A propos de L’officier français à Milan, une comédie signée Melchior Soulié, père de Frédéric Soulié

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Ci-dessus : Francis Hayman (1708-1776), Le Moine lubrique, XVIIIe siècle ; source : Réunion des Musées Nationaux.))

Né le 1er février 1816 à Saint-Girons, ordonné prêtre en 1840, professeur au petit séminaire de Pamiers, puis vicaire de La Madeleine à Paris (1867), puis curé de Saint-Eugène à Paris de 1870 à 1897 et chanoine honoraire à partir de 1890, Henri Louis Duclos évoque dans son Histoire des Ariégeois la figure pour lui inquiétante de François Melchior Soulié écrivain, qui fut aussi le père de Frédéric Soulié.

« Voici, dit-il, un Ariégeois qui fit, l’an VII de la République française, une comédie imprimée à Foix, intitulée L’Officier français à Milan, en cinq actes et en prose. Cet auteur est [François] Melchior Soulié, de Mirepoix, ex-capitaine à l’état-major de l’armée d’Italie.

S’il ne fallait juger sa composition que du seul côté de l’art, il est incontestable que L’Officier français est une bonne imitation de Molière. Le style est bon, sans langueurs, l’intrigue est bien nouée, bien conduite. Mais nous cesserions d’approuver si l’on nous interrogeait sur le côté de l’utilité et de la morale ; car difficilement l’oeuvre de l’écrivain de Mirepoix pourrait donner quelque profit à la postérité. »

L’action se passe en Italie, pendant l’occupation française. L’officier français Florval loge chez une famille milanaise. Epris d’Eléonore, la jeune fille de la maison, il aspire à la main de cette dernière. Mais prévenue par le père Sévérino, son confesseur, contre la légèreté des Français, la mère entend marier plutôt sa fille au sieur Géronioni, un riche barbon. Le père Severino, qui est aussi le confesseur de la jeune fille, se propose de « faire consentir » cette dernière au mariage avec le barbon :

« Faisons consentir votre fille, ne négligeons rien pour cela ; mettons tout en usage ; employons même l’autorité, s’il est nécessaire ; oui, faisons la consentir de quelque manière et de quelque prix que ce soit ; quand il s’agit de sauver une âme, tous les moyens ne nous sont-ils pas permis ? Tels sont les ordres de Dieu, Madame… »

Le père Sévérino est, au vrai, un tartuffe qui profitera d’un moment d’entretien en tête à tête avec la jeune fille pour tenter d’attenter à la vertu de cette dernière. Il devra in fine avouer la noirceur de son plan :

« Si je m’efforçais de vous détourner de votre amour pour Florval, si je vous pressais de prendre Géronioni pour époux, c’était dans le dessein de devenir moi-même votre amant. »

« On sentira dans cette comédie », observe l’abbé Duclos en 1886, « l’esprit dont le dix-huitième siècle fut animé, à l’égard des affaires ecclésiastiques. Melchior Soulié a donné au père Severino un rôle odieux qui révolte. Ce moine a toutes les hypocrisies, toutes les fourberies, il a des procédés infâmes !

Disons-le ; beaucoup d’Ariégeois regrettent qu’un de leurs concitoyens ait dépensé un vrai talent à mettre beaucoup de fiel dans une pièce, sous prétexte d’abus. Combien l’on doit y regarder à deux fois, avant de généraliser contre une classe entière de la société !

On répondra que cette pièce, née sous la République de 1793, devait se ressentir de tous les préjugés et des dispositions peu favorables qu’on avait à cette époque envers le clergé. Cette atténuation ne répond pas à tout ; car cela ôte à un ouvrage littéraire le caractère de pérennité et d’utilité permanente qu’il eût pu revêtir.

Nous ignorons, observe encore l’abbé Duclos, si Melchior Soulié produisit d’autres pièces 1[François] Melchior Soulié n’a produit ensuite que Quelques vers sérieux, recueil de pièces versifiées publié chez l’imprimeur E.-B. Delanchyen à Paris, en 1840.. Mais pour son Officier français, il serait impossible à une classe nombreuse de personnes d’en supporter la lecture sans impatience ni révolte. On y rencontre des maximes injustes, des accusations outrées, des déclamations contre des abus qu’il était de mode d’exagérer. On y reconnaît trop le milieu d’idées et de sentiments dans lequel Melchior Soulié a vécu […].

Il faut croire, observe encore l’abbé Duclos, qu’une circonstance accidentelle mit la plume à la main de l’auteur dramatique de Mirepoix, et il est vraisemblable que les moeurs italiennes, les institutions de l’Italie, ne plaisaient pas plus à Melchior Soulié que les moines eux-mêmes. […]. Car pourquoi choisir précisément un tel sujet ? N’était-ce pas une pièce de combat ? Il y avait tant d’autres sujets à traiter… » 2Henri Louis Duclos, Histoire des Ariégeois, tome II : « De l’esprit et de la force morale dans l’Ariège et dans les Pyrénées centrales », p. 190 sqq., Librairie Académique Didier Perrin, Paris, 1886.

