Robespierre contre Anacharsis Cloots. V. 1793-1794. Actes d'un réquisitoire implacable

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
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Le 9 décembre 1793, Anacharsis Cloots publie dans Le Batave une réponse à la Société des Jacobins hollandais qui, depuis Saint-Omer, où ils tiennent leur bureau, lui ont adressé deux exemplaires de son Adresse aux Sans-Culottes bataves, traduite en hollandais :

« Je me nourris de l'orgueil d'avoir marché cinq années dans un sentier scabreux, entre la potence des rois européens et la guillotine des fédéralistes français.

Homme indépendant toute ma vie, mon premier salaire, ce sont les 18 francs du peuple libérateur. Renoncerais-je au plus honorable des services, à des récompenses inappréciables, à nos triomphes immortels, pour accompagner les tyrans et les traîtres à la lucarne de la guillotine ?

Je suis ce que j'ai toujours été, et je finirai comme j'ai commencé, en dépit de tous les émissaires qui calomnient les orateurs dont la loyauté montre au peuple les abîmes d'une paix plâtrée. Les tyrans aux abois veulent terminer la guerre adroitement, et sans évacuer la Gaule-Belgique ; or, pour que cette pacification réussisse, il faut avant tout arracher la langue et la plume au Gaulois Cloots, natif de Clèves, en-deça du Rhin, et par conséquent prussien comme les Gaulois d'Avignon étaient italiens. » (89)

Pourquoi Anacharsis Cloots adresse-t-il à ses amis de la Société des Jacobins hollandais, le 9 décembre 1793, un message empreint d'une telle couleur testamentaire ? Pour en saisir la raison, il faut remonter d'abord à la séance du 2 janvier 1792 du club des Jacobins et au grand discours dans lequel Robespierre condamne « les calculs incertains de MM. Brissot et Anacharsis Cloots » concernant l'opportunité d'engager la France dans la guerre ; puis à la séance du 21 novembre 1793 du club des Jacobins et à la longue intervention qu'y fait ce jour-là Robespierre à propos de cette « armée d'espions, de fripons stipendiés, qui s'introduisent partout, même au sein des Sociétés populaires ». Depuis le jour de cette seconde intervention, Anacharsis Cloots se sait directement menacé.

I. Le 2 janvier 1792, Robespierre contre Anacharsis Cloots au club des Jacobins

Dans son intervention du 2 janvier 1792 au club des Jacobins, Robespierre s'inquiétait déjà du « précipice » dans lequel, sous le couvert de son « effervescence philanthropique », le discours de M. Anacharsis Cloots risquait d'entraîner le peuple français :

« Je ne connois rien d'aussi léger que l'opinion de M. Brissot à cet égard, si ce n'est l'effervescence philantropique de M. Anacharsis Cloots. Je réfuterai en passant, et par un seul mot, le discours étincelant de M. Anacharsis Cloots ; je me contenterai de lui citer un trait de ce sage de la Grèce, de ce philosophe voyageur dont il a emprunté le nom. C'est, je crois, cet Anacharsis grec qui se moquoit d'un astronome qui, en considérant le ciel avec trop d'attention, étoit tombé dans une fosse qu'il n'avoit point aperçue sur la terre. Eh bien ! L'Anacharsis moderne, en voyant dans le soleil des taches pareilles à celles de notre Constitution, en voyant descendre du ciel l'ange de la liberté pour se mettre à la tête de nos légions, et exterminer, par leurs bras, tous les tyrans de l'univers, n'a pas vu sous ses pieds un précipice où l'on veut entraîner le peuple français. »

Le 2 janvier 1792, quand il parle de « l'Anacharsis moderne » qui « voit dans le soleil des taches pareilles à celle de notre Constitution », Robespierre fait allusion discours prononcé la veille par Anacharsis Cloots, au même club des Jacobins. Portant sur la nécessité de « terminer une guerre sourde par une guerre éclatante, ce discours voulait que, dans le cadre de cette guerre sourde, les tyrans eussent tort de « se reposer sur les divisions des Français », de « compter plus sur la guerre civile que sur la guerre extérieure ». Dans le discours d'Anacharsis Cloots, Robespierre vise plus précisément le passage suivant :

« Nous apprendrons que si notre Constitution a des taches, elle a cela de commun avec le soleil qui féconde et vivifie la terre », disait Anacharsis Cloots le 1er janvier 1792. « Nos disputes intestines ressemblent à celles des astronomes ; et le peuple jouit des bienfaits de la Constitution, comme de la lumière des astres. Dieu, pour effacer les taches du soleil, ne le brisera pas ; le peuple, pour effacer les taches de la Constitution, ne la déchirera pas. Que nos ennemis paraissent sur le champ de bataille, et les nuances feuillantines et jacobines se perdront dans les trophées d'une Nation souveraine et libre ; homme français, jacobin, feuillant, ces termes se confondront harmonieusement, lorsqu'il faudra vaincre des chevaliers et des princes, lorsque nous pulvériserons le dernier écusson des nobles, et la dernière bulle des papes. La raison d'État nous commande d'emboucher la trompette martiale. [...]. L'âge d'or est au bout de nos baïonnettes ; le sort de l'univers va dépendre de la célérité et de la grandeur de nos mesures. » (90)

Le 2 janvier 1792, Robespierre conclut ainsi sa critique du discours d'Anacharsis Cloots :

« Puisque l'orateur du genre humain pense que la destinée de l'univers est liée à celle de la France, qu'il défende avec plus de réflexion les intérêts de ses cliens, ou qu'il craigne que le genre humain ne lui retire sa procuration. » (91)

II. En octobre 1793, arrestation de la famille Vandenyver

Vingt-deux mois plus tard, en octobre 1793, dénoncé par François Louis Julien Simon Héron, ancien fidèle de Marat et agent du Comité de sûreté générale, Jean Baptiste Vandenyver, qui, outre le banquier d'Anacharsis Cloots, est aussi celui de Madame du Barry, est arrêté ainsi que ses deux fils et sa femme, et conduit à la prison de la Force, sur ordre signé des conventionnels Étienne Jean Panis, Jean Henri Voulland, Marc Guillaume Alexis Vadier et Jean Pierre André Amar. (92)

III. Le 21 novembre 1793, Robespierre contre Anacharsis Cloots au club des Jacobins

Dans son intervention du 21 novembre 1793, toujours au club des Jacobins, Robespierre commence par dénoncer les effets pervers de la déchristianisation :

On a supposé qu'en accueillant des offrandes civiques la Convention avait proscrit le culte catholique. Non, la Convention n'a point fait cette démarche téméraire, la Convention ne la fera jamais. Son intention est de maintenir la liberté des cultes qu'elle a proclamée, et de réprimer en même temps tous ceux qui en abuseraient pour troubler l'ordre public ; elle ne permettra pas qu'on persécute les ministres paisibles du culte ; et elle les punira avec sévérité, toutes les fois qu'ils oseront se prévaloir de leurs fonctions pour tromperles citoyens et pour armer les préjugés ou le royalisme contre la République. On a dénoncé des prêtres pour avoir dit la messe : ils la diront plus longtemps, si on les empêche de la dire>. Celui qui veut les empêcher est plus fanatique que celui qui dit la messe.

Robespierre condamne ensuite l'athéisme, visant ainsi, quoique sans le nommer, Anacharsis Cloots, « faiseur de livres, auteur de systèmes métaphysiques » :

« Il est des hommes qui veulent aller plus loin ; qui, sous le prétexte de détruire la superstition, veulent faire une sorte de religion de l'athéisme lui-même. Tout philosophe, tout individu, peut adopter là-dessus l'opinion qu'il lui plaira. Quiconque voudrait lui en faire un crime est un insensé ; mais l'homme public, mais le législateur serait cent fois plus insensé, qui adopterait un pareil système. La Convention nationale l'abhorre. La Convention n'est point un faiseur de livres, un auteur de systèmes métaphysiques ; c'est un corps politique et populaire, chargé de faire respecter non seulement les droits, mais le caractère du peuple français. Ce n'est point en vain qu'elle a proclamé la déclaration des droits de l'homme en présence de l'Être suprême.

On dira peut-être que je suis un esprit étroit, un homme à préjugés ; que sais-je ? un fanatique. J'ai déjà dit que je ne parlais, ni comme un individu, ni comme un philosophe systématique, mais comme un représentant du peuple. L'athéisme est aristocratique ; l'idée d'un grand Être, qui veille sur l'innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire. (Vifs applaudissements.) Le peuple, les malheureux m'applaudissent ; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. J'ai été, dès le collège, un assez mauvais catholique ; je n'ai jamais été ni un ami froid, ni un défenseur infidèle de l'humanité. Je n'en suis que plus attaché aux idées morales et politiques que je viens de vous exposer. Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. »

Robespierre dénonce encore « le fanatisme qui est le plus à craindre, celui des hommes immoraux, soudoyés par les cours étrangères pour réveiller le fanatisme et pour donner à notre Révolution le vernis de l'immoralité, qui est le caractère de nos lâches et féroces ennemis.

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Jean Duplessis-Bertaux, Le Député Girondin Gensonné conduit à l'échafaud avec 20 autres Girondins le 31 octobre 1793, détail, Musée Carnavalet.

« Les souverains étrangers ont deux espèces d'armées. L'une est celle qui combat aux frontières. L'autre, plus dangereuse, est au milieu de nous ; c'est une armée d'espions, de fripons stipendiés, qui s'introduisent partout, même au sein des Sociétés populaires. Depuis que les chefs d'une faction exécrable, le plus ferme appui des trônes étrangers, ont péri » — les Girondins ont été guillotinés le 31 octobre 1793 — ; « depuis que la journée du 31 mai [chute de la Convention girondine] a régénéré la Convention nationale, qu'ils voulaient anéantir, ils redoublent d'activité pour séduire, pour calomnier, pour diviser tous les défenseurs de la République, pour avilir et pour dissoudre la Convention nationale. Bientôt cet odieux mystère sera entièrement dévoilé. Je me bornerai dans ce moment à vous offrir quelques traits de lumière, qui sortent de la discussion même qui vous occupait. »

Après avoir cité, comme en passant, les noms de Jacques René Hébert, porte-parole des Exagérés, et de Jean Nicolas Pache, « exagéré » lui aussi ; Robespierre déclare enfin « qu'il faut purger cette Société des traîtres qu'elle renferme dans son sein ». Il dénonce Pierre Ulric Dubuisson, « autrefois aristocrate et maintenant patriote, jacobin très ardent et membre d'un des comités de la Société ». Il dénonce [Pierre-Jean Berthold de] Proly, « fils du prince de Kaunitz, qui tient chez lui des directoires secrets, où l'on règle les affaires de la Société, où l'on lit la correspondance, qui a fondé une cinquantaine de Clubs populaires pour tout bouleverser et pour perdre les Jacobins ». Il conclut la séance de la façon suivante :

« Je demande que cette Société se purge enfin de cette horde criminelle ; je demande que Dubuisson soit chassé de cette Société, ainsi que deux autres intrigants, dont un vit avec Proly, sous le même toit, et qui tous sont connus de vous comme ses affidés ; je parle de [François] Desfieux et de [Jacob] Pereyra. Je demande qu'il soit fait un scrutin épuratoire à la tribune, pour reconnaître et chasser tous les agents des puissances étrangères, qui, sous leurs auspices, se seraient introduits dans cette Société. Je demande qu'on renouvelle de la même manière les Comités de la Société, qui renferment sans doute d'excellents patriotes, mais où ils ont sans doute glissé plusieurs de leurs affidés. »

Ces propositions sont adoptées avec un empressement universel. Le discours de Robespierre a été fréquemment interrompu par les nombreux applaudissements de la Société et du peuple présent à la séance. (93)

IV. Le 2 décembre 1793, Robespierre contre Anacharsis Cloots à la Convention

Le 2 décembre 1793, comme rapporté dans les Mémoires des Sanson, Robespierre dénonce à la Convention « l'invention de Cloots et de Chaumette » qui ont poussé Jean Baptiste Gobel à se présenter devant la Convention, coiffé du bonnet rouge des sans-culottes et tenant à la main sa mitre, sa crosse et son anneau, et à déclarer qu'il démissionnait de son ministère épiscopal. »

« Hier, [Jean Henri] Voulland, membre de la Convention et des comités, étant à la buvette du tribunal, a appelé la guillotinade la messe rouge. Je le tiens de [Jean Louis], le juré, mais c'est public aujourd'hui, et tout le monde le répète. Le nouveau bon Dieu a déjà son Pilate, qui n'est rien moins que le citoyen Robespierre ; il a parlé, à l'Assemblée, contre l'invention de Cloots et de Chaumette et ses discours sont encore plus goûtés du public que des députés. Les femmes qui n'aimaient pas trop la Déesse [l'actrice choisie pour incarner la déesse dans une fête de la Raison], en profitent pour lui chanter de vilaines antiennes. On fait là-dessus toutes sortes de jeux de mots sur ce qu'on appelle le cagotisme du citoyen Robespierre, mais ils ne l'empêchent pas d'être très populaire. (94)

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Le décadi 20 brumaire de l'an 2eme de la République française une et indivisible [10 novembre 1793], la Fête de la Raison a été célébrée dans la ci-devant église de Notre-Dame ; estampe anonyme, 1793.

V. Le 8 décembre 1793, exécution de Jean Baptiste Vandenyver et de ses deux fils

Les 6 et 7 décembre 1793, Jean Baptiste Vandenyver ainsi qu'Edme Jean Baptiste Vandenyver et Edme Antoine Augustin Vandenyver, ses deux fils, comparaissent devant le Tribunal révolutionnaire en tant que complices de Jeann Bécu, dite aussi Mademoiselle de Vaubernier ou Mademoiselle Lange, alias Madame du Barry, principale accusée.

Antoine Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public du Tribunal révolutionnaire :
« Expose que par délibération du Comité de Sûreté générale et de Surveillance de la Convention Nationale du vingt-neuf brumaire dernier, il a été arrêté que Jeanne Vaubernier, femme du Barry, Jean Baptiste Vandenyver, Edme Jean Baptiste Vandenyver et Antoine Augustin Vandenyver seroient traduits au tribunal révolutionnaire, qu'en conséquence la nommée Vaubernier femme du Barry a été constituée prisonnière dans la maison d'arrêt dite Sainte Pélagie, et que les nommés Vandenyver père et fils, banquiers hollandais, furent également constitués prisonniers dans la maison d'arrêt dite la Force, que les pièces concernant ces différens accusés, ont été apportées à l'accusateur public le 30e jour de brumaire et qu'ils ont été interrogés les deux, quatre et sept frimaire suivant par l'un des juges du tribunal.

Après avoir détaillé les turpitudes et les agissements contre-révolutionnaires de la femme Dubarry, Fouquier-Tinville s'attarde sur les activités de Jean Baptiste Vanderhyver et de ses fils :

« Il résulte encore des pièces que la caisse des nommés Vandenyver père et fils était un trésor inépuisable, et que ces agioteurs fameux versaient l'or à grands flots sur les émigrés en remettant des sommes immenses à la Dubarry, lors de ses voyages en Angleterre, pour leur être délivrées ; et que ce sont ces perfides étrangers qui avaient fait passer à Amsterdam les diamans de cette dernière pour y être convertis en numéraire.

Que sous le stupide prétexte de son procès, ils lui donnèrent une lettre de crédit de six mille livres sterling, lors de son voyage en Angleterre, en 1791 ; que pour un autre voyage ils lui en donnèrent une de deux mille livres sterling, une autre en 1792 de cinquante mille livres sterling, et enfin une autre illimitée ; que les Vandenyver ont aussi fourni les deux cents mille livres pour Rohan-Chabot de la part de la Dubarry et les deux cents autres mille livres pour le ci-devant évêque de Rouen, Larochefoucault, qu'il est à remarquer que ce dernier prêt s'est fait par les ordres de la Dubarry, pendant son séjour à Londres, que ces manœuvres constatées au procès sont trop grossières pour qu'il soit possible de résister à la persuasion intime qui naît naturellement que ces sommes prodigieuses n'étaient destinées que pour les émigrés, qu'ils étaient si bien accoutumés à ce manège qu'ils partageaient avec la majeure partie des autres banquiers de Paris ce qui nous a causé tant de mal ;

Qu'ils fournirent encore des fonds à la Dubarry postérieurement à la loi contre les émigrés, et qu'ils la rangeait dans cette classe, puisque, par leur lettre du mois de novembre 1792, ils lui conseillèrent de rentrer en France, parce que, est-il dit dans cette lettre, les décrets de la Convention nationale sont fulminans contre les sujets absents qu'on qualifie tous d'émigrés.

