Archives du mot-clé Escholier

Cyprès

 

Vu depuis la route de Lavelanet, paysage aux abords de Mirepoix.

 

 

De gauche à droite : Van Gogh, Champ de blé avec un cyprès ; Henri-Edmond Cross, Cyprès à Cagnes (1908) ; Henri-Edmond Cross, Nocturne aux cyprès (1896).

 

Julien Gracq, dans ses Carnets du grand chemin (1992), dédie au cyprès cette superbe, quoique indéfendable, définition :

Le cyprès : intrusion sévère, violemment protestataire, de l’univers des solides parmi la folle agitation féminine, hystérique, des feuilles et des vergettes à chaque instant mises en émoi par le vent.

De la dérive de certaines visions anthropomorphiques…

Julien Gracq va au paysage comme Gustave Le Bon va à la foule, armé d’un regard superbement, quoique indéfendablement, misogyne : 

On remarquera que, parmi les caractères spéciaux des foules, il en est plusieurs, tels que l’impulsivité, l’irritabilité, l’incapacité de raisonner, l’absence de jugement et d’esprit critique, l’exagération des sentiments, et d’autres encore, que l’on observe également chez les êtres appartenant à des formes inférieures d’évolution, tels que la femme, le sauvage et l’enfant […].

La foule est conduite presque exclusivement par l’inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l’influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Elle se rapproche en cela des êtres tout à fait primitifs. Les actes exécutés peuvent être parfaits quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, l’individu agit suivant les hasards des excitations. Une foule est le jouet de toutes les excitations extérieures et en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsions qu’elle reçoit. L’individu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que l’homme en foule ; mais comme son cerveau lui montre les inconvénients d’y céder, il n’y cède pas. C’est ce qu’on peut physiologiquement exprimer en disant que l’individu isolé possède l’aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule ne la possède pas. ((Gustave Le Bon, Psychologie des foules, I, I, §1, 1895))

Je ne vois rien de cette "folle agitation féminine, hystérique", censément caractéristique de la sauvagerie des arbres ou de la foule, dans le paysage au sein duquel, près de Mirepoix, court une belle allée de cyprès, – une allée sans pourquoi, qui ne mène nulle part. "L’univers des solides" perd ici en violence "protestataire" ce qu’il gagne en sérénité mystérieusement vibrante. Du point naît la ligne, et de la ligne le plan. La solidité s’universe en même temps qu’elle se fluidifie. Le paysage le plus simple va ainsi, dans la beauté du déploiement qui l’équilibre, comme l’art de la fugue.     

 

 

De gauche à droite : Jean Honoré Fragonard, Jardins italiens. Cyprès de la Villa d’Este ; allée de cyprès, dans les environs de Mirepoix.

 

On voit ailleurs, toujours près de Mirepoix, d’autres cyprès. Ils forment aux abords de Malaquit une allée oubliée, témoin de passeries anciennes, propres au temps des traverses et des périples circumvoisins. Plus hauts, plus sombres, ils en imposent avec leur air de via sacra.

Le sacré est ici celui d’une demeure, lointainement augurée, invisible encore, mais déjà signifiée, en son retirement énigmatique, par la profondeur de cette allée, qui suspend le pas du promeneur. Vous qui entrez ici… 

 

Lecteurs, tous connaissez ce pénible état sans doute, et l’aurez éprouvé dans quelque songe. L’impression de la frayeur ou du songe vient ici de ce que l’allée est envahie d’herbes folles et traversée d’arbres rompus par la main hystérique des tempêtes. Un pas de plus et, qui sait ? Le songe de Poliphile se rouvre-t-il au-delà ?  

J’avançai, et bientôt je me trouvai dans les détours d’une forêt ténébreuse ; je ne savais comment j"y avais pénétré ; mon cœur battait à l’aspect de ces pins élevés, de ces noirs cyprès, dont le feuillage sombre disputait le passage aux rayons du jour ; la frayeur s’empara de mes sens ; tous mes efforts pour échapper devenaient inutiles ; vainement je voulais courir, mes jambes fléchissaient ; si je faisais un pas, quelque arbre rompu m’arrêtait, ou quelque branche épineuse s’attachait à mon vêtement ; je ne pouvais ni fuir, ni demeurer.

Lecteur, tous connaissez ce pénible état sans doute, et vous l’aurez éprouvé dans quelque songe. Le bois retentissait de mes cris ; je n’étais entendu que de la nymphe Echo ; elle seule répondait à ma voix défaillante ; et, nouveauThésée, dans les détours de cet affreux labyrinthe, le fil consolateur d’Ariane manquait à mon amour ((Francesco Colonna, Le songe de Poliphile, I, 16)).

 

 

Raymond Escholier, dont Malaquit fut longtemps la demeure estivale, aimait que cette dernière fût placée sous le signe augural des cyprès. Il y voyait une figure vivante de l’art de la Grèce et de Rome, qui, jusque dans le dessin du visage terrestre, témoigne du "dédain de l’accidentel, du sentiment de l’ordre et du style" ((Raymond Escolier, Clément Serveau – Album d’art contemporain, collection "Drogues et peintures", Laboratoire Chantereau, produits Innothéra, Paris, sans date)). 

La Treizième revient… C’est encor la première;
Et c’est toujours la seule, – ou c’est le seul moment…
((Gérard de Nerval, Les Chimères, "Artémis", 1854))

Telles sont les pensées vagabondes qui me venaient, l’autre dimanche, alors que, non loin de Mirepoix, nous allions par les champs, plantés ça et là de cyprès.

 

Julien Durand à Vals ou les belles heures d’un abbé préhistorien

 

Il y a depuis le XIXe siècle une longue et belle tradition des abbés préhistoriens, dont Henri Edouard Prosper Breuil (1877-1961), qui a occupé au Collège de France, la première chaire dédiée à la Préhistoire, constitue la figure la plus célèbre. Julien-Marie Durand ((Selon une indication fournie par Janette Lasvergnas, nièce de l'abbé Durand, celui-ci "avait choisi pour prénom en religion Julien-Marie. On sait par ailleurs qu'il signait ses publications J.-M. Durand".)) (1904-1970) s'inscrit dans cette tradition, immédiatement à la suite de l'abbé Breuil, qu'il a bien connu et avec qui il a signé l'article intitulé Le Prémoustérien du Tuteil (Ariège) ((Breuil et Durand. – Le Prémoustérien du Tuteil (Ariège). Bull. Soc. Préhist. Ar., T. I, 1946, pp. 11 à 22.)). Sachant l'intraitable supériorité savante de l'abbé Breuil, on mesurera la valeur du témoignage d'amitié et d'estime que constitue chez lui la co-signature d'un article relatif aux travaux réalisés sur le site du Tuteil par le modeste abbé Durand.

 

Les deux abbés voisinent en 1951 à L'Infernet (gisement ossifère situé en Haute-Garonne), Henri Breuil à gauche, Julien-Marie Durand au centre, lors de l'inauguration de la stèle à la mémoire du préhistorien J. B. Noulet (1802-1890).

Indépendamment de la posture attentive qui les rapproche, la photographie met en lumière la différence d'âge et de style qui distingue les deux hommes, l'abbé Breuil, dit "le Pontife", venu de Paris, tassé par le poids des ans, des honneurs aussi ; l'abbé Durand, curé de campagne, l'allure tonique dans son chandail à fermeture éclair, venu en voisin  depuis sa cure de Rieucros (Ariège). Empruntée à La Dépêche du temps, cette photographie illustre de façon très typée la différence qui sépare ici, jusque dans un moment de mémoire commune, deux styles de prêtres, deux styles de préhistoriens, soit, plus originairement encore, deux styles d'hommes.

 

 

L'abbé Durand devant sa cure de Rieucros, en 1945.

 

Le curé de campagne en moto, plus tard en 2CV, c'est tout l'homme. "Un saint homme", déclare Francis Couquet, qui, enfant, a participé aux fouilles menées par l'abbé autour de l'église de Vals et souvent mangé à sa table.

 

 

En 1966, l'omelette de Pâques avec les enfants de Rieucros ; cliché : Henri Durand, frère de l'abbé ; communiqué par Michel Lasvergnas.

 

L'ordinaire était frugal, remarque Francis, mais il faisait bon torcher la soupe en compagnie de l'abbé et de sa soeur Suzanne. Tous ceux qui ont connu l'abbé Durand disent de même : c'était un homme simple et bon. On lisait son coeur dans ses yeux et dans tous ses gestes.

 

La notice nécrologique consacrée par la Société préhistorique française à l'abbé Durand, ne dit rien de son l'enfance ni de sa jeunesse. Elle se contente d'indiquer qu'il est né en Ariège. Maire honoraire de Bélesta, Jean-Louis Salvayre, qui a bien connu l'abbé Durand, précise dans un beau texte-souvenir ((Jean-Louis Salvayre, Mon ami Julien…, janvier 2004, in Bulletin de l'Association des Amis de Vals)) que le petit Julien Durand est né à Bélesta, le 20 janvier 1904, premier d'une fratrie qui aura compté six enfants. Originaire du Tarn, Henri-Paul Durand souffre à la jambe et au pied des séquelles d'un grave accident, survenu dans la scierie où il travaillait.

"Mon grand-père Henri était tombé dans la grande scie circulaire et avait eu les deux bouts de pieds coupés. Il bourrait ses chaussures avec du papier, ce qui impressionnait beaucoup la petite fille que j'étais alors", dit Janette Lasvergnas, nièce de l'abbé Durand.

Née au Gélat-de-Bélesta, Emilie Louise Richou, la maman, meurt à 41 ans. C'est Suzanne dès lors, soeur puînée de Julien, qui s'occupe de la maisonnée. Julien, à peine âgé de 13 ans, doit travailler. Il est successivement ouvrier-peignier, pâtissier, maçon. Janette Lasvergnas ajoute les précisions suivantes : 

"Il fut reçu premier de toute l'Ariège au certificat d'études en 1917 (ou 1918). Après la mort de sa mère en 1919 il est placé comme apprenti-patissier à Toulouse, place des Carmes (une belle et grande boutique, qu'il me fit visiter adolescente). De là il partit pour Marseille où il travailla avant de s'embarquer pour Alger. Il n'aima pas du tout cette ville, mais dut néanmoins y séjourner deux ans avant de parvenir à payer son voyage de retour".

Puis il part à Lyon afin d'y effectuer son service militaire. C'est là que, lors de la nuit de Noël,  sur la place Bellecour, il se trouve saisi du sentiment que Dieu l'appelle.

 

Revenu à Bélesta, il se heurte à l'incompréhension de ses amis et de ses proches. Il obtient toutefois le soutien de l'abbé Buscail, curé de la commune, et grâce à l'intervention de ce dernier, il entre au séminaire spécial de Changis (Seine-et-Marne), puis au grand séminaire de Mazères (Ariège). Il reçoit l'ordination en 1935.

"Il eut pour marraine Mlle Cassebarthe (?) qui couvrit tous ses frais de scolarité, et lui fit faire tout un trousseau pour son ordination. Elle vint finir ses jours à Rieucros au presbytère (sa chambre devint la mienne plus tard). Je me souviens très bien d'elle, grande, très mince, très austère", dit Janette Lasvergnas.

Il occupe alors successivement trois cures, celle de Montségur, de 1936 à 1941, celle de Mijanès ensuite, de 1941 à 1945, celle de Rieucros enfin, de 1945 à sa mort. Sa paroisse comprend des zones montueuses, des fermes reculées. Il mène en outre des fouilles dans divers sites situés en montagne. D'où l'usage de la moto, dont il semble si heureux sur la photo de 1945. On ne distingue pas la marque de la moto. Janette Lasvergnas, que j'ai rencontrée, se souvient qu'il s'agissait d'une Peugeot. 

