Une voix

Rédigé par Belcikowski 1 commentaire
Classé dans : Poésie Mots clés : aucun

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Les enfants jardiniers. L'été. Tapisserie des Gobelins, XVIIIe siècle, château de Pau.

Arcano è tutto... Rifuggirà l’ignudo animo a Dite.
Arcane est tout. L'âme nue s'abritera chez Hadès.
Giacomo Leopardi, Canti, IX, Ultimo canto di Saffo 1835.

Une voix m’appelait par mon prénom,
celui de l’enfance,
du pays lointain,
une voix sans personne
sans corps
sans visage, sans nom.
Au réveil, je me souvenais
que, dans l’eau du rêve,
je savais déjà,
je savais que la voix sans corps
sans visage, sans nom,
je l'entendais en rêve,
en rêve seulement.

J’ai fui
au fil des heures suivantes
la rémanence du rêve,
et sans raison — crois-tu ?
j’ai rassemblé ici les mots des jours récents,
de ceux qu’on note à la volée,
pour rien —crois-tu ?
et qui passent comme les nuages,
poussés par quel vent ?

En voici le cortège,
à la façon d’un ciel baroque,
d'un ciel de Tiepolo,
ou bien d'un ciel de traîne,
qui s'effiloche en brins de phrases,
moutons blancs,
au couchant…

Un nœud qui résiste encore — les enfants jardiniers — la fierté d'un cheval qui fait le beau — les visages, les arbres, les collines — poussière rouge — l’âge du datura — la maison s’est perdue — casser, briser, rompre — ænigma, du grec αἴνιγμα, parole obscure, ou équivoque…

À la fin du cortège, une phrase de Platon s'attardait...

Son âme nue, toujours plus revêtue des ornements de l’obscurité, se perd en bavardages… 1

Puis, une suite d'observations épigraphiques relatives à l'étrange proximité que semblent entretenir, dans les inscriptions antiques, le mot ænigma et le nom de lieu Ægitna

Ægitna, c’est un mot de la langue perdue des Étrusques qui exprime un lieu qui continue à exister dans l’imaginaire ou dans la sphère de ce qui a été égaré. 2

Polybe et Strabon nous apprennent que les Romains donnèrent aux Marseillais la ville d'Ægitna et toute une zone de la côte maritime. Polybe dit seulement qu'Ægitna était, dans l'actuel Estérel, près d'un fleuve qu'il nomme Apron. Située à l'embranchement qui d'Ægitna se rendait à Horrea, une colonne porte deux inscriptions :

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Inscription relevée in Edmond Blanc, Épigraphie antique du département des Alpes-Maritimes, Nice, Imprimerie Anglo-Française Malvano-Mignon, 1878.

Imp(eratori) Cæs(ari) Fl(avio) Val(erio) Constantino p(io) f(elici) Aug(usto) DIVI MAXIMIANI AVG(usti) nep(oti) DIVI CONSTANTI AVG(usti) PII FILIO
À l'empereur César Flavius Valerius Constantin, pieux, heureux, Auguste petit-fils du divin Maximien Auguste, fils du divin Constance Auguste, pieux.

Il s'agit d'un milliaire. Gravée sur une colonne en porphyre, l'inscription est en partie détruite par le vent de mer, qui attaque la pierre.

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Inscription relevée in Edmond Blanc, Épigraphie antique du département des Alpes-Maritimes, Nice, Imprimerie Anglo-Française Malvano-Mignon, 1878.

Gravées sur la même colonne par les Grecs d'Antibes, ces lettres sont très frustes, cachées sous une épaisse végétation de mousses et de lichens. Plus tard, lors de la réparation faite à la voie Aurélienne par Constantin le Jeune, entre 337 et 340 de notre ère, les Romains ont fait de cette colonne un de leurs milliaires. L'eau de mer, apportée par la brise, a presque complètement détruit la pierre.

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Inscription relevée in Edmond Blanc, Épigraphie antique du département des Alpes-Maritimes, Nice, Imprimerie Anglo-Française Malvano-Mignon, 1878.

VIATOR AVDI SILIB TABVLA EST AENA QVAE ETINTVS VENI TE CVNCTA PERDOCET
Voyageur, écoute, s'il te plaît, entre ici, tu y trouveras une table d'airain qui t'apprendra tout.

Il s'agit là d'une inscription que l'on voyait en 1878 sur un linteau de porte, ou l'architrave d'un petit monument, située en contre-bas de la route nationale, situé à gauche et à mi-chemin, entre les fossés de la ville d'Antibes et la chaussée du chemin de fer. Quel avait donc pu être l'usage de cette construction, et que devait y trouver le voyageur, comme l'en priait l'inscription ? On raconte que cette inscription, qui venait d'être découverte alors, fut présentée au pape Paul III, en 1538, alors que ce pontife essayait de conclure une paix durable entre Charles-Quint et François Ier... 3

Qui manquerait une porte ? dit Aristotr 4.
Mais qu'y a-t-il derrière la porte ?
Et qu'y a-t-il d'inscrit sur la table d'airain ?


  1. Carlo Michelstaedter, dans La persuasione e la rettorica (1910), traduit là une phrase du Platon de la caverne.↩︎

  2. Ægitna, c'est aussi le nom d'un port fondé par les Grecs, devenu plus tard, au bord de la Méditerranée, une ville de la Gaule romaine.↩︎

  3. Cf. passim Edmond Blanc, Épigraphie antique du département des Alpes-Maritimes, Nice, Imprimerie Anglo-Française Malvano-Mignon, 1878.↩︎

  4. Aristote, Métaphysique, Livre α (II), tr. fr. Jules Tricot, Vrin, 2000, p. 59-61.

1 commentaire

#1  - Pierre a dit :

J'aime beaucoup cette voix

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