Que ce qui prouve encore d'une manière irrésistible que les Vandenyver ont toujours été les ennemis de la France, à laquelle ils ne tenaient que par intérêt, c'est qu'ils étoient complices du complot abominable qui existe en 1782, entre le dernier de nos tyrans et celui d'Espagne, pour opérer une banqueroute chez les deux nations et engloutir la fortune publique, que par suite de cet agiotage infernal Vandenyver, Pierre La Laune, Girardot, Haller, Le Coulteux et Antoine Pacot, mort en 1786, sont devenus propriétaires d'un mandat au porteur ou cédule d'un million de piastres fortes tiré par le roi d'Espagne sur son trésor de la Havane (dans lequel il n'y avoit pas un sol) ladite cédule à l'ordre des banquiers Cabarrus et Laloune, négotians à Madrid, le 7 décembre 1782, et que par un revirement de finance, que l'on peut qualifier de brigandage effréné, dans lequel ils firent un profit connu d'eux seuls, on voit l'exécrable Calonne devenir à son tour propriétaire de cette inscription fantastique, qu'il noya dans l'emprunt des rentes viagères créées en 1783 ;

Qu'enfin, pour combler tant de forfaits ténébreux, les Vandenyver père et fils sont prévenus de s'être trouvés au nombre des chevaliers du poignard [28 février 1791 aux Tuileries], ainsi que dans la journée du 10 août [1792], et d'avoir tiré sur le peuple.

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« Portrait de la plus Belle, par Jean Baptiste André Gautier Dagoty, Fils aîné, 1771, réserve de la BnF.

D'après l'exposé ci-dessus, l'accusateur public a dressé le présent acte d'accusation contre Jeanne Vaubernier, femme Dubarry, Jean Baptiste Vandenyver, Edme Jean Baptiste Vandenyver, et Antoine Augustin Vandenyver, pour avoir méchamment et à dessein, savoir, Jeanne Vaubernier femme Dubarry, conspiré contre la République française et favorisé le succès des armes de ses ennemis sur son territoire, en leur procurant des sommes exorbitantes dans les différents voyages qu'elle a faits en Angleterre, où elle a émigré elle-même et dont elle n'est de retour que depuis le mois de mars dernier ; avoir entretenu des correspondances et des liaisons intimes avec les émigrés et autres ennemis de la liberté et de l'Égalité ; avoir porté, à Londres, le deuil du tyran et y avoir vécu familièrement avec le parti ministériel, et particulièrement avec Pitt, dont elle a rapportée et conservé précieusement l'effigie empreinte sur une médaille d'argent ; avoir complété une collection d'ouvrages et estampes contre-révolutionnaires ; avoir fait enterrer les lettres de noblesse d'un émigré, ainsi que les bustes de la ci-devant cour ; et enfin, avoir dilapidé les trésors de l'État par ses dépenses effrénées.

Et Jean Baptiste Vandenyver, Edme Jean Baptiste Vandenyver et Antoine Augustin Vandenyver, père et fils, pour avoir également méchamment et à dessein conspiré contre la République française et favorisé les armes des ennemis sur son territoire en leur fournissant des sommes prodigieuses par le ministère de la Dubarry, lors des voyages de cette dernière en Angleterre ; avoir aussi favorisé les projets des ennemis de l'intérieur, en donnant deux cents mille livres à Rohan-Chabot, et deux cents autres mille livres à La Rochefoucault, ci-devant évèque de Rouen, avoir été les instrumens et complices d'un plan de banqueroute générale, qui aurait perpétué l'esclavage des Français et sauvé la tête du tyran ; et avoir enfin coopéré au massacre du peuple, dans la journée mémorable du 10 août [1792 aux Tuileries], étant au nombre des chevaliers du poignard [[28 février 1791] dans ]e ci-devant château des Tuileries ». (95)

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Tentative avortée des aristocrates ou chevaliers du poignard, et désarmement de ceux-ci par la garde nationale dans le grand escalier des Tuileries, le 28 février 1791 ; eau-forte coloriée, signée Philippe Joseph Maillart (Bruxelles, 1764-1856, Ixelles), Musée Carnavalet.

Dans la matinée du 8 décembre 1792, Jean Baptiste Vandenyver et ses fils se trouvent conduits à la guillotine dans la même charrette que la « femme Dubarry ».

« Madame Dubarry a été condamnée hier au soir et exécutée ce matin. Nous étions, suivant l'ordre, à neuf heures à 1a maison de justice, mais il a fallu espérer parce que la condamnée était enfermée avec le citoyen Denizot, juge, et le citoyen Royer, substitut de l'accusateur, qui enregistraient des révélations. A dix heures, les citoyens Vandenyver qui étaient trois, le père et les deux fils, tous complices de madame Dubarry, et les citoyens Bonnardot et Joseph Bruniot, falsificateurs d'assignats, condamnés par le tribunal criminel, ont été amenés. Pendant qu'on arrangeait les susdits, madame Dubarry est arrivée dans l'avant-greffe. Elle marchait en s'appuyant contre les murs, car ses jambes fléchissaient sous elle. [...]. ils employèrent plus de trois minutes à la monter. Là-haut, cela a recommencé, elle hurlait ; on devait l'entendre par delà de la rivière elle était bien effrayante à regarder ; enfin ils sont parvenus à la boucler, et ce fut fait. Après on a exécuté les autres. » (96)

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Liste générale et très exacte des noms, âges, qualités et demeures de tous les conspirateurs qui ont été condamnés à mort par le tribunal révolutionnaire établi à Paris par la loi du 17 août 1792, tome I, Paris, Berthet, 1794, p. 20.

VI. Le 10 décembre 1793, Camille Desmoulins contre Anacharsis Cloots dans Le Vieux cordelier

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Le Vieux cordelier, n° 2, 10 décembre 1793, p. 17.

Le 10 décembre 1793, problablement à la demande de Robespierre, Camille Desmoulins publie dans son journal Le Vieux cordelier une diatribe tournée contre « ces hypocrites de patriotisme, qui, aristocrates dans l'assemblée constituante [tels Pierre Ulric Dubuisson], et évêques connus par leur fanatisme, tout coup éclairés par la raison [tels Jean Baptiste Gobel], montoient les premiers à l'assaut de l'église Saint Roch, et par des farces indigentes et indignes de la majesté de la Convention, s'efforçaient de heurter tous les préjugés, et de nous présenter à l'Europe comme un peuple d'athées, qui, sans Constitution, comme sans principes, abandonnés à l'impulsion du patriote du jour, et du jacobin à la mode, proscrivoient et persécutoient tous les cultes, dans le même temps qu'ils en juroient la liberté. »

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Malheureuse journée du 17 juillet 1791 : des hommes, des femmes, des enfants ont été massacrés sur l'autel de la patrie au Champ de la Fédération, estampe anonyme, Bureau des Révolutions de Paris, 1791.

« Cloots est Prussien ; il est cousin germain de ce Proly (97) tant dénoncé. Il a travaillé à la Gazette universelle [organe du parti Feuillant], où il a fait la guerre aux patriotes, je crois, dans le temps du Champ de Mars [fusillade du 17 juillet 1791 au Champ de Mars]. C'est [Élie] Guadet et [Pierre Victurnien] Vergniaud qui ont été ses parrains, et l'ont fait naturaliser français par décret de l'assemblée législative. Par reconnoissance, il a voté, dans les journaux, la régence du vertueux Roland Après ce vote fameux, comment peut-il prendre tous les jours effrontément place à la cime de la montagne ? Le patriote Cloots, dans la grande question de la guerre, a offert 12 mille francs à la barre, en don patriotique, pour les frais de l'ouverture de la campagne, afin de faire prévaloir l'opinion de Brissot, qui, comme Cloots vouloit faire la guerre au genre humain, et le municipaliser. Quoiqu'il ait des entrailles de père pour tous les hommes, Cloots semble en avoir moins pour les nègres ; car, dans le temps, il combattoit pour Barnave, contre Brissot, dans l'affaire des colonies ; ce qui montre une flexibilité de principes, et une prédilection pour les blancs, peu digne de l'ambassadeur du genre humain.

En revanche, on ne peut donner trop d'éloges à son zèle infatigable à prêcher la république une et indivisible des quatre partie du monde, à sa ferveur de missionnaire jacobin à vouloir guillotiner les tyrans de la Chine et du Monomotapa. Il n'a jamais manqué de dater ses lettres, depuis cinq ans, de Paris, chef-lieu du globe ; et ce n'est pas sa faute si les rois de Danemark, de Suède gardent la neutralité, et ne s'indignent pas que Paris se dise orgueilleusement la métropole de Stockholm et de Copenhague. Eh bien, c'est ce bon montagnard qui, l'autre jour, après souper, dans un accès de dévotion à la raison, et de ce qu'il appelle son zèle pour la maison du seigneur genre humain, courut à onze heures du soir, éveiller, dans un premier somme, l'évêque Gobel, pour lui offrir ce qu'il appelait une couronne civique, et l'engager à se déprêtriser solennellement le lendemain à la barre de la Convention. Ce qui fut dit fut fait, et voilà comme notre Prussien Cloots donnoit à la France ce signal de subversion, et l'exemple de courir sus à tous les sacristains. [...].

Comment le savant Cloots peut-il ignorer qu'il faut que la raison et la philosophie soit devenue plus commune encore, plus populaire qu'elle ne l'est dans les départemens, pour que le malheureux, le vieillard, les femmes puissent renoncer à leurs vieux autels, et à l'espérance qui les y attache ? Comment peut-il ignorer que la politique a besoin de ce ressort ? [...]. Pour moi, je l'ai dit, le jour même où je vis [Jean Baptiste] Gobel venir à la barre avec sa double croix, qu'on portait en triomphe devant le philosophe Anaxagoras [Pierre Gaspard Chaumette, dit Anaxagoras Chaumette].

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Jean Baptiste Gobel, évêque constitutionnel de la Seine, renonce à son ministère épiscopal devant les députés de la Convention.

Si ce n'étoit pas un crime de lèse-montagne, de soupçonner un président des Jacobins, et un procureur de la Commune, tels que Cloots et Chaumette, je serois tenté de croire qu'à la nouvelle de [Bertrand] Barrère, du 21 septembre, la Vendée n'est plus, le roi de Prusse s'est écrié douloureusement : "Tous nos efforts échoueront donc contre la République, puisque le noyau de la Vendée est détruit", et que l'adroit [Girolamo] Lucchesini [ambassadeur de Prusse], pour le consoler, lui aura dit : "Héros invincible, j'imagine une ressource ; laissez-moi faire. Je payerai quelques prêtres, pour se dire charlatans [Jean Baptiste Gobel] ; j'enflammerai le patriotisme des autres, pour faire une pareille déclaration. Il y a, à Paris, deux fameux patriotes qui seront très propres, par leurs talens, leur exagération, et leur système religieux bien connu, à nous seconder, et à recevoir nos impressions. Il n'est question que de faire agir nos amis, en France, auprès des deux grands philosophes, Anacharsis et Anaxagoras, de mettre en mouvement leur bile, et d'éblouir leur civisme par la riche conquête des sacristies. »

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De gauche à droite : Frédéric-Guillaume II (1744-1797), roi de Prusse ; Girolamo Lucchesini (Lucques, 1751-1825, Florence), ambassadeur de Prusse.

Anacharsis et Anaxagoras croiront pousser à la roue de la raison, tandis que ce sera celle de la contre-révolution". (98)

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De gauche à droite : Anacharsis Cloots ; Anaxagoras Chaumette.

VII. Le 12 décembre 1793, Robespierre contre Anacharsis Cloots, au club des Jacobins

Le 12 décembre 1793, au club des Jacobins, Antoine François Fourcroy, député de la Seine, préside la séance extraordinaire dédiée au « scrutin épuratoire » nominal réclamé par Robespierre le 21 novembre précédent. La teneur de cette séance dramatique se trouve rapportée dans le tome XVIII de la Réimpression de l'ancien Moniteur depuis la réunion des Etats-Généraux jusqu'au Consulat.

Au cours du scrution épuratoire, Jacques Nicolas Billaud-Varenne et Maximilien Robespierre se trouvent réélus, et leur réélection saluée par des applaudissements. François Louis Bourdon [de l'Oise], Pierre Louis Bentabole, Jacques Reverchon, Bary [Jean Étienne Bar de la Moselle ?], Guillaume Chaudron-Rousseau, Marcou Brisson, Laurent Servière, Edmond Louis Alexis Dubois-Crancé, Jacques Louis David, Léonard Bourdon, Charles Duval, René Louis Delagueulle [de Coinces], Pierre Dubouchet et Étienne Deydier sont également réélus. Jean Marie Coupé [prêtre constitutionnel], Luce de Casabianca, Eustache Jean Marie d'Aoust sont exclus.

Paraît ensuite Anacharsis Cloots.
On lui demande dans quel pays il est né.
— Anacharsis Cloots répond : — Je suis de la Prusse, département futur de la République française.
— Un citoyen lui demande s'il n'a pas eu des liaisons intimes avec les banquiers Vandenyver, s'il n'a pas sollicité leur élargissement quand ils furent arrêtés.
— Cloots répond que les Vandenyver ont été ses banquiers quand il voyageait : voilà pourquoi il s'est occupé d'eux lors de leur première arrestation.

Robespierre. — Pouvons-nous regarder comme patriote un baron allemand ? Pouvons-nous regarder comme sans-culotte un homme qui a plus de 100.000 livres de rente ? Pouvons-nous croire républicain un homme qui ne vit qu'avec les banquiers et les contre-révolutionnaires ennemis de la France ? Non, citoyens. Mettons-nous en garde contre les étrangers qui veulent paraître plus patriotes que les Français eux-mêmes. Cloots, tu passes ta vie avec nos ennemis, avec les agents et les espions des puissances étrangères ; comme eux, tu es un traître, qu'il faut surveiller. Citoyens, Cloots vient de tout vous expliquer ; il connaissait les Vandenyver, et il les connaissait pour des contre-révolutionnaires. Il vous assure qu'il a cessé de les voir, mais c'est encore là une fourberie de Prussien. Pourquoi donc, Cloots, si tu connaissais les Vandenyver pour des contre-révolutionnaires, es-tu venu solliciter leur élargissement au Comité de sûreté générale : parle, qu'as-tu à répondre ?

Mais ces inculpations sont peu de chose, quand il est question de M. Cloots. Ses trahisons tiennent à un système mieux ourdi. Citoyens, vous l'avez vu tantôt aux pieds du tyran et de la cour, tantôt aux genoux du peuple. Lorsqu'une faction liberticide dominait au milieu de nous, lorsque tous ses chefs tenaient les rênes du gouvernement, Cloots embrassa le parti de Brissot et de Dumouriez. Lorsque ces derniers servaient les puissances étrangères et nous laissaient déclarer la guerre, le prussien Cloots appuyait leurs opinions avec frénésie ; il faisait des dons patriotiques, vantait les généraux, et voulait qu'on attaquât tout l'univers Sa conduite ne lui en attira pas moins le mépris de la faction. L'amour-propre lui fit publier un pamphlet intitulé Ni Marat ni Roland. Il y donnait un soufflet à ce dernier, mais il en donnait un plus grand à la Montagne.

J'accuse Cloots d'avoir augmenté le nombre des partisans du fédéralisme. Ses opinions extravagantes, son obstination à parler d'une République universelle, à inspirer la rage des conquêtes, pouvaient produire le même effet que les déclamations et les écrits séditieux de Brissot et de Lanjuinais. Et comment M. Cloots pouvait-il s'intéresser à l'unité de la République, aux intérêts de la France ? Dédaignant le titre de citoyen français, il ne voulait que celui de citoyen du monde. Eh ! s'il eût été bon Français, eût-il voulu que nous tentassions la conquête de l'univers ?... Eût-il voulu que nous fissions un département français du Monomotapa ? Eût-il voulu que nous déclarassions la guerre à toute la terre et à tous les éléments ? Ces idées prétendues philosopbiques pouvaient-elles entrer dans la tête d'un homme sensé, ni même dans celle d'un homme de bien ?

Il est une troisième crise dont M. Cloots pourra se vanter, mais ce ne sera que devant des imbéciles ou des fripons... Je veux parler du mouvement contre le culte, mouvement qui, mûri par le temps et la raison, eût pu devenir excellent, mais dont la violence pouvait entraîner les plus grands malheurs, et qu'on doit attribuer aux calculs de l'aristocratie. Gobel, dont vous connaissez tous la conduite politique, était du nombre de ces prêtres qui se plaignaient de la réduction de eurs traitements, et dont l'ambition voulait ressusciter l'hydre du ci-devant clergé. Et cependant nous avons vu cet évêque changer subitement de ton, de langage et d'habit, se présenter à la barre de la Convention nationale, et nous offrir ses lettres de prêtrise. Eh ! Cloots, nous connaissons tes visites et tes complots nocturnes. Nous savons que, couvert des ombres de la nuit, tu as préparé avec l'évêque Gobel cette mascarade philosophique. Tu prévoyais les suites funestes que peuvent avoir de semblables démarches ; par cela même elles n'en plaisaient que davantage à nos ennemis. Cloots croyait sans doute que les vrais amis du peuple avaient pris le change et étaient dupes de ces mascarades. Il vint se targuer au Comité de ce bel exploit...
— Mais, lui dis-je, vous nous avez dit dernièrement qu'il fallait entrer dans les Pays-Bas, leur rendre l'indépendance, et traiter les habitants comme des frères. Pourquoi donc cherchez-vous à nous aliéner les Belges en heurtant des préjugés auxquels vous les savez fortement attachés ?...
— Oh ! oh ! répondit-il, le mal est déjà fait... On nous a mille fois traités d'impies.
— Oui, mais il n'y avait pas de faits.
Cloots pâlit, n'osa pas répondre et sortit.

