La Révolution et Robespierre vus par Victorien Sardou

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
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Portrait de Victorien Sardou, s.d., détail, collections de L'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts.

Victorien Sardou (1831-1908), élu à l'Académie française en 1877, est l'auteur heureux d'une centaine de pièces, comédies de caractère, drames bourgeois, et drames historiques, dont Thermidor en 1891 et Robespierre en 1899.

En 1891, à la Comédie française, la première et unique représentation de Thermidor fait scandale. « Le gouvernement s'inquiéta du peu de respect que manifestait M. Sardou pour le dogme révolutionnaire. Bien qu'en somme M. Sardou se fût attaqué surtout à Robespierre, les purs Jacobins ne lui pardonnèrent pas. M. Clémenceau fit à la tribune sa déclaration que "la Révolution était un bloc dont on ne pouvait rien distraire et qui était à prendre ou à laisser" (1). Bref Thermidor fut interdit à la Comédie-Française après une représentation, et ne fut rejoué que cinq ans après à la Porte Saint-Martin avec deux nouveaux tableaux. J'avoue, dit encore le critique du temps, que M. Sardou dans Thermidor n'était pas tendre pour le dictateur de la loi de Prairial, et Labussière, le héros de la pièce, cet acteur employé au bureau des détenus sous le nom de Charles et qui s'occupe à faire disparaître les dossiers des suspects, ne se gêne pas pour parler librement des "pourvoyeurs de la guillotine" ; mais Thermidor était surtout une suite de tableaux de foules imaginés avec l'art le plus délicat — et le sentiment le plus juste de l'histoire, ajoute le même critique, certes enclin au révisionnisme concernant ce qu'il appelle le "dogme" révolutionnaire… »

On lira donc avec les lunettes critiques qui s'imposent, l'extrait de Thermidor reproduit ci-dessous. Pour une analyse plus approfondie du Thermidor de Victorien Sardou, du scandale de la première représentation et des suites politiques qu'il entraîne, on se reportera à « 1891, l'affaire Thermidor » de Marion Pouffary, in Histoire, économie et société, 2009/2 (28e année), pages 87 à 108.

Le 23 avril 1899, soucieux de ne plus essuyer en France un scandale politique semblable à celui de 1891, Victorien Sardou fait jouer à Londres Robespierre, autre drame historique, spécialement écrit pour Sir Henry Irving, né John Henry Brodribb (1838-1905), acteur et manager du Lyceum Theatre.

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Sir Henry Irving en Robespierre dans Robespierre de Victorien Sardou ; peintre anonyme, Russell-Cotes Art Gallery and Museum, Bournemouth.

Le Monde artiste : théâtre, musique, beaux-arts, littérature rend compte du succès de l'événement :

« La première de Robespierre, de Victorien Sardou, a provoqué un enthousiasme extraordinaire ; dès 6 heures du matin les admirateurs de Sir Henry Irving se rangeaient en files serrées aux portes du Lyceum, pour attendre l'ouverture jusqu'à 8 heures du soir. Munis de pliants, de journaux, de provisions, ils ont passé quatorze heures à attendre l'arrivée de leur idole, dont l'entrée en scène a été accueillie par une salve d'applaudissements qui a duré plus de cinq minutes. Quant à la pièce, elle a obtenu un très grand succès : montée avec un art et un luxe inouïs, et jouée dans la perfection par Ellen Terry, Eva Moore, et MM. Irving père et fils, et Kyrle Bellew. Elle nous a fait connaître un Robespierre tyranno-sentimental, adorant son fils (2), la poésie et la nature, tout en sévissant sans répit contre ses ennemis politiques et ceux de la France.

