Au pont de Raillette, la maison de Jean de Simorre et l'ancien bien de Madame la Douairière de Mirepoix

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
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Entraînés vers le passé par le souvenir de François Maurice Marcien Simorre, nous retournons ici à sa maison natale, sise dans le Mirepoix du XVIIIe siècle « à la rue du Grand Faubourg Saint Jammes et pont de Raillette » [aujourd'hui avenue Victor Hugo], en face du chêne vert, dit « de huit cents ans ».

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Vue actuelle de l'ancienne maison Simorre.

I. Cette maison a été au XVIIIe siècle la demeure familiale de la famille de Simorre.

M. de Saint-Allais, au vrai Nicolas Viton (1773-1842), dans le volume 9 de son Nobiliaire universel de France, ou Recueil général des généalogies historiques des maisons nobles de ce royaume, consacre un article à la famille De Simorre de Saint-Cyr, « famille ancienne, originaire du Languedoc, province où elle réside encore de nos jours. »

« Cette famille parait tirer son nom du bourg de Simorre, dans l'Armagnac, à trois lieues de Lombes, sur la rive gauche de la Gimone. Bernard de Simorre est qualifié d'évêque hérétique, dans une conférence tenue à Carcassonne par Pierre,roi d'Aragon, en présence de Pierre et de Raoul de Castelnau, légats du Saint-Siège, et l'évêque de Carcassonne, au mois de février de l'an 1204. Il fut interrogé ainsi que ses compagnons, et sur le jugement de Pierre, roi d'Aragon, il fut dépouillé, par le Pape, de sa juridiction ordinaire, ainsi que les autres évéques entachés d^hérésie.

Arnaud Guillaume de Simorre fut un des seigneurs qui souscrivirent, avec Gilbert et Sicard de Montaud, frères, Sicard de Miramont, Jourdain de Lantar, Pons Grimoard, Pierre de Toulouse, Pierre et Gaillard de Bouville, Louis de Foix et autres, l'hommage que fit Bernard, comte de Comminges, â son avénement à ce comté, à Raymond, comte de Toulouse, le 4 décembre 1241.

Aymeri de Simorre paraît au nombre des seigneurs nommés dans les lettres de rémission accordées par le roi Philippe de Valois, à Bernard, comte de Comminges, touchant les guerres et délits commis par ce comte et ces seigneurs, contre l'autorité du Roi.

Cette famille est aujourd'hui représentée par Jean Baptiste Cyr Théodose de Simorre de Saint-Cyr, né â Mirepoix, le 6 janvier 1750... » (1)

Le premier Simorre noble dont le nom se trouve mentionné dans les registres paroissiaux de Mirepoix est au XVIIIe siècle Jean de Simorre. On ne sait s'il descend effectivement de la famille De Simorre du XIIIe et du XIVe siècle.

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Lourde, Ariège, sur la carte de Cassini, XVIIIe siècle.

Génération I :
● Fils, dit-on, de Jean de Simorre, co-seigneur de Lourde [écart des Issards, près de Mirepoix, Ariège], marié en 1670 avec N. de Lapesme, Noble Jean de Simorre (ca 1688-31 juillet 1781), co-seigneur de Lourde, avocat en Parlement, consul de Mirepoix de 1725 à 1726, élu capitoul en 1750, subdélégué de l'Intendant du Languedoc, est marié à Françoise de Charly. Le capitoulat confère la noblesse. Il confère la noblesse. En principe, celle-ci n'est pas transmissible à la descendance. Mais... les descendants disposent souvent, sans se soucier outre mesure du principe. Jean de Simorre était-il effectivement noble avant d'accéder au capitoulat ? Ou a-t-il repris, lors de son accession au capitoulat, un titre de noblesse tombé en déshérence ? Il meurt à Mirepoix le 31 juillet 1781, à l'âge de 93 ans.

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31 juillet 1781. Sépulture de Jean de Simorre. Mirepoix. Baptêmes, mariages, sépultures. 1779-1787. Document 1NUM4/5MI665. Vue 434.

