Retour sur Anacharsis Cloots. À Paris, nº 563 rue Ménars en 1793, nº 6 aujourd'hui

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
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À Paris, nº 6, rue Ménars, aujourd'hui, annexe du siège central du Crédit Lyonnais.

Le 2 janvier 1793, Anarcharsis Cloots signale à son frère, resté au château de Gnadenthal, qu'il vient de louer à Paris un appartement au nº 563 [aujourd'hui nº 6] de la rue Ménars. (1)

L'emplacement exact du bâtiment auquel correspond ce numéro 563, rue Ménars, section Lepelletier en 1792, puis section de la Bibliothèque en 1793, demeure difficile à déterminer. La numérotation des bâtiments se fait alors, à Paris, à partir de celle des lanternes. Dix à quinze maisons portent donc toutes à la fois le numéro de la lanterne qui les éclaire (2). La rue de Richelieu, par exemple, comprenait dix-huit lanternes portant les numéros 579 à 584 et 728 à 739. On ne sait quel trajet suivait la numérotation des lanternes ni combien de lanternes comportait la rue Ménars.

I. Vente et morcellement de l’hôtel de Ménars. Création de la rue Ménars

Aujourd'hui, la rue Ménars débute au nº 79 de la rue de Richelieu et se termine au nº 10-14 de la rue du Quatre-Septembre, ouverte elle-même en 1868. Située dans le IIe arrondissement de Paris, la rue Ménars a été ouverte en 1765 à l'endroit qu'occupait jadis l'hôtel Ménars, sis avant 1719 entre les actuels nº 1 de la rue Ménars, nºˢ 77-79 de la rue de Richelieu, et nºˢ 2 à 8 de la rue Saint-Augustin.

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Vue de l'hôtel de Ménars sur le plan de Michel Étienne Turgot, prévôt des marchands, levé et dessiné par Louis Bretez, 1734-1739.

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Germain Brice, Description nouvelle de la ville de Paris, volume 1, Paris; chez Nicolas Legras, 1698, pp. 154-155.

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Eugène Andriveau-Goujon (1832–1897), Plan de Paris indiquant les nouveaux percements et les changements de noms de voies publiques, 1882. Ouverte en 1868 entre le carrefour de la rue Vivienne et de la rue des Filles-Saint-Thomas (alias rue Saint-Augustin, ou rue Neuve-Saint-Augustin, ou rue Neuve-des-Filles-Saint-Thomas, ou rue des Filles-Saint-Thomas) et la place de l'Opéra, la rue du 4 septembre a emporté un morceau de la rue Ménars.

La rue Ménars a été formée à partir d'un cul-de-sac créé vers 1721 pour faciliter le morcellement de l'hôtel Ménars.

« Le percement de la rue de Menars avait été décidé par les lettres patentes du 19 février 1726 , qui autorisaient la maréchale duchesse de Grammont et le duc de Noailles, agissant comme exécuteurs testamentaires du maréchal de Grammont, à ouvrir deux rues sur l'emplacement de l'hôtel de ce nom ; de ces deux rues,ayant chacune quatre toises de large, la première aurait mis en communication la rue Neuve-Saint-Augustin avec le cours ou boulevard ; ce fut la rue de Grammont ; la seconde rejoindrait la rue Richelieu, en passant par un cul-de-sac déjà formé sur les terrains de l'hôtel de Menars ; mais ce fut seulement le 30 septembre 1765, c'est-à-dire au bout de quarante ans, que ce double percement reçut son exécution. » (3)

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Rue Menard [Ménars], en haut, à gauche, cerclée de blanc. Nouveau plan de Paris avec ses augmentations tant finies que projetées par Brion de La Tour, Paris, chez le Citoyen Desnos, 1796. Dictionnaire administratif et historique des rues de Paris et de ses monuments : « MÉNARS (RUE). Commence à la rue de Richelieu, nº 89 et 91 ; finit à la rue Grammont, nºˢ 6 et 8. Le dernier impair est 9 ; le dernier pair, 14. Sa longueur est de 141 m. IIe arrondissement, quartier Feydeau. »

« L'hôtel Menars et ses immenses dépendances appartiennent, après la mort du président de Menars, auquel il était propre, à la marquise sa veuve, Françoise de La Grange Trianon, par délaissement de ses filles Mlle de Neuville et Mlle de Nozieux, en vertu d'un acte reçu durant le 28 juillet 1719. La marquise s'occupe sur le champ de morceler cette vaste étendue.

Dès le 2 juin 1719, elle dépose pour minute à Me Durant, notaire, le plan de la division du jardin, cour et basse-cour de l'hôtel de Ménars, dressé par Michel Libéral Bruant, architecte du Roi. [...]. Le 2 juillet suivant, la marquise vend les parcelles nºˢ 77 et 79. Le 8 juillet, elle vend à Jacques Sylvestre 344 toises carrées ayant 11 toises de façade sur la rue Neuve-Saint-Augustin, faisant partie de plusieurs places à bâtir dans le jardin et basse-cour de l'hôtel de Ménars.

La marquise meurt le 10 février 1729 ; la liquidation de sa succession est une opération d'importance, car elle est confiée à une commission de conseillers d'État nommée par arrêt du 28 septembre 1736, et ne sera close définitivement que le 19 février 1752 (Arch. Nat. V7 370). Cependant il est procédé tout d'abord à la licitation des portions subsistantes de l'hôtel Ménars, situées à l’angle sud-ouest de l’ensemble Ménars, lesquelles portions sont adjugées, par sentence des requêtes du Palais, le 22 août 1733 (alias 1736) à Simon Boutin, receveur général des finances, moyennant 160.500 livres » (4). La porte cochère donne alors sur la rue Neuve-des-Augustins ; en 1765, elle sera déplacée rue de Richelieu. En 1734, Simon Boutin fait construire entre le bâtiment principal de l'ex-hôtel Ménars et la rue Neuve-Saint-Augustin, sur un terrain détaché de son adjudication, un autre petit hôtel, « dont la porte cochère est d'assez bon style », dixit Auguste Charles Joseph Vitu dans La rue de Richelieu depuis sa création (5). Habité de 1734 à 1768 par M. Gaultier de Montdorge, trésorier triennal de la Chambre aux deniers, celui-ci revient ensuite à Charlotte Madeleine Boutin, veuve de Charles Henry-Philippe Simon de Montboissier-Beaufort-Canillac, qui le vend en 1776 à Jean Louis Guillemin de Kercadou d'Igny, fils d'un maître d'hôtel du Roi.

