La vitrine du bouquiniste en septembre 2009

 

– Ça a son charme la bicyclette, dit Henri à Anna. En un sens, c’est même mieux que l’auto. On va moins vite ; mais les odeurs d’herbe, de bruyère, de sapin, la douceur ou la fraîcheur du vent… 1)Simone de Beauvoir, Les Mandarins, 1954 Et comme Henri a pris soin d’emporter quelques bouquins sur son porte-bagage, ensemble ils les liront tout à l’heure, parmi l’odeur de l’herbe, dans un pré.

Alors que je contemplais la vitrine du bouquiniste, saisie soudain d’une perplexité légère, je me suis demandé si, dans le cas d’Henri et d’Anna, soit celui d’un couple des deux sexes on parle indifféremment de "vélo" ou de "bicyclette". Quelque chose me dit qu’Henri roule à vélo, tandis qu’Anna roule à bicyclette. Le genre de de l’utilisateur induit ici de façon obscure le choix du mot de genre grammatical homologue.

Visiblement faite pour les messieurs, la machine que je contemple dans la vitrine du bouquiniste est donc à mes yeux le vélo d’Henri, non point la bicyclette d’Anna. 

Je rassemble ici ce que j’ai pu lire ailleurs de l’usage riche et dru des mots "bicyclette" et "vélo". Remarquez la subtile distinction que les puristes établissent entre "rouler à bicyclette" et "aller en vélo". Outre "le gros Zola bicyclant avec sa maîtresse", j’adore la "bicyclette" des chanoines et "le petit vélo dans la cafetière" (Cf. Infra).  

VELO, subst. masc.
[Par apocope de vélocipède]

A. – 1. Synon. fam. de bicyclettecélérifère, cycle2, draisienne, petite reine*, vélocifère, vélocipède. Cadre, chaîne, guidon, pneu, roue, selle, sonnette de vélo; pompe à vélo; marchand de vélos; beau, grand, vieux vélo; vélo crevé, neuf, d’occasion, de location; vélo d’homme, de femme; vélo mixte; vélo de course; vélo à trois, à dix vitesses; course de vélos; avoir, acheter un vélo. Il aimait à sortir accompagné d’un vélo (…), un vélo ancien, mais toujours soigneusement graissé(MALRAUXConquér., 1928, p. 24). Ils enfourchèrent leurs vélos; c’était de vieilles machines fatiguées par la guerre et qui ne payaient pas de mine (BEAUVOIRMandarins, 1954, p. 217).

Loc. fig., pop.
 Faire un vélo de (qqc.). 
En faire toute une histoire, monter en épingle. À 2 heures le Bubu radine sa fraise (…). Je vais quand même pas lui faire un vélo (E. HANSKA, Les Raouls, 1976, pp. 192-193 ds CELLARD-REY 1980).
 Avoir un petit vélo dans la tête/dans la cafetière. Avoir le cerveau légèrement dérangé. Sûr il avait tout de même un grain, des petits vélos dans la cafetière (A. BOUDARD, La Cerise, 1963 ds BERNET-RÉZEAU 1989).

BICYCLETTE, subst. fém.
Usuel. Véhicule à deux roues de même diamètre montées sur cadre, dont l’une, à l’avant, commandée par un guidon, est directrice tandis que l’autre, à l’arrière, entraînée par un système de pédalier actionné par une seule personne, est motrice. Synon. vélo, bécane. Aller à bicyclette, en bicyclette :

1. C’est comme un jour de fin septembre, il y a quelques années, peut-être l’année dernière. Nous étions partis quand même à bicyclette et nous sommes revenus à la nuit, avec toute la pluie de la soirée sur les reins.
ALAIN-FOURNIER, Correspondance [avec J. Rivière], 1907, p. 261.

2. Puis, le veston retrouvé et les sandwiches prêts, j’allais chercher Albertine, Andrée, Rosemonde, d’autres parfois, et, à pied ou en bicyclette, nous partions.
PROUST, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, 1918, p. 897.

3. La Hollande est un songe, monsieur, un songe d’or et de fumée, plus fumeux le jour, plus doré la nuit, et nuit et jour ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons…
CAMUS, La Chute, 1956, p. 1480.

