente à Augusta sous les dehors d'un clergyman épiscopalien (masquerading in the garb of an episcopal clergyman) et s'installe dans une maison achetée à Lequinio Kerblay [cf. supra]. Après cette installation, il devient une sorte de bras droit dudit Lequinio Kerblay, qui vit alors sur ses terres de Greenville, au bord de la Savannah River, tandis que Madame Lequinio Kerblay continue d'habiter la cabin de Green Will.

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Susann B. Hill, « A chateau on the Loire, and a cabin on Horn's Creek! : how a French woman of high degree, sacrificed her life for love, moved to America and... », in Edgefield Chronicle, 25 février 1923, University of South Carolina, OCLC Number/Unique Identifier: 57466749.

Le décès de Joseph Marie Lequinio Kerblay, décès dont on ignore la date exacte, mais qui semble être survenu en août 1812, constitue un moment de vérité cruelle pour Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, alias Madame Lequinio Kerblay. On ne peut que d'étonner ici, note Susann B. Hill, du temps qu'ont pu durer les illusions de Madame de Kerblay après son mariage (One cannot but pause here to wonder how long after marriage her illusions lasted). Madame de Kerblay observe en 1812, pour la première fois dirait-on, que, durant son mariage, sa part de la communauté a été investie dans des biens immobiliers dont les titres de propriété sont enregistrés au seul nom de Monsieur Lequinio Kerblay.

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Abstracts of wills, Chatham County, Georgia, 1773-1817, Special Publications of the National Genealogical Society, n° 6, Washington DC, 1936, p. 54. Familysearch.

Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, alias Madame Lequinio Kerblay découvre en outre que, non seulement son mari n'a pas laissé de testament sur lequel il aurait songé à coucher son nom afin de la protéger du sort compliqué qui s'annonce désormais pour elle, mais aussi qu'il aurait légué une partie de ses biens, en particulier la plantation nommée Good Rest, à une femme du nom de Vanpierre (aujourd’hui Mme Prévost), comme en atteste un certain Petit de Villers, de Savannah, qui prétend détenir ce testament chez lui. Enquête faite, cet homme ne peut produire l'original de l'acte en question ; la femme du nom de Vanpierre voit sa requête déboutée. Plantation et esclaves de Good Rest seront vendus ensuite à M. Rainsford

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Ancestry.fr, South Carolina Naturalizations 1783-1850, W-3, 572.

Le registre des South Carolina Naturalizations 1783-1850 indique qu'en novembre 1805, outre « Joseph Marie Lequinio Kirblay, âgé de 50 ans, natif de Sarzeau, France, résidant dernièrement dans l'État de Georgie », et « son épouse, Jeanne Marie Odette de Lewis, âgée de 42 ans, née à Toulouse, France » ; a été naturalisée américaine le 5 novembre 1805, « une autre dame, Cécile Vandeperre, officiellement veuve de [Marie] Simon Hamot [français, né à Paris], mais divorcée de ce dernier sans que le divorce ait été légalisé, âgée de 48  ans, née à Bruxelles, Flandre française ». Cette Madame Vandeperre, ou Vanpierre, a probablement été l'une des maîtresses de Joseph Marie Lequinio.

Toujours d'après Susann B. Hill, moins d'un an après le décès de Joseph Marie Lequinio Kerblay, décès dont on ignore la date exacte, mais qui semble être survenu en août 1812, même s'il n'a été légalement enregistré qu'en décembre 1812, on trouve Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, veuve Lequinio Kerblay, mariée à Isaac Anselme D'Arneille. Ce mariage aurait été contracté avant février 1813. Personne toutefois, depuis lors, n'a pu produire l'acte de mariage correspondant. Le fait est, en tout cas, que l'administrateur Christian Breithaup, l’un des citoyens les plus éminents de Edegefield, tient alors ce mariage pour valide, malheureusement valide. Après avoir tenté de dissuader Madame Lequinio Kerblay d'épouser Isaac Anselm D'Arneille, car il éprouvait, dit-il, de la « compassion pour cette veuve » (compassion for his widow), il ne peut que déplorer la triste condition d'une femme dont personne ne sait ou ne se souvient qu'elle s'appelait jadis Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, et que l'on ne connaît plus désormais que sous le nom de Veuve Lequinio Kerblay, la malheureuse Veuve Lequinio Kerblay.