Après 1768, date de la mort de Simon Boutin, la propriété de l'hôtel Boutin, ex-hôtel Ménars, demeure indivise. Cette indivision intéresse Charles Robert Boutin, fils aîné de Simon Boutin, conseiller d'État, commissaire à la monnaie ; Simon Charles Boutin, fils cadet de Simon Boutin, lui aussi receveur général des finances ; et Charles Henry Philippe Simon de Monboissier Beaufort Canillac, leur beau-frère.

Simon Charles Boutin habite seul tantôt l'hôtel familial, tantôt rue Saint-Lazare son domaine du Grand Tivoli, surnommé la Folie Boutin. Arrêté à Calais en janvier 1793 au retour d'un voyage en Angleterre, il est détenu pendant trois semaines dans les prisons de cette ville, puis libéré. Rentré à Paris, il obtient du département le 19 juillet 1793 un jugement qui lui rend la pleine jouissance de ses biens précédemment séquestrés. De nouveau arrêté au début de l'année 1794 et gardé à vue dans son hôtel, il est transféré le 17 mai 1794 à la maison d'arrêt de la section Lepelletier, installée dans l'ex-hôtel Talaru [nºˢ 60 et 62 rue de Richelieu], puis écroué le 18 juillet 1794 à la Conciergerie. Prévenu « d'émigration, d'intelligences avec les ennemis de l'État, de participation aux conspirations du tyran et de l'infâme Marie-Antoinette contre le peuple », il est guillotiné le 23 juillet 1794 à la barrière de Vincennes. L'indivision des biens laissés en 1768 par Simon Boutin est probablement ce qui, en 1793-1793, a sauvé l'hôtel Boutin de la confiscation.

En 1719, outre l'hôtel Ménars lui-même, la veuve marquise de Ménars vend encore les parcelles nºˢ 81 et 83, comportant deux maisons, comprises jusqu'alors dans le vaste périmètre de l'hôtel en question, l'une et l'autre ayant façade sur la rue de Richelieu et façade sur ce qui constituera plus tard la rue Ménars. Vendues initialement à Pierre Lemaitre, architecte du Roi, ces maisons se trouvent cédées en 1720 à Jacques Johanne de La Carre de Saumery, chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem, puis, la même année à messire Gache de Monblanc, lieutenant-colonel d'infanterie ; puis en 1721 à Eustache François Le Couturier, marquis de Mauregard-le-Mesnil, trésorier général des troupes de la maison du Roi et de l'extraordinaire des guerres ; puis en 1734 à Pierre d'Harriague, receveur général des Fermes du Roi ; puis transmises en 1767 par mariage au marquis Jean Charles Théodose de Moges, colonel de cavalerie. En 1755, la famille de Moges vend l'une de ces deux maisons à Barthéléy Jacques Agirony de Corée, chirurgien du duc de Bouillon. On sait ensuite qu'en 1793, l'une de ces maisons appartient à Hubert Gautheron ; et l'autre au notaire Michel Guillaume Giroust.

II. Anacharsis Cloots au nº 563 [aujourd'hui nº 6] de la rue Ménars

De l'historique du morcellement de l'hôtel Ménars, tel que résumé ci-dessus, il ressort qu'en 1793, Anacharsis Cloots loue son bel appartement du nº 6 de la rue Ménars à la famille Bertin. Ce même nº 6, provisoirement mis sous séquestre, abrite également le Comité révolutionnaire de la section de la Bibliothèque, dont relèvent les quartiers du Palais-Royal et Vivenne.

En 1793, Anacharsis Cloots habite là le quartier de l'argent et de la banque. Il loge en effet non loin de la Bourse de Paris, qui se tient alors dans une partie du palais Mazarin (ancien hôtel Tubœuf), rue Vivienne. Il loge non loin aussi de son cousin Pierre Jean Berthold de Proli (Bruxelles, 1750-24 mars 1794, Paris, guillotiné), agioteur notoire, qui demeure au nº 55 de la rue Vivienne ; non loin aussi du banquier Joseph Duruey (1741-18 mars 1794, Paris, guillotiné) qui se tient au nº 85 rue de la rue de Richelieu ; non loin encore des banquiers anglais Walter Boyd (1753-1837) et John William Ker (1752-?), qui tiennent maison rue de Grammont ; et à quelques rues de distance de l'un de ses amis les plus proches, le banquier hollandais Jean Conrad de Kock (Heuden, Pays-bas, 1756-24 mars 1794, Paris, guillotiné) qui loge au nº 314 de la rue Neuve de l'Egalité [anciennement rue des Fossés Montmartre ; aujourd'hui rue d'Aboukir].

Rue de Ménars, Anacharsis Cloots se trouve être le proche voisin du richissime banquier hollandais Balthazar Élias Abbema (Pays-Bas, 1739-1805, Pays-Bas), administrateur de la Caisse d’Escompte, qui occupe au nº 5 de ladite rue une partie de l'ancien hôtel de Crozat, repris en 1740 et loti par Etienne François de Choiseul (1719-1785), comte de Choiseul, puis duc de Choiseul-Stainville. Le malouin Nicolas Beaugeard, fils d’un administrateur de la Compagnie des Indes, occupe une autre partie du nº 5. Il s'agit d'un ami et compagnon d'aventures du baron de Batz [voir infra].

Rue de Ménars encore, Anacharsis Cloots se trouve voisin aussi des banquiers Jean Louis Cottin (1735-12 février 1793, Bath, Royaume Uni) et Jean Paul Marie Cottin (1763-14 septembre 1793, Paris), père et fils, sis au nº 8. Il se trouve voisin encore de Nicolas Louis Goix (1744-1826), premier commis de la Marine et des Finances, mathématicien et affairiste, sis au nº 9 de la même rue.

Rue Ménars toujours, Anacharsis Cloots se trouve être proche voisin encore du fameux baron de Batz. Celui-ci loue au deuxième étage du nº 7, un luxueux appartement qui appartient à François Marie Griois, ancien trésorier de la Vénerie du Roi, actionnaire de la Compagnie des Illuminations de Paris et autres villes, haut fonctionnaire à la Trésorerie sous la direction de Charles Pierre Paul Savalette de Langes, chargé lui-même de la garde du Trésor royal depuis 1756, i.e. sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI. François Marie Griois est marié à Suzanne Vincent (1749-17 juin 1794, guillotinée), sœur du peintre François André Vincent (1746-1816).

