Cyprès

 

Vu depuis la route de Lavelanet, paysage aux abords de Mirepoix.

 

 

De gauche à droite : Van Gogh, Champ de blé avec un cyprès ; Henri-Edmond Cross, Cyprès à Cagnes (1908) ; Henri-Edmond Cross, Nocturne aux cyprès (1896).

 

Julien Gracq, dans ses Carnets du grand chemin (1992), dédie au cyprès cette superbe, quoique indéfendable, définition :

Le cyprès : intrusion sévère, violemment protestataire, de l’univers des solides parmi la folle agitation féminine, hystérique, des feuilles et des vergettes à chaque instant mises en émoi par le vent.

De la dérive de certaines visions anthropomorphiques…

Julien Gracq va au paysage comme Gustave Le Bon va à la foule, armé d’un regard superbement, quoique indéfendablement, misogyne : 

On remarquera que, parmi les caractères spéciaux des foules, il en est plusieurs, tels que l’impulsivité, l’irritabilité, l’incapacité de raisonner, l’absence de jugement et d’esprit critique, l’exagération des sentiments, et d’autres encore, que l’on observe également chez les êtres appartenant à des formes inférieures d’évolution, tels que la femme, le sauvage et l’enfant […].

La foule est conduite presque exclusivement par l’inconscient. Ses actes sont beaucoup plus sous l’influence de la moelle épinière que sous celle du cerveau. Elle se rapproche en cela des êtres tout à fait primitifs. Les actes exécutés peuvent être parfaits quant à leur exécution, mais, le cerveau ne les dirigeant pas, l’individu agit suivant les hasards des excitations. Une foule est le jouet de toutes les excitations extérieures et en reflète les incessantes variations. Elle est donc esclave des impulsions qu’elle reçoit. L’individu isolé peut être soumis aux mêmes excitants que l’homme en foule ; mais comme son cerveau lui montre les inconvénients d’y céder, il n’y cède pas. C’est ce qu’on peut physiologiquement exprimer en disant que l’individu isolé possède l’aptitude à dominer ses réflexes, alors que la foule ne la possède pas. 1)Gustave Le Bon, Psychologie des foules, I, I, §1, 1895

Je ne vois rien de cette "folle agitation féminine, hystérique", censément caractéristique de la sauvagerie des arbres ou de la foule, dans le paysage au sein duquel, près de Mirepoix, court une belle allée de cyprès, – une allée sans pourquoi, qui ne mène nulle part. "L’univers des solides" perd ici en violence "protestataire" ce qu’il gagne en sérénité mystérieusement vibrante. Du point naît la ligne, et de la ligne le plan. La solidité s’universe en même temps qu’elle se fluidifie. Le paysage le plus simple va ainsi, dans la beauté du déploiement qui l’équilibre, comme l’art de la fugue.     

 

 

De gauche à droite : Jean Honoré Fragonard, Jardins italiens. Cyprès de la Villa d’Este ; allée de cyprès, dans les environs de Mirepoix.

 

On voit ailleurs, toujours près de Mirepoix, d’autres cyprès. Ils forment aux abords de Malaquit une allée oubliée, témoin de passeries anciennes, propres au temps des traverses et des périples circumvoisins. Plus hauts, plus sombres, ils en imposent avec leur air de via sacra.

Le sacré est ici celui d’une demeure, lointainement augurée, invisible encore, mais déjà signifiée, en son retirement énigmatique, par la profondeur de cette allée, qui suspend le pas du promeneur. Vous qui entrez ici… 

 

Lecteurs, tous connaissez ce pénible état sans doute, et l’aurez éprouvé dans quelque songe. L’impression de la frayeur ou du songe vient ici de ce que l’allée est envahie d’herbes folles et traversée d’arbres rompus par la main hystérique des tempêtes. Un pas de plus et, qui sait ? Le songe de Poliphile se rouvre-t-il au-delà ?  

J’avançai, et bientôt je me trouvai dans les détours d’une forêt ténébreuse ; je ne savais comment j"y avais pénétré ; mon cœur battait à l’aspect de ces pins élevés, de ces noirs cyprès, dont le feuillage sombre disputait le passage aux rayons du jour ; la frayeur s’empara de mes sens ; tous mes efforts pour échapper devenaient inutiles ; vainement je voulais courir, mes jambes fléchissaient ; si je faisais un pas, quelque arbre rompu m’arrêtait, ou quelque branche épineuse s’attachait à mon vêtement ; je ne pouvais ni fuir, ni demeurer.

Lecteur, tous connaissez ce pénible état sans doute, et vous l’aurez éprouvé dans quelque songe. Le bois retentissait de mes cris ; je n’étais entendu que de la nymphe Echo ; elle seule répondait à ma voix défaillante ; et, nouveauThésée, dans les détours de cet affreux labyrinthe, le fil consolateur d’Ariane manquait à mon amour 2)Francesco Colonna, Le songe de Poliphile, I, 16.

 

 

Raymond Escholier, dont Malaquit fut longtemps la demeure estivale, aimait que cette dernière fût placée sous le signe augural des cyprès. Il y voyait une figure vivante de l’art de la Grèce et de Rome, qui, jusque dans le dessin du visage terrestre, témoigne du "dédain de l’accidentel, du sentiment de l’ordre et du style" 3)Raymond Escolier, Clément Serveau – Album d’art contemporain, collection "Drogues et peintures", Laboratoire Chantereau, produits Innothéra, Paris, sans date

La Treizième revient… C’est encor la première;
Et c’est toujours la seule, – ou c’est le seul moment…
4)Gérard de Nerval, Les Chimères, "Artémis", 1854

Telles sont les pensées vagabondes qui me venaient, l’autre dimanche, alors que, non loin de Mirepoix, nous allions par les champs, plantés ça et là de cyprès.

 

Notes   [ + ]

1. Gustave Le Bon, Psychologie des foules, I, I, §1, 1895
2. Francesco Colonna, Le songe de Poliphile, I, 16
3. Raymond Escolier, Clément Serveau – Album d’art contemporain, collection "Drogues et peintures", Laboratoire Chantereau, produits Innothéra, Paris, sans date
4. Gérard de Nerval, Les Chimères, "Artémis", 1854

1 réflexion sur « Cyprès »

  1. Martine Rouche

    Dans le livre 10 de ses Métamorphoses, Ovide conte l’histoire de l’enfant Cyparissus, qui, ne pouvant se consoler d’avoir tué par inadvertance le cerf Carthée qui lui était cher, fut transformé par Apollon :  » Les couleurs de son teint flétri commencent à verdir. Ses cheveux, qui, jadis, ombrageaient l’albâtre de son front, se hérissent, s’allongent en cône et s’élèvent dans les airs. Apollon soupire :  » Tu seras toujours l’objet de mes regrets. Tu seras chez les mortels le symbole du deuil et l’arbre des tombeaux. « 

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