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Extrait du Tableau chronologique des noms de Messieurs les capitouls / par les Sieurs Abel et Froidefont, Jean Florent Baour, 1786, p. 149.
Armes de Jean de Simorre : D’or, au chevron de gueules, accompagné en chef de deux étoiles de même, et en pointe d’une tête de maure au naturel. Source : Nobiliaire toulousain inventaire général des titres probants de noblesse et de dignités nobiliaires par Alphonse Bremond  (2). La tête de maure qui figure dans les armoiries de Jean de Simorre et dans laquelle se donne à voir le « morre » de Simorre, rappelle peut-être celle qui figure au front de la maison des Consuls, sous le Grand Couvert (XIIIe siècle) de Mirepoix

À Mirepoix, Jean de Simorre tient en 1766 le lot n° 710 du compoix, ainsi décrit à la page 214 du volume 2 dudit compoix et figuré en n° 1 sur le plan n° 4 « où sont la maison de M. Simorre, la Trinité et les Houstalets ».

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AD09. Compoix de Mirepoix en 1766, volume 2, p. 214. Pour un relevé complet des lots du plan n° 4, cf. Christine Belcikowski, À Mirepoix. Le moulon où sont la maison de M. Simorre, la Trinité et les Houstalets.

« Noble Jean de Simorre, subdélégué de la présente ville de Mirepoix, tient les biens suivants :
Premièrement deux cent trente deux cannes maison ; une canne et deux latrines ; deux cent soixante cinq cannes cour de devant et cour ou patu de derrière ; et quatre cent quatre vingt seize cannes jardin à la rue du Grand Faubourg Saint Jammes [aujourd'hui avenue Victor Hugo»] et pont de Raillette. Confronte d'auta ladite rue et ledit pont de Raillette ; midy rue de Bragot ou de derrière la Trinité [aujourd'hui rue du Maréchal Joffre] ; cers rue [aujourd'hui rue Vigarosy] ; et d'aquilon le Canal du moulin [aujourd'hui le Béal] ; et tient le tout trois cent soixante livres de rente alivré douze livres cy. »

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Extrait du plan 4 du compoix de Mirepoix en 1766 : « Où sont la maison de M. Simorre, la Trinité et les Houstalets ».

Génération II : enfants de Jean de Simorre

● Noble François de Simorre, né le 4 juillet 1718 à Lourde, aussi avocat, marié à Dame Marie Madeleine de Colomès, mort le 24 février 1777 à Mirepoix à l'âge de 59 ans.
À noter que Marie Madeleine de Colomès, épouse de François de Simorre, provient d'une « famille de négociants de Toulouse qui font aussi de la banque et comptent des capitouls. Au XVIIe siècle, les deux frères, Pierre et Jean Colomès, ont une solide fortune. Le domaine de leurs affaires les rapproche des Crozat, Bonnier et Pennautier — ces grands brasseurs d'argent qui participaient à cette époque au mouvement financier qui enrichissait le Languedoc » (3). Pour preuve, Jean Pierre Colomès, a acheté le 15 décembre 1707 le château de La Réole, puis commandé au sculpteur Marc Arcis le décor des pierres et la statuaire. Ce château restera dans la famille de Colomès jusqu'à la Révolution, via un mariage avec la famille Poulhariès.

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4 juillet 1718, naissance de François de Simorre à Lourde. 12 février 1722, naissance de Jean de Simorre à Lourde. AD09. Les Issards. Baptêmes. Mariages. Sépultures. (Concerne aussi Rieucros). 1604-1790. Document 1NUM1/303EDT/GG1. Vue 225.

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24 février 1777. Sépulture de François de Simorre. AD09. Mirepoix. Baptêmes, mariages, sépultures. 1768-1778. Document 1NUM/3E125/3. Vue 184.

● Noble Jean de Simorre de Lourde, né le 12 février 1722 à Lourde, capitaine d'infanterie au régiment de Bretagne.