Citoyens, regarderez-vous comme patriote un étranger qui veut être plus démocrate que les Français, et qu'on voit tantôt au Marais, tantôt au-dessous de la Montagne ?... Car jamais Cloots ne fut à la Montagne ; il fut toujours au-dessous ou au-dessus. Jamais il ne fut le défenseur du peuple français, mais celui du genre humain. Hélas ! malheureux patriotes, que pouvons-nous faire, environnés d'ennemis qui combattent au milieu de nos rangs ! Ils se couvrent d'un masque, ils nous déchirent, et nous sentons les plaies sans savoir d'où partent les traits meurtriers. Nous ne pouvons plus rien faire, notre mission est finie. Les lois les plus sages, par le moyen des traîtres qui sont répandus dans tous les Comités de l'Assemblée, dans toutes les administrations, dans tous les bureaux, tournent au désavantage de la République. Nos ennemis, élevés au-dessus même de la Montagne, nous prennent par derrière pour nous porter des coups plus mortels. Veillons, car la mort de la patrie n'est pas éloignée. Eh ! non, je ne compte pour rien celle des patriotes, ils doivent en faire le sacrifice. Mais, hélas ! celle de la patrie est inévitable, si les lâches ne sont reconnus. Citoyens, je vous prie de faire une réflexion : quand nous avons décrété des lois rigoureuses contre les nobles, Cloots a été excepté ; quand nous avons décrété l'arrestation des étrangers, Cloots a été encore excepté. Que dis-je, excepté ! Dans ce moment-là même, Cloots fut élu président des Jacobins. Donc, par une conséquence infaillible, le parti étranger domine au milieu des Jacobins. Oui, les puissances étrangères ont, au milieu de nous, leurs espions, leurs ministres, des trésoriers et une police. Mais nous, nous avons le peuple, qui veut être libre et qui le sera... Les banquiers conspirent impunément. Ils ne font remonter nos assignats au pair que pour accaparer notre argent ; quand ils veulent des attroupements aux portes des boulangeries, elles sont assiégées. Ils disposent de la paix de cette ville ; et les patriotes intrépides, les amis de la République, sont exposés à mille dangers. Paris fourmille d'intrigants, d'Anglais et d'Autrichiens. Ils siègent au milieu de nous avec les agents de Frédéric.... Cloots est Prussien Je vous ai tracé l'histoire de sa vie politique... Prononcez.

Ce discours, plusieurs fois interrompu par des applaudissements unanimes, est suivi d'une proposition tendant à rayer du tableau tous les nobles, prêtres, banquiers et étrangers. Cette proposition est adoptée et mise sur-le-champ à exécution en la personne de Cloots. La séance est levée à dix heures » (99). Anacharsis Cloots n'a pas été autorisé à se défendre.

VIII. Le 20 décembre 1793, en guise de défense, Anacharsis Cloots publie un Appel au genre humain, par Anacharsis Cloots, représentant du peuple sauveur

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Incipit de Appel au genre humain, par Anacharsis Cloots, représentant du peuple sauveur, Paris, frimaire an II.

Exclu du club des Jacobins, Anacharsis Cloots reste toutefois député à la Convention. Il compte alors que ses électeurs et, plus largement, le peuple, le soutiendront, comme ils l'ont fait pour Marat lors de son incrimination d'avril 1793. Le 20 décembre 1793, il publie à cet effet, dans le style délibérémment outré qu'on lui connaît, un Appel au genre humain, par Anacharsis Cloots, représentant du peuple sauveur. Cet appel se trouve précédé d'une déclaration à la bravade, empruntée à l'Adresse aux Sans-Culottes bataves, du même Anacharsis Cloots : « La raison et moi, nous sommes plus forts que tous les tyrans et tous les intrigans. »

Anacharsis Cloots se plaint d'abord d'avoir été traité de façon indigne : « Le chef d'œuvre de Pitt [William Pitt le Jeune, premier ministre anglais], l'ennemi du genre humain, ce sera de dépopulariser l'orateur du genre humain. On m'a traité non pas en ex-président des Jacobins, mais en ex-président des Feuillants où je ne mis jamais les pieds ; on m’a traité non pas en révolutionnaire, mais en signataire, moi qui ne mis la main au bas d’aucune pétition incivique. »

Après ce trait d'amertume, Anacharsis Cloots entreprend de répondre point par point aux accusations que lui font Camille Desmoulins, par voie de presse, et Robespierre, au club des Jacobins.

VIII.1. Anacharsis Cloots se défend de toute compromission avec le parti girondin ou avec le parti feuillant

VIII.1.1. Anacharsis Cloots nie avoir jamais parlé avec les Rolando-Brissotins, dits plus tard Girondins, avant septembre 1792, i.e. avant son élection à la Convention

Les plus fins scélérats de l'Europe ont eu l'art de circonvenir indirectement un homme incorruptible, et d'autant plus aisé à tromper qu’il vit isolé ; ils ont réveillé très adroitement dans l’irascible Robespierre le souvenir de nos altercations sur la guerre avec l’Autriche. J’avois mon opinion là-dessus sans connoître aucun des champions. Je défie qui que ce soit, de m’avoir jamais vu parler à Brissot, Guadet, Gensonné, Vergniaud et compagnie, plus de trois semaines avant l’ouverture de la Convention. je ressemble aux nouveaux-nés qu’on baptise, car je n'ai connu mes prétendus parrains qu’après mon prétendu baptême.

Filleul ingrat, Cloots s'est toujours montré citoyen fidèle. J'ai vu Roland pour la première fois de ma vie le 3 septembre [1792] ; j'étais électeur de Paris depuis deux jours, et je me rendis chez le vertueux Ministre, de la part de ma section des Quatre-Nations. J'avais, comme tout le monde, une haute idée de ce fourbe, avant de le connaître personnellement ; et ce fut longtemps avant le 10 août [1792], longtemps avant le 14 juillet [1792] où l'on criait partout : "Pétion ou la mort" (100) ; ce fut dans un de mes plus vigoureux chapitres contre la royauté — La République universelle ou adresse aux tyrannicides (février 1792) —, dans le temps où l'on couroit de grands risques en proférant le mot République, que je dis aux lecteurs, qu’il y avoit intérêt de conserver un Conseil exécutif sans Cour royale, ni liste civile. Ce Conseil, disois-je, pourroit être présidé temporairement par un sexagénaire plébéïen ; et comme Roland venoit de publier sa fameuse Lettre au roi (101), je citai au hasard le vénérable Roland. Si cette phrase fugitive est un vote criminel, il faudroit étrangler les plus chauds patriotes de l'évêché qui suèrent sang et eau, en faveur du candidat Brissot. Mon article républicain m’attira un déluge d'injures dans toutes les feuilles soudoyées, et nommément dans la Gazette universelle (102) à laquelle je n'ai jamais travaillé, mais où j'insérois des articles avant sa perversion, surtout à l'époque de ma première querelle avec Brissot, qui voulait livrer nos colonies aux Anglois.

Mon dernier paragraphe dans cette gazette hermaphrodite fut une violente sortie contre, Goltz, envoyé de Prusse. Pour le coup, messieurs les propriétaires craignant de perdre beaucoup d'abonnés, défendirent à leurs commis de jamais insérer une ligne du factieux Cloots. J'ignore s'il en a paru depuis, car dans certains momens critiques, ces prudens gazetiers prenoient à droite et à gauche des morceaux populaires. Le ministre vraiment prussien crut m’insulter en publiant qu’il n’avoit jamais vu ma figure. En effet, dix ans auparavant, Goltz dit a un voyageur de ma connoissance, qu’il n’ignorait pas qu'un Cloots, mauvais sujet du roi, rouloit le monde sans permission ; mais que, par égard pour le célèbre philosophe Pauw, mon oncle, il ne m'envoyoit pas à Berlin, pieds et poings liés. Je me vengeai de toutes ces gentillesses, lorsque nous fûmes libres ; jugez, citoyens, comme j’eus du plaisir à narguer révolutionnairement tous ces coquins de Courtisans. »

Concernant le sort des colonies françaises, Anacharsis Cloots broche ci-dessus une interpétation captieuse des idées généreuses, défendues de longue date par Jacques Pierre Brissot.

Le 19 février 1788, Jacques Pierre Brissot publie un Discours sur la nécessité d'établir à Paris une société pour concourir, avec celle de Londres, à l'abolition de la traite et de l'esclavage des nègres, et il fait partie des fondateurs de la Société des amis des Noirs. Celle-ci milite alors pour l'égalité des mulâtres libres avec les blancs, l’abolition immédiate de la traite des Noirs et la suppression progressive de l’esclavage colonial.

Le 28 mars 1790, l'Assemblée constituante décrète l'égalité des mulâtres libres, mais les assemblées coloniales, exclusivement composées de blancs, s’opposent à la diffusion du décret et revendiquent l’autonomie. Le 15 mai 1791, l’Assemblée constituante accorde l’égalité des droits politiques aux mulâtres libres de deuxième génération : « Les gens de couleur nés de père et mère libres, feront admis dans toutes les assemblées paroissiales et coloniales futures, s'ils ont d'ailleurs les qualités requises [25 ans, propriétaires] » (103). Le 24 septembre 1791, l’Assemblée constituante révoque le décret du 15 mai et laisse aux assemblées coloniales le soin de rédiger les lois concernant l’état des personnes non libres et l’état politique des hommes de couleur et nègres libres.

Le 12 septembre 1791, Jacques Pierre Brissot prononce au club des Jacobins un Discours sur la nécessité de maintenir le décret rendu le 13 mai 1791, en faveur des hommes de couleur libres. Le 2 mars 1792, il prononce à l'Assemblée législative un Discours sur la nécessité politique de révoquer le décret du 24 septembre 1791, pour mettre fin aux troubles de Saint Domingue.

Comme toute la classe politique d'alors, Jacques Pierre Brissot s'inquiète de ce que « nos îles à sucre nous échappent, pour passer sous un gouvernement étranger, ou pour s'anéantir dans l'indépendance » (104). Anacharsis Cloots s'en inquiète aussi :

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De gauche à droite : Antoine Barnave (1761-29 novembre 1793, guillotiné) ; Jacques Pierre Brissot (1754-31 octobre 1793, guillotiné).

« Le ciel seroit plus satisfait, si nous faisions en sorte d'être assez riches pour prendre des mesures avec l'Angleterre, afin d'effectuer la manumission de nos colons esclaves », dit Anacharsis Cloots en 1790 dans Anacharsis à Paris ou Lettre à un prince d'Allemagne. « J'espère vivre assez pour être témoin de cet amendement désirable [...]. Applaudissez au zèle de Brissot, et ne blâmez pas la politique de Barnave [rapporteur du Comité des colonies de 1789 à 1791)]. Une démarche précipitée ruineroit la France, appelleroit la banqueroute, renverseroit la constitution ; et en voulant rendre libres 500 mille noirs, on auroit rendu esclaves 25 millions de blancs. Nos Créoles américains feront les premiers, sans doute, à demander un jour la délivrance de leurs paysans Africains ; car ces maîtres indulgens ont une telle horreur de la servitude, qu'ils refusent le titre de citoyeň actif aux gens de couleur qui auroient la moindre consanguinité avec les Nègres asservis. Vous direz que cela s'appelle pousser l'amour de la liberté un peu loin ; mais apparemment qu'aux Antilles, il en est des nuances de la logique comme des nuances de l'épiderme. » (105)

Mais là où, en 1792, Anacharsis Cloots soupçonne les mulâtres noirs, souvent propriétaires et commerçants plus ou moins fortunés, de vouloir se donner aux Anglais faute de se voir reconnus dans leurs droits de citoyens par la Constitution française, Jacques Pierre Brissot accuse, lui, « la classe orgueilleuse et irascible des blancs et petits blancs » de requérir, à l'instigation du très contre-révolutionnaire club Massiac, le soutien financier et l'aide militaire des Anglais pour se rendre indépendante de la France révolutionnaire.

« On m'a reproché d'avoir cherché à avilir le peuple français en avilissant les petits blancs », dit Jacques Pierre Brissot dans son Discours sur la nécessité politique de révoquer le décret du 24 septembre 1791, pour mettre fin aux troubles de Saint Domingue ; « ce reproche n'est qu'une injure. Qu'y a-t-il de commun entre cette lie de l'humanité et la masse du peuple français [de Saint-Domingue] qui, faisant justice des oppresseurs [les planteurs], respectoit religieusement leur or ; de ce peuple qui punissoit lui-même les pillages ? Ces petits blancs, dis-je, les colons endettés qui les dirigent, les soldats qu'ils ont embauchés, composent ce parti appelé les patriotes. C'est ce parti, qui aspiroit à l'indépendance, qui appeloit les Anglais à son secours, qui veut tenir les hommes de couleur dans l'opprobre ; c'est ce parti qui ne veut, qui ne commet que des pillages, que des assassinats ; c'est ce parti qui s'est parjuré deux fois, qui a causé les incendies du Port-au-Prince, qui a occasionné les trois prises d'armes ; c'est ce parti que dirigeoit l'hôtel de Massiac et les assemblées coloniales : voilà les patriotes de Saint-Domingue. On conviendra, messieurs, que ces patriotes ne ressemblent pas mal aux patriotes de Coblentz. » (106)

VIII.1.2. Anacharsis Cloots nie avoir continué à publier des articles dans la Gazette universelle ou Papier-nouvelles de tous les pays et de tous les jours après que celle-ci est devenue l'organe officiel des Feuillants [partisans de la monarchie constitutionnelle]

Concernant la Gazette universelle ou Papier-nouvelles de tous les pays et de tous les jours, Anacharsis Cloots dit qu'il y a « inséré » des articles « avant sa perversion », i.e. avant juillet 1791, date à partir de laquelle ladite Gazette devient l'organe officiel des Feuillants. Il dit aussi que « son dernier paragraphe fut dans cette gazette hermaphrodite une violente sortie contre Goltz, envoyé de Prusse » (107). Il ne parle pas des articles précédents, ni des articles suivants. On trouve en tout cas dans la Gazette universelle 9 articles signés par Jean Baptiste, puis Anacharsis Cloots, articles dans lesquels...

● le 22 août 1790, il [Jean Baptiste] prêche « l'alliance française aux Prussiens » ;
● le 17 février 1791, il se gausse d'Ewald Friedrich von Hertzberg, ministre de la Défense de Frédéric-Guillaume II : « Nous verrons si un Prussien de la province de Clèves [Anacharsis Cloots], qui voudrait la délivrance de sa patrie, raisonne mieux qu'un Prussien de la Poméranie [Ewald Friedrich von Hertzberg], qui voudrait perpétuer l'esclavage de sa nation » ;
● le 24 mai 1791, il [Anacharsis] « applaudit à [Antoine] Barnave, en plaignant l'aveuglement de ses adversaires, et en se chagrinant de voir notre auguste sénat se compromettre avec nos colonies, retarder le bonheur du monde sous prétexte des droits de l'homme ; comme si les juifs d'Alsace, les Noirs d'Afrique et la majorité des mulâtres ne donnaient pas lieu au même prétexte. Nos colons insisteront sur la promesse de l'initiative ; et nous aurons, j'espère, le bon esprit de fermer les yeux sur un décret hasardé, prématuré, inconséquent, dont l'exécution ferait verser des flots de sang et de numéraire. Nous serons trop heureux de pouvoir recourir dans quelques mois au génie de Barnave dépopularisé par le salus populi. Je suis plus nègre que Brissot, plus juif que [l'abbé] Grégoire, plus mulâtre que Pétion ; et je vote des couronnes à Barnave » (108) ;
● le 25 mai 1791, il félicite la nation polonaise de ce que « leur révolution n'avait pas coûté une goutte de sang, grâce à la sagesse de Stanislas » ;
● le 5 août 1791, il conteste que les ouvriers des ateliers du pont Louis XVI aient pu s'être laissés soudoyer par des « distributeurs d'argent » secrètement envoyés par les puissances étrangères ;
● le 8 septembre 1791, il remercie narquoisement M. Goltz de l'avoir disculpé de l'accusation qu'on lui faisait d'être un mouchard : « M. Goltz est trop bon d'apprendre au public que le feu et l'eau ne sont pas plus en antipathie que l'Orateur du genre humain et l'envoyé soi-disant de Prusse. Personne n'ignore que celui dont la mission est gravée en chiffres ineffaçables dans le cœur de tous les hommes, ne saurait frayer avec un satellite du despotisme, avec l'envoyé, non pas de la Prusse, mais d'un roi anticonstitutionnel, d'un oppresseur, d'un tyran, trois termes synonymes » (109) ;
● Le 29 septembre 1791, il déclare tenir pour vaines les inquiétudes causées par la déclaration de Pillnitz : « il faudrait être aussi dupes que nos riches émigrants, et aussi sots que nos braves parjures, réduits à la gamelle dans les couvents de la triste ville d'Ath [Belgique], pour s'inquiéter des conférences de trois ou quatre souverains allemands » ;
● Le 1er novembre 1791, il augure que « la multiplicité des séditions partielles annonce une insurrection générale en Belgique et aux Pays-Bas » ;
● Le 13 décembre 1791, il adresse la réponse de l'Orateur du genre humain à ses commettants du lac Léman : « Genève, demeurez spectatrice de notre conduite ; et si, dans deux ans, la sagesse préside toujours à nos conseils, vous serez étonnée de vous trouver libre avec le reste de l'Europe, sans aucune commotion et aucune effusion sanglante ».