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Portrait de Madame Griois, née Catherine Suzanne Vincent, par François André Vincent, son frère. Domiciliée au nº 7 de la rue Ménars dont elle partage la propriété avec François Marie Griois, son époux, Catherine Suzanne Vincent se trouve en 1794 accusée de complicité dans la conspiration de Batz - à tort, disent les historiens —, et elle est guillotinée le 17 juin 1794 dans la fournée dite des « chemises rouges » — fournée de 61 personnes « convaincues de s'être rendues les ennemis du peuple en participant à la conjuration de l étranger et tentant par l'assassinat, la famine, la fabrication et l'introduction des faux assignats et fausse monnoie, la dépréciation de la morale et de l'esprit public, le soulèvement des prisons, de faire éclater la guerre civile, de dissoudre la représentation nationale, de rétablir la royauté ou toute autre domination tyrannique » —, en même temps qu'Henri Admirat, auteur d'une tentative d'attentat contre Jean Marie Collot d'Herbois (1749-1796, Cayenne, déporté) ; Aimée Cécile Renaud, accusée d'une tentative d'attentat contre Robespierre ; Marie Madeleine Babin de Grandmaison, dite Mlle Burette, artiste lyrique qui vivait, elle aussi, au nº 7 de la rue Ménars et qui était la maîtresse du baron de Batz ; Marie Nicole Bouchard, domestique de la femme Grandmaison ; Jean Louis Biret Tissot, domestique de la femme Grandmaison ; Joseph Victor Cortey, épicier, agent de change et homme lige du baron de Batz ; Pierre Balthazar Roussel, ami du baron de Batz ; etc.

« À quelques mètres de l’hôtel Griois, à l’angle des rues de Richelieu et des Filles-Saint-Thomas, se trouve également un immeuble appartenant au citoyen Joseph Victor Cortey (1757-17 juin 1794, guillotiné dans la fournée de 61 personnes, dite fournée des « chemises rouges », comme noté plus haut), épicier en gros, capitaine d’une compagnie de la garde nationale, royaliste convaincu et l’un des plus zélés serviteurs de Batz ou, si l’on préfère, l’un de ses hommes de main. »

« Ce citoyen [Cortey], fort influent dans le quartier, loue des chambres ou des appartements aux contre-révolutionnaires, parmi lesquels le comte de Fallois, ancien directeur des haras, puis garde du corps du Roi, reconverti en faux-monnayeur. Dévoués à Cortey et à Batz, le pâtissier Jean Marie Duchampt (ca 1750-1818) et le chapelier Revelle ont leurs boutiques à proximité, tout comme le Bordelais François Desfieux (1755-24 mars 1794, guillotiné), marchand de vin en gros, membre influent du club des Cordeliers, plusieurs fois dénoncé par le journaliste Jacques Antoine Dulaure (1755-1835), mais bénéficiant de la protection du maire Jean Nicolas Pache (1746-1823). » (6)

III. Au nº 7 de la rue Ménars, le baron de Batz

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Portrait présumé de Jean Pierre, baron de Batz (1754-1822), financier et conspirateur royaliste, par Louis Roland Trinquesse (ca 1745–1799), British Museum, London.

Né en 1754 à Tartas, dans les Landes, fils d'une famille bourgeoise qui vivait noblement, Jean Pierre de Batz parvient en 1780 à faire valider sa noblesse à l'aide de faux certificats, malgré l'opposition de Bernard Chérin, généalogiste et historiographe des Ordres du Roi. Breveté baron de Sainte-Croix par Louis XVI en 1776, il est admis au régiment du Royal infanterie, où il ne paraît pas. Familier du marquis de Brancas, lieutenant général au gouvernement de Provence, puis du baron de Breteuil, ambassadeur, ministre de la Maison du Roi et de Paris, il devient le chargé d'affaires de ce dernier. Mais agissant aussi pour son propre compte, il investit dans la Compagnie des Indes, et participe alors à la grande spéculation orchestrée par l’abbé d’Espagnac et d’autres financiers, avec l’aval de Charles Alexandre de Calonne, ministre et contrôleur général des finances de Louis XVI entre 1783 et 1787.

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De gauche à droite : portrait de Louis Paul de Brancas (1718-1802) par Carmontelle (1717-1806) ; portrait de Louis Auguste Le Tonnelier de Breteuil (1730-1807) par François Guillaume Ménageot (1744–1816).

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De gauche à droite : portrait de Marc René Marie de Sahuguet d'Amarzit d'Espagnac, dit « le petit abbé » (1752-5 avril 1794, guillotiné)], par un peintre non identifié, collection privée ; portrait de Charles Alexandre de Calonne (1734-1802) par Madame Vigée-Lebrun (1755-1842), Royal Collection, London.

Jean Pierre de Batz retire de cette opération des bénéfices importants. Il réinvestit ses fonds en rachetant des bâtiments du quartier de la Comédie italienne appartenant à la succession du duc de Choiseul. Ces placements lui permettent d’investir dans des compagnies financières existantes, et surtout de créer en 1788 la première Compagnie royale d’assurances sur la vie, création à laquelle il associe son ami le financier suisse Étienne Clavière. Il rachète alors et restaure des seigneuries dans son pays d'origine et en Île de France. Il intègre dans le même temps le régiment des Dragons de la reine, reçoit des lettres de provision de sénéchal d’épée du duché d’Albret, et obtient un brevet de lieutenant de vaisseau ainsi qu'un brevet de colonel de cavalerie. En 1788, il est élu député de la noblesse de Nérac aux États généraux.

Nommé sous la Constituante membre du Comité de liquidation chargé de la vérification et du remboursement des dettes et arriérés souscrits par la monarchie à l’égard de tiers, il couvre alors des liquidations de créances frauduleuses, spécialement au profit des familles de Breteuil et de Brancas.

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De gauche à droite : Armand Marc de Montmorin Saint-Hérem (1745-2 septembre 1792, massacré à la prison de l'Abbaye) ; Étienne Clavière (Genève, 1735-8 décembre 1793, suicidé à la Conciergerie).

Devenu entre temps l'un des conseillers occultes de Louis XVI, il participe par des prêts et par la recherche de fonds privés au financement de la politique parallèle secrètement mise en œuvre par le cabinet de Louis XVI sous le ministère d'Armand Marc de Montmorin Saint-Hérem, laquelle politique vise à ruiner par l'émission de fausse monnaie le cours de l'assignat, et à discréditer ou corrompre certains conventionnels afin d'affaiblir le mouvement révolutionnaire. De mars 1792 à janvier 1793, muni d'un certificat de non-émigration acheté à prix d'argent, Jean Pierre Batz navigue continuellement entre l'Angleterre et la Suisse pour le compte d'Étienne Clavière, qui sera nommé ministre des Finances après la journée du 10 août 1792. Étienne Clavière tient une grande maison de campagne à Suresne, mais il traite ses affaires au nº 10 de la rue d'Amboise (7), non loin du logement de Jean Pierre de Batz.