Génération III : enfants de François de Simorre

● Soulange de Simorre, née le 12 janvier 1748 à Mirepoix. Elle épouse à Toulouse (Saint-Étienne), le 13 février 1776, Guillaume Joseph Faure de Fiches, fils de Joseph Faure de Fiches et de Magdelaine de Lattes.
● Jean Pierre Hector de Simorre, né le 19 novembre 1749 à Mirepoix, avocat en Parlement, sub-délégué du commandement et de l'intendance du Languedoc au département de Mirepoix. Il épouse à Toulouse (Saint-Étienne), le 11 juin 1778, Catherine Charlotte Henriette de Rolland, fille de feu Noble Henry de Rolland, seigneur de Saint-Rome. Le couple vit ensuite à Toulouse.
● Jean Cyr Théodose de Simorre, né le 1er octobre 1750 à Mirepoix. Cf. infra.
● François Maurice Marcien Simorre, né le 20 octobre 1752 à Mirepoix.
● Marie Françoise Humbeline de Simorre, née le 29 mars 1755 à Mirepoix.
● François Martin Alban de Simorre, né en ???? à ????, prêtre bénéficier en 1789, dénoncé pour fait d'émigration le 31 janvier 1794 (4), mort en 1750 chanoine de Pamiers.

Jean Cyr Théodose Simorre et François Maurice Marcien Simorre quittent Mirepoix à l'âge de 15 ans et font carrière tous deux dans le régiment de Berry Infanterie.

On connaît la triste histoire (5) de François Maurice Marcien Simorre ; il ne reviendra pas à Mirepoix et mourra à Metz le 9 mai 1801. On connaît moins celle de Jean Baptiste Cyr Théodose de Simorre.

Nommé capitaine de dragons le 27 juillet 1781, Jean Cyr Théodose de Simorreépouse à Mâcon, le 24 novembre 1784, Anne Laborier, fille de Claude Antoine Laborier, écuyer, ancien avocat. Le 25 mai 1791, il sera nommé chevalier de Saint Louis. À la fin de l'année 1788, avec son épouse et ses enfants, il retourne à Mirepoix. Seigneur de Baillette (entre Ax-les-Thermes et Prades, Ariège), il assiste à l'assemblée générale de la noblesse, convoquée à Limoux. En août de la même année, il est nommé commandant de la milice par Antoine Cairol, dernier maire de Mirepoix élu sous l'Ancien Régime. En 1790, il est capitaine commandant d'infanterie au régiment de Vintimille. Très vite, il passe en Espagne et se rend à Barcelone avec trois gardes du Roi. De Barcelone, il compte pouvoir gagner ensuite l'armée des princes. Mais, outre qu'il peine à trouver les moyens de rejoindre cette armée, informé de ce qu'un procès qui menace ses biens demeure pendant au Parlement de Toulouse, il décide de revenir à Mirepoix. À son retour, il se trouve dénoncé pour fait d'émigration et de collusion avec les « scélérats royalistes ». Arrêté et emprisonné d'abord à Mirepoix,il est transféré ensuite à Paris dans la même charrette que Guillaume Dominique Malroc de Lafage, Guillaume Paul Benoït Malroc, fils du précédent, Jean Pierre Rivel, Rivel fils, Jean Clément de Rouvairolis, Denat, Étienne de Montfaucon, Pierre Gaston André Dufrène, Jean François Vidalat, et Hyacinthe Sermet. Partie pour Paris le 14 juillet 1794, la charrette n’arrive à Paris que le 20 août 1794, soit trois semaines après la chute de Robespierre (27 juillet 1794). Jean Cyr Théodose Simorre échappe à la guillotine, mais il est incarcéré à l'Hospice de l'Évêché, l'une des prisons les plus dures de Paris. Libéré le 12 novembre 1794, il se trouve alors remis en possession de ses biens, qui avaient été séquestrés. Il achète ensuite le château du Pinier [Les Issards, près de Mirepoix], il y mène une vie de riche cultivateur-propriétaire, et il y meurt le 20 mai 1843. Sur l'acte de décès, on le nomme, sans indication de prénom, M. Saint-Cyr de Simorre, et on lui prête 96 ans. Il meurt au vrai à l'âge de 93 ans, comme Jean de Simorre, son grand-père.