Rem. dans la docum. T.L.F., essentiellement littér., à bicyclette apparaît plus fréquemment (120 ex.) que en bicyclette (34 ex.), appartenant à un usage parlé très répandu. Les ouvrages récents (Grevisse, Dauzat, Hanse, Robert) s’accordent pour défendre les 2 usages (cf. DUPRÉ 1972, pp. 6-7). Aller à bicyclette est parfois exigé par des grammairiens postulant que en signifiait toujours « dans » quand il précède un mot désignant un lieu, ce qui n’est pas toujours le cas, comme le montrent les expr. en scène « sur la scène », en mer « sur la haute mer », en tête « à la tête ». Quand il s’agit de manières de se déplacer, il semble que l’usage tende à opposer les inanimés (aller en train, en métro, en voiture, en avion, en vélo, en bicyclette) et les animés ou parties d’animés (aller à cheval, à pied, à quatre pattes). En raison de l’insistance des grammairiens puristes, à bicyclette appartient aujourd’hui à un niveau de lang. plus relevé que en bicyclette (ce dernier, p. ex., dans la Correspondance de J. Rivière, dans le Curé de campagne de G. Bernanos, chez Céline, Simone de Beauvoir).


 Bicyclette à moteur ou cyclomoteur. Bicyclette munie d’un moteur auxiliaire à explosion de petite cylindrée.
 P. métaph., vx., Collerette noire filetée portée en costume de cérémonie sur la soutane par des chanoines en tenue de ville (FOLL. 1966).


Rem. 1. On rencontre dans la docum. bicyclette, arg. « pince-nez, lunettes ». Tu mettras tes lunettes, tes bicyclettes (A. ARNOUX, Paris-sur-Seine, 1939, p. 142). Il s’agit sans doute d’une déformation plaisante de bésicles. 2. On rencontre aussi dans la docum. le néol. bicycler, verbe intrans. (1895, E. et J. DE GONCOURT, Journal, p. 867). Rouler à bicycle ou à bicyclette. Le gros Zola bicyclant avec sa maîtresse (ID., ibid.).

 

Je n’ai pas réussi à déchiffrer depuis le trottoir le titre des ouvrages installés sur le porte-bagage du vélo d’Henri. Il s’agit de livres anciens, de petit format. Henri n’emporterait pas sur l’herbe des manuels de piété. J’imagine qu’il embarque des recueils de poésies, de fables, de contes, ou encore quelque discours de Rousseau. 

Séduite par la promesse de bonheur que dispense, sous les platanes du cours Louis Pons-Tande, la vitrine du bouquiniste à vélo, j’ai plaisir à retranscrire ici "La bicyclette" de Jacques Réda, poème publié en 1989 dans Retour au calme. Remarquez que, vélo ou bicyclette, Jacques Reda opte, lui, tendrement, pour le jeu alterné des genres… 

 

Passant dans la rue un dimanche à six heures, soudain,
Au bout d’un corridor fermé de vitres en losange,
On voit un torrent de soleil qui roule entre des branches
Et se pulvérise à travers les feuilles d’un jardin,
Avec des éclats palpitants au milieu du pavage
Et des gouttes d’or – en suspens aux rayons d’un vélo.
C’est un grand vélo noir, de proportions parfaites,
Qui touche à peine au mur. Il a la grâce d’une bête
En éveil dans sa fixité calme : c’est un oiseau.
La rue est vide. Le jardin continue en silence
De déverser à flots ce feu vert et doré qui danse
Pieds nus, à petits pas légers sur le froid du carreau.
Parfois un chien aboie ainsi qu’aux abords d’un village.
On pense à des murs écroulés, à des bois, des étangs.
La bicyclette vibre alors, on dirait qu’elle entend.
Et voudrait-on s’en emparer, puisque rien ne l’entrave,
On devine qu’avant d’avoir effleuré le guidon
Éblouissant, on la verrait s’enlever d’un seul bond
À travers le vitrage à demi noyé qui chancelle,
Et lancer dans le feu du soir les grappes d’étincelles
Qui font à présent de ses roues deux astres en fusion.

Jacques Réda, "La bicyclette", in Retour au calme, 1989

 

Notes   [ + ]

1. Simone de Beauvoir, Les Mandarins, 1954

Une réflexion au sujet de « La vitrine du bouquiniste en septembre 2009 »

  1. Martine Rouche

    On the Road Home

    It was when I said,
    “There is no such thing as the truth,”
    That the grapes seemed fatter.
    The fox ran out of his hole.

    You . . . You said
    “There are many truths,
    But they are not parts of a truth.”
    Then the tree, at night, began to change,

    Smoking through green and smoking blue.
    We were two figures in a wood.
    We said we stood alone.

    It was when I said,
    “Words are not forms of a single word.
    In the sum of the parts, there are only the parts.
    The world must be measured by eye”;

    It was when you said,
    “The idols have seen lots of poverty,
    Snakes and gold and lice,
    But not the truth”;

    It was at that time, that the silence was largest
    And longest, the night was roundest,
    The fragrance of the autumn warmest,
    Closest and strongest.

    -Wallace Stevens (poète américain, 1879 – 1955)

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