Au Castellas de Roquefort les Cascades

 

Sur la route de Roquefort les Cascades, remontant la vallée du Douctouyre, nous avons traversé, via Vira, Dun, Lieurac, Neylis, Rapy, un paysage de belles prairies, quelques villages et bourgs où le charme du temps jadis s'attarde tranquillement, des collines boisées, un défilé sauvage et sombre… La route serpente. On s'enfonce dans la montagne. Puis, c'est Roquefort les Cascades, petit village blotti au coeur du Plantaurel, sous la surveillance des monts d'Olmes et des hautes falaises de la Quière. Une rue, des fontaines, un lavoir, de vieilles maisons qui ont passerelle pour aller au jardin de l'autre côté du ruisseau. Alentour, des prairies en pente, où paissent des vaches, des chevaux. Plus haut, la forêt, les rochers. On entend sonner les clarines. L'univers est paisible.    

 

 

Le village est balisé de petits panneaux qui indiquent, d'un côté la direction des cascades, de l'autre celle du château. Aménagé dans une prairie laissée herbe, le parking se trouve au pied des cascades. Nous y laissons la voiture et nous partons dans la direction du château, situé là-haut, d'après la carte, dans la forêt, sur la crête de la Quière. Depuis le pont qui franchit le ruisseau, nous ne voyons rien de plus que la crête boisée, couronnée de rocs abrupts.

 

 

Le sentier nous conduit d'abord à l'église, installée sur la pente, ceinte d'un petit cimetière peuplé de belles croix anciennes.

 

 

 

Comme partout dans les villages, la porte de l'église est fermée. Nous nous sommes contentés d'admirer le curieux oculus qui orne le chevet roman. 

 

 

 

Le sentier s'étire ensuite  entre deux haies d'arbres, puis serpente dans l'herbe haute. Il permet d'atteindre les bois, et dans ces bois une sorte de terrasse qui court au pied des falaises. Partout des pierres, répandues de façon chaotique ou rassemblées en gros tas, constitués, semble-t-il, de main d'homme. Il faut suivre ici, pour monter au château, la balise orientée à gauche.  

 

 

Ponctué de pierres qui retiennent la terre et font comme des marches, le sentier désormais grimpe sec, comme à Montségur. On aperçoit de loin en loin, sous les arbres, des pans de murs de remblai, élevés à l'aide de pierres grossièrement entassées, visiblement faits pour maintenir la viabilité du sentier.  

Nous approchons du sommet de la crête. Soudain, dans le sous-bois, au détour du sentier…  

 

C'est le Castellas de Roquefort, i. e. le château de Teyrac. Enfoui dans la lumière verte, il semble surgi de la forêt des légendes, celle qu'on voit sur les gravures ou les toiles de Gustave Doré.

Ce château jadis a fait partie du vaste patrimoine de la maison de Lévis Mirepoix. Compris dans la seigneurie de Roger Bernard de Lévis Ier en 1390, on sait qu'il demeure défendu en 1510 encore. A partir de 1590, suite au mariage de Catherine de Lévis Mirepoix avec Gabriel de Léran, le fief de Roquefort les Cascades passe sous l'autorité de la châtellenie de Léran 1)Cf. Histariège : Roquefort les Cascades. En 1607, suite à la mort de Jean VI, seigneur de Mirepoix, le fief revient à Jean de Lévis, futur baron de Lomagne, d'où futur seigneur de Terride. Concernant le château de Teyrac, on ignore tout de son histoire ultérieure. Sans doute est-il dès 1590 voué à l'abandon et à la ruine.

 

Exploitant la topographie du site, les hommes de Roger Bernard de Lévis ont édifié ici une forteresse d'allure rupestre qui assigne à la falaise, située au-dessus du village, la fonction de rempart naturel. Les failles géologiques propres au mur de falaise ont été soigneusement obstruées par des pans de mur construits en pierres ajointées. Le reste de la forteresse se déploie sur la crête de la Quière, à l'abri du rempart naturel. 

Derrière le mur de falaise, les autres murs d'enceinte ont été construits en dévers, dans l'espace exigu mesuré par le sommet de la crête. Ils dessinent le contour d'une forteresse étirée dans le sens de la longueur et réduite en largeur.