« Pourquoi choisir précisément un tel sujet ? il y avait tant d’autres sujets à traiter », s’offusque l’abbé Duclos à propos de la pièce de [François] Melchior Soulié. Et l’abbé d’attribuer un tel choix, primo à l’anticléricalisme de la république de 1793, dont [François] Melchior Soulié se réclamera toujours ; secundo à la répulsion inspirée au même [François] Melchior Soulié, ex- capitaine de l’armée d’Italie, par « les moeurs et les institutions » d’un pays soumis encore , disait-il, à la tyrannie de l’Eglise et des prêtres.

Entrevoyant toutefois qu’il y peut-être quelque autre raison au choix que fait [François] Melchior Soulié de brocher une comédie sur un thème violemment anticlérical, l’abbé Duclos témoigne finalement d’une obscure perplexité : « Il faut croire qu’une circonstance accidentelle mit la plume à la main de l’auteur dramatique de Mirepoix ».

Le bon abbé Duclos ne croyait pas si bien dire. Il y a eu en effet une « circonstance accidentelle » qui a « mis la plume à la main de l’auteur dramatique de Mirepoix ». Et la dite « circonstance accidentelle », c’est, le 19 avril 1789 à Mirepoix, la naissance du petit Jean François Gabriel, fils des oeuvres de Magdeleine Soulié et de Louis Antoine Mercadier, clerc tonsuré, prébendier du Chapitre de la cathédrale 3Christine Belcikowski, De Mirepoix à Fontpédrouse, l’amère destinée de Jean François Gabriel Mercadier, petit-cousin de Frédéric Soulié.. Le scandale, en 1789, est si grand que l’enfant fait l’objet d’un placement rapide, et que, forcé de renoncer à sa prébende, Louis Antoine Mercadier doit quitter Mirepoix pour entamer ailleurs une autre vie, une autre carrière. Restée seule à Mirepoix, Magdeleine Soulié, circa 1802, disparaît si complètement que, malgré les recherches entreprises par les autorités, personne ne la retrouvera jamais. « L’habitation ou l’existence de Magdeleine Souliè demeure inconnue », indique « l’acte de notoriété dressé et enregistré le 14 janvier 1824 par Monsieur le Juge de Paix de Mirepoix (Ariège) », puis retranscrit en 1830, à Fontpédrouse, sur l’acte de mariage de Jean François Gabriel Mercadier.

A la source de L’Officier français à Milan, il y d’abord et avant tout le souvenir du scandale, ou plutôt du désastre qui, en 1789, a frappé la famille Soulié de Mirepoix.

Il ne semble pas qu’avant cette date François Melchior Soulié ait nourri des sentiments anticléricaux.

Semblablement à Jean Soulié et à Pierre Soulié, ses frères aînés 4Cf. Christine Belcikowski, Pour une généalogie de Frédéric Soulié., [François] Melchior Soulié a été, lui-même, clerc tonsuré. Pierre Soulié est devenu prêtre. Il exerce à partir de 1769 la fonction de prêtre prébendier, puis de prêtre prébendier et vicaire, à la cathédrale de Mirepoix. Il est également maître de latinité chez les Frères de la doctrine chrétienne, en association avec son frère Jean Soulié, devenu avocat dans le même temps. Au printemps de 1792, le même Pierre Soulié prêtera serment à la Constitution civile du clergé. [François] Melchior Soulié, quant à lui, enseigne avant 1789 la philosophie à Toulouse, dans une institution similaire à celle qui emploie ses frères à Mirepoix. Rien n’indique alors qu’il « bouffera » bientôt « du curé ». Certes la Révolution y aidera. Mais il faut la subornation de Magdeleine Soulié, sa nièce, et la « dent » qu’il conserve à l’encontre du suborneur de cette dernière, pour que [François] Melchior Soulié verse ensuite dans la haine des prêtres et assimilés, au point de soupçonner en chacun d’eux, excepté Pierre Soulié, son frère, les emportements du moine lubrique.

En l’an VII de la République française, [François] Melchior Soulié fait publier à Foix, chez Pomiès l’aîné, imprimeur du département de l’Ariège, le texte de L’Officier français à Milan. Via cette publication, il règle son compte à Louis Antoine Mercadier, figuré sous le nom de père Sévérino, de façon reconnaissable à Mirepoix, dans le rôle du moine lubrique.

[François] Melchior Soulié écrivain a voulu que l’histoire d’Eléonore et de l’officier français à Milan finisse bien. Il s’agit en l’occurrence d’une comédie, dans laquelle, castigat ridendo mores, l’écrivain « corrige en riant les moeurs ». Hélas, dans la vraie vie, ce qui est fait est fait. Ainsi relayée par [François] Melchior Soulié, la triste histoire de Magdeleine Soulié et de Louis Mercadier ne laissera pas de hanter plus tard l’oeuvre de [Melchior] Frédéric Soulié, le propre fils de [François] Melchior Soulié.

References   [ + ]

1. [François] Melchior Soulié n’a produit ensuite que Quelques vers sérieux, recueil de pièces versifiées publié chez l’imprimeur E.-B. Delanchyen à Paris, en 1840.
2. Henri Louis Duclos, Histoire des Ariégeois, tome II : « De l’esprit et de la force morale dans l’Ariège et dans les Pyrénées centrales », p. 190 sqq., Librairie Académique Didier Perrin, Paris, 1886.
3. Christine Belcikowski, De Mirepoix à Fontpédrouse, l’amère destinée de Jean François Gabriel Mercadier, petit-cousin de Frédéric Soulié.
4. Cf. Christine Belcikowski, Pour une généalogie de Frédéric Soulié.

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