Dossier Guillaume Sibra dit Jean d’Abail – 5. Un homme disparaît

 

Sur le déclin du jour du 3 brumaire an IX (25 octobre 1800), ayant scié nuitamment la troisième barre de fer transversale du grillage de la fenêtre et tramé dans l’après-midi une corde de paille, Guillaume Sibra dit Jean Dabail, s’est évadé de la tour de Foix. Un autre détenu l’accompagnait dans sa descente de corde. Un certain Henry Momer. Laissant au pied de la tour la dite corde et un chapeau, les deux hommes se sont tranquillement fondus dans le chien et loup. Diffusé le lendemain de l’évasion, le signalement des deux hommes donne corps à ces deux figures du chien et loup.

Le chien : Henry Momer, se disant originaire d’Auch, département du Gers, faiseur de meules de moulin, âgé d’environ trente-deux ans, taille d’un mètre 679 millimètres, cheveux & sourcils noirs, les yeux de même, visage ovale, front haut, bouche ordinaire, nez gros, menton rond.

Le loup : Guillaume Sibra dit Jean Dabail, habitant de la commune de Mirepoix, âgé d’environ 23 ans, taille d’un mètre 733 millimètres, cheveux & sourcils châtains, les yeux de même, front petit, nez écrasé, bouche moyenne, menton pointu, visage rond.

Deux silhouettes dignes des planches du manuel de physiognomonie de Lavater1, dirait-on ; pourtant ordinaires, – taille modeste comme celle des hommes du temps, yeux, cheveux, châtain ou noirs comme dans le Midi -, mais rendues remarquables, et en quelque sorte désignés à notre méfiance, par la forme du front, du nez, du menton, que le commissaire accusateur a qualifiée au regard de la grille et sans doute jugée, en vertu de la tradition, vieille comme le monde, qui veut que le « front petit », celui du cochon, dénote l’inconstance, l’indocilité, la précipitation ; le « front haut », celui du boeuf, la lenteur d’esprit ; le « nez gros », la paresse, la pente luxurieuse ; le « nez écrasé », la brutalité, « aussi animale, aussi peu humaine que possible » ; le « menton rond », la sensualité ; le « menton pointu », la ruse…2.
Balzac fera dans ses romans grand usage de la physiognomonie. Il doit à cet art millénaire la puissance des portraits qu’il nous laisse, tel celui de Vautrin, auquel j’ai songé au vu du signalement de Guillaume Sibra, bien que Vautrin ait vingt ans de plus que notre évadé :

Sa figure, rayée par des rides prématurées, offrait des signes de dureté que démentaient ses manières souples et liantes. Sa voix de basse-taille, en harmonie avec sa grosse gaieté, ne déplaisait point. [...] Malgré son air bonhomme, il imprimait de [la] crainte par un certain regard profond et plein de résolution. A la manière dont il lançait un jet de salive, il annonçait un sang-froid imperturbable qui ne devait pas le faire reculer devant un crime pour sortir d’une position équivoque.3

L’autre évadé, Henry Momer, plus mou de traits, fait manifestement ici figure de comparse, mu par des considérations opportunistes plutôt que par la force d’un caractère, ou d’un destin. Son apparence même donne à penser qu’il ne pourra pas suivre longtemps Jean d’Abail sur le chemin où celui-ci s’éloigne…

Arrivée à ce tournant du récit, je ne résiste pas au plaisir de constater que le signalement de Sibra et Momer constitue per se une figure du roman à l’état naissant. Il en va ainsi pour bien d’autres documents d’archives : le roman est dans l’archive, comme la réponse est dans la question ! Pourtant traités seulement en silhouettes, déjà des personnages renaissent sous nos yeux : il y a le plus grand, qui va devant ; le plus petit, qui marche derrière. Ils s’évanouissent dans la nuit. Vers quels lendemains ? D’abord, l’hiver, dur aux fugitifs. Ensuite ?

