Histoire dérangeante de Jeanne Odette Marie de Lévis, fille du dernier marquis de Mirepoix. VIII. À Edgefield, en Caroline du Sud

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Face jug (cruche de visage), céramique fabriquée par des esclaves et des freedmen afro-américains chez John Lewis Miles Pottery ((1868-1875), à Edgefield District, Caroline du Sud, États-Unis ; Metropolitan Museum, New York.

Le 7 septembre 1805, avant d'avoir définitivement abandonné son poste de sous-secrétaire des relations commerciales à Newport, Joseph Marie Lequinio Kerblay signe un acte de sous-seing privé avec un certain Charles Martin, pour l'achat, au prix de 5000 dollars, d'une « terre de 600 acres plus ou moins [environ 312 hectares] » située à Horn’s Creek [Horn Creek Ct, 29824 Edgefield], dans le comté de Edgefield, en Caroline du Sud. Puis, le 14 novembre de la même année, toujours dans le comté de Edgefield, il signe un autre acte de sous-seing privé avec John Rainsford pour l'achat de deux autres terres, l'une de 224 acres (116 hectares), qu'il nomme Good Will (Bon plaisir), l'autre de 174 acres (90 hectares), qu'il nomme Liberty Hill1

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Carte des États-Unis, Rand McNally & Co, 1936.

On ne sait pas à quelle date ni où exactement Monsieur et Madame Lequinio Kerblay s'installent dans le comté d'Edgefield. Après l'arrivée de la lettre de « Monseigneur de Talleyrand » stipulant que « tous les agents de sa Majesté impériale » doivent demeurer invariablement au poste où sa confiance les a placés », les époux quittent probablement Newport sans tarder. L'hiver vient : Lequinio part soigner ses rhumatismes sous le ciel plus clément de la Caroline du Sud.

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Edgefield County Courthouse, Edgefield, South Carolina, vintage postcard.

La colonisation de la Caroline du Sud a fait d'un territoire habité ou disputé jusqu'alors par des tribus indiennes, dont entre autres les Cherokees, les Creeks et les Natchez, l'une des treize colonies britanniques de l'Amérique du Nord. La colonisation de la région d'Edgefield remonte aux années 1750-1775. La division de la Caroline du Sud en 46 comtés (counties) et, plus particulièrement, l'établissement des limites du comté d'Edgefield ainsi que le choix d'Edgefield pour chef-lieu du comté font suite à la déclaration d'indépendance des État-Unis, qui date de 1785. Edgefield se dote alors d'un tribunal et d'une prison ; puis quelques maisons se construisent, quelques magasins s'ouvrent. Le village se dote en 1811 d'une école, puis d'une église. En 1826, dit Robert Mills, architecte qui a créé à l'instigation de l'Église baptiste la plupart des lieux de culte du comté, Edgefield est « un petit village soigné, qui compte quarante à cinquante maisons. Les bâtiments sont propres, spacieux et généralement peints. Ils abritent une population d'environ 300 habitants » 2. L'activité principale est la culture du coton. Le coton se vend ensuite sur le marché de Hambourg, plus à l'ouest de la Caroline du Sud, au bord de la Savannah River, ou sur le marché d'Augusta, à la limite de la Caroline du Sud et de la Georgie, côté Georgie, également au bord de la Savannah River.

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Carte de la Caroline du Sud, 1893. Edgefield, Augusta, Hambourg.

Le développement rapide de cette activité se trouve rendu possible par l'emploi de nombreux esclaves. En 1830, les esclaves constituent la majorité de la population d’Edgefield. Et en 1860, le total de 24 060 esclaves d’Edgefield sera le plus important de tous les comtés de la Caroline du Sud l’État.

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An Aesthetic Darkey, photographié par James A. Palmer (Irish-American, 1825–1896), Collection The American Wing, Metropolitan Museum, New York.

On sait par la lecture de son Voyage pittoresque et physico-économique dans le Jura que Joseph Lequinio a admiré lors de ce voyage la cabane « simple et rustique » des gardes, « ces hommes sans luxe et presque sans besoins », auxquels on confie la surveillance des coupes. Il en décrit minutieusement la construction, puis célèbre les agréments que ce type de cabane procure, et son écriture est ici celle d'une page d'anthologie, où s'annoncent certains des thèmes développés par Gaston Bachelard en 1938 dans sa Psychanalyse du feu :

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Ancienne baraque de la forêt de Chaux, dans le Jura. Photographie : Arnaud 25.

« Contre l'un des pignons on accole en dedans une dalle ou pierre plate de trois pieds en carré : cette dalle choisie fort épaisse, et mise de champ, s'appuie contre le pignon de bois et le défend des attaques du feu ; un trou quarré dans le toit immédiatement au-dessus de cette pierre, est la cheminée ; l'âtre, comme on voit, est ouvert de tous côtés dans l'appartement ; un chambranle et ses pieds ne forment pas, ainsi que dans nos maisons, des intermédiaires entre le feu et celui qui veut en faire usage ; un étroit tuyau ne resserre point l'air de l'appartement, ne donne point à son ascension d'activité, ne dérobe point la vue des flammes, et ne presse point la consommation du bois ; le chaud se répand dans toute l'habitation, le bois dure beaucoup plus, et la famille se range librement en demi-cercle autour des brasiers en face de la pierre qui réfléchit la chaleur, et qui est la seule que la maison renferme.

Deux hommes, dans un jour, peuvent aisément former une pareille chaumière ; ils garnissent avec de la mousse ou de la terre grasse les vides que laissent entre elles les perches cylindriques qui la composent, et qui, malgré les soins qu'on apporte à les choisir les plus droites que l'on peut, sont cependant toujours fort irrégulières ;au moyen de cette garniture,l'accès aux vents dans l'intérieur est fermé suffisamment, et l'on est à l'abri de même que dans les plus magnifiques châteaux, sans être emprisonné par une muraille épaisse, qui met un espace immense entre la nature et nous.