Le dramaturge s'est permis une licence dramatique en donnant à Robespierre qui mourut à trente-cinq ans, un fils de vingt-deux ans ; qu'importe, pourvu que l'instinct artistique soit respecté ? et il l'est dans chaque page, dans chaque scène. Drame, sentiment, poésie, rien n'y manque, et bien que le rôle de Clarisse Ellen Terry, soit un peu effacé, il suffit pour faire ressortir le côté humain du caractère de Robespierre, le père de son fils Olivier. La fête de la déesse Raison fournit un spectacle grandiose, dont la mise en scène n'a jamais été surpassée. L'exécution des ci-devant, les angoisses de la mère qui, s'attendant à voir passer son fils dans un des tombereaux, s'écrie : "Dieu soit loué ! on ne guillotine que des femmes aujourd'hui", sont des scènes dramatiques d'une force et d'une habileté surprenantes. Le règne de Robespierre au Lyceum sera plus long que son règne à Paris et fera couler autant d'or dans les coffres de la direction qu'elle fit couler de sang dans les carrefours de la capitale. »

I. La Révolution vue par Victorien Sardou, in Thermidor, acte I, scène 4, drame en quatre actes de Victorien Sardou

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De gauche à droite : Martial Hugon, commandant d'artillerie à l'armée de Sambre-et-Meuse (joué par Léon Marais) ; Charles Hippolyte Labussière, commis enregistreur au bureau des détenus du Comité de salut public (joué par Benoît Constant Coquelin, dit Coquelin aîné) ; photos Van Bosch, tirage photographique Aron Frères ; in L'Illustration théâtrale, nº 38, 25 août 1906.

Labussière. — Ah ! vous êtes heureux, vous autres soldats. Vous ne voyez de la Révolution que ses grandeurs et ses vertus, nos armes triomphantes et les aigles royales fuyant partout devant le drapeau tricolore. Retourne à l'armée, va ! C'est là qu'est le pur patriotisme ! Tu ne verras ici que de quoi désoler une âme vraiment républicaine comme est la tienne.

Martial. — Hélas ! que tu dis vrai ! Je suis allé à la Convention, j'y ai cherché vainement les grands hommes de cette Assemblée nationale qui a sapé l'ancien régime, les héros de la Constituante qui a fondé le nouveau, les girondins qui nous ont conquis la liberté, les dantonistes qui nous ont conquis la république ! (Il s'assied sur le bord du canot) Tous disparus, fugitifs, égorgés ! Je suis allé aux Jacobins. J'y ai entendu le doucereux Couthon réclamer le supplice des indulgents et d'autres forcenés renchérir sur ces insanités sanguinaires. J'ai parcouru la ville... Sur tous les murs, des affiches de ventes ; à toutes les portes, des mobiliers à l'encan et partout des mendiants, des « enragés » déguisés en galériens avec leurs cheveux gras, leurs bonnets rouges, leurs carmagnoles et leurs gourdins. Dès la tombée du jour, les boutiques fermées, les places vides, les rues silencieuses et sombres ; à chaque pas une patrouille exigeant la carte civique, et, pour tout bruit, la voix des crieurs hurlant la liste des gagnants du jour à la loterie de Sainte-Guillotine ; car tous les jours, à quatre heures, six, sept charrettes suivent les quais, menant à la boucherie hommes, femmes, vieillards, jeunes filles, enfants ; hier encore, un de quinze ans. Et c'est Paris cela, notre beau, notre glorieux Paris, le Paris du quatorze Juillet, le Paris de la Fédération !...

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Première page de l'opuscule anonyme intitulé Liste des gagnans sainte Guillotine, octobre 1793.

Labussière. — Ah ! mon cher Martial, il est loin le jour où, si joyeusement, nous roulions la brouette au Champ-de-Mars ! Quel enthousiasme alors de tout un peuple affranchi de ses lisières ! Et les beaux rêves d'avenir ? Plus d'arbitraire, ni de privilèges ! Plus de grands humiliant les petits, de riches oppresseurs du pauvre ! La justice pour tous, le pouvoir aux meilleurs, les honneurs aux plus dignes, la guerre à tous les abus, la place à tous les droits, l'appel à tous les devoirs ! lune de miel de la liberté, où es-tu ?... Un si beau rêve finir dans l'horrible !... En être venus là !... A ces mœurs de cannibales, à ces abattoirs de chair humaine !... Quel écœurement !

Il s'assied près de Martial.

Martial. — Enfin, ceux-là mêmes qui mènent à la mort ces jeunes filles et cet enfant de quinze ans ne peuvent pas les croire capables de conspirer...