Au vu de cette suite d'articles, on remarque que les renseignements fournis par Anacharsis Cloots concernant ses insertions dans la Gazette universelle ne sont pas tout à fait exacts. Anacharsis Cloots a continué de publier dans la Gazette universelle jusqu'en décembre 1791, date à laquelle ladite Gazette était passée depuis six mois déjà sous régime feuillant. Et « la violente sortie contre Goltz, envoyé de Prusse » — celle du 8 septembre 1791 — n'est pas dans la Gazette le « dernier paragraphe » d'Anacharsis Cloots, puisque celui-ci y publiera encore trois articles après cette « sortie » foudroyante.

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August Friedrich Ferdinand von der Goltz (Dresde, 1765-1835, Berlin), diplomate.

Mais, en décembre 1793, l'Anacharsis Cloots exclu du club des Jacobins, entre autres motifs, parce qu'il y aurait été un espion prussien, se borne à rappeler son article du 8 septembre 1791, celui dans lequel M. Goltz le disculpe, selon lui, Anacharsis Cloots, de la plus réjouissante façon : « M. Goltz est trop bon d'apprendre au public que le feu et l'eau ne sont pas plus en antipathie que l'Orateur du genre humain et l'envoyé soi-disant de Prusse ». L'Anacharsis Cloots, qui s'adresse ici « au genre humain, au peuple sauveur », compte que, contre Friedrich Ferdinand von der Goltz, envoyé extraordinaire du roi de Prusse, qui adressait le 28 février 1792 à Claude Antoine Nicolas Valdec de Lessart, ministre des Affaires étrangères français, la lettre de menace reproduite ci-dessous, « le genre humain, le peuple sauveur » sera de son côté.

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Mercure universel, volume 13, 4 mars 1792, p. 54.

VIII.2. Anacharsis Cloots se défend d'être un « ci-devant noble »

« On dit que je suis un ci-devant noble : je ne m'en rappelais plus ; mais un noble est un valet et je n'ai jamais servi personne. J'étois noble comme on est prêtre en ne disant pas la messe, comme on est catholique en refusant de faire sa première communion. Au reste, Lepeletier fut marquis, Ankarstroom [Jacob Johan Anckarström] fut comte, et qui pis est, étranger comme Brutus (110). Sa Majesté le Genre Humain dont le Peuple Français exerce les pouvoirs, est ma première pratique.

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De gauche à droite : Louis Michel Lepeletier, marquis de Saint-Fargeau (1760-20 janvier 1793, assassiné) ; Jacob Johan, comte Anckarström (Suède, 1761-15 mars 1792, décapité).

De façon très significative, Anacharsis Cloots choisit d'évoquer successivement ici la figure de Louis Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, ancien président à mortier du Parlement de Paris, élu député de la noblesse de Paris aux États généraux de 1789, qui embrasse dès juillet la cause de la Révolution, signe désormais Michel Lepeletier, devient député du bailliage de Paris à l'Assemblée constituante, puis député de l'Yonne à la Convention ; puis la figure de Jacob Johan Anckarström, gentilhomme suédois, ex-enseigne dans les gardes du corps du roi Gustave III.

Le soir du 20 janvier 1793, après avoir voté la mort de Louis XVI, lequel sera exécuté le lendemain, Michel Lepeletier est assassiné dans un restaurant par Philippe Nicolas Marie de Pâris, ancien garde du corps du roi.
Pâris — « C'est toi, scélérat de Lepeletier, qui as voté la mort du roi ? »
Lepeletier — « J'ai voté selon ma conscience ; et que t'importe ? »
La Convention fait ensuite de Michel Lepeletier le « premier martyr de la liberté ».

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Lepeletier, Marat, Chalier, trois martyrs de la liberté, estampe anonyme reproduite in Ernest F. Henderson, Symbol and Satire in the French Revolution, New York and London, G. P. Putnam's Sons, The Knickerbocker press, 1912, p. 373. On se souviendra ici que, le 28 novembre 1793, au club des Jacobins, Anacharsis Cloots rendait hommage à la mémoire de Marie Joseph Chalier, membre du club des Jacobins de Lyon, guillotiné le 16 juillet 1793, lors de l'insurrection royaliste de cette ville, et dont une députation de Commune-Affranchie [Lyon] venait d'apporter le buste.

Le soir du 15 mars 1792, entré avec plusieurs nobles mécontents dans une conspiration formée contre le roi Gustave III et chargé de lui porter le coup mortel, Jacob Johan Anckarström s'introduit dans un bal masqué auquel assiste le roi, il tire sur lui un coup de pistolet au moment où le comte de Horn, son complice, lui désigne la victime, en lui adressant ces mots : « Bonsoir, beau masque ». Arrêté et mis en jugement, Ankarstrœm est décapité après avoir eu le poing coupé (111). Il se trouve alors rendu célèbre en France sous le nom d'Ankarstrom-Brutus par le geste qu'il a osé contre le « tyran ».

« Quoique l'attentat commis en Suède eût une toute autre cause que celle qui causait les troubles de France, puisque le peuple n'y était pour rien, et qu'il provînt uniquement d'un mécontentement et d'une faction dans la noblesse », dira le marquis de Clermont Gallerande en 1826 dans ses Mémoires, « on ne peut cependant se refuser à у croire et à y trouver quelque analogie, quand on réfléchit que les ennemis de la royauté en France se comptaient aussi parmi les membres de la noblesse , et que les plus ardens régicides de cette faction républicaine, pouvaient bien avoir eu l'adresse d'alimenter, d'exciter le levain de mécontentement de la noblesse suédoise, pour se délivrer, par son moyen et par ses mains, de l'ennemi le plus prononcé et le plus à découvert de la révolution française. Les soupçons à cet égard deviendront presque des certitudes, quand on saura qu’Ankarstrœm avait été trois mois dans la Société des Jacobins de Paris. L'assassinat de Gustave répondait à ces déclamations contre les tyrans, à ces sermens de les détruire tous, dont avaient tant de fois retenti les voûtes des Assemblées constituante et législative. » (112)

Le 27 août 1792, dans le discours très applaudi qu'il prononçait à la Convention pour remercier les députés qui lui faisaient l'honneur de l'admettre à la citoyenneté française, Anacharsis Cloots évoquait déjà, associée à celle de Brutus [assassin de César] et à celle de Timoléon [pourfendeur des tyrans dans la Grèce antique], la figure de Jacob Johan Anckarström :

« Les philosophes cosmopolites étoient associés à vos travaux et à vos dangers, vous les associez à votre gloire en les déclarant citoyens français. Les erreurs de l'assemblée constituante et les horreurs de la royauté constitutionnelle, formoient un mur de séparation, dont la mémorable journée du 10 [août 1792] ne laisse que les décombres, qui seront bientôt déblayés par la Convention nationale. Charles IX eut un successeur, Louis XVI n'en aura point.

Législateurs, vous savez apprécier la tête des philosophes il ne vous reste plus qu'à mettre à prix la tête des tyrans. L'humanité vous conjure de pousser un cri tyrannicide contre Frédéric Guillaume, contre le cannibale Brunswick. Les Timoléon et les Ankarstroom ont répandu quelques gouttes d'un sang impur pour arrêter un torrent de sang humain. Le cruel Gustave feroit aujourd'hui un carnage affreux sur nos frontières, si Brutus Ankarstroom ne s'étoit pas dévoué pour son ingrate patrie. Un prétendu droit des gens fut dicté par des rois qui n'ont qu'une tête à perdre ; mais une nation ne craint pas les représailles. La ligue infernale moissonne notre valeureuse et civique jeunesse ; et nous balancerions à porter la cognée à la racine de l'arbre venimeux ! Votre décret en faveur des écrivains cosmopolites tue l'erreur, un décret de proscription contre les monarques de Pillnitz, terminerait promptement une longue série de calamités... » (113)

Timoléon, Brutus, Lepeletier, Ankarstrœm... Anacharsis Cloots tient ces personnages nobles et régicides pour autant de figures du modèle héroïque qu'il lui appartient de figurer à son tour, qu'il entend défendre par « la langue et la plume » en lieu et place des armes dont usaient Timoléon, Brutus et Ankarstrœm, et dont il augure sans doute qu'après Michel Lepeletier, quoique d'une autre façon, le temps du martyre pourrait venir pour lui aussi.

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Dominique Vivant Denon, Michel Lepeletier, « premier martyr de la République », sur son lit de mort, d'après David, 1793.

VIII.3. Anacharsis Cloots se défend d'être Prussien ; il se veut Parisien ou, plus politiquement disant, « Gaulois »

Dans la restitution qu'il nous livre de son épuration du 12 décembre 1793 au club des Jacobins, à la question portant sur son lieu de naissance, Anacharsis Cloots fournit la réponse suivante, dans laquelle, évitant de prononcer seulement le nom de la Prusse, il préfère parler du « département futur du Rhin et Meuse » :

« Demande — Le lieu de ta naissance ?
Réponse — Clèves, dans le département futur du Rhin et Meuse. Voilà pour ma naissance physique ; quant à mon berceau moral, c'est l'université de Paris, où je suis venu à l'âge de onze ans. Or, j’en ai trente-huit ; il y a donc vingt-sept ans que je suis parisien ».

Cet hommage à Paris, capitale de cette France idéale qu'Anacharsis Cloots nomme la « Gaule », se double plus loin d'une déclaration de haine à la Prusse : « La haine de 1a Prusse, et l'amour de la Gaule, ma patrie, me firent faire de tout temps, des vœux pour la réunion de Clèves à la France. »

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De gauche à droite : Jean Paul Marat (Boudry, principauté de Neuchâtel, 1743-13 juillet 1793, Paris, assassiné) mort, dessiné par Jacques Louis David ; Anacharsis Cloots (château de Gnadenthal, près de Clèves, Allemagne, 1755-24 mars 1794, Paris, guillotiné).

« Dans la diatribe de Camille Desmoulins qui a servi de canevas au discours de Robespierre, on annonce gravement au public que Cloots est Prussien », constate Anacharsis Cloots. « La remarque n'est pas neuve ; tous les ennemis du peuple ont affecté de m'appeler le Prussien Cloots. On insulte étrangement le peuple avec certains sobriquets. »

Et Anacharsis Cloots, le prétendu « Prussien », de citer aussi Brissot et Roland :

« "Je l'appelle Prussien, disoit Brissot dans son dernier libelle contre la Montagne, non parce qu'il est né dans les états du roi de Prusse, mais parce qu'il sert merveilleusement bien Frédéric-Guillaume par ses actions et ses discours : aussi le roi Vandale lui laisse-t-il la jouissance de ses terres. Oui, Brissot, comme nous t’avons laissé la jouissance de ta tête. Tout ce que je possède, est situé en France, grâce à mes précautions Républicaines, et à 25 millions de gardes du corps qui défendent ma vie et mes biens. J'observe que si Marat fût né une demi-lieue plus loin (114), il auroit été soi-disant Prussien. Quel beau mouvement oratoire pour l’hypocrite Roland de s’écrier : France, ô ma patrie ! deux Prussiens siègent à la Montagne, le Prussien Cloots et le Prussien Marat. Et c'est Camille Desmoulins qui se rend l’écho des scélérats, avoir fait mon éloge dans plusieurs brochures. [...].

Balayant ainsi l'injure qu'on lui fait de le traiter de « Prussien », Anacharsis Cloots déclare hautement que, quant à sa « gallophilie » de toujours, sa « fureur civique de chasser les Allemands au-delà du grand fleuve » fait foi.

En attendant la réunion de tous les Gaulois [réunion à la France de la Belgique, des Pays-Bas, etc.], j’ai placé en France tout ce que je possédois ailleurs, et mes biens et ma personne, je ne suis ni riche ni pauvre. Les 100 mille écus de rente que me donne Robespierre, se réduisent à douze mille livres en biens nationaux, et en rentes sur la nation. J'ai préféré les orages de la révolution à mes espérances testamentaires et à l’asservissement de mes foyers paternels. J'ai lié mon existence physique et morale à celle de la valeureuse Sans-Culotterie. Je suis intéressé philosophiquement et pécuniairement au triomphe de la Gaule, je partage avec tous les patriotes Belges et Bataves, Liégeois et Clévois, le désir, la fureur civique de chasser les Allemands, nos ennemis communs, au-delà du grand fleuve.

VIII.4. Anacharsis Cloots, chantre des Droits de l'homme, se défend d'être un belliciste à la manière de Jacques Pierre Brissot

Si Anacharsis Cloots appelle constamment à la guerre contre les puissances alliées de l'Est, Prusse et Autriche-Hongrie, il s'oppose en 1792 à la guerre contre l'Espagne, jugeant dangereuse l'ouverture d'un nouveau front au Sud. Il se plaint de n'avoir pas été entendu :

« Quant à la guerre avec l'Espagne, j’ai été le seul à m’y opposer au Comité diplomatique, où la faction anglaise prédominoit. Brissot, Kersaint, Guadet eurent beau vociférer contre le prussien Cloots, je démontrai sans réplique que cette mesure convenoit fort au Cabinet de Saint-James. Je fis tant de bruit qu’il n’en fut plus question en ma présence. Les Brissoiins me plantèrent là pour former leur Comité de défense générale : et à mon insu Barère eut la foiblesse de se charger d'un rapport qui dut beaucoup réjouir M. Pitt. J'avois depuis quinze jours dans ma poche mon discours sur l’Espagne, pour le prononcer quand l'occasion s’en présenteroit, lorsqu’un jour en allant à l'Assemblée, j’appris que c’étoit une affaire finie, et très brusquement. »

Concernant la guerre à l'Est, Anacharsis Cloots semble souscrire aux déclarations de Jacques Pierre Brissot, qui prononce 20 janvier 1792 au club des Jacobins son troisième Discours sur la nécessité de la guerre :

« Quel parti devons-nous prendre dans les circonstances où nous sommes ?

Or, nous sommes dans des circonstances hostiles, offensives ; donc il faut, je ne dis pas attaquer, mais nous défendre et comme en nous défendant, il nous convient mieux de faire du pays ennemi, plutôt que du nôtre, le théâtre de la guerre ; donc il faut se hâter de la porter au-delà du Rhin. Osera-t-on nier ces circonstances hostiles ? Niera-t-on que les émigrans étoient parvenus à rassembler des forces à Worms, à Coblentz, à les armer, à les approvisionner ? Niera-t-on qu'ils nous menaçaient d"une prochaine invasion ? Niera-t-on que les [princes] électeurs leur prêtoient non seulement un asyle, mais des secours considérables, qu'ils en tiroient encore des divers princes qui ont intérêt à entretenir le feu de la discorda au sein dé la France ? Dès lors ne devient-il pas d'une absolue nécessité que, pour faire cesser ces rassemblemens, ces menaces, ces hostilités prochaines, la France déployât ses forces et menaçât à son tour d'écraser ses imprudens voisins ?

Elle a réussi, les rassemblemens sont dissipés ; le succès a prouvé la bonté de cette opération, et la fermeté que la France a développée dans cette opération, en étonnant l'Europe, a convaincu les peuples et les souverains, que la France n'étoit pas sans moyens, qu'elle n'étoit pas réduite à l'impuissance par l'anarchie, comme ses détracteurs le répètent par-tout.

Mais la France ne perdroit-elle pas tout le fruit qu'elle doit attendre de ce grand développement, si elle s'arrêtoit dans sa carrière, et si, après avoir effrayé les petits princes qui osoient l'insulter, elle ne prenoit pas la même attitude vis-à-vis des grandes puissances qui stimuloient sourdement les électeurs ? L'empereur est à la tête. Il a montré son inimitié pour la nation françoise, et en refusant d'abord de dissiper les rassemblemens, et en promettant des troupes aux [princes] électeurs, et surtout en excitant, en concluant une ligue contre la France avec diverses autres puissances. [...].

Maintenant ne seroit-il-pas insensé de rester tranquille sur la défensive de laisser se former tranquillement au-dehors cette coalition couronnée, de lui laisser rassembler ses forces, pour tomber sur nous au moment qui lui conviendroit le mieux ? Je ne cesserai de répéter ce dilemme auquel on n'a pas encore répondu. »

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De gauche à droite : Pierre Léopold de Habsbourg Lorraine (1747-1er mars 1792), couronné le 9 octobre 1790 empereur du Saint-Empire et roi des Romains ; Franz Joseph Karl de Habsbourg Lorraine (1768-1835), archiduc régnant d'Autriche, duc de Bourgogne, de Milan, de Brabant, de Limbourg et de Luxembourg depuis le 20 février 1790, couronné le 1er mars 1792 empereur des Romains, roi de Hongrie et de Bohême, sous le nom de François II, puis couronné le 11 août 1804 empereur d'Autriche sous le nom de François Ier.

« Ou l'empereur veut nous attaquer, ou il ne veut que nous effrayer. S'il veut nous attaquer, il est de la démence de ne pas le prévenir, puisqu'en le prévenant nous avons mille avantages, puisqu'en l'attendant, nous les perdons tous.