Pour peindre en deux mots l'habitation que je décris, on doit dire que c'est une espèce de cage dont les barreaux sont placés horizontalement les uns sur les autres sans aucun intervalle ; la mince cloison qu'ils forment, ne vous sépare, pour ainsi dire, point de la nature, et la pensée, que de tous les côtés elle en est si voisine, laisse toujours présente à votre âme la jouissance de ses attraits ; cette manière de cabaner est la plus agréable que je connaisse, ainsi qu'elle est sûrement la plus expéditive.

Dans ce manoir si simple et si peu dispendieux rarement la fortune a cherché son asile, mais plus rarement encore la défiance et les soucis osent-ils s'y rendre ; une porte en branchages bien entrelacés, sans serrure et sans verrous, donne suffisamment protection contre les vents impétueux, et les chaleurs importunes, contre la rapacité des brigands, et contre le poison des chagrins dévorants que les portes d'airain, les triples fermetures et la consigne la plus sévère n'empêchent pas d'entrer dans le palais des rois. » 3

Et Joseph Lequinio observe là, dans une note en bas de page, que, d'après le Voyage dans les Etats-Unis d'Amérique fait en 1795, 1796 et 1797 par François Alexandre Frédéric de La Rochefoucauld Liancourt, on trouve le même genre de cabanes aux États-Unis :

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Old historic cabin, restaurée, en Caroline du Sud.

« Ce genre de cabane paraît n'être autre chose que la log-house des Selters qui défrichent dans les États-Unis, et dont il est si souvent parlé dans l'intéressant voyage du citoyen la Roche-Foucaut-Liancourt ; j'ai connu dès mon enfance les misérables huttes répandues sur les landes éternelles de la ci-devant Bretagne ; j'ai souvent goûté les douceurs de la solitude et de la paix dans d'autres chaumières au milieu des pays plus fertiles ; j'ai parcouru les forêts de la Flandre et beaucoup d'autres dans l'intérieur de la France, mais je n'ai vu nulle autre part que dans le Jura cette espèce de cabane si simple, si propre, si solide et surtout d'une construction si rapide ; j'ai cru qu'il n'était pas inutile de la détailler. Deux hommes un peu travailleurs, arrivant à la forêt de bon matin, dans un jour d'été, peuvent y mettre leur famille à couvert avant le coucher du soleil ; et dans les États-Unis plusieurs familles opulentes n'ont point eu d'autre logement pendant bien des années. » 4

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« Sa maison, Good Will (Bon plaisir), sur la vieille route d’étape, entre Edgefield et Augusta, près de Horn’s Creek, est maintenant la propriété de notre concitoyen, le Dr C. P. DeVore. Cette maison n'existe plus, mais à en juger par le style des plus anciennes maisons de notre comté encore existantes, on peut se figurer sa demeure. Un château sur la Loire [le château de Châteaumorand, à Saint-Martin-d'Estréaux, Loire, France] dans le département de la Loire, et une cabane sur Horn’s Creek ! Pauvre femme désillusionnée ! Ses brocarts parisiens avaient été remplacés par une robe faite de ses mains dans son logis d'Edgefield, afin que le rêveur [son mari] puisse s'adonner à des expériences dans la culture de la vigne. »
Susann B. Hill, « A chateau on the Loire, and a cabin on Horn's Creek! : how a French woman of high degree, sacrificed her life for love, moved to America and... », in Edgefield Chronicle, 25 février 1923, University of South Carolina, OCLC Number/Unique Identifier: 57466749.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, c'est dans une cabane à l'ancienne que Monsieur et Madame Lequinio Kerblay ont vécu après leur arrivée dans le comté de Edgefield. Susann B. Hill indique en effet dans un article du Edgefield Chronicle paru le 25 février 1923 que le couple a fait son home d'une cabin construite à Good Will [Bon Plaisir], l'une des pièces de terre achetées le 14 novembre 1805 par Joseph Marie Lequinio Kerblay, « sur la vieille route d'étape, entre Edgefield et Augusta, près de Horn’s Creek ». Et elle laisse entendre que Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix a vécu là, non plus à la manière noble qui avait été la sienne au Chapitre de Neuville-les-Dames, mais à la façon des simples paysannes, qui filent, coupent et cousent elles-mêmes leurs propres vêtements.

Joseph Marie Lequinio Kerblay, son époux, dit le « dreamer » dans l'article du Edgefield Chronicle, a choisi de se lancer dans la culture de la vigne, là où la terre se montre notoirement propice à la culture du coton. On sait qu'auparavant, à Sarzeau (Morbihan), son village natal, il s'est essayé à la culture du mûrier.

À la fin de l'année 1787, alors que sur ses terres de Kerblay, il dispose d'un élevage de 200 à 300 moutons et de « landes converties en vignes » déjà, « en vergers, en culture de pommes de terre, en trèfle et autres fourrages de différentes espèces » 5, Lequinio emprunte aux États de Bretagne 12.000 livres, sans intérêt, remboursables sur douze ans, afin d'acheter le terrain nécessaire à l'implantation de 3.000 pieds de mûrier blanc.

Sensible là aux recommandations du Conseil du roi, qui s'inquiète du monopole de la Chine en matière de production de la soie, mais inspiré surtout par la lecture des Physiocrates, Lequinio nourrit le goût d'expérimenter à la fois d'autres cultures et d'autres façons de cultiver. Mais le 18 octobre 1790, en vue d'une inspection annoncée par le Directoire du Département d'Ille-et-Vilaine, il observe que la culture du mûrier, est « exigeante en soins » et « aléatoire dans ses résultats »  5 . Et le 2 septembre 1791, élu député du Morbihan à l'Assemblée nationale, il abandonne de fait cette culture. D'aucuns diront, comme ci-dessous, qu'il ne l'aurait jamais sérieusement entreprise.

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J.-M. Lequinio, Journal des laboureurs, détail du premier numéro, 31 mars 1791. Archives du Calvados. Presse de l'époque révolutionnaire.

