Coeur de Marie

 

Nomina si nescis, perit et cognitio rerum, dit Carl von Linné dans sa Philosophia botanica, en 1751. "Si tu ignores les noms, alors la connaissance des choses se perd". C’est au regard d’un tel axiome que, durant l’été 1771, Jean-Jacques Rousseau écrit à son amie Madame De Lessert pour la féliciter d’être une bonne mère qui enseigne à sa fille le nom des plantes : "Vous avez commence par apprendre à la Petite les noms d’autant de plantes que vous en aviez de communes sous les yeux : c’etoit précisément ce qu’il faloit faire" 1)Jean-Jacques Rousseau, Lettres élémentaires sur la botanique, à Madame De Lessert, Lettre première.

Rousseau observe toutefois que la connaissance des noms doit accompagner celle des choses, faute de quoi elle demeure un savoir vain : "D’ailleurs ne connoître simplement les plantes que de vue & ne savoir que leurs noms, ne peut être qu’une étude trop insipide pour des esprits comme les vôtres, & il est à présumer que votre fille ne s’en amuseroit pas long-tems" 2)Ibidem. Rousseau en conséquence se propose d’évoquer à l’intention de la mère, institutrice de sa fille, "quelques notions préliminaires de la structure végétale ou de l’organisation des plantes " afin que la Petite, "dût-elle ne faire que quelques pas dans le plus beau, dans le plus riche des trois règnes de la nature, puisse y marcher du moins avec quelques lumieres". 

"J’ai toujours cru, ajoute Rousseau, "qu’on pouvoit être un très-grand Botaniste sans connoître une seule plante par son nom ; & sans vouloir faire de votre fille un très-grand Botaniste, je crois néanmoins qu’il lui sera toujours utile d’apprendre à bien voir ce qu’elle regarde" 3)Ibid.

Radicalisant ici son propos, Rousseau se réclame d’une botanica prima qui se entreprend caractériser la structure et l’organisation de chaque plante avant de dire quel nom revient à cette dernière. Il omet toutefois de signaler, sans doute pour faire valoir l’essentielle simplicité de sa pratique, que, s’il peut se passer de connaître le nom des plantes, il doit en revanche connaître celui des organes et celui des diverses propriétés afférentes à ces derniers, afin de mieux "voir", par là de mieux sentir ce qui fait du végétal "le plus beau, le plus riche des trois règnes de la nature".  

"L’Ortie blanche porte une fleur monopétale labiée, dont le casque est concave & recourbe en forme de voûte pour recouvrir le reste de la fleur & particulièrement ses étamines qui se tiennent toutes quatre assez ferrées sous l’abri de son toit. Vous discernerez aisément la paire plus longue & la paire plus courte, & au milieu des quatre le style de la même couleur, mais qui s’en distingue en ce qu’il est simplement fourchu par son extrémité au lieu d’y porter une anthère comme sont les étamines. La barbe, c’es-à-dire, la levre inférieure se replie & pend en en-bas, & par cette situation laisse voir presque jusqu’au fond le dedans de la corolle" 4)Ibid., Lettre IV

Se laisser orienter par les choses dans le sens de l’étonnement et mettre des mots sur cet étonnement afin d’en mesurer la portée mystérieusement éclairante, c’est cela que Rousseau recommande à l’intention de la Petite, lorsqu’il parle "d’apprendre à voir" :

"On prétend que la Botanique n’est qu’une science de mots qui n’exerce que la mémoire & n’apprend qu’a nommer des plantes. Pour moi, je ne connois point d’étude raisonnable qui ne soit qu’une science de mots ; & auquel des deux, je vous prie, accorderai-je le nom de Botaniste, de celui qui fait cracher un nom ou une phrase à l’aspect d’une plante, sans rien connoître à sa structure, ou de celui qui connoissant très-bien cette structure ignore néanmoins le nom très-arbitraire qu’on donne à cette plante en tel ou en tel pays ? Si nous ne donnons à vos enfans qu’une occupation amusante, nous manquons la meilleure moitie de notre but qui est, en les amusant, d’exercer leur intelligence & de les accoutumer à l’attention. Avant de leur apprendre à nommer ce qu’ils voient, commençons par leur apprendre à le voir. Cette science oubliée dans toutes les éducations doit faire la plus importante partie de la leur. Je ne le redirai jamais assez ; apprenez-leur à ne jamais se payer de mots, & à croire ne rien savoir de ce qui n’est entre que dans leur mémoire" 5)Ibid., Lettre V.

 

Ci-dessus : au jardin, Dicentra spectabilis, dite Coeur de Marie, ou Coeur de Jeannette, ou Coeur saignant. Plante originaire de Chine, anciennement classée dans la famille des Fumariacées, aujourd’hui dans celle des Papavéracées.

"Les 4 pétales sont diversement soudés, particulièrement vers l’apex, et les pétales externes sont munis d’un éperon à la base, les apex des pétales internes étant soudés autour des anthères. Les étamines sont disposées en 2 faisceaux opposés aux pétales internes, chacun possédant un filet unique qui se divise en 3 parties au niveau de l’apex. Chaque division centrale porte une anthère, les divisions latérales portant seulement la moitié d’une anthère chacune. La base de chaque filet se prolonge dans l’eperon et y sécréte du nectar" 6)Cf. Plantes et botanique

 

Notes   [ + ]

1. Jean-Jacques Rousseau, Lettres élémentaires sur la botanique, à Madame De Lessert, Lettre première
2. Ibidem
3. Ibid.
4. Ibid., Lettre IV
5. Ibid., Lettre V
6. Cf. Plantes et botanique