Robespierre vu par Jules Vallès

Rédigé par Christine Belcikowski Aucun commentaire
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Jules Vallès, photographié par Nadar.

Jules Vallez, né au Puy-en-Velay, Haute-Loire, le 11 juin 1832, alias Jules Vallès, journaliste, écrivain et homme politique d'extrême-gauche, est en 1847-1848, élève au collège royal de Nantes, où il a pour condisciple Charles Louis Chassin, alias Matoussaint dans Le Bachelier. Il entre en politique à la faveur de la révolution de 1848, même si lors d'une rencontre avec Jacques Hyppolite Maunoury, dit Pol Maunoury, alors commissaire de la IIe République, celui-ci lui explique que la meilleure chose à faire pour un jeune républicain, c'est d'étudier avec assiduité. C'est là pour Jules Vallès « une réponse de pion ». Jules Vallès participe ensuite à tous les mouvements insurrectionnels suscités par le coup d'état du 2 décembre 1851, puis l'avénement du Second Empire le 2 décembre 1852. Le 22 février 1871, après la défaite de Sedan, la chute de Napoléon III, la nomination d'Adolphe Thiers au poste de chef du pouvoir exécutif de la République, et l'émergence de la Commune, il crée le journal Le Cri du peuple et, élu député par la Commune, il siége à la commission de l'enseignement, puis à celle des relations extérieures. Il appartient toutefois à la minorité au conseil de la Commune opposée à la dictature d'un comité de Salut public. Condamné à mort par contumace le 14 juillet 1872, il a fui dès 1871 en Belgique, puis à Londres. Il ne rentre en France que le 13 juillet 1880, quelques jours après la promulgation de la loi d'amnistie des Communards. En 1881, il publie L'Enfant et Le Bachelier. Il meurt le 14 février 1885 à Paris. L'Insurgé. 1871 paraît en 1886.

Dans ces trois romans qui constituent une trilogie autobiographique, Jacques Vingtras, double littéraire de Jules Vallès, évoque les frustrations de sa jeunesse, l'esprit de ses luttes, et la tragédie de la Commune. Le mordant de l'ironie s'allie à la puissance du cri.

« Je hais Robespierre », dit Jules Vallès, alias Jacques Vingtras, de façon provocatrice dans L'Insurgé. Éparses dans la la trilogie autobiographique de Jacques Vingtras, la multiplicité des références à Robespierre éclaire les raisons que recouvre chez Jules Vallès cette arrogante détestation de l'Incorruptible.

I. Robespierre dans L'Enfant
Jules Vallès, alias Jacques Vingtras, est alors le condisciple de Charles Louis Chassin, alias Matoussaint, au collège de Nantes.

Matoussaint et son ami le journaliste, comme nous l’appelons, m’ont prêté des volumes que j’ai emportés jeudi. Le dimanche suivant, je n’étais plus le même.

 

J’étais entré dans l’histoire de la Révolution.

On venait d’ouvrir devant moi un livre où il était question de la misère et de la faim, où je voyais passer des figures qui me rappelaient mon oncle Joseph ou l’oncle Chadenas, des menuisiers avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans, dont les fourches avaient du sang au bout des dents.

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5 et 6 décembre 1789. Marche des femmes sur Versailles, estampe anonyme.

Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que Madame Veto (1) affamait le peuple ; et la pique à laquelle était embrochée la miche de pain noir — un drapeau — trouait les pages et me crevait les yeux.

C’était de voir qu’ils étaient des pauvres gens comme mes grands-parents, et qu’ils avaient les mains couturées comme mes oncles ; c’était de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui nous donnions un sou dans la rue, et d’apercevoir avec elles des enfants qu’elles traînaient par le poignet ; c’était de les entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la mère Vincent, comme moi ; c’était cela qui me faisait quelque chose et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.

Ce n’était plus du latin, cette fois. Ils disaient : « Nous avons faim ! Nous voulons êtres libres ! »

J’avais mangé du pain trop amer chez nous, j’avais été trop martyr à la maison pour que le bruit de ces cris ne me surprît pas le cœur.

Puis je déchirais, en idée, les habits si mal bâtis que j’avais toujours portés et qui avaient toujours fait rire ; je les remplaçais par l’uniforme des bleus, je me glissais dans les haillons de Sambre-et-Meuse.

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Charles Moreau-Vauthier, Mort de Bara, Musée municipal de Nérac, dépôt à l'Écomusée de la Vendée. François Joseph Bara, ou Barra, né le 30 juillet 1779 au château de Palaiseau, mort à l'âge de 14 ans, le 17 frimaire an II à Jallais, près de Cholet. Il s'agit d'un jeune jeune engagé républicain tué pendant la guerre de Vendée et dont le mythe révolutionnaire a fait un jeune tambour héroïque tombé sous les balles d'une multitude de royalistes en criant : « Vive la République ! »

On n’était plus fouetté par sa mère, ni par son père, on était fusillé par l’ennemi, et l’on mourait comme Barra. Vive le peuple !

C’étaient des gens en tablier de cuir, en veste d’ouvrier, et en culottes rapiécées, qui étaient le peuple dans ces livres qu’on venait de me donner à lire, et je n’aimais que ces gens-là, parce que, seuls, les pauvres avaient été bons pour moi, quand j’étais petit.

 

Je me rappelais maintenant des mots que j’avais entendus dans les veillées, des chansons que j’avais entendues dans les champs, les noms de Robespierre ou de Buonaparte au bout de refrains en patois ; et un vieux, tout vieux, avec des cheveux blancs, qui vivait seul au bout du village, et qu’on appelait le fou. Il mettait quelquefois sur ses cheveux blancs un bonnet rouge et regardait les cendres d’un œil fixe.

Je me rappelais celui qu’on appelait le sans-culotte et qui ne tolérait pas les prêtres. Il était sorti de la maison le jour où sa femme, avant de mourir, avait demandé le bon Dieu.