En janvier 1793, Jean Pierre de Batz tente de faire évader Louis XVI sur le chemin de l’échafaud. Plusieurs royalistes sont tués avant le passage du cortège. Jean Pierre de Batz parvient à s'échapper. D'avril à juillet 1793, il loge au nº 70 de la rue Hélvétius [nom attribué en 1792 à la rue Sainte-Anne] (8), chez son ami et complice Pierre Balthazar Roussel (ca 1768-17 juin 1794, guillotiné) 26 ans, rentier, spécialisé dans la fourniture de faux certificats aux ci-devant (9). Il se trouve hébergé ensuite chez Joseph Victor Cortey (1757-17 juin 1794, guillotiné), à l'angle de la rue de la Loi [rue de Richelieu] et de la rue des Filles Saint-Thomas 10).

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Plaque rappelant, 52 rue de Beauregard, Paris 2e arrondissement, la tentative manquée de libération de Louis XVI sur le trajet le conduisant à son exécution.

En 1793 toujours, Jean Pierre de Batz subventionne la publication du Père Duchêne, le journal de Jacques René Hébert, qui a son imprimerie « rue Neuve de l'Egalité, cour des Miracles », ci-devant rue Bourbon-Villeneuve, ci-devant rue-des-Fossés-Montmartre, aujourd'hui rue d'Aboukir. Le même Jean Pierre de Batz pousse Jacques René Hébert à publier dans Le Père Duchêne divers articles appelant les Sans-Culottes au soulèvement et à une insurrection contre le gouvernement girondin aussi forte que celle du 10 août 1792 contre le gouvernement de Louis XVI.

« Il fallait, pour Jean Pierre de Batz, rétablir la monarchie rapidement. Le meilleur moyen pour y parvenir n'était-il pas d'anéantir, d'abord, cette Gironde formant l'indiscutable majorité de la Convention, qui ne pouvait, ensuite, que s'écrouler d'elle-même ? Tant pis pour des amis, comme le ministre Clavière qui sombrerait avec les hommes d'État » (11). Et tant pis aussi pour Jacques René Hébert, dont Jean Pierre de Batz faisait là son allié objectif.

Tentée dans la nuit du 9 au 10 mars 1793, l'insurrection échoue. Mais elle augure celle du 31 mai au 10 juin 1793 qui entraînera l'arrestion de 29 députés girondins et de dix membres de la Commission des Douze, ainsi que celle des ministres Clavière et Lebrun-Tondu. Cette tentative d'insurrection sera suivie le 24 juin du vote de la Constitution de l'an I ; elle permet, dès le 10 mars 1793, l'institution du Tribunal criminel extraordinaire, dont on sait la sinistre efficace qu'elle atteindra par la suite ; elle permet aussi, le 6 avril 1793, la création du premier Comité de salut public.

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Révolution du 31 mai, auteur anonyme. Figure allégorique foudroyant diverses créatures (serpents, grenouilles, escargots) en brandissant un drapeau sur lequel figure l'inscription Rév.[olution] du 31 mai célébrant la chute des Girondins lors des journées insurrectionnelles des 31 mai et 2 juin 1793.

Faute d'avoir pu sauver Louis XVI, et parce que la Convention de s'est pas écroulée, Jean Pierre de Bats tente ensuite de sauver Marie Antoinette. Il commandite et finance à deux reprises une opération visant à la libération de la reine, une première fois au Temple, le 21 juin 1793, une seconde fois à la Conciergerie, le 28 août 1793, dans le cadre du complot dit « de l'œillet ». L'opération échoue in extremis par deux fois. Aucune publicité n'est faite à ces deux tentatives, car la Convention continue alors de tenir Marie Antoinette pour monnaie d'échange dans le conflit qui l'oppose aux puissances coalisées.

À la fin du mois d'octobre 1793, après la découverte de la tentative d'escroquerie perpétrée par Fabre d'Églantine, Delaunay d'Angers, Chabot et Basire dans l’affaire de la liquidation de la compagnie des Indes, le Comité de salut public et le Comité de sûreté générale, entraînés par Bertrand Barère de Vieuzac, prêtent à Jean Pierre de Batz — à tort, disent les historiens — le statut d'instigateur de cette escroquerie, visant à « avilir les institutions républicaines ». Fabre d'Églantine, Delaunay d'Angers, Chabot et Basire seront guillotinés le 5 avril 1794, mais, une fois de plus, Jean Pierre de Batz échappe aux recherches. Après avoir obtenu de Louis Marie Lullier [ou Lhuillier, ou l'Huilier] (1747-5 mai 1794, suicidé à la prison Sainte-Pélagie), président du directoire du département, les certificats de non-émigraion nécessaires à l'obtention de'un passeport en règle, valable à partir du 8 juillet 1793, il voyage en province et en Suisse de l’été 1793 à la fin de l'hiver 1795, et il y poursuit ses ténébreuses aventures.

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De gauche à droite : Philippe François Nazaire Fabre, dit Fabre d’Églantine (Carcassonne, 1750-5 avril 1794, guillotiné) ; Joseph Delaunay, dit Delaunay d'Angers (1746-5 avril 1794, guillotiné) ; François Chabot (1756-5 avril 1794, guillotiné) ; Claude Basire (1746-5 avril 1794, guillotiné).

IV. Anacharsis Cloots au cœur d'une nébuleuse contre-révolutionnaire

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Extrait du Nouveau plan de Paris avec ses augmentations tant finies que projetées par Brion de La Tour, Paris, chez le Citoyen Desnos, 1796.

Fils d'un conseiller secret du roi de Prusse Frédéric II, descendant d'une dynastie de négociants et banquiers enrichis dans le développement de la Compagnie des Indes, est un ami proche de Jean Baptiste Vandenhyver (12), banquier dont il a été jadis le pupille, qui gère désormais sa fortune, et dont la maison se trouve établie en 1793 près de chez lui, au nº 24 de la rue Vivienne.

Né le 22 décembre 1726 à Machelen (Pays-Bas), installé à Paris en 1750, Jean Baptiste Vandenhyver obtient ses lettres de naturalisation en juillet 1757 et épouse Marie Anne Charlotte Pignard à Saint-Eustache en décembre de la même année. Il fonde et installe sa maison de banque en 1761 rue Royale, puis la déplace au nº 24 de la rue Vivienne. Il tient d'autres biens encore rue Royale et rue de Vivienne, cour de la Juiverie, rue des Moulins, rue de Provence, etc. ; et en octobre 1793, il acquiert l'île de Sèvres, i.e. aujourd'hui l'île Seguin. « Outre Madame du Barry, dont il gère la fortune et les diamants, Jean Baptiste Vandenhyver, "homme aimable et mondain", fréquente la haute société française, les ministres des Finances et les fermiers généraux » (13).