Dans les jours qui suivent l’évasion, l’administration pénitentiaire s’agite. Le préfet Brun veut savoir s’il y a eu négligence ou si les deux hommes ont bénéficié de complicités. Il visite la chambre dite « des archives », dans laquelle étaient renfermés, avec d’autres détenus, les prisonniers évadés. Il constate que « la troisième barre de fer transversale du grillage de la fenêtre a été rompue à droite et que l’ouverture est de quatorze pouces (environ 38 cm) de hauteur sur huit (environ 22 cm) de largeur ». Les deux hommes n’étaient pas gras, et ont dû s’entraîner au contorsionnisme ! Les autres détenus disent « n’avoir nullement contribué à favoriser l’évasion » de Sibra et Momer, qui « seuls » auraient tramé la corde de paille, ajoutant que ces derniers « avaient commencé à travailler à cette corde vers une heure de l’après-midi, et qu’ils l’avaient finie trois heures après », Sibra, quant à lui, « ayant travaillé nuitamment à rompre le grillage de fer de la fenêtre ».

Le préfet Brun interroge ensuite le corps de garde, situé au bas de la tour, i. e. le commandant Barnabé Ruffié, et les fusiliers, Baptiste Caralp sergent, Jean Déz dit Carme, Jacques Marfaing, François Barbe, Jean Delrieu Larmet, Paul Ville dit Lareu, Jordy Garaud, Paul Escaich, et Nicolas Rispal. Celui-ci « était factionnaire en face de la fenêtre par laquelle les prisonniers se sont évadés ». Il « ne prévint la garde que longtemps après l’évasion »… Le préfet Brun interroge également le concierge de la prison. C’est lui qui a trouvé la corde de paille dont les prisonniers se sont servis pour s’évader », plus »un chapeau au bas de la tour ». Il a remis corde et chapeau au juge de paix de la commune, dès l’arrivée de celui-ci sur les lieux. Il n’est pas immédiatement mis en cause.

Après avoir fait publier le signalement des deux évadés et alerté toutes les forces de police, le préfet Brun espère obtenir au plus tôt l’arrestation des deux évadés. Mais l’arrestation tarde. Guillaume Sibra cependant est peut-être de retour à Mirepoix. On signale des va-et-vient étranges, des incivilités, des coups de feu dans la nuit. Le 10 frimaire an IX (1 décembre 1800), Pierre Avignon, maire de Mirepoix, publie à l’instigation du préfet Brun l’ordonnance suivante :

Considérant que des coups de fusil se font fai entendre dans la nuit,
Qu’ils coïncident avec l’évasion des prisons du nommé Guillaume Sibra dit Jean Dabail,
Que la présence de cet individu dans la commune, si elle est vraie, peut compromettre la tranquillité des citoyens,
Que d’autre côté des personnes mal intentionnées peuvent se servir de son nom pour occasionner des troubles, et jeter ainsi de la défaveur sur la commune et provoquer même contre elle des mesures rigoureuses de la part de l’autorité supérieure,
Convaincu d’ailleurs qu’il existe des individus que l’opinion publique signale et qui sont connus de la municipalité, qui se permettent de vaguer la nuit dans les rues, de frapper aux portes, lancer des pierres, arracher les affiches, les arrêtés du gouvernement, du préfet, ou autres particuliers, et qui prennent même vis-à-vis des citoyens paisibles des tons menaçants, et troublent le repos des habitants.

1. Tous les citoyens sont invités de donner à la municipalité tous les renseignements qu’ils pourraient avoir ou qu’ils pourraient se procurer autant sur la présence du dit Jean Dabail dans la commune, que sur les auteurs des troubles qui pourraient avoir lieu.

2. Toutes les personnes qui se trouveront dans les rues passé dix heures du soir, soit pour se retirer chez elles, soit que leurs affaires les y appellent, seront tenues de se munir de feu ou lumière.

3.Passé dix heures, ceux qui se trouveront sans feu ou sans lumière seront arrêtés et punis comme contrevenants aux ordonnances de police.

4. Tous individus qui se permettraient de frapper aux portes, de lancer des pierres, arracher les affiches des arrêtés du gouvernement, du préfet, ou autres particuliers, ou de faire du bruit dans les rues pendant la nuit, seront arrêtés et punis comme perturbateurs du repos public.