Je me souvenais aussi des gestes qu’on avait faits, devant moi, en tapant sur la crosse d’un fusil, ou en allongeant le canon, avec un regard de colère, du côté du château.

Et tout mon sang de fils de paysanne, de neveu d’ouvriers, bondissait dans mes veines de savant malgré moi !

Il me prenait des envies d’écrire à l’oncle Joseph et à l’oncle Chadenas… « Soyez sûrs que je ne vous ai pas oubliés, que j’aurais mieux aimé être avec vous à la charrue ou à l’étable, qu’être dans la maison au latin. Mais si vous marchez contre les aristocrates, appelez-moi ! »

II. Robespierre dans Le Bachelier
Jules Vallès, alias Jacques Vingtras, et Charles Louis Chassin, alias Matoussaint, sont alors étudiants à Paris.

II.1

Dans les derniers temps, Matoussaint faisait la cour à la nièce d’une fruitière qui demeurait rue des Vieux-Augustins.

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Anonyme, Prise de la Bastille, Musée de la Révolution, Vizille, Isère.

N’avait-elle pas aussi, à ce que m’a confié Matoussaint, un oncle qui avait pris la Bastille ? Il avait gardé un culte pour la place et il était toujours au mannezingue du coin, d’où il partait tous les soirs soûl comme la bourrique à Robespierre (2), en insultant la veuve Capet. Je le trouverai peut-être le nez dans son verre, et il me mettra, en titubant, sur la trace de mon ami.

Hélas ! le marchand de vin est démoli. C’est tombé sous la pioche, et je ne vois qu’un tireur de cartes qui m’offre de me dire ma bonne aventure.

II.2

Nous sommes un noyau d’avancés. Nous ne nous entendons pas sur tout, mais nous sommes tous pour la Révolution.

« 93, CE POINT CULMINANT DE L’HISTOIRE ; LA CONVENTION, CETTE ILIADE ; NOS PÈRES, CES GÉANTS ! »

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De gauche à droite : Jean Jacques Rousseau, par Maurice Quentin de La Tour (1704–1788), Musée Antoine Lécuyer, Saint-, Aisne ; Maximilien Robespierre, par un peintre non identifié, Musée Carnavalet.

Quand je dis que nous sommes d’accord, nous avons failli nous battre plus d’une fois : j’ai, un jour, appelé Robespierre un pion et Jean-Jacques un « pisse-froid ».

« Pisse-froid » a failli me brouiller avec toute la bande.

On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir et à discuter ça plus tard, mais « pisse-froid » appliqué à Rousseau était trop fort.

Que voulais-je dire par là ? Quand on lance des mots pareils, il faut les expliquer… Que signifiait « pisse-froid » ?

Eh ! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j’ai entendu toujours appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui n’étaient pas francs du collier — qui avaient l’air sournois, en dessous !

« Alors, Jean-Jacques était en dessous ?

J’ai eu bien du mal à m’en tirer et j’ai dû faire quelques excuses, j’ai dû retirer pisse-froid. Je l’ai fait à contrecœur et pour avoir la paix.

Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est pincé, pleurard ; il fait des phrases qui n’ont pas l’air de venir de son cœur ; il s’adresse aux Romains, comme au collège nous nous adressions à eux dans nos devoirs…

Il sent le collège à plein nez.

Pisse-froid, oui, c’est bien ça !

 

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De gauche à droite : Jean Jacques Rousseau, par Maurice Quentin de La Tour (1704–1788) ; Voltaire, par Maurice Quentin de La Tour (1704–1788), d'après Maurice Quentin de La Tour, château de Ferney.

Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.

— Voltaire ? crie Matoussaint.

Il me lance à la tête les vers d’Hugo…

… Ce singe de génie !

Je laisse passer l’orage et maintiens mon dire, en aggravant encore mes torts ; le Voltaire qui me va, n’est pas le Voltaire des grands livres, c’est le Voltaire des contes, c’est le Voltaire gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au diable, et s’en va blaguant tout…

« ALORS TU ES UN SCEPTIQUE ?? dit Matoussaint, s’écartant de deux pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.

J’ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens sceptique pour moi.

— Et tu te prétends révolutionnaire !…

— Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m’ennuie, Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n’aime pas qu’on m’ennuie ; si pour être révolutionnaire il faut s’embêter d’abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté chez mes parents.

 

— Tu fais donc de la révolution pour t’amuser ? » reprend Matoussaint en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer où j’en suis tombé.

 

Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve à la fin quelque chose à répondre, me déclare qu’il sait « que j’ai été plus loin que je ne voulais, que ce n’est pas moi qui traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le drapeau de nos pères comme un jouet… »

« Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t’y trouves pris quelquefois, dame ! et il rit d’un air de vainqueur indulgent. »

On trouve généralement que je n’ai pas d’enthousiasme pour deux sous.

Pas d’enthousiasme ! Que dites-vous là ?

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1er octobre 1849. Premier numéro de la Voix du peuple, journal fondé et dirigé par Pierre Joseph Proudhon (Besançon, 15 janvier 1809-19 janvier 1865, Paris.

À l’heure où la Voix du peuple (3) paraît, je vais frémissant la détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand de vin ; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais d’acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à travers les lignes flamboyer une baïonnette.

Pas d’enthousiasme ? Ah ! qu’on soulève un pavé et vous verrez si je ne réponds pas présent à l’appel des barricadiers, si je ne vais pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait écrit : Mourir en combattant !

Pas d’enthousiasme ! Mais je me demande parfois si je ne suis pas au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un moinillon de la révolte, un petit esclave perinde ac cadaver (4) de la Révolution.

Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion ? Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre ? Je subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au refrain de la Marseillaise

Ils trouvent à l’hôtel Lisbonne que je n’ai pas la foi ! Ils m’en veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres. — J’ai peur d’y croire trop encore ! Il me semble qu’il se mêle à mon enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir l’insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups de canon.

Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce que donnera la victoire ? Pas trop. Mais je sens bien que ma place est du côté où l’on criera : Vive la République démocratique et sociale ! De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait saigner sous les coups de l’humiliation, tous les professeurs que le proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont affamés ! …

Nous, de ce côté.