Si l'empereur veut seulement nous effrayer, c'est pour nous forcer à dissiper des sommes énormes dans des préparatifs et des armemens qui nous épuisent ; c'est pour nous laisser un éternel sujet d'inquiétude, entretenir l'espoir des mécontens, et par conséquent le désordre, et par conséquent amener ]a banqueroute, etc. Dans ce cas, le bon sens ne dit-il pas qu'il faut mettre fin à ce jeu ruineux, qu'une guerre ouverte seroit moins dangereuse, moins coûteuse, que ces préparatifs de guerre ? Donc il faut exiger de l'empereur une satisfaction telle que nous puissions être tranquilles, que nous puissions désarmer, ou il faut l'y forcer par les armes. » (115)

Concernant la nécessité de la guerre, Anacharsis Cloots nourrit dans l'ensemble les mêmes raisons que Jacques Pierre Brissot, bien qu'il dise « ignorer » lesdites raisons parce que, depuis le 17 novembre 1792, date de la publication de son pamphlet Ni Marat ni Roland, il a ostensiblement rompu avec les « Rolando-Brissotins ».

J'ignorais ce que vouloit Brissot en insistant sur la guerre ; je voulais, moi, la destruction des émigrés français, et des hordes autrichiennes et prussiennes qui menaçoient nos frontières, et qui nous auroient enlevé en une nuit toutes nos places fortes, si l'instinct national n'avait pas préféré une guerre ouverte à une guerre sourde. Nous sommes éveillés et l'on nous trahit ; comment ne serions-nous pas trahis, si, nous reposant sur la foi d’un pacte royal [au début de l'automne 1791, Louis XVI n'était pas favorable à une guerre, dont il mesurait tous les dangers], nous avions décrété la paix ? »

« Ne soyons pas pusillanimes, ne craignons pas de manquer d’alliés après le châtiment de Lyon, de Toulon, de la Vendée. Rétablissons nos anciennes limites gauloises, et nous aurons plus d’amis qu’aucun monarque n’eût jamais d’ennemis. Soyons forts, fermes et conséquens ; soyons unis, et la désunion se mettra parmi les brigands couronnés. Faisons une guerre courte et bonne, pour jouir d’une paix inaltérable. »

Aux raisons énoncées déjà par Jacques Pierre Brissot quant à la nécessité de la guerre, Anacharsis Cloots en nourrit toutefois d'autres, plus personnelles, liées à son origine et aux souvenirs de sa jeunesse, ou relatives à sa passion universaliste, grandiose ou folle comme on veut.

La « haine de 1a Prusse » — où il a été élève de l'École militaire de Berlin —, « et l'amour de la Gaule, ma patrie », figure de la France « régénérée », dit Anacharsis Cloots, « me firent faire de tout temps des vœux pour la réunion de Clèves » [et de son château natal de Gnadethal] « à la France ». Dans son Histoire de la Révolution, Albert Mathiez note que, comme le genevois Clavière, son collègue au Comité diplomatique, le clévois, sujet prussien, Anacharsis Cloots ne pouvait rentrer dans sa patrie d’origine que si elle se trouvait affranchie du joug de ses anciens tyran, et il ne voyait pas d’autre moyen de l'en affranchir que de la réunir à la France. « Je voudrois que l'Empire de Charlemagne fût une République Sans-culottide » ; mais, ajoute-t-il, et c'est là pour lui sa raison essentielle, « la délivrance du monde a toujours été mon but ».

« Si nous délivrons le Rhin et l'Escaut, observe encore Anacharsis Cloots, « les droits de l'homme font le tour du monde ». « Louis XIV étoit un pygmée à côté du Peuple-Homme, qui, en secouant le joug des Goths, des Francs et des Vandales, assure au Genre Humain la propriété du globe ». À noter qu'Anacharsis Cloots ne parle pas ici, au futur, d'une « propriété du globe » qui viendrait avec la paix des droits de l'homme, à l'issue de la guerre ; il parle, au présent, de la « propriété du globe » que la guerre, d'après lui, fait venir hic et nunc dans sa marche parce que, inspirée par la passion des droits de l'homme, cette guerre-là porte, de façon native, la paix et les droits de l'homme dans ses flancs, de telle sorte qu'elle ne peut que soulever l'enthousiasme et bénéficier illico de l'adhésion universelle.

VIII.5. Anacharsis Cloots se défend de faire le jeu de la Contre-Révolution par son athéisme militant

Robespierre accuse Anacharsis Cloots de « faire une sorte de religion de l'athéisme lui-même » et d'avoir pour cela soudoyé de façon indigne Jean Baptiste Gobel, évêque constitutionnel de Paris, afin d'obtenir de lui qu'il vienne à la barre de la Convention porter témoignage de ce qu'il renonçait à son ministère « pour l'amour du peuple et par respect pour ses vœux ». Craignant que cet épisode grotesque ne braque encore davantage contre les idéaux de la Révolution les populations des pays « libérés » ou annexés par la France, Robespierre dénonce en la personne d'Anacharsis Cloots un allié objectif de la Contre-Révolution.

Anacharsis s'offre ici le luxe de dédaigner ostensiblement l'accusation de Robespierre. Il persiste dans l'affirmation de ses convictions : « la religion, je la crois très nuisible à notre propagande humaine ». Il observe que « le clergé constitutionnel est en horreur au clergé papiste » et que le peuple, qui n'a pas le tête métaphysique, se trouve de toute façon trop occupé par ses travaux et ses luttes pour se soucier de la religion.

« Quant à la religion, je la crois très nuisible à notre propagande humaine. Le clergé constitutionnel est en horreur au clergé papiste. Les Belges s’accoutumeront bien mieux à nous voir sans croix et sans rois, que si nous leur faisions payer une messe hérétique. L’existence du roi-dieu est une spéculation métaphysique dont un peuple libre et laborieux ne s’embarrassera guère. Je suis ferré à glace sur cette matière ; j’en parlerai plus longuement la décade suivante ». « la décade suivante... ». Il croit donc, ou veut croire qu'il échappera à la guillotine...

Anacharsis Cloots se drape ensuite du manteau de la dignité offensée de celui qui « marche sur les traces glorieuses de ses collègues ». Les noms qu'il cite sont ceux des plus ardents promoteurs de la campagne de déchristanisation de l'automne 1793, campagne dont on sait qu'elle a suscité le mécontentement de Robespierre. Fort, croit-il, du nombre de ses « collègues », Anacharsis Cloots brave ici l'ire de Robespierre, défenseur du culte de l'Étre Suprême, mais point du culte de la Raison. Il prend soin toutefois préciser que, loin d'avoir pris d'eux-mêmes l'initiative de la déchristianisation, lui et ses « collègues » ont répondu au « signal » du peuple français, qui n'en attendait pas moins d'eux.

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De gauche à droite : André Dumont (1764-1838) ; Marie Joseph Lequinio (1755-1812, Edgefield, Caroline du Sud, USA) ; Jacques Isoré (1758-1839).

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De gauche a droite : Georges Auguste Couthon (1755-28 juillet 1794, guillotiné), dit Aristide, en référence sans doute à l'homme d'état athénien Aristide le Juste (540 av. J.-C.-467 av. J.-C) ; Joseph Fouché (1759-1820, Trieste) ; Jacques Léonard Goyre-Laplanche (1755-)1817.

« Dois-je répondre à l'inculpation d’avoir marché sur les traces glorieuses de mes collègues Dumont, [Joseph François] Laignelot (1750-1829) [écrivain], Lequinio, Isoré, Couthon, Fouché, Laplanche [ex-moine bénédictin], [Pierre Arnaud] Dartigoeyte (1763-1812), et tant d’autres athlètes, en invitant tout naturellement et très civiquement mon ami Gobel, le patriarche des Gaules, le pape de la France, à rejoindre au département et à la municipalité de Paris, qui se proposoient de consacrer aussi un temple à la raison ? Nous avons eu la sagesse d’attendre le signal de la France et non pas de donner le signal régénérateur : remarquez bien cette différence. »

Une lettre de Georges Couthon, datée du 16 novembre 1793, illustre la nature des activités auxquelles lui et ses collègues se livrent, en matière de déchristianisation :

« J'ai livré un combat à mort aux prêtres, aux saints, aux cloches et à toutes les reliques possibles. j'espère que sous peu de jours, j'aurai des trésors dans ce genre à annoncer à la Convention nationale.

J'ai déclaré que toutes les étoffes des églises, après qu'elles auroient été dégalonnées, seroient distribuées par des sociétés populaires de chaque canton, à celles des jeunes personnes du sexe qui, au jugement de ces sociétés, se seroient le mieux distinguées dans le cours de la révolution par leur vertu et leur patriotisme. Cet arrété a rendu toutes les filles patriotes.

Dans un voyage que j'ai fait à Billom [Puy-de-Dôme], je me suis fait remettre une fameuse relique qui depuis deux cents ans étoit l'objet de la vénération publique. Les prêtres faisoient croire que la fiole enchassée renfermoit du sang du Christ. On la nommoit par cette raison la relique du précieux sang. Un habile chimiste que j'avois avec moi, a fait là, en présence du peuple, la décomposition de la liqueur que contenoit cette fiole, et il s'est trouvé que c'étoit de l'esprit de térébenthine, coloré. Cette expérience a désabusé et indigné le peuple contre les imposteurs qui ont trompé pendant si longtemps sa bonne foi, Avant mon départ, j'espère que le règne des charlatans sera passé dans mon département.

P. S. Nous célébrons mercredi prochain une fête en l'honneur de Chalier, de Beauvais et de Bayle. Les riches égoïstes en feront les frais. Je dote ce jour-là, au nom de la République, et sur les fonds extraordinaires, deux jeunes républicaines qui seront présentées au peuple par des commissaires des sociétés populaires du département, dans une séance que nous aurons le matin sur la place publique, la plus vaste de cette commune. » (116)

« On a eu l’astuce d’envenimer mes démarches les plus simples et de m’envelopper imaginairement dans des trames énigmatiques sous lesquelles Pitt a voulu m’étouffer », dit encore Anacharsis Cloots. »

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Un petit souper à la parisienne, caricature anglaise anonyme reproduite par Pascal Dupuy in Vue d’Angleterre : les mouvements révolutionnaires de la fin du XVIIIe siècle ou le rejet du républicanisme dans les images.

Après avoir dénoncé « l'astuce » d'un « on » mystérieux, Anacharsis Cloots accuse finalement Pitt, ou plutôt les agents d'influence que celui-ci entretient en France, d'avoir « envenimé ses démarches » et voulu « l'étouffer sous des trames énigmatiques ». Il semble éviter ainsi d'incriminer Robespierre quant au mauvais sort qu'on lui fait. Mais il suggère dans le même temps, par effet de retour à l'envoyeur en quelque sorte, que l'Incorruptible lui-même pourrait avoir été, en l'affaire, influencé par des agents de Pitt !

VIII.6. Anacharsis Cloots se défend de toute complicité avec le banquier Jean Baptiste Vandenyver

Le 20 décembre 1793, dans les vingt pages que compte son Appel au genre humain, Anacharsis Cloots évoque par deux fois les relations qu'il entretenues avec la famille Vandenhyver : une première fois dans le texte principal de cet appel, imprimé en gros caractères ; une seconde fois dans le sous-texte qui court tout au long des vingt pages, qui se trouve imprimé, lui, en plus petits caractères, et qui, plus libre, parfois acide, en tout cas moins politiquement correct, témoigne plus nettement de la liberté de pensée à quoi ledit Anacharsis Cloots continue envers et contre tout de prétendre.

« Si je pèche », dit Anacharsis Cloots dans son texte principal, « c’est par trop de franchise et de naïveté ; aussi Marat me disoit quelquefois ; tu une foutue bête. Effectivement, si mes principes sont universels, mes talens ne le sont pas ; si mon caractère est âpre en révolution, mon cœur s’attendrit par distraction. Voici donc mon gros péché à l’égard d’une famille nombreuse qui guida et consola mon enfance, dans les dégoûts d’un collège, éloigné de mes parens. Je ne sais quelle douce réminiscence de mon jeune âge vint frapper mon imagination, quand on m’apprit que les Vandenyver étoient arrêtés ; on me conjura d’oublier leurs torts envers moi, relativement à des disputes sur la religion et la politique. Je ne suis pas rancunier et je ne les croyois pas contre-révolutionnaires, machinateurs. J'allai donc m’informer au Comité de la cause de leur arrestation ? La dénonciation parut vague, et ils sortirent sous la responsabilité de deux gardes. Leur seconde arrestation n’eut point de suite, en vertu d’un décret de la Convention, relatif aux banquiers en général. Vient enfin le dernier écrou : je pris des informations ; on me dit que cette fois-ci la chose est sérieuse ; je n'insistai pas davantage ; je ne voulus plus en entendre parler ; je fermai ma porte à tous les sollicitateurs et sollicitateuses J'étois furieux d'avoir été foible un moment ; si c’est là toutefois un crime, je prie le plus déterminé patriote de mettre la main sur sa conscience et de me jetter la première pierre. En attendant, profitons de cette leçon pour n’ouvrir notre cœur à la pitié qu'après le parachèvement de la plus sublime des révolutions.

Dans le sous-texte qui court sous son texte principal, Anacharsis Cloots, qui restitue à sa manière « le procès-verbal de son épuration du 12 décembre 1793 à la tribune populaire », revient sur l'interrogatoire auquel il a été soumis à propos de ses relations avec la famille Vandenyver.

« Le président consulte la société et les tribunes. Un sociétaire se lève et dit : J’aime beaucoup Anacharsis, j’ai la plus haute idée de son civisme ; mais, je voudrois m’éclaircir sur ses liaisons avec les Vandenyver. Je suis un peu mouchard de mon métier.
Réponse [d'Anacharsis Cloots] — Citoyen, nous faisons le même métier, car je suis espion des Sans-culottes. Les Vandenyver étoient mes banquiers, il me fallait un correspondant pour payer ma pension au collège. J’ai conservé les mêmes relations dans le courant de mes voyages : ils touchoient mes rentes sur l'Hôtel de Vi[le. Des contestations religieuses et politiques interrompirent nos rapports de société. Je ne les voyois que très rarement pour mes propres affaires, lorsque j'appris leur première arrestation. J'aurois juré qu'ils n'étoient pas criminels, car il y a de la différence entre un modéré, un peureux, un dévot et un coupable de lèse-nation. Je m’informai de l'objet de la dénonciation où il n'étoit pas plus question de la Dubarry que de la Vierge Marie. Les deux autres arrestations m’auroient paru aussi insignifiantes que la première, si mes collègues du Comité de sûreté générale ne m'avoient pas désabusé. »

Anacharsis Cloots ruse sans doute ici avec la vérité, une vérité qu'on entreprend au demeurant de lui dicter. Mais il fait montre d'un certain courage en insistant, de façon qu'on devine risquée dans la situation qui est la sienne, sur la « différence » qu'il y a, malgré tout, « entre un modéré, un peureux, un dévot [Jean Baptiste Vandenyver] et un coupable de lèse-nation ». Il n'est pas sûr non plus que la plaisanterie sur « la Dubarry et la Vierge Marie » ait plu au Citoyen accusateur d'Anacharsis Cloots. Mais ledit Anacharsis Cloots, grand seigneur comme toujours, s'offre le luxe une fois encore de jouer avec le feu.

Quoi qu'en dise Anacharsis Cloots, a-t-il, ou non, continué de visiter la famille Vandenyver jusqu'à l'arrestation de cette dernière ? Issu d'une famille de banquiers hollandais, a-t-il, ou non, continué d'entretenir des relations avec les représentants de la banque internationale, que l'on sait compromis souvent dans le financement de la Contre-Révolution ?

Albert Mathiez, toujours dans La révolution française : La chute de la royauté, La Gironde et la Montagne, La Terreur, note que « derrière Cloots et derrière Clavière, il y avait un puissant parti, formé de ces nombreux réfugiés étrangers qui étaient venus chercher en France la fortune et la liberté. Intelligents et actifs, proches souvent du parti démocratique belge créé par Johannes Franciscus Vonck, l'un des meneurs de la Révolution brabançonne de 1789-1790 dans les Pays-Bas autrichiens, ces réfugiés étaient très nombreux dans les clubs, particulièrement aux Cordeliers où ils formeront le noyau du parti hébertiste. Beaucoup étaient entrés dans les administrations et dans l’Armée. »

Parmi ces réfugiés étrangers, de nombreux banquiers, dont Jean Conrad de Kock (Heusden, Pays-Bas, 1756-24 mars 1794, Paris, guillotiné), associé à la maison de banque parisienne Sartorius-Chockard, puis fournisseur aux armées ; Jean Baptiste Vandenyver [voir supra] ; Balthazar Élias Abbéma (Rhenen, Utrecht, Pays-Bas, 1738-1805, Amsterdam), affairiste au Surinam, spéculateur, repreneur à Paris de la maison Lambert, puis fournisseur aux armées ; Pierre Jean Berthold de Proli (Bruxelles, 1750-24 mars 1794, Paris, guillotiné), armateur, spéculateur, fondateur du journal Le Cosmopolite, financé par Vienne d'après Robespierre, et ami de Joseph Édouard Sébastien de Walckiers de Tronchiennes ; Joseph Édouard Sébastien de Walckiers de Tronchiennes (Bruxelles, 1758-1837, Paris), conseiller-receveur général des Finances des Pays-Bas autrichiens, négociateur en 1791 de l'achat et de la revente de la collection de la maison d'Orléans, dénoncé en mars 1794 comme agent de l'Autriche et spéculateur sur le change ; ou encore le négociant strasbourgeois Charles Auguste Boehmer (ca 1734-1794, Stuttgart, Allemagne), joaillier, spéculateur, créateur du célèbre collier de Marie-Antoinette.

