Pour une généalogie de Frédéric Soulié. 2. De l’efficience d’un fatum

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Ci-dessus : Albi. Anciennement dénommée place de la Pile, place de Sainte Cécile avant 1850.

Dans l’article intitulé Pour une généalogie de Frédéric Soulié, mon enquête remontait jusqu’au premier quart du XVIIIe sècle, plus exactement jusqu’au 20 mai 1717, date à laquelle, encore célibataire, bientôt maître tailleur, le jeune Jean Pierre Soulié I, arrière-grand-père de l’écrivain Frédéric Soulié, signe à Mazères l’acte de baptême d’un enfant dont il se trouve être le parrain.

J’ai depuis lors poursuivi cette enquête. Elle remonte désormais jusqu’au dernier quart du XVIIe siècle, et, par suite, au père et au grand-père de Jean Pierre Soulié I. Ansi poursuivie, la dite enquête réserve au moins deux surprises…

    soulie_jean_mariage1668

     

    Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM1/5MI675 (1667-1685). Vue 64.

  • 24 juin 1668. Mazères. Registre protestant. Mariage de Jean Soulié et de Marguerite de Cabannes.
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    soulie_pierre_1669

     

    Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM1/5MI675 (1667-1685). Vue 78.

  • 15 avril 1669. Mazères. Registre protestant. Naissance de Pierre Soulié, fils de Jean Soulié et de Marguerite de Cabannes. Baptême le 28 avril. Parrain Pierre Soulié (dont les archives disponibles ne disent rien). Marraine Marie de Gavarre, ou Gavane.
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    soulie_daniel_1674

     

    Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM1/5MI675 (1667-1685). Vue 280.

  • 13 mai 1674. Mazères. Registre protestant. Baptême de Daniel Soulié II, fils de Jean Soulié et de Marguerite de Cabanes. Parrain : Daniel Soulié I. Marraine : Marie de Cabanes.
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    soulie_daniel_1693

     

    Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM2/5MI675 1685 – 1700. Vue 296.

  • 26 mai 1693. Mazères. Registre protestant. Mort subite de Daniel Soulié I, maître passementier, demeurant à Albi, grand-père de Daniel Soulié II.
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    soulie_daniel_abjuration_1701

     

    Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM2/5MI675 1685 – 1700. Vue 431.

    « Le 12 juin 1701, jour de dimanche, au commencement de la messe, se sont présentés devant nous, soussignés curé et autres, Daniel Soulié, Jacques Dejan et Anne Bras nos paroissiens, lesquels, de leur propre mouvement et sans nulle contrainte, ont demandé d’être admis à faire profession publique de la religion C[atholique] A[postolique] et R[omaine]. Et dès aussitôt, ils ont fait ladite profession de foy, ont promis et juré, les mains mises sur les Saints Evangiles, de vouloir vivre et mourir dans la vraie église C.A.R., hors laquelle il n’y a point de Salut, en croyant et pratiquant tout ce que ladite église croit et enseigne, et d’en faire tous les exercices. Et, en cas de contravention, ils seront soumis aux peines portées par les déclarations du Roy contre les relaps… » 1Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM2/5MI675 1685 – 1700. Vue 431.

  • 12 juin 1701. Mazères. Registre catholique. Abjuration de Daniel Soulié II.
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    soulie_daniel_mariage_1701

     

    Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM3/5MI675 (1700-1716).

  • 5 août 1701. Mazères. Mariage de Daniel Soulié II et de Marie Ardouïse.
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    soulie_jean_pierre_1702

     

    Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM3/5MI675 (1700-1716). Vue 61.

  • 14 août 1702. Mazères. Baptême de Jean Pierre Soulié, fils de Daniel Soulié II et de Marie Ardouyn.
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    soulie_magdaleine_1704

     

    Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM3/5MI675 (1700-1716). Vue 80.

  • 4 janvier 1704. Mazères. Baptême de Magdaleine Soulié, fille de Daniel Soulié et de Marie d’Ardouy. Parrain François Cardayrou, marraine Germaine Doumenc, « écoliers », qui n’ont su signer.

Commentaire

1. Mariés à Mazères le 24 juin 1668, Jean Soulié, fils de Daniel Soulié I, et Marguerite de Cabannes ont par la suite deux enfants : Pierre Soulié, né en 1669, et Daniel Soulié II, né en 1674.

2. La famille de Daniel Soulié I, dont descend Frédéric Soulié, a migré au XVIIe siècle d’Albi à Mazères, i.e. du Tarn à l’Ariège. Cette famille est initialement protestante. Jean Soulié, fils de Daniel I, épouse en la personne de Marguerite de Cabannes la fille d’un homme influent, qui deviendra plus tard consul de Mirepoix.

C’est Daniel Soulié II, l’arrière-arrière-grand-père de Frédéric Soulié, qui choisit le 12 juin 1701 d’abjurer, afin sans doute de pouvoir épouser, le 5 août 1701, Marie Ardouïse, ou Ardoyn, ou d’Adouyn, catholique, dont on ne sait rien d’autre. Le pieux Jean Pierre Soulié I qui naîtra bientôt de leur union, celui qui deviendra maître tailleur et consul de Mazères à son tour, compensera par un surcroît de catholicité, semble-t-il, l’abjuration paternelle de 1701.