5. Il est de nouveau expressément défendu aux cabaretiers et aubergistes de donner à boire passé dix heures du soir, sous peine d’être punis comme fauteurs de troubles.

6. Il sera fait des patrouilles pendant la nuit par la gendarmerie nationale dans l’enceinte de la commune pour arrêter ceux qui contreviendraient aux dispositions de la présente ordonnance de police . Elles feront également la visite des cabarets et auberges.

Le 13 nivôse an IX (3 janvier 1801), soit un peu plus de deux mois après l’évasion du 3 brumaire an IX (25 octobre 1800), le préfet Brun enveloppe de considérations lénifiantes le constat qu’il adresse à Fouché : les recherches concernant les deux évadés sont restées vaines ; les mesures prises à Mirepoix n’ont point permis d’y surprendre Guillaume ; personne n’a fourni le moindre renseignement quant à la présence de ce dernier dans la commune.

Les mesures que j’avais prises pour la poursuite de ces évadés, écrit Pierre François Brun, n’ont eu jusqu’à ce jour aucun succès, mais d’un autre côté il n’est pas venu à ma connaissance que ces scélérats aient commis aucun délit depuis leur évasion, le silence même qui existe sur leur compte me donnerait à penser ou qu’ils ont quitté le département ou que du moins ils s’y tiennent tranquilles ou bien cachés ; je ne m’endormirai pas du reste à leur égard.

Cependant qu’il distille au ministre ces informations rassurantes, et dans la perspective d’une prochaine réincarcération de Guillaume Sibra, le préfet Brun se soucie de remplacer les agents suspectés de forfaiture à la prison de Foix.

Poursuivant l’enquête sur l’évasion du 3 brumaire an IX (25 octobre 1800), il incrimine bientôt, outre les hommes du corps de garde postés ce soir-là au pied de la tour, le concierge qui a recueilli la corde et le chapeau. Peu de temps après, il signale au ministre que les concierges sont trop souvent « négligents ou coupables », qu’ils ne font pas l’objet des sanctions nécessaires, et que c’est « là peut-être la cause de la multiplicité des évasions » :

Le 10 pluviôse an IX (30 janvier 1801), une lettre émanant de la mairie de Clermont (Ariège) l’informe qu’un individu disant s’appeler Henri Momer a été arrêté ce jour:

 

Par les quatre heures de ce jour, dix du mois de pluviôse an neuf, suivant l’article du procès verbal du 28 nivôse an 9, du Préfet de l’Ariège, qui poste que tout voyageur d’un canton à autre doit être muni d’un passeport, dont un individu a été arrêté par la Garde Nationale, et on lui a demandé à exhiber son passeport, lequel n’en a pas eu ; enfin a été conduit à la Mairie, et l’aurions interrogé à dire son Nom, sa profession et sa résidence, lequel nous aurait répondu qu’il s’appelait Henri Momer, âgé de 38 ans, faisant profession de meunier, résidant à Bordes, Couserans. Sur quoi nous l’aurions douté être suspect, et l’avons trouvé nanti une besace, laquelle avons vérifié de ce qui était dedans ; nous y avons trouvé un sac et une paire [de] bas (?) ; en outre nous l’avons fait fouiller ; on lui a trouvé six clefs bien suspectes dans la poche sans être attachées et différentes les unes des autres, de plus un gros couteau et un étui avec un peu de poudre à feu et une paire de ciseaux, et de petites cordes, un gant ; et nous l’avons interrogé 1. Pourquoi il portait ces clefs ; il nous a répondu qu’il les avait trouvées dans le chemin de Mirepoix ; l’étui, nous a répondu qu’il le tenait pour tout céler [illisible] malgré qu’il y a de la poudre à feu ; et les cordes, a répondu qu’il les faisait servir pour son usage.