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De gauche à droite : Balthazar Elias Abbéma ; Joseph Édouard Sébastien de Walckiers de Tronchiennes ; Charles Auguste Boehmer ; Anacharsis Cloots.

« Par leur haute position sociale et leurs relations avec la cour de France, le duc d'Orléans et les révolutionnaires modérés, tels que Mirabeau et La Fayette, "ces Messieurs de Paris", comme les appelaient les autres exilés belges, ont exercé une grosse influence » (117). Seuls capables de réunir des capitaux, ils alimentent la caisse du parti vonckiste [démocrate] et de la société secrète Pro Patria apparentée à ce parti. Dans le même temps, ils font l'objet de sollicitations intéressées émanant tour à tour du duc Louis Engelbert d'Arenberg [bailliage du Hainaut] ; du duc Charles de Mecklembourg-Strelitz ; du duc d'Orléans [Philippe Égalité] ; de Pierre Jean Berthold de Proli, alors agent de Florimond Claude Mercy-Argenteau, ambassadeur d'Autriche à Paris, qui offre deux millions pour contribuer au rétablissement du gouvernement impérial à Bruxelles ; d'Auguste Marie Raymond d'Arenberg, comte de La Marck [bailliage du Hainaut] ; de Wildt, conseiller pensionnaire du Limbourg, député du pays de Rolduc (Pays-Bas), agent secret de l'Autriche, etc.

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De gauche à droite : Louis Engelbert d'Arenberg (Bruxelles, 1750-1820, bruxelles) ; Charles II de Mecklembourg-Strelitz (Mirow, Allemagne, 1741-1816, Neustrelitz, Allemagne) ; Auguste Marie Raymond d'Arenberg, comte de La Marck (Bruxelles, 1753-1833, Bruxelles.

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De gauche à droite ; Louis-Philippe II d'Orléans, dit Philippe-Égalité (Saint-Cloud, 1747-6 novembre 1793, guillotiné) ; Florimond Claude Mercy-Argenteau (Liège, 1727-1794, Londres.

Le « sans-culotte » Anacharsis Cloots, qui a soupé quatre fois, dit-il, à l'hôtel de Calonne, chez Madame Roland, soupait aussi dans la belle vaisselle des grands manieurs d'argent, et non point seulement, comme il s'en flatte ailleurs, « dans l'écuelle des laboureurs ». Il se trouvait sans doute informé des sollicitations et autres tractations auxquelles l'on s'évertuait auprès de ses amis banquiers.

Le 20 mars 1794, lors du procès fait en commun à Charles Philippe Ronsin, Jacques René Hébert, François Nico)as Vincent, Antoine François Momoro, Frédéric Pierre Ducroquet, Jean Conrad de Kock, Michel de Laumur, Jean Charles Bourgeois, Jean Baptiste Mazuel, Jean Baptiste Laboureau, Jean Baptiste Ancard, Armand Hubert Leclerc, Jacob Pereira, Marie Anne Latreille, femme Quétineau (veuve de Pierre Quétineau, général républicain de l'armée des côtes de La Rochelle, guillotiné le 17 mars 1794), Anacharsis Cloots, François Desfieux, Antoine Descombe, Jean Antoine Florent Armand, Pierre Ulrich Dubuisson, Pierre Jean Berthold de Proli, plusieurs témoins dénonceront, par exemple, « les conciliabules nocturnes tenus chez le banquier Kock, ses repas splendides donnés à Hébert, Vincent Ronsin et autres, ses complices ; la dépense somptueuse qu'il affichait, et par laquelle il semblait insulter aux misères publiques ; ses intelligences perfides avec Dumouriez, conjointement avec le comité batave, lors de sa mission dans la Belgique, perfidies qui firent échouer des plans combinés, qui auraient pu être de la plus grande utilité à la France ; il était prouvé que l'accusé Kock avait mangé toute sa fortune avant d'arriver en France, qu'il n'y était venu que comme un espion stipendié des puissances étrangères, qui entretenaient son luxe scandaleux et sa sensualité méprisable. » (118)

Cousin de Pierre Jean Berthold de Proli, Anacharsis Cloots le voyait rue des Mathurins, dans le salon très couru de Madame de Cheminot (119), née Edme Coupée, ex-danseuse de l'Opéra, ex-courtisane surtout, connue alors sous le nom de Mademoiselle Coupée. Conservé à la bibliothèque de l'Arsenal, un bulletin de police sur la vie privée des actrices, danseuses et cantatrices, fournit une masse de renseignements édifiants concernant la vie de Mademoiselle Coupée de 1739 à 1757. Ce bulletin de police signale que Mademoiselle Coupée est mère, entre autres, d'un fils élevé en Angleterre, né de Milord Guillaume, comte de Stafford, troisième du nom, demeurant rue des Martyrs, paroisse Saint-Eustache. (120)

Avant 1793-1794, ayant voyagé en Angleterre à une date qu'on ne sait pas - pour un mariage ? —, et en Suisse - d'après elle, pour effectuer une mission secrète au service de Proli ? –, puis rentrée en France, elle cherche alors à se faire rayer de la liste des émigrés. On découvre à cette occasion qu'elle a obtenu de façon irrégulière ses passeports, grâce à l'intervention de ses amis Anacharsis Cloots et Pierre Jean Berthold de Proli, et avec la complicité de Claude Basire, du Comité de sûreté générale, et de Louis Marie Lulier, ou Lhuillier, procureur genéral syndic du département de Paris. (121)

Toujours lors du procès fait en commun, le 20 mars 1794, à Hébert, Momoro, Vincent, Laumur, Kock, Proli, Desfieux, Anacharsis Cloots, Pereira, et consorts, Louis Pierre Dufourny, ingénieur et agent national du salpêtre, dénoncera les intrigues de Proli, puis l'intervention de Cloots en faveur de la femme Chemineau.

« Proli n'est qu'un intrigant », dit alors Dufourny, « c'est l'agent, le chef du ministre de l'empereur ; il ne s'est couvert du manteau du patriotisme, que pour mieux voiler ses trames et ses perfidies. C'est un homme fort adroit, fort astucieux, rôdant sans cesse autour des Comités de la Convention, s'y introduisant sous mille prétextes et rédigeant même quelquefois pour Marie Jean Hérault de Séchelles et Bertrand Barère, qui avaient beaucoup de confiance en lui. J'ai cru devoir fixer l'opinion publique sur le compte de cet intrigant, dans le cas où il parviendrait à se faire élargir depuis quelque temps. »

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De gauche à droite : Marie Jean Hérault de Séchelles (1759-5 avril 1794, guillotiné) ; Bertrand Barère (1755-1841).

« Le témoin Dufourny demande ensuite à rendre compte au tribunal d'un fait personnel au co-accusé Cloots et qu'il ne s'était pas d'abord rappelé.

Une femme émigrée, nommée Chemineau, disait avoir fait un voyage en Angleterre, pour y contracter, disait-elle, une alliance ; et à raison de ce mariage faux ou vrai, ladite Chemineau avait fait une assez longue absence de France elle paraissait craindre d'être portée sur la liste des émigrés ; elle semblait avoir quelque intérêt d'établir sa résidence en France, dans le mode prescrit par la loi, et n'aurait pas été fâchée de pouvoir remplir quelques lacunes existantes dans les certificats et attestations qu'elle s'était efforcée de rassembler ; enfin on voulait, disait-on, savoir simplement si cette femme était ou non émigrée, et si quelques autorités constituées, dans les listes relatives à l'émigration, n'avaient pas classé ladite femme au nombre des ennemis déserteurs du territoire français ; tel était au moins le prétexte imaginé par Hérault de Séchelles et le co-accusé Cloots, qui se déclaraient les solliciteurs et les protecteurs de ladite femme.

Mais les petites intrigues pratiquées par Hérault et Cloots, auprès du procureur général syndic du département et de moi, les petits airs mystérieux avec lesquels on affectait de nous aborder, les petits billets à nous adressés, les rendez-vous, les entretiens secrets qui nous étaient demandés, tout cela me persuada, à moi, que ce qui nous était demandé, n'était pas de simples renseignemens sur l'émigration ou non-émigration présumée de la femme Chemineau, mais bien des moyens des déclarations propres à faciliter à cette femme la preuve complète de sa résidence en France, et à lui fournir une justification qu'elle paraissait fort embarrassée de faire.

En effet, l'accusé Cloots vient au Département, me fait plusieurs signes que je feins de ne pas comprendre, et qui m'indiquaient assez que l'on voulait parler mystérieusement, soit à moi, soit au procureur-général-syndic du département enfin on se décide à m'adresser un billet de rendez-vous, tant pour moi que pour le citoyen Lullier ; nous arrivons au lieu convenu, nous y trouvons un dîner splendide, le dessert y correspond, et c'est le moment où la conversation s'engage pour la femme Chemineau ; et à ce sujet, on nous prie de passer dans un petit cabinet où nous pourrons causer plus à notre aise ; mais moi qui pressentais le but de ces colloques particuliers, et qui en étais intérieurement révolté, je n'ai pu m'empêcher de manifester mon indignation telle que je la ressentais. J'ai déclaré bien formellement que mon intention était de ne prêter l'oreille à aucune proposition tant que je ne serais pas rendu au département, et que c'était là le seul endroit où j'entendais parler d'affaires ; on insista cependant ; on nous dit qu'il n'était question que d'être favorable à la femme Chemineau qu'elle ne demandait qu'à connaître si elle pouvait ou non se regarder comme n'ayant quitté le territoire français que momentanément, et pour voyage indispensable, avec l'espoir du retour qu'elle s'était empressée d'effectuer.

Le président à Anacharsis Cloots. — Avez-vous pratiqué des manœuvres tendantes à séduire et corrompre le témoin et le procureur général syndic du département, pour leur extorquer un certificat de non-émigration en faveur d'une émigrée nommée Chemineau ?

Anacharsis Cloots. — J'ai dit au témoin que je m'intéressais à la femme Chemineau, qui avait été forcée de faire un voyage en Angleterre pour y contracter une alliance avantageuse ; qu'elle m'avait assuré n'être restée en Angleterre que le temps suffisant pour y terminer son mariage, que je ne la considérais pas comme émigrée, mais que, dans tous les cas, je l'invitais à examiner promptement cette affaire, et à me donner la certitude si cette femme était ou non portée sur la liste des émigrés ; mais je ne lui ai demandé aucune déclaration tendante à légitimer l'émigration de la femme Chemineau dans le cas où elle eût été réelle, rien de contraire à la loi, et qui pût en la moindre chose compromettre les intérêts de la république. » (122)

L'ensemble des renseignements et dénonciations rapportés ci-dessus ne font pas nécessairement d'Anacharsis Cloots quelque qui aurait joué double jeu et conspiré contre la République. D'esprit large et indépendant, Anacharsis Cloots s'intéressait plutôt, en spectateur averti, en esthète ? au double jeu possible de ses compagnons de table, ou de bal. « Les malversateurs, les hommes à projets perfides redoutent mon indépendance pbilosopbique », dit-il. « Je suis seul contre mille coquins ; je ne veux pas de secte je m’identifie avec la sans-culotterie indivisible. Si je portois un masque, les gens masqués me feroient bon accueil, nous nous entendrions ensemble comme larrons en foire. Nos bals seroient brillans, mais le peuple payeroit les violons ; mais il faut savoir dissimuler pour bien danser à ces bals-là. La vocation du coquinisme me manque. »

« On ne sauroit croire, dit-il, combien les dîners en ville sont utiles à un observateur qui a de quoi dîner. Peut-être qu’en menant une vie plus sédentaire, j’aurois été, avec ma bonne foi native, la déplorable dupe des vertueux, des héros et des honnêtes gens. La sainte colère de Roland contre le bon diable Danton, me fit faire plus d'une réflexion féconde, ainsi que la dispute de Lameth avec Robespierre, assis à côté de moi, à table, chez ce spadassin, que sa fameuse égratignure m'avoit fait connaître personnellement et populairement. |e dis à [Jean Baptiste] Massieu [prêtre, ancien précepteur de Charles de Lameth, évêque constitutionnel du département de l'Oise] : me voilà devenu bien savant entre la soupe et le café. Je ne remis plus les pieds dans cette maison : Massieu suivit mon exemple en confirmant mes conjectures. »

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Le « spadassin » auquel Anacharsis Cloots fait allusion ci-dessus, est Charles Malo François de Lameth (1757-1832), patriote aristocrate, député à l'Assemblée constituante, qui, le 12 novembre 1790, a insulté à la tribune Charles de La Croix, duc de Castries (1756-1842), royaliste, et l'a provoqué en duel. Charles de Lameth, à l'issue de ce duel, n'est que superficiellement blessé. Charles de la Croix émigre peu de temps après. Charles de Lameth émigrera après le 10 août 1792.
Le peintre Jean Baptiste Lesueur (ca  1749-ca 1826) représente le duel en question. Le dessin se trouve assorti du commentaire suivant : « Dans le choc des opinions, sur la manière de tout bouleverser en France, les Opinans ne ménageant pas toujours leurs expressions, il en résultoit parfois des scènes sanglantes. Lameth fut blessé au bras ; le peuple, dont il était aimé, devint furieux, en apprenant cet accident ; la populace courut à l'hôtel de Castries pour tuer le vainqueur. Ne le trouvant pas, on se vengea sur les meubles que l'on brisa, et que l'on jeta par les fenêtres. Il osa réclamer l'indemnité de son riche mobilier détruit, et à cette demande les Jacobins voulaient qu'on lui fît un procès... il prit le parti d'émigrer [fin 1790] ». Musée Carnavalet.

Profitant des opportunités que lui offrait la corruption de nombreux membres du Comité de salut public et du Département de Paris, Anacharsis Cloots s'est plu en 1793 à aider une amie salonnière, pourvoyeuse de plaisirs qu'il ne boudait pas, tout comme, depuis la fête de la Fédération du 14 juillet 1790, en tant que porte-parole du Comité des étrangers, il avait aidé et soutenu ses compatriotes auprès de l'administration révolutionnaire. Hormis à la suite de la séance du 5 mai 1793 au club des Jacobins, où il avait prononcé son discours intitulé le Canon d'alarme, puis avait souffert d'une crise bilieuse pendant six semaines — « plusieurs collègues m'ont vu entre la vie et la mort », Anacharsis Cloots se croyait depuis 1789 physiquement invulnérable, moralement intouchable. Il veut le croire encore, le 20 décembre 1793, lorsqu'il publie son Appel au genre humain

VIII.7. Anacharsis Cloots contre Robespierre

In cauda venenum, ou à la fin de l'envoi, je touche, Anacharsis Cloots, à la fin de son Appel au genre humain, assène à « l’irascible Robespierre, un homme incorruptible, et d'autant plus aisé à tromper qu’il vit isolé », une critique qui fait mouche.

« Ceux qui me reprocheront mes anciennes erreurs religieuses et politiques mentiront à leur propre conscience ; ils calomnieront le peuple et ses meilleurs défenseurs. Le peuple veut qu’on l'éclaire et non pas qu’on le mène. »

Distillant ainsi le suspens, Anacharsis Cloots dénonce d'abord de façon vague, au pluriel et au futur, « ceux qui me calomnieront ». Le futur signale ici, sur un mode plus au moins propitiatoire, que lui, Anacharsis Cloots compte sortir blanchi du procès qu'on lui fait aujourd'hui et vivre longtemps encore. Puis, dès la phrase suivante, il vise, sans le nommer, Robespierre, qu'on accuse alors de se vouloir dictateur : « Le peuple veut qu’on l'éclaire et non pas qu’on le mène. »

« Quant à ceux qui à l'instar de tous les modérés, me font une querelle d'allemand sur mes principes latitudinaires ; je leur demande si nous avons promulgué les droits de l'homme ou simplememt les droits du français ? »

De « ceux qui me calomnieront » à « ceux qui à l'instar de tous les modérés, me font une querelle d'allemand », par effet de progression, mais toujours sans le nommer, Anacharsis resserre la focale sur le Robespierre du discours du 12 décembre 1793, qui l'accuse de patriotisme exagéré, et qu'il accuse, lui, d'universalisme modéré. L'accusation de modérantisme est grave en décembre 1793. Elle a valu l'exclusion de plusieurs sociétaires lors de la séance du 12 décembre au club des Jacobins.

Anacharsis Cloots a beau jeu de montrer dès lors que le Robespierre du 12 décembre 1793 n'est plus celui 21 avril 1793, date à laquelle celui-ci présentait à la Convention la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen rédigée par ses soins.

« Robespierre lui-même n'a-t-il pas réfuté les prétendues considérations diplomatiques des constituans à Versailles, qui disoient d’un air effrayé que ce seroit faire la guerre à toute l'Europe, si nous faisions une déclaration des droits de l'homme, du véritable souverain. Robespierre m’a dit trois ou quatre fois, sur la montagne dont je ne suis jamais descendu ; Cloots, tu es le seul qui aies bien posé la question de la souveraineté. En effet, Robespierre approuva hautement la constance de mon caractère universel, et dans sa déclaration des droits, il adopta formellement la souveraineté du genre humain.