Au nombre des personnes ont abjuré la religion protestante à Mazères dans les années 1700, on ne compte aucun membre de la proche famille de Daniel Soulié. On trouve en revanche parmi ces personnes, sans savoir, faute de précisions identitaires, si elles entretiennent un lien quelconque avec la famille de Daniel Soulié, une Jeanne Soulié, qui abjure le 24 août 1701, et une Marie Soulié, qui abjure le 27 décembre 1707.

3. Les registres paroissiaux de Mazères ne disent rien de la profession que Daniel Soulié II exerce dans les années 1700. Daniel Soulié I, son grand-père, était maître passementier ; Jean Pierre Soulié I, son fils cadet, sera maître tapissier. Daniel Soulié II, qui sait signer, a probablement exercé une maîtrise comparable, ou oeuvré dans le commerce correspondant.

On remarque que Jean Soulié a fait, en la personne de Marguerite de Cabannes, un mariage intéressant, propre à conforter une position sociale dont Daniel II, par son abjuration, élargira la la portée, que Jean Pierre Soulié I, son petit-fils, illustrera en devenant consul de Mazères, et que les fils et le petit-fils de ce dernier continueront d’illustrer à Lavelanet, puis à Mirepoix, puis à Paris, comme on sait. Je raconte dans d’autres articles et dans un livre à paraître la suite de la saga amorcée ci-dessus.

La dite saga se laisse au demeurant augurer toute entière dans la distribution familiale des prénoms. Daniel Soulié II, fils de Jean et frère de Pierre, se trouve, semblablement à Daniel I, son grand-père, doté d’un prénom à consonance protestante. Après l’abjuration de 1701, il prénomme son fils Jean Pierre. Jean Pierre Soulié prénomme ensuite ses fils Jean (1727) ; Pierre (1731) ; Jean Pierre II (1735). Mais quelque chose de l’abjuration de 1701 travaille, semble-t-il, cette généalogie des prénoms ; quelque chose qui se manifeste par la rémanence des prénoms à consonance protestante ; quelque chose qui entraîne une sorte de déviation de la ligne droitement prénonymique initiée par Daniel Soulié I ; quelque chose qui relève peut-être de l’injonction contradictoire, voire d’un retour familial du refoulé.

Le même Jean Pierre Soulié I prénomme son dernier fils Abdon (1748), celui dont on ne sait rien, qui semble disparu des archives. Jean Pierre Soulié II nomme son premier fils François Melchior (1770) ; son troisième fils Jean Pierre Melchior (1784-1786) ; et les autres, comme faisant effort pour retourner à la droite ligne catholique, Jacques (1782) et Baptiste Pierre Paulin (1787). François Melchior Soulié prénommera son fils Melchior Frédéric (1800), plus connu du public sous le nom de Frédéric Soulié. Le prénom Melchior courra finalement jusqu’à Louis François Melchior Gorguos (1823) et Louis Marie Melchior Casimir Gorguos (1831), fils tous deux d’Antoinette Françoise Fanny Soulié, fille elle-même de François Melchior Soulié et soeur de Melchior Frédéric Soulié.

De cette singularité prénonymique qui passemente l’histoire de la famille Soulié à partir de Daniel I, maître passementier d’Albi, on observe qu’elle s’entretient, après l’abjuration de 1701, sur le mode obscur du fatum.

Le fatum tire ici son efficience du reliquat de mémoire protestante qui se réserve, de façon rendue de plus en plus subtile par l’effet du temps qui passe, dans la dite passementerie des prénoms. Même conjurée, puis peu à peu oubliée par ceux-là mêmes sur qui elle s’exerce, cette efficience se manifeste dans la chaîne de raisons qui fait de Jean Pierre I, petit-fils de Daniel I, maître passementier, un maître tailleur, puis de Melchior Frédéric Soulié, petit-fils du maître tailleur, un maître écrivain, – figure à la fois autre et même de l’initial maître passementier. On ne s’étonnera pas ensuite de trouver l’oeuvre de Frédéric Soulié, placée toute entière sous le signe du fatum, par là dédiée au dire de ce genre de secret qui vous hante, sans même que vous sachiez seulement de quelle sorte de secret il s’agit. Il faut attendre la naissance de Louis François Melchior Gorguos et de Louis Marie Melchior Casimir Gorguos, issus tous deux du mariage d’Antoinette Françoise Fanny Soulié avec Jean Baptiste Gorgos, d’où nés sous l’auspice d’un nouveau patronyme, pour que s’épuise enfin la lointaine efficience du fatum ancestral.

References   [ + ]

1. Archives dép. de l’Ariège. Mazères. Baptêmes… Document 1NUM2/5MI675 1685 – 1700. Vue 431.

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  • labaronne at 1 h 34 min

    Melchior ! comme pour ma famille Marie qui vient en second prénom pour toutes les enfants les garçons comme les filles –