On se représentera à la lumière de certaines pages du Journal d'un curé de campagne de Bernanos l'aventure des chemins sillonnés par l'abbé Durand dans sa paroisse de Rieucros, ou plus occasionnellement en montagne, pour gagner un site préhistorique qui l'intéressait :  

 

La haute voix du moteur s’élevait sans cesse jusqu’à ne plus donner qu’une seule note, d’une extraordinaire pureté. Elle était comme le chant de la lumière, elle était la lumière même, et je croyais la suivre des yeux, dans sa courbe immense, sa prodigieuse ascension. Le paysage ne venait pas à [moi], il s’ouvrait de toutes parts, et un peu au-delà du glissement hagard de la route, tournait majestueusement sur lui-même, ainsi que la porte d’un autre monde […].

Le vent de la course n’était plus, comme au début, l’obstacle auquel je m’appuyais de tout mon poids, il était devenu un couloir vertigineux, un vide entre deux colonnes d’air brassées à une vitesse foudroyante. Je les sentais rouler à ma droite et à ma gauche, pareilles à deux murailles liquides, et lorsque j’essayais d’écarter le bras, il était plaqué à mon flanc par une force irrésistible ((Georges Bernanos, Journal d'un curé de campagne, pp. 210-211)). 

 

Ci-dessus : en 1947-1948, dans le pré de Bord à côté du presbytère de Rieucros (actuellement partie nouvelle du cimetière), auprès d'un gros marronnier disparu ; photographe inconnu ; cliché communiqué par Michel Lasvergnas.

 

 

Précédant de peu la guerre de 39-45, le sacerdoce ariégeois de l'abbé Durand s'exerce bientôt sous le signe malfaisant de l'Occupation.

En 1940, rapporte Janette Lasvergnas, "il est fait prisonnier. Mais juste avant de parvenir à la frontière allemande, il réussit à s'enfuir avec quatre camarades, dont Mr. Piquemal de Dreuilhe, et un habitant de Rivesaltes chez qui nous allions déjeuner tous les ans. Il traversa toute la France en vélo pour regagner l'Ariège". 

Nommé en 1941 à Mijanès, dans le canton de Quérigut, il s'y trouve instruit de l'action des passeurs, du maquis, et, dans l'ombre, il les soutient.

"Vers la fin de la guerre", raconte Jean-Louis Salvaire ((Cf. Mon ami Julien…, janvier 2004, in Bulletin de l'Association des Amis de Vals)), l'abbé Durand "fut un jour arrêté et conduit à Foix ((A la villa Lauquié, siège de la Gestapo.)). Lui, l'homme de lumière, des grands espaces nus et des cimes sauvages, s'enfuit rapidement de la pièce étroite où on l'avait enfermé et sortit en courant. Là, appuyé au mur, un vélo lui tendait le guidon et la selle. Julien s'en empara et échappa ainsi à un sort incertain. Il n'avait pas volé, mais emprunté, – nécessité fait loi ! Le vélo fut rendu. L'on croit savoir qu'il fit remerciements sincères pour cette "complicité involontaire d'évasion".

Le 2 septembre 1945, Julien-Marie Durand est nommé curé de Rieucros en remplacement de l'abbé Baurès. Il se voit chargé d'un village meurtri par la guerre, endeuillé par la mort de plusieurs de ses habitants. L'abbé Durand fait montre des vertus de son sacerdoce, tout de chaleur humaine, de simplicité et de proximité. De façon solidement pragmatique, observe Janette Lasvergnas, "il organisa des soirées récréatives qui, Farce du cuvier ou Tout va très bien Madame la Marquise aidant, eurent beaucoup de succès et auxquelles tous les jeunes participèrent, ainsi que des parties de football".  Aujourd'hui encore, bien que l'abbé ne soit plus là, on lui en sait gré.

 

On ignore d'où vient à l'abbé Durand sa passion de l'archéologie et de la préhistoire. D'aucuns invoquent l'effet Montségur où l'abbé a occupé sa première cure. Sa passion s'enracine possiblement dans l'enfance, l'enfance bélestanienne, placée sous la haute commination de la grande forêt ((La forêt de Bélesta a fourni au roi Louis XIV l'essentiel du bois nécessaire à la construction de la flotte française, en particulier les sapins dans lesquels sont taillés les mâts.)), hantée par le secret de la grotte d'où jaillit une fontaine intermittente très curieuse ((Il s'agit de la fontaine de Fontestorbes.)). Elle témoigne d'un attachement de toujours au sol natal, lequel abrite ici le sommeil d'une mère trop tôt disparue. Mu par un tropisme chthonien, le préhistorien demeure à la façon des grands Anciens celui qui, en vertu de sa quête native, descend au royaume des Mères ((Filles d'Ouranos, le Ciel, et de Gaïa, la Terre, les Mères, ou Moires, incarnent les forces élémentaires qui régissent le cycle de la génération et de la corruption, de la naissance et de la mort.)). On a souvent questionné l'abbé Breuil à propos du lien, supposé intenable, qu'il disait évident pour lui entre sa foi chrétienne et sa quête des secrets que la terre réserve concernant les origines et l'histoire de l'homme. L'abbé Breuil s'en agaçait. L'abbé Durand n'a, semble-t-il, jamais rien dit des raisons pour lesquelles, en même temps qu'il accédait à la prêtrise, il était devenu préhistorien. 

On ignore également d'où vient l'étendue des connaissances dont l'abbé Durand a fait preuve au cours de ses recherches. A la différence de l'abbé Breuil, qui était issu d'un milieu cultivé, qui avait reçu au lycée une formation solide et poursuivi à l'université des études de biologie après le séminaire, Julien-Marie Durand s'est formé, semble-t-il, exclusivement dans et par les livres et les revues spécialisées. Gaston Bachelard, qui avait dû lui aussi, quoique dans une moindre mesure, se former seul, dit admirablement la beauté spirituelle de l'étude et, dans le silence de la nuit, la longue patience de l'homme qui s'efforce d'apprendre, sachant que l'homme en question, c'est non seulement l'autodidacte, mais quiconque demeure habité par la vieille inquiétude du que sais-je ? 

Seul, la nuit, avec un livre éclairé par une chandelle – livre et chandelle, double ilôt de lumière, contre les doubles ténèbres de l'esprit et de la nuit. J'étudie ! Je ne suis que le sujet du verbe étudier. Penser je n'ose. Avant de penser, il faut étudier ((Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle, P.U.F., coll. Quadrige, 1961, p. 55.)).  

 

L'abbé Durand, une fois nommé à Montségur ((Ci-contre : Montségur circa 1900, photographié par Léon Gadrat)), entreprend d'explorer, en pionnier, quelques uns des sites préhistoriques qui feront en 1988 l'objet de ce document de synthèse, établi par le Service géologique national :  

"A Montségur, la grotte du Tuteil a livré une industrie prémoustérienne. A Belvis, à 960 m d'altitude, la Caune, fouillée par une équipe du CNRS, contient du Renne et une industrie magdalénienne dans les couches supérieures du remplissage. Elles sont rapportées par Jalut au Dryas ancien supérieur. Les niveaux plus anciens, dont certains ont livré un outillage castelperronien, révèlent une flore très pauvre, où les pollens d'arbres sont extrêmement rares, correspondant à un climat rigoureux".

Les sites du Néolithique, du Chalcolithique et de l'Age du Bronze sont "relativement nombreux dans la vallée du Lasset, autour de Montségur, et dans la haute vallée de l'Hers jusqu'à Bélesta. On peut mentionner, dans la vallée du Touyre, la grotte sépulcre de Coeurs à Dreuilhe (Bronze) et les récoltes archéologiques d'Arthur Caussou en pays d'Olmes (musée de Tarascon-sur-Ariège)" ((Notice explicative de la feuille Lavelanet  au 1/50 000 par M. Bilotte, J. Cosson, B. Crochet, B. Peybernes, J. Roche, F. Taillefer, Y. Tambareau, Y. Ternet, J. Villatte ; pp. 58-59, éditions du BRGM, Service géologique national, 1988)).

 

On remarque à propos de la grotte du Tuteil, que le document oublie de mentionner le travail de l'abbé Breuil et de l'abbé Durand.

Certes l'article co-signé par les deux abbés à propos du Prémoustérien du Tuteil (Ariège) date déjà de plus de 40 ans.

Mais l'oubli de l'article de 1943 témoigne aussi d'une certaine sélectivité de la mémoire scientifique relativement aux travaux émanant de clercs, volontiers soupçonnés de retard idéologique en matière de paléontologie humaine ((Cf. Arnaud Hurel, Un prêtre, un savant dans la marche vers l’institutionnalisation de la préhistoire. L’abbé Henri Breuil (1877-1961) ; in La Revue – Pour l'histoire du CNRS, n° 8 : mai 2003, Dossier : Aux origines de l'homme)), et dont l'un ici horresco referens est venu à la préhistoire sans passer par l'université.

 

La lecture des anciens bulletins de la Société préhistorique française indique que, trouvant ainsi à compenser la légitimité uiversitaire qui lui manque, l'abbé Durand, alors curé de Mijanès, devient membre titulaire de cet aréopage savantissime, en même temps que l'un des fils de l'illustre comte Begouën ((Henri Begouën (1863-1956), directeur du Telegramme, pionnier de la recherche préhistorique, inventeur, avec ses trois fils, de la grotte des Trois Frères.)), le 28 décembre 1944. Les bulletins de la dite société mentionnent ensuite assez régulièrement les travaux de l'abbé jusqu'en 1956. Après 1956, le nom de J. M. Durand n'apparaît plus. L'abbé jouit désormais d'une notoriété suffisante pour publier au-delà du cadre confidentiel des sociétés savantes. Et, pris de passion pour le site Vals, il s'occupe désormais d'archéologie plus encore que de préhistoire.

La lecture de ces anciens bulletins indique par ailleurs quel genre de résultats la Société préhistorique française des années 40-50 a retenus dans les rapports de fouilles présentés par l'abbé Durand. Encore tributaire d'une conception de la préhistoire "orientée objets", la dite société ne mentionne guère le nom de l'abbé Durand qu'au titre de la seule invention des dits objets, – "anse à crête dans un niveau sous jacent à un premier niveau avec vase polypode et alêne losangique en métal" ((Louis-René Nougier, Vase "polypode" de la petite grotte de Niaux (Ariège), Bulletin de la Société préhistorique française, 1952, vol. 49, n° 3, pp. 158-162 ; Séance du 25 octobre 1956, Bulletin de la Société préhistorique française, 1956, vol. 53, n° 10, pp. 563-587)), "poinçon d'une longueur totale de 0 m 104, à extrémité agissante brisée, confectionnée dans un cubitus humain, d'après détermination du Professeur G. Astre de Toulouse et provenant de la grotte du Tuteil" ((Dr Riquet, Les styles céramiques Néo-Enéolithiques des pays de l'Ouest, Bulletin de la Société préhistorique française, 1953, vol. 50, n° 7, pp. 407-422)), "sifflet tubulaire, également confectionné dans un cubitus humain (même détermination) provenant de la Caougno (Montségur)" ((Ibidem)), "35 boutons, 1 écarteur et 6 pièces inachevées car doublement perforées mais non sciées, collier fait d'une cinquantaine d'éléments (Usson-les-Bains)" ((Jean Arnal, Les boutons perforés en V, Bulletin de la Société préhistorique française, 1954, vol. 51, n° 5, pp. 255-268)), "plusieurs moules en stéatite, dont un pour épingle à tête annulaire" ((P. Abauzit, Nécropole à incinération du premier Age du Fer à Olonzac (Hérault), Bulletin de la Société préhistorique française, 1967, vol. 64, n° 3, pp. 810-818)). Il faut attendre la publication de La Préhistoire de l'Ariège, du Néolithique I à la période de la Tène, en 1968, soit deux ans avant la mort de l'abbé, pour voir la Société archéologique française et le Bulletin de documentation bibliographique s'intéresser non plus seulement aux objets  découverts au Tuteil, à la grotte de Las Morts ou ailleurs, mais à l'oeuvre de J.-M. Durand et à la portée scientifique de cette dernière.