De l’autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la routine, les Legnagnas, les Turfins (5), les patentés, les fainéants gras !

J’ai assez des cruautés que j’ai vues, des bêtises auxquelles j’ai assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à coups de fusil… Pas d’enthousiasme de commande, non ! Mais la fièvre du bien et l’amour du combat !

II.3
Jules Vallès et Charles Louis Chassin, alias Matoussaint, se rêvent conspirateurs à la manière des Carbonari.

Nous jouons à colin-maillard.

On laisserait passer la Chambre des représentants sous les fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu’on est en plein jeu.

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Charles Louis Chassin (1831-1901), alias Matoussaint dans L'Enfant et dans Le Bachelier, photographié par Étienne Carjat.

Il n’y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu’il s’amuse. Il prétend qu’il joue parce que colin-maillard apprend à se cacher, à dépister les mouchards, à tromper l’ennemi.

— C’est un bon exercice pour les conspirateurs, l’apprentissage des Sociétés secrètes.

Quand il a le bandeau — quand c’est lui qui l’est — il se figure être le Comité de Salut public qui cherche les ci-devant dans l’ombre ; quand on le poursuit, il croit échapper comme les Girondins ; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrêta Robespierre (6).

Il rigole autant que les autres, quoi qu’il en dise, quand il se cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.

Il y en a un qui l’est bien souvent ; c’est Championnet, à cause de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n’y a pas une heure qu’il joue, que ses talons sont tournés, et l’on n’a qu’à tâter ses chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens toujours la poudre de riz ; j’ai toujours un peu embrassé Alexandrine.

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq ; nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous nous amusons comme une école de gamins.

Robespierre, s’il apparaissait soudain — ainsi qu’on le voit dans les bons articles — Robespierre trouverait que nous n’avons rien des Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.

II.4

On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un grand estaminet qui, tous les soirs, s’emplit d’une foule bruyante et républicaine.

C’est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel, contre la fontaine. On l’appelle le café du Vote universel.

Il y va des célébrités.

Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démocratie autorisée, où les têtes sont déjà mûres ; où il y a des gens qu’on dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry (7), prisonniers à Doullens, insurgés de Juin ; qui ont le prestige de l’enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.

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Insurrection républicaine de juin 1832 à Paris. Tentative de renversement de la monarchie de Juillet menée par les Républicains deux semaines après le décès du président du Conseil, Casimir Perier, emporté par le choléra le 16 mai 1832.

Ont-ils tous cette auréole ? On ne peut pas bien voir les auréoles dans cette fumée.

Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce qui me frappe le plus, c’est l’air bon enfant de ceux qui ont un nom, dont on dit : « Un tel, c’est lui qui en février tirait sur les municipaux, au Château-d’Eau. — Cet autre, là-bas, a fait six mois de ponton après Juin. »

Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là qui crient le moins et qui rient le plus.

Un jour Rock m’a tiré la manche.

« Tu vois bien ce grand ?

— Là à gauche ?

— Oui, ne fais pas semblant de le regarder.

— Qui est-ce ?

— Un représentant de la Montagne, X...

— Il ne parle jamais à la Chambre ?

— Non, il se réserve. »

C’est bien de Rock ce mot-là !

« Il se réserve ! pour quand ?

— Pour la Convention... »

Rock a l’air convaincu qu’il y aura une Convention ; on dirait qu’il en a reçu la nouvelle ce matin ; il aurait dû nous en prévenir cette après-midi ! Il répète en parlant du représentant X...

« Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à la Constituante,... qui attendait son heure.

Muet ? Non ! Il se leva une fois pour demander l’abolition de la peine de mort. Sais-tu ça ? Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et crie :

« Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just, tout ça c’est de la blague ! Vous êtes les calotins de la démocratie ! Qu’est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou Falloux (8) qui vous tonsure ?... À la vôtre tout de même, les séminaristes rouges ! »

Comme ces mots m’entrent dans le cœur ! C’est qu’il m’arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n’ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l’Université, il n’y a pas les classiques de la Révolution — avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin !

II.5

Un soir, mon hôtelier me prend à part.

Il m'annonce qu'un homme «petit, trapu, brun» est venu me voir avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.

Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.

«Tu n'as plus l'air d'un républicain, me dit-il en toisant mes habits à la mode.

— Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté pauvre.»

Il monte.

Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans mon trou.

J’ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissable, du 2 Décembre (9).

Ambitieux ou révolté, j’ai souffert, — à en mourir ! — de la vie sourde et vile de l’empire ; et dans le brouillard qui m’étouffe, moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n’ai cessé de mâcher des mots de conspiration contre Bonaparte.

Rock est venu me voir pour m’avertir que tout est prêt.

— Tes relations de high life te retiendront-elles, dit-il, en souriant ! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui t’arrivent pour les dangers que je t’offre.

— Le danger, mais je l’aime, j’en serai. Des détails maintenant...

« On est prêt, » me dit Rock.

 

Qui, on ?

Rock peut me confier le nom d’un des conjurés ; c’est celui d’un garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre (10).

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Ernest Pichio (1826–1893), Alphonse Baudin (1811-1851) sur la barricade du faubourg Saint-Antoine, le 3 décembre 1851, Musée Carnavalet. Médecin, député à l'Assemblée de 1849, Alphonse Baudin est tué sur cette barricade le même jour.

« Va toujours ! »

Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes ; on dirait un prêtre, s’il n’avait des favoris comme un jardinier et des moustaches comme un tambour.

C’est un professeur de philosophie qui a refusé le serment (11) ; il a le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et l’œil dur — avec cela le nez un peu rouge : ce n’est pas la boisson, c’est l’âcreté du sang.

J’avais cru qu’on pouvait rire — surtout la veille de mourir — j’avais pensé même qu’il fallait rire par prudence, parce qu’on ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur l’oreille du complotier la cocarde de l’insouciance. J’ai jeté je ne sais quelle ironie en entrant.