Biographie universelle : « Lequinio s’est beaucoup occupé d’agriculture, et a souvent écrit, dans la Feuille du cultivateur [sic], [Le Journal des laboureurs, publié de façon irrégulière au cours de l'année 1791], sur les prairies artificielles et autres objets d’économie rurale. Bertrand Moleville, qu’il avait dénoncé à l’Assemblée législative, l’accuse, à son tour, dans son Histoire de la Révolution, d’avoir reçu, en 1786, des États de Bretagne, une somme de 12.000 livres pour des plantations de mûriers, qu’il n’a jamais faites. » 6

Prosper Jean Levot : « Lequinio exerçait à Sarzeau, vers 1787, la profession d'avocat, dans laquelle il s'était acquis une certaine réputation de capacité. Il s'occupait aussi d'économie rurale, et elle lui était assez familière, comme il le prouva par quelques écrits qu'il publia vers cette époque, comme par les défrichements qu'il opéra dans la campagne de Plœrin, où il fit même de grandes plantations de mûriers, pour lesquelles il avait reçu, en 1786, une somme de 12.000 livres des États de Bretagne. C'est de cette dernière circonstance qu'est venu le nom de Kermurier donné à la maison qu'il occupait à mi-route d'Auray à Vannes, sur la gauche et en face du clocher de Plœrin, maison aujourd'hui encadrée dans un bois de sapins, et grandement embellie par son propriétaire actuel, le colonel de Cadoudal, ainsi qu'on en peut juger de l'avenue qu'il a fait ouvrir devant sa demeure. Bertrand de Molleville, que Lequinio avait fait dénoncer devant l'Assemblée législative, l'accuse, à son tour, de n'avoir jamais donné leur destination aux 12.000 livres qu'il avait reçues des États de Bretagne ; mais cette récrimination, fondée peut-être en partie, semble beaucoup trop absolue, [...]et la mémoire [de Lequinio] est tellement chargée de méfaits avérés que le défaut d'emploi des subsides des États, fût-il prouvé, serait, comparativement, une peccadille qui ne mériterait pas qu'on s'y arrêtât. » 7

En 1798, alors qu'il voyage dans le Jura, Lequinio rencontre un jeune militaire, « passionné pour l'agriculture », qui rêve de retourner à sa campagne, une fois la paix revenue :

« Il [le jeune militaire] soupirait après la paix ; non pour la paix en elle-même, il ne s’en occupait pas ; mais pour venir se mettre à la tête de son bien, multiplier ses prairies, élever de nombreux troupeaux, former de beaux jardins, planter des vergers, semer des forêts, bouleverser ses champs, centupler ses récoltes, en un mot, faire promptement une très grande fortune au milieu des plaisirs et des douceurs tant célébrées de la vie champêtre. Il avait étudié quelque peu la théorie de l'agriculture, à la vérité, mais il avait surtout lu et et relu avec passion tout ce que les poètes en ont écrit ; son imagination était montée fortement, et l’on ne pouvait faire de plus agréables romans que lui sur ce point. Comme j'avais autrefois eu la même folie, qu’une longue et dispendieuse pratique m’avait appris combien il faut rabattre de ces illusions théoriques et de ces menteurs succès, je me trouvais partie digne d'entrer en lice, et la conversation ne tarit guère entre nous. » 8

À quelle « folie », à quelle « longue et dispendieuse pratique » Lequinio peutil faire ici allusion, sinon à sa tentative de culture du mûrier blanc ? En 1798, en aurait-il tiré certaine leçon ?

Quoi qu'il en soit de son expérience de culture du mûrier blanc, on sait que le 3 décembre 1790, Lequinio a présenté un mémoire à la confédération des Amis de la vérité, autrement appelée Cercle social, qui attirait nombre de francs-maçons. À cette occasion, il a pu entendre parler d'Antoine Fontanilhes, grand négociant basé à Bordeaux, par ailleurs Grand Vénérable de la loge toulousaine de Saint Jean de Jérusalem, et ardent propagandiste des idées physiocratiques 9. Il se peut bien aussi que Lequinio ait lu et médité le Manuel d’agriculture et de ménagerie, publié à Toulouse en l’an II (1793-1794) par Antoine Fontanilhes et Charles Fontanilhes, son fils. 10

« Le vin sert de plaisir à l'homme : mais je ne suis pas grand partisan des vignes : elles privent le peuple d'une partie de substance de première nécessité », dit Antoine Fontanilhes. « Nous avons surabondamment du vin & pas assez de blé. La culture des vignes coûte des frais & emploie des bras, qui, eu égard à ceux qu’il faudrait pour des terres sont comme de 15 à 1 ; les besoins de la charrue & de la guerre s'en ressentent donc. Je désirerais, en conséquence, qu'il n'y eût que les terres faibles, d'un petit rapport en blé ou seigle, qui fussent maintenues ou complantées, à l'avenir, en vigne ; & je voudrais qu'il y eût un réglement national à cet égard, basé sur ce que jai dit & vais dire.

Cherchez un terrain exposé au midi, ou levant-midi, & sur une élévation. La vigne vient dans les graves & en terrain médiocre.

Pour planter une vigne; commencez par bécher ou labourer profondément votre terrain. Procurez-vous du meilleur plant & propre au terrain. Le raisin blanc fait mieux au terrain léger. L'expérience du pays doit vous guider pos le choix des ceps ou plants ; procurez-vous-les de bons lieux ; faites-les tremper par le gros bout dans quelque eau grasse ou bourbeuse, jusqu'à ce que vous l'employiez, etc. » 11

À la différence d'Antoine Fontanilhes, qui met en garde son lecteur contre la surabondance de la vigne et l'insuffisance du blé, Joseph Lequinio, lors de son voyage dans le Jura, célèbre le « grand ton de gaieté » dont la culture de la vigne empreint tous les lieux, en même temps qu'elle en souligne l'opulence : « Chaque chaumière a son jardin ; la prairie succède au verger ; le champ de maïs ou turquie touche à celui qui vient de rapporter du froment ; la pomme de terre ne pouvait manquer d'avoir une place distinguée chez ce peuple économe et industrieux ; le trèfle et la luzerne ne sont point omis, et cette opulence agricole est relevée par la vigne, dont la culture empreint tous les lieux d'un grand ton de gaîté, précurseur naturel de ia joie que son jus doit répandre : de riches et grands villages se remarquent çà et là sur la campagne, et plusieurs villes, qui se baignent dans le lac, achèvent de donner l'âme à ce brillant tableau. »12

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Rives du lac Léman, photochrome, 1896.