Marie-Thérèse Laureilhe, dans le Bulletin de documentation bibliographique, salue la première la publication de ce maître livre : 

 

"Dans cet ouvrage de 225 pages, abondamment illustré de reproductions de photographies, de cartes, de coupes stratigraphiques, de graphiques et de relevés, M. l'abbé Durand nous donne une vue d'ensemble de la préhistoire de l'Ariège. Il retrace d'abord les travaux de ses devanciers, et les siens propres, sur une période s'étendant du Néolithique au Ier âge du fer (inclus), puis il expose en détail les résultats d'une de ses fouilles, celle de la grotte de Las Morts à Montségur où il a pu faire une fouille stratigraphique, niveau par niveau, relevant minutieusement tout le « mobilier », envoyé au Musée des Antiquités nationales à Saint-Germain-en-Laye, en dernier lieu il reprend les objets trouvés par ses devanciers au XIXe siècle, époque où l'on fouillait pour recueillir des collections en ne se préoccupant que médiocrement de la datation et de l'environnement, il les compare avec ceux qu'il a trouvés à Las Morts et qu'il a pu dater, et avec ceux trouvés ces dernières années par des érudits ayant cette même méthode précise. Cette comparaison de formes et de types lui permet de tenter une vue d'ensemble des industries ariégeoises néolithiques.

Ce travail rigoureusement scientifique doit être signalé à l'attention des bibliothécaires non seulement parce que c'est la seule tentative de synthèse de la préhistoire ariégeoise, mais parce que l'on y trouve plusieurs répertoires et bibliographies précieux pour les recherches ultérieures. Entre les pp. 5I et 67, se trouve une liste de 105 stations ariégeoises du Néolithique au 2e âge du fer, certaines d'ailleurs comprenant plusieurs sites, avec l'indication bibliographique de la publication quand il y a lieu. Dans la 2e partie, fouille de la grotte de Las Morts, un inventaire des objets trouvés, niveau par niveau, avec leur description, le numéro du catalogue du Musée de Saint-Germain et la reproduction du plus grand nombre, est également à signaler aux pp. 84 à I20. Cet inventaire détaillé peut permettre les comparaisons avec des objets trouvés ailleurs et faciliter les datations. Une place spéciale est faite à la poterie dont on sait qu'elle permet d'établir des chronologies assez précises (pp. 128 à 146). L'essentiel de la 3e partie est un répertoire alphabétique des objets trouvés en Ariège avec indication de la fréquence, mention d'origine, localisation actuelle (musée ou collection particulière) et caractéristiques essentielles de l'objet avec reproduction dans la plupart des cas. Sont successivement répertoriés les objets en pierre (pp. I60-I79), en os, ivoire, bois de cerf, coquillage (pp. I80-202) et la poterie (pp. 203-221).

Enfin ce très important ouvrage se termine par une bibliographie de 230 numéros qui nous donne l'essentiel des articles publiés en France, et partiellement à l'étranger sur le sujet. Cette exceptionnelle bibliographie sera la base de toute recherche ultérieure. Il n'en n'existe pas d'autres aussi étendues, à notre connaissance, sur la préhistoire de cette région qui se classe parmi les plus riches pour cette période et où l'on trouve le site éponyme d'une période, le Mas-d'Azil. Elle mentionne les articles publiés par les précurseurs du XIXe siècle en même temps que les toutes dernières études, et au moins pour celles en français, paraît sans lacune" ((Durand (Julien-Marie). – La Préhistoire de l'Ariège, du Néolithique I à la période de la Tène – Foix, Société ariégeoise des sciences, lettres et arts, 1968, in Bulletin de documentation bibliographique, 1968)).

 

Ci-dessus : l'abbé Durand, alors curé de Montségur, devant l'une des entrées de la grotte de Las Morts, circa 1940. Source : La Dépêche.

Ci-dessous : photo ancienne du site de Las Morts (source : Mazon) et note manuscrite rédigée par l'abbé Durand.

 

 

 

Jean Guilaine ensuite, dans le bulletin de la Société préhistorique française du 18 décembre 1969, rend hommage à l'oeuvre de l'abbé Durand, ici considérée essentiellement pour sa valeur de témoignage historique concernant  une recherche ancienne, dont les conclusions restent à revoir :   

"L'Abbé J.-M. Durand tente dans ce mémoire une synthèse des périodes préhistoriques à céramiques, en terre ariégeoise. Sauf pour quelques sites étudiés depuis une trentaine d'années, la plupart des fouilles se rapportant à ce sujet sont anciennes et remontent au siècle dernier. L'on conçoit donc dès l'abord les difficultés d'une telle entreprise, difficultés dues à de multiples facteurs : archaïsme des méthodes de fouille, rareté des stratigraphies, absence de milieux clos, etc.

De la première partie nous retiendrons quelques précisions apportées sur la faune des gisements holocènes ariégeois (avec des déterminations du Pr. G. Astre) ainsi qu'un répertoire des sites entrant dans le découpage chronologique ici étudié.

 

 

Dans une deuxième partie, qui couvre un bon tiers de l'ouvrage, nous trouvons une description détaillée du matériel de la grotte de Las Morts, fouille essentielle de l'auteur. Le petit nombre de stratigraphiques néolithiques dans les Pyrénées joint au caractère très particulier des groupes préhistoriques de cette région conservatrice, s'opposent constamment à des horizons bien définis d'autres provinces de la France méridionale. L'auteur l'a bien senti et a été contraint, pour le Néolithique par exemple, à formuler des hypothèses et des classifications provisoires. Que représentent au juste dans le cadre actuel des civilisations méridionales du Néolithique, les niveaux 1 et 2 de Las Morts ? Une réponse sûre ne pourra être fournie qu'avec la fouille méthodique d'autres sites. Néanmoins dans un souci de clarté et d'uniformisation, il serait peut-être préférable d'appliquer les subdivisions habituelles de Néolithique ancien, moyen, récent à l'Ariège. La présence du Cardial, déjà attestée en Andorre, est probable. Le Néolithique moyen y a été repéré (Chasséen de Niaux et du Mas d'Azil), tandis que Bédeilhac a fourni les traces d'un Néolithique indigène qui paraît devoir être mis en parallèle avec les cultures secondaires qui se développent dans le Midi dès la première moitié du IIIe millénaire : Ferrières ancien, Couronnien, groupe Aude-Roussillon dans sa phase ancienne, etc. Les choses se clarifient avec le Chalcolithique et l'Age du Bronze où se retrouvent des éléments connus ailleurs : tessons de campaniformes, cordons impressionnés de style Rhône, vases carénés du Bronze ancien-moyen d'affinités méditerranéennes, céramiques peignées de la Tène, etc.

 

 

En résumé Las Morts laisse l'impression de l'existence probable en Ariège de faciès régionaux qui ont pu marquer les étapes du Néolithique. Cette impression nous était déjà acquise avec le niveau inférieur de Bédeilhac (Couche VI) qui, à notre avis, n'a rien de spécifiquement Chasséen et doit correspondre à un Néolithique récent autochtone. Les niveaux supérieurs de la grande cavité du Soudour démontrent également l'existence d'une culture régionale de l'Age du Bronze caractérisée par des urnes à anses épaisses, présentant quelquefois des crêtes ou des cupules, des flèches en os, une perduration de l'outillage lithique traditionnel, etc. paraissant évoluer sur place.

Une troisième partie a été décrite dans un but typologique et se présente tel un tour d'horizon des instruments de pierre ou d'os des périodes envisagées. Quelques développements sont consacrés parallèlement aux styles céramiques.

Une bibliographie de 131 numéros termine l'ouvrage" ((Séance du 18 décembre 1969, Bulletin de la Société préhistorique française, 1969, vol. 66, n° 9, pp. 257-266)).

Jean Guilaine, alors âgé de 33 ans, déjà spécialiste, conclut cette présentation par une "note humaine" qui demeure très révélatrice du clivage statutaire en vertu de quoi ab origine la "passion" de "l'amateur" peine forcément à mériter un jugement sans réserves quant à la portée des résultats qu'elle produit.  

"Une note humaine pour terminer : le style trahit fréquemment l'un de ces amateurs passionnés qui a eu le courage de donner sa vision, quelquefois très personnelle, des problèmes. Quoi qu'il en soit, sachons lui gré de nous avoir fourni une foule de renseignements de tout ordre qu'avec sa déjà longue connaissance de la Préhistoire ariégeoise il était l'un des rares à pouvoir consigner" ((Ibidem.)).

 

Nommé en 1944 curé de Rieucros, l'abbé Durand s'y trouve désormais quelque peu éloigné des sites préhistoriques sur lesquels il avait continuellement travaillé depuis 1936. Mais il découvre sur le territoire de sa paroisse l'église rupestre de Vals (classée en 1910), dont, outre l'atmosphère mystérieusement habitée, l'implantation et les abords curieux l'intéressent immédiatement. Il entreprend alors des fouilles autour de l'église. Celles-ci s'échelonnent jusqu'aux années 1960. Elles mettent successivement au jour autour de l'église l'abri sous roche des Cornillons, dépôt de cornillons de taureau, de chèvre, de mouton, mêlés à des débris d'objets en fer, des tessons de poterie et de vases, des ossements humains brisés ; la plateforme du Rahus et le roc Tailhat, vestiges d'aménagements attribués par l'abbé à l'époque gauloise ou gallo-romaine ; un cimetière, que l'abbé date de la fin de l'âge du Bronze ou de l'âge du Fer ; une dizaine de squelettes dans la Faille de la Source, dite "Faille sépulcrale", squelettes, dont un, associé à un vase polypode, attribués par l'abbé à l'âge du Bronze.  

 

 

Ci-dessus : plan de la plateforme du Rahus, établi par Serge Alary en 1984.

 

C'est au cours de cette décennie que le petit Francis Couquet, comme bien d'autres enfants qui s'en souviennent comme lui, participe occasionnellement au travail de fouille. Francis raconte comment, plein d'énergie, il s'attendait à donner de grands coups de pioche, alors qu'il a dû travailler à la petite cuillère et au pinceau, conformément à une démarche minutieuse dont il avoue qu'elle a vite lassé sa patience bouillante.

 

René Pennabayre, en 1956, avec ses amis François, Ricou et Michel, a participé lui aussi aux fouilles de Vals. Il évoque de façon plaisante un moment d'insubordination contre "la tutelle bienveillante mais trop tatillonne à notre goût qu'exerçait sur nous l'abbé Durand, lequel, formé aux techniques de l'époque, nous forçait à procéder dans nos recherches avec une sage lenteur qui détonnait avec notre soif de découvertes immédiates" :

"C'est ainsi que, Ricou ayant trouvé dans la Faille de la source une magnifique hache en pierre polie semblable à de l'obsidienne, preuve évidente d'une présence humaine sur les lieux dès le Néolithique, à peine avions-nous eu le temps d'en admirer la forme élégante qu'elle disparaîssait dans l'une des vastes poches de la soutane de l'abbé Durand, sans espoir de retour.

Quelques jours plus tard, une boucle de ceinturon, présumée wisigothique, que j'avais trouvée à fleur de terre sur le Rahus, au cours d'un sondage aussi fortuit que providentiel, subissait le même sort.

C'en était trop ! Brandissant fictivement l'étendard de la révolte, nous nous constituâmes en une sorte d'association informelle et nous décidâmes derechef de nous mettre à notre propre compte, comme auraient pu le faire des apprentis lassés des exigences de leur patron". 

 

Ci-dessus : cliché de fouille, pris à Vals dans les années 50.

 

La fine équipe se met alors en quête d'un autre site de fouille. Mais "vélos valétudinaires" et "soleil de plomb" sur des sites dits "grouillants de vipères" font que René, François, Ricou, Michel, quelques jours plus tard,  retournent à Vals…

"L'abbé Durand, qui n'était nullement dupe de nos manigances, nous accueillit comme si de rien n'était. Sur un ton bonhomme, où perçait une ironie taquine, il se contenta de nous rappeler que la patience et la persévérance sont les vertus cardinales du chercheur" ((René Pennabayre, Bulletin des Amis de Vals, octobre 2004, n° 53)).

Serge Alary, responsable de l'Association des Amis de Vals, confirme que l'abbé Durand usait en matière de fouilles d'une méthodologie suffisamment stricte pour que le résultat de ces dernières demeure exploitable aujourd'hui encore. Le fait est rare et mérite d'être souligné.       