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Susann B. Hill, « A chateau on the Loire, and a cabin on Horn's Creek! : how a French woman of high degree, sacrificed her life for love, moved to America and... », op. cit.

Madame Lequinio Kerblay, observe-t-il concernant le défunt premier mari de cette dernière, n'avait pas le moindre souvenir de quelque témoignage d'amour ou de fidélité qui eût pu la préserver de son second mariage. « Sans doute la beauté, les manières douces et le français fluide du prétendu ecclésiastique avaient-ils semblé fournir une sorte de refuge à la femme esseulée ». Ce sont, d'après Christian Breithaup, les doutes mêmes qu'il nourrissait concernant le caractère de D'Arneille, qui l’avaient incité à assumer le rôle d’administrateur de la succession de son ami Lequinio Kerblay. Mais lorsqu’il avait rapporté les mêmes doutes à Mme Lequinio Kerblay, avec l’incrédulité naturellement propre à une femme qui ne voulait pas s'avouer qu’elle avait été trompée par quelqu’un en qui elle avait placé toute son affection, elle avait fait la sourde oreille à ces accusations.

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Charles LaughtonLa Nuit du Chasseur, détail, 1955.

Les soupçons formulés jadis par Christin Breithaup concernant la personnalité et les intentions d'Isaac D'Arneille semblent aujourd'hui d'autant plus inquiétants qu'on ne sait rien des circonstances de la mort de Joseph Marie Lequinio Kerblay. Certes, celui-ci souffrait de rhumatismes ; mais on ne sache pas que les rhumatismes tuent. Un homme « sans principes » — dixit le président Jefferson —, eût en revanche pu le faire, en l'occurrence un homme pressé, pressé de se substitier au défunt époux de Madame Lequinio Kerblay afin de mettre la main tout à la fois sur la succession de Monsieur Lequinio Kerblay et sur le restant de la fortune de la veuve Lequinio Kerblay. Il eût suffi, par exemple, de pousser Lequinio dans un ravin, et de faire croire ensuite à un accident. Pourquoi ignore-t-on la date exacte de la mort de Joseph Marie Lequinio Kerblay, même si d'aucuns parlent du 20 août 1812 ? Pourquoi ignore-t-on la date de sa sépulture ? et le lieu de cette dernière ? D'où vient que la dépouille du mort ait pu disparaître ainsi ? Et d'où vient que le décès n'ait été officialisé, et la succession ouverte, que le 16 décembre 1812 seulement ?

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Historical collections of the Georgia chapters of the Daughters of the American Revolution : dedicated to the memory of Mrs. William Lawson Peel, p. 104. Document disponible sur Familysearch.

D'autres « amis » du défunt rôdent au demeurant eux aussi, en 1812-1813, autour de ladite succession, et, en même temps qu'il proposent leurs bons offices, nourrissent l'espérance de la curée. D'où l'inquiétude du fidèle Christian Brethaup, qui se fait désormais un devoir de protéger les intérêts de Madame Lequinio Kerblay. En mai 1813, il obtient de la Cour de Edgefield le statut d'administrateur en titre de la succession de Monsieur Lequinio Kerblay 2.

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Mai 1813. Confirmation de Christian Breithaup dans le statut d'administrateur de la succession de Joseph Marie Lequinio Kerblay. Papers of the Dugas and Kerblay families. Caroliniana Library. Columbia South Caroliniana Graniteville Room. Library Catalog MMS ID 991025117689705618. Identifier OCLC : (OCoLC)840441430. Merci à Ysande de Lévis Mirepoix qui, vivant aux États-Unis, a eu la grande courtoisie de me procurer une copie du dossier, conservé au South Carolina Department of Archives and History de la Caroliniana Library.

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Droits conférés à Christian Breithaup. Ibidem.