Labussière. — Le petit de Maillé ! Il n'était coupable que d'avoir jeté un hareng pourri au nez du geôlier qui l'apportait pour son repas. « Mais qu'importe ! te dirait Herman ou Fouquier-Tinville ! Je ne juge pas, je condamne ! Il ne s'agit pas de savoir si l'accusé est coupable ou non, mais s'il est suspect de regretter l'ancien régime. C'est assez pour qu'il meure, nous ne voulons plus rien du passé, pas un regret, pas même un souvenir !... » Et voilà, dépouillée de ses déclamations hypocrites et mise à nu, toute la théorie du despotisme qui nous écrase. « Un retour, a dit Camille Desmoulins, qui d'ailleurs est mort de l'avoir osé dire, un retour au beau temps des Néron et des Caligula », où dix mille coquins font la loi à toute une ville intimidée ; où la peur est assise à tous les foyers ; où le mari se méfie de sa femme, le père de ses enfants ; où les bandits n'ont plus à redouter la rigueur des lois ; car il leur suffit d'être du comité de leur section pour forcer ta porte sous prétexte de visite domiciliaire, te dépouiller à titre de confiscation et commettre chez toi tous les abus en s'en glorifiant comme de vertus civiques ; où ta vie est à la merci d'un valet fripon que tu chasses, d'un débiteur insolvable, d'une femme jalouse, d'un héritier impatient, d'un juge impitoyable qui, de par l'atroce loi de prairial, te condamne sans enquêtes, ni témoins, ni débats, ni défense ! Car tel est son bon plaisir ! Où toujours et partout le mot « suspect » te guette, te harcèle, te menace, te dénonce ! Tu vas à Vincennes sans passeport : « suspect ». Tu caches donc qui tu es ; mais ne te hâte pas trop d'en réclamer un, car, alors, « suspect », tu veux donc fuir ! Tu parles poliment, ton linge est blanc : « suspect ». Ta propreté sent trop son aristocrate !... Tu vas par les rues, silencieux et la tête basse, c'est donc que tu blâmes ! « Triste », c'est donc que tu déplores ! « Gai », c'est donc que tu railles ! « Inquiet », c'est donc que tu as quelque raison de craindre ! Prends garde que ta pâleur ne te dénonce. Camille l'a dit après Tacite ! Tremble même d'avoir peur ! Suspects, le talent, le savoir, l'esprit ; car tout cela est antiégalitaire ! Suspectes, la bienfaisance et la charité même ; témoin le fils Micaut, condamné, dit le jugement, pour avoir corrompu le peuple par ses bienfaits ! Ne porte pas le deuil de ton père supplicié, affectation d'anticivisme : la mort ! N'oublie pas de retourner une plaque de cheminée fleurdelisée ! royalisme : la mort ! Ne garde pas, comme Pierre Gondier, dans un buffet, des croûtes de pain sec destinées à tes poules, accaparement, héhertisme : la mort ! Ne témoigne pas, comme Capote, Feuillide et Prédicant, en faveur d'un accusé, indulgence et modérantisme : la mort ! Et pour tous les cas, sans appel, ni recours, ni sursis : la mort !

Martial. — Et tout Paris subit, accepte ces horreurs ?

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Charrette menant à la guillotine, dite « bière des vivants », détail, in Histoire de la Révolution française d'Adolphe Thiers.

Labussiêre. — Ah ! pauvre peuple, ignorant et crédule, mais si dévoué à la République et si vaillant à la défendre. On lui disait des condamnés du premier jour : « Des conspirateurs, des traîtres qui pactisent avec l'étranger pour t'affamer et te remettre en servitude. Supprime-les, l'abondance renaîtra et ce sera l'âge d'or ! » Il l'a cru. Et, pendant des mois et des mois, il a vu passer par charretées : royalistes, feuillants, girondins, hébertistes, dantonistes, tous les partis, tous les âges, tous les rangs, tous les métiers, jetés pêle-mêle au même tombereau. Mais, plus la moisson des têtes est copieuse, plus sa misère est grande et moins apparaît l'âge d'or. Il s'étonne, il s'irrite. Les commerçants de la rue Honoré se sont plaints qu'à l'heure où passait le funèbre cortège le quartier se faisait désert, leurs boutiques étaient vides. Le jour de la fête de l'Être suprême sur la place de la Révolution, les huit bœufs oui traînaient le char des Arts et Métiers refusaient a'avancer, offusqués par l'odeur du sang dont la place était imprégnée et le peuple s'est ému de cette leçon donnée a l'homme par la brute. L'échafaud menaçait de devenir impopulaire. Subitement on l'a transporté à la place de la ci-devant Bastille. Puis, sur de nouvelles plaintes, à la barrière du Trône-Renversé (3), aux confins de la ville, presque dans les champs... les premières charrettes engagées dans le faubourg ont été accueillies par un silence morne, hostile, et, depuis, sur leur passage, les fenêtres se ferment, les hommes s'éloignent, les femmes se cachent. Pense qu'en quarante-neuf jours la rue Antoine a vu passer plus de treize cents condamnés !...