 

Ci-dessous : fouilles du Rahus dans les mêmes années 50.

 

Suscitant la participation du village, l'intérêt des habitants de la vallée de l'Hers, ces fouilles valent à l'abbé Durand un début de notoriété. Raymond Escholier, qui réside l'été non loin de Vals, vient régulièrement visiter l'abbé en voisin et ami. Il entraîne dans son sillage nombre de sympathisants, notables locaux et visiteurs parisiens, qui assurent à l'abbé un discret soutien. C'est M. Vieljeux, par exemple, premier président de l'Association des Amis de Vals, qui offre à l'abbé sa première 2CV. Témoin de cette nouvelle notoriété, le passage à Vals de Guy Rachet, écrivain à succès, spécialisé dans la vulgarisation de l'histoire ancienne, passionné d'archéologie, associé à divers chantiers de fouilles au titre de l'amateur éclairé. Suite à une première visite, Guy Rachet, en avril 1961, adresse à l'abbé Durand la lettre suivante :

"Cher Monsieur l'abbé,

En lisant L'Homme Préhistorique de Septembre – Octobre 1926, j'ai trouvé un article de A. de Mortillet ((Adrien de Mortillet (1853-1931), professeur à l'Ecole d'Anthropologie de Paris, président ďhonneur de la Société Préhistorique Française, président de la Société d'Excursions Scientifiques, fondateur et directeur de la revue L'Homme Préhistorique ; cf. Nécrologie. Adrien de Mortillet 1853-1931, Bulletin de la Société préhistorique française, 1931, vol. 28, n° 9, pp. 357-370 )) qui me semble pouvoir intéresser la découverte de cornillons que vous avez faite dans la faille sépulcrale.

Il s'agit d'une corne en terre cuite, découverte dans une grotte sépulcrale en Sicile, près de Palerme, en 1922 […].

Vals et la Sicile sont deux lieux bien éloignés l'un de l'autre pour pouvoir établir quelque comparaison mais il est troublant que ce ne soit – que je sache – que dans ces deux régions qu'on a trouvé des cornes présentant un caractère rituel, comme d'ailleurs il n'y aurait qu'à Malte ou en Nabatène qu'on pourrait trouver des roches taillées comparables à celle de Vals qui se révèle ainsi un site unique en France à deux titres.

Notre ami Gérard Dupuy est-il revenu vous rendre visite et poursuivez-vous toujours aussi activement les fouilles, avec la bonne saison qui se poursuit d'ailleurs depuis déjà quelque temps? J'espère pouvoir vous rendre une nouvelle visite en fin juin avant notre prochaine campagne d'automne.

Je vous prie de faire part de mon souvenir respectueux à monsieur votre père et à mademoiselle votre soeur […]". 

Confirmant le début de notoriété dont les découvertes de l'abbé Durand jouissent en 1960 auprès d'un public averti,  cette lettre témoigne par ailleurs d'une sorte d'élan de solidarité, naïvement dédié par un préhistorien sauvage à un autre préhistorien sauvage ou supposé tel. D'où, à titre de lecture conseillée, la référence, plutôt obsolète, à l'article d'Adrien de Mordillet, paru dans un numéro de la revue L'Homme préhistorique daté de 1931. 

A propos de la relation d'amitié que Guy Rachet a entretenue avec l'abbé Durand, Serge Alary apporte les compléments d'information suivants :

"Dans le tout premier numéro de la revue Archéologia, Guy Rachet publie en novembre/décembre1964 une "Initiation à la technique des fouilles archéologiques", article  dans lequel il cite à titre d'exemple l'abbé Durand et les fouilles de Vals (pp. 17-22). Guy Rachet fut un temps membre de l'Association des Amis de Vals. Nous l'avons rencontré dans un salon du livre, à Paris, il y a une dizaine d'années. Il conservait un excellent souvenir de Vals et de l'abbé Durand".

Jean Guilaine, vers la fin des années 60, a correspondu lui aussi avec l'abbé Durand. Cette correspondance intervient bien tard, puisque l'abbé décède en 1970. Elle indique toutefois que le travail de ce dernier bénéficie désormais d'une meilleure réception auprès de l'institution. Elle montre en filigrane la complexité de la relation que le jeune et brillant universitaire engage ici avec le modeste abbé, quasiment inconnu de lui jusqu'ici, cependant déjà signalé à son attention pour l'intérêt des découvertes réalisées lors des fouilles de Las Morts. 

Curieux d'en savoir plus, Jean Guilaine adresse d'abord à l'abbé Durand, qualifié ici de "Cher collègue", la lettre qui suit : 

"Cher collègue

M'intéressant à tout ce qui concerne les périodes néolithique, chalcolithique, Ages du Bronze et du Fer, je serais très heureux de posséder vos principaux travaux sur l'Ariège (Las Morts et classification d'industries holocènes, Le Tuteil etc.).

Ci-joint deux notules dont ma classification des campaniformes.

Le polypode de Las Morts est-il en stratigraphie sûre ?

Pouvez-vous m'indiquer les grottes de l'Ariège que vous connaissez ayant livré du campaniforme (ou caliciforme). Merci par avance pour ces renseignements.

Croyez, Cher collègue, en mes sentiments tout dévoués.

                                                             J. G.

P.S. Je suis un ami d'Alteirac ((André Alteirac, qui a mené au Mas d'Azil des fouilles importantes, dans les années 1960-1970.)), du Mas, que vous connaissez peut-être".

Le ton est celui du professionnel à un autre professionnel. La référence à l'ami Alteirac se veut liante, mais, bien qu'elle soit flatteuse pour l'abbé par la supposition des liens qu'elle lui prête, elle en impose aussi. Jean Guilaine, dans l'échange, demeure magistral : "Le polypode de Las Morts est-il en stratigraphie sûre ?"  

Suite à la publication de La Préhistoire de l'Ariège, du Néolithique I à la période de la Tène, en 1968, Jean Guilaine adresse cette fois un message de félicitations à l'abbé Durand, qu'il qualifie pour l'occasion de "Monsieur l'Abbé et Cher Ami" :   

"Jean Guilaine
Chargé de recherche au C.N.R.S.                                        Carcassonne, le 20 septembre 1969

Monsieur l'Abbé et Cher ami,

Je suis très heureux d'avoir reçu ce matin votre beau livre que je suis en train de dépouiller. Je vous dois de vifs remerciements car c'est une authentique mine où je pourrai puiser de nombreux renseignements.

Je vous adresse en échange mon livre sur le campaniforme et un certain nombre d'études récentes. J'y joins également quelques planches photos de mon travail avec Héléna sur Niaux qui pourront vous être utiles.

Je vois que vous êtes en train de faire faire des Cl4 ((Cl4 : datations au carbone 14.)) sur Las Morts. Je suis très intéressé par tout résultat de ce côté. Ayez la gentillesse de me tenir au courant.

D'ici quelque temps je vais publier une dizaine de Cl4 de l'Aude et je vous en adresserai un tiré-à-part. Veuillez me le réclamer si je l'oublie.

En vous félicitant encore une fois et avec mes sentiments bien amicaux.

                                                                    JGuilaine"

Certes adapté à un message de félicitations, le ton ici a changé. Oublieux des questions sur la sûreté de la stratigraphie, Jean Guilaine se place vis-à-vis de l'abbé sur le plan de l'échange entre pairs, et en mentionnant la présence d'Héléna sur les photos du travail mené à Niaux, il témoigne des rapports familiers que lui et Héléna entretiennent désormais avec l'ami Julien Durand. Mais il conserve volens nolens une touche de magistralité dans l'échange, discrètement sensible dans l'allusion aux "quelques planches photos… qui pourront vous être utiles" et dans l'invitation à réclamer "si j'oublie".  

On se reportera plus haut à la conclusion de l'article dédié par Jean Guilaine à l'ouvrage de l'abbé Durand dans le bulletin de la Société préhistorique française du 18 décembre 1669 pour mesurer la profondeur du fossé qui, indépendamment de l'amitié et du respect mutuel, séparait toujours le préhistorien qui s'est fait tout seul du préhistorien mandaté par l'institution. Ce type de fossé est-il jamais franchissable ?

"Une note humaine pour terminer : le style trahit fréquemment l'un de ces amateurs passionnés qui a eu le courage de donner sa vision, quelquefois très personnelle, des problèmes. Quoi qu'il en soit, sachons lui gré…".

 

Le 19 décembre 1952, l'abbé Durand, depuis sa cure de Rieucros, adresse aux amis, "artistes et poètes, amateurs d'antiquité", qui soutiennent de leurs dons les fouilles engagées à Vals depuis sept ans déjà, une invitation simple et chaleureuse à venir partager en sa compagnie et celle de sa soeur Suzanne "quelques gâteaux et un bol de chocolat au lait" après la messe de minuit. Cette invitation, sans qu'on le sache encore, marque le début d'un nouveau chapitre dans l'histoire de Vals :  

"Bien chers amis,

Merci, grand merci de tant faire pour Notre Dame de Vals.

Beaucoup qui seraient demeurés sourds à ma prière ne resteront pas insensibles à la vôtre, particulièrement les artistes et les poètes, les amateurs d'antiquité aussi et tout ce que l'esprit et le coeur compte de valeurs chez nous.

Que la Vierge du Rocher vous en soit reconnaissante.

 

J'ai reçu tout dernièrement la visite de Madame Pierre Couquet (la maman de Francis Couquet, le gamin à la patience bouillante ; cf. supra) qui a promis de s'intéresser à Vals. C'est un des premiers résultats de votre heureuse intervention. Pas le tout premier, puisque Marie Noël [écrivain, amie de Raymond Escholier ; photographiée ci-contre] a versé déjà son obole pour le sanctuaire. Je lui ai écrit pour la remercier.

Merci d'avoir choisi la modeste église de Rieucros pour venir vous recueillir en cette belle nuit de Noël qui vit naître le Sauveur des hommes et qui vous vit naître pareillement. 

Cette heure si douce sera remplie par des cantiques populaires où s'exprime la joie et l'espérance des Rochetés.

Après la messe de minuit voudrez-vous accepter de prendre quelques gâteaux et un bol de chocolat au lait avant de regagner le nid d'aigle [Malaquit, demeure familiale du couple Escholier, près de Mirepoix] si hospitalier qui domine la flèche du clocher de Saint-Maurice [nom de la cathédrale de Mirepoix] ?

Encore une fois merci de cet accueil si simple, si aimable, si cordial que vous nous réservez à chacune de vos invitations.

Croyez à notre attachement très fraternel dans le Christ. A bientôt !

           Abbé Ju. Durand

P.S. J'ai fouillé dans ma bibliothèque. Je n'ai pas retrouvé d'ouvrages de Marie-Noël. Vous m'aviez lu – et avec quel talent – tel ou tel passage de ses écrits – De là à penser que j'avais hérité d'eux …"

 

A la fin de l'année 1952 en effet, alors que, posté dans l'abside supérieure de l'église de Vals, il considère sur le mur l'enduit qui s'écaille sous l'effet de l'humidité, l'abbé Durand constate que des couleurs paraissent sous l'enduit. Le dégagement du mur révèle bientôt des fresques dont l'existence même avait été oubliée depuis la fin du Moyen Age. Très vite, la nouvelle de cette découverte se répand. Raymond Escholier fait beaucoup pour la publicité de l'événement en conduisant à Vals d'abord ses voisins, puis chaque été, de 1953 à 1960, années nécessaires au dégagement complet des murs de l'extrados de l'abside, ses amis parisiens.

 

Ci-dessus : détail du pied gauche de la Vierge, photographié par Serge Alary après la récente campagne de restauration des fresques, ici enregistré en sepia.

 

Suite à l'annonce de la découverte, l'écrivain adresse à l'abbé Durand la lettre suivante, datée du 29 janvier 1953 :

"Ravi d’apprendre qu’on a découvert – à Vals – des peintures – peut-être romanes. J’irai voir cela dès que la grippe me laissera enfin reprendre mes activités…. et je vous amènerai, ce jour-là, je l’espère, Mme Alix André qui ignore ce beau sanctuaire, mais qui est trop intelligente pour ne s’y pas intéresser.