S'efforçant d'étayer les soupçons qu'il nourrit à l'endroit d'Isaac D'Arneille, Christian Breithaup reçoit bientôt des affidavits attestant que D’Arneille a abandonné son épouse et deux enfants dans le comté de Loudon, en Virginie, et peut-être aussi d'autres épouses dans d’autres États, car, avant de s'installer à Augusta, en Georgie, il a, dit-on, quitté la Virginie pour le Kentucky, et le Kentucky pour le pays de l’Ouest. Ces affidavits prouvent aussi qu’il a successivement exercé les professions de maître d’école, d’avocat, de docteur en médecine, de prédicateur, et brillé dans la condition d’escroc.

Dans le même temps, Isaac D’Arneille persuade Madame Lequinio Kerblay de vendre Liberty Hill, afin de recueillir, lui, le produit de cette vente. Après ce coup d'éclat, il s’enfuit aux confins de la Georgie. Mais Christian Breithaup, convaincu que D'Arneille vise non seulement l'appropriation des autres biens de Madame Lequinio Kerblay, mais aussi, de façon plus sinistre, l'élimination de Madame Lequinio Kerblay elle-même 3, fait intenter une action contre le faux clergyman, témoigne devant la justice de tout ce dont il a eu à connaître en vertu de sa fonction d'administrateur, et parvient ainsi à ce que soit restituée à Madame Lequinio Kerblay une partie considérable des biens volés.

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7 décembre 1789, mariage d'Elizabeth Digges et d'Isaac Anselm Darneille. Register of marriages. Amherst county, Virginia. Virginia, Vital Records, 1715-1901, vue 60/508. FamilySearch.

L'action est toutefois longue et difficile, car bien que Madame Lequinio Kerblay se plaigne désormais expressément d'avoir été trompée par un faux clergyman couvert de dettes, déjà poursuivi pour ce motif en Virginie et en Illinois, reste à déterminer ce qui, des biens de Monsieur ou Madame Lequinio Kerblay captés par Isaac D'Arneille, revient possiblement à Elizabeth Digges, légalement épousée par Isaac Anselm Darneille en Virginie, et à ses enfants, dont William Harris Digges, frère d'Elizabeth Digges, et l'un de ses beaux-frères, prennent vigoureusement la défense 4.

À la suite de cette action, le 8 mai 1821, le juge Waddy Thompson rend finalement un verdict en faveur de Madame Lequinio Kerblay. Suite à quoi il crédite cette dernière du statut d'administratrice permanente de ses propres biens. Madame Lequinio Kerblay mourra hélas en 1822.

Rien ne permet de savoir comment cette femme solitaire a passé les six années consécutives à l'ouverture de l'action en justice initiée par Christian Breithaupt, années qui sont aussi les six dernières de sa vie à elle. Peut-être la bienveillance de la famille Dugas, qui parlait français, a-t-elle contribué à l'allègement de son malheur. La seule trace écrite qui subsiste de ces années-là est son testament, enregistré en 1822 à Edgefield, soit un peu plus de vingt après que, traversant l'Atlantique pour rejoindre Joseph Marie Lequinio Kerblay, Madame Lequinio Kerblay, née Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, voguait vers sa nouvelle condition, celle d'épouse heureuse, croyait-elle.

À suivre... Le testament de Madame Lequinio Kerblay...


  1. Cf. Christine Belcikowski, Histoire dérangeante de Jeanne Odette Marie de Lévis, fille du dernier marquis de Mirepoix. IX. Après Lequinio.↩︎

  2. Privilège signalé par Claudy Valin in Lequinio : La loi et le Salut public, chapitre VIII, « Épilogue. Joseph Marie Lequinio aux États-Unis d’Amérique », note 54, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014 : « En tant que notable de Edgefield, Christian Breithaup est inscrit sur la liste des jurés et mandataires auprès de la Cour de justice. »↩︎

  3. Hypothèse rapportée par Susann B. Hill dans « A chateau on the Loire, and a cabin on Horn's Creek! : how a French woman of high degree, sacrificed her life for love, moved to America and... », in Edgefield Chronicle, 25 février 1923, University of South Carolina, OCLC Number/Unique Identifier: 57466749.↩︎

  4. Susann B. Hill, dans l'article cité supra.↩︎

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