Aux Rédacteurs des Nouvelles Politiques, le 6 messidor An 5e

 

Ce matin, aux archives, je consultais une liasse de documents relatifs à l’administration de Mirepoix sous le Directoire, lorsque j’ai repéré, parmi des arrêtés et autres publications émanant du Commissaire du Pouvoir-Exécutif près l’Administration Centrale du Département de l’Ariège, un mince fascicule de 4 pages, fait d’une simple feuille pliée en deux. C’était le Supplément n°10 des Nouvelles Politiques, daté du 6 messidor An 5e, publié sans indication de ville : "De l’imprimerie de Boyer, Sward et Xurquet, Propriétaires et Editeurs du Journal des Nouvelles Politiques, rue des Moulins, n°. 500".

Je me suis demandé ce qu’il faisait là, et je l’ai lu. J’y ai trouvé, après la rubrique "Lois de la République Française et Arrêtés du Directoire Exécutif, le texte reproduit ci-dessous, suivi lui-même de la rubrique "Livres Nouveaux". Parmi les livres annoncés, Cours de Mathématiques, à l’usage du corps d’artillerie, par Bézaut, et divers autres ouvrages scientifiques ; Les Nouveaux Troubadours n°1, et autres revues de musique et de poésie ; Des effets de la Terreur, par Benjamin Constant, Les Emigrés justifiés, ou Réfutation de la réponse de M. Louliette à M. Lally-Tolendal sur sa défense des émigrés, par F. T. D. Voilà qui indiquait suffisamment la couleur : Les Nouvelles Politiques se réclamaient du parti de la réaction. D’où l’adresse prudemment laissée incomplète par les Propriétaires et Editeurs du journal.

Le texte reproduit ci-dessous m’a frappée, parce qu’il traite d’une question hautement polémique, qui a ressurgi, comme on sait, dans le débat contemporain. Signé par un "abonné" anonyme, ce texte fait écho, de manière offensive, à un compte-rendu publié dans une livraison précédente et signé par un autre "abonné", sobrement nommé "M. X. X.". Fictif ou authentique, cet échange s’inscrit dans le cadre passionné de ce que l’on nomme aujourd’hui la "tribune des lecteurs". Vous verrez ci-dessous que "l’abonné" anonyme cultive effectivement le style du tribun.

 

Je ne sais rien du style de "M. X. X.". Mais "l’abonné" anonyme, qui cite en guise d’incipit le propos de "M. X. X.", suggère qu’il y a chez ce monsieur à la fois du Restif de la Bretonne, auteur des Nuits de Paris, accessoirement indicateur de la police, et du Diderot, auteur de l’impérissable Neveu de Rameau :  "Si le temps est trop froid, ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence […]. Un après- dîner, j’étais là, regardant beaucoup, parlant peu, et écoutant le moins que je pouvais ; lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n’en a pas laissé manquer…"

Manifestement, "l’abonné" anonyme ne goûte pas le style de la fiction. Il pratique, lui, more geometrico l’art de la démonstration. Il y ajoute, à grands coups d’anaphores, de répétitions et autres figures de l’insistance, l’art de la persuasion. Il enfonce le clou, ou, comme disent les gens de la pub, il matraque. J’ai trouvé l’exercice curieux. Je le livre à votre curiosité.  

 

Aux Rédacteurs des Nouvelles Politiques.  

                             De Paris, le 6 messidor An 5e (24 juin 1797)

CITOYENS,

Dans le n°. 253 de votre journal, daté du 23 prairial an II juin, M. X. X. croyant devoir rendre compte au public de la conversation de deux individus qu’il prétend avoir rencontré dans un café, termine ainsi ses observations.

"Quelques mots échappés à l’un d’eux sur l’utilité des sociétés populaires, & à l’autre sur la nécessité de rétablir un culte dominical, mirent bientôt fin à l’accord qui avoit jusques-là paru régner entr’eux. Ils se quittèrent, &c… & nous vîmes, mon ami & moi, que ces deux mécontens étoient, l’un partisan de la constitution de 93, & l’autre un amant zélé du royalisme absolu".

Que M. X. X. soit l’émule de Lavater, à la bonne heure ; mais que d’un mot qu’il a entendu, ou qu’il feint d’avoir entendu, il se permette d’en tirer une conclusion fausse & erronée, une conclusion enfin qui, admise rigoureusement, peut dans les circonstances actuelles, compromettre le repos de vingt-cinq millions de français, cela n’est rien moins qu’indifférent.