 

 

 

Sous le mur qui subsiste, le fossé est envahi de mousses et de scolopendres, témoins des sols humides. Des arbres ont crû sur le mur, et jusque dans les archères, qu'ils crèvent y poussant des noeuds de racines vultueuses.  

 

 

 

Autres restes de l'enceinte, vus en surélévation depuis l'intérieur de cette dernière.

 

 

Tandis que le travail du temps se lit jusque sur le tronc des arbres, la lumière filtre encore dans une archère restée libre.  

 

 

Je disais plus haut que les ruines du château de Teyrac surgissent mystérieusement des bois à la semblance de ces visions qui hantent l'imagination et l'art de Gustave Doré. J'ai tenté de rendre cette impression, à la fois pittoresque et romantique, sur les deux photos reproduites ci-dessus

 

 

Empruntée à l'oeuvre gravée de Gustave Doré, voici la source de la dite impression. Il s'agit d'un détail, repris d'une illustration de La Belle au bois dormant de Charles Perrault. On retrouve sur la gravure de Gustave Doré mutatis mutandis la même falaise couronnée de bois, et le même château, perdu là-haut au fond d'un paysage immense. On parle, concernant les structures anthropologiques de l'imaginaire, de formes causatives.  Il y a dans l'aspect d'une falaise surmontée par un château en ruine quelque chose qui relève de la forme causative. Cet aspect, je ne sais pourquoi, parle à l'imagination de l'obscur promeneur comme il parle l'imagination de Gustave Doré. Il soulève une émotion visuelle complexe, liée à la senteur de la terre-mère qui se referme sur l'humain comme une tombe, et au sens interne du temps.

Depuis le sommet du mur de falaise, nous avons contemplé le paysage qui déploie, de façon inchangée depuis 1390, sa courbure autour du château.  

 

 

 

C'est ici le paysage que contemplaient jour après jour les archers de Roger Bernard de Lévis.

Le pays souffre alors de la guerre de Cent Ans. Les hommes du seigneur défendent la vallée, le village, l'église.

 

 

En redescendant vers le village, j'ai pris cette photo de la pente.

Belle pente.

En face de nous, cachées dans les bois qui peuplent aussi l'autre versant de la vallée, il y a les cascades. Nous irons les visiter une prochaine fois, car le soir tombe.

Lorsque nous arrivons au parking, situé au pied des cascades, un souffle de fraîcheur moussue nous vient des roches sur lesquelles l'eau ruisselle parmi les frondaisons.

Sur la route du retour, le château d'Engraviès nous est apparu un instant, enflammé par le soleil couchant. 

 

Notes   [ + ]

1. Cf. Histariège : Roquefort les Cascades

6 réflexions au sujet de « Au Castellas de Roquefort les Cascades »

  1. Martine Rouche

    Le Bois Dormant, oui, la Forêt d’Emeraude, aussi …
    Ces ruines ressemblent à celles du château de Dun : gravir la pente derrière un ami qui ouvrait un passage à la machette dans les ronces fut une grande expérience … Vue superbe et superbes restes d’architecture, archères, arcatures, entablements. Cela se mérite !