Tout comme Jean Baptiste Vandenhyver, Anacharsis a fréquenté depuis 1789, date de son arrivée à Paris, la haute société française ainsi que les ministres des Finances et autres ex-fermiers généraux. On se souvient qu'il a hanté le salon de son cousin Anne Pierre de Montesquiou Fézensac, fréquenté aussi la famille Vandenhyver rue Vivienne, et partagé en 1792, outre « l'écuelle des Sans-Culottes » de Crépy-en-Valois, dans son département de l'Oise, les dîners offerts par Jean Marie Roland, alors ministre de l'Intérieur, à l'hôtel de Calonne (nº 44, rue Neuve des Petits Champs). Dans le nº 199 du Père Duchesne, daté du 1er janvier 1793, Jacques René Hébert évoque de façon caustique l'un de ces dîners :

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Hôtel de Lionne-Pontchartrain, nº 44, rue Neuve des Petits Champs, bâti par Hugues de Lionne, acheté en 1703 par le chancelier Pontchartrain, assigné par Louis XV pour demeure au contrôleur général des finances, et devenu entre 1783 et 1787 l'hôtel du ministre et contrôleur général des Finances de Louis XVI, Charles Alexandre de Calonne.

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Le Père Duchesne, nº 199, 1er janvier 1793, f. 1.

« Il y a quelques jours, foutre, une demie-douzaine de Sans-Culottes que je ne craindrai pas de nommer, Grenard, administrateur du département, Moulinet, Duplex, membres de la commune, Poussin et Auger, commissaires de la section de la République, vont en députation chez ce vieux tondu ; malheureusement c’étoit au moment de la boufaille. Que fouloir fous ? leur dit le suisse, en les arrêtant à la porte. Nous voulons parler au vertueux Roland. L’être point ici de virtueux, réplique le gros portier bien gras et bien dodu en allongeant la patte, ni plus ni moins qu’un ci-devant procureur de la Normandie. Ce n’est pas à nous à la graisser leur dit l’ami Grenard. Nous devons passer franc comme les capucins, car nous sommes envoyés par les Sans-Culottes.

À ces mots le suisse rentre dans sa loge, comme un colimaçon dans sa coquille aussitôt qu’il a montré ses cornes. Nos Sans-Culottes enfilent le colidor et arrivent dans l’anti-chambre du vertueux Roland. Ils ne peuvent se faire jour à travers de la valétaille dont il était rempli. Vingt cuisiniers chargés des plus fines fricassées crioient à pleine tête garre garre, ouvrez le passage ; ce sont les entrées du vertueux Roland, d’autres les chefs-d’œuvre du vertueux Roland, d’autres les rots du vertueux Roland, d’autres les entremets du vertueux Roland. Que voulez-vous dit le valet de chambre du vertueux Roland à la députation ? Nous voulons parler au vertueux Roland. Il n’est pas visible maintenant ; dites lui qu’il doit toujours l’être par les magistrats du peuple.

Le valet va rendre le propos tout frais au vertueux Roland qui vient en rechignant la gueule pleine et sa serviette sous le bras. La République est sûrement en danger dit-il, pour me faire ainsi quitter mon dîner. Oui, foutre, lui réplique Grenard, plus que tu ne penses. Mais conduis-nous d’abord dans un lieu plus digne de nous recevoir, si la nation te paye un logement de prince, si tu as des salons magnifiques, tu dois y recevoir également les bonnets de laine et les beaux esprits qui viennent conter fleurette à l’épouse du vertueux Roland. Roland conduit mes bougres dans son cabinet, d’abord par la salle à manger, où il y avoit plus de trente piqueurs d’assiettes. Au haut bout et à la droite de l’épouse du vertueux Roland, étoit placé Brissotin, à la gauche le dénonciateur de Robespierre, le petit foutriquet de Louvet, qui avec sa figure de papier mâché et ses yeux creux, lançoit des regards de convoitise à la femme du vertueux Roland ; Barbaroux tenoit les dez au milieu des viédases de la Gironde : vannons, disoit-il, vannons promptement de Paris, pour aller dans notre Bordeaux nous en foutre des piles éternelles ; il n’y a pas de l’eau à boire pour nous dans ce maudit Paris. Nous y sommes environnés de maudits argus qui dévoilent toutes nos actions. Oui, oui, s’écrient tous les convives en chorus.

Cependant, foutre, le vertueux Roland conduisoit en rognonant la députation tenant une bougie à la main, et comme on ne se gêne pas avec des députés de section et de département, il entroit le premier. Malheureusement on passoit par un petit office sans lumière. Poussin qui étoit resté derrière, marche à tâtons. Et va culbuter sur les plateaux du dessert du vertueux Roland ; le pataut brise sous ses pieds les porcelaines et les cristaux, barbouille ses souliers des glaces à la crème, aux pistaches, aux fraises, et d’autres nanans arrangés précieusement par l’épouse du vertueux Roland.

Pendant cette déconfiture le vertueux Roland recevoit en roi la députation dans son magnifique cabinet : eh bien disoit-il en criaillant quel grand danger court la république pour me faire ainsi quitter mon repas ? Elle est bougrement en danger replique Grenard, puisqu’elle met sa confiance en toi et si toutes les parties de l’administration sont aussi mal gouvernées que la tienne, nous venons te demander pourquoi un de tes estafiers a été briser les scellés que nous avions mis à l’hôtel St. Priest, section de la république ? Pourquoi le bois à brûler a-t-il été enlevé de cette maison pour aller garnir le bucher du vertueux Roland et chaufer les appartements du vertueux Roland ? Le bois de cet émigré appartient à la nation et le ministre de la nation ne doit pas toucher aux propriétés de la nation.

Roland fait la grimace et tourne le cul à la députation en disant qu’il prenoit tout sur lui. Dis pour toi, replique un des Sans-Culottes qui veut rendre compte de leur démarche au département, et sur-tout du copieux diner du vertueux Roland.

Comment as-tu sçu cette histoire me dira-t-on ? Comment, foutre, c’est par un tour de magie qui n’est connu que de moi. Au surplus je garantis les faits. Je laisse deviner la mine allongée de tous les écumeurs de marmite en apprenant l’accident de l’office. Louvet qui d’avance se léchoit les babines et qui s’étoit réservé pour les crèmes et les glaces fut obligé de mâcher à vide. La femme du vertueux Roland s’arrachoit de rage ses cheveux postiches. C’est ainsi, foutre, que le vertueux Roland passe le tems quand il n’est pas occupé à brissoter. J’ai fait un petit calcul de sa dépense qui ne doit pas monter à plus de cent cinquante mille livres, mais coûte que coûte. Ce n’est pas trop pour avoir un bon ministre. » (14).