Et de plus nous lui avons demandé où il allait ; il nous a répondu qu’il allait à Saint-Girons et qu’il y avait un homme d’Auch nommé Bertrand Reffaut, à la rue de Sainte-Marie, qui devait lui apporter de l’argent ; que Henri Mommer a été reconnu par Paul Lafont de la commune de Clermont et par Louis Rouch de la même commune et par Jean Paul Sentenac ; et Anne Marie Bac et Marie Sentenac de la même commune ont dit l’avoir vu le quatorze nivôse dernier chez le citoyen Bertrand Sentenac aubergiste à Clermont ; que le dit Sentenac nous exposa que le dit Mommer a pris la dépense le matin, et le soir et la nuit du dit quatorze ; le dit Sentenac lui bailla un lit à coucher et s’emporta deux linceuils [draps de lit] de trois cannes4 chacun ; en conséquence cela, nous avons dressé le présent procès verbal et que le dit a nié qu’il y était ce jour ; ainsi nous avons conduit le dit Mommer à la brigade de Rimont pour être statué ce que de droit…

Satisfait de cette première arrestation, le préfet Brun ne se fait toutefois guère d’illusions sur les suites judiciaires qu’il peut espérer en l’affaire. Il a pris des informations sur « la compétence du tribunal dont il [Henri Momer] devient justiciable ». Il s’en ouvre le le 13 pluviôse (2 février 1801) à Fouché :

Cet individu [Henri Momer] se disant d’Auch, département du Gers, était à l’époque de son évasion détenu en vertu d’un mandat d’arrêt décerné par le Juge de Paix de Tarascon, comme prévenu de vol d’effets et d’argent commis dans l’hôtellerie de Paul Lafaille à Mercus.

Sur ce motif il fut rendu le 29 brumaire dernier (20 novembre 1800) une ordonnance par le Directeur du Jury de l’arrondissement de Foix qui traduit le dit Momer devant le Tribunal Correctionnel.

Ce délit ci-devant sujet à des peines prononcées par le code général n’est aujourd’hui punissable que d’une peine qui ne peut être moindre d’une année d’emprisonnement ni excéder quatre années, d’après la loi du 25 frimaire an 8.

J’avais d’abord pensé que son évasion concertée avec Guillaume Sibra Jean Dabail, les fausses clés et autant d’instruments d’escroquerie trouvés sur lui m’autoriseraient suffisamment à le rendre justiciable de la Commission Militaire et à lui appliquer les dispositions de votre lettre du 4 nivôse dernier. Mais réfléchissant postérieurement sur la qualité et les circonstances des vols dont il s’est rendu coupable. J’ai jugé qu’ils n’offraient pas le caractère de la force ouverte ou de la révolte armée, qu’il [Henri Momer] ne pouvait être considéré que comme un félon adroit et dangereux, et que le Tribunal Militaire déclarant son incompétence et ne trouvant pas la masse des preuves assez forte, aurait pu l’acquitter.

Mu par ces considérations que j’ai communiquées au Commandant de la force armée et au Président du Tribunal Criminel, je me suis déterminé à le laisser à ses juges naturels, qui d’après la loi pourront du moins lui faire subir une peine momentanée…

Indépendamment du sort que les tribunaux réserveront à Momer, le principal souci du préfet Brun, c’est maintenant d’obtenir l’arrestation de Guillaume Sibra. On ne sache pas que Momer ait livré la moindre information concernant la cavale de Guillaume Sibra. Le ministre s’impatiente.

Le 12 pluviôse an IX (1 février 1801), soit deux jours après l’arrestation de Momer, Pierre François Brun adresse une lettre « aux sous-préfets, maires et adjoints, commissaires de police, gardes nationales, colonnes mobiles, gendarmes nationaux du département & à tous ses administrés » afin de les engager à plus de zèle dans la répression des « vols nocturnes & dévastations de propriétés qui se multiplient de manière alarmante », et dans la poursuite des brigands « qui se montrent en armes dans certains cantons, & qui, par leur audace plus que par leur nombre & leurs moyens frappent de consternation ceux qui les habitent ».

Imitez, ajoute-t-il, l’exemple généreux de la garde nationale de Clermont, arrondissement de Saint-Girons. Un scélérat évadé deux fois des prisons a osé se montrer sur son territoire : ils l’ont saisi, conduit dans leurs cachots ; qu’on imite partout un pareil dévouement ; qu’on déploie le même zèle, & le département sera bientôt purgé des êtres dégradés qui déshonorent l’espèce humaine.