On sait par les témoins de ses années révolutionnaires que Lequinio était ami du vin. Mais, au-delà de ses vignes de Sarzeau, s'y connaissait-il vraiment quant à la diversité des cépages ? En 1881, dans La Vigne américaine : sa culture, son avenir en Europe, Jules Émile Planchon laisse entendre qu'au vrai, Lequinio ne s'y connaissait pas vraiment. Il relève ainsi que Lequinio se trompe dans l'identification du cépage qu'il rencontre lors de son voyage dans l'Ain et dans le Jura :

« La fin du siècle dernier a été pour la France, une époque de véritable renaissance de l'Agriculture, remise enfin en honneur par les grands écrivains et penseurs qui en font la gloire, bien qu'on ait tenté de les ridiculiser sous le nom de philosophes. [...].

Un enthousiasme tout nouveau s'était subitement emparé d'un certain nombre des esprits cultivés de la province. La foi des nouveaux initiés est toujours douée d'une ardeur juvénile aussi naïve que caractéristique ; elle a des égarements auxquels n'échappent pas les caractères même qui ont le plus de tenue. Les horizons nouveaux qui s'ouvrent devant elle lui semblent des découvertes personnelles dont elle a hâte de se décorer ; elle s'y précipite avec toute la fatuité de la jeunesse. L'étude des cépages fut un de ces champs nouveaux où sa fantaisie se donna d'autant plus carrière. [...].

Lequinio dit n'avoir vu notre Poulsard que dans le Jura, et ne croit pas qu'il ait été décrit avant lui, mais Dauphin qui a vu divers vignobles de la France, ayant été attaché aux recettes générales de Bordeaux et d'Auxerre, retrouve notre plant partout. Son image, sans doute un peu vague, le suit pas à pas dans ses pérégrinations, et la moindre analogie le lui fait reconnaître dans tous les vignobles qu'il parcourt. — Mais, dit-il, il y présente dans sa forme et ses qualités quelques différences qu'entraîne la dispersion de cette famille dans d'autres climats et terroirs. Aussi lui donne-t-il comme nom principal celui de Raisin-Perle et comme synonymes, il lui prête ceux de Quille-de-coq et de Pendouleau qui ne lui appartiennent, l'un ni les autres à aucun titre, car il le dit cultivé à Bordeaux, à Auxerre, et autres lieux, où l'on sait qu'il n'a jamais pénétré sérieusement... » 13

À la fin de l'année 1805, Joseph Marie Lequinio Kerblay se trouve proprétaire d'environ 1.000 acres, soit d'environ 518 hectares à Edgefield, qu'il entend dédier à la vigne. En 1810, il achètera encore à Thomas Anderson 398 acres (207 hectares) à Schecka-Son Land, à proximité toujours de Edgefield. Avec finalement 700 hectares, « il ne s’agit plus pour lui d’une expérience viticole comme il en fit sur le domaine de Kerblay, dans la presqu’île de Rhuys, mais d’une véritable entreprise vinicole » 14. Il noue dès lors amitié avec Christian Breithaup, ou Breithaupt (1781-1835), notable de Edgefield, ancien armateur, descendant d'une puissante famille de la Saxe, émigré aux États-Unis en 1802, propriétaire d'une importante plantation cotonnière sise à Mount Vintage, intéressé par le développement de la culture de la vigne aux États-Unis. Cf. Edgefield County Historical Society. Learn about famous Edgefieldians.

Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, alias Madame de Kerblay, héritière elle-même par sa mère de « quatre hectares trente ares environ, situés au bourg de Saint Haon, canton d’Ambierle, département de la Loire, en France, a pu se passionner pour le projet de son époux. Mais on verra plus loin que seul celui-ci a joué un rôle décisionnaire dans le financement et la mise en œuvre du projet en question.

On ignore tout du sort des biens immobiliers situés en Virginie que Lequinio déclarait le 6 ventôse an X (24 février 1802), jour de la signature de son contrat de mariage 15. Après avoir perdu, du fait de la tempête révolutionnaire, les biens qu'il tenait de son père à Sarzeau et à Kerblay — « deux métairies et autres biens immeubles situés dans l'étendue des communes de Sarzeau, Saint Gildas de Rhuys, Planain [Ploeren ?], et Plougoumelin, [dans l'arrondissement de Vannes] département du Morbihan » —, Lequinio a probablement renoncé à « prendre », autrement dit à finaliser l'achat des « quinze cents acres (607,0285 hectares) de terre, mesure des États-Unis, [dites] à prendre dans cette partie dont il a le choix en cette partie de terre de six mille acres située sur les Spring Breck [Break] et Reedy Breck [Break], État de Virginie. »

On sait en revanche que Joseph Marie Lequinio Kerblay a pu financer l'achat de ses terres du comté de Edgefield et le démarrage de son exploitation viticole grâce à la fortune de Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, son épouse, fortune dont la liquidation commence à se faire en France, en vertu d'un décret de Napoléon Ier, à partir de 1804.

Via son testament, établi à Rome le 1er janvier 1795, Louis François Marie Gaston de Lévis Mirepoix, dernier marquis de Mirepoix, père, entre autres enfants, de Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, a chargé Marie Vincentine de Lévis Mirepoix, sa fille aînée, veuve du marquis de Polastron, et Gui Casimir Adélaïde Marie de Lévis Mirepoix, son second fils, de veiller au versement de la part d'héritage qui revient légitimement à leurs sœurs, dont Jeanne Odette Marie. C'est Gui Casimir Adélaïde qui se charge le premier de remplir cette mission. Après sa mort précoce, survenue en 1917, Marie Vincentine devra le remplacer. 16

Le versement de la part d'héritage due à Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix se heurte toutefois à la difficulté que constituent, dans les années 1800, les guerres européennes sur terre et sur mer, et par suite le blocus continental. Depuis le 23 mai 1803, après le court répit ménagé par la paix d'Amiens, l'Angleterre se trouve en guerre contre la France. En 1805, la Russie, l'Autriche et la Suède se joignent à l'Angleterre dans le cadre de la troisième coalition contre la France. De 1806 à 1807, la Prusse se joint aux précédents belligérants dans le cadre de la quatrième coalition. De 1808 à 1814, l'Espagne, le Portugal et l'Angleterre poursuivent la guerre contre la France. Napoléon Ier mène pendant ces guerres la politique du blocus, tentant par là de ruiner l'Angleterre en l'empêchant de commercer avec le reste de l'Europe. Tous les ports français, en conséquence, sont fermés aux navires des nations belligérantes, et tous les voyageurs sévèrement contrôlés, en vertu du soupçon d'une possible intelligence avec l'ennemi. Les échanges avec les États-Unis demeurent en outre menacés par les vaisseaux anglais, qui tiennent en maîtres l'Océan.