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1er octobre 1750. Naissance de Jean Cyr Théodose de Simorre. AD09. Mirepoix. Baptêmes, mariages, sépultures. 1737-1753. Document 1NUM/3E125/1. Vue 212.

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Le Pinier sur la carte de Cassini, XVIIIe siècle.

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20 mai 1843. Décès de Jean Cyr Théodose de Simorre. AD09. Les Issards. Décès. An XI-1852. Document 1NUM/4E1668. Vue 158.

Génération IV : enfants de Jean Cyr Théodose Simorre

● Jean Baptiste Auguste de Simorre, né le 28 juillet 1785 à Mâcon, mort en 1805, à Vienne, Autriche, après la bataille d'Austerlitz (2 décembre 1805).
● Alban Gervais Marguerite Rose de Simorre, né le 19 juin 1790 à Mirepoix. Il épouse, le 21 décembre 1810, Adélaide Sans, de la ville d'Ax[-les-Thermes]. En 1811, il est domicilié au Pinier (Les Issards) et habite « accidentellement » Mirepoix. « Il fut un des premiers du département de l'Ariége, qui se rendirent en armes, à Puicerda, pour y joindre le duc d'Angoulème. Il a l'honneur d'étre de la garde de ce prince, jusqu'à son arrivée à Toulouse, et reste auprès de sa personne jusqu'à son départ pour Bordeaux. Le 15 novembre 1815, S. A. R. lui fait témoigner la satisfaction et le désir qu'elle a de lui être utile, par une lettre à lui adressée, datée du château des Tuileries, et elle lui accorde le titre de marquis. » (6)

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19 juin 1790. Naissance d'Alban Gervais Marguerite Rose de Simorre. AD09. Mirepoix.

Génération IV : enfants d'Alban Gervais Marguerite Rose de Simorre

● Marie Paule Théodore Albine Simorre, née le 12 décembre 1811 à Mirepoix. Elle épouse le 27 août 1832 aux Issards [table décennale seulement ; contrat de mariage aux Issards, le 27 avril 1832, par Me Morlière] Charles Théodore Alfred, comte O'Gorman, fils de feu Louis Arnold Ursule comte O'Gorman, né à Saint-Domingue, capitaine de 1809 à 1811 dans les campagnes d'Espagne, domicilié à Pamiers. Le couple vit ensuite à Toulouse
● François Maurice Marguerite Simorre [plus tard, de Simorre de Saint-Cyr], né le 25 septembre 1813 à Mirepoix, officier dans les armées françaises. Il épouse le 27 février 1838 Marie Marguerite Fanny Darnaud, domiciliée à Castelnaudary, fille de Laurent Darnaud, propriétaire, et de Caroline Acoquat de Fonvive. Le couple réside ensuite au château du Pinier.
Armes de François Maurice Marguerite de Simorre : d'or, au chevron alésé de gueules, accompagné en chef de deux étoiles d'azur, et en pointe d'une tête de maure de sable. Couronne de marquis. Tenants : deux maures de sable, armés d'un carquois et d'un arc du méme, sur lequel ils sont appuyés.
● Anne Humbeline Simorre, née le 5 avril 1715 à Mirepoix, morte le 24 avril 1818 à Mirepoix.
● Cyr François Joseph Simorre, né le 18 février 1819 à Mirepoix. Il épouse le 15 janvier 1838 à Foix Jeanne Marie Séré, domiciliée au Capitaine (commune de Foix), fille de Jean Georges Séré, propriétaire, et de Marie Taillefer. Le couple vit ensuite au château de Labarre, près de Foix.
● Cyr Émile Henry Simorre, né le 23 avril 1827 à Mirepoix, domicilié à Toulouse, capitaine de gendarmerie, est nommé chevalier de la Légion d'honneur le 22 décembre 1866. Cote : LH//2526/65. Il prend sa retraite en 1873. Il meurt à Toulouse le 13 novembre 1902.

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23 avril 1827. Naissance de Cyr Émile Henry Simorre. AD09. Mirepoix. Naissances. 1826-1839. Document 1NUM/4E2347. Vue 99.