Bons citoyens de l’Ariège, vous tous qui faites des voeux pour la sûreté publique, je vous appelle à sa défense, vous ne serez pas sourds à la voix de votre magistrat.

La voix du magistrat prêche, semble-t-il, dans le désert. Personne en tout cas ne se manifeste.

Le 21 ventôse an IX (12 mars 1801), soucieux de prévenir d’autres évasions, le préfet Brun arrête un nouveau règlement concernant la police intérieure des prisons :

Article 1
Les concierges des Maisons de Justice & d’arrêt, après avoir écroué les prévenus qui leur auront été remis, auront soin de les fouiller de la tête aux pieds, à l’effet de s’assurer qu’ils ne portent sur eux aucun instrument de nature à favoriser leur évasion ou à attenter à leur vie.

Article 2
Toute espèce d’instrument, comme couteau, ciseaux, aiguilles, clous, &c. seront enlevés aux détenus & déposés en lieu sûr pour être présentés au besoin.

Article 3
Aucune communication ne sera permise aux prisonniers par le fait ou au gré des concierges , ni souffert qu’il leur soit donné aucunes lettres ou billets.

Article 4
Il est défendu pour les peines les plus sévères de laisser entrer qui que ce puisse être dans les prisons sans un ordre exprès du commissaire chargé de leur police. Les communications même dans ce cas n’auront lieu que par le guichet et en présence des concierges.

Article 5
Les visites seront fréquentes et indéterminées, elles seront faites au moins trois fois dans le jour, et une fois dans la nuit ; il est enjoint aux concierges de se faire accompagner au moins de deux soldats du corps de garde, toutes les fois que les dites visites seront renouvelées. Ils seront constamment eux-mêmes armés de leur sabre et de deux pistolets.

Article 6
Il leur est ordonné de ne fournir que de la paille bien hachée, de manière qu’il soit impossible aux prisonniers de la tresser en cordes. Leur couche sera remuée à chaque visite. Les latrines, barreaux des [illisible], ou lucarnes, ventures des portes & briques des voûtes seront soigneusement visités, à l’effet de s’assurer de leur solidité, ou qu’elles ne renferment rien de suspect.

Article 7
Ils fouilleront avec le plus grand scrupule tous les objets qui seront portés à l’usage des prisonniers pour découvrir les limes, scies, leviers ou autres instruments qui pourraient y avoir été cachés. Cette surveillance sera aussi active pour les ustensiles contenant des boissons ou aliments qui seront portés du dehors.

Article 8
Le commissaire des prisons demeure invité à surveiller la stricte application des dispositions ci-dessus et de dénoncer la plus légère infraction qui y serait apportée ; comme aussi de faire en son particulier tel règlement que sa sagesse pourra lui dicter, lequel sera soumis à mon approbation.

Article 9

Tout concierge prévenu d’avoir négligé la moindre disposition du présent règlement sera à l’instant même destitué de ses fonctions et traduit devant le Directeur du Jury, dans le cas où il serait convaincu d’une connivence criminelle dans l’évasion des détenus.

Le Préfet signé Brun

Guillaume Sibra dit Jean Dabail demeure introuvable.

Si Henri Momer l’accompagnait dans sa fuite, sa route se perd du côté de Saint-Girons. Au regard des événements passés cependant je n’y crois guère. Henri Momer, comme on le sait par l’interrogatoire de Clermont, retournait après son évasion sur les lieux qui avaient été le théâtre de ses exploits précédents et dont il n’avait probablement pas fini d’explorer les ressources. Guillaume Sibra, quant à lui, n’avait dans le Couserans ni soutiens ni refuges. Il a sans doute dans un premier temps regagné le pays de Mirepoix et de Pamiers. Les coups de feu échangés à Mirepoix certaines nuits de brumaire de frimaire an IX (novembre-décembre 1800) signalent, semble-t-il, son retour aux parages de sa commune d’origine. Ensuite, que devient-il ? On ne sait. Le jugement qui le condamne à vingt ans de fers date du 3 brumaire IX (25 octobre 1800). Le 27 fructidor an X (14 septembre 1802), Pierre Jean Baptiste Denat, maire de Mirepoix, accuse auprès du tribunal criminel de l’Ariège réception de la copie de ce jugement. C’est le dernier document que j’aie pu trouver attestant du passage terrestre de Guillaume Sibra dit Jean Dabail.