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Pierre Julien Gilbert (1783-1860), Combat de la frégate française la Canonnière contre le vaisseau anglais HMS Tremendous et la frégate Hindostan, le 21 avril 1806, Musée de l'Histoire de France.

Une lettre adressée le 16 août 1806 depuis Edgefield District, South California, USA, à Casimir de Lévis, comte de Lévis Mirepoix, montre comment ont pu se faire peu à peu les versements de la part d'héritage due à Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix. La lettre comprend deux pages, chacune d’une écriture différente.

Après avoir assuré « son cher Casimir » de « sa parfaite amitié », le premier rédacteur de la lettre, qui ne signe pas, remarque que « M. Kerblay et moi nous nous plaignions sans cesse de votre silence que j’attribue aux circonstances ». Le second rédacteur de la même lettre prévient le même destinataire, dit ici « Monsieur », « qu’il vient de tirer sur lui en faveur de M. Guillaume Brun d’Anguila [Mississipi, États-Unis] à cinq jours de vue une somme de mille cinquante livres tournois que vous diminuerez des fonds de que vous avez en main de Mme Kerblay. Nous n’avons pendant la guerre aucun autre moyen convenable de nous procurer des fonds de France et nous continuerons par conséquent à tirer sur vous quand nous en trouverons l’occasion et autant que vous le permettrez, ayant bien soin de ne jamais excéder la somme que nous avons en vos mains. […]. Agréez, Monsieur, mes voeux sincères pour la continuation de la prospérité dont vous jouissez maintenant et veuillez bien compter sur mon vrai dévouement. Signé Lequinio Kerblay » 17

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Le premier rédacteur de cette lettre est de toute évidence Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, alias Madame de Kerblay, qui s'adresse en la personne de « son cher Casimir » à Gui Casimir de Lévis, son frère puîné, désigné en tant qu'exécuteur testamentaire par leur père le 1er janvier 1795.

L'autre rédacteur est Joseph Marie Lequinio, alias Lequinio Kerblay, qui mène, au nom de son épouse, comme on voit, les opérations relatives au versement progressif de la « légitime » de cette dernière. Ces opérations nécessitent ici la participation d'un intermédiaire muni d'une lettre de change sur laquelle Lequinio peut tirer la somme qu'il annonce à Gui Casimir de Lévis Mirepoix, son beau-frère.

Les bulletins quotidiens adressés par Fouché à l'Empereur, publiés en 1864 par Ernest d'Hauterive, fournissent un autre exemple de ces opérations supposées discrètes :

Bulletin du 10 juin 1808

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Ernest d'Hauterive, La police secrète du premier empire; bulletins quotidiens adressés par Fouché à l'empereur, nouvelle série, 1808-1809, Paris, Librairie historique R. Clavreuil, 1963, p. 225.

Bulletin du 13 juin 1808

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Ibidem, p. 228.

L'homme qu'on fouille à l'arrivée du Saint-Michel venant des États-Unis à Lorient, se trouve porteur d'une lettre indiquant que l'auteur de ladite lettre envoie à sa sœur une traite souscrite par Lequinio. L'auteur de cette lettre est le chevalier Joseph Pierre Picot de Limoëlan, soupçonné par Fouché d'avoir été l'organisateur de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, qui, le soir du 24 décembre 1800, a failli coûter la vie de Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul.

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Chevalier Joseph Picot de Limoëlan, dit aussi Joseph Pierre Picot de Clorivière, dit aussi Pourleroy, ou dit encore Tape-à-Mort, Library of Congress, Washington, U.S.A.
Michel Alain Picot, seigneur de Limoëlan, son père, qui a glorieusement participé à la guerre d'indépendance des États-Unis, est considéré outre Atlantique comme un héros, mais sa famille n'y demeure connue que sous le nom de Picot de Clo(s)rivière.

Né en 1768 à Nantes, camarade de Chateaubriand au collège de Rennes, officier de marine par la suite, Joseph Pierre Picot de Limoëlan émigre au début de la Révolution. Compromis pendant de temps dans la conspiration de La Rouërie, Michel Alain Picot, seigneur de Limoëlan, père de Joseph, est guillotiné en 1793. Revenu clandestinement en France, Joseph de Limoëlan sert alors dans la Chouannerie. En 1799, il gagne Paris sur ordre de Cadoudal, afin d'y organiser l'attentat prévu rue Saint-Nicaise. Échappant ensuite aux poursuites menées par la police de Fouché, il s'embarque pour les États-Unis avec Marie Thérèse Picot de Limoëlan, sa sœur, et Jean Baptiste Marie Michel de Chappedelaine, qui vient d'épouser cette dernière ; il partage ensuite la vie du jeune couple à Augusta (ville située côté Georgie, à la frontière de la Caroline du Sud). Ordonné prêtre en 1812 sous le nom d'abbé de Clo(s)rivière [nom repris de Michel Julien Picot de Closrivière, seigneur de Closrivière, son grand-père], puis nommé aumônier du couvent de la Visitation de Georgetown, Joseph Pierre de Clo(s)rivière mourra en 1826 à Charleston, en Caroline du Sud.

Les contacts que Joseph Lequinio Kerblay, qui a « terrorisé » la Charente et la Vendée en 1793-1794, a pu entretenir aux États-Unis avec Joseph Picot de Limoëlan, chouan notoire, qui a commandé la division de Fougères contre les Bleus et s'est emparé de la ville de Pontorson en 1799, ont de quoi étonner. Mais il semble qu'en leurs deux personnes, deux sortes d'extrémisme initialement contraires aient trouvé à se rejoindre dans une même opposition aux visées politiques du Napoléon Bonaparte de l'année 1800. Lequinio a du reste été soupçonné de complicité avec les organisateurs de l'attentat de la rue Saint-Nicaise, puis blanchi au bénéfice du doute, mais soupçonné toujours, même après son départ aux Ètats-Unis. Le contact qu'il entretient par la suite avec Limoëlan donne à penser qu'il a dû ou a pu tremper, d'une façon qu'on ne sait pas, dans la préparation de l'attentat en question.