On sait qu'Anacharsis Cloots a largement fréquenté, dans le quartier qu'il habitait, la société de ses pairs, amis et voisins banquiers, et autres familiers de ces derniers. Il semble donc impossible qu'il ait tout ignoré de leurs menées ni de leurs projets. Il lui suffisait de prêter l'oreille à ce qui se disait autour de lui, d'une soirée l'autre. On ne sache pas, au demeurant, que, même logé dans un bâtiment où le Comité révolutionnaire de la section de la Bibliothèque avait son siège, il ait jamais rien trahi auprès de ce Comité de ce qu'il pouvait avoir entendu dire ici ou là, chez ses amis. Il se peut d'ailleurs que ledit Comité ait été infiltré par certains de ces hyper-patriotes que Robespierre redoutait, et sous le manteau desquels se cachaient des agents de la Contre-Révolution.

On ne sache pas non plus qu'à la différence de la plupart des banquiers ou manieurs d'argent qu'il fréquentait, Anacharsis Cloots ait jamais eu de lien avec l'Angleterre de Pitt. À preuve, on ne l'en accusera pas lors de son procès. D'aucuns, comme Olivier Blanc dans Les hommes de Londres : histoire secrète de la Terreur, tiennent plutôt qu'Anacharsis Cloots, « baron prussien d’origine hollandaise, fils d’un conseiller de Frédéric II, patriote de circonstance qui s’auto-proclamait « l’orateur du genre humain », aurait pu être « très certainement un agent du duc de Brunswick ».

Il est vrai qu'au Tribunal révolutionnaire, lors de l'audience du 23 mars 1794, Anacharsis Cloots a fait l'objet d'une dénonciation émanant de Frédéric Wilhelm Gugenthal, « officier allemand déserté, franc républicain », ex-adjudant auprès du général Kalgstein [sic ; il s'agit là de Jean Procope, comte de Hartman-Klarstein (1760-1850), feld-maréchal lieutenant, chambellan de l'Empereur d'Autriche et membre du conseil aulique suprême de guerre], lequel Frédéric Wilhelm Gugenthal signale en 1794 avoir vu de ses yeux en 1793 chez le général Kalgstein [sic] trois lettres écrites par Anacharsis Cloots au duc de Brunswick. Le Tribunal toutefois ne s'est pas attardé sur ledit signalement, jugé sans doute trop douteux ou, pour des raisons de secret diplomatique, trop difficile à exploiter. (15).

Non plus que Jean Conrad de Kock, autre de ses amis banquiers, austro-hollandais de naissance, on ne sache pas de toute façon qu'Anacharsis Cloots, belgo-prussien de naissance, ait jamais été un relais d'influence de la Prusse ni de l'Autriche, puissances également détestées par l'un comme par l'autre. Il se trouve, par contre, que tous deux ont été des amis et admirateurs de Charles François Dumouriez, du moins aussi longtemps que celui-ci, avant de trahir son pays, a pu passer pour un libérateur de la Belgique et des Pays-Bas. C'est là l'un des chefs d'accusation dont on les chargera le plus facilement devant le Tribunal révolutionnaire.

De tous les mémorialistes de la Terreur, Charles Paul de Kock (Paris, 21 mai 1793-27 avril 1871, Paris), fils de Jean Conrad de Kock, est celui qui éclaire de la façon la plus vive, et, comme on verra, la plus personnelle, ce qui, hormis l'amitié avec Dumouriez, aura été aux yeux du Tribunal révolutionnaire le crime d'Anacharsis Cloots :

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Portrait de Charles Paul de Kock jeune, frontispice des Mémoires de Ch. Paul de Kock : écrits par lui-même, Paris, E. Dentu, Éditeur, 1873, gravure sur acier par Leguay, d'après une miniature de Maricot.

« On a dit, à tort le plus souvent : tel père, tel fils. Mon père était républicain, et je ne le suis pas, d'abord parce que la République m'a tué mon père ; ce qui est, ce me semble, un premier motif de ressentiment qui pourrait me dispenser d'en donner d'autres ; ensuite, parce que, dans le cours de ma déjà longue existence, sur une centaine de familles que j'ai eu l'occasion de fréquenter, en ayant rencontré tout au plus deux ou trois où régnât la concorde, où, pour un oui ou un non, une question d'amour-propre ou d'argent, on ne fût pas prêt tout de suite à se prendre aux cheveux, j'en ai naturellement conclu que l’union, chez tout un peuple, est la plus chimérique des utopies, le plus irréalisable des rêves.

Liberté, Égalité, Fraternité. Avant de barbouiller ces trois mots sur les murs, il faudrait les graver dans les cœurs.

Malheureusement, si les murs se prêtent à tout, il n'en est pas de même des âmes ; et, depuis longtemps, en France, ce n'est pas l'amour ei la bonté qu'on leur apprend, c'est la jalousie et la haine.

Né en 1755, en Hollande, mon père, Jean Conrad de Kock, avocat à la Haye, riche, noble, - ceci soit dit sans vanité de ma part, bien qu'en définitive j'aime autant être issu de quelqu'un que de personne, mais surtout pour rectifier l'erreur de Lamartine et de M. Louis Blanc, qui, l'un dans son Histoire des Girondins, l'autre dans son Histoire de la Révolution française, ont par trop démocratisé et écorché le nom de mon père en l'écrivant Koch ou Cook ; l'armorial universel de Riestal, imprimé à Gouda, en 1860, fait foi de la noblesse de Jean Conrad de Kock ; noble, donc riche, heureux, mon père eut l'idée de venir, en 1787, à Paris, où fermentaient déjà les idées révolutionnaires.

Je vous l'ai dit, mon père était de ces hommes qui croient à la liberté, à l'égalité, à la fraternité, autre part que sur les murailles.

Vous allez voir ce que lui coûtèrent ses illusions.

Jean Conrad de Kock était déjà marié depuis dix ans quand il vint en France. De sa première femme, Maric Pétronille Merkus, il avait eu cinq enfants ; deux fils, Henri et Jean Pierre, nés à Heusden, l'un en 1779 et l'autre en 1780, qu'il amena avec lui à Paris, et trois filles, Goverta, Cornélie et Déborah, qu'il laissa, confiées aux soins d'une de ses sœurs, en Hollande.

Marie Pétronille Merkus mourut à Paris, le 31 décembre 1789.

Le 8 décembre 1790, Jean-Conrad de Kock épousa en secondes noces, à Paris, Anne Marie Kirsberger, née à Bâle, en Suisse, le 14 juin 1764, et qui était veuve, elle-même, de Claude Perret, dont elle avait eu trois fils.

Et, de ce second mariage, naquirent, à deux années de distance, deux enfants : 1° En 1791, une fille qui ne vécut que quelques mois ; 2° En 1793, un fils ; Charles-Paul de Kock; votre serviteur, lecteur.

1793 ! Je suis né en 1793 ; c'est-à-dire à l'époque la plus effroyable de la Terreur ; dans le temps où, petit ou grand, nul, en se levant le matin, n'était sûr de se coucher, le soir, avec sa tête sur ses épaules.