Peut-être cueillerons-nous, en passant à Mazerettes, la gracieuse Mme Couquet, qui vous est toute dévouée. Cela dans un délai assez bref, car au début de mars, il me faudra être à Paris, pour le lancement d’un nouveau livre…"   

Parmi les visiteurs des années 50, Annie Cazenave, alors élève de l'Ecole du Louvre, qui après un premier passage à Vals en 1956, entreprend d'attirer sur les fresques, encore en cours de dégagement, l'attention de son maître Paul Deschamps, Directeur du Service des Monuments historiques, Conservateur en chef du Musée des Monuments français. Le classement des fresques de Vals intervient en 1959.

La lettre adressée par Annie Cazenave à l'abbé Durand le 26 novembre 1956 nous renseigne sur la foule de questions suscitées, à l'époque, par l'étonnante implantation de l'église Notre Dame de Vals ainsi que par la datation, l'interprétation et l'attribution des fresques.  

 

Concernant l'implantation de l'église, vouée à un pèlerinage marial, curieusement située toutefois "dans un petit village à l'écart des routes", Annie Cazenave évoque l'hypothèse d'un "établissement hospitalier", ou bien d'une place cistercienne orientée face à Montségur, d'où à l'encontre des Cathares, comme l'attesterait la tradition d'un séjour à Vals de Saint Dominique. Elle envisage également l'hypothèse d'une boucle ariégeoise du chemin de Saint Jacques, boucle à la faveur de laquelle les pèlerins venus de Notre Dame du Puy via Toulouse, feraient halte avant l'Espagne pour se recommander derechef à "la Notre Dame".

Frappée par les marques d'influence byzantine qu'elle relève sur les fresques – "le traitement à larges cernes noirs, les yeux globuleux, la représentation de cabochons de couleur sur les vêtements" -, Annie Cazenave les rapporte au modèle velaisien, transféré jusqu'en Ariège par les pèlerins venus du Puy. Elle évoque également, via le passage des pélerins, une possible médiation byzantine depuis l'Espagne : 

"Il ne serait pas improbable, soit qu'un pèlerin ayant travaillé au Puy soit venu à passer par une région où existait aussi la dévotion mariale, soit qu'un peintre local se soit inspiré d'une oeuvre qu'il connaissait. De plus les relations économiques et artistiques entre le Puy et l'Espagne étaient fréquentes. Les gens de cette époque voyageaient beaucoup plus qu'on ne le croit généralement…" 

Concernant l'aménagement étagé de l'église, Annie Cazenave, toujours à l'intention de l'abbé Durand, conclut qu'il "a dû exister à Vals : 

– un lieu de culte primitif, païen, puis chrétien, entièrement souterrain : passage par la diaclase, et église hypogée.

– un premier remaniement et la construction de la tour : c'est, je crois, votre avis : votre étude, que j'ai entre les mains, parle en effet de la "contemporanéité de la tour et d'une église plus ancienne que l'actuelle", ce qui, vu l'architecture, me paraît certain.

– Au XIe siècle, les exigences du pèlerinage rendent nécessaire un agrandissement de l'église ; on aboutit ainsi à son état actuel" ((Archives de Vals)).

 

Intriguée par la croix discoïdale installée alors sur l'un des murs d'enceinte du site de Vals, plus tard déplacée, en raison d'une tentative de vol, très haut sur la paroi du donjon-clocher, Annie Cazenave souligne le puissant intérêt des observations consignées par l'abbé à propos de cette croix, et elle rend hommage ici non seulement au savant, mais aussi à l'Ariégeois, homme de terrain, homme des racines.  

"Au sujet de la croix nimbée de la terrasse, je trouve que l'on ne peut pas dire mieux que dans votre monographie, en peu de mots et d'une façon précise, pour signaler la survivance du culte solaire christianisé, survivance encore vivante chez les tailleurs de pierre des tombes discoïdales basques. Vous avez sans doute remarqué qu'une croix semblable se retrouve à l'entrée primitive de la chapelle de St Jean de Verges, c'est à dire dans une partie élevée, et sans doute dans un but de protection, comme nos modernes croix de clochers. Etait-ce une coutume de nos lointains ancêtres ariégeois ? La survivance de la forme arrondie, qui n'était plus comprise par l'artisan, peut s'expliquer par la difficulté de la taille de la pierre, en même temps que par le goût de la tradition. Je ne connais que ces deux exemples en Ariège. En avez-vous vu d'autres ? ((Ibidem.))

En 1961, Jean Girou, médecin et écrivain audois, auteur de nombreux ouvrages dédiés au Languedoc et aux peintres du Midi, témoigne de la formidable impression suscitée par la visite de l'église de Vals : 

"Notre-Dame de Vals est la révélation la plus récente due aux recherches d'un modeste prêtre qui est devenu un apôtre, l'Abbé Durand […].

"Ces fresques de l'église rupestre de Vals se situent dans les Pyrénées après Mirepoix, près de Rieucros. Vals est déjà connu dans la préhistoire par la civilisation des urnes, "le Camp des Toupies" de l'époque Hallstatt et par le Roc-Taillat, table de sacrifice, la fin de la Tène par son "magasin à cornes". On remonte ainsi à 5.000 ans; puis une fissure, une diaclase dans le poudingue de Palassau, crée le couloir d'une crypte ; cette grotte devient l'entrée d'un sanctuaire qui, d'abord carolingien, a des arcatures aveugles à même le rocher et qui, au Xe siècle, conduit à l'abside mozarabe et, plus tard, à une nef. Le rocher a été utilisé dans toute cette édification et la tour de guet de défense médiévale est devenue le clocher. En décapant les plâtres de l'abside, des traits colorés ont soudain apparu ; avec une extrême prudence, M. l'abbé Durand a prévenu les Beaux-Arts, et des motifs ont surgi dans une transcription byzantine et préromane. Ces fresques ont une affinité d'écriture avec les fresques catalanes et se rapprochent fort de Saint-Martin de Fenollar" ((Jean Girou, Des lignes et des couleurs, éd. Collège d'Occitanie, Toulouse, 1961)).

 

De façon plus tranchée qu'Annie Cazenave, Jean Girou attribue le style byzantin des fresques à l'influence des maîtres catalans. On disputera plus tard d'une possible attribution des fresques de Vals au maître de Pedret. L'hypothèse d'une telle attribution a été un temps abandonnée. L'influence catalane, rendue possible par l'itinérance des peintres, demeurait toutefois fort probable. Serge Alary, samedi dernier, lors de l'assemblée générale réunie à l'occasion du cinquantenaire de l'Association des Amis de Vals, nous a communiqué cette information décisive :

"Grâce à la nouvelle lecture permise par la récente restauration, les historiens de l'art affirment aujourd'hui avec certitude que les fresques de Vals peuvent être rattachées à la sphère de production picturale du maître de Pedret. Le sujet fera l'objet d'une publication prochaine, signée de Virginie Czerniak, maître de conférence en histoire de l'art médiéval à l'université de Toulouse, et de Jean-Marc Stouffs, restaurateur des fresques de Vals, dans le Bulletin de la Société Archéologique du Midi de la France".

 

Ci-dessus : vue ancienne des fresques de Pedret (Catalogne) : source : Josep Salvany i Blanch (1866-1929), placa de vidre estereoscòpica, 6×13 cm, fons Salvany SaP_467_06, Biblioteca de Catalunya.

 

"Par leur stylisation décorative, leur composition schématique et naïve", observe Jean Girou, les fresques de Vals "me rappellent surtout un chef-d'oeuvre très peu connu : l'ange de l'Ecluse Haute qui orne l'abside de la petite église perdue dans la montagne au-dessus du Perthus, peut-être le chef-d'oeuvre de l'art primitif catalan, ou mieux occitan" ((Ibidem.)).

La référence à "l'ange de l'Ecluse-Haute" demeure plutôt sibylline, mais, Serge Alary dixit, "la peinture invoquée par J. Girou existe bien, dans la petite église des Cluses Hautes, village situé sur le territoire de la commune des Cluses, au sud de saint Martin de Fenollar, sur la route du Perthus". "Il y a pas mal d'années", ajoute Serge Alary, "elle était en mauvais état ; je ne sais pas ce qu'il en reste aujourd'hui".

Via le rapprochement qu'il établit entre les fresques de Vals et celles des Cluses Hautes, Jean Girou nous permet de voir ονειρωπολυμεν, comme en rêve, le visage effacé du Christ en gloire de Vals. Le visage du Christ en gloire des Cluses Hautes vient ainsi révéler par effet de surimpression le possible visage du Christ de Vals, par là le regard qu'aujourd'hui il porte sur nous.

 

 

 

De cet art des fresques "occitanes", Jean Girou dit avec la pudeur de la confidence qu'il "nous fait vivre une réalité émouvante, dictée par le dogme…" ((Ibid.)). Au-delà de ce que peuvent constater les historiens de l'art, Jean Girou parle sans doute ici au plus près de l'expérience qui a été, face aux fresques de Vals, celle de l'abbé Durand. Une telle expérience relève certes du secret de l'intime. Mais il y a dans ce secret-là quelque chose de possiblement partagé, en vertu de la mystérieuse communion des âmes qui, selon les mots de l'abbé Durand, fait "notre attachement très fraternel dans le Christ".

 

Tous les ans, à l'occasion du pélerinage de Notre Dame de Vals, qui a lieu le 8 septembre, l'abbé Durand célébrait la messe à l'intention des nombreux fidèles venus des environs immédiats, de la vallée de l'Hers, et aussi des vallées voisines. Beaucoup de personnes se souviennent d'avoir à cette occasion rencontré l'abbé Durand, visité les divers chantiers de fouille et admiré les fresques, encore en cours de dégagement. Simple, chaleureux, l'abbé Durand, à la sortie de la messe, venait, accompagné de sa soeur Suzanne, sur la place afin de goûter aux coques ((pâtisserie spécialement fabriquée pour le pèlerinage du 8 septembre)) qui sont de tradition le jour du pèlerinage. Tout le monde savait que J.-M. Durand était un préhistorien et un archéologue d'importance. On l'abordait pour lui poser des questions ; il y répondait avec plaisir, en se mettant à la portée de ses interlocuteurs. Mais c'est d'abord l'abbé, i. e. l'homme, que toute la petite contrée respectait et aimait.

 

 

En 1965, dans les fouilles du Rahus ; cliché communiqué par Michel Lasvergnas.

 

Il y a probablement un lien, au moins aux yeux de l'Eternel, entre la qualité d'un homme, ici l'abbé Durand tel que ses paroissiens l'aimaient, et celle de l'activité scientifique qu'il poursuit. Jean Guilaine le montre volens nolens lorsqu'il parle à propos de l'abbé Durand d'un "amateur passionné qui a le courage de donner sa vision, quelquefois très personnelle, des problèmes". C'est justement dans ce caractère très personnel de la vision que se manifeste le "courage", i. e. l'élan mystérieux, vital, qui porte Julien-Marie Durand à s'engager dans le sens de la vérité, à en faire foi, depuis certaine nuit de Noël sur la place Bellecour, et, plus originairement encore, depuis toujours sans doute. A ce titre, le chemin de vie de l'abbé Durand, celui du prêtre et celui du savant préhistorien et archéologue, indissociables l'un de l'autre au regard de la vérité une et la méme qui constitue pour eux l'horizon, ce chemin-là fait foi.