Il se lève.

Martial, de même, ils descendent à l'avant-scéne. — Et, dans cette ville indignée, il ne s'est pas encore trouvé dix hommes de cœur pour se ruer sur l'échafaud ! Pas un bon, pas un vrai républicain, comme toi et moi, n'a protesté pour sa cause que l'on déshonore et n'a crié à ce peuple désabusé : Ça, la République ! ça, la Révolution ! ça, la Liberté ! Mais, c'est le contraire !... Mais, c'est tout ce que nous exécrons dans le passé, et que nous voulons impossible dans l'avenir ! C'est la Saint-Barthélémy, les dragonnades, l'inquisition, l'autodafé... par le fer au lieu du feu ! Non, bandits, non, non, ce n'est pas la République, c'est le despotisme ! Cest la tyrannie et, de toutes, la pire : celle de la canaille !

Labussiêre, debout — Danton l'a rêvée comme toi, la fin des supplices ; lui, qui disait à Fabricius (4) : « J'aime mieux être guillotiné que guillotineur ! » Camille l'a crié comme toi, ce que tu dis là ! Et tous deux ont payé de leur tête le crime d'indulgence et de modérantisme, et pas une voix de la foule n'a protesté contre leur supplice, et c'était Camille, et c'était Danton !

Martial. — Ah ! bon Dieu !... Est-ce possible !

Labussiêre. — Ah ! parbleu ! si les honnêtes gens avaient la bravoure de leur honnêteté, comme les coquins ont celle de la scélératesse ! Mais la lâcheté humaine et l'égoïsme ! Chacun ne songe qu'à son propre salut, s'aplatit sur le sol, faisant le mort ! Les honnêtes gens gémissent, certes ! C'est leur fonction, à ceux-là, de toujours gémir et de ne jamais rien faire ; mais, pour se jeter au-devant de la charrette et crier : « À bas l'échafaud ! » Pas un !

Martial. — Eh bien, je le serai, moi, celui-là !

Labussiêre. — Toi ? Et seul ?

Martial. — Moi ! Et seul !

Labussiêre. — Tu ne feras qu'un égorgé de plus ! Patience, l'heure n'est pas venue.

Martial. — Et quand viendra-t-elle ?

Labussiêre, à mi-voix. — Demain, ce soir peut-être.

Martial. — Et qui te le fait croire ?

Labussiêre. — Oh ! je suis en bonne place pour tout savoir, car je ne t'ai pas encore dit mon nouvel emploi...

Martial. — Qui est ?

Labussiêre. — Je suis commis aux écritures dans le bureau... (Grand bruit de voix et de rires à droite.) Mais je te conterai cela plus tard !... Voici les laveuses.

II. Robespierre, in La maison de Robespierre : réponse à M. E. Hamel de Victorien Sardou, Paris, Paul Ollendorf Éditeur, 1895, pp. 70-76.

Dans La maison de Robespierre..., Victorien Sardou développe une longue critique des recherches de Louis Ernest Hamel (1826-1898), avocat, historien, biographe de Robespierre, à propos de ce qui subsiste de « la maison de Robespierre », rue Saint-Honoré, aujourd'hui nº 398. Il s'agit plus exactement de la maison de l'entrepreneur de menuiserie Maurice Duplay, maison où Robespierre a vécu de 1791 à sa mort.

En 1895, d'après Ernest Hamel, il ne susbiste quasi rien du bâti extérieur et intérieur qui fut dans les années 1790 celui de la maison Duplay. Or Victorien Sardou dit, lui, que, malgré diverses modifications, il a reconnu l'emplacement de la chambre de Robespierre, sa fenêtre avec vue sur le toit de l'appentis jadis édifié dans la cour, et avec vue aussi sur le petit jardin des demoiselles Duplay.