Par l'intermédiaire de Jean Baptiste Marie Michel de Chappedelaine, beau-frère de Joseph Picot de Limoëlan, Lequinio Kerblay noue des relations d'affaires à Augusta avec Francis Bouyer (1748-1824) et Jean Baptiste Lafitte, négociants en vin, qui tentent de commercer avec la France. D'après le Memorial history of Augusta, Georgia 18, Francis Bouyer et James Bertrand Lafitte font partie de ces Français qui, chassés de Saint-Domingue en 1791 par l'insurrection de la population noire, ont choisi de s'installer à Augusta, où ils ont financé l'établissement de la première église catholique. « In 1801, James Toole, Bernard Bignon, James Bertrand Lafitte, Francis Bouyer, and John Cormack were incorporated as the trustees of the Roman Catholic Society in the city of Augusta and county of Richmond. En 1801, James Toole, Bernard Bignon, James Bertrand Lafitte, Francis Bouyer et John Mc Cormack furent constitués juridiquement en tant que membres du conseil d’administration de la Société catholique romaine de la ville d’Augusta et du comté de Richmond ». La lecture des bulletins quotidiens adressés par Fouché à l'Empereur montre par ailleurs que Chappedelaine, Bouyer, Lafitte et Lequinio entretiennent des comptes dans l'étude de Me Charles Marie Denonvilliers père, receveur des rentes à Paris, « rue du Coq Saint-Jean nº 3, près de la [place de] grève » 19.

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Jules Adolphe Chauvet (1828-après 1806), Rue du Coq Saint-Jean, 1880, Musée Carnavalet.

L'inventaire de la succession de Joseph Lequinio Kerblay, tel qu'établi en 1812 à Edgefield par l'administrateur Christian Breithaup, montre que Gui Casimir de Lévis Mirepoix, frère puîné de Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, alias Madame de Kerblay, et, plus occasionnellement, Marie Vincentine de Lévis Mirepoix, sœur aînée de ladite Madame de Kerblay, ont usé, entre autres, de lettres de change, déposées auprès du même Me Charles Marie Denonvilliers, pour faire parvenir aux États-Unis tout ou partie de la rente due à leur sœur au titre de la succession familiale. Les versements relatifs à cette rente ont débuté en juin 1806. Ils sont déduits chaque fois 1° De la part de la succession paternelle qui revient à Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, soit, comme on peut le voir ci-dessous, 98.765 francs 48 centimes ; 2° De la part de la succession maternnelle, qui se monte à 49.631 livres.

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Papers of the Dugas and Kerblay families. Caroliniana Library. Columbia South Caroliniana Graniteville Room. Library Catalog MMS ID 991025117689705618. Identifier OCLC : (OCoLC)840441430. Merci à Ysande de Lévis Mirepoix qui, vivant aux États-Unis, a eu la grande courtoisie de me procurer une copie du dossier, conservé au South Carolina Department of Archives and History de la Caroliniana Library.

En rapport avec le versement de la part de succession due à Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, l'inventaire établi en 1812 par Christian Breithaup comprend, entre autres, un relevé de l'activité qui a été en 1807 celle de l'étude de Me Denonvilliers.

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Me Denonvilliers. Administration de la succession de Joseph Lequinio Kerblay. Comptes actifs et passifs. Lettres de change. Extrait. Papers of the Dugas and Kerblay families.

À tirer sur « Delonvilliers », ou « Lévis », ou « Delonvilliers Lévis », ou, une fois ou l'autre à partir de 1807, sur « Delonvilliers Mirepoix » [Madame Veuve Marie Vincentine de Lévis Mirepoix, sœur aînée de Madame de Kerblay], ces lettres de change sont établies à l'ordre de tel ou tel des proches ou des créanciers de Joseph Lequinio Kerblay, tels Jacques Bertrand Lafitte ; Francis Bouyer ; Pierre Catonnel, négociant à Charleston ; M. Begnon, négociant à Augusta ; Mme Chappedelaine, née Picot ; Mme de Raousset de Beauregard ; M. de Laigle ; M. Saint-Brice ; M. Pierre Batonnet ; M. Francois Didier Petit de Villers ; M. Paul Dupont ; M. Charles Florian ; M. Paul Lafont ; M. William Boyd ; etc. Le nom de Madame de Kerblay n'apparaît nulle part, à aucun titre, dans les cinq pages du listing établi par Christian Weishaupt.

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Me Denonvilliers. Administration de la succession de Joseph Lequinio Kerblay. Comptes actifs et passifs. Lettres de change. Extrait. Papers of the Dugas and Kerblay families.

Une seule fois nommé dans le listing de Me Delonvilliers, « Lequinio tire sur M. Lequinio aîné [Jean Lequinio, son frère] à Sarzeau, près Rennes, la somme de mille et cinquante francs, représentant deux cents dollars, en faveur de Mme Chappedelaine, née Picot, et payable à trente jours de vue, reçue de M. Picot de Closrivière [alias Joseph Pierre Picot de Limoëlan] » 20.

Le bilan dressé par Christian Breithaup pour la seule année 1807 donne le total ci-dessous...

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Me Denonvilliers. Administration de la succession de Joseph Lequinio Kerblay. Comptes actifs et passifs. Lettres de change. Extrait. Papers of the Dugas and Kerblay families.

Joseph Lequinio a eu évidemment à faire face à des besoins de financement très importants pour mettre en œuvre son projet de création d'une grande entreprise vinicole, et l'on voit que, pour ce faire, il a dû user de ressources de tous bords.

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Vue aérienne de Horn's Creek aujourd'hui.