A propos du site de Vals, on a pu dans les années 1980 discuter certaines des hypothèses de l'abbé Durand concernant la nature et la fonction des vestiges découverts sur le Rahus et dans le secteur du Roc Taillat. "Les dernières campagnes de fouilles, dirigées notamment par Serge Alary dans les années 1980, ont permis de reconsidérer les résultats issus des travaux de J.-M. Durand et de recadrer la chronologie du site", remarquent Jean-Marie Escudé-Quillet et Catherine Maissant dans L'Ariège ((Jean-Marie Escudé-Quillet, Catherine Maissant, article "Vals" in L'Ariège, éditions de la Maison des sciences de l'homme, 1996, p. 174-176)). Il n'empêche, disait Jean Guilaine en 1969, qu'il faut savoir gré à l'abbé Durand de "nous avoir fourni une foule de renseignements de tout ordre qu'avec sa déjà longue connaissance de la Préhistoire ariégeoise il était l'un des rares à pouvoir consigner". R. Simonnet, dans le n° 6 du bulletin de la Société préhistorique française, consacre à l'abbé Durand qui vient de mourir, l'éloge suivant : "J. Durand restera le premier préhistorien à avoir révélé l'existence d'un Néolithique local montagnard. C'est lui aussi qui aura ouvert la liste des inventaires de matériaux de Préhistoire pyrénéenne" ((Séance du 25 juin 1970, Bulletin de la Société préhistorique française, 1970, vol. 67, n° 6, pp. 161-168)). Serge Alary, aujourd'hui, aime à rappeler qu'en matière de connaissance du site de Vals, rien des avancées actuelles n'eût été possible sans l'extraordinaire travail de Julien-Marie Durand, autrement dit sans la foi de l'abbé Durand.

 

A partir des années 1960, les belles heures de l'abbé Durand à Vals se trouvent assombries par d'ultimes épreuves. C'est d'abord une grave maladie de Suzanne Durand. Puis l'adieu à l'essentiel des collections constituées par l'abbé Durand au cours de ses longues années de fouilles, lesquelles collections sont transférées au muséum d'histoire naturelle de Toulouse (objets provenant des fouilles du Tuteil) et au musée de Saint-Germain-en-Laye (objets provenant des fouilles de Las Morts). C'est enfin le cancer qui ronge l'abbé et l'oblige à précipiter la rédaction de la somme qui constitue son testament de préhistorien, La Préhistoire de l'Ariège, du Néolithique I à la période de la Tène, puis à laisser en l'état les précieuse notes de travail qu'il eût souhaité pouvoir encore rassembler.

 

Ci-dessus : Suzanne et Julien Durand, photographiés devant la cure de Rieucros en 1963.

 

Après la mort de l'abbé Durand, survenue le 12 juin 1970, Suzanne Durand, fidèle à la mémoire de son frère, maintiendra en face de l'église de Vals, au premier étage d'une vieille maison qui appartenait alors à l'Evêché, un petit musée, fait des reliques des anciennes collections dispersées. Longtemps conservé en l'état, ce musée vient d'être rénové et ré-ouvert. Il est fort beau.

Beaucoup de personnes, dans la région, se souviennent de l'escalier bien raide qui conduisait à l'étage de l'ancien musée, et de l'accueil modeste et simple de Suzanne Durand qui a vécu ses dernières années dans la vieille maison-musée. Nombre d'entre elles se souviennent aussi d'avoir un jour, en culottes courtes, participé aux fouilles de Vals sous la direction ferme et bienveillante de l'abbé Durand, puis englouti le bol de chocolat servi par Suzanne. C'est là le propre des belles heures : elles se partagent, et elles laissent dans la mémoire collective des souvenirs qui nourrissent l'âme.    

 

 

Un grand merci à Janette et Michel Lasvergnas, nièce et beau-neveu de l'abbé Durand, qui m'ont reçue si chaleureusement à Vals et qui ont bien voulu partager souvenirs et photos.

Un grand merci également à Serge Alary et à Martine Rouche, qui ont relu cet article et qui, auparavant, m'ont aidée à rassembler d'autres éléments de documentation.

Souvenirs de Mazerettes

C’était en juin de cette année. Suite à la publication de l’article intitulé Raymond Escholier Dansons La Trompeuse, voici le commentaire qui m’a été envoyé ; il émanait d’une adresse canadienne :  "15 juin 2009 at 20:50 – J’ai eu la chance d’habiter Mazerettes pendant vingt ans…", écrivait mon correspondant, que je ne connaissais pas.
 
Dansons La Trompeuse est un roman de Raymond Escholier. L’action se déroule, pour l’essentiel, à Mazerettes (Ariège). Autrefois résidence d’été des évêques de Mirepoix, vendue ensuite comme bien national, représentée sous le nom de Fleurizel dans le roman de Raymond Escholier, la propriété de Mazerettes appartenait dans les années 1900 à une certaine Madame Arnaud, qui avait une réputation d’excentrique, que Raymond Escholier a connue et qu’il portraiture dans le roman sous les traits de Madame Lestelle. 

 

Ci-dessus : façade principale de la maison de Mazerettes. Source : Francis Couquet.

 

"Mes parents avaient acquis cette maison compétement meublée", écrivait encore mon correspondant.

"Il est évident que Dansons la Trompeuse représente pour moi l’élément essentiel lié aux souvenirs de cette maison. Quand je relis ce livre, je revois tous les objets dont parle Escholier, l’odeur de l’immense grenier dans lequel une armoire complétement bancale contenait une partie des merveilles de Madame Arnaud (Madame Estelle). Dès que j’ai été en âge de lire ce livre, mon univers de la compréhension des charmes de cette maison a été changé en quelque chose de très romantique".

Frappée par l’intensité toute personnelle du propos, curieuse d’en savoir plus, j’ai répondu à cet ami inconnu. Quelque temps plus tard, celui-ci m’a téléphoné depuis le Canada. Il a évoqué ses souvenirs de Mazerettes, longuement et de façon passionnante. Puis, m’annonçant qu’il venait passer à Lavelanet une semaine en juillet, il a proposé que nous nous rencontrions à cette occasion. J’ai accepté avec joie. C’est ainsi que je me suis rendue à Lavelanet, la semaine dernière, à l’invitation de Francis Couquet. Bien connu à Lavelanet, le nom de la famille Couquet est lié à l’histoire de l’industrie textile, qui a connu son âge d’or après la seconde guerre mondiale.

Le témoignage de Francis Couquet me semble d’autant plus précieux que les documents relatifs au château de Mazerettes font cruellement défaut et que la seule description précise de l’aménagement intérieur de cette demeure remonte à la fin du XVIe siècle. Cette description figure dans une communication de Jeanne Bayle, publiée le 7 février 2006 dans le Bulletin 2005-2006 de la Société Archéologique du Midi de la France : 

"Quand Philippe de Lévis devint évêque de Mirepoix en 1497, c’était une petite maison-forte, dite « la Tour Madame », comportant une salle et deux chambres, totalement dépourvue de meubles et de provisions".

Il y fit des travaux importants d’aménagement et d’agrandissement, qui, d’après son neveu Philippe III de Lévis, seigneur de Mirepoix, lui auraient coûté 30 000 livres et auraient utilisé tout le bois de la forêt de Bélène, appartenant d’ailleurs non à l’évêque mais à son frère le seigneur de Mirepoix. Ce château a été transformé et reconstruit à différentes reprises et il ne reste rien, semble-t-il, des bâtiments du XVIe siècle".

Jeanne Bayle emprunte ces renseignements au volume 8 du Congrès archéologique de la France, dans lequel l’abbé Gabaldo, archiviste du château de Léran, consigne en 1844 la teneur d’un texte de 1533 , retranscrit par ses soins :

"Au commencement que le dit de Levys fut evesque de Mirepoix, à Mazeretes n’avait que une vieille tour, appellée la Tour Madame en laquelle n’avait que deux chambres et une vieilhe salle, et l’on ne pouvait louger ailleurs. Et n’y avait aucun meuble au dit chasteau, par quoi fut contraincte Madame de Mirepoix, sa mère, luy envoyer de son chasteau de la Garde, vivres, meubles et utencilles, tant pour coucher que pour manger et boire.

Et le dit evesque a édiffié si très bien et somptueusement la dite maison tout à neuf, que ung peu avant son trépas, meiseigneurs les enfants de France et les roy et reyne de Navarre y logeaientensemble avec tout leur train.

 

Qu’est pour démontrer que ledit seul batiment et édiffice a couté plus de trente mil livres, tellement une forest, dite Belleyne, appartenant au seigneur temporel de Mirepoix, a été toute destruiste et abbattue pour ladite construction dudit chasteau, faict à boullevars, créneaulx, canonniéres et barbacanes" ((Document fourni par Francis Couquet)).

Dans une enquête faite en 1538 à la suite de monitoires, ajoute l’abbé Gabaldo, un témoin dépose "qu’après la mort del’evesque, il vit enlever du chasteau de Masarétes, deux pièces d’artillerie et leurs chariots". 

"Deux documents permettent toutefois d’évoquer cette demeure dans la première moitié du XVIe siècle", continue Jeanne Bayle : "le devis non daté du maçon Jean Agasse et l’inventaire des meubles contenus dans le château lors de la prise de possession de l’évêché par le procureur de Jean Suau en 1556. Or, entre la mort de Philippe de Lévis en 1537 et 1556, aucun évêque n’a résidé à Mirepoix ; le bâtiment se trouve donc dans le même état qu’au décès de Philippe de Lévis. Le procureur de Jean Suau ne s’intéresse qu’aux biens meubles tels que tonneaux, tables, sièges et lits, mais il parcourt l’édifice en passant de pièce en pièce, ce qui permet d’en connaître un peu les dispositions .

Le devis en occitan non daté, rédigé par le maçon Jean Agasse, concerne divers travaux à exécuter au château. À ce moment-là la Tour Madame a déjà été transformée puisque des travaux non précisés avaient été effectués à Camon et à Mazerette en 1508. Il semble en effet que Philippe de Lévis, qui réside à Mazerette depuis sa nomination, ait fait construire dans un premier temps la chapelle basse au niveau de la salle existante et la chapelle haute près des chambres à l’étage. Cette dernière et sa galerie d’accès, lambrissées et voûtées de bois, sont décorées de vitraux, représentant des scènes de l’Incarnation et de la Passion ainsi que saint Maurice, patron du diocèse, et d’autres saints, vitraux qui sont finis de payer au maître-verrier toulousain Blaise Olivier en 1510.

D’après le devis, Philippe de Lévis envisage de surélever le corps de logis et les deux murs pignons. Il veut avoir à l’étage une grande salle haute, pourvue d’une cheminée de pierre moulurée et ornée de ses armes, éclairée par deux fenêtres à meneau et une demi-croisée, ainsi que sa chambre, également éclairée par une fenêtre à meneau et chauffée par une cheminée moulurée. Au-dessus s’élèvera un galetas où seront aménagées quatre chambres, pourvues chacune d’une fenêtre à meneau et d’une cheminée ordinaire. La circulation sera assurée par un escalier en vis et des galeries. L’escalier en vis, rond à l’intérieur et à six pans à l’extérieur, aura des marches d’une canne de longueur (1,79 m). Sa porte d’entrée en pierre à courbes et contre-courbes, décorée de crêtes sur les rampants et d’un bouquet de feuillages à son sommet, aura un tympan orné des armes de l’évêque ; une petite niche renfermera une statue. L’escalier sera éclairé par quatre demi-croisées et montera jusqu’au galetas qu’il desservira par une porte percée dans un mur de 12 pams de haut (2,65 m). Trois autres portes conduiront à la salle haute, à la chapelle haute et à la grande galerie. Jean Agasse doit déplacer la porte d’entrée du château vers la chapelle, fermer celle qui existe et la renforcer de deux piliers pour soutenir la galerie. Il construira une galerie basse avec trois piliers de pierre et des arcs en brique portant des voûtes de bois. Au-dessus de celle-ci la galerie haute reproduira les mêmes dispositions et sera pourvue en outre d’un garde-corps en pierre de taille. Une autre galerie, qui existe déjà, conduit à la chapelle haute, mais il est question d’une quatrième galerie à lancer sur un arc entre la tour et la chambre du prélat. Le maçon devra renforcer les pignons par deux contreforts à retraits aux angles de brique comme celui qui existe et qu’il faudra surélever. Il blanchira en outre tout le bâtiment et la vis. Les travaux à Mazerette sont achevés avant 1529.