L’homme aux lunettes m’a regardé d’un air glacial et a fait un signe de mépris. Il m’a même dit un mot sévère, je crois.

C’est bon ! Respect à la discipline ! Je vais être grave et raide, si je puis, comme Robespierre.

III. Robespierre dans L'Insurgé. 1871

III.1
Jules Vallès, alias Jacques Vingtras, tient des conférences littéraires, dont une, entre autres, sur Honoré de Balzac en 1865 dans la salle du Grand Orient, rue Cadet.

J’ai aperçu, dans l’auditoire, des visages amis, je les regarde, je m’adresse à eux, et les mots sortent tout seuls, portés par ma voix forte jusqu’au fond de la salle.

C’est la première fois que je parle en public, depuis le Deux-Décembre. Ce matin-là, je montais sur les bancs et sur les bornes pour apostropher la foule et crier : « Aux armes ! », je haranguais un troupeau d’inconnus, qui passèrent sans s’arrêter.

Aujourd’hui, je suis en habit noir, devant des parvenus endimanchés qui se figurent avoir fait acte d’audace, parce qu’ils sont venus pour entendre lire des vers.

Vont-ils me comprendre et m’écouter ?

 

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Détail d'une copie du portrait de Napoléon III en 1855 par Franz Xaver Winterhalter (1805–1873).

On déteste Napoléon [III], dans ce monde de puritains, mais on n’aime pas les misérables dont le style sent la poudre de Juin [juin 1851] plus que celle du coup d’État. Ces vestales à moustaches grises de la tradition républicaine sont — comme étaient Robespierre et tous les sous-Maximiliens, leurs ancêtres — des Bridoisons (12) austères de la forme classique.

Et les cravatés de blanc qui sont là, et qui m’ont lu, ont été déroutés, les cuistres, par mes attaques d’irrégulier, déchaînées moins contre le buste de Badinguet (13) que contre la carcasse de la société tout entière, telle qu’elle est bâtie, la gueuse, qui n’a que du plomb de caserne à jeter dans le sillon où les pauvres se tordent de douleur et meurent de faim — crapauds à qui le tranchant du soc a coupé les pattes, et qui ne peuvent même pas faire résonner, dans la nuit de leur vie, leur note désolée et solitaire !

 

Seulement, à cette heure, c’est le dédain plus que le désespoir qui gonfle mon cœur, et le fait éclater en phrases que je crois éloquentes. Dans le silence, il me paraît qu’elles frappent juste et luisent clair.

Mais elles ne sont pas barbelées de haine.

Ce n’est point la générale, c’est la charge que je bats, en tapin échappé aux horreurs d’un siège et qui, porté tout d’un coup en pleine lumière, crâne et gouailleur, riant au nez de l’ennemi, se moquant même des ordres de l’officier, et de la consigne, et de la discipline, jette son képi d’immatriculé dans le fossé, déchire ses chevrons, et tambourine la diane de l’ironie avec l’enthousiasme des musiciens de Balaklava (14)

III.2

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De gauche à droite : Pierre Leroux ; François Cantagrel.

Le disciple de Pierre Leroux (15) s’en paie 

Une légende court sur lui.

Cantagrel (16) a été, dans un coin de France, membre de la Société du Circulus (17). Chacun devait, pour la prospérité commune, fournir sa part d’engrais — coûte que coûte ! L’humanitarisme le perdit, il voulut faire du zèle, prit des herbes qui lui mirent le feu au corps, et dut revenir à Paris, pour tâcher d’enrayer.

— Si encore quelqu’un en profitait ! dit-il parfois mélancoliquement.

 

Il a, paraît-il, écrit à Hugo, à propos du chapitre sur Cambronne, dans les Misérables. Hugo lui a répondu :

« Frère, l’Idéal est double : idéal-pensée, idéal-matière ; envolement de l’âme vers le sommet, chute de l’excrément vers le gouffre ; gazouillements en haut, borborygmes en bas — sublimité partout ! Votre fécondité égale la mienne. Frère, c’est assez… relevez-vous ! »

— C’est moi qui ai signé Hugo et monté la blague, m’a dit un camarade.

 

Sont-ils drôles, tout de même !

Ce Circulutin a été condamné comme gérant d’une feuille incendiaire — je m’en doutais !

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Léon Plée, rédacteur en chef du Siècle de 1852 à 1870, in Portraits d'écrivains et hommes de lettres de la seconde moitié du XIXe siècle, tome 7, d'Adolphe Perraud à Eugène Scribe, 1855-1890.

L’autre est le rédacteur en chef du seul journal républicain (18) qui ait pu venir au monde, avoir droit à la vie, trouver grâce devant l’empereur. Non pas que l’homme soit un courtisan et ait commis une lâcheté — il est, au contraire, un raide et un inflexible. Mais à la manière des Jacobins, et Napoléon sait bien que Robespierre est le frère aîné de Bonaparte, et que quiconque défend la République au nom de l’autorité est un Gribouille de l’Empire !

 

Je puis m’isoler, heureusement.

III.3
Jules Vallès, alias Jacques Vingtras, participe au soulèvement de la Commune de Paris

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Une du Cri du peuple le 30 mars 1871. C'est la « Fête » ! » « La Commune est proclamée. »

Le Jeu-de-Paume, il est, en 1871, situé au cœur même de Paris vaincu.

Connaissez-vous, entre le Temple et le Château-d’Eau, pas loin de l’Hôtel de Ville, une place encaissée, tout humide, entre quelques rangées de maisons ? Elles sont habitées, au rez-de-chaussée, par de petits commerçants, dont les enfants jouent sur les trottoirs. Il ne passe pas de voitures. Les mansardes sont pleines de pauvres !

On appelle ce triangle vide la Place de la Corderie (19).

C’est désert et triste, comme la rue de Versailles où le Tiers-État trottait sous la pluie ; mais de cette place, comme jadis de la rue qu’enfila Mirabeau, peut partir le signal, s’élancer le mot d’ordre que vont écouter les foules.