Je suis né le 21 mai 1793, et, le 24 mars 1794, mon père mourait guillotiné.

Convenons que, si je suis d'un caractère gai, et si, depuis plus d'un demi-siècle, ma plume infatigable n'a pas cessé de distraire et d'amuser le public, ce n'est pas, comme dans les vieux contes, aux fées qui ont présidé à ma naissance que je le dois.

Patriote à toute épreuve, mon père avait quitté la Hollande quand la femme de Guillaume V, stathouder héréditaire des Provinces-Unies, n'avait pas craint de réclamer la protection du roi de Prusse, Frédéric-Guillaume II, son frère, contre ceux qu'on appelait les Constitutionnels. Le jour où 30.000 Prussiens entraient à Amsterdam, Conrad de Kock partait pour Paris.

Mais, en se résignant à l'exil, il n'avait pas renoncé à l'espoir d'affranchir sa patrie, et, en attendant que la France, libre aussi, la France républicaine, tendit la main à la République batave, mon père, qui n'ignorait point qu'un des meilleurs moyens d'assister son pays est d'avoir beaucoup d'or à son service, s'occupa d'augmenter sa fortune en s'associant, le 10 janvier 1791, à une des principales maisons de banque parisiennes ; la maison Sartorius-Chockhard.

Cette association prospéra ; mais les événements, qui se succédaient sans relâche, ne tardèrent pas à prouver à mon père, qu'en temps de révolution, il est dangereux de vouloir gagner de l'argent, même dans l'intérêt de tous. Alors, pour les masses, tout homme riche, même généreux, n'est plus qu'un accapareur. La journée du 10 août 1792, dont l'issue fut l'entrée de la famille royale au Temple, autrement dit dans l'antichambre de l'échafaud, donna à réfléchir gravement à mon père ; le sang avait coulé à flots dans cette journée, il devait couler encore à torrents ; en face de cette expectative, peu réjouissante pourtant, mon père ne renia point ses idées libérales, mais, mourir pour mourir, il préféra donner sa vie à sa patrie que de la perdre, inutilement pour elle, en France.

Il quitta donc son association de banque, et, au commencement de 1793, il se rendit, en qualité d'un des douze membres du Comité batave, à Louvain, au quartier général de l'armée du Nord, dont les réfugiés hollandais, réunis en légion sous les ordres du général Daendels, faisaient partie.

Ma mère, quoique enceinte de moi alors, voulut accompagner son mari. M. de Kock était éloquent, instruit, spirituel, remarquablement beau et distingué de sa personne ; sa femme était jolie et aimable ; tous deux furent on ne peut mieux accueillis là-bas ; Dumouriez, surtout, leur manifesta la plus vive sympathie.

Sympathie fatale ! Elle devait être plus tard une des principales causes de la perte de mon père.

Je n'ai pas la prétention de vous apprendre, parce que vous le savez, je suppose, aussi bien que moi, comment, à la suite de la bataille de Nerwinde, par lui perdue, Dumouriez, ne se sentant probablement pas plus de force désormais à poursuivre la lutte contre la Convention nationale que contre l'ennemi, fit arrêter le ministre de la guerre, Beurnonville, et les quatre commissaires, Camus, Lamarque, Bancal et Quinette, que la Convention lui avait envoyés avec ordre de les suivre à Paris, et, en compagnie du duc de Chartres, abandonnant son armée, alla se réfugier dans le camp du prince de Cobourg Une assez triste façon, par parenthèse, de réparer une défaite. En trahissant...

Quoi qu'il en soit, l'armée du Nord vaincue, dispersée, l'affranchissement de la Hollande par la France se trouvant sinon désespéré, au moins très reculé, mon père retourna à Paris. Il possédait à Passy une maison dans laquelle il se retira avec sa femme, près d'accoucher ; mais, comme s'il eût pressenti son sort, et qu'il eût voulu abriter, autant que possible, contre ses conséquences, deux des êtres qui lui étaient le plus chers, il profita de l'offre d'un parent qui partait en Belgique pour y envoyer ses deux fils.

Qu'est-elle devenue, cette maison où je suis né ? Elle a été détruite, sans doute, brûlée, rasée avec tant d'autres dans quelque mouvement populaire, car, plus tard, sous l'empire, quand je voulus aller la voir, sauf quelques vestiges du jardin que ma mère crut reconnaître, nous n'en trouvâmes plus trace. C'était une habitation des plus simples et peu capable d'exciter l'envie. Mon père y recevait ses amis ; pour la plupart, des compatriotes. Van Hocq, T’hoofd, Saint-Aman, Propstein ; le pasteur Maron. Mon père était, comme il m'a fait moi-même, de la religion réformée. De tous ceux qui fréquentaient assidûment sa maison à Passy, M. Maron est le seul qui lui ait longtemps survécu ; il n'a terminé ses jours qu'en 1833, et, jusqu'à cette dernière année, il n'a pas manqué de venir me demander, deux fois l'an, au printemps et en hiver, l'aumône pour ses pauvres en mémoire de mon père.

Je crois superflu de dire que, pas une fois, ma charité n'a été sourde à ces appels.

Mon père, malheureusement, n'avait pas que les amis que j'ai cités plus haut ; il était lié encore, plus ou moins intimement, avec le colonel Saumur [sic] [il s'agit de Michel de Laumur (1730-24 mars 1794, guillotiné)], ancien gouverneur de Pondichéry ; avec Anacharsis Cloots, l'orateur du genre humain, le partisan de la République universelle ; il recevait aussi Hébert et Ronsin, les deux chefs de la faction des Cordeliers. Ronsin, "qui avait toujours l'air d'un dogue en colère", me disait M. Maron ; Hébert, un tout petit monsieur à la figure fine et gracieuse, toujours tiré à quatre épingles, toujours musqué, ambré, pommadé. Un homme ravissant... quand il n'écrivait pas son horrible journal Le Père Duchesne.

Ronsin, Hébert, Saumur [sic], Anacharsis Cloots, et cinq ou six autres, voulaient renverser Robespierre, tout-puissant encore à la Convention. Ce fut Robespierre qui les renversa. Arrêtés à leur domicile, dans la nuit du 17 au 18 mars, ils furent conduits à la Conciergerie ; on ne vint prendre mon père à Passy que le lendemain matin. Foucquier-Tinville l'accusait d'avoir tenu des conciliabules contre le gouvernement, et, surtout, d'avoir été l'ami d'un traître : Dumouriez. Devant le tribunal révolutionnaire il réfuta sans peine ces accusations.