Voici littéralement les expressions de l'homme incorruptible. "En conséquence, la Convention nationale, dit-il, proclame à la face de l'univers, et sous les yeux du législateur immortel, la déclaration suivante des droits de l’homme et du citoyen. Article 35 : Les hommes de tous les pays sont frères, et les différens peuples doivent s'entraider selon leurs pouvoirs, comme les citoyens du même état. Article 36 : Celui qui opprime une seule nation se déclare l'ennemi de toutes. Article 37 : Ceux qui font la guerre à un peuple pour arrêter les progrès de la liberté et anéantir les droits de l'homme, doivent être poursuivis partout, non comme des ennemis ordinaires ; mais comme des assassins et comme des brigands rebelles. Article 38 : Les rois, les aristocrates, les tyrans, quels qu’ils soient, sont des esclaves révoltés contre le Souverain de la terre, qui est le genre humain, et contre le Législateur de l’univers qui est la NATURE." »

On peut voir ci-dessous qu'hormis l'adjonction de capitales à « Souverain », « Législateur » et « NATURE », Anacharsis Cloots cite le texte de Robespierre sans en changer le moindre mot.

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Extrait de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen présentée par Maximilien Robespierre à la Convention le 21 avril 1793.

« Mon disciple Robespierre oublie lestement les leçons de son professeur en philosophie politique et religieuse. J'en appelle du Robespierre actuel au Robespierre passé ; en lui observant qu’on [Robespierre] ne se joue pas impunément de la vérité chez un peuple libre, dont la sagacité est le salut de l'homme candide [Anacharsis Cloots]. »

Bon prince, Anacharsis Cloots accorde toutefois à Robespierre une sorte de droit à l'erreur :

« Et quel mortel ne se trompe point ? Robespierre iui même ne s’est-il pas opposé à la levée en masse ? Ne m’a t'il pas dit, à l’Assemblée, que la réquisition est une folie, que nous n’avons que trop de soldats sur les frontières ? »

Mais, si Anacharsis Cloots accorde à Robespierre un tel droit, c'est pour mieux se l'accorder en retour à lui-même : « On me reprochera des erreurs suivies d’un prompt retour à la lumière. La délivrance du monde a toujours été mon but. J’ai pu broncher, mais je ne suis jamais tombé. »

Certes, lui, Anacharsis Cloots vient d'être exclu du club des Jacobins ; mais « cela ne l’a pas empêché », comme il le rappelle, « de réunir tous les suffrages aux Jacobins qui firent imprimer sa Croisade Civique. Et cela ne l'empêche pas de dénoncer parmi les membre du club des Jacobins d' « implacables ennemis », cause selon lui de son éviction présente, tels « l'honnête et sublime diplomate Taschereau et sa bande », qui « étoient des loups dans la bergerie ».

Tenu au vrai pour un agent provocateur et un espion, « l'honnête et sublime diplomate Taschereau », né Paul Fargues en 1752 au Mas-d'Azil (Ariège) dans une famille protestante, se livre d'abord au commerce du drap à travers l'Europe, plus particulièrement en Flandre, à Bruxelles et à Ostende. En 1783, date de son mariage avec Marie Catherine Druy [de Montmirel], il dit se nommer Paul Auguste Jacques Taschereau de Fargues, et venir du Canada, où existe une famille homonyme.

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Portrait de Jean François de Bourgoing (Nevers, 1748-1811, Carlsbad), ministre plénipotentiaire de la France à la cour d'Espagne en 1793, par Robert Lefèvre (1755–1830), Musée national de la Légion d'Honneur.

Membre du club des Jacobins depuis 1791, il est nommé en octobre 1792 par la Convention secrétaire d'ambassade près la Cour d'Espagne. Flanqué des discrets Hurtubise et Cariès — « sa bande », comme dit Anacharsis Cloots », il a pour mission de surveiller l'ambassadeur plénipotentiaire Jean François de Bourgoing, qui, après avoir plaidé pour le ralliement de l'Espagne à la France alors que l’Espagne a rejoint la 1ère coalition en janvier 1793, est finalement expulsé d'Espagne le 19 février 1793. Le 7 mars 1793, sur le rapport de Bertrand Barère, la France déclare la guerre à l'Espagne. On se souviendra ici qu'Anacharsis Cloots déclarait alors tenir cette guerre pour inutile autant que dangereuse. À partir d'avril 1793, Taschereau et Hurtubise assurent seuls la gestion des relations diplomatiques de la France avec Madrid. On sait par le compte-rendu de la séance du Comité de salut public du 26 juin 1793, que Taschereau effectue aussi en 1793 de nombreuses missions dans les Hautes-Pyrénées, les Basses-Pyrénées, le Gers et la Haute-Garonne, pour identifier les foyers contre-révolutionnaires et dresser un rapport sur les administrations « qui y sont, dit-il, presque partout mauvaises, ambitieuses et fédéralistes. »

Le 1er décembre 1793, Paul Auguste Jacques Taschereau se trouve dénoncé au club des Jacobins pour avoir entretenu des « intimités » avec Pierre Jean Berthold de Proli, François Desfieux et Guillaume Bonnecarrère, ancien directeur de cabinet de Dumouriez et agent de renseignement de longue date. Dédaignant de se défendre, Taschereau se réclame de l’amitié de Robespierre. Celui-ci, en réponse, fait montre de réserve : « Je dois m’expliquer sur la nature de cette prétendue amitié, qui s’est bornée à voir Taschereau publiquement, et à examiner toutes ses démarches. La conduite de Taschereau m’a paru dans tous les temps conforme aux vrais principes ; et néanmoins dans tous les temps un instinct de défiance m’a mis en garde contre lui ». Suite à quoi, Paul Auguste Taschereau est exclu du club des Jacobins. Il s'y trouve toutefois mystérieusement réintégré le 27 avril 1794. D'avril 1794 à juillet 1794, il fait partie de l'équipe de sept ou huit gardes du corps armés de bâtons qui assurent la protection rapprochée de Robespierre, et Robespierre lui confie le soin de transmettre les messages qu'il adresse chaque jour à Fouquier-Tinville.

Arrêté et incarcéré après Thermidor, puis libéré, puis incarcéré plusieurs fois encore, Paul Auguste Taschereau renie désormais ses anciens amis politiques et contribue au processus de damnatio memoriae de Robespierre avec la publication d'un long poème intitulé À Maximilien Robespierre aux Enfers, composé en prison et publié le 8 janvier 1795. « Je t'ai suivi longtemps sans pourvoir te connaître » (v. 13), écrit-il à son défunt dédicataire, qu'il accuse de « forfaits les plus inouis » (v. 10).

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Paul Auguste Jacques Taschereau de Fargues, À Maximilien Robespierre aux Enfers, Paris, chez les marchands de Nouveautés, 17 pluviôse an III. Le même Paul Auguste Jacques Taschereau de Fargues laisse également un court poème en occitan, composé en 1794 alors qu'il se trouvait en prison, et adressé à Vadier dont il espérait l'aide et qu'il avait connu en Ariège, au temps de sa jeunesse : « Mais abant de mouri, Vadier, que jou e digo / Que t’an sus toun amic barbaroment troumpat... »

On ne sait rien de ce qu'il advient de Paul Auguste Jacques Taschereau de Fargues après 1808, sinon qu'il est mort du choléra à Paris le 19 avril 1832.

Après Thermidor, Marie Catherine Druy [de Montmirel], épouse de Paul Auguste Jacques Taschereau, se trouve dénoncée comme ayant été, elle aussi, un des principaux agents de Robespierre. Le 6 août 1794, un agent national fournit au district les renseignements suivants : « Cette femme avait des rapports intimes et fréquents avec le Catilina moderne [Robespierre], et orgueilleuse de cette intimité, elle donnait espoir de la protection du tyran, qu’elle appelait vulgairement "mon petit papa", à ceux qui s’attachaient à son parti, tandis qu’elle menaçait les autres de son ressentiment. » (123)

Concernant les mauvaises fréquentations et les erreurs dont on l'accuse, Anacharsis Cloots formule la conclusion suivante : « Je devois me tromper sur les personnes et jamais sur les principes : je devois éprouver toutes les oscillations du navire où je suis embarqué ; ce navire se nomme le Sans-Culotte ». Quant aux « implacables ennemis » auquel il doit sa triste situation actuelle, tels « l'honnête et sublime diplomate Taschereau et sa bande », qui « étoient des loups dans la bergerie », il les défie de l'abattre : « La dent du loup et la tête du serpent se briseront contre mon pectoral à toute épreuve : je suis révolutionnaire comme le peuple qui hésite quelquefois, mais qui ne rétrograde jamais. »

Et Anacharsis Cloots, dans un excipit qui continue, sans les nommer, de viser Robespierre et les siens, d'en appeler une dernière fois, solennellement, au peuple qui l'a élu député et dont il se réclame en tant que « cultivateur » :

« Je laisse au public, à la raison pure et sans tache, de prononcer entre mes ennemis et moi. Tous les citoyens qui m’ont vu et qui me voyent, vous diront si j’ai la tournure et les allures d’un intriguant, d’un fourbe, d'un tartuffe. Ma religion ne seroit pas celle de la nature, si je voulois en imposer aux enfans de la nature : j’appellerois à mon aide le dieu des superbes, si j'avois des intentions obliques ; j’encenserois l’idole du jour, si j’etois un fauteur de l’esclavage, je n’ai recours à aucun prestige religieux. Ma profession de foi est aussi rassurante pour le patriote que terrible pour les scélérats : JE CROIS À L'INFAILLIBILITÉ DU PEUPLE.
ANACHARSIS CLOOTS cultivateur et député de l'Oise.

IX. Dernier discours à la Convention d'Anacharsis Cloots, cultivateur, député de l'Oise, membre du Comité d'instruction publique

Le 26 décembre 1793, Anacharsis Cloots, cultivateur, député de l'Oise et membre du Comité d'instruction publique, prononce à la Convention un discours qui se propose de répondre à la question suivante : « Les spectacles ou leur influence dans l'instruction publique, peuvent-ils être livrés à des questions particulières ou privées ? quel est le moyen de les rendre nationaux et utiles à la liberté et au bonheur de la République ? »

Balayant illico le souvenir des cérémonies religieuses ou civiles, des spectacles et des fêtes du passé, qui rassemblaient « une multitude sans principes et sans mœurs » ; s'adressant à des hommes qui, loin d'être des esclaves « qui travaillent pour autrui », sont des citoyens « qui travaillent pour eux-mêmes, se reposent quand ils sont las, mangent quand ils ont faim, dansent quand bon leur semble », Anacharsis Cloots déclare qu' « il ne faut point d'autre sermon à nos Sans-Culottes que la Déclaration des droits, d'autre culte que la pratique des préceptes constitutionnels, d'autre temple que la section ou le club, d'autre théâtre que la nature, qui nous invite à danser la farandole sous un chêne séculaire. Lire, écrire, chiffrer, voilà pour l'instruction ; la joie et un violon, voilà pour les spectacles>.

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Eugène Béricourt, Repas fraternel en l’honneur de la liberté, plume, lavis, aquarelle, Paris, 1794.

Le peuple romain demandait à ses maîtres panem et circenses, du pain et des spectacles. Le peuple français n'exige de ses administrateurs que du pain et le bulletin. Nous saurons bien nous procurer le reste sans que le gouvernement s'en mêle. La Nation ne doit entretenir que les établissements dont la cité de France toute entière profite ; or, il est impossible que plus de dix à douze communes aient des théâtres supportables ; le reste de la France chanterait sur la pelouse, pendant que vos acteurs déclameraient sur les planches. Non, non, le soleil luit pour tout le monde ; et ceux qui préfèreront les amusements d'un salon aux récréations champêtres, n'ont qu'à se donner ce plaisir en payant leurs entrées. Laissez faire l'industrie particulière ; il en est des théâtres comme de la boulangerie : le gouvernement doit simplement veiller à ce qu'on n'empoisonne ni le corps ni l'esprit, à ce que l'on débite une nourriture saine. »

Concernant l'instruction proprement dite, « qui est une étoffe de première nécessité dans un pays libre », Anacharsis Cloots table que « tous les Français sauront lire sous le nouveau régime. Partout où l'on voudra s'instruire, il se présentera des instituteurs sans l'intervention du gouvernement. Et d'ailleurs, chaque père de famille sera un maître d'école lorsque la nation n'aura plus les cicatrices de l'esclavage, lorsqu'une génération d'hommes libres aura remplacé la génération des affranchis. Chaque commune pourvoira un jour aux instructions et aux agréments qui lui conviendront le mieux, sauf [restant] au corps législatif à faire les honneurs de la République dans la commune centrale, dans le chef-lieu universel [Paris]. [...]. L'éducation doit circuler comme toute autre marchandise : ce que nous décrèterions là-dessus serait momentané comme nos mesures révolutionnaires du maximum et de la réquisition. Vous aurez d'excellents maîtres et d'excellents disciples, et dans une juste proportion pour chaque faculté, en abandonnant cette branche de commerce à la sollicitude des parents et à l'œil sévère du public. » (124)

Concernant la nécessité d'ouvrir des écoles, Anacharsis Cloots développe, quant au fond, des idées peu ou prou analogues à celles qui nourrissent les Observations générales sur le projet d'instruction publique formulées par Robespierre dans ses Lettres à ses commettants (125), puis dans le Projet de décret sur l'éducation publique, lu par Robespierre encore le 29 juillet 1793 à la Convention (126). Il assigne aux communes la responsabilité d'ouvrir des écoles ; Robespierre l'assigne, lui, aux cantons. Mais, à la différence de Robespierre, Anacharis Cloots tient que l'ouverture des écoles doit se faire « sans l'intervention du gouvernement ». L'éducation doit circuler comme toute autre marchandise. Appliquant ici à l'école un concept d'économie politique qui lui vient de sa foi en la nature humaine - celle du peuple tout au moins, qui n'est point dépravé, il affirme que « l'éducation doit circuler comme toute autre marchandise » et qu'il convient « d'abandonner cette branche de commerce à la sollicitude des parents et à l'œil sévère du public ». Il y loin de cette conception libérale de l'instruction publique à celle du pouvoir jacobin, qui entend faire de l'instruction publique un monopole de la République.

Concernant les spectacles de théâtre, Anacharsis Cloots dénonce leur caractère élitiste et les dit réservés aux salons de l'aristocratie ou aux « communes commerçantes ». Puisque le peuple ne peut profiter de spectacles de théâtre « supportables », et que, d'ailleurs, « le grand théâtre de la guerre et de la circulation » l'intéresse davantage, Anacharsis Cloots juge qu'en la matière, il convient de « laisser faire l'industrie particulière ». « Ceux qui préfèreront les amusements d'un salon aux récréations champêtres, n'ont qu'à se donner ce plaisir en payant leurs entrées ». Il répond ainsi aux deux questions qui lui étaient initialement soumises :

1° « Les spectacles de théâtre ou leur influence dans l'instruction publique, peuvent-ils être livrés à des questions particulières ou privées ? »
— Les spectacles de théâtre relèvent du genre « amusements de salon ». Ils ne sauraient avoir d'influence, sinon politiquement néfaste, dans l'instruction publique.

2° « Quel est le moyen de les rendre nationaux et utiles à la liberté et au bonheur de la République ? »
— Les spectacles de théâtre sont inutiles à la liberté et au bonheur du peuple. Il ne convient pas de les rendre nationaux.

Or, à la différence d'Anacharsis Cloots, d'aucuns parmi les Jacobins tiennent que le peuple doit accéder au théâtre, dans la mesure où on lui propose des spectacles politiquement édifiants. Bon ou moins bon, le théâtre patriotique attire en tout cas un public nouveau, et il connaît de beaux succès, tel celui de La nourrice républicaine ou les plaisirs de l'adoption, de Pierre Antoine Augustin de Piis (1755-1832), pièce jouée le 25 mars 1794 au Théâtre du Vaudeville.

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La nourrice républicaine ou les plaisirs de l'adoption, Warwick Digital Collection, p. 3.

Robespierre de son côté, semblablement à Anacharsis Cloots, juge que le théâtre est un genre « aristocratique ». Le Moniteur universel rapporte dans son édition du 26 novembre 1793 que l'Incorruptible vient de provoquer l'arrestation de la Montensier, de tout le Théâtre-Français, et de « toutes les augustes princesses qui en faisaient l'ornement » (127). Si Robespierre n'encourage pas l'essor du nouveau théâtre patriotique, il se soucie en revanche, comme indiqué dans son carnet, de « découvrir et d'inventorier les hommes dignes de servir la cause de la liberté », capables « répandre de bons écrits », et de contribuer ainsi à « ramener tous les esprits à l'unité et au républicanisme, seul moyen de terminer bientôt la Révolution au profit du peuple » (128). Il se propose en outre de créer bientôt une grande fête de l'Étre Suprême.

Anacharsis Cloots quant à lui, incurieux des pièces patriotiques, l'est tout autant du projet de création d'une fête de l'Être Suprême, projet qu'il réprouve au nom de son athéisme radical, ou de son « nihilisme » plutôt. Une fois de plus, alors qu'il se sait menacé de façon imminente, il ne craint pas d'attaquer frontalement ce qu'on appelle ailleurs le « cagotisme » de Robespierre.

