Au Casino de Lavelanet, Madame Raymonde exagère !

 

C’était l’autre soir au Casino de Lavelanet. Sur terre… Au soleil couchant, toi qui vas cherchant fortune, prends garde de choir, la terre le soir est brune, dit le poète. Nous ne cherchions pas fortune, nous n’avons pas chu. Laissant la voiture sur la place, ou plutôt sur la rivière, qui court souterrainement sous la place, puis gravissant les marches de l’ancien Casino, qui, comme son nom ne l’indique pas, a été converti en théâtre, nous nous sommes joints à la foule qui venait assister au spectacle d’ouverture de la nouvelle saison culturelle de Lavelanet. 

Magie du théâtre ! Des fauteuils rouges, tapissés de velours de préférence, un rond de lumière, et quelque chose se passe, qui vous saute aux yeux. La vie, mais vue autrement. Le coeur bat plus fort.

 

 

Célimène et Alceste paraissent, mais non c’est Marc Sanchez, maire de Lavelanet, et Nadine Cubilié, responsable de la programmation.

Marc Sanchez le premier tient un petit discours qui m’a plu. Il parle "d’attachement politique à la nécessité culturelle".  

Nadine Cubilié ensuite, d’un air délicieusement sage, nous propose d’emprunter à sa suite les chemins de l’extravagance. Pour échapper au prêt-à-penser. Top-là ! Nous extravaguerons. "Aimer la vie par dessus tout, continuer à la dévorer, profiter quand il est temps", le programme de la saison est craquant. "Bonne saison extravagante à tous", conclut modestement Célimène.

Verba volent, scripta manent. Pour ceux d’entre vous qui auriez manqué ce joli moment d’ouverture, les mots de Marc Sanchez et de Nadine Cubilié sont sur l’édito du site Lavelanet Culture

 Mais déjà la nuit se fait sur la scène. Une ombre blanche passe. Un air d’accordéon s’insinue, valse mélancolique et langoureux vertige. Fiat lux !  Ils sont deux. Lui, à l’accordéon. Elle, vêtue d’une robe aux genoux, parée d’un collier de perles. Elle présente l’accordéoniste, du genre fildefériste, dit le Zèbre. Elle, c’est Madame Raymonde, il y de quoi, elle se pose là. 

 

 

Une chaise pour l’accordéoniste, un petit guéridon pour les verres et le jaja, et deux clowns de génie. Le Zèbre fait le clown blanc, et Madame Raymonde l’Auguste.

 

 

Le Zèbre est doux et tendre. Il joue de l’accordéon en sourdine, avec parfois un éclat, un forte qui dit "Stop ! Madame Raymonde exagère". Son accordéon parle pour lui ; ou alors son visage, sur lequel approbation ou désapprobation s’inscrivent comme sur une page blanche ; ou encore sa main, qui marque le holà lorsque, à son idée, Madame Raymonde en fait trop.   

 

 

L’Auguste a une pêche terrible, une sacrée descente aussi. Elle pousse la goualante comme Damia, Fréhel, Arletty réunies. Un moment, la chanson réaliste ressuscite ; avec elle, l’univers de Villon et de Carco, noble et tragique, oui, de la noblesse des gueuses. Ailleurs, c’est la fantaisie qui extravague, et hop là ! les homards sortant d’leurs trous s’homaraient comme des p’tits fous.

L’art de Madame Raymonde, dans ses chansons,  c’est, cependant qu’elle donne à rire ou envie de pleurer, le trouble que son interprétation suscite quant au degré auquel doit s’entendre ce qu’elle chante et ce qu’elle dit. J’opte pour le troisième, au moins, compte tenu du vague sentiment d’anxiété que m’inspire, derrière ce que dit Madame Raymonde, ce que Madame Raymonde ne dit pas.

Madame Raymonde, par exemple, parle des femmes, elle les chante, elle les joue dans leurs heurs et malheurs, affriolantes ou perdues, pathétiques ou grotesques ; le rêve d’être soi, vivant, humain et rien d’autre, plane ; le possible de la précédence de l’être sur le genre s’entrevoit de façon fantôme. Le plus beau du jeu est dans cette fantomalité-là.

 

L’écriture des chansons suscite un trouble analogue. On les reconnaît sans les reconnaître. A Saint-Lazare reste de Bruand, Adieu, mon homme Malgré qu’tu soy’ pas caressant, Ah ! J’t’adore comme J’adorais l’bon Dieu comme papa, simplement poignante. Telle autre chanson en revanche ne se laisse attribuer de façon sûre à personne, sinon à Madame Raymonde, qui s’en saisit comme d’une robe neuve, la revêt le temps du spectacle et lui donne en la revêtant, à la fois son propre corps et de ses propres mots, la forme de ses désirs, l’empreinte de sa gouaille, la chaleur de sa voix, le dessin de sa bouche, le mordant de l’appêtit qui l’anime. Il m’a possédée par surprise constitue un moment grandiose, dans le genre délire.

 

 

Le Zèbre, c’est Sébastien Mesnil, et Madame Raymonde, c’est Denis d’Arcangelo. Deux clowns de génie. Et, pourquoi pas ? un avatar de Don Quichotte et Sancho Pança ou de Don Juan et Sganarelle, comme on veut.

Quand Nadine Cubilié nous invite à "aimer la vie par-dessus tout"… Top-là ! "Pour l’amour de l’humanité". C’est Madame Raymonde qui le chante, et Don Juan Tenorio qui le dit.

 

2 réflexions sur « Au Casino de Lavelanet, Madame Raymonde exagère ! »

  1. Martine Rouche

    Et n’oublions pas que :

     » Et les courlis dans leur dodo
    Courlissaient viv’ment les rideaux ! »

    Ni que :

     » Et les morues, qu’avaient les foies,
    Morurent de peur toutes à la fois !!  »

    Grande époque des jeux de mots sans peur, avec quelques reproches ? …
    Merci pour ton ressenti de cette soirée douce-amère, tragi-cocasse.

  2. Martine Rouche

    J’allais oublier  » Je m’voyais déjà en bas de l’affiche  » chantée il y a bien longtemps par Suzanne Gabriello ! Madame Raymonde a emporté ça de la plus brillante façon !!!

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