On notera, au vu de l'ensemble des dates et des lieux de naissance mentionnés ci-dessus, que les enfants de Jean de Simorre [génération II] sont nés à Lourde, et que le premier enfant de François de Simorre — Soulange de Simorre, née le 12 janvier 1748 [génération III], ainsi que les suivants, sont nés à Mirepoix. La migration de Lourde à Mirepoix et l'achat du lot sur lequel s'élève la maison du pont de Raillette, semblent donc dater des années 1740. On déduira également de la date et du lieu de naissance d'Émile Henry Simorre [génération IV] que la haute et grande maison du pont de Raillette, est restée propriété de la famille Simorre au moins juqu'en 1827.

II. À l'endroit du lot n° 710 du compoix de 1766 (n° 1 du plan 4), avant la famille de Simorre

Entraînés vers le passé par le souvenir de la famille de Simorre, remontons maintenant au XVIIe siècle. La lecture du compoix de Mirepoix daté de 1666 indique que le lot sur lequel la famille Simorre tiendra plus tard sa maison, appartenait au XVIIe siècle à Madame la Douairière de Mirepoix, i.e. à Louise de Roquelaure, veuve d'Alexandre de Lévis, mort en 1637 à la bataille de Leucate. Elle exerce la régence de la seigneurie jusqu'à la majorité légale de son fils aîné, né en 1635. Celui-ci gouverne ensuite la seigneurie sous le nom de Jean VII. Il meurt en 1650. En 1650, Gaston Ier de Lévis de Lomagne succède à son frère. Il meurt en 1687. Gaston Jean Baptiste de Lévis I, son fils, lui succède. Il meurt en 1687. Gaston Jean Baptiste de Lévis II, fils du précédent, lui succède. Il meurt en 1699. Charles Pierre de Lévis, fils du précédent, lui succède. Il meurt en 1702. Gaston Pierre Charles de Lévis, fils du précédent, lui succède. Il meurt en 1757. C'est donc sous la seigneurie de Gaston Pierre Charles de Lévis que, dans les années 1740, Jean de Simorre achètera au pont de Raillette le lot n° 710 sur lequel il tiendra sa maison.

Louise de Roquelaure, en son temps, ne réside pas à Mirepoix, mais, de façon variable, au château de Lagarde [près de Mirepoix], à Toulouse ou à Paris. Elle possède cependant à Mirepoix deux lots enregistrés dans le compoix de 1666.

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AD09. Mirepoix. Compoix de 1666, n°ˢ 709 et 710, p. 71.

« Madame la Douairière de Mirepoix tient une tour à deux planchers, un patu et un jardin à la rue de Cornanel [aujourd'hui rue Maréchal Clauzel] ; confronte d'auta hoirs Tristan Saint-Phélix et Anthoine Vernhes, cers Me Anthoine Ladet chanoine, midy la rue [aujourd'hui rue Maréchal Clauzel], acquilon Pierre Blanchard, Jean François Arexy et Barthélémy Rives, égout entre deux. Contient... »

« Plus tient mazures de maison et patu à la porte du Bragot [porte située au débouché de de la rue de Bragot ou rue de derrière la Trinité (aujourd'hui rue Maréchal Joffre)] sur la rue du grand faubourg Saint Jammes (aujourd'hui avenue Victor Hugo)] ; confronte d'auta et midy les rues [rue du grand faubourg Saint Jammes et rue de Bragot], cers Anthoine Barrau et la rue [aujourd'hui rue Vigarosy] ; acquilon le canal du molin [le Béal] ; contient six cent vingt sept cannes estimé. »

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Détail du plan du moulon de Raillette, établi par Alain Marmion d'après le compoix mirapicien de 1666. Pour consulter ce plan, cliquez sur Marmion.info, puis sur Relevés/Mirepoix, Compoix du 17ème (1666), Table des contribuables et plan terrier de la ville en 1666, Plan terrier du centre ville en 1666. On notera que la confrontation avec Antoine Barreau n'est pas figurée sur le plan, car, bizarrement, on ne trouve dans le compoix ni le numéro ni le descriptif d'un lot qui appartiendrait audit Antoine Barreau. Oubli ? ou autre raison ?