Bizarrement, comme observé par Ernest Hamel dans l'ouvrage, également intitulé La maison de Robespierre (5), qui fait pièce à celui de son contradicteur, Victorien Sardou montre à l'endroit de l'homme Robespierre une fascination égale au semtiment d'horreur que l'œuvre du même Robespierre lui inspire. Et, lorsqu'il rencontre Mme Lebas, née Élisabeth Duplay, fille de Maurice Duplay, veuve de Philippe Le Bas qui a été l'un des fidèles de Robespierre et qui s'est suicidé dans la nuit du 9 au 10 thermidor, le même Victorien Sardou ne peut s'empêcher de céder un instant au charme qui émane de la sincérite de cette « veuve de Thermidor ». Mais l'acrimonie lui revient ensuite aussi vite qu'elle l'a quitté !

II.1. La chambre de Robespierre

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Portrait de Robespierre. Le Conventionnel est représenté dans la chambre qu'il occupait chez le menuisier Duplay, à Paris, rue Saint-Honoré. Peinture ancienne, anonyme, reproduite in Les portraits de Robespierre, par Hippolyte Buffenoir (1847-1928), Paris, Ernest Leroux Éditeur, 1910, planche 15.

« On peut facilement se figurer la pièce, avec ses rideaux de damas bleu à fleurs blanches, son casier de sapin pour les livres, les chaises, la table de travail, la cheminée en face de la fenêtre, cette fenêtre, aujourd’hui comme autrefois, sans volets ni persiennes,devant laquelle Barras et Fréron trouvèrent Robespierre si singulièrement occupé à sa toilette. [...].

Je le voyais là, tisonnant son feu, rongeant ses ongles, déclamant tout haut ses discours, méditant son horrible loi de prairial, — ou, la nuit, courbé sur sa petite table, après avoir affecté de ne sacrifier Camille et Danton qu’à regret, aiguisant le couteau qui devait les égorger par la main de Saint-Just, en rédigeant pour lui « quelques notes » ! dit légèrement Hamel... « Des souvenirs !... »

« Des souvenirs? »— Vingt-trois pages que j’ai là sous les yeux, écrites de sa propre main !... Le plus atroce réquisitoire qu’ait jamais forgé la calomnie, l’ambition, l’envie,la haine et la peur !

II.2. Le charme de Mme Lebas

« Ce Robespierre qui était si bon et que j’aurais aimé! » me disait Mme Lebas.

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Élisabeth Le Bas, née Élisabeth Duplay à Paris le 16 août 1772, morte à Rouen le 4 avril 1859. In Stéfane Pol, Autour de Robespierre : Le conventionnel Le Bas, d'après des documents inédits et les mémoires de sa veuve, Éditions Flammarion, Paris, 1901.

Car je l’ai connue, moi, Mme Lebas ! — J’ai même dansé avec elle !... Uni, Hamel, dansé!... en 1845 ou 1846, à une petite sauterie de jeunes garçons et filles de mon âge, rue d’Enfer, chez Mme de Boismont.

J’arrivais en retard. Plus de danseuse. Et l'on manquait d’un vis-à-vis pour un quadrille. J’avise sur un canapé une dame vêtue de noir, âgée, mais de tournure encore jeune, et bravement je cours l’inviter...

— Oh ! me dit-elle en souriant, il y a beau jour que je ne danse plus !

J’insiste ; la maîtresse de maison accourt : « — Mais si, mais si..., c’est entre nous !... Ces pauvres enfants !... » Et la dame finit par se résigner, à la condition que je lui indiquerai les figures.

Après la contredanse, pendant laquelle elle m’a gentiment interrogé sur mes études, mes professeurs, mon collège, le nôtre, ô Hamel !... je demande à Mme de Boismont qui est cette bonne dame ?

— C’est, me dit-elle, la mère de Philippe Lebas, de l’Institut,... la veuve du conventionnel !

J’étais alors en pleine lecture de la Révolution de Thiers, et je m’écriai : « Celui qui s’est tué ! »

Mme de Boismont reporte l'exclamation à Mme Lebas qui me fait signe de venir m’asseoir auprès d’elle, et j’y vais, tout saisi d’avoir enseigné la chaîne des dames à cette veuve de Thermidor.

