La vitrine du bouquiniste en avril

La vitrine du bouquiniste somnolait un peu depuis Noël. La boutique aussi. Ouverte ou fermée ? Je suis repassée devant la vitrine, la semaine dernière. Signe de bon augure, la vitrine a changé. Il y a un chat. installé sous un globe, il fixe, je suppose, le point imaginaire où paraîtra un jour, surgi du fond des rêves, un oiseau. Pour le moment, il y a un oeuf, et, comme on sait, l’avenir est dans l’oeuf. Mais comment le chat le sait-il ? Il faut qu’il ait à la fois de la mémoire et de l’imagination. Que savons-nous de l’imagination des chats ? Supposons qu’il y ait dans l’imagination du chat, tout à coup, une rivière, une barque sur la rivière, une brebis dans la barque, et que, laissant ses rames, la brebis descende sur la rive et engage cette drôle de conversation, toujours dans l’imagination du chat :

– Tu n’as que l’embarras du choix, mais il faudrait te décider. Voyons, que veux-tu acheter ?
– Acheter ! répète le chat, d’un ton à la fois surpris et effrayé, car les rames, la barque, et la rivière, ont disparu en un instant, et il se trouve de nouveau dans la petite boutique sombre.
– S’il vous plaît, je voudrais bien acheter un oeuf reprend-il timidement. Combien les vendez-vous ?
– Dix sous pièce, et quatre sous les deux, répond la brebis.
– En ce cas, deux oeufs coûtent moins cher qu’un seul ? demande le chat d’un ton étonné, en prenant son porte-monnaie.
– Oui, mais si tu en achètes deux, tu es obligé de les manger tous les deux, répond la brebis.
– Alors, je n’en prendrai qu’un, s’il vous plaît, dit le chat en posant l’argent sur le comptoir. Après tout, peut-être qu’ils ne sont pas tous très frais.

La brebis ramasse l’argent et le range dans une boîte ; puis, elle déclare :
– Je ne mets jamais les choses dans les mains des gens… ça ne serait pas à faire… Il faut que tu prennes l’oeuf toi-même.

Sur ces mots, elle va au fond de la boutique, et met l’oeuf tout droit sur l’un des rayons. "Je me demande pourquoi ça ne serait pas à faire", pense le chat, en se frayant un chemin à tâtons parmi les tables et les chaises, car le fond de la boutique est très sombre. "A mesure que j’avance vers l’oeuf, on dirait qu’il s’éloigne. Voyons, est-ce bien une chaise ? Mais, ma parole, elle a des branches ! Comme c’est bizarre de trouver des arbres ici ! Et il y a bel et bien un petit ruisseau ! Vraiment, c’est la boutique la plus extraordinaire que j’aie jamais vue de ma vie !" Il continue d’avancer, de plus en plus surpris à chaque pas car tous les objets deviennent des arbres lorsqu’il arrive à leur hauteur, et il est sûr que l’oeuf va en faire autant.

Mais l’oeuf se contente de grossir et de prendre de plus en plus figure humaine.

Lorsque le chat est arrivé à quelques mètres de l’oeuf, il voit que celui-ci a des yeux, un nez, et une bouche ; et, lorsqu’il est tout près de lui…

Le chat de la vitrine, vous l’aurez compris, se prend ici pour Alice through the looking glass  1)Lewis Carroll, De l’Autre côté du miroir. Il faut croire qu’en imagination, il parle anglais.

Je ne suis pas étonnée qu’il se soit vu en train de cheminer, parmi les tables et les chaises, dans une boutique très sombre. Il pleut, et, faute d’éclairage, le fond de la boutique, ici aussi, est très sombre. Je distingue toutefois une forêt de livres, qui pousse ses piles jusqu’au plafond. Dommage que la boutique soit fermée. J’entre en imagination à mon tour. Ou plutôt, je me remémore les premières pages de L’ombre du vent 2)Carlos Ruiz Zafón, L’ombre du vent, Prix Planeta 2004, trad. François Maspéro, Livre de Poche, 2006, je me prends pour Daniel, mon père me fait entrer dans le Cimetière des Livres oubliés, il me dit de chercher parmi cette foule d’oubliés celui que j’adopterai, pour le sauver. 

"Durant presque une demi-heure, je déambulai dans les mystères de ce labyrinthe qui sentait le vieux papier, la poussière et la magie. Je laissai ma main frôler les rangées de reliures exposées, en essayant d’en choisir une. J’hésitai parmi les titres à demi effacés par le temps, les mots dans des langues que je reconnaissais et des dizaines d’autres que j’étais incapable de cataloguer. Je parcourus des corridors et des galeries en spirale, peuplés de milliers de volumes qui semblaient en savoir davantage sur moi que je n’en savais sur eux. Bientôt, l’idée s’empara de moi qu’un univers infini à explorer s’ouvrait derrière chaque couverture tandis qu’au-delà de ces murs le monde laissait s’écouler la vie en après-midi de football et en feuilletons de radio, satisfait de n’avoir pas à regarder beaucoup plus loin que son nombril. Est-ce à cause de cette pensée, ou bien du hasard ou de son proche parent qui se pavane sous le nom de destin, toujours est-il que, tout d’un coup, je sus que j’avais déjà choisi le livre que je devais adopter. Ou peut-être devrais-je dire le livre qui m’avait adopté. Il se tenait timidement à l’extrémité d’un rayon, relié en cuir lie-de-vin, chuchotant son titre en caractères dorés qui luisaient à la lumière distillée du haut de la coupole. Je m’approchai de lui et caressai les mots du bout des doigts, en lisant en silence…"

Que devient le chat pendant ce temps-là ? me direz-vous. Je n’en sais rien. L’imagination ne regarde jamais en arrière. Elle va son chemin, sans commencement ni fin. 

 

Notes   [ + ]

1. Lewis Carroll, De l’Autre côté du miroir
2. Carlos Ruiz Zafón, L’ombre du vent, Prix Planeta 2004, trad. François Maspéro, Livre de Poche, 2006

1 réflexion sur « La vitrine du bouquiniste en avril »

  1. Martine Rouche

    Grâce à ta citation de Buffon, je sais que la céature qui me persécute de ses assiduités quand je suis devant l’ordinateur est bien un chat. D’ailleurs, je me demande parfois si je ne suis pas un chat moi-même …
    Question : le chat et l’oeuf ont-ils été mis sous le globe à dessein ou bien leur rencontre, fortuite, attendait-elle ton regard pour avoir du sens ?
    Formidable extrait que le second, d’un auteur que je ne connaissais pas, bien sûr !

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