Dans la « tour à deux planchers » [lot n° 709], Madame la Douairière loge une garnison, rendue nécessaire par son statut de seigneuresse. Elle semble avoir délaissé les « mazures de maison » [lot 710] qui subsistent au bord du « canal du molin » et sur l'emplacement desquelles s'élèvera au XVIIIe siècle la maison de la famille de Simorre. Ces « mazures de maison » constituent sans doute les reliques d'un ancien poste de garde, situé à l'entrée Nord de la ville, au débouché de la route de Carcassonne et de Castelnaudary, et à proximité immédiate de la porte de Bragot, en face de la maladrerie, où l'on isolait hors la ville les lépreux et où les pélerins de Saint-Jacques pouvaient faire halte, également hors la ville.

Succédant au compoix de 1666, le compoix avec muances, charges et décharges, non daté mais annoté après 1666 et complété jusque dans le premier quart du XVIIIe siècle, indique que rien n'a changé au début du XVIIe siècle concernant les biens et confronts enregistrés au nom de Madame la Douairière, hormis que, non plus Pierre Blanchard, aucien confront, lot n° 712, du lot n° 709 de Madame la Douairière [tour à deux planchers et jardin], mais Guillaume Blanchard a cédé le lot n° 712 à Gaubert père. Il est donc possible et probable que Jean de Simorre ait acheté le lot n° 710 du compoix de 1666 à Gaston Jean Baptiste de Lévis, héritier de Louise de Roquelaure, et qu'il ait fait édifier sa maison à partir des « mazures » du XVIIe siècle, ou à la place de ces dernières.

III. Retour sur un épisode de la vie de Jean de Lévis de Lomagne, oncle d'Alexandre de Lévis, grand oncle

On sait qu'en 1660, évadé du château de Terride, au-dessus de Mirepoix, le vieux baron Jean de Lévis Lomagne, âgé alors de 92 ans, est venu se réfugier à Mirepoix, dans la maison de son valet de chambre et homme confiance Antoine Barrau. Joseph Laurent évoque cet épisode dans Mirepoix en Languedoc et sa seigneurie :

« Lorsque Catherine Ursule de Lomagne mourut en 1616, Louise de Bertrandi, sa demoiselle de compagnie, resta au service du baron et lui donna deux filles fort jolies et peu sages, qui se firent enlever, dans les premiers jours de novembre 1642, par François de Béon, seigneur de Cazeaux, en emportant du château des sommes d’or et d’argent, des bijoux… Le séducteur épousa clandestinement et incontinent Agnès, l’aînée, avec la connivence d’un chanoine. Le père bafoué envisagea d’abord de se marier à son tour avec une demoiselle Marguerite de Narbonne, ce qui ne fut pas du goût de François de Béon, et tout cela se concrétisa par un procès. Cependant, le jeune ménage vint s’installer en maître dans le château, commit toutes sortes d’excès contre les biens du malheureux baron, violentant même sa personne pour obtenir de lui une déclaration qui légitimerait ses enfants. Le vieillard impotent dut finalement céder sa place et se retirer à Mirepoix dans la maison de son valet de chambre ; mais la population, écoeurée de ces agissements et avec l’appui de Gaston Jean Baptiste de Lévis I, petit neveu de la victime, chassa du château le jeune ménage pour y ramener le baron de Terride. » (7)

Dans La trace du serpent. Au château de Mirepoix, j'évoque moi aussi, à partir des archives du procès fait par Jean de Lévis Lomagne à François de Béon Cazaux et à Agnès et Hippolyte de Bertrandi, ses propres filles, les violences que le vieux seigneur a endurées en 1660 au château de Terride [ancien château de Mirepoix] et sa fuite à Mirepoix :

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L'ancien château de Mirepoix, dit château de Terride, sur la rive droite de l'Hers.

