Trans-positions – A Montolieu, une exposition et une lecture-performance

 

Montolieu, dans l’Aude, c’est le Village du Livre. Samedi dernier, à Montolieu, la Coopérative, centre d’art et de littérature, inaugurait une exposition dédiée de façon croisée à l’oeuvre de Bernard Heidsieck, Michèle Métail, Louis Roquin, autrement dit au jeu des Trans-positions. Ut pictura poesis, ce qui se trans-pose ici est, d’une oeuvre à l’autre, la même curiosité du rapport que signe et sens entretiennent dans le champ de l’expression poétique ou plastique.  

 

De Mirepoix à Montolieu, on parcourt les courbes changeantes de la terre comme on tourne les pages d’un livre. La route, qui monte et descend, ouvre à tout moment de nouvelles vues, et au fil de ces dernières elle donne à déchiffrer une sorte de grammaire du paysage, i. e. de la blondeur et de la pente d’où le paysage tire ici son admirable caractère de contrée.

Le parcours d’une telle contrée prépare le visiteur de Montolieu au jeu des trans-positions. La grammaire du paysage informe, en la devançant, celle de l’art.

 

Ulysse ébloui, ainsi s’intitule l’un des très beaux livres publiés par la Coopérative et présentés dans des vitrines, en marge de l’exposition. Ce titre augure, dans l’esprit des trans-positions, le possible de l’éblouissement comme forme causative du jeu de significations sans concept auquel s’essaient ici, de façon partagée, le poète et le peintre. 

 

 

La Coopérative, centre d’art et de littérature, n’est rien d’autre que l’ancienne coopérative agricole de Montolieu, sauvée de la ruine à l’égal d’un château-fort ou d’une cathédrale et amoureusement restaurée par un couple de passionnés de littérature, d’art contemporain et de patrimoine industriel, venu… de Charleville-Mézières. 

 

 

 

Un ami du couple, photographe venu tout exprès de Charleville-Mézières, évoquait pour moi hier soir la chaleur des gens des Ardennes, leur sens de l’accueil. Voici, derrière les portes vitrées de la Coopérative, un aperçu du buffet qui nous attendait pour le verre de l’amitié. Surprise, et admiration générale.

Le buffet, dumtaxat rerum magnarum parva potest res exemplare dare 1)Lucrèce, De rerum natura, II, 123-124 , dans la mesure où une  petite chose peut fournir l’exemple des plus grandes, ressemble à l’exposition. Il en réfléchit le style, la grammaire colorée, la cadence sérielle.

 

Impossible de rendre en images fixes la fluidité du spectacle qui s’offre au regard du visiteur lorsqu’il pénètre dans l’espace vaste et clair de la Coopérative. Au fond de cet espace soutenu par de hauts piliers métalliques, un escalier permet de gagner en altitude une galerie qui circule tout au long des murs intérieurs de l’édifice, dont l’un abrite de petits espaces latéraux, dédiés comme des chapelles au scintillement des vidéos en boucle ou bien à la présentation des livres d’artistes, superbement édités par la Coopérative.

On monte et on descend lorsque on parcourt cet espace, et ce parcours ouvre des vues chaque fois autres sur le paysage aujourd’hui composé par les oeuvres de Bernard Heidsieck, Michèle Métail et Louis Roquin. A chacun son parcours, à chacun ses vedute, à chacun l’aventure de la vue-action ?  

 

 

Héritier en quelque façon de Kurt Schwitters, Bernard Heidsieck pratique depuis les années 1960 la poésie-action, i. e. la poésie debout, à corps perdu, agie dans le travail de l’émission sonore, vécue, portée, à partir du texte qui la prévient, comme une respiration abyssale, plus originaire que la respiration même. Sa personne physique témoigne du caractère dévorant du souffle qui l’habite. Une vidéo le montre dans le climax de la poésie-action. Une autre vidéo le montre cette fois dans le climax, tout aussi étonnant, d’une autre forme de poésie-action, les collages, réalisés à l’aide de lettres découpées, de préférence dans Le Monde et dans Var-Matin.  

 

 

 

Jouant ici avec la logique de l’abécédaire, Bernard Heidsieck use des lettres découpées pour resservir le dit abécédaire dans sa version affolée, faisant ainsi la nique au vieux dictionnaire et à la fonction dite "métalinguistique" du langage. J’aime quant à moi le simple affichage du texte préliminaire à l’acting out poétique, la vue des signes d’encre qui induisent le libre de l’émission sonore, laquelle demeure ici, faute de du corps qui la produit, à la fois l’obscur objet du désir et, conformément au mot de Mallarmé, l’absente de tout bouquet .   