Naturellement, Mme Lebas me parle de Thiers, de la Révolution, de Robespierre ; et, comme elle me voit un peu tiède pour son héros, elle ne manque pas cette occasion de dire une fois de plus qu’il a été « bien calomnié par ses ennemis! » Je cite mot pour mot..., je l’entends encore : « Et que certainement je l'aurais aimé !.. Il était si bon et si affectueux pour la jeunesse ! »

Quelqu’un survient, rompt l’entretien... Je n’ai plus revu ma danseuse. Mais la sincérité de cette aimable femme, la douceur de sa voix étaient si persuasives que je conçois qu’elle ait eu grande part aux essais de réhabilitation de son idole.

Et son illusion était bien naturelle !

Quel Robespierre avait-elle connu ? — Celui de la maison paternelle, heureux de s’y voir cajolé, adulé..., presque tendre pour Éléonore et ses sœurs, sobre, austère, chaste, ne parlant que par belles sentences et maximes ! — Celui qui, aux veillées d’hiver, récitait des scènes de Racine ou fredonnait la romance jouée par Buonarotti sur le clavecin, — qui, les soirs d’été, aux Champs-Elysées, jetait des sous aux petits savoyards ou menait son chien Brount se baigner dans la Seine, — et, dans les excursions à Saint-Ouen, à Montmorency, cueillait pour ses jeunes amies des cerises dans les vergers, des bluets dans les champs !...

Avec le temps, l’image du grand homme s’était idéalisée au point qu’elle le voyait beau ! — Sa tête de chat, aux pommettes saillantes, couturées de petite vérole ; son teint bilieux, ses yeux verts bordés de rouge sous ses lunettes bleues, sa voix aigre, son verbe sec, pédant, hargneux, cassant ; son port de tête hautain, ses gestes convulsifs, tout cela s’était effacé, fondu, transformé en une douce figure d’apôtre, martyr de sa foi pour le salut des hommes !

II.3. « Et, de fait, il avait sa foi, le monstre ! »

Et, de fait, il avait sa foi, le monstre !... Sa foi en lui d’abord ; puis dans la sublimité de ses doctrines, qui sont bien d’un disciple de Rousseau : la civilisation corruptrice des mœurs ; le retour à l’état de nature, où l’homme est parfait, comme on sait ; un régime égalitaire, où toutefois les citoyens seraient courbés sous le joug d’une sorte de théocratie dont lui, l'Incorruptible, serait naturellement le grand pontife ! « Une jésuitière de l’Amérique espagnole ! » disait Danton railleur. — Bref, la plus odieuse des tyrannies ; mais, pour ce maniaque et les naïfs qui l’entouraient, la République idéale fondée sur la vertu !

Son incommensurable orgueil lui persuadant qu’il avait seul le génie requis pour ramener l’âge d’or, n’étaient-ils pas bien coupables ceux qui, par l’obstacle mis à sa grandeur, retardaient le bonheur de la Patrie ? — N’avait-il pas le droit de les exécrer, et le devoir patriotique de les détruire, ces « pervers » cramponnés à leurs jouissances égoïstes ? — Et pour cela toute arme n’était-elle pas légitime : perfidie, mensonges, trahisons, la beauté du but justifiant les pires moyens ?... Son cri de désespoir, en Thermidor, où ceux qui l’assomment ne valent pas mieux que lui : « Tout est perdu, les brigands triomphent ! » ce cri-là est bien sincère ! — Ne l’empêchent-ils pas de réaliser son rêve humanitaire ?...

De là le culte rendu à sa mémoire par tous les Duplay grands et petits et leur affiliation au Babouvisme, où ils retrouvaient les doctrines de leur maître ! — De là, pendant un demi-siècle, la propagande doucereuse de Mme Lebas et de tous les dévots de la petite chapelle Saint-Honoré, soufflant aux Louis Blanc (4), aux Hamel, cette folle croyance qu’il n'a succombé que pour avoir voulu abattre l’échafaud et détruire, dit Louis Blanc, « la terreur par la terreur — homéopathiquement !