« La ville savait déjà. Il y avait du monde alentour quand Barrau fit arrêter le carrosse devant sa maison. Je ne connais pas l'adresse de cette maison. On trouve encore des Barrau, dont Pierre Barrau cardeur, dans le compoix de 1766, tous logés au pont de Raillette, sur la rive droite du Béal, où ils tiennent maison, atelier, jardin et fenière. Vu la stabilité des propriétés, qui se transmettent à M*** presque toujours de génération en génération, je suppose qu'en 1660, Antoine Barrau demeurait déjà au pont de Raillette. Sis au débouché du pont sur l'Hers, celui-ci sert de couverture au canal du moulin, qui circule ici parallèlement à la rivière avant de la rejoindre plus aval. Après avoir franchi le pont sur l'Hers, le carrosse a donc gagné tout droit la maison de Barrau.

Je m'arrête souvent devant cette vieille maison, construite en surplomb au bord du canal. On y accède par une passerelle suspendue au flanc de la bâtisse, du côté de l'eau. Je crois voir chaque fois la civière du vieux seigneur qui passe, portée par des gens qui marchent sur l'eau. On dirait une scène des mystères de Venise. Les hautes façades qui s'élèvent de part et d'autre du canal forment ici une sorte de puits au fond duquel, lorsqu'il darde d'aplomb, le soleil accroche des pans de ciel à l'eau noire. Penchée sur le parapet du pont, je vois alors, à la place du vieux seigneur de Terride, le futur Casanova, qui, en 1756, s'évade des Plombs...

"Sans avoir l'air de fuir, mais allant vite, je pris le magnifique escalier appelé des Géants. Je me dirigeai droit à la porte royale du palais ducal ; et sans regarder personne, moyen d'être moins observé, je vais au rivage et j'entre dans la première gondole que je trouve...
Très satisfait, je regarde derrière moi le canal, qui me parut plus beau que je ne l'avais jamais vu. La matinée était superbe, l'air pur, les premiers rayons du soleil magnifiques. Réfléchissant à la cruelle nuit que je venais de passer, aux dangers auxquels je venais d'échapper, au lieu où j'étais enfermé la veille, à toutes les combinaisons du hasard qui m'avaient été favorables, à la liberté dont je commençais à jouir et dont j'avais la plénitude en perspective, tout cela m'émut si violemment que, plein de reconnaissance envers Dieu, je me sentais suffoqué par le sentiment et je fondis en larmes."

Je doute qu'en 1660, le vieux seigneur de Terride ait pleuré, ou alors seulement de la douleur de ses côtes malmenées par son petit-fils. Et s'il pouvait être plein de reconnaissance, c'est seulement à l'endroit de son Barrau, qui avait su manifester en la circonstance la sagesse de Charon. Le baron couchera plus tard ce bon et agréable serviteur sur son troisième et ultime testament.

Le soir du même jour de 1660, les curieux virent arriver par la rue du grand faubourg d'Amont un autre carrosse. On reconnut au blason d'or à trois chevrons de sable une voiture de la maison de Lévis. C'était Gaston Jean Baptiste de Lévis, nouveau marquis de M***; qui, averti des derniers événements, venait visiter son grand-oncle et l'assurer de son soutien dans l'affaire dont celui-ci se trouvait victime. Le bon peuple de M*** s'était massé de l'autre côté du pont de Raillette, sous le grand chêne vert. Le bruit s'était répandu que le fils Cazaux avait odieusement maltraité le vieux seigneur, son grand-père. Les langues se déliaient. On savait les vols de meubles et de bétail commis depuis deux ans par Cazaux et les siens sur les propriétés du baron de Terride. On avait vu passer sur la route de Carcassonne les charrettes, lourdement chargées, qui se rendaient au château de Labastide. Certains domestiques s'étaient vantés en ville de posséder une collection de créances signées de la main du baron. On parlait maintenant dans la foule de monter au château de Terride et d'en chasser les Cazaux.