L’ensemble des dispositions du devis paraît avoir été exécuté. Ce qui restait de la Tour Madame et les premiers agrandissements formaient le rez-de-chaussée décrit en 1556 comme « le tinel vieux », « la salle basse », la « botellerie vieille », « la cuisine vieille », la « sallete basse neuve », la « botellerie basse » et la chapelle basse. L’escalier en vis mène alors, à droite, à la cuisine haute et, plus haut, au galetas avec ses quatre pièces (chambre peinte, chambre rouge, chambre de l’Inquisition et garde-robe de l’évêque) et, à gauche de l’étage noble, à la salle haute ou tinel grand et à la chambre du prélat. Salle, chambre et cuisine sont pourvues d’arrière-pièces. La galerie basse n’est pas mentionnée et n’a peut-être pas été construite. Outre la galerie haute et celle de la chapelle, il existe alors une galerie « dernière », probablement à l’arrière du corps de logis, desservant deux chambres, l’une vers les étables, l’autre du côté de la tour de l’horloge, correspondant vraisemblablement à la galerie sur arc de Jean Agasse.

Le château était précédé d’une avant-cour, où s’élevaient des bâtiments de service tels que des hangars à foin et des étables, et d’une cour pavée avec un puits et un caniveau pour évacuer les eaux usées de la maison. Celle-ci était bordée par les celliers et peut-être limitée par un mur crénelé, près duquel étaient placés deux canons sur chariots, dispositions que Philippe III dénommait pompeusement « boullevars, créneaulx, canonières et barbacanes ». Le château était orienté est-ouest puisqu’un de ses pignons est dit du côté de la bise ; sa porte d’entrée à l’ouest était proche de la chapelle basse.

Le corps de logis du château comportait au rez-de-chaussée des pièces de service, le logement du fermier et la chapelle basse pour les serviteurs, à l’étage la grande salle, la chambre de l’évêque et la chapelle haute, au-dessus quatre chambres. Les deux étages étaient desservis par l’escalier en vis. Autour du château s’étendaient un jardin clos de palissades avec une fontaine, un parc et son pigeonnier, un vivier et des vignes. Tel était le cadre de vie d’un prélat du début du XVIe siècle, encore très proche des demeures médiévales".

 

 

Miroir et fauteuil datant de la période épiscopale. Le fauteuil porte les armes d’un évêque sur la traverse. Photos : Francis Couquet.

 

 

Table datant de la période épiscopale. Photo : Francis Couquet.

 

Lors de notre récente rencontre, Francis Couquet m’a procuré quelques photographies des meubles qui se trouvaient dans la demeure de Mazerettes, lorsque ses parents ont acheté cette dernière. Il se peut, a-t-il ajouté, que certains de ces meubles – tables, chaises, miroir, armoires à pointes de diamants – soient rescapés du temps des évêques. Le dernier des évêques qui ait vécu à Mazerettes est Monseigneur de Cambon.  Peu avant la Révolution, il fait abattre la rangée d’ormes qui, selon lui, obscurcissaient excessivement la façade. Il conserve en revanche les ormes de la grande allée qui ouvre entre les feuillages une perspective mystérieuse sur le château. La grande allée subsiste à ce jour. Les ormes ont été remplacés au XIXe siècle par des platanes. Démis de sa charge en 1790, Monseigneur de Cambon meurt à Toulouse en 1791.

Madame Arnaud, par la suite, a conservé, en y ajoutant les siens propres, les meubles plus anciens restés jusqu’alors dans la maison. Elle vivait donc dans le cadre composite constitué par sa collection de "merveilles" et par le sombre mobilier épiscopal. 

 

 

Ci-dessus : fauteuils ayant appartenu à Madame Arnaud. Source : Francis Couquet.

 

 

Ci-dessus : commode de Madame Arnaud ; chaises héritées du temps des évêques. Photos : Francis Couquet.

 

 

Ci-dessus : fauteuil Directoire ayant appartenu à Madame Arnaud ; petite table conservée de la période épiscopale. Photos : Francis Couquet.

 

 

Ci-dessus : petit salon installé à la suite de la grande salle à manger voûtée, à Mazerettes, circa 1960. Source : Francis Couquet.

 

 

Ci-dessus : chambre de Francis Couquet, jeune homme, à Mazerettes. Source : Francis Couquet.

 

Comme je demandais à Francis Couquet si, d’après ses souvenirs, il subsistait dans la maison quelque chose de l’ancienne configuration castrale, il évoque, au rez-de-chaussée, la grande pièce voûtée dont ses parents avaient fait leur salle à manger. Il s’agit, semble-t-il, de la "cuisine vieille" mentionnée dans l’inventaire de 1556. On voit également sur la terrasse, observe Francis Couquet, "les restes d’une très belle fenêtre à meneaux". Les pierres de "l’escalier en vis" mentionné dans le devis de Philippe de Lévis ont été remployées à l’époque de ses parents : "ma mère a fait réaliser par les jardiniers un petit escalier sinueux, permettant de descendre de la grande terrasse en cailloux et gazon vers le parc (à gauche lorsqu’on regarde la maison)". 

 

 

Ci-dessus : installée dans la cuisine vieille, la salle à manger de Mazerettes, circa 1960. Source : Francis Couquet.

 

Francis Couquet me fait remarquer que la cuisine vieille, transformée plus tard en salle à manger, présente depuis la Révolution une situation demi-enterrée parce que la maison a été remblayée sur l’arrière, afin d’en diminuer la hauteur et par là d’alléger l’impôt, alors relatif au nombre d’étages.

Il me rapporte aussi que, le sol du rez-de-chaussée s’étant affaissé en divers endroits, une exploration du sous-sol de la maison a permis de voir que celui-ci recelait  d’autre salles encore, vastes et voûtées, dont une chapelle, sans doute celle qui se trouve mentionnée dans le devis de 1556, sous le nom de "chapelle basse". Son père, à l’époque, décide de faire poser un hourdis ; le sous-sol est remblayé. La chapelle basse subsiste donc, mais noyée par le remblais. Elle se situe, dit Francis Couquet, "au pied de l’escalier en pierre qui donne dans l’une des deux grandes caves voûtées, lesquelles s’étendent du côté de l’allée". 

De la chapelle haute et de l’aménagement ancien de l’étage, ajoute Francis Couquet, il ne reste rien, sauf "une poutre très moulurée, de plus de 70 cm de tombée", correspondant à l’ancienne pièce de réception – aujourd’hui cloisonnée de façon à créer trois pièces – qui occupait jadis tout l’étage et demeurait inchangée à l’époque de Madame Arnaud. Cette pièce était ornée de boiseries. Celles-ci ont été vendues lors de la Révolution. Elles sont parties à Carcassonne et l’on ignore, à ce jour, ce qu’elles sont devenues. "L’autre poutre ne se voit plus", remarque Francis Couquet, "une partie du plafond ayant été rabaissée". Les vitraux actuellement visibles à l’étage datent, quant à eux, du XIXe siècle.  

 

Francis Couquet se remémore tout spécialement le grenier, l’ancien "galetas", dont il avait fait son royaume. C’est là que se trouvaient remisées les "merveilles" de Madame Arnaud, ses tableaux aussi, – ceux qu’elle collectionnait et ceux qu’elle peignait. Madame Lestelle, dans le roman de Raymond Escholier, se souvient qu’à Paris, dans sa jeunesse, elle a fréquenté le Louvre et le milieu des peintres :   

– Je connais aussi de grands artistes, tout simples et charmants…

– Je sais, fit M. de Sénabugue, ils ont failli faire de vous une seconde Vigée-Lebrun.

– J’ai aimé passionnément la peinture à une époque. Quand nous quittâmes Paris, au moment du siège, – j’étais très jeune alors, mais je me souviens de mon désespoir, en abandonnant le Louvre, où j’allais tous les matins, copier… ((Raymond Escholier, Dansons La Trompeuse, II, p. 46, Editions La Cité des Livres, collection « Le roman français d’aujourd’hui, Paris, 1926))

 

Ci-dessus : fusain naïf, accroché de façon permanente dans la chambre de Madame Arnaud. Photo : Francis Couquet.

 

A la question que je lui en faisais, Francis Couquet me dit qu’il ne sait pas d’où venait cette Madame Arnaud qui a servi de modèle au personnage de Madame Estelle.

 

J’ai cru tout d’abord que Madame Arnaud, l’inconnue de Mazerettes, pouvait être Suzanne Arnaud (1831-1904), épouse de Frédéric Arnaud (1819-1878), dit "Arnaud de l’Ariège", avocat, militant chrétien-social proche des fouriéristes, représentant du peuple aux Assemblées constituante et législative de 1848-49, représentant à l’Assemblée nationale de 1871, sénateur de 1876 à 1878, né à Saint-Girons (Ariège), mort à Versailles. Victor Hugo évoque la participation du couple à la révolution de 1848 dans Histoire d’un crime ((Victor Hugo, 1877, Histoire d’un crime, Deuxième journée, Le lutte, VII. L’Archevêque)). Après son divorce en 1866, Suzanne Arnaud, comme l’excentrique Madame Arnaud de Mazerettes, vit seule et sur un grand pied. Sensible à la peinture, elle collectionne les tableaux, dont le Minerve jouant de la flûte parmi les Grâces de Charles Gleyre ; et Gustave Courbet, à partir de 1873, vient régulièrement travailler pour elle dans son château des Crêtes à Clarens ((Cf. Wikipedia : Gustave Courbet ; Insecula : Jean Désiré Gustave Courbet ; Annabelle Cayrol et Josyane Chevalley, Courbet, l’insoumis)). Mais Suzanne Arnaud ne peut pas être la dame de Mazerettes, car elle n’a jamais possédé aucune maison en Ariège et a vécu alternativement à Jouancy, près Sens, où elle a financé la construction du tunnel de la gare, et à Clarens (Suisse), où elle a fini ses jours ((Cf. Suzanne Arnaud née Guichard)).   

 

Ci-dessus : Gustave Courbet, Paysage fantastique aux roches anthropomorphes, circa 1873. Cherchez la femme cachée au fond à droite sur l’image.

 

La poursuite de cette fausse piste a eu toutefois le mérite de recentrer mon attention, via Gleyre et Courbet, sur cette phrase de Madame Estelle : – J’ai aimé passionnément la peinture à une époque. Quand nous quittâmes Paris, au moment du siège, – j’étais très jeune alors, mais je me souviens de mon désespoir, en abandonnant le Louvre, où j’allais tous les matins, copier…

Je me suis souvenue alors que Marie Rossignol, la mère de Raymond Escholier, que l’on disait, elle aussi, excentrique ((Cf. Bernadette Truno, Raymond et Marie-Louise Escholier, de l’Ariège à Paris, un destin étonnant, éditions Trabucaire, Canet en Roussillon, 2004)), était de son métier copiste au Louvre. J’en ai déduit que le personnage de Madame Estelle emprunte à la fois à Suzanne Arnaud, née Guichard, et à Marie Rossignol, mère de l’écrivain. Raymond Escholier, qui entretenait des rapports difficiles avec cette mère fantasque, aurait opéré ici, par effet de condensation et de déplacement, une sorte de liquidation de l’imago maternelle.

Quand à savoir d’où venait et qui était exactement Madame Arnaud, homonyme de Suzanne Arnaud, propriétaire de Mazerettes du temps de Raymond Escholier, je n’ai pas du tout avancé.

 

 

Mazerettes en 1905.

 

 

Mazerettes vers 1960. Document : Francis Couquet.

 

Francis Couquet, qui a beaucoup entendu parler de Madame Arnaud durant son enfance, qui a vécu dans une maison encore habitée par le souvenir de cette femme mystérieuse, dit que les "merveilles" entassées au grenier et leur olor di femina l’ont fait rêver : 

"Escholier a été assez injuste et même méchant dans son jugement sur Madame Arnaud, et ce sur pas mal de points, dont l’intérêt des tableaux qu’elle peignait.

On a retrouvé dans le grenier de Mazerettes de grands tableaux représentant l’allée arrivant à la maison, notamment les sphinx vendus par le précédent propriétaire et qu’un Américain est venu chercher".

 

 

Ci-dessus : Madame Arnaud, Paysage inconnu. Source : Francis Couquet.