Ah ! que Taine a donc raison de s’écrier que, cent ans après sa mort, il fait encore des dupes ! »

« L’héritage de Robespierre, son action au Comité de Salut public, les idées démocratiques qu’il n’a cessé de défendre à la tribune entre 1789 et 1794, sont au cœur des clivages mémoriels qui structurent le paysage politique français à la fin du XIXe siècle et opposent opportunistes et radicaux, monarchistes et républicains, droite traditionnelle et nationalisme révolutionnaire », observe Marion Pouffary dans « 1891, l'affaire Thermidor ».

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1. Le 29 janvier 1891, c'est en réponse à deux députés opposés à la censure du Thermidor de Victorien Sardou que Georges Clémenceau prononce à la Chambre ce discours devenu célèbre : « Messieurs, il a été joué à la Comédie-Française une pièce évidemment dirigée contre la Révolution française. Il est temps d’écarter toutes les tartuferies auxquelles on a eu recours pour dissimuler la réalité. Assurément, on n’a pas osé faire ouvertement l’apologie de la monarchie contre la République. On ne pouvait pas le faire à la Comédie-Française. On a pris un détour, on s’est caché derrière Danton. Depuis trois jours, tous nos monarchistes revendiquent à l’envi la succession de Danton. J’admire, quant à moi, combien de dantonistes inattendus ont surgi tout à coup de ce côté (la droite) de la Chambre. oute cette comédie n’eût pas dû revivre ici. Il est temps d’en finir avec ces tartuferies indignes de cette Assemblée. Je dis et je répète, puisqu’on m’interrompt, que la pièce est tout entière dirigée contre la Révolution française. [...]. Messieurs, que nous le voulions ou non, que cela nous plaise ou que cela nous choque, la Révolution française est un bloc… un bloc dont on ne peut rien distraire parce que la vérité historique ne le permet pas. [...]. Et maintenant, si vous voulez savoir pourquoi, à la suite de cet événement sans importance d’un mauvais drame à la Comédie-Française, il y a eu tant d’émotion dans Paris, et pourquoi il y a à l’heure présente tant d’émotion dans la Chambre, je vais vous le dire. C’est que cette admirable Révolution par qui nous sommes n’est pas finie, c’est qu’elle dure encore, c’est que nous en sommes encore les acteurs, c’est que ce sont toujours les mêmes hommes qui se trouvent aux prises avec les mêmes ennemis. Oui, ce que nos aïeux ont voulu, nous le voulons encore. Nous rencontrons les mêmes résistances. Vous êtes demeurés les mêmes ; nous n’avons pas changé. Il faut donc que la lutte dure jusqu’à ce que la victoire soit définitive. »

2. Certains adeptes de la petite histoire prêtent à Robespierre un fils naturel, né à Paris, rue Saint-Jacques, chez Mme Laubin, maîtresse sage-femme, baptisé le 25 janvier 1790 dans l'église paroissiale Saint Benoît de Bétourné, déclaré fils de Denis Urbain Chateau, huissier, et de Denise Pélagie Patillio. État-civil reconstitué de Paris, Naissances, 5Mi1 78, 23/01/1790-25/01/1790, vue 50. Cf. François Didier Château ou le fils caché de Maximilien Robespierre. Un fils caché de Robespierre ?Pourquoi pas ? Mais si c'était le cas, les hypothèses formulées dans l'article précité nécessiteraient d'être validées par des preuves plus solides. Cf. encore à propos de telles hypothèses, L'Incorruptible. Bulletin des Amis de Robespierre, novembre 1999, nº 32.

3. Barrière du Trône-renversé : ancienne barrière d'octroi installée sur l'actuelle avenue du Trône, à proximité de la place de la Nation, anciennement place du Trône, puis place du Trône-renversé.

4. Pâris, dit Fabricius : commissaire national à Lille, proche de Danton. Après l'assassinat de Louis Michel Lepeletier de Saint-Fargeau par Nicolas Marie de Pâris le 20 janvier 1793, Pâris, commissaire national à Lille, demande et obtient de changer de nom. Il prend celui de Fabricius, emprunté à Gaius Fabricius Luscinus ou Lucinus, consul en l'an 282 av. J.-C., rendu célèbre par sa pauvreté et son désintéressement, considéré comme un modèle de vertu sous la République romaine.

5. Ernest Hamel, La maison de Robespierre, Paris, Librairie Al. Charles, 1895.

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