Le lendemain matin, comme la foule était revenue, Barrau dut sortir pour détromper la rumeur que le baron serait mort. La foule cependant partait déjà, armée de bâtons, à l'assaut du château de Terride. Les Cazaux s'étaient enfermés. Leurs hommes gardaient la porte fortifiée. Échouant à triompher de cette défense, la foule s'en prit alors à la basse-cour des fermes attenantes, puis aux champs et au bétail qui paissait dans les prés alentour. Elle revint ainsi mener saccage et chaparder dans les bois presque un mois durant. » (8)

J'ai cru à tort en 2014 que la maison d'Antoine Barrau se situait au pont de Raillette sur la rive droite du Béal, parce qu'Antoine Barrau avait de sa parentèle sur ladite rive droite. Je n'avais pas encore remarqué alors que le même Antoine Barreau se trouvait crédité d'un confront avec Madame la Douairère. On notera à ma décharge que le compoix de 1766 ne crédite Antoinr Barrau d'aucun numéro de lot. Seuls figurent dans ledit compoix Jean Barthélémy Barrau, pareur, propriétaire du lot n° 1566 au pont de Raillette, sur la rive droite du Béal — « tient maison à deux planchers et y a un patu » ; et Pierre Barrau, pareur, propriétaire du lot n° 1573 au pont de Raillette, sur la rive droite du Béal — « tient maison à deux planchers et y a un patu ».

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Il me paraît maintenant plus logique de penser qu'Antoine Barrau a déposé son vieux maître à la rue aujourd'hui dénommée rue Vigarosy, là où il avait un confront avec Madame la Douairière. Sachant que lui, Antoine Barrau, et Antoinette Fiancette, son épouse, logeaient depuis des années au château de Terride, on se risquera ici à supposer qu'Antoine Barrau confrontait Madame la Douairière à la rue aujourd'hui dénommée rue Vigarosy sans titre de propriété, et qu'il devait cette tolérance à la famille de Lévis, dont il constituait auprès du vieux baron, certes à sa manière, un homme lige. On sait qu'au cours de sa carrière, Antoine Barrau a beaucoup volé son maître, Jean de Lévis Lomagne. Entreposait-il provisoirement une part du fruit de ces vols derrière les « mazures de maison » du lot n° 710 de Madame la Douairière ? Voilà qui jetterait un jour non pas nouveau, mais particulièrement piquant, sur la personnalité de ce valet tellement serviable, au vrai si peu scrupuleux. (9)

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1. M. de Saint-Allais, au vrai Nicolas Viton (1773-1842), Nobiliaire universel de France, ou Recueil général des généalogies historiques des maisons nobles de ce royaume, volume 9, Paris, Librairie Bachelin-Deflorenne, 1825, p.331-332.

2. Alphonse Brémond, Nobiliaire toulousain : inventaire général des titres probants de noblesse et de dignités nobiliaires, Toulouse, Bonnal et Gibrac, 1863, p. 433.

3. « Le château de La Réole : documents inédits », présentation par Bruno Tollon, Claire Excet, Henri Ginesty, in Mémoires de la Société archéologique du Midi de la France, Toulouse, 1991, p. 192.

4. Cf. Christine Belcikowski, Liste des émigrés et des déportés de la contrée de Mirepoix. An II-An VI.

5. Cf. Christine Belcikowski, Le cas épouvantable de François Maurice Marcien Simorre, atteint de maladie arthritique ; Retour sur le cas épouvantable de François Maurice Marcien Simorre, atteint de maladie arthritique.

6. M. de Saint-Allais, au vrai Nicolas Viton (1773-1842), Nobiliaire universel de France, ou Recueil général des généalogies historiques des maisons nobles de ce royaume, volume 9, Paris, Librairie Bachelin-Deflorenne, 1825, p. 331-332.

7. Joseph Laurent Olive, Mirepoix en Languedoc et sa seigneurie. Du Moyen Àge à la veille de la Révolution, 1985, Saverdun, édition à compte d'auteur, pp. 124-125.

8. Christine Belcikowski, La trace du serpent. Au château de Mirepoix, Chapitre 17 : « Toutefois sain de son esprit », Paris, L'Harmattan,2014, pp. 179-181.

9. Cf. Ibidem, passim.

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