- Je suis Hollandais, dit-il, et si, fuyant mon pays opprimé, j'ai demandé asile à la République française, ç'a été pour la servir, autant qu'il était en mon pouvoir, de mon intelligence et de mon sang, dans l'espoir que, victorieuse des rois coalisés, elle étendrait jusque sur ma patrie les bienfaits de la liberté, et non pour me mêler à ses dissensions intestines. Quant au général Dumouriez, il est vrai, ma main a souvent serré la sienne. Mais alors, ne vous en souvenez-vous donc plus ? les succès répétés de son épée vous faisaient croire, comme moi, à son patriotisme. S'il vous faut tuer tous ceux qui ont aimé Dumouriez, vainqueur à Valmy, à Jemmapes, avec moi, vous immolerez donc plus de trente mille soldat !

Mais on n'ignore point que toute défense était inutile à la barre du tribunal révolutionnaire. L'accusé y était entendu pour la forme ; l'accusateur public seul y était écouté. Mon père fut condamné avec tous les hébertistes. Il marcha à la mort en homme de cour qu'il était. Il fut exécuté l'avant-dernier, entre Vincent et Anacharsis Cloots. M. Maron était en face de l'échafaud, dans la foule. Avant de livrer sa tête au bourreau, mon père put échanger avec le pasteur un dernier regard qui disait : "Je pense à ceux que j'aime ; qu'ils ne m'oublient pas !"

Bien que n'ayant pas eu le bonheur de le connaître, je n'ai pas oublié mon père. Je me suis toujours souvenu, je me souviendrai toujours qu'il a été guillotiné par la République.

Et voilà pourquoi je ne suis pas et ne serai jamais républicain. Si quelqu'un juge que j'ai tort, tant pis pour celui-là ! » (16)

Ronsin, Hébert, Laumur, Anacharsis Cloots, et cinq ou six autres, voulaient renverser Robespierre, tout-puissant encore à la Convention... dixit Charles Paul de Kock. En effet, le 4 mars 1794, les Hébertistes, ou Exagérés, après recouvert la Déclaration des droits de l'homme d'un voile noir au club des Cordeliers et invité les diverses sections de Paris à faire de même, ont appelé lesdites sections à une nouvelle insurrection. Suite au renversement de Robespierre, Jean Nicolas Pache, maire de Paris, aurait été nommé Grand Juge [i.e. Dictateur], avant le rétablissement éventuel d'une monarchie constitutionnelle. Mais, suite au rapport d'accusation de Saint-Just, Hébert, Vincent, Ronsin, Momoro sont arrêtés dans la nuit du 13 au 14 mars, conduits à la Conciergerie, présentés au Tribunal révolutionnaire le 21 mars et, à l'issue de trois jours d'interrogatoire, guillotinés le 24 mars.

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Portrait d'Anacharsis Cloots en 1793.

Anacharsis Cloots a certes fait partie de la charrette des guillotinés du 24 mars 1794 et il s'est trouvé de la sorte compris dans le châtiment de la tentative d'insurrection de la mouvance hébertiste. Mais il était incarcéré depuis le 28 décembre 1793. S'il se peut bien qu'à la fin de l'année 1793, il ait nourri avec Ronsin, Hébert, Laumur et autres, le projet de renverser Robespierre, il n'a pas participé à la tentative d'insurrection du 4 mars 1794. Il paie donc essentiellement par sa mort 1° l'inconvénient d'être né Prussien ; 2° le tort d'avoir été un temps, comme Jean Conrad de Kock, l'ami de Dumouriez ; 3° le tort d'avoir été l'ami et le commensal de nombreux banquiers et manieurs d'argent, dont Jean Baptiste Vandenhyver, Pierre Jean Berthold de Proli, Jean Pierre de Batz, et d'avoir ainsi fait figure d'allié objectif d'une Contre-Révolution qui n'était pas la sienne, point celle en tout cas du chantre de la République universelle ; 4° le tort d'avoir tenté de promouvoir auprès des Girondins, puis auprès des Hébertistes, son rêve de République universelle ; 5° le tort d'avoir vécu à la fois en baron et en sans-culotte, en idéologue et en rêveur, au fond libre d'attaches et de pensée, dénué d'a priori autres que sa haine de la religion ; bref, le tort d'avoir vécu en esthète de la Révolution. J'y vois une sorte de précurseur d'un Guy Debord, par exemple.

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1. 2 janvier 1793, « À mon frère unique », in Anacharsis Cloots. Écrits révolutionnaires 1790-1794, Paris, Champ Libre, 1979, p. 456.

2. La maison mortuaire de Molière : d'après des documents inédites. Appendice. La rue de Richelieu depuis sa création, Paris, Alphonse Lemerre, 1883, pp. 94-95.

3. Ibidem, p. 410.

4. Ibid., p. 399 sqq.

5. Ibid., p. 400.

6. Olivier Blanc, Les hommes de Londres : histoire secrète de la Terreur, Paris,

7. Guy Antonetti, « Clavière (Étienne) », in Les ministres des finances, De la Révolution / Ministres des Finances de la Révolution au Second Empire

8. À noter, en songeant à Anacharsis Cloots, que la rue Hévétius/Sainte-Anne, est aussi, comme les galeries du Palais-Royal et autres rues avoisinantes, un lieu propice aux rencontres homosexuelles masculines.

9. Cf. Émile Campardon (1837-1915), Le Tribunal révolutionnaire de Paris : ouvrage composé d'après les documents originaux conservés aux archives de l'Empire, tome I, Pièces justificatives, Interrogatoire de Balthazar Roussel, Paris, Henri Plon, 1866, p. 508 sqq.

10. Cf. Ibidem, Interrogatoire de Joseph Victor Cortey, p. 506.

11. Marina Grey, Hébert. Le Père Duchesne, agent royaliste, chapitre 16 : « La Gironde condamnée », Paris, Librairie Académique Perrin, 1983.

12. Cf. Christine Belcikowski : Robespierre contre Anacharsis Cloots. I. 1755-1789. Jean Baptiste Cloots avant Anacharsis Cloots ; Robespierre contre Anacharsis Cloots. V. 1793-1794. Actes d'un réquisitoire implacable.

13. Revues DRF. « 05. La fin tragique de J.-B. Vandenyver et de ses enfants, banquiers de Madame du Barry et propriétaires de l'île Seguin. »

14. Le Père Duchesne, nº 199, 1er janvier 1793, f. 4 sqq.

15. Cf. Christine Belcikowski, Robespierre contre Anacharsis Cloots. VI. 1794. La fin d'Anacharsis Cloots, V.3. Du 21 au 24 mars, débats du procès fait à Anacharsis Cloots, tels que consignés par René François Dumas, président du Tribunal révolutionnaire, dans le rapport lu par ses soins au club des Jacobins le 10 avril 1794.

16. Mémoires de Ch. Paul de Kock : écrits par lui-même, Paris, E. Dentu, Éditeur, 1873, p. 1.

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