À partir de 1807, Joseph Lequinio Kerblay a dû faire défricher les terrains destinés à l'implantation de son futur vignoble, et acquérir pour cela le matériel agricole et les bêtes de somme nécessaires (chevaux et mules) ; puis acheter des esclaves, dits « negros » dans les documents comptables, pour travailler d'abord au défrichement, et aux soins de la vigne plus tard ; puis acheter et mettre en terre des milliers de plants ; puis attendre que la vigne commence à donner, sachant qu'il faut au moins trois ou quatre ans avant que les ceps atteignent leur maturité et puissent porter dès lors suffisamment de raisins. Il ne pouvait donc envisager d'atteindre un rendement suffisant qu'à partir des années 1810. Restait ensuite à financer la commercialisation du vin.

Outre le décompte du matériel et du cheptel achetés par Joseph Lequinio Kerblay, l'inventaire établi par Christian Breithaup fournit les noms et le prix des « negros men or women » qui appartenaient au même Joseph Lequinio Kerblay en 1808 et qui ont pu être remplacés par la suite.

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Liste des esclaves dont Joseph Lequinio Kerblay était propriétaire en 1808. Papers of the Dugas and Kerblay families. Total de l'achat : 16.300 dollars.

On remarque dans cette liste que, probablement par souci de les attacher davantage à ses terres, Joseph Lequinio Kerblay a choisi de privilégier l'achat de l'homme, sa femme, leurs enfants, la famille entière, plutôt que celui d'hommes seuls, plus susceptibles de s'enfuir, comme certains d'entre eux le feront à la mort de leur propriétaire. Peut-être Lequinio témoignait-il aussi par là, sur le mode des anciens jacobins, d'une certaine considération pour les vertus de la famille. L'ancien Conventionnel, qui quittait alors la Charente pour une tournée d'inspection en Vendée, n'a pas pu voter l'abolition de l'esclavage, le 4 février 1794 à Paris, mais il l'a sans doute solidairement approuvée. En 1806, rompant ainsi avec son passé politique, il a changé de monde, et, sans états d'âme, il en a adopté les mœurs. L'esclavage est tenu pour indispensable à l'économie de la Caroline du Sud. Dans le milieu blanc que fréquente Lequinio Kerblay, il ne se trouve alors personne, pour y voir un mal.

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James A. Palmer (irish-american, 1825–1896), The Wilde Woman of Aiken, 1882, Collection The American Wing, Metropolitan Museum, New York.

Le 1er novembre 1807, Joseph Marie Lequinio Kerbaly, ainsi que son épouse, se voient accorder la citoyenneté américaine. « Quand bien même ce fut sous la présidence de Jefferson, une vieille relation, Lequinio ne bénéficia d’aucune faveur particulière si ce n’est de la disposition générale que prit l’homme d’État de ramener de quatorze à cinq ans la durée de présence sur le sol américain pour devenir Citizen of the United States of America » 21.

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Lequanio Kerblay, Plat For 57 Acres On Saunders Branch, Greenville District, Surveyed By John Young. Date: 11/28/1808. Greenville District; Mountain Creek; Reedy River; Saunders Branch.

Le 14 octobre 1808, Joseph Lequinio Kerblay signe encore un sous-seing privé avec John Dubosc pour l'achat d'un terrain de « 57 acres on Saunders Branch, of the Mountain Fork of Reedy River », dans le comté de Greenville, Caroline du Sud.

Observant que « a large share of her original funds had been expended in experiments in the culture of the vine », « une grande partie de ses fonds initiaux avait été dépensée dans des expériences sur la culture de la vigne », Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, alias Madame de Kerblay, aura hélas l'occasion de déplorer que « the profits of which he flattered himself he was about to reap, when death frustrated his hopes, and his vineyard had ince gone to waste », « il [Joseph Lequinio Kerbaly, son mari] se flattait d’être sur le point de récolter les bénéfices de son vignoble, lorsque la mort déjoua ses espérances, et que son vignoble fut bientôt perdu. » 22

Joseph Marie Lequinio a été trouvé mort le matin du 20 août 1812, aux abords de sa cabin de Liberty Hill, dit-on, mais l'enregistrement de son décès se trouve daté du 16 décembre 1812. Il allait avoir 57 ans 23. « Son vignoble a été créé dans les plus florissantes conditions et consiste en plusieurs milliers de litres de vin collectés à partir de ce quartier de terre du globe. Il aurait été une source de grands émoluments, il lui aurait valu une grande considération de la part du pays », peut-on lire dans l'avis de décès publié le 4 septembre 1812 par le Edgefield Chronicle. Le lieu où Joseph Marie Lequinio Kerblay a sa sépulture n'est pas connu. Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, son épouse, se retrouve seule. Elle a 52 ans.

À suivre...


  1. The Rainsford Development Corporation, rapport présenté à la Cour de justice du district de Edgefield, État de Caroline du Sud par Christian Breithaup. Actes de sous-seing privé passés successivement entre Charles Martin, puis John Rainsford, puis Thomas Anderson, avec avec Joseph-Marie Lequinio. Papers of the Dugas and Kerblay families. Caroliniana Library. Columbia South Caroliniana Graniteville Room. Library Catalog MMS ID 991025117689705618. Identifier OCLC : (OCoLC)840441430. Merci à Ysande de Lévis Mirepoix qui, vivant aux États-Unis, a eu la grande courtoisie de me procurer une copie du dossier, conservé au South Carolina Department of Archives and History de la Caroliniana Library.↩︎

  2. « Establishing a state convention was a clear effort by Lowcountry Baptists to mold Upcountry congregations in their own image. [...]. The size and growing wealth of the congregation, driven by the leadership of Richard Furman, led to the commissioning of a new, elegant meeting house in the late 1810s, designed by wellknown architect Robert Mills and completed in 1822 ». « L’établissement d’une convention d’État était un effort évident de la part des baptistes du Lowcountry pour modeler les congrégations de l’Upcountry à leur propre image. [...]. La taille et la richesse croissante de la congrégation, sous l’impulsion de Richard Furman, conduisirent à la mise en service d’une nouvelle et élégante salle de réunion à la fin des années 1810, conçue par le célèbre architecte Robert Mills et achevée en 1822. »
    In Kimberly Kellison, Forging a Christian Order: South Carolina Baptists, Race, and Slavery, 1696–1860, Knoxville, University of Tennessee Press, 2023, p. 69.↩︎