« L’athéisme est aristocratique ; l’idée d’un Grand Être, qui veille sur l’innocence opprimée, et qui punit le crime triomphant, est toute populaire, disait Robespierre le 21 novembre 1793 au club des Jacobins. Le peuple, les malheureux m’applaudissent ; si je trouvais des censeurs, ce serait parmi les riches et parmi les coupables. [...]. Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Ce sentiment est gravé dans tous les cœurs sensibles et purs ; il anima dans tous les temps les plus magnanimes défenseurs de la liberté. Aussi longtemps qu’il existera des tyrans, il sera une consolation douce au cœur des opprimés, et si jamais la tyrannie pouvait renaître parmi nous, quelle est l’âme énergique et vertueuse qui n’appellerait point en secret, de son triomphe sacrilège à cette éternelle justice, qui semble avoir écrit dans tous les cœurs l’arrêt de mort de tous les tyrans. [....]. Ce sentiment est celui de l’Europe et de l’univers ; c’est celui du Peuple Français. Ce peuple n’est attaché ni aux prêtres, ni à la superstition, ni aux cérémonies religieuses ; il ne l’est qu’au culte en lui-même, c’est-à-dire à l’idée d’une puissance incompréhensible, l’effroi du crime et le soutien de la vertu, à qui il se plaît à rendre des hommages qui sont autant d’anathèmes contre l’injustice et contre le crime triomphant.

Si le philosophe peut attacher sa moralité à d’autres bases, gardons-nous néanmoins de blesser cet instinct sacré, et ce sentiment universel des peuples. Quel est le génie qui puisse en un instant remplacer, par ses inventions, cette grande idée protectrice de l’ordre social, et de toutes les vertus privées ? » (129)

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Dieu Peuple Loi, estampe anonyme, publiée chez Basset, fin 1793-1794.

« Certes la tolérance est un mal nécessaire dans les circonstances actuelles », déclare Anacharsis Cloots en manière de concession, concession d'évidence feinte, conçue pour faire écho au discours de Robespierre. « La politique nous commande de tolérer, jusqu'à nouvel ordre, les imposteurs sacrés », observe-t-il encore, sans préciser qui il désigne sous le nom d' « imposteurs sacrés ». « Chaque commune à cet égard doit se consulter elle-même, et voir si la raison y est en force : c'est une affaire de police locale. La république des droits de l'homme, à proprement parler, n'est ni théiste ni athée ; elle est nihiliste. L'invocation du législateur [Robespierre] à je ne sais quel fantôme suprême, est un hors-d'œuvre absurde ; c'est affirmer sacerdotalement la réalité d'un être sans longueur, ni largeur, ni profondeur ; c'est donner un exemple funeste, c'est ouvrir la boîte de Pandore. »

Après cet avertissement, Anacharsis Cloots conclut son discours de façon aussi abrupte que sarcastique : « Quoi qu'il en soit des écoles abécédaires et autres fondation scholastiques, il est démontré qu'une troupe de comédiens ne saurait être nationale. Le Comité, selon moi, en attendant son travail sur les solennités civiques, devrait vous proposer le décret suivant :
La Convention nationale, ayant entendu le rapport de son Comité d'instruction publique sur la question des spectacles dramatiques, passe à l'ordre du jour. »

Le même 26 décembre 1793, la Convention vote l'exclusion des députés nés à l'étranger, dont le prussien Anacharsis Cloots et l'anglais Thomas Paine. Arrêté dans la nuit du 27 au 28 décembre 1793, Anacharsis Cloots est aussitôt écroué à la prison du Luxembourg.

À suivre...

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89. Réponse d'Anacharsis Cloots à la Société des Jacobins hollandais, à Saint-Omer, département du Pas-de-Calais », in Anacharsis Cloots. Écrits révolutionnaires 1790-1794, Paris, Champ Libre, 1979, pp. 620-621.

90. « Discours d'Anacharsis Cloots, Orateur du genre humain, prononcé à la Société des Amis de la Constitution, à la séance du 1er janvier 1792 », in Anacharsis Cloots. Écrits révolutionnaires 1790-1794, Paris, Champ Libre, 1979, pp. 234-235.

91. Robespierre, Discours du 2 janvier 1792 au club des Jacobins.

92. Archives nationales. AF II 289, séance du comité de sûreté générale, 21e jour du premier mois de l'an II (12 octobre 1793).

93. Robespierre. Discours du 21 novembre 1793 au club des Jacobins, recueilli par François Alphonse Aulard dans le tome V de La Société des Jacobins : recueil de documents pour l'histoire du club des Jacobins, Paris, Librairie Léopold Cerf, 1895, pp. 530-531.

94. Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 : mémoires des Sanson, mis en ordre, rédigés et publiés par Henri Clément Sanson, tome 4, Paris, Dupray de la Mahérie, 1853, p. 354.

95. Procès de la Dubarry, Réquisitoires de Fouquier-Tinville : publiés d'après les originaux conservés aux Archives nationales et suivis des trois mémoires justificatifs de l'accusateur public / avec une introd., des notes et des commentaires, par Hector Fleischmann, Paris, 1911, p. 47 sqq.

96. Sept générations d'exécuteurs, 1688-1847 : mémoires des Sanson, mis en ordre, rédigés et publiés par Henri Clément Sanson, tome 4, Paris, Dupray de la Mahérie, 1853, p. 358. Cf. aussi Archives nationales, W300, dossier 307, procès Dubarry et Vandenyver père et fils, 16 et 17 frimaire an II.

97. À propos de Proly, cf. Christine Belcikowski, À propos du carnet de Robespierre, III.3.6.2. Pierre Jean Berthold de Proli, dit Proli ou Proly.

98. Camille Desmoulins, Le Vieux cordelier, n° 2, 10 décembre 1793, pp. 22-23.

99. Séance extraordinaire du 12 décembre 1793 au club des Jacobins, transcrite d'après La Gazette nationale ou Le Moniteur universel par François Alphonse Aulard dans le tome V de La Société des Jacobins : recueil de documents pour l'histoire du club des Jacobins, Paris, Librairie Léopold Cerf, 1895, pp. 553-557. Cf. aussi Réimpression de l'ancien Moniteur depuis la réunion des Etats-Généraux jusqu'au Consulat, tome XVIII, Paris, Au bureau central, 1841, p. 666 sqq.

100. Jérôme Pétion de Villeneuve (1756-18 juin 1794, suicidé), élu député du tiers état du bailliage de Chartres en 1789, se trouve chargé de ramener la famille royale à Paris en juin 1791 après la fuite à Varennes. Élu maire de Paris le 14 novembre 1791, il tente d'empêcher les manifestants d’envahir le palais des Tuileries lors de l'insurrection du 20 juin 1792. Mais accusé par le roi et le directoire du département d'avoir favorisé l'émeute et facilité, par son absence de réaction, l'invasion des Tuileries, il est suspendu de ses fonctions et remplacé le 6 juillet. Comme les sections réclament aussitôt son retour et font de lui le héros du 14 juillet 1792 — « Pétion ou la mort » —, il est alors rétabli dans ses fonctions par l'Assemblée législative. D'abord jacobin et ami de Robespierre, il passe dans le camp des Girondins à partir du 5 septembre 1792, date de son élection à la Convention en tant que député de l'Eure-et-Loir.

101. Jean-Marie Roland de La Platière, Lettre écrite au Roi par le Ministre de l'Intérieur, Paris, de l'imprimerie du Cercle social, 10 juin 1792.
« SIRE,
L'état actuel de la France ne peut subsister longtems ; c'est un état de crise dont la violence atteint le plus haut degré, il faut qu'il se termine par un éclat qui doit intéresser Votre Majesté, autant qu'il importe à tout l'empire.
Honoré de votre confiance, et placé dans un poste où je vous dois la vérité, j'oserai vous la dire toute entière ; c'est une obligation qui m'est imposée par vous-même.
Les François se sont donnés une constitution, elle a fait des mécontens et des rebelles ; la majorité de la nation la veut maintenir ; elle a juré de la défendre au prix de son sang, et elle a vu avec joie la guerre qui lui offroit un grand moyen de l'assurer. Cependant, la minorité, soutenue par des espérances, a réuni tous ses efforts pour emporter l'avantage. De là, cette lutte intestine contre les loix ; cette anarchie, dont gémissent les bons citoyens, et dont les malveillans ont bien soin de se prévaloir pour calomnier le nouveau régime. De là, cette division, partout répandue, et partout excitée, car nulle part il n'existe d'indifférent ; on veut, ou le triomphe, ou le changement de la constitution, on agit pour la soutenir, ou pour l'altérer. Je m'abstiendrai d'examiner ce qu'elle est en elle-même, pour considérer seulement ce que les circonstances exigent ; et me rendant étranger à la chose, autant qu'il est possible, je chercherai ce que l'on peut attendre , et ce qu'il convient de favoriser.
Votre Majesté jouissoit de grandes prérogatives qu'elle croyoit appartenir à la royauté. Elevée dans l'idée de les conserver, elle n'a pu se les voir enlever avec plaisir ; le désir de se les faire rendre étoit aussi naturel que le regret de les voir anéantir. Ces sentimens qui tiennent à la nature du cœur humain, ont dû entrer dans le calcul des ennemis de la révoluțion. Il ont donc compté sur une faveur secrette, jusqu'à ce que les circonstances permissent une protection déclarée. Ces disposițions ne pouvoient échapper à la nation elle-même, et elles ont dû la tenir en défiance. Votre Majesté a donc été constamment dans l'alternative de céder à ces premières habitudes, à ses affections particulières, ou de faire des sacrifices dictés par la philosophie, exigés par la nécessité ; par conséquent, d'enhardir les rebelles, en inquiétant la nation, ou d'appaiser celle-ci, en vous unissant avec elle. Tout a son terme, et celui de l'incertitude est enfin arrivé.
Votre Majesté peut-elle aujourd'hui s'allier ouvertement avec ceux qui prétendent réformer la constitution, ou doit-elle généreusement se dévouer sans réserve à la faire triompher ? Telle est la véritable question, dont l'état actuel des choses rend la solution inévitable. Etc. »

102. Créée par Antoine Marie Cerisier (1749-1828), contre-révolutionnaire modéré, La Gazette universelle ou Papier-nouvelles de tous les pays et de tous les jours, a paru du 1 décembre 1789 au 10 août 1792. À partir de juillet 1791, elle devient l'organe du parti feuillant. Arrêté après le 10 août 1792, Antoine Marie Cerisier sera libéré le 9 janvier 1794. On perd sa trace par la suite.

103. Décret du 15 mai 1791, in La Révolution française et l'abolition de l'esclavage, tome 12 : La législation nouvelle : table générale et index, Paris, Éditions d'histoire sociale, s.d., p. 2.

104. Pierre Jacques Brissot, Discours sur la nécessité politique de révoquer le décret du 24 septembre 1791, pour mettre fin aux troubles de Saint Domingue, 2 mars 1792 : « Si l'on ne se détermine pas enfin à changer ce système, à parler un langage loyal et clair ; à n'asseoir nos rapports avec les colonies, et leur organisation intérieure, que sur les bases immuables de la justice universelle ; à soutenir le parti de la justice, par une volonté ferme, plutôt que par des forces, (car ici la force indigène des colonies suffit pour appuyer la justice), c'en est fait à jamais de nos îles à sucre. Elles nous échappent, pour passer sous un gouvernement étranger, ou s'anéantir dans l'indépendance. »

105. Jean Baptiste Cloots, Anacharsis à Paris ou Lettre à un prince d'Allemagne, Paris, chez Desenne, 1790, pp. 27-28.

106. Pierre Jacques Brissot, Discours sur la nécessité de révoquer le décret du 24 septembre 1791, pour mettre fin aux troubles de Saint Domingue, de l'imprimerie du Patriote françois, 2 mars 1792.

107. « Aux auteurs de la Gazette universelle, in Anacharsis Cloots. Écrits révolutionnaires 1790-1794, Paris, Champ Libre, 1979, pp. 184-185.

108. « Aux auteurs de la Gazette universelle, in Anacharsis Cloots. Écrits révolutionnaires 1790-1794, Paris, Champ Libre, 1979, p. 212.

109. Ibidem.

110. Marcus Junius Brutus, bien que né à Rome, peut être dit étranger dans la mesure où il prétendait descendre d'une gens Brutus d'origine inconnue, qui, en -509 av. J.-C., après le viol de Lucrèce, renversa le dernier roi de Rome, Tarquin le Superbe, et, de ce fait, fonda la République romaine.

111. Source : Dictionnaire universel d’histoire et de géographie Bouillet Chassang, Lettre A.

112. Charles Georges Marquis de Clermont Gallerande, Mémoires particuliers pour servir à l'histoire de la Révolution qui s'est opérée en France en 1789, volume 3, Imprimerie-Librairie de J.-G. Dentu, 1826, pp. 461-462.

113. « Discours prononcé à la barre de l'Assemblée nationale, le 27 août 1792, l'an IV de la liberté et le 1er de l'égalité », in Anacharsis Cloots. Écrits révolutionnaires 1790-1794, Paris, Champ Libre, 1979, p. 386.

114. Jean Paul Marat est né le 24 mai 1743 à Boudry, dans l'ancienne principauté de Neuchâtel, située en Suisse, mais placée alors sous la suzeraineté du roi de Prusse. D'où la qualité de « Prussien » que lui attribuent les Girondins. On ignore par ailleurs si Marat a acquis la nationalité française.

115. Troisième discours de J.-P. Brissot, député, sur la nécessité de la guerre, prononcé à la Société, le 20 janvier 1792. Société des amis de la Constitution, séante aux Jacobins, à Paris, p. 2 sqq.

116. Lettre citée par Louis Paris, ex-bibliothécaire de Reims, in Le Cabinet historique, tome 2, deuxième partie, documents, Paris, au bureau du Cabinet historique, 1856, pp. 103-104.

117. H. Boulanger, « L'Affaire des "Belges et Liégeois unis" (1792-1793), in Revue du Nord, 1910, 1-2, pp. 144-165.

118. Philippe Joseph Benjamin Buchez et Pierre Célestin Roux-Lavergne, Histoire parlementaire de la Révolution française, ou Journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu'en 1815, tome 31, Paulin Libraire, 1837, p. 395.

119. Cf. dans « Les souvenirs d'un curieux, in L'Artiste, volume 1, p. 251 sqq., une intéressante évocation de Madame de Cheminot, de sa maison, de son salon, après 1794. On y apprend passim que Madame de Cheminot, qui « nageait alors dans le luxe et les fêtes », « n'avait jamais été mariée, et s'était dépouillée de son nom vulgaire en s'envolant dans les régions mythologiques. Il lui fallait un nom à particule pour se rehausser, et elle prit celui sous lequel elle vécut ». « La faveur du Landgrave de Hesse avait fait entrer au service d'Autriche un frère de Mme Cheminot, qui devint général et mourut sur la brèche au premier siège de Dantzig. A soixante ans, et peut-être soixante-dix (c'est à cet âge que le jeune Curieux la connut), elle aimait encore à déployer ses grâces, à danser des menuets, à chanter des légendes galantes et des chansons un peu grassettes ». Dans les premières années que Mme de Cheminot ouvrit sa maison, elle ne reçut que des hommes : les femmes s'abstenaient ». Les hommes abondaient... »

120. Manuscrits de la bibliothèque de l'Arsenal. Archives de la Bastille. Première section. Administration du lieutenant général de police. Bureaux de la lieutenance de police. 2e Bureau. Discipline des mœeurs. Bulletins de police sur la vie privée des actrices, danseuses et cantatrices de Paris. Années 1749-1758. Dossier Mlle Coupée.

121. Claude Basire sera guillotiné le guillotiné le 5 avril 1794. Bien que reconnu coupable de corruption dans le procès de Danton, Louis Marie Lullier ne sera pas condamné à mort, mais condamné à la prison jusqu'à la paix (Moniteur 27 germinal, p.797).

122. Philippe Joseph Benjamin Buchez et Pierre Célestin Roux-Lavergne, Histoire parlementaire de la Révolution française, ou Journal des assemblées nationales depuis 1789 jusqu'en 1815, tome 31, p. 378 sqq.

123. Pour en savoir plus sur le couple Taschereau, voir Hervé Coudroy, Taschereau de Fargues.

124. « Opinion d'Anacharsis Cloots, membre du Comité d'instruction publique », in Anacharsis Cloots. Écrits révolutionnaires 1790-1794, Paris, Champ Libre, 1979, pp. 638-644.

125. Maximilien Robespierre, Observations générales sur le projet d'instruction publique, texte extrait des Lettres à ses commettants, recueillie par A. Vermorel in Œuvres de Robespierre, Paris, F. Cournol, 1866, p. 262-268.

126. Projet de décret sur l'éducation publique, lu par Robespierre le 29 juillet 1793 à la Convention.

127. La Gazette nationale ou le Moniteur universel, 26 novembre 1793.

128. Reproduction par les procédés héliographiques Motteroz du Carnet de Robespierre trouvé sur lui au moment de son arrestation, notes 60 et 69 ; in « Essai d'édition critique »,Annales révolutionnaires, t. 10, n° 1, janvier-février 1918. Cf. aussi Christine Belcikowski, À propos du carnet de Robespierre.

129. La Gazette nationale ou le Moniteur universel, 26 novembre 1793.

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