En effet, dans un moment où le corps législatif va s’occuper de réaliser la liberté du culte ou des cultes, qui, jusqu’ici n’a été qu’un vain mot, & totalement illusoire ; dans ce moment, un paradoxe, un sophisme jettés au hasard, ou peut-être à dessein, dans une feuille aussi répandue que la vôtre, peuvent égarer l’opinion & la conscience d’un grand nombre de législateurs, d’ailleurs bien intentionnés, mais peu exercés à analyser certaines questions qui leur ont été long-temps étrangères.

Il est donc essentiel de relever ces sophismes, sur-tout quand ils attaquent la base de l’ordre social.

Or, M. X. X. en concluant qu’un individu, qu’un Français qui témoigne le désir de voir rétablir le culte catholique, est un amant zélé du despotisme, ou dans le style actuel, du royalisme absolu, a certainement avancé un sophisme très dangereux, et je le prouve.

Je pose d’abord, comme principe incontestable, & cela d’après les annales du genre humain entier, d’après les fastes de toutes les nations anciennes & modernes qui ont existé ou qui existent encore ; je pose, dis-je, comme principe incontestable,

1°. Qu’il n’y a jamais eu, & qu’il n’y aura jamais de peuple policé, sans religion.

Or, il n’y a point de religion sans culte, ni de culte sans ministres.   

2°. Je pose également pour principe incontestable, que dans tous les temps, dans tous les pays & toutes les formes de gouvernement possible, toutes les fois que la majorité, & l’immense majorité d’une nation a adopté un culte, une religion ; ce culte, cette religion, sont le culte national ; la religion nationale de cette même nation.

3°. Je pose encore pour principe incontestable, qu’aucune forme de gouvernement n’a le droit d’empêcher une nation ou l’immense majorité d’une nation, d’exercer librement, publiquement, extérieurement & dans toute sa plénitude, le culte national, la religion nationale que cette même nation a cru devoir adopter.

4°. Je pose enfin, pour principe incontestable, qu’en France la religion catholique a toujours été depuis quatorze siècles, & qu’elle est encore aujourd’hui la religion nationale, c’est-à-dire, celle de l’immense majorité des français.

D’après ces principes, dont il est impossible de nier l’évidence, je reviens à M. X. X. & je dis :

Quoi ! parce qu’un français né catholique, croit à la nécessité de rétablir le culte catholique ou national en France, où les onze douzièmes des français sont catholiques depuis quatorze siècles, & parce qu’une poignée de plats tyrans ont dans leur folie & leur atroce scélératesse, imaginé & tenté depuis quatre ans d’anéantir ce même culte & tous les cultes, M. X. X. e conclut qu’on ne peut aujourd’hui former le voeu de voir rétablir le culte national, c’est-à-dire, celui de l’immense majorité des français, sans être un amant zélé du despotisme, où dans le style actuel, du royalisme absolu !

En vérité, c’est par trop compter sur la docte crédulité de ses lecteurs !… Ne sembleroit-il pas que la religion catholique ne peut exister que dans un état & sous gouvernement despotique, à Maroc ou à Alger ?…

Mais, chez les Suisses, le catholicisme s’est conservé précisément dans des cantons démocratiques, ainsi que dans les bailliages italiens qui y sont réunis.

Mais, les républiques de Venise, de Gênes, de Lucques, de Raguse, de Saint-Marin, ont toujours été & sont encore catholiques.

Mais, pendant les quatorze siècles que la monarchie française a vu s’écouler, jamais, malgré les abus plus ou moins grands qui vicient à la longue tous les établissemens humains, jamais en France le gouvernement n’a  été absolu ni despotique.

Charlemagne lui-même, ce grand & redoutable conquérant (à qui, je le crois bien, on n’eût pas hasardé de proposer la prétendue constitution de 91, & qui, certes, se fût encore moins laissé conduire à l’échafaud comme un agneau), Charlemagne fut le roi, mais jamais le despote ni le tyran de la France. Ouvrez ses capitulaires, & vous y verrez que ses lois sont sanctionnées par le consentement du peuple.

Il est bien tems, au reste, de ne plus confondre toutes les idées, & de ne plus nier les vérités les plus simples & les plus évidentes ; il est tems d’avouer qu’un Français peut aimer & respecter le culte que ses pères ont professé pendant tant de siècles, qu’il peut enfin désirer de le voir rétabli, comme le plus puissant moyen de rasseoir le corps social sur sa base, sans vouloir pour cela le bouleversement de la patrie, sans être pour cela un amant zélé du despotisme.