  3. J.-M. Lequinio, Voyage pittoresque et physico-économique dans le Jura, volume 1, Paris, Du Pont, etc., an VII de la République, p. 74 à 79.↩︎

  4. Ibidem, p. 77-78.↩︎

  5. Arch. dép. Ille-et-Vilaine, C3914, « État des semis et plantations de mûriers blancs du sieur Lequinio », États de Bretagne. Mûriers blancs et vers à soie, op. cit., 18 octobre 1790 ».↩︎

  6. Biographie universelle ancienne et moderne, Supplément, tome 71, chez L.G. Michaud, Éditeur, Paris, 1842, p. 353 sqq.↩︎

  7. Prosper Jean Levot, Biographie bretonne : recueil de notices sur tous les Bretons qui se sont fait un nom, volume 2, Vannes, Cauderan, Libraire-Éditeur, 1857, p. 311.↩︎

  8. J.-M. Lequinio, Voyage pittoresque et physico-économique dans le Jura, volume 1, Paris, Du Pont, etc., an VII de la République, p. 74 à 79.↩︎

  9. Concernant l'intervention de Lequinio auprès de la confédération des Amis de la vérité, cf. Fichier Bossu, fiche Lequinio ; concernant Antoine Fontanilhes, cf. Christine Belcikowski, Antoine Fontanilhes à la Bourse toulousaine des marchands.↩︎

  10. Manuel d’agriculture et de ménagerie, avec des considérations politiques, philosophiques & mythologiques, dédié à la patrie, par le citoyen Fontanilhes, à Toulouse, de l’imprimerie de la citoyenne Desclassan, veuve de Jean-François et veuve de Dominique, 1794-1795. Origine du volume : don du Docteur Auguste Larrey (1790-1871). Bibliothèque de la Société de médecine, chirurgie et pharmacie de Toulouse.↩︎

  11. Ibidem, p. 58 sqq.↩︎

  12. J.-M. Lequinio, Voyage pittoresque et physico-économique dans le Jura, volume 1, Paris, Du Pont, etc., an VII de la République, pp. 16-17.↩︎

  13. Jules Émile Planchon, Joseph Étienne Robin, Victor Pulliat, La Vigne américaine : sa culture, son avenir en Europe, Vienne, Mâcon, s.n., 1881, pp. 127-128.↩︎

  14. Claudy Valin, Lequinio. La loi et le Salut public, Chapitre VIII. Épilogue : Joseph-Marie Lequinio aux États-Unis d’Amérique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, pp. 303-320.↩︎

  15. Cf. Christine Belcikowski, Histoire dérangeante de Jeanne Odette Marie de Lévis, fille du dernier marquis de Mirepoix. IV. À Paris, en 1802, son mariage avec Joseph Marie Lequinio.↩︎

  16. Ibidem.↩︎

  17. Lettre mise en vente en 2020 à Paris par un spécialiste des « vieux papiers ». Concernant la liquidation de la succession de Louis François Marie Gaston de Lévis Mirepoix et de Charles Philibert Gaston de Lévis Mirepoix, respectivement père et frère aîné de Jeanne Odette Marie de Lévis Mirepoix, le tome 1 de l'Inventaire historique et généalogique des documents de la branche de Lévis Léran, devenue Lévis Mirepoix, Toulouse, Édouard Privat, 1903, constitue la meilleure source. Cf. pp. 252-259 et pp. 286-297.↩︎

  18. Charles C. Jones Jr. and Salem Dutcher,Memorial history of Augusta, Georgia : from its settlement in 1735 to the close of the eighteenth century, Syracuse, New York, D. Mason & Co.,Publishers,1890. The Reprint Company, Spartanburg, 1966, p. 381.
    James Bertrand Lafitte figure en 1830 dans Census d'Augusta, Richmond, Georgia, United States. U.S. National Archives and Records Administration (NARA), n° : GAM19_20-0541, p. 277. Cf. Familysearch. Né en 1770, marié à Genevieve Reine Parisot en 1807 à Chatham, Georgie, il est mort en 1836 à Charleston, South Carolina.
    Concernant Francis Bouyer, on trouve sur le site américain Find a Grave le Memorial suivant : Francis Bouyer. Naissance : 1748. Décès : Magnolia Cemetery, Augusta, Richmond County, Georgia, USA. ID : 147612923.↩︎

  19. Cf. Wikipedia : « En France durant l'Ancien Régime et au delà, le receveur des rentes est une personne chargée de percevoir les fermages, revenus, loyers, droits seigneuriaux ou banaux etc pour le compte de familles de la noblesse, du clergé, d'institutions ou de personnages très riches. Les receveurs des rentes étaient payés à la remise, c'est-à-dire au pourcentage, et ils disposaient d'une procuration spéciale pour les biens concernés. Ils pouvaient également avancer de l'argent ou faire des placements ». La fonction correspond aujourd'hui à celle d'administrateur de biens.
    On sait par ailleurs que Me Charles Marie Denonvilliers, fils de Charles Denonvilliers, commissaire greffier criminel au Châtelet de Paris, a épousé le 9 février 1805 à Paris, VIIe arrondissement, paroisse Saint-Merry, Anne Marie Louise Joséphine Grandjean de Montigny, fille de Claude Jean Baptiste Grandjean de Montigny, également receveur des rentes à Paris.↩︎

  20. Me Denonvilliers. Administration de la succession de Joseph Lequinio Kerblay. Comptes actifs et passifs. Lettres de change. Extrait. Papers of the Dugas and Kerblay families.↩︎

  21. Claudy Valin, Lequinio. La loi et le Salut public, Chapitre VIII. Épilogue : Joseph-Marie Lequinio aux États-Unis d’Amérique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2014, pp. 303-320.↩︎

  22. Susann B. Hill, « A chateau on the Loire, and a cabin on Horn's Creek! : how a French woman of high degree, sacrificed her life for love, moved to America and... », in Edgefield Chronicle, 25 février 1923, University of South Carolina, OCLC Number/Unique Identifier: 57466749.↩︎

  23. La date du décès de Joseph Marie Lequinio Kerblay demeure incertaine. Les circonstances exactes de ce décès ne sont pas documentées. L'emplacement de la sépulture reste inconnu.↩︎

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