 

 

Ci-dessus : Madame Arnaud, Vue de la cité de Carcassonne. Source : Francis Couquet.

 

"C’est sûr, ces peintures n’étaient pas d’une grande qualité", constate Francis Couquet..

 

"Mais j’ai retrouvé chez mon beau-père des tableaux de Madame Arnaud trés agréables, de même qu’à Mazerettes il y avait des peintures du grand-père de mon beau père, Jules de Lahondès ((Cf. C. Enlart, in Bibliothèque de l’école des chartes, 1921, vol. 82, n° 1, pp. 385-386 : "Le nom de Jules de Lahondès reste cher à tous ceux qu’intéresse l’histoire artistique du Midi de la France. Né à Albi en 1830, il passe de l’école de Sorèze à l’Université de Toulouse, reçoit dans cette ville les enseignements du peintre Latour, débute dans la science historique par les deux remarquables volumes des Annales de Pamiers et, ayant fait ses preuves d’artiste et d’historien, se spécialise durant plus d’un demi-siècle dans l’histoire de l’art du pays qu’il aimait. La matière suffisait à occuper et à charmer une vie. Cette vie se termina très doucement le 10 juillet 1914.)), assez bon peintre, qui comptait Madame Arnaud parmi ses amies.

Dansons La Trompeuse est un grand livre, mais Raymond Escholier n’a-t-il pas déformé la vérité ou noirci Madame Arnaud au profit d’un bel exercice de style ?"

 

Ci-dessus : Jules de Lahondès, toiles de Venise et Rome, château de Riveneuve du Bosc, près de Pamiers (Ariège).

 

L’exercice de style, au demeurant superbe, me semble moins "noircir" le personnage que raconter son histoire secrète, – noble et tragique, comme le masque d’un tyran, dit Apollinaire, qui parle ici du destin des êtres mal-aimés ; leurs yeux sont des feux mal éteints ; leurs coeurs bougent comme leurs portes.

La vie de Madame Arnaud dans sa maison de Mazerettes a peut-être été moins triste, il est vrai, que celle de son double, Madame Lestelle. Francis Couquet confirme qu’il a vu le grand lit de Madame Arnaud, conservé dans la chambre de cette dernière lorsque ses parents ont acheté la maison de Mazerettes. Il s’agissait d’un lit de 2 mètres 20 de large, dans une chambre dotée d’une hauteur de plafond de plus de cinq mètres et qui offrait une belle vue sur l’allée. Madame Arnaud, qui était, au dire de la chronique locale, minuscule, avait dans ses dernières années fait installer un petit lit de fer à l’intérieur du grand lit, et au pied du grand lit, un escalier spécialement conçu pour lui permettre de gagner son petit lit de fer plus commodément. Encore jeune, Madame Arnaud recevait chez elle de nombreux amis. On lui prêtait des aventures. Et Francis Couquet de laisser entendre qu’à une certaine époque, le grand-père de son beau-père, Jules de Lahondès, ne venait pas visiter Madame Arnaud uniquement pour parler peinture…  

 

Ci-dessus : "merveille" ayant appartenu à la collection de Madame Arnaud. Photo : Francis Couquet.

 

 

Ci-dessus : plan du moulon de Mazerettes. A droite, la grand-route. En haut à droite, le bassin de Jean Rancy. Document communiqué par Francis Couquet. A côté de la maison ‘un théâtre de verdure’ dont les déclivités, dit Francis Couquet, étaient "encore visibles lors de notre installation". 

 

Evoquant ensuite le parc, merveilleux terrain de jeu de son enfance, Francis Couquet me montre un plan du moulon de Mazerettes sur lequel se trouve figuré l’aménagement de ce parc, tel que maintenu jusqu’à à la fin du XVIIIe siècle. Il s’agit d’un aménagement à la française. On remarque sur ce plan l’emplacement de la "fontaine", dont reste aujourd’hui, enfoui sous la végétation, un bassin dit "de marbre" par la légende mirapicienne, au vrai en pierre, attribuée à l’architecte sculpteur toulousain Jean Rancy (1502-1578) ((Cf. La vie méconnue de Jean Rancy)), et assortie des armes de Monseigneur de Lévis, puis de celles de Monseigneur de Nogaret. 

 

 

Ce bassin, d’après les récits parvenus à Francis Couquet, était supporté par trois tritons et comportait en son centre une sirène.

 

Ci-dessus : le bassin de Jean Rancy dans les années 1900. Source : Francis Couquet ; le même bassin dans les années 2000. Source : Martine Rouche.

 

Je me souviens qu’à Mirepoix, le portail nord de la cathédrale est surmonté, entre autres, d’un blason porté par deux sirènes. bien tournées. Philippe de Lévis, vingt-quatrième évêque de Mirepoix, initiateur des embellissements de la cathédrale et du château de Mazerettes, grand connaisseur des emblemata de la Renaissance italienne, avait donc déjà inscrit ces filles des eaux, à côté du minotaure et de la grande famille des putti, dans son répertoire de motifs et de formes propres à la décoration architecturale. C’est le seul motif féminin que l’on connaisse, semble-t-il, dans l’ensemble des sculptures commandées par Philippe de Lévis. Je suis tentée, comme Francis Couquet, de trouver… comment dire ? oniro-critique… ? la présence d’une sirène – aujourd’hui fantôme – dans le parc de la résidence d’été des évêques de Mirepoix.

 

Concernant le parc de Mazerettes, Francis Couquet ajoute qu’il y s’y trouve un puits. "Celui-ci se situe en face du premier platane, le plus grand, qui débute l’allée. C’était un puits couvert, à plafond intérieur rond, le tout recouvert de terre. D’anciens propriétaires y avaient fait installer une pompe en fonte qui fonctionnait encore à notre arrivée. Sur l’aquarelle représentant le bassin de Jean Rancy (cf. supra), Francis Couquet me fait remarquer cette pompe, située au dessus du puits, enlevée plus tard par son père. On pouvait accéder à l’intérieur de ce puits via un petit tunnel creusé en face du platane mentionné plus haut et que mon père avait réaménagé. Au fond du tunnel, une fenêtre rectangulaire de petit format donnait sur l’eau. Là, à l’aide d’une poulie et d’une corde, on venait jadis remplir des cruches.

Je parle de cruches car, mon père ayant fait nettoyer le fond du puits, on en a remonté alors quelques cruches, en plus ou moins bon état. Elles dataient, semble-t-il, du XVIe ou du XVIIe siècle. Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues.

Elles devaient avoir 50 à 60 cm de hauteur, bien ventrues, avec un tout petit bec verseur. Au centre, une ouverture ronde d’environ 9 à 10 cm, située au bas du bec verseur ; puis, en face du petit bec verseur, un bec verseur plus gros, de 2 ou 3 cm de hauteur, d’environ 2 cm d’ouverture. Certaines étaient émaillées, d’autre d’un bleu charrette, et d’autres encore en terre cuite simple.

Après contrôle, l’eau de ce puits était bonne à boire".

 

Ci-dessus : cruche conservée dans la collection de "merveilles" de Madame Arnaud. S’agit-il d’une cruche trouvée dans le puits ?

 

Francis Couquet se souvient aussi que, lors de travaux entrepris par son père dans l’arrière-cour de la maison de Mazerettes, des restes de caniveau en terre ont été découverts, accréditant à l’époque l’hypothèse qu’on avait affaire aux aménagements d’une villa gallo-romaine. L’occupation du site aurait donc été bien plus ancienne que ne le donnait à penser la seule existence de la petite maison-forte, dite « Tour Madame », mentionnée dans les documents relatifs aux travaux entrepris à Mazerettes dans les années 1500 par Philippe de Lévis. Telle hypothèse toutefois n’a jamais été confirmée. Il se peut que les caniveaux de terre vus autrefois par Francis Couquet soient ceux dont parle l’inventaire de 1556 : "Le château était précédé d’une avant-cour, où s’élevaient des bâtiments de service tels que des hangars à foin et des étables, et d’une cour pavée avec un puits et un caniveau pour évacuer les eaux usées de la maison". Francis Couquet ajoute que, "lors de terrassements dans les champs, du côté du mur qui longeait la route, en partie écroulé et qui comportait encore en 1949 plusieurs fenêtres, on a retrouvé beaucoup de canalisations romaines qui semblaient aller de ce mur vers la grande maison".

Toujours derrière la maison, du côté de la tour en ruine, "après qu’une partie du mur se fut écroulée durant la nuit, et avant que "mon père n’entreprenne de la faire rebâtir", raconte Francis Couquet, "nous avons trouvé dans ce mur les restes d’un arc roman, restes dont je me suis servi pour réaliser un œil de bœuf, d’environ 2 m de diamètre, dans une maison que je construisait  à ce moment-là. Nous avons trouvé aussi des morceaux de statues, un nœud sculpté en pierre, – aucune idée de ce qu’ils sont devenus".

Francis Couquet, lors de notre rencontre, a longuement évoqué la figure de son père, forte et passionnante au point qu’on dirait un personnage de roman. Il raconte une éducation à principes et un style de vie qui a été celui des grandes maisons, dans lesquelles on employait une domesticité nombreuse, où l’on recevait beaucoup, où l’on dînait chaque soir en habit, où l’on se voulait instruit de tout, – sciences, techniques, activité industrielle, histoire, géographie, art et littérature…

Francis Couquet se souvient d’avoir vu plusieurs fois Raymond Escholier à la table de son père. Il ne le trouvait pas sympathique, mais plutôt magistral, imbu de lui-même, critiquant le choix des tableaux accrochés aux murs de la maison. Bernadette Truno, dans Raymond et Marie-Louise Escholier, de l’Ariège à Paris, un destin étonnant, rapporte que, lors des fiançailles de Raymond Escholier avec Marie Louise Pons-Tande, la famille de cette dernière avait surnommé le fiancé "Prudopedantissimo" !

 

De son père, qui, quoi qu’en pensât Raymond Escholier, connaissait bien les meubles et aussi les tableaux, de ce père qui chaque année l’emmenait en voyage à travers l’Europe afin de l’initier aux arts et aux styles des différents pays visités, Francis Couquet dit qu’il lui doit d’avoir pu par la suite exercer le métier d’antiquaire. Il ne cache pas que leurs deux personnalités se sont souvent heurtées de façon orageuse, mais il garde de ses années d’enfance et de jeunesse un souvenir ébloui. Le charme est à l’entendre raconter ainsi les épisodes tragi-comiques de cette éducation d’autrefois, celui des meilleurs Bildungsromane, – les romans de formation, qui constituent un maître-genre de la tradition littéraire européenne.

 

Ci-dessus : remisée avec les "merveilles" de Madame Arnaud, une tête d’apôtre trouvée dans le parc de Mazerettes. Photo : Francis Couquet.

 

Francis Couquet a le projet d’écrire ce roman-là, tout de souvenirs vrais. Il détient la mémoire d’un monde perdu, que l’oubli gagne déjà. Il faut, lui ai-je dit, qu’il écrive, qu’il aille jusqu’au bout de son projet. Je fais partie des lecteurs qu’il passionnera. Je formule ici mon attente, en leur nom.  

 

Mme Lestelle espérait dénicher ainsi des trésors ignorés. En attendant la rarissime pièce de musée, elle rapportait quelque caleil de cuivre ou quelque faïence de Martres, trop souvent ébréchée. […].

– Et ceci, demanda le marquis en montrant des morceau de soie aux couleurs passées, piqués au mur par des épingles.

– Ah ! c’est ma collection de lambeaux historiques. Celui-ci faisait partie d’une robe de Mme de Polignac. Je le trouve si évocateur !… Je pense à ces femmes merveilleuses qui ont pu vivre auprès des rois, des reines, dans les splendeurs de Versailles, au milieu de tout ce qu’il y avait d’élégant, de beau, de raffiné à leur époque. C’est un enivrement que d’y songer…  ((Raymond Escholier, Dansons La Trompeuse, I, p. 1 ; ibidem, I, p.p. 12-13))

 

Ci-dessus : faïence ayant appartenu à la collection de Madame Arnaud. Photo : Francis Couquet.