Regardez bien cette maison qui tourne le dos à la Caserne et jette un œil sur le Marché. Elle est calme entre toutes. — Montez !

Au troisième étage, une porte qu’un coup d’épaule ferait sauter, et par laquelle on entre dans une salle grande et nue comme une classe de collège.

Saluez ! Voici le nouveau parlement !

 

C’est la Révolution qui est assise sur ces bancs, debout contre ces murs, accoudée à cette tribune : la Révolution en habit d’ouvrier ! C’est ici que l’Association internationale des travailleurs tient ses séances, et que la Fédération des corporations ouvrières donne ses rendez-vous.

Cela vaut tous les forums antiques, et par les fenêtres peuvent passer des mots qui feront écumer la multitude, tout comme ceux que Danton, débraillé et tonnant, jetait par les croisées du Palais de Justice au peuple qu’affolait Robespierre !

 

Les gestes ne sont pas terribles comme ceux qu’on faisait alors, et l’on n’entend pas vibrer dans un coin le tambour de Sancerre (20). Il n’y a pas non plus le mystère des conspirations, où l’on jure avec le bandeau sur les yeux et sous la pointe d’un poignard (21).

C’est le Travail en manches de chemise, simple et fort, avec des bras de forgeron, le Travail qui fait reluire ses outils dans l’ombre et crie :

— On ne me tue pas, moi ! On ne me tue pas, et je vais parler !

 

Et il a parlé.

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Henri Louis Tolain, photographié par Jean Nicolas Truchelut.

Des hommes de l’Internationale, tous les socialistes qui ont un nom — Tolain (22) dans le tas — se sont réunis. Et d’un débat qui a duré quatre heures vient de surgir une force neuve : le Comité des Vingt arrondissements.

 

C’est la section, le district, comme aux grands jours de 93, l’association libre de citoyens qui se sont triés et groupés en faisceau.

Chaque arrondissement est représenté par quatre délégués que vient de nommer l’assemblée, et je suis un des élus qui auront à défendre, contre l’Hôtel de Ville, les droits d’un faubourg de là-haut.

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Charles Thévenin (1764–1838), La fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, au Champ-de-Mars, 1792, Musée Carnavalet.

Nous venons d’étendre sur toute la cité le réseau d’une fédération qui en fera bien d’autres que la fédération du Champ-de-Mars [14 juillet 1790]… si grand tapage que celle-là ait soulevé dans l’histoire.

Ce sont quatre-vingts pauvres descendus de quatre-vingts taudis, qui vont parler et agir — frapper, s’il le faut — au nom de toutes les rues de Paris, solidaires dans la misère et pour la lutte.

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Barricade de la Chaussée Ménilmontant, 18 mars 1871, par un photographe anonyme.

III.4
Jules Vallès, alias Jacques Vingtras, appartient à la minorité au conseil de la Commune opposée à la dictature d'un comité de Salut public.

Terribles, les sectaires ! Conscrits ou grognards, marguilliers de la Convention ou démocsocs de l’Église.

 

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Auguste Vermorel (Denicé, Rhône, 22 juin 1841-20 juin 1871, Versailles) en 1871, vu par un photographe inconnu.

Vermorel (23) : un abbé qui s’est collé des moustaches ; un ex-enfant de chœur qui a déchiré sa jupe écarlate en un jour de colère — il y a un pan de cette jupe dans son drapeau !

Son geste garde le ressouvenir des messes servies, et son air de jeunesse ajoute encore à la ressemblance.

On voit, en effet, derrière les processions de province, de ces grands garçons montés en graine, avec une tête mignonne, ronde et douce sous la calotte coquelicot, qui effeuillent des roses ou secouent l’encensoir en avant du dais où le prélat donne la bénédiction.

Le crâne de Vermorel appelle le petit couvercle pourpre, quoiqu’il y ait mis le bonnet phrygien.

Il zézaie presque, ainsi que tous les benjamins de curé, et sourit éternellement, du rire de métier qu’ont les prêtres — rire blanc dans sa face blanche, couleur d’hostie ! Il porte, sur tout lui, la marque et le pli du séminaire, cet athée et ce socialiste !

Mais il a tué, de son éducation religieuse, ce qui sent la bassesse et l’hypocrisie ; il a arraché, en même temps que ses bas noirs, les vices de dessous des dévots, pour en garder les vertus féroces, l’énergie sourde, la tension vers le but, et aussi le rêve inconscient du supplice.

Il est entré dans la Révolution par la porte des sacristies, comme un missionnaire allant au-devant de la cangue en Chine ; et il y apportera une ardeur cruelle, des besoins d’excommunier les mécréants, de flageller les tièdes — quitte à être, lui-même, percé de flèches, et crucifié avec les clous sales de la calomnie !

 

Lisant tous les jours son bréviaire rouge, commentant, page par page, sa nouvelle Vie des Saints, préparant la béatification de l’Ami du peuple [Marat] et de l’Incorruptible, dont il publie les sermons révolutionnaires, et dont il envie tout bas la mort.

Ah ! qu’il voudrait donc périr sous le coup de couteau de Charlotte ou le coup de pistolet de Thermidor !

 

Nous bataillons quelquefois là-dessus.

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De gauche à droite : 8 juin 1794, Robespierre, « le déiste », appelant à la destruction de l'athéisme, estampe gravée par Boullay (17..-18..) ; portrait de Jean Paul Marat, « le galérien du soupçon, l’hystérique de la Terreur, le névrosé d’une époque sanguine », par Jean François Garneray (1755–1837).

Je hais Robespierre le déiste, et trouve qu’il ne faut pas singer Marat, le galérien du soupçon, l’hystérique de la Terreur, le névrosé d’une époque sanguine !

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Anonyme, Le général Cavaignac et son état-major à la Revue du 3 septembre 1848., in L'Illustration, Journal Universel, 1848.