  2. BOULET

    Ça vous a plus ? Un belvédère exceptionnel ! Des photos bien rendues.
    Du haut de cette crête du massif du Plantaurel six mille ans d’Histoire nous interpellent.
    Au hameau du Carol (Commune de Roquefort les Cascades) sur tout le versant Sud et jusqu’au castellum de Roquefort (Rochafortis).
    Vous avez. rêvé au pied de ces vieilles pierres du château des Lévis – Mirepoix construit par Jean Ier et achevé par son fils Jean II aux XIV et XV e Siècles. La guerre de cent ans venait de commencée. Il est peu probable que le Prince noir dans son expédition dans la province du Languedoc ( juillet – décembre 1355 ) est assiégé notre château.
    En 1510 il était encore « défensable », (ce qui ne veut pas dire qu’il était défendu), il était estimé à 30 000 livres tournois et devait déjà à cette époque avoir mauvaise mine, son entretien onéreux. Les guerres d’Espagne étant terminées, il n’avait plus de raison d’être. Voué aux démolisseurs pour servir de carrière durant des siècles. ( Qui nous donnera la cote du document attestant qu’à Roquefort était le château de Teyrac ? )
    Devant ces gros blocs de pierres évoquant des mégalithes avez-vous imaginé une présence Celte, mais vous n’avez pas vu la base de l’antique tour et les fortifications qui l’entourent, ni les importants vestiges du village médiéval au flan de la montagne, encore moins les maigres vestiges de l’imposante place forte au hameau du Carol.
    Un pan entier de notre Histoire nous est méconnue, faute de documents, mais aussi de volonté politique de conservation de notre patrimoine.
    Depuis de longues années je rêve aussi devant ces vieilles pierres.
    J’aime imaginer la longue équipée de Charlemagne et de son fidèle compagnon Guillaume Taillefer pourchassant les Sarrazin.
    J’entends aussi les cris de haine des cruels Seigneurs venus du Nord sous le prétexte guerre sainte mais plus précisément a la conquête d’un riche pays, le Languedoc.

    L’Histoire est l’Histoire, il ne s’agit pas là de nostalgie, réveillons-nous, nous sommes en 2009 !
    Roquefort, Pays Cathare oublié ?

    P.S. : Je ne vois pas la crête de la Quière à Roquefort.

  3. La dormeuse Auteur de l’article

    Bonjour,

    Situé dans le prolongement de la crête de la Quière (ainsi dénommée sur la carte), je me suis demandé si ce bout de crête sur lequel se tient le Castellas porte aussi le nom de « Quière ». Vous semblez dire que non. Comment faut-il appeler cette crête-là ?

  4. Martine Rouche

    A l’arc de Triomphe

    La vieillesse couronne et la ruine achève.
    Il faut à l’édifice un passé dont on rêve,
    Deuil, triomphe ou remords.
    Nous voulons, en foulant son enceinte pavée,
    Sentir dans la poussière à nos pieds soulevée
    De la cendre des morts.

    Il faut que le fronton s’effeuille comme un arbre.
    Il faut que le lichen, cette rouille du marbre,
    De sa lèpre dorée au loin couvre le mur ;
    Et que la vétusté, par qui tout art s’efface,
    Prenne chaque sculpture et la ronge à la face,
    Comme un avide oiseau qui dévore un fruit mûr.

    Il faut qu’un vieux dallage ondule sous les portes,
    Que le lierre vivant grimpe aux acanthes mortes,
    Que l’eau dorme aux fossés ;
    Que la cariatide, en sa lente révolte,
    Se refuse, enfin lasse, à porter l’archivolte,
    Et dise : C’est assez !

    Ce n’est pas, ce n’est pas entre des pierres neuves
    Que la bise et la nuit pleurent comme des veuves.
    Hélas ! d’un beau palais le débris est plus beau.
    Pour que la lune émousse à travers la nuit sombre
    L’ombre par le rayon et le rayon par l’ombre,
    Il lui faut la ruine à défaut du tombeau !

    Victor Hugo, Les Voix intérieures, 1837

  5. Gironce Jacques

    Point n'est besoin de tailler un passage à la machette pour accéder au castellas de Roquefort.Le sentier "officiel" est très bien indiqué en partant de CAROL.Il n'y a qu'à suivre les panneaux indicateurs"château",puis le balisage jaune.
    Le poème de Martine est très approprié, mais j'ai soif d'histoire et d'archéologie.La forteresse présente au moins deux campagnes de constructions,et les archères au nord semblent plus tardives que les premières assises du donjon.
    Qui en sait davantage?

  6. Gironce

    Le château dit d'Engraviès, est le château de ROGLE. Rogle est le nom d'une ancienne très petite communauté sans église. On peut voir, juxtaposée au vieux castel, la chapelle qui contient le tombeau de cette noble famille de Rogle qui l'a conservée.
    Juste en face, côté est, au pied de Dubiel (Dun-Vieux), on distingue la colline autrefois couronnée de l'église St. Just, de St. Pastou. Elle servait aux paroissiens de Roussinerge. Il fallait au moins le souffle du St. Esprit pour y monter.

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