Michèle Métail expose au sol et à l’étage de la Coopérative des gigantextes, oeuvres conçues à l’échelle des lointains qui les inspirent et qui les espacent sur le mode du cheminement intérieur.

 

 

Le texte ici court sur le mur, tuile après tuile, de façon continue. L’espace le requiert, il s’y adonne, il le fait venir, il le célèbre, et, dans le champ de cette célébration, c’est, de temps à autre, le lointain qui vient de lui-même et qui soudain, sur le mur, fait idéogramme, ou fait fleur. 

 

 

Ailleurs encore, usant d’une série de pavillons maritimes ou bien d’une collection de lettres ? sismogrammes  ? engrammes ? inventés par ses soins, Michèle Métail donne à voir, autres figures du lointain, les possibles paysages d’un discours sans pourquoi. 

Ancien élève de Pierre Schaeffer, Louis Roquin, après une carrière initiale de trompettiste solo, est devenu "compositeur de sons et d’images". Ses compositions proprement sonores sont interprétées dans de nombreux festivals de musique contemporaine. Il se sert par ailleurs de la partition musicale comme matériau de de ses "compositions visuelles".  L’une d’entre elles, intitulée Berlin – Le son d’une ville, figure au catalogue de la Coopérative.

 

 

Etendant par la suite au visuel le statut de partition, Louis Roquin développe aujourd’hui avec Michèle Métail l’expérience des "arts contigus", i. e. celle des lectures-performances, pratique à la faveur desquelles, réunis dans l’ouvert d’un même espace, les deux artistes donnent per se chair et corps à ce qui vient et se déploie là maintenant, sans se laisser soi-même derrière soi, à partir de la contiguïté de leurs deux partitions.

 

C’est à une telle lecture-performance que nous avons été conviés l’autre soir. Tandis que, d’une voix égale qui laisse au flux des mots la liberté de sa résonance propre, Michèle Métail lisait un fragment de La route de cinq pieds, gigantexte des choses vues, entendues, touchées, goûtées, respirées au Tibet et dans le désert de Gobi, Louis Roquin faisait naître d’une série de gongs de toutes tailles, des éclats de sons, brillants ou mats, lointains ou proches, des harmoniques si longs, si purs qu’on les devine parents de la douleur exquise, et des silences, de formidables silences, qui augurent l’allégement de l’être et l’avénement du rien, maître de la vérité des songes.

La force d’un tel moment a son évidence, difficile à dire. Elle tient de l’océanique, i. e. de l’Un en tant que milieu auquel nous appartenons de façon native – le monde, la langue natale. Elle ne requiert aucun travail de la pensée. Vivant, il suffit d’être là pour entendre, et entendre, c’est être là le lieu et le moment de la résonance, en quelque sorte le ventre du son.

Je suis remontée ensuite à l’étage de la Coopérative afin de revoir les livres. La résonance s’entretient dans le regard ébloui que les livres tournent vers nous.

 

 

 

 

La résonance n’a ni commencement ni fin, ni territoire ni temple. Elle s’entretient – pourquoi ? pour rien – jusque dans les gestes de l’amitié, ici dans le jeu de la métonymie, déployé de façon étonnante sur le plan originel constitué par la nappe 

 

 

La résonance, disais-je, n’a ni commencement ni fin. La route a sa partition. Le son de la nuit sur la route du retour levait devant nous comme une aile, comme un lâcher de flammes vivantes.   

 

 

Trans-positions.

 

Notes

↑ 1. Lucrèce, De rerum natura, II, 123-124

2 réflexions sur « Trans-positions – A Montolieu, une exposition et une lecture-performance »

  1. Martine Rouche

     » Impossible de rendre en images fixes la fluidité du spectacle qui s’offre au regard du visiteur lorsqu’il pénètre dans l’espace vaste et clair de la Coopérative. », écris-tu dans ton article. Pourtant, tes photos sont sublimes. Tu réussis à nous entraîner jusqu’au coeur de cette très particulière exposition et de ton ressenti. Extraordinaire.
    Mais … il te faudra revenir à Montolieu pour ses autres beautés, plus classiques, plus anciennes, moins stupéfiantes que la Coopérative et Trans-positions.

  2. colette autissier

    Avec vos splendides images et votre texte, sans le voir on comprend l’extraordinaire beauté de cette exposition particulière – merci pour cette restitution – Comme quoi dans une coopérative, même transformée de cette façon, il y a toujours du « grain » à moudre!!!

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