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De gauche à droite : Alexandre Ledru-Rollin ; Jules Gabriel Claude Favre ; Louis Antoine Pagès dit Garnier-Pagès (on ne voit pas sa loupe, qui se trouve sur son autre profil) ; Pierre Clément Eugène Pelletan.

Je joins mes malédictions à celles de Vermorel, quand elles visent les complices de Cavaignac (24) dans le massacre de Juin [1848], quand elles menacent la bedaine de Ledru, la face vile de Favre, la loupe de Garnier-Pagès, la barbe prophétique de Pelletan (25)… mais, plus sacrilège que lui, je crache sur le gilet de Maximilien et fends, comme l’oreille d’un cheval de réforme, la boutonnière de l’habit bleu barbeau où fleurit le bouquet tricolore, le jour de la fête de l’Être suprême.

 

Dire que c’est pour cela peut-être que, sans le dire ou sans le savoir, Vermorel défend le tueur d’Hébert et de Danton !… parce que les défroqués ne font que changer de culte et que, dans le cadre de l’hérésie même, ils logent toujours des souvenirs de religion ! Leur foi ou leur haine ne fait que se déplacer ; ils marcheront, s’il est utile, comme les jésuites — leurs premiers maîtres ! — par des chemins de scélérats, au but qu’ils ont juré d’atteindre.

Il aurait fallu que Vermorel naquît dans un Quatre-vingt-treize (26). Il était capable d’être le Sixte-Quint (27) d’une papauté sociale. Au fond, il rêve la dictature, ce maigre qui est venu trop tard ou trop tôt dans un monde trop lâche (28) !

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1. Dans les pamphlets et journaux révolutionnaires, les surnoms de Monsieur Veto et de Madame Veto désignent Louis XVI, qui a un droit de veto sur les décisions votées par l’Assemblée législative et Marie-Antoinette. On retrouve ce surnom de Madame Veto en 1792 dans la Carmagnole, hymne des sans-culotte : « Chantons notre victoire, Vive le son, vive le son, Chantons notre victoire, Vive le son du canon. Madame Veto avait promis De faire égorger tout Paris. Ses projets ont manqué Grâce à nos canonniers. Dansons la carmagnole, Vive le son, vive le son, Dansons la carmagnole, Vive le son du canon. Monsieur Veto avait promis D'être fidèle à son pays, Mais il y a manqué. Le fourbe est encagé. »

2. « La bourrique à Robespierre » : surnom donné par le peuple au général Hanriot, personnage incapable, souvent ivre, mais obéissant fidèlement au Comité de Salut public et à Robespierre. Cf. Anatole France dans Les Dieux ont soif (1912) :
« D’un caractère hardi, habituée aux aventures et excitée, peut-être, par l’habit qu’elle portait, elle allait quelquefois, la nuit, chez un limonadier de la rue du Four, à l’enseigne de la Croix rouge, que fréquentaient des gens de toutes sortes et des femmes galantes. Elle y lisait les gazettes et jouait au tric-trac avec quelque courtaud de boutique ou quelque militaire, qui lui fumait sa pipe au nez. Là, on buvait, on jouait, on faisait l’amour et les rixes étaient fréquentes. Un soir, un buveur, au bruit d’une chevauchée sur le pavé du carrefour, souleva le rideau et, reconnaissant le commandant en chef de la garde nationale, le citoyen Hanriot, qui passait au galop avec son état-major, murmura entre ses dents :
— Voilà la bourrique à Robespierre ! À ce mot, Julie poussa un grand éclat de rire. Mais un patriote à moustaches releva vertement le propos :
— Celui qui parle ainsi, s’écria-t-il, est un f… aristocrate, que j’aurais plaisir à voir éternuer dans le panier à Samson. Sachez que le général Hanriot est un bon patriote qui saura défendre, au besoin, Paris et la Convention. C’est cela que les royalistes ne lui pardonnent point.
Et le patriote à moustaches, dévisageant Julie qui ne cessait pas de rire :
— Toi, blanc-bec, prends garde que je ne t’envoie mon pied dans le derrière, pour t’apprendre à respecter les patriotes.
Cependant des voix s’élevaient : — Hanriot est un ivrogne et un imbécile ! — Hanriot est un bon jacobin ! Vive Hanriot ! »

3. La Voix du peuple : journal créé le 1er octobre 1849 par Pierre Joseph Proudhon (1809-1865), théoricien révolutionnaire, précurseur de l'anarchisme.

4. Perinde ac cadaver : « Que chacun de ceux qui vivent sous l’obéissance se persuade qu'il doit se laisser mener et diriger par la divine Providence via ses Supérieurs, comme s’il était un cadavre [perinde ac cadaver] qui se laisse remuer et traiter comme on veut, ou comme le bâton d’un vieillard qui sert celui qui le manie où que ce dernier aille et quoi qu'il veuille faire. » Constitution nº 547 de la Compagnie de Jésus.

5. Jules Vallès, dans sa jeunesse parisienne, a eu affaire à M. Legnagna, maître de pension, et à M. Turfin, professeur de latin. Cf. L'Enfant, chap. XXII. : La pension Legnagna.

6. 1° Le 8 juillet 1793, poursuivi comme les autres Girondins, Nicolas de Condorcet, homme des Lumières bien connu, se cache dans Paris. Le 25 mars 1794, tentant de fuir sa cachette, il fait halte dans une auberge de Clamart, où il commande une omelette de douze œufs. Rendu suspect par cette commande, il est arrêté et emprisonné à Bourg-la-Reine. On le trouve mort deux jours plus tard. Suicide par poison, tiré d'une bague qu'il portait ? meurtre ? accident vasculaire cérébral ? 2° Alors simple gendarme, Charles André Merda, dit Méda (Paris, 11 janvier 1773-8 septembre 1812, bataille de la Moskova) est l'homme qui, après avoir participé à l'arrestation de Robespierre dans la nuit du 9 au 10 thermidor An II (27 au 28 juillet 1794), revendique le coup de pistolet qui a fracassé la mâchoire de l'Incorruptible. Il tire de cette revendication un avancement rapide. Fait baron Méda et de l'Empire par décret du 2 juillet 1808 et lettre patente du 16 septembre 1810, alors Colonel du 1er régiment de chasseurs à cheval, mortellement blessé à la bataille de la Moskova ( 8 septembre 1812), il est nommé général de brigade sur son lit de mort.