Mais revenons au mois de germinal de l’an IX. Incarcéré depuis le 10 pluviôse (30 janvier 1801), à Rimont, Henri Momer rêve sans doute d’évasion. Le 21 ventôse (12 mars 1801), à Foix, le préfet Brun édicte un nouveau règlement des prisons. Le 3 germinal (24 mars 1801), à Mirepoix, Marion Marty dite Marionnasse, déjà convaincue de vol d’osiers en même temps que Marie Sibra, soeur de Guillaume Sibra, le 14 fructidor an 7 (31 août 1799)5, se trouve prévenue cette fois d’abandon d’enfant « dans la maison de la citoyenne Maranne », située « près de la barrière du pont vis-à-vis du canal du moulin ».

« Fille de François Marty de Caudeval », résidant jusqu’alors « chez le citoyen Pierre Aupin dit le Paillard », Marion Marty avait été « fille de service chez le citoyen Rouger notaire, et en dernier lieu chez le citoyen Avignon, aussi notaire et maire de cette commune ».

Et avait accouché de cet enfant depuis environ huit jours, et qu’elle l’aurait abandonné depuis le deux ou trois courant, ayant vu la dite fille encore le premier du courant au soir, qu’elle aurait couché dans la maison, et qu’hier elle ce serait aperçue que cet enfant avait été abandonné.

C’est la voisine, Jeanne Marie Sonnac, épouse de Michel Pintat jardinier, qui parle ici.

L’adjoint municipal demande à la voisine « si la mère a dit quelque chose avant de partir et si elle avait dit où elle avait été ». « La voisine nous a répondu négativement », note l’adjoint sur le procès-verbal :

Et avait dit qu’étant sortie hier et de grand matin pour aller aider la citoyenne Berdeilh dans son ménage, elle fut fort surprise en rentrant chez elle de ne point voir la Marion Marty, et qu’après l’avoir inutilement attendue jusqu’à onze heures après-midi, elle se serait alors décidée à donner à téter à cet enfant, et que la mère n’a plus reparu, qu’elle ne sait pas où elle a été, qu’elle a seulement ouï dire que le premier du courant elle avait donné en gage une jupe à la femme dite Maranne pour se procurer de l’argent.

Qu’advient-il ensuite de Marion Marty ? De l’enfant ? Là non plus, on ne sait.

Destins de misère. Généalogies de la misère. Grande pitié de ces pauvres fantômes.

A suivre : Un roman à l’état naissant

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Dossier Guillaume Sibra dit Jean D’Abail – 2. Chemins de traverse
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Dossier Guillaume Sibra dit Jean d’Abail – 4. Les grands chemins
Quand Frédéric Soulié retourne en Ariège – 3. Je t’avais bien promis que tu me verrais !

  1. Johann Kaspar Lavater, L’Art de connaître les hommes par la physionomie, 1820 []
  2. Johann Kaspar Lavater, La physiognomonie: ou l’Art de connaitre les hommes d’après les traits de leur physionomie, leurs rapports avec les divers animaux, leurs penchants, etc…, passim ; éditions L’Age d’Homme, collection Delfica, 1998 ; reprint de L’art de connaître les hommes par la physionomie, 1820 []
  3. Balzac, Le Père Goriot, 1835 []
  4. Canne : ancienne mesure de longueur. Une canne = 1,784 m. Cf. Anciennes mesures sur Du côté de Tréziers, l’excellent site de Robert Faure, primé en 2010 au Salon du Livre d’Histoire Locale à Mirepoix. []
  5. Cf. La dormeuse blogue 2 : Dossier Guillaume Sibra dit Jean d’Abail – 3. Quand le fils aîné est en prison… []

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