Une pareille assertion n’en imposera à personne, & n’empêchera pas l’immense majorité des Français de désirer & de vouloir le rétablissement du culte national, qui d’ailleurs n’a rien de commun avec la forme du gouvernement, & qui n’a été momentanément détruit ou suspendu que par la plus vile & la plus infâme tyrannie, par les moyens les plus atroces & les plus criminels, & contre le voeu & la volonté du peuple bien connus.

Enfin, si quelqu’un, répétant le propos absurde de Mirabeau, prétendoit qu’il ne doit point y avoir un culte national, pas plus qu’un soleil national, je lui répondrois ce que, dans le tems, je répondis à Mirabeau.

Votre comparaison est absurde & complètement ridicule. Non, sans doute, il n’y a point de soleil national, car l’astre du jour, qui éclaire & vivifie notre globe & tous ceux de notre système solaire, n’est pas (illisible, pour cause de pliure) de notre terre, puisqu’il est aussi celui de toutes les planètes de notre système ; il est encore moins, par conséquent, le soleil national des Français, des Chinois, des Indiens, des Persans, des Arabes, des Espagnols, des Anglais ou des Russes, &c.

Mais le culte catholique est bien réellement le culte national des Français, comme les rites de Confucius & ceux de Brama, sont le culte national des Chinois & des Indiens indigènes,

Comme l’islamisme est la religion nationale des Persans, des Arabes & des Turcs,

Comme, dans l’Europe chrétienne, la religion grecque est la religion nationale des Russes,

Comme le luthéranisme est la religion nationale des Suédois & des Danois,

Comme enfin la religion anglicane est aujourd’hui la religion nationale des Anglais, &c. &c.

Mirabeau ne répondit rien à cela, parce que, dans le fait, il n’y avoit rien à répondre : il est probable qu’on ne renouvellera pas ce misérable ergotisme.

Il reste donc démontré par les annales de la France, pendant quatorze siècles, que la religion catholique a toujours été, comme elle est encore, la religion nationale, c’est-à-dire, celle de l’immense majorité des Français.

Nier cette vérité, ce seroit nier que la langue française est l’idiôme national des Français, parce que le basque & le bas-breton sont encore  usités dans quelques cantons…, ou parce que quelques pédans ont imaginé de substituer des metres, des kylomètres, des grammes, des myriagrammes, des décadi, des nonidi, des duodi, & d’autres termes aussi grotesques à des mots français.

Je conclus donc de nouveau, que si malgré ces ridicules innovations, la langue française est toujours l’idiôme national des Français, la religion catholique est toujours également (malgré les tentatives criminelles & impuissantes de l’athéisme) la religion nationale des Français.

 

L’exercice, disais-je, est curieux. "L’abonné" anonyme entend prouver more geometrico que les conclusions de M. X. X. sont des "sophismes dangereux". Il prouve more geometrico que cela même qu’il prétend démontrer demeure tout aussi sophistique. Les syllogismes de "l’abonné" anonyme sont invalides : si le français se trouve parlé par une majorité de Français, et si une majorité constitue la nation, alors la langue française est l’idiome national des Français ; or la religion catholique étant celle dont se réclament une majorité de Français, s’il en va de la religion comme de la langue, alors la religion catholique est la religion nationale des Français ! On voit bien que cette suite de syllogismes, qui violent les moyens termes, pèche par abduction et par induction. Bel exemple de démonstration en trompe-l’oeil, qui ne trompe à vrai dire personne. La vérité est ailleurs, en tout cas autrement.

Il m’a semblé que la pseudo-démonstration de "l’abonné" anonyme a au moins un mérite : elle donne à réfléchir sur la nature de la "nation", sur la relation que la "majorité" entretient avec la "nation", et elle montre qu’à confondre "majorité" et "nation", ou bien on ne sait plus de quoi on parle, ou bien on parle pour ne rien dire.  

Pourquoi a-t-on archivé en 1794 le Supplément n°10 des Nouvelles Politiques ? Sans doute pour les "Lois de la République Française et Arrêtés du Directoire Exécutif", qui figurent sur ce fascicule en première page. Peut-être aussi pour se souvenir du contre-exemple de vaine rhétorique que fournit ici insolemment la feuille de chou.