7. Les barricades du cloître Saint-Merry constituent à Paris l'un des lieux-clés de l'insurrection républicaine de juin 1832. Le 6 juin, de bonne heure, les combats s'engagent dans le quartier Saint-Merry. Une centaine d'insurgés tombent ce jour-là ; près de deux-cents sont blessés, et 1500 arrêtés. Quatre-vingt-deux condamnations, dont sept peines capitales, sont finalement commuées en déportation par Louis-Philippe.

8. 1° Alexandre Auguste Ledru-Rollin (1807-1874), républicain progressiste, un des chefs de file de la campagne des Banquets qui aboutit à la révolution de 1848 et à la Deuxième République. Nommé ministre de l'Intérieur du gouvernement provisoire du printemps 1848, il se coupe ensuite rapidement de l'extrême gauche républicaine. 2°  Frédéric Alfred Pierre de Falloux du Coudray (1811-1886), ministre de l'Instruction publique et des cultes dans le premier gouvernement Odilon Barrot, de décembre 1848 à octobre 1849, auteur de la célèbre loi Falloux prévoyant que le clergé et les membres d'ordres religieux, hommes et femmes, pourraient enseigner sans produire d'autre qualification qu'une lettre d'obédience.

9. 1° 2 décembre 1851, date du coup d'État par lequel, en violation de la légitimité constitutionnelle, Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française depuis trois ans, conserve le pouvoir à quelques mois de la fin de son mandat alors que la Constitution de la Deuxième République lui interdisait de se représenter. 2° 2 décembre 1852, date du couronnement de l'empereur Napoléon III.

10. Souvenir des barricades édifiées à Paris lors du coup d'État du 2 décembre 1851. Une centaine d'insurgés sont tués, parfois sommairement éxécutés, par l'armée.

11. Sous le Second Empire, un serment de fidélité à la personne du chef de l'État ainsi qu'à la Constitution est exigé des élus et des fonctionnaire, professeurs compris.

12. Bridoison : niais, sot, stupide. Dans Pantagruel (39-43), François Rabelais nomme Bridoye le juge qui décidait les procès par un coup de dés. Dans le Mariage de Figaro de Beaumarchais, Bridoison est le juge qui doit rendre son verdict dans l'affaire qui oppose Marceline et Figaro. Bégayant légèrement et comprenant mal ce qu'on lui dit, il constitue le symbole d'une justice mal éclairée, soucieuse de la forme plus que du fond des affaires, et d’ailleurs corrompue. Son cri : « La forme, la fo-orme » est resté célèbre.

13. Badinguet : surnom donné à Napoléon III. On en connaît mal l'origine. Il viendrait peut-être de l'une des caricatures publiées par Gavarni et Daumier dans le Charivari des années 1840, caricatures que le futur Napoléon III, alors prisonnier au fort de Ham, avaient accrochées à un paravent afin de pouvoir les contempler depuis sa table de travail. Sur la caricature de Gavarni publiée par le Charivari (série des Étudiants de Paris) du 29 janvier 1840, on voit un étudiant qui abuse de la candeur d’une grisette en lui montrant un squelette accroché au mur et lui disant : « Tu ne la reconnais donc pas, Eugénie, l’ancienne à Badinguet ? Une belle blonde... qui aimait tant les meringues et qui faisait tant sa tête... Oui, Badinguet l’a fait monter pour 36 francs. »

14. Datée du 25 octobre 1854, la bataille de Balaklava oppose à l'armée russe la coalition franco-britanno-turque qui assiége la ville de Sébastopol lors de la guerre de Crimée. Cette bataille reste sans véritable vainqueur. La brigade légère n'est sauvée de la destruction totale que grâce à l'intervention des cavaliers français du 4e régiment de chasseurs d'Afrique. Cf. Albert Perrin, L'Opinion des journaux sur Les musiques militaires , Paris, chez les principaux libraires militaires, 1882, p. 10 : « Dans l'armée on se souvient encore de l'effet foudroyant de la Marseillaise, brusquement attaquée, par ordre de Bosquet, à la bataille de Balaclava. Une division anglaise tombait stoïquement sous un corps russe dix fois plus nombreux, lorsque quelques bataillons français, enflammés par les cuivres chantant l'hymne de Rouger de l'Isle, se jetèrent dans la mêlée et dégagèrent ce qui restait d'Anglais vivants. La Marseillaise était à sa place, là ! »

15. Pierre Leroux (1797-1871), initialement typographe, ensuite créateur de revues et auteur d'une œuvre abondante, dont l'importante Encyclopédie nouvelle, est un théoricien du socialisme républicain, compris comme mutualiste et associationniste en vertu du rôle central que joue la fraternité dans le maintien de l'équilibre entre la liberté et l'égalité. En 1843, il crée une imprimerie à Boussac, dans la Creuse, près du Nohant de George Sand, et il devient là un ami proche de cette dernière. Dans la petite communauté qui s'organise autour de lui, il tente de mettre en pratique sa théorie proto-écologique du Circulus, selon laquelle les êtres vivants se nourrissent des dépouilles et des déchets les uns des autres. Nommé maire de Boussac par le gouvernement provisoire en février 1848, il est élu député de la Seine le 4 juin comme candidat des démocrates-socialistes à l'Assemblée constituante de 1848, puis réélu à l'Assemblée législative lors des élections législatives du 13 mai 1849. Farouchement opposé à Louis Napoléon Bonaparte, il s'exile à Jersey après le coup d'État du 2 décembre 1851 et il y devient l'ami de Victor Hugo. Revenu en France en 1860 à la faveur de la loi d'amnistie de 1859, il meurt à Paris le 12 avril 1871. La Commune envoie deux de ses représentants à son enterrement.

16. François Cantagrel (1810-1887), disciple de Charles Fourier, fondateur de La Phalange qui devient ensuite La Démocratie pacifique, député du Loir-et-Cher de 1849 à 1850. Déchu de son mandat et poursuivi au motif de sa participation à l'insurrection du 13 juin 1849, il s'exile en Belgique, puis participe à l'installation d'une colonie fouriériste au Texas. Rentré en France après l'amnistie de 1859, il est conseiller municipal de Paris de 1871 à 1876 et député du parti radical de 1876 à 1887.

17. Présentée ici par Jules Vallès de façon scato-caricaturale, la Société du Circulus est celle que Pierre Leroux a fondée dans les années 1840 à Boussac.

18. « Le rédacteur en chef du seul journal républicain qui ait pu venir au monde, avoir droit à la vie, trouver grâce devant l’empereur » est Léon Plée (1815-1879), rédacteur en chef du Siècle de 1852 à 1870.

19. Depuis le 8 mars 2007, la petite place en triangle à l'angle de la rue de la Corderie et de la rue Dupetit-Thouars, auparavant sans nom, est nommée place Nathalie-Lemel, en hommage à cette militante et actrice de la Commune. militante anarchiste et féministe qui a participé, sur les barricades, à la Commune de Paris de 1871.

20. Cf. Le Cri du peuple, 30 mars 1871 : « La Commune est proclamée. Elle est sortie de l'urne électorale, triomphante, souveraine et armée. Les élus du peuple de Paris sont entrés dans le vieil Hôtel de ville, qui a entendu le tambour de Santerre et la fusillade du 22 janvier, sur cette place où le sang des victimes de l'honneur national et de la dignité parisienne vient d'être essuyé par la poussière soulevée en ce jour de fête sous le pas des bataillons victorieux. On n'entendra plus les roulements du tambour de Santerre ; les fusils ne brilleront plus aux fenêtres de l'Hôtel communal, et le sang ne tachera plus la place de Grève, si nous le voulons. »
Soixante-dix-huit ans seulement après l’exécution du citoyen Capet, autrement connu sous le nom de Louis XVI, le roulement de tambour de Santerre qui couvrit ses dernières paroles est encore dans la mémoire populaire. La fusillade du 22 janvier 1871 aussi.

21. Allusion aux rites d'initiation de la Charbonnerie.

22. Henri Louis Tolain (1828-1897), figure du mouvement syndical et socialiste français, mais considéré en 1871 par le Conseil fédéral des sections parisiennes de l'Internationale comme un traitre pour avoir désavoué la Commune.

23. Cf. Le dictionnaire biographique Maitron du mouvement ouvrier et du mouvement social : « Jean Marie Auguste Vermorel, né le 28 juin 1841 à Denicé, Rhône, mort le 20 juin 1871 à Paris des suites d’une blessure reçue sur la barricade du Château-d’Eau pendant la Semaine sanglante ; journaliste socialiste, opposant au Second Empire, emprisonné à de nombreuses reprises ; élu membre de la Commune de Paris. »
Jules Vallès traite Auguste Vermorel de « marguillier de la Convention ou démocsoc de l’Église », d'« abbé qui s’est collé des moustaches », d'« ex-enfant de chœur », ou encore de « benjamin de curé », parce que Vermorel fait montre d'une solide culture religieuse et parce qu'il a poursuivi ses études au collège des Jésuites de Montgré, près de Villefranche-sur-Saône, établissement d'où il est ressorti bachelier à l'âge de quinze ans et demi.

24. Louis Eugène Cavaignac (1802-1857), général et homme d'État ; gouverneur d'Algérie (1848), président du Conseil des ministres chargé du pouvoir exécutif durant l'année 1848, candidat à l'élection présidentielle de 1848, battu par Louis-Napoléon Bonaparte. En 1830, il se déclare en faveur des insurgés parisiens. Lors de l'insurrection de juin 1848, il tarde le 23 juin à faire sortir ses troupes, puis il s'y décide le 24 juin et prend en trois jours le contrôle de Paris. D'où 1600 tués du côté gouvernemental et entre 3000 et 5000 morts du côté de l'insurrection.

25. 1° Alexandre Ledru-Rollin (1807-1874) : voir note 8. 2° Jules Gabriel Claude Favre (1809-1880), avocat, député républicain, défenseur de divers opposants à Napoléon III, dont Gambetta, mais hostile au radicalisme politique, socialiste et matérialiste des jeunes générations révolutionnaires ; nommé en février 1871, ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement investi par l'Assemblée nationale ; adversaire de la Commune de Paris, il déclare après l'insurrection du 18 mars 1871 : « Il n'y a pas à pactiser avec l'émeute. Il faut la dompter, il faut châtier Paris ! ». 3° Louis Antoine Pagès dit Garnier-Pagès (1803-1878), membre du gouvernement provisoire de 1848, maire de Paris en 1848, membre du gouvernement de la Défense nationale en 1870-1871. 4° Pierre Clément Eugène Pelletan (1813-1884), écrivain, journaliste, député républicain de la Seine de 1863 à 1870, puis des Bouches-du-Rhône de 1871 à 1876, nommé en 1870 ministre sans portefeuille, puis ministre de l'Instruction publique et des Beaux-arts du 31 janvier au 4 février 1871 dans le Gouvernement de la Défense nationale.

26. Il ne s'agit pas ici du Quatrevint-Treize de Victor Hugo, mais du « Quatre-vingt-treize » [année] de la Révolution française.

27. Felice Peretti (Grottammare, 1521-1590, Rome), élu 227e pape de l’Église catholique le 24 avril 1585 sous le nom de Sixte V, dit Sixte Quint. Lecteur du Prince de Machiavel, il s'illustre par la rigueur et la sévérité dont il fait montre dans le gouvernement de ses États pontificaux.

28. Détournement d'un vers d' Alfred de Musset, qui dit en 1833 dans son